Rousseau – Un premier texte sur le jeu du regard (des danseurs primitifs à l’âge des cabanes) [màj 2 xi 2016] accompagné de très brèves vues sur le Jardin

Georg Friedrich Meyer, Rousseau parmi les Girardin à Ermenonville.png

Une image fugitive du bonheur ?  [à propos d’un dessin de Georg Friedrich Meyer]

Rousseau  vient d’herboriser dans le parc d’Ermenonville, en un lieu d’art consommé, même si – artistement – dissimulé ; il a cru peut-être se fondre dans la nature, être saisi tout entier par elle et lui appartenir, bien qu’au fond, en son savoir de botaniste qui assigne à peu près son entendement au brin qui paraît solliciter  son œil, se nourrissent l’une et l’autre la possibilité même de la vue et son irréductible distance. (Son esprit lui a désigné le brin parmi une infinité de brins, l’a arraché à l’indifférente – impossible désormais – immédiateté primitive ; marqué par le « sensualisme » de ces Lumières françaises auxquelles il échappe sous divers aspects, notre auteur n’est toutefois pas encore en mesure, loin s’en faut, de prendre la notion de ce qui formera le cœur de ce que l’on peut appeler pour faire court l’idéalisme allemand, à savoir que, même dans l’ordre théorique, l’esprit est activité, non plus d’avoir la pleine intelligence de ce mouvement de l’esprit, telle qu’elle adviendra en particulier avec le kantien Guillaume de Humboldt (post-kantien,  et même, comme tous, post-fichtéen, puisque, justement, accroissant désormais une projection transcendantale qui se dit comme telle, dilatant un a priori qui ne l’est plus tout à fait très au-delà du catégorial, ouvrant la voie à une herméneutique générale) ; sans les mots du savoir, ou le savoir des mots, on ne peut rien voir au fond, l’on ne distingue rien; mais, d’un autre côté, l’on chausse le savoir et ses mots comme des lunettes – ces lunettes [vertes] qui jetteront un peu plus tard le poète Kleist, à propos des seules catégories, dans l’angoisse la plus profonde – merveilleuse lettre à sa fiancée Wilhelmine von Zenge du 22 mars 1801.) « Toute cette pharmacie ne souillait point mes images champêtres », a porté Rousseau dans la Septième promenade des Rêveries (le livre – exceptionnel et singulièrement décrié – qu’il est en train d’achever, ou presque, à Ermenonville) : révélatrice dénégation peut-être – le savoir du botaniste, sur les « simples » ainsi, opère comme un filtre, un filtre actif si l’on peut dire, qui construit le monde de la « nature » lui-même, en l’arrachant à ce que l’on ne saurait savoir peut-être.

Page d'herbier ayant  appartenu à Rousseau.png

Les deux planches présentées font partie des collections des « Herbiers historiques » du Muséum National d’Histoire Naturelle. Elles proviennent des ultimes, bien maigres, possessions de Jean-Jacques. Il venait d’acquérir en effet les classeurs de Jean-Baptiste Fusée-Aublet, personnage curieux, pharmacien et botaniste travaillant pour la Compagnie des Indes orientales qui avait effectué ses prélèvements en particulier en Guyane. Bien que n’ayant eu ces pages que quelques mois en sa possession, Rousseau les avait déjà annotées, manifestant une curiosité intacte. En haut à gauche, sur chaque planche portant des fétuques (famille abondante comportant en particulier de nombreuses plantes fourragères ; vous avez peut-être aussi observé déjà que les gazons les plus communs comportent toujours des fétuques à côté du ray-grass et du pâturin), vous trouverez le commentaire de la main de Rousseau vers le bas du « post-it » vergé – à gauche : « ce n’est pas elle » ; à droite : « c’est la véritable. La suivante ne l’est pas. » Faut-il rappeler que si le dix-septième a été le siècle – galiléen – de la  mécanique, le dix-huitième, tout en demeurant fort tributaire du précédent – moyennant une mutation newtonienne autour de 1680 -, s’est affirmé comme tourné toujours davantage vers ce que nous appelons « sciences de la vie »? [Un classique, pour ceux que cela intéresse : Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française au XVIIIe siècle.] (Même si les herbiers ne sont  nullement chose nouvelle, au moins à des fins, justement, médicinales, et si la botanique systématique – dont le développement progressif présente un si vif intérêt épistémologique – a connu quelques grands noms au dix septième, à commencer par celui de John Ray.) L’influence de l’horizon botanique sur les questions, essentiellement politiques, qui nous intéressent chez Rousseau ne va certes pas de soi et d’ailleurs, il a longtemps manifesté pour cette discipline des sentiments ambivalents avant – en particulier à partir des séjours à Môtiers et à l’Île Saint-Pierre, entre l’été de 1762 et l’automne de 1765 (donc longtemps après le Second discours, édité au printemps 1755, et après même la publication du Contrat social au printemps de 1762) -, d’être toujours plus emporté par une passion qui s’accordait si bien avec son goût de la marche et de la solitude. Du moins doit-on conserver à l’esprit ce très vif intérêt dans le dernier quart de siècle de sa vie, et ne pas ignorer qu’il est un exact contemporain de Linné, dont l’œuvre lui est familière, et dont il a subi l’influence, qu’il connut fort bien et tout à fait personnellement Buffon – adversaire certes de Linné, et dont l’immense Histoire naturelle n’est pas l’œuvre d’un botaniste, mais qui fut le fondateur et le directeur du Jardin des Plantes – et qu’il produisit des textes botaniques (dont on retrouvera certains, si l’on en est curieux, au quatrième volume de la Pléiade).

Ainsi, dans la même Septième promenade (mais la Cinquième, en particulier, pourrait nous retenir aussi ici), un passage souligne à quel point, se croyant plongé dans la plus profonde « nature », un homme y transporte les artifices – en latin et en grec – de son savoir (même si ici Rousseau prétend pouvoir s’en affranchir dans un second temps) et risque fort de prendre conscience assez tôt (Rousseau le fait ici avec esprit) du caractère tout illusoire de son premier sentiment :

[N.B. : l’édition de la Pléiade maintient en principe l’orthographe d’origine.]

« Je me rappellerai toute ma vie une herborisation que je fis un jour du coté de la Robaila [non loin de Neuchâtel], montagne du justicier Clerc. J’étois seul, je m’enfonçai dans les anfractuosités de la montagne et de bois en bois, de roche en roche je parvins à un réduit si caché que je n’ai vu de ma vie un aspect plus sauvage. De noirs sapins entremêlés de hêtres prodigieux dont plusieurs tombés de vieillesse et entrelacés les uns dans les autres fermoient ce reduit de barrières impénétrables, quelques intervalles que laissoit cette sombre enceinte n’offroient au delà que des roches coupées à pic et d’horribles précipices que je n’osois regarder qu’en me couchant sur le ventre. Le Duc, la chevêche et l’orfraye faisoient entendre leurs cris dans les fentes de la montagne, quelques petits oiseaux rares mais familiers temperoient cependant l’horreur de cette solitude. Là je trouvai la Dentaire heptaphyllos, le ciclamen, le nidus avis, le grand laserpitium et quelques autres plantes qui me charmérent et m’amusérent longtems. Mais insensiblement dominé par la forte impression des objets, j’oubliai la botanique et les plantes, je m’assis sur des oreillers de Lycopodium et de mousses, et je me mis à rêver plus à mon aise en pensant que j’étois là dans un réfuge ignoré de tout l’univers où les persecuteurs ne me deterreroient pas. Un mouvement d’orgueil se mêla bientot à cette rêverie. Je me comparois à ces grands voyageurs qui découvrent une Ile déserte, et je me disois avec complaisance : sans doute je suis le prémier mortel qui ait pénétré jusqu’ici ; je me regardois presque comme un autre Colomb. Tandis que je me pavannois dans cette idée j’entendis peu loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnoitre ; j’écoute : le même bruit se repete et se multiplie. Surpris et curieux je me lève, je perce à travers un fourré de broussaille du coté d’où venoit le bruit, et dans une combe à vingt pas du lieu même où je croyois être parvenu le prémier j’aperçois une manufacture de bas. » [Pléiade, I,  1070 sq.]

Vous avez relevé sans doute que, même seul, le promeneur solitaire songe aux autres (ses persécuteurs) ou bien encore « se regarde » lui-même, et se compare favorablement à eux, sauf, plus loin dans le texte, à rétrospectivement sourire de sa « vanité puerile ».

Revenons à l’image liminaire.

(malheureusement assez peu nette sur le présent site – gratuit mais modeste – vous pourrez mieux la voir par le truchement du lien suivant :

Un fils du marquis de Girardin, le jeune Amable – qu’il s’amusait à appeler son « petit gouverneur » -, le tient par la main et le conduit vers madame de Girardin, bien distincte, dans le dessin, de sa fille aînée, Sophie, et de deux de ses autres enfants, encore en bas âge, tous négligemment installés sur l’herbe selon les manières assouplies  d’une étroite partie des classes supérieures du temps [le marquis, debout au troisième plan, semble dessiner l’une des fabriques à l’antique qu’il a multipliées dans ses jardins immenses – beaucoup plus alors qu’aujourd’hui – inspirés par les créations du Landscape gardening anglais [infra] – à moins d’ailleurs qu’il ne s’agisse, déjà âgé de seize ans, de son fils aîné, Stanislas, qui présidera la Législative] ; moment heureux sans doute, tel celui – l’un des rares qui éclaire les Rêveries – des « oublies » du Bois de Boulogne [vers le milieu de la Neuvième promenade], moment qui n’avait bien sûr pu être répété. [« Nous nous quittames enfin très contens les uns des autres; et cette après midi fut une de celles de ma vie dont je me rapelle le souvenir avec le plus de satisfaction. […] Je suis revenu plusieurs autres fois à la même place à la même heure espérant d’y rencontrer encor la petite troupe mais cela n’est plus arrivé. » – Pléiade, I, 1091 sq.]

L’on est en juin 1778. Jean-Jacques mourra le 2 juillet. Il sera inhumé deux jours plus tard dans l’île aux peupliers (dont on verra une image – un peu inexacte, mais qui illustre la diffusion du mythe « pré »-romantique et romantique du « promeneur solitaire » –  dans la page d’annonce du présent cours publiée sur ce site en septembre), au cours d’une cérémonie nocturne intime et populaire, à la lueur, multipliée par l’eau,  de quelques torches tenues par des paysans. Le corps sera exhumé à l’automne de 1794, le 17 vendémiaire an III, et transféré au Panthéon le 20, au cours d’une cérémonie grandiloquente organisée par les Thermidoriens, soulagés certes de pouvoir estomper auprès des plus sincères le souvenir de l’Incorruptible, qu’ils ont tué quelques semaines plus tôt, et de faire oublier un instant leur propre corruption en se revendiquant d’une si impressionnante figure. Par-delà les circonstances, cette entreprise fut une faute de goût – l’île, même rehaussée du tombeau – désormais cénotaphe – à l’étrusque dû au dessin de Hubert Robert, était un cadre autrement adapté au promeneur solitaire devenu immobile, et non plus sujet mais objet de volonté. Il faudra réparer cela quelque jour.

Mon titre était mauvais : ce n’est pas l’image qui vaut d’être dite fugitive, mais le bonheur lui-même dont Les rêveries du promeneur solitaire, que l’on a évoquées, vont souligner encore, non seulement la précarité extrême, mais encore l’ambivalence constitutive, et d’une certaine façon, dans la société du désordre, l’impossibilité. Nous ne saurons jamais si le marquis (ou son fils Stanislas) n’a pas pris la pose, si Jean-Jacques ne joue pas le rôle du bon vieillard qu’il n’est peut-être pas, si le cœur du jeune Amable n’est pas vaniteux, et si les âmes de ses frères et sœurs ne sont pas ravagées par le vent mauvais de la jalousie. Laissons bien sûr de côté, douloureux peut-être aussi, les invisibles de l’image : les humbles nombreux qui façonnent, à longueur d’année, ce jardin sans façon – rien de plus difficile que le négligé élégant, qu’une sorte, eût-on pu dire dans un autre contexte, de « sprezzatura », dans l’art du jardin aussi – il a d’ailleurs fallu que le marquis fît venir des jardiniers écossais, dit-on, pour ordonner et ensecemencer un aussi savant désordre. La difficulté de la facilité disait parfois en souriant mon maître Sicarus McSlair.

Sheringham Hall 1 et 2.png

Deux vues de Sheringham Hall [Norfolk]. La première image représente la réalisation initiale de Humphry Repton (alors en sa première manière) ; la seconde correspond aux modifications suggérées par la suite par Richard Payne Knight. L’un des grands intérêts d’Ermenonville (et c’est sans doute au fond l’un des motifs pour lesquels – même si le jardin qu’il connut était très évidemment immature – Rousseau put s’y sentir bien d’emblée) est de manifester le passage, fort engagé déjà, du premier âge du jardin paysager anglais, que j’ai naguère appelé pour la commodité Kent-Brown-Repton 1, à un second âge, s’accommodant d’ailleurs (ce qui n’était au demeurant nullement nécessaire à Ermenonville) d’espaces moindres que ceux qu’avaient requis les immenses créations (fort dégagées, autorisant l’exercice de son regard souverain par le maître) de la très haute aristocratie Whig, que l’on peut subsumer sous le type Repton 2-Knight-Price. Ce second élan du Landscape Gardening ne manqua pas de recevoir en particulier la marque de la sensibilité construite du Promeneur solitaire. L’art jardinier, art terrible sous divers aspects, entretient un lien intime – on le comprendra sans trop de peine -, non seulement avec les effectivités de la puissance publique (étatique ou, autrefois, seigneuriale) et, bien sûr, avec la structure de classe des sociétés, et avec les constructions légales qui s’inscrivent toujours dans une certaine mesure dans la dépendance de celle-ci, mais avec les conceptions prévalant de l’art, les générales vues possibles du monde, et même avec la philosophie en forme (tel fut en particulier le cas au dix-huitième siècle). Quant aux romanciers, certains du moins, il put arriver qu’ils ne lui soient nullement indifférents – les lecteurs de Jane Austen n’en douteront pas.

(J’eusse voulu illustrer de façon spécifique le passage qui vient. L’on eût pu espérer que l’iconographie rousseauiste – illustrant l’œuvre – fût très riche, pleine d’images charmantes de la fin du dix-huitième siècle, ou du début du dix-neuvième : tel n’est pas vraiment le cas en dépit de quelques exceptions, plutôt répétitives, concernant d’ailleurs surtout La Nouvelle Héloïse, un peu l’Émile, et par la suite quelques scènes des Confessions. [Vous pourrez ainsi voir en ligne, si vous en avez la curiosité, un Recueil d’estampes pour La Nouvelle Héloïse […], À Paris, Chez Duchesne, MDCCLXI.] La scène de la « fête primitive », pourtant pittoresque dans la première acception du mot (qui n’est plus celle d’ailleurs que fait prévaloir alors l’art jardinier anglais), semble – j’écris bien : semble – ne pas avoir tenté les artistes.)

Le texte annoncé par le titre général de cette contribution, désormais :

La fête primitive à l’âge des cabanes [Second discours, II, Pléiade, III, pp. 169 sq.]

« Un voisinage permanent ne peut manquer d’engendrer enfin quelque liaison entre diverses familles. De jeunes gens de differens séxes habitent des Cabanes voisines, le commerce passager que demande la Nature en améne bientôt un autre, non moins doux et plus permanent par la fréquentation mutuelle. On s’accoûtume à considérer differens objets, et à faire des comparaisons; on acquiert insensiblement des idées de mérite et de beauté qui produisent des sentimens de préférence. A force de se voir, on ne peut plus se passer de se voir encore. Un sentiment tendre et doux s’insinue dans l’ame, et par la moindre opposition devient une fureur impétueuse : la jalousie s’éveille avec l’amour ; la Discorde triomphe, et la plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain.

« A mesure que les idées et les sentimens se succédent, que l’esprit et le coeur s’éxercent, le Genre-humain continue à s’apprivoiser, les liaisons s’étendent et les liens se resserrent. On s’accoûtuma à s’assembler devant les Cabanes ou autour d’un grand Arbre : le chant et la danse, vrais enfans de l’amour et du loisir, devinrent l’amusement ou plûtôt l’occupation des hommes et des femmes oisifs et attroupés. Chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même, et l’estime publique eut un prix. Celui qui chantoit ou dansoit le mieux ; le plus beau, le plus fort, le plus adroit ou le plus éloquent devint le plus consideré, et ce fut là le premier pas vers l’inégalité, et vers le vice en même tems : de ces premiéres préférences nâquirent d’un côté la vanité et le mépris, de l’autre la honte et l’envie; et la fermentation causée par ces nouveaux levains produisit enfin des composés funestes au bonheur et à l’innocence.

« Sitôt que les hommes eurent commencé à s’apprecier mutuellement et que l’idée de la considération fut formée dans leur esprit, chacun prétendit y avoir droit; et il ne fut plus possible d’en manquer impunément pour personne. De là sortirent les premiers devoirs de la civilité, même parmi les Sauvages, et delà tout tort volontaire devint un outrage, parce qu’avec le mal qui résultoit de l’injure, l’offensé y voyoit le mépris de sa personne souvent plus insuportable que le mal même. C’est ainsi que chacun punissant le mépris qu’on lui avoit témoigné d’une maniére proportionnée au cas qu’il faisoit de lui-même, les vengeances devinrent terribles, et les hommes sanguinaires et cruels. Voilà précisement le degré où étoient parvenus la plûpart des Peuples Sauvages qui nous sont connus ; et c’est faute d’avoir suffisamment distingué les idées, et remarqué combien ces Peuples étoient déjà loin du premier état de Nature, que plusieurs se sont hâtés de conclure que l’homme est naturellement cruel et qu’il a besoin de police pour l’adoucir, tandis que rien n’est si doux que lui dans son état primitif […]. »

L’on aura relevé, au début du dernier alinéa, le « Sitôt que » que j’évoquai dans l’annonce de l’enseignement. Il me semble – et cet aspect forme l’un des ressorts de mon propos d’ensemble – que la portée de l’alinéa qui s’ouvre par « Tant que », un peu plus loin, s’en trouve assez inévitablement diminuée, même si telle n’est probablement pas l’intention de Rousseau :

« Tant que les hommes se contentérent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornérent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arrêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs fleches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques Canots de pêcheurs ou quelques grossiers instrumens de Musique ; En un mot tant qu’ils ne s’appliquérent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvoit faire, et qu’à des arts qui n’avoient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons, et heureux autant qu’ils pouvoient l’être par leur Nature, et continuérent à joüir entre eux des douceurs d’un commerce independant […]. » [ibid., 171]

Notez que la vue qui, sans me faire hésiter, me préoccupe – puisqu’elle emporte un effet destructeur sur le montage en ses étapes de l’ « histoire hypothétique », et tend à le remplacer par une manière d’anthropologie sociale du malheur, en laquelle celui-ci paraît devenir l’inéluctable horizon de la société, sans que cela nuise, certes, le moins du monde à la construction du Contrat social, telle que je la comprends – c’est-à-dire en estompant et davantage un déchiffrement « contractualiste » qui, dès lors que l’on ne s’arrête pas à un tout verbal habillage, et que l’on s’accroche un peu à ce que peut bien signifier le terme contrat considéré avec sérieux n’a guère plus de sens chez Rousseau que chez cet adversaire décidé, et méthodique de livre en livre, du contractualisme qu’est Hobbes (Hobbes est un penseur contre le contrat ; c’est ce qui lui permet de mettre au point la merveilleuse trouvaille de l’ « autorisation », ce que l’on appellera par la suite « représentation » ; qui veut de la littérature « contractualiste » n’a qu’à lire l’intéressant mais besogneux Pufendorf et quelques autres, et non pas parasiter le génie de ses vues inadéquates), et en exaltant l’intervention, comme miraculeuse, du Grand Législateur) -, mais avec l’embarras malgré tout indéniable, non seulement de modifier les étapes, mais d’enraciner le principe du malheur à une tout autre profondeur, non plus circonstances extérieures, hasardeuses, fortuites, qui eussent pu n’être pas, mais forme fatale, au fond intérieure, dont une société qui eût pu être autre devient moins la cause première que l’occasion de l’actualisation s’imposant à la présence sociale au monde de l’homme, la constituant même, existential, dirais-je presque, opérant comme transcendantalement sur cette présence.

Ce qui m’incline, en dépit de toutes les objections que je me sers sans indulgence, à persister dans ce que tels réputeraient mon erreur, c’est un passage vers la fin du Second discours lui-même :

« Si c’étoit ici le lieu d’entrer en des détails, j’expliquerois facilement comment l’inégalité de crédit et d’autorité devient inévitable entre les Particuliers sitôt que réunis en une même Société ils sont forcés de se comparer entre eux, et de tenir compte des différences qu’ils trouvent dans l’usage continuel qu’ils ont à faire les uns des autres. […] Je remarquerois combien ce désir universel de réputation, d’honneurs et de préférences, qui nous dévore tous, exerce et compare les talents et les forces, combien il excite et multiplie les passions, et combien rendant tous les hommes concurrens, rivaux ou plûtôt ennemis, il cause tous les jours de revers, de succès et de catastrophes de toute espéce en faisant courrir la même lice à tant de Prétendans : Je montrerois que c’est à cette ardeur de faire parler de soi, à cette fureur de se distinguer qui nous tient presque toûjours hors de nous mêmes, que nous devons ce qu’il y a de meilleur et de pire parmi les hommes, nos vertus et nos vices, nos Sciences et nos erreurs, nos Conquérans et nos Philosophes, c’est-à-dire, une multitude de mauvaises choses sur un petit nombre de bonnes. » [ibid., 188 sq.]

Plus généralement :  les objections des esprits simples [je ne dit certes pas : des pauperes spiritu, Mt V, 3] ne m’atteignent jamais, ceux ainsi qui ne sauraient imaginer qu’en un livre puissent s’en dessiner comme deux – l’un plus pélagien, l’autre augustinisant si l’on veut se placer dans le cadre d’une telle alternative, qui a ses commodités -, soit très délibérément (l’ « art d’écrire » a-t-on dit – celui ainsi de Hobbes quand, dans un éclat de rire intérieur, communicatif pour certains seulement, il se lance dans l’ironique énumération des lois naturelles), soit par l’effet d’une tension irréductible – de cette sorte qui seule rend, au fond, les livres intéressants puisque seule, je le crains, elle manifeste le sérieux et la profondeur de la pensée, dont la vocation première, dans les disciplines humaines, est de plonger dans l’uneasiness, sans jamais fournir de « solution », mais en ouvrant la voie à la décision seulement (ce que n’ignoraient pas les dialecticiens de l’École et que n’entrevoient seulement pas ces « positivistes » [≠ « faisant du droit positif »] qui se bercent d’insoutenables illusions sur la monologique loquacité des textes de toutes sortes et origines ; ne nous égarons pas dans des histoires de « droit naturel » : la sidérante sottise des « positivistes » tient non à ce qu’ils critiquent comme « jusnaturalisme », mais aux présuppositions qu’implique leur propre position, s’agissant et du texte et de son lecteur [Me relisant avant de publier, je m’aperçois que je semble suggérer ici, exceptionnellement, le contraire de ce qu’a proposé – sur le fondement d’ailleurs de sa construction philosophique – Leibniz dans une lettre à Rémond du 10 janvier 1714 : « j’ay trouvé que la pluspart des Sectes [philosophiques] ont raison dans une bonne partie de ce qu’elles avancent, mais non tant en ce qu’elles nient »).

Complément :

Quant au caractère belligène de la comparaison, de « l’amour-propre et comparatif » – qui n’est toutefois qu’un aspect (le plus classique certes) de la question croisée par nous – , on verra aussi – entre autres textes – Fragments politiques, II, « De l’Etat de nature », 10, Pléiade, III, 478 :

« Sitôt qu’un homme se compare aux autres il devient necessairement leur ennemi, car chacun voulant en son cœur être le plus puissant, le plus heureux, le plus riche, ne peut regarder que comme un ennemi secret quiconque ayant le même projet en soi-même lui devient un obstacle à l’exécuter. Voila la contradiction primitive et radicale […]. »

Ou encore Rousseau juge de Jean-Jacques, Deuxième dialogue, Pléiade, I, 805 sq. :

« Veuillez, Monsieur, vous rappeller ici , avec les distinctions faites dans nos premiers entretiens entre l’amour de soi-même et l’amour-propre, la maniére dont l’un et l’autre agissent sur le cœur humain. La sensibilité positive dérive immediatement de l’amour de soi. Il est très naturel que celui qui s’aime cherche à étendre son être et ses jouissances, et à s’approprier par l’attachement ce qu’il sent devoir être un bien pour lui : ceci est une pure affaire de sentiment où la réflexion n’entre pour rien. Mais sitot que cet amour absolu dégénere en amour-propre et comparatif, il produit la sensibilité négative ; parce qu’aussitot qu’on prend l’habitude de se mesurer avec d’autres, et de se transporter hors de soi pour s’assigner la prémiére et meilleure place, il est impossible de ne pas prendre en aversion tout ce qui nous surpasse, tout ce qui nous rabbaisse, tout ce qui nous comprime, tout ce qui étant quelque chose nous empêche d’être tout. L’amour-propre est toujours irrité ou mécontent, parce qu’il voudroit que chacun nous preferât à tout et à lui-même, ce qui ne se peut  : il s’irrite des préférences qu’il sent que d’autres méritent, quand même ils ne les obtiendroient pas : il s’irrite des avantages qu’un autre a sur nous , sans s’appaiser par ceux dont il se sent dédomagé. Le sentiment de l’infériorité à un seul égard empoisonne alors celui de la supériorité à mille autres, et l’on oublie ce qu’on a de plus pour s’occuper uniquement de ce qu’on a de moins. Vous sentez qu’il n’y a pas à tout cela de quoi disposer l’ame à la bienveillance.

« Si vous me demandez d’où nait cette disposition à se comparer, qui change une passion naturelle et bonne en une autre passion factice et mauvaise ; je vous répondrai qu’elle vient des rélations sociales, du progrès des idées , et de la culture de l’esprit. Tant qu’occupé des seuls besoins absolus on se borne à rechercher ce qui nous est vraiment utile, on ne jette guéres sur d’autres un regard oiseux. Mais à mesure que la société se resserre par le lien des besoins mutuels, à mesure que l’esprit s’étend s’exerce et s’éclaire, il prend plus d’activité, il embrasse plus d’objets, saisit plus de rapports , éxamine, compare ; dans ces fréquentes comparaisons il n’oublie ni lui-même, ni ses semblables, ni la place à laquelle il prétend parmi eux. Dès qu’on a commencé de se mesurer ainsi l’on ne cesse plus, et le cœur ne sait plus s’occuper desormais qu’à mettre tout le monde au-dessous de nous. Aussi remarque-t-on generalement en confirmation de cette theorie que les gens d’esprit et surtout les gens de lettres sont de tous les hommes ceux qui ont une plus grande intensité d’amour-propre, les moins portés à aimer, les plus portés à haïr. »

5 octobre 2016

[Un extrait des Confessions sera publié dans quelque temps pour faire suite à celui-ci.]