De quoi Fidel est-il le nom ? [avec – en passant – quelques notes pour l’intelligence de la douleur de l’histoire continentale américaine]

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Où l’épidémie de danse de Saint Guy conduit au Bal des Ardents

 

CE BILLET SERA COMPLÉTÉ EN NOVEMBRE 2017. SA SUITE FERA L’OBJET ALORS D’UN SECOND BILLET À LA DATE DE NOVEMBRE 2017.

 

J’ai hésité à rédiger ce billet. Le concert de glapissements qui a accompagné, ce quatre décembre, les propos, pourtant assez modérés, de madame Royal, prononcés d’ailleurs dans des circonstances bien particulières, alors qu’elle était à Cuba – la seule ressortissante officielle d’un pays de l’Union européenne, semble-t-il, avec M. Tsipras, à avoir fait le voyage – pour représenter la France aux funérailles de Fidel Castro, m’a conduit à faire un petit effort. L’on tient ici en effet, non une affaire anecdotique mais l’expression stratégique d’une idéologie. Bien entendu, cette idéologie n’est nullement réfléchie comme telle par la plupart de ceux qui la manifestent avec vigueur : ils sont les « idiots utiles » de l’impérialisme et les supplétifs du Capital-Monde. L’effectif des « idiots utiles » et des supplétifs, aspirés par la dynamique mimétique qui œuvre au cœur de toute société – l’horreur grégaire de la solitude, la quête effrénée de la reconnaissance -, n’a jamais été aussi peuplé qu’aujourd’hui. L’empire se replierait à un plus juste étiage – permettant un préférable équilibre du monde, et un plus effectif respect de l’autonomie des peuples – si les enchantements de l’aliénation et les illusions de la fausse conscience, comme je les entends, se trouvaient quelque peu dissipés.

Je ne saurais, quoi qu’il en soit, n’attribuer pas la palme ici à une malheureuse qui commet des textes indigents dans Boulevard Voltaire la feuille électronique globalement médiocre de l’un des Macron de Marine Le Pen, Robert Ménard, manifestement soucieux de se tailler désormais  un avenir entre des franges séduites par le  » fillonisme » (ce mariage d’un énorme brochet libéral, aux dents de barracuda, avec un tout petit lapin « souverainiste » dont les chances de prospérer sont nulles – celles du lapin, celles du fillonisme sont faibles simplement -, le candidat prétendument « gaulliste » ne posant pas même les questions, ni de l’euro, dont il souhaite renforcer la « zone », ni de l’Union, ni de l’OTAN, excusez du peu, sans même parler de l’ultraglobaliste, de toute façon trop bien né en ce temps « populiste », qu’il laisse s’autodésigner comme futur Premier ministre…) et la « ligne Philippot » (dangereux léniniste, pour le moins, selon ces gens qui ne sont jamais en reste d’une sottise, et qui se revendiquent du patriotisme mais sans intelligence des conditions économiques et sociales de l’unité nationale et donc de la possibilité politique de la souveraineté – l’homme qui suscite leur ire se trouvant de fait limité, mais c’est autre chose, par une haine hallucinée du religieux dont le coût, non seulement intellectuel, mais électoral, ne manquera pas de se manifester dans quelques mois), en puisant j’imagine chez les « marionistes », réels ou supposés – c’est fou, ces temps-ci, le nombre de gens qui se croient un destin – à gauche, à droite, au centre, « ailleurs »…  Il y a, hélas pour tous ces ambitieux, au terme de tant de médiocres intrigues, une seule – difficile, fort ingrate même – place qu’aucun ne semble pleinement à même d’occuper à cette heure. Si bien que l’on peut voir dans ce pullulement de nains qui semblent sortis de Nibelheim en se frottant les yeux, et dans l’épidémie de trahison que paraît appeler cette situation, dans ce crépuscule de la fidélité, un signe du très profond déclin moral des temps, et pour le moins une dérive ultime exprimant le stade suprême de ce que l’on appelait naguère l’individualisme [tout] petit-bourgeois.

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« Le Bal des Ardents » [1393], par le Maître d’Antoine de Bourgogne [c. 1470] ; enluminure d’un manuscrit des Chroniques de Froissart

Voici un extrait du poulet, de l’ours, du billet si l’on préfère,  de la dame Marie Delarue : « […] la “vice-présidente” française mérite […] d’être fessée en place publique puis roulée dans le goudron et les plumes ». Le lecteur, même d’une culture moyenne, comprend parfaitement qu’à la première scène, qui semble manifester une sexualité plutôt perturbée, succède l’exacte réplique imaginaire du Bal des Ardents de l’hiver 1393, à l’occasion duquel l’infortuné roi Charles VI s’était déguisé, avec quelques gentilshommes de sa suite, en « Sauvage », enduisant, tout comme eux, son vêtement de poix et le couvrant de plumes. La suite de cette épouvantable affaire est connue : une maladresse met le feu aux costumes et quatre compagnons du roi sont brûlés vifs. Même si je lui trouve finalement plutôt un peu plus de tenue qu’à beaucoup de nos politiques, je ne prends certes pas Mme Royal, loin s’en faut, pour notre grande Jeanne, la « sainte de la patrie » ; mais lui promettre ainsi le bûcher, comme terme d’un supplice à grand spectacle, bien dans l’esprit de l’ancienne France, signale qu’une étrange folie s’empare des esprits peu à peu. Une folie brochant selon moi sur l’ignorance de circonstances historiques accablantes et sur le plus étrange aveuglement, si l’on veut bien admettre que des « patriotes » revendiqués  paraissent incapables de méditer les termes complexes d’une politique internationale  de la France échappant aux automatismes qui se sont peu à peu imposés, en rupture avec une plus longue durée, et du moins dans l’oubli complet de la magistrale leçon administrée par le fondateur de la Ve république. (Il est vrai que beaucoup doivent détester le général de Gaulle, demeurer nostalgiques d’affaires coloniales désormais lointaines – et au fond malheureuses de part en part –, camper sur des positions antisoviétiques rétrospectives qui ne sont évidemment plus d’actualité et ne peuvent dès lors qu’être détournées, et que tous ces handicaps éthico-dianoétiques ne sauraient leur rendre facile la lucidité.)

À la vérité, les folies qui ont accompagné les paroles de Mme Royal ont été la goutte d’eau propre à faire déborder le vase de l’irritation constante que tendent à me causer désormais les « hommes politiques responsables » [qui nous ont conduits au bord du gouffre tout en accumulant les cadavres – par millions dans les cinquante dernières années] et la « presse sérieuse » [qui est devenue en quinze ou vingt ans, de façon assez nouvelle, un appareil extrêmement homogène de désinformation – « la chèvre, dira-t-on, broute là où elle est attachée », et les détenteurs du capital des grands médias ont les vues qui sont celles, aujourd’hui, de leur classe, à savoir, très généralement, néo-libérales, néo-conservatrices et activement globalistes – ; ceux qui n’ont toujours pas compris peuvent lire l’utile et courageux essai de Laurent Mauduit, Main basse sur l’information – je précise pour les méfiants, qui ne se méfient curieusement pas de ce dont ils devraient se méfier, que M. Mauduit a exercé naguère d’importantes fonctions au Monde – ouf !].

Au bon beurre

Je dois dire, d’ailleurs, qu’ici c’est un intempestif revendiqué – courageux d’ailleurs puisqu’il a choisi de développer ses vues en rupture avec l’Université – qui m’avait semblé le plus irritant : il s’agit de Michel Onfray, le fameux « gastrosophe » [le terme est de Fourier, mais je ne suis pas sûr qu’il soit bien fidèle à l’esprit de celui-ci] – l’homme, peut-être, qui lorsque l’ont bat un cheval sous ses yeux ne devient pas fou, comme l’un de ses maîtres revendiqués, mais songe à la façon de le cuisiner – , l’ « épicurien » d’Argentan [pourquoi pas Argentan d’ailleurs ? – la provincialité revendiquée de M. Onfray manifestait à mes yeux un éloignement sincère des ambitions communes et l’authenticité de son indépendance d’esprit], le « nietzschéen » de la plaine de Caen [laissons Sils Maria aux hommes sans imagination], et surtout le maître-penseur alternatif et brouillon de ceux qui ne pensent pas beaucoup et qui ne souhaitent pas au fond d’alternative véritable au monde libéral avancé [comme un Livarot ou un Pont-l’Évêque, dirais-je pour rester dans la tonalité]. C’est bien ce bouillon du chef [avec ses lardons et ses croûtons – ce possessif donne la nausée – il n’y a pas seulement l’horreur de la cuisine érigée en art majeur, il y a l’épouvante de l’intarissable discours qui l’accompagne] qu’il a servi une nouvelle fois sur son site, au lendemain de la mort du Lider Maximo, en vue de dénoncer les menaces que ferait peser sur « la démocratie » [quelle démocratie ?] et « la liberté » [quelle liberté ?] une castrophilie galopante [mais où donc ?]

Il est vrai qu’il s’agissait d’une attaque oblique contre M. Mélenchon, accusé solennellement de recours excessif à la « dialectique », pour être un végétarien mangeur de crevettes. M. Mélenchon, semble-t-il, est, lui, « en marche » – et intérieurement en marche peut-être, cela seul compte, même s’il lui reste bien du chemin à accomplir pour s’affranchir de sa conformité d’autrefois –, et cela irrite – restons plus ou moins huysmansiens – les partisans de l’ « à rebours » macronien, si dérisoire, ceux qui portent ardemment le regard sur la ligne bleue d’un monde passé déjà, dans son projet de totalité même, dont n’est pas certes exactement Michel Onfray – même s’il se contente d’être un penseur faussement contrariant, un penseur non-bourgeois, y compris d’allure générale, ce qui aide à donner le change, mais finalement auprès des seuls plus ou moins bourgeois lecteurs de ces tabloïds débiles qui l’encensent. Il ne s’épargne pas même, dans cette pauvre vidéo, une charge dérisoire contre les faiblesses prétendument inhérentes à l’économie dirigée, au propos médiocre d’une minable affaire de voiture louée à une « boîte d’État » [œuvrant dans une boîte d’État depuis une forte quarantaine d’années – l’Université –, j’ai le sentiment que nous faisons beaucoup mieux que les « boîtes privées », et pour le plus grand nombre – c’est le propos – ; l’anarchisme de toujours de notre causeur retrouve ici bien sûr, sans que cela doive surprendre, dans son stirnérisme en demi-teinte, la trame commune de l’obsédante critique libérale de l’État].

Admirable vidéo. – Non bien sûr parce que l’homme y enchaîne les propos déplacés – est-il raisonnable d’avouer avec complaisance avoir parcouru quinze mille kilomètres en avion pour se rendre dans quelques galeries d’art contemporain cubaines ? –  est-il convenable de rapprocher Jean-Luc Mélenchon et Adolf Hitler en passant par Castro et Robespierre, ces deux derniers, tout comme le premier, injustement traînés dans la boue ? [Mais M. Onfray est peut-être thermidorien – cela se fait beaucoup désormais, puisqu’il s’agit de haïr notre grande révolution, au lieu d’aimer d’un égal amour –  pour leurs apports immenses, discontinus certes, mais continus aussi lorsqu’il s’est agi de la construction nationale – la Révolution et l’Ancien régime des siècles précédents, certes à bout de souffle, enlisé, mourant de choix qui avaient eu autrefois leur rationalité, et dès lors insupportable, en 1789.] – Non pour la soupçonneuse, inutile et déplaisante façon dont il s’interroge sur la date exacte de la mort de Castro – comme s’il n’allait pas de soi [à supposer qu’il ait raison, et que le cadavre ait été conservé quelques jours au frais] que la construction des mythes n’appelle toujours quelque chronologie sacrée – ces mythes grâce auxquels s’esquisse la possibilité du procès de la constitution de soi, l’indétermination humaine [la liberté si l’on préfère] cheminant entre les mythes, se réfléchissant en eux, et s’addestinant finalement en ce mystérieux commerce [le « sens » disent certains], tout en dessinant l’horizon de la sociabilité et possibilité d’une citoyenneté s’accomplissant dans une volonté générale qui ne soit pas un vain mot.

C’est l’extraordinaire passage sur le beurre qui, à la fois, fascine et soulève le cœur. Épatant passage : « J’étais sidéré. Comment le beurre peut-il être une denrée rare à Cuba ? Quand on a le pouvoir, les pleins pouvoirs, la totalité des pouvoirs, que l’on peut faire ce que l’on veut, quand on veut, comme on veut [étonnante jouissance spéculaire devant l’absoluité supposée d’un pouvoir], comment peut-on faire de telle sorte qu’il n’y ait pas de beurre sur la table du quidam ? […] Vous pouvez pas avoir des vaches, pour avoir du lait de façon à faire du beurre, de sorte que ce beurre soit sur la table de la totalité des Cubains ? En plus de cinquante années de pouvoir ce n’était pas possible. […] Je pense qu’un dictateur qui ne donne pas du beurre à son peuple est un dictateur ! » L’on admirera la chute.

Je ne suis hélas pas très ferré sur le chapitre – d’un extrême intérêt [je ne plaisante nullement au regard de l’enjeu humain remarquable de la question] – de l’histoire et de la géographie des matières grasses, huiles végétales et graisses animales. Il ne m’échappe toutefois pas qu’il est possible de construire, justement, une géographie et une histoire, botaniques, zoologiques, culturelles, et même religieuses des matières grasses – innombrables sous la lune, doit-on y insister. A titre d’exemples, ces quelques bribes sans ordre :

Il me semble que l’arachide et le tournesol n’ont pu être découverts par les Européens qu’avec les Amériques.

J’ai le souvenir vif de propos des Anciens [ceux de nos humanités bien sûr] très soucieux d’associer l’usage du beurre et la barbarie. Pline l’Ancien ainsi, au début du troisième tiers du premier siècle, dans son Histoire naturelle [XXVIII, 35 sq.], s’intéresse assez longuement au beurre, parmi les remèdes tirés des animaux : il n’omet pas de préciser que le beurre est « un mets de premier ordre pour les nations barbares » [« butyrum, barbarum gentium lautissimus cibus »]. Ce merveilleux passage des Carmina de Sidoine Apollinaire – l’un de ces hommes immenses de l’Antiquité tardive, qui demeurent d’exaltants exemples pour tous les passeurs d’aujourd’hui –, s’adressant au sénateur Catulinus qui le prie de composer un poème, lui, Sidoine, « inter crinigeras situm cateruas / et Germanica uerba sustinentem, / laudentem tetrico subinde uultu / quod Burgundio cantat esculentus, / infundens acido comam butyro » [XII, in lim.], soit : jeté parmi les bandes chevelues, et endurant leur germanique sabir, louant sans cesse d’une mine sévère ce que le Burgonde empli de nourriture chante, gominant sa chevelure de beurre rance. Mais cent ans plus tard, l’excellent Venance Fortunat – Carmina, XI, 22a – parle déjà sympathiquement du beurre – hélas, dirais-je : les barbares, améliorés peu à peu certes selon les perspectives imputables à l’aristocratie romaine et gallo-romaine, chrétienne, tardive, ont gagné, il fallait bien s’y résoudre – l’Empire romain, en Occident du moins, était une figure à l’agonie.

Issu d’une famille catholique latine, méridionale de toutes parts, en laquelle le beurre tenait une place très marginale, et dominait, depuis toujours d’un côté, plus récemment de l’autre, l’huile d’olive – et plus secondairement l’huile de noix, pressée, selon l’usage d’autrefois, à partir de nos propres noix –, j’ai cru saisir assez tôt que la romanité religieuse avait des indulgences pour l’huile [et le poisson] qu’elle n’avait certes pas pour le beurre [et la viande] – interdisant celui-ci mais point celle-là pendant le carême, lequel, même assez médiocrement respecté, demeurait présent à des consciences à la fois préoccupées et accommodantes. [Jean-Louis Flandrin a fait de la lutte pour le beurre un ressort du succès du protestantisme et des réformes – dans L’ordre des mets – ; je ne sais s’il est possible d’aller aussi loin.]

Enfin – et ce sera le dernier exemple d’une mince série, suffisante toutefois pour suggérer l’immensité difficile d’une telle question –, il me semble, d’une part que la nationalisation lente du royaume et république de France s’est accompagnée d’une progression du beurre vers le sud du XVIIIe au XXe, mais que depuis le troisième tiers du XXe siècle, l’huile d’olive a peu à peu conquis, pour divers motifs – les arguments médicaux avancés n’ayant sans doute pas joué un rôle secondaire – les régions plus occidentales ou septentrionales du pays, du moins dans les, fort hétérogènes d’ailleurs, classes moyennes ou supérieures.

Je ne sais, quoi qu’il en soit, si, en un âge de vogue du « régime crétois », l’assignation de l’humanité au « régime normand » par M. Onfray est diététiquement bien sage ; mais je la crois surtout, en elle-même, tout à fait absurde ; le fait est que ni lui ni moi ne connaissons quoi que ce soit des traditions cubaines en ces domaines et qu’il est impossible par conséquent de faire grief à Fidel Castro d’avoir rompu quelque façon immémoriale de se nourrir et d’assurer leur ration lipidique pour ses compatriotes.

Quant à profiter de ce ridicule argument pour suggérer – comme en passant – que les États-Unis n’ont guère joué de rôle depuis 1959 dans les difficultés de Cuba, il s’agit – je pèse mes mots – d’un pénible mensonge – cela ressortira, ad nauseam, de la suite de cette pochade, singulièrement en sa deuxième partie. Il eût suffi au propos de M. Onfray, 1) de donner quelques exemples sérieux des horreurs castristes [comme il n’a pas travaillé, il n’en suggère pas une – ce qui ne veut bien sûr pas dire qu’il n’y aurait rien eu à évoquer – il y a assurément à dire, mais avec beaucoup de travail s’il s’agit de bien distinguer tout ce qui doit l’être – car la répression des agents de l’étranger n’est la spécificité d’aucun État et une pression extérieure incroyable appelait la fermeté – sans qu’il y ait lieu bien sûr d’écarter la commission par le régime d’abus divers et répétés – simplement beaucoup moins nombreux, de façon incomparable, que ceux perpétrés par le monde Atlantique et ses séides pendant la même période, et répondant à une agression constante et ultraviolente dans ses diverses voies] ; et 2) d’ajouter que les manœuvres nord-américaines, et même occidentales, évoquées, si constantes eussent-elles été, n’eussent pu justifier de tels abus – point de vue appelant certainement la discussion, mais du moins respectable.

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Simon Bolivar, le Libertador [né à Caracas en 1783-1830]. Les circonstances ont fait que l’on ne dispose pas d’un portrait de lui de très grande qualité ; du moins peut-on supposer celui-ci  – bien que posthume – « ressemblant » … puisqu’il ressemble aux autres représentations de la maturité [c’est-à-dire des dernières années de la courte vie du héros, alors qu’il avait renoncé à la moustache ; la présente toile est sans doute de Martin Tovar y Tovar, peintre vénézuélien dont l’œuvre fut peint dans la deuxième moitié du XIXe siècle ; il passa pour grand peintre dans son pays. – NB : la toile est représentée en ligne tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre – le choix effectué ici n’est peut-être pas le bon, mais il est le plus probable – l’épée se porte en principe à gauche, et même si on la pourrait supposer suspendue à droite pour un gaucher – point non éclairci ici, mais improbable autrefois, car l’on « contrariait » les gauchers -, l’on relèvera que l’épée est bien portée à gauche dans le portrait ci-après du même Bolivar]. [En dehors du présent développement, la haute figure de Bolivar sera évoquée à au moins deux reprises dans la suite de ce billet. L’on pourrait discuter de l’emplacement des photos – le propos fut seulement de pouvoir aérer le développement principal d’images commentées, en supposant, sans trop de risque j’imagine, le lecteur capable de se promener sans angoisse excessive dans un billet d’une longueur moyenne, et d’un plan plutôt plus simple qu’à mon ordinaire.] [Pas mal de choses sur l’iconographie des libérateurs in Dawn Ades et al., Art in latin America. […] (1820-1980).]

Quant à la façon dont le bolivarisme d’aujourd’hui s’adosse à la très grande figure historique de Bolivar, je redis, sans pouvoir m’y attarder [j’y reviendrai un peu plus loin, brièvement, en évoquant la thèse de Clément Thibaud], et sans que cela puisse revêtir à mes yeux la moindre signification dépréciative, qu’elle relève de la grande, inévitable et précieuse pensée mythique, même si Bolivar fut l’homme d’une pensée construite, méritant la considération, et assurément vivante pour certains aspects chez nombre d’esprits ; mais le bolivarisme, tel qu’il a été exalté en particulier dans le Venezuela du grand, de l’émouvant aussi, Chavez, est le ciment de plusieurs composantes ; la revendication bolivarienne peut revêtir un tour assez divers selon les pays ; elle ne saurait n’effacer pas tel aspect incompatible, dans la pensée et la pratique du Libertador, avec l’extension de l’aspiration à l’émancipation à des catégories nouvelles de citoyens – et c’est ainsi que ce néo-bolivarisme, car c’est bien de cela il me semble qu’il s’agit, se met à même de donner un objet à l’espérance tout à la fois des patriotes, des démunis, et des composantes de la population autrefois méprisées, appelées, par un remarquable effort d’éducation populaire, à progresser pour pouvoir trouver la force intérieure de relever la tête. 

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La Viceroyauté de Santa-Fé au milieu du XVIIIe siècle [issue avec d’autres de l’immense Viceroyauté du Pérou du XVIe siècle, qui couvrait les possessions espagnoles d’Amérique du Sud, tout comme la Viceroyauté de la Nouvelle-Espagne couvrait celles de l’Amérique centrale jusqu’en ses parties les plus septentrionales, mordant profondément sur l’Amérique du Nord – l’une et l’autre Viceroyauté se trouvant placée sous le lointain contrôle du Conseil des Indes]. Elle est indifféremment appelée Viceroyauté de Nouvelle-Grenade ; elle inclut, même si ce territoire comporte des spécificités, la Capitainerie générale du Venezuela, créée en 1777 [en laquelle fut dessinée, en 1786, l’Audiencia y Cancilleria Real de Caracas, juridiction bien sûr, mais donc ressort et partant territoire doté aussi d’une signification administrative]. Quant à Santa-Fé, il s’agit de Santa-Fé-de-Bogota, actuellement Bogota, capitale de la Colombie. Je ne suis bien entendu pas du tout savant dans le domaine des circonscriptions administratives de l’empire espagnol : mais il suffit de retenir cela pour n’être pas complètement perdu en lisant un récit portant sur la dimension historique de nos questions. L’on peut retenir encore qu’au sud-ouest de la Viceroyauté de la Nouvelle-Grenade était installée la Viceroyauté du Pérou – démembrement elle aussi de l’ancienne immense Viceroyauté du même nom -, flanquée à l’est par la Viceroyauté du Rio de La Plata, tandis qu’au nord s’étalait toujours la considérable Viceroyauté de Nouvelle-Espagne, incluant en particulier, au nord de l’isthme de l’Amérique centrale, l’immense futur Mexique avant son amputation au bénéfice des États-Unis au milieu du XIXe siècle, à la suite de la Mexican War [que l’on croisera par la suite à deux ou trois reprises].

L’on trouvera ci-dessous un autre portrait,  plus juvénile [il date semble-t-il de 1819]. Son intérêt ne tient ni au système capillaire du grand homme ni à sa qualité picturale – très médiocre une nouvelle fois, Bolivar est effroyablement raté, la mauvaise peinture fait autant souffrir que la mauvaise musique, le Nouveau Monde ne sait décidément pas peindre, alors du moins –  ; mais à la composition retenue par le peintre Pedro Jose Figueroa. Il s’agit en effet d’une allégorie : l’Indienne, passablement occidentalisée, que le général tient, très familièrement, par l’épaule, est supposée représenter ce que l’on va appeler de 1821 à 1831 la Grande Colombie, née, avec un territoire beaucoup plus vaste que celui de l’actuelle Colombie, de la Guerre d’Indépendance – ou bien peut-être, plus largement, cette Amérique qui se trouve opposée dans le discours révolutionnaire à l’Espagne. [Quatre pays actuels sont issus de cette Grande Colombie, qui prit à peu près la succession du territoire espagnol dit de la Vice-royauté de la Nouvelle-Grenade en sa configuration du XVIIIe siècle : l’Équateur ; le Venezuela – qui était d’ailleurs bien identifié comme tel au sein de l’ensemble, on l’a déjà précisé, mais avec un territoire moindre – ; la Colombie et, au tout début du XXe siècle, on le verra, le Panama ; aussi, pour partie, me semble-t-il, le Guyana, largement occupé toutefois par les néerlandais avant de devenir la Guyane britannique, actuellement Guyana.]

Ainsi, même si la pensée de Bolivar lui-même était très marquée par les Lumières européennes, le thème, que l’on pourrait dire, pour faire vite, romantique de l’Indianité semblerait-il se dessiner ici. L’on comprendra par la suite pourquoi cette affaire, apparemment futile, m’intéresse vivement.

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L’Indien, pourtant, était un simple motif, sans beaucoup de densité, des arts décoratifs, ou bien encore une commodité littéraire, dans le XVIIIe siècle européen. A l’extrême fin de ce siècle et au tout début du suivant – et les Amériques ne pouvaient l’ignorer dans leurs strates supérieures [Bolivar en particulier, qui avait séjourné à trois reprises en Europe entre 1799 et 1810] – la vogue d’objets en bronze, partiellement doré, partiellement à patine brune – bronze en général d’une grande qualité et doré ou patiné avec le plus grand soin -, « au nègre », « au bon sauvage », ou bien « à l’Amérique », avec quelque Indien emplumé,  etc., était grande, en particulier dans notre pays, si riche sous cet aspect aussi. [Ces objets, lorsqu’ils sont de la meilleure qualité et en bon état, demeurent très recherchés et coûteux, quoique, peu fréquents certes, ils ne soient pas véritablement rares, et ce malgré la chute très sensible depuis une douzaine d’années des cours de tout ce qui n’est pas absolument exceptionnel – les flambeaux certes, deux maigres bras de lumière dorés tenus, un seul parfois, par un charmant petit indien au pagne d’or, mais en particulier les pendules, qui ne sont pourtant jamais en ce cas des objets remarquables du point de vue de l’horlogerie – aspect, fascinant il est vrai, que privilégient certains connaisseurs -, mais qui ont beaucoup de charme, charme au fond au second degré, auquel l’amateur est toujours très sensible, le plaisir que donne l’élégance de l’objet se redoublant dans celui que procure son exemplarité au regard de sensibilités disparues mais familières pourtant.]

C’est ainsi, à mon sens, non l’Indianité à laquelle le Libertador prétend rendre hommage ici [l’on comprendra plus loin l’extraordinaire improbabilité d’une telle ligne d’interprétation, puisque « l’Indien » a d’abord semblé négligeable, et par la suite effrayant à Bolivar] : c’est l’Amérique tout entière, dans son altérité par rapport à l’Espagne, qui se trouve invoquée.

Cette Indianité a par contre été appelée – c’est une question au fond très complexe, sur laquelle je ne peux m’attarder, mais le seul point de l’identité de « l’Indien », à lui seul, n’est pas simple – à une considération très accrue aujourd’hui dans certains pays latino-américains, et à rayonner en particulier sur et par le discours politique de divers chefs alternatifs contemporains. Ce fut le cas chez Chavez déjà ; ce l’est beaucoup plus encore, au regard d’ailleurs d’effectivités massives de la géographie humaine, dans la Bolivie du premier président indien, l’Aymara Evo Morales ; et depuis plusieurs décennies le quechua s’est vu reconnaître le statut de langue officielle en Colombie, en Équateur, au Pérou et en Bolivie ; même si la situation demeure hélas peu satisfaisante dans d’autres pays – ainsi dans le Brésil contemporain, même du temps de M. Lula et de Mme Rousseff – elle ne saurait certes s’améliorer avec les personnes – que j’éviterai de qualifier, n’aspirant pas à me substituer à quelque honnête juge brésilien [l’oxymore n’est pas assurément constitué – les nouvelles qui me parviennent signalent qu’il y a un peu de tout…] – qui se sont emparées du pouvoir il y a peu – sans, bien évidemment, que cela n’arrache une seule protestation aux si moralisatrices puissances occidentales – et pour cause au regard du coup porté par ce tournant aux BRICS. Mais, quoi qu’il en soit, nous avons là, justement, un mouvement pour l’essentiel plutôt récent, qui ne saurait être plaqué – on le comprendra par la suite – sur le passé bolivarien.

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Première partie. – L’insularisation mahanienne des États-Unis par le contrôle du continent américain

Ici, il faut avoir certaines choses à l’esprit avant de pousser plus loin. [Elles sont bien connues – au degré élevé de généralité auquel je vais me tenir -, mais le niveau de la culture générale de ceux qui se mêlent aujourd’hui de jouer les maîtres penseurs en tranchant de tout et en égarant le public, et en particulier la jeunesse, oblige à les rappeler.]

I. « The true policy of the United States » : la « doctrine Monroe » de 1823 porte-t-elle les vues qu’on lui impute ?

En premier lieu, il faut surtout n’oublier pas que c’est assez mal à propos que l’on évoque la « doctrine Monroe » – sur le mode d’ailleurs d’une curieuse évidence [c’est la doctrine Monroe !, entend-on], comme si à elle seule n’importe quelle revendication unilatérale d’un État devait revêtir une signification justificative et absolutoire – à propos de l’invraisemblable politique continentale conduite par les États-Unis au sud, en particulier, du Rio Grande depuis en tout cas une douzaine de décennies – même si l’on peut considérer que la fermeté du ton du président Monroe [que l’on va mesurer] ait pu donner à sa « doctrine » un caractère passablement ambigu.

Ce que l’on appelle doctrine Monroe fut proclamé dans des circonstances bien particulières, vers la fin du grand mouvement, conduit principalement par et autour de Simon Bolivar, qui, pour l’essentiel entre 1813 et 1825, vit l’Amérique du Sud s’émanciper entièrement de la couronne espagnole, et les États-Unis, dès 1822, reconnaître les nouveaux États.

Le Président James Monroe –  président de quelque importance puisque, cinquième président de la Fédération (après Washington, Adams, Jefferson et Madison), il fut tout à la fois le premier qui ne fût pas véritablement un Père Fondateur, bien qu’il fût en même temps le dernier des présidents à avoir été un acteur de l’époque héroïque et qu’il s’inscrivît dans la grande tradition jeffersonienne des « Républicains-Démocrates », comme l’on dit (qui sont les ancêtres très lointains du Parti Démocrate), et parce qu’il accomplit deux mandats, ce qui lui permit au fond de marquer l’histoire de son pays – est connu, dans nos facultés, des « constitutionnalistes » pour avoir porté le compromis du Missouri de 1821 – étape cruciale dans la si difficile affaire de l’esclavage aux États-Unis –, et des « internationalistes » du fait de ce que l’on appelle, justement, « Doctrine Monroe », formulée en 1823.

Le curieux de la doctrine Monroe tient moins à ce que, comme bien souvent, elle a acquis sa signification à prétention « normative » rétrospectivement – d’ailleurs, en son temps, cette proclamation unilatérale n’était soutenue par aucune force militaire ni surtout navale capable de la faire respecter (et elle fut bafouée dans les décennies qui suivirent, par l’Angleterre, l’Espagne, la France au Mexique…) –, qu’à ce que les deux volets qu’elle comportait – que fût exclue l’intervention européenne aux Amériques, comme étatsunienne en Europe, j’y reviendrai – en sont devenus un seul, pour l’avantage global des Etats-Unis [la France dût-elle leur en être reconnaissante bien sûr, leur intervention en 1917 nous ayant été, sans doute possible, précieuse].

Je reproduis l’extrait pertinent du discours sur l’état de l’Union pour 1823 (State of the Union Address – December 2, 1823 – beaucoup mériterait certes d’être cité et commenté – on a là ainsi, dans d’autres passages que celui que je cite – c’est fort intéressant bien sûr, très éloigné de nous – le discours d’un mandataire social…) :

« […] the occasion has been judged proper for asserting, as a principle in which the rights and interests of the United States are involved, that the American continents, by the free and independent condition which they have assumed and maintain, are henceforth not to be considered as subjects for future colonization by any European powers. [Cet alinéa est tiré du §7, qui concerne les relations avec la Russie que j’évoquerai plus loin ; il fait bien entendu partie intégrante de l’exposé proprement doctrinal de Monroe, essentiellement porté aux §§ 48 sq.]

« In the wars of the European powers in matters relating to themselves we have never taken any part, nor does it comport with our policy to do so. It is only when our rights are invaded or seriously menaced that we resent injuries or make preparation for our defense. With the movements in this hemisphere we are of necessity more immediately connected, and by causes which must be obvious to all enlightened and impartial observers. The political system of the allied powers is essentially different in this respect from that of America. This difference proceeds from that which exists in their respective Governments; and to the defense of our own, which has been achieved by the loss of so much blood and treasure, and matured by the wisdom of their most enlightened citizens, and under which we have enjoyed unexampled felicity, this whole nation is devoted. We owe it, therefore, to candor and to the amicable relations existing between the United States and those powers to declare that we should consider any attempt on their part to extend their system to any portion of this hemisphere as dangerous to our peace and safety. With the existing colonies or dependencies of any European power we have not interfered and shall not interfere. But with the Governments who have declared their independence and maintain it, and whose independence we have, on great consideration and on just principles, acknowledged, we could not view any interposition for the purpose of oppressing them, or controlling in any other manner their destiny, by any European power in any other light than as the manifestation of an unfriendly disposition toward the United States. In the war between those new Governments and Spain we declared our neutrality at the time of their recognition, and to this we have adhered, and shall continue to adhere, provided no change shall occur which, in the judgement of the competent authorities of this Government, shall make a corresponding change on the part of the United States indispensable to their security.

« The late events in Spain and Portugal shew that Europe is still unsettled. Of this important fact no stronger proof can be adduced than that the allied powers should have thought it proper, on any principle satisfactory to themselves, to have interposed by force in the internal concerns of Spain. To what extent such interposition may be carried, on the same principle, is a question in which all independent powers whose governments differ from theirs are interested, even those most remote, and surely none of them more so than the United States. Our policy in regard to Europe, which was adopted at an early stage of the wars which have so long agitated that quarter of the globe, nevertheless remains the same, which is, not to interfere in the internal concerns of any of its powers; to consider the government de facto as the legitimate government for us; to cultivate friendly relations with it, and to preserve those relations by a frank, firm, and manly policy, meeting in all instances the just claims of every power, submitting to injuries from none. But in regard to those continents circumstances are eminently and conspicuously different. It is impossible that the allied powers should extend their political system to any portion of either continent without endangering our peace and happiness; nor can anyone believe that our southern brethren, if left to themselves, would adopt it of their own accord. It is equally impossible, therefore, that we should behold such interposition in any form with indifference. If we look to the comparative strength and resources of Spain and those new Governments, and their distance from each other, it must be obvious that she can never subdue them. It is still the true policy of the United States to leave the parties to themselves, in hope that other powers will pursue the same course. »

Je vous propose la traduction suivante [je souligne quelques passages de première importance] :

« […] l’occasion a été jugée appropriée pour affirmer, comme un principe en lequel les droits et intérêts des États-Unis sont impliqués, que les continents américains, du fait de la condition libre et indépendante qu’ils se sont acquise et ont maintenue, ne doivent désormais plus être considérés comme sujets à une future colonisation par quelque puissance européenne que ce soit.

« Dans les guerres entre les puissances européennes, pour les questions qui les concernent, nous n’avons jamais pris aucune part, et nous ne comptons pas orienter notre politique en un tel sens. C’est seulement lorsque nos droits son violés ou sérieusement menacés que nous nous indignons du préjudice ou préparons notre défense. Concernant les événements de cet hémisphère, nous sommes par un effet obligé plus immédiatement concernés, pour des motifs qui doivent être évidents pour tout observateur éclairé et impartial. Le système politique des puissances alliées est essentiellement différent à cet égard de celui de l’Amérique. Cette différence provient de celle même qui existe entre les gouvernements respectifs. Et notre entière nation se consacre à la défense du sien, qui n’a pu être menée à bien qu’au prix de tant de sang et d’argent, et qui n’a atteint sa  pleine maturité que par la sagesse des citoyens les plus éclairés, et sous lequel nous avons joui d’un bonheur sans exemple. [Il y a à mon sens, dans la phrase qui précède, une légère anacoluthe dans l’original – je traduis comme cela vient.] Nous devons par conséquent à la franchise et aux amicales relations qui existent entre les États-Unis et ces puissances de déclarer que nous serions contraints de considérer toute tentative de leur part en vue d’étendre leur système sur quelque partie de cet hémisphère comme dangereuse pour notre paix et notre sécurité. Concernant les colonies et dépendances existantes, de quelque puissance européenne que ce soit, nous ne sommes pas intervenus et n’interviendrons pas. Mais concernant les gouvernements qui ont déclaré leur indépendance et la maintiennent, et desquels nous avons reconnus cette indépendance, après mûre réflexion et sur la base de justes principes, nous ne saurions voir quelque intervention que ce soit, de quelle puissance européenne que ce soit, en vue de les opprimer, ou d’exercer sur leur destinée un quelconque contrôle, selon une autre perspective que celle de la manifestation d’une disposition hostile envers les États-Unis. Dans la guerre entre ces nouveaux gouvernements [américains] et l’Espagne, nous avons déclaré notre neutralité au moment de leur reconnaissance [au sens, n’est-ce pas, de la diplomatic recognition], et nous nous sommes tenus à cette position, et continuerons à nous y tenir, à condition qu’aucun changement ne survienne, lequel, au jugement des autorités compétentes du présent gouvernement, devrait emporter un changement correspondant de la part des États-Unis, ordonné à leur sécurité.

« Les derniers événements en Espagne et au Portugal ont montré que l’Europe demeure instable. De ce fait d’importance, aucune preuve plus forte ne saurait être apportée que celle-ci : les puissances alliées ont dû juger adapté, sur la base de quelque principe leur convenant, de s’interposer par la force dans les affaires intérieures de l’Espagne. A quelle extension une telle intervention peut-elle être portée, sur la base du même principe, voici une question à laquelle sont intéressées toutes les puissances indépendantes dont les gouvernements diffèrent des leurs, même les plus éloignées, et certainement aucune davantage que les États-Unis. Notre politique envers l’Europe, qui fut adoptée à un stade précoce des guerres qui ont si longtemps perturbé ce quartier de globe, demeure toutefois la même et tient en ceci : ne pas intervenir  dans les affaires intérieures d’une quelconque puissance de celle-ci [l’Europe] ; considérer tout gouvernement de fait comme le gouvernement légitime pour ce qui nous concerne ; cultiver des relations amicales avec lui, et préserver ces relations par une politique franche, résolue et virile, faisant accueil en toute occasion aux justes protestations de chaque puissance, mais en n’admettant les agressions d’aucune. Mais, s’agissant de ces continents [lointains – those –, ceux qui intéressent l’Europe et ses dépendances non américaines], les circonstances sont éminemment et manifestement différentes. Et il est impossible que les puissances alliées en viennent à étendre leur système politique à une portion quelconque de l’un ou l’autre continent [américain, le continent du nord et celui du sud – either m’incite à traduire ainsi, à juste titre il me semble] sans mettre en danger notre paix et notre bonheur ; ni que quiconque puisse croire que nos frères du Sud, abandonnés à eux-mêmes, n’adoptent un tel système de leur propre consentement. Il est par conséquent également impossible que nous puissions considérer une telle intervention, sous quelque forme que ce soit, avec indifférence. Si l’on prend [d’ailleurs] en considération le poids respectif des forces et des ressources de l’Espagne et de ces nouveaux gouvernements, et la distance qui les sépare, il saute aux yeux qu’elle ne sera jamais en mesure de les soumettre. C’est encore la politique authentique des États-Unis d’abandonner les parties à elles-mêmes, avec l’espoir que les autres puissances fassent de même. »

1) Quelques remarques tout d’abord, sans beaucoup d’ordre, d’une importance assez secondaire, mais peut-être pas sans intérêt :

J’ai donné finalement à ce développement – en reprenant une formule du texte de Monroe vers la fin de la citation que j’en donne – le titre « The true policy of the United States » parce qu’il n’est guère douteux à mes yeux que, si le genre l’avait exigé, il eût été celui qu’eût retenu pour le présent fragment le président Monroe. Il transporte au fond dans le climat de la politique anglaise du temps ; Monroe ne pouvait n’avoir pas en tête, par exemple, un titre d’Edmund Burke, concernant justement les Amériques, The True Policy of Great Britain towards her American Colonies [discours de quelques pages, mais assez notable], ni ignorer la relative banalité en Grande-Bretagne d’un tel type d’intitulé à la fin du XVIIIe et au début du XIXe. [Aux États-Unis même, sous le pseudonyme de Mentor, Jonathan Elliot, historien assez connu des débuts de la république américaine, grand compilateur de documents constitutionnels et internationaux, et parfois jugé insuffisamment rigoureux dans cet exercice, avait publié en 1818 un libelle justement intitulé The True Policy of the United States, respecting the Spanish Colonies, que j’ai simplement croisé naguère dans le catalogue d’un libraire, et ne peux ainsi considérer plus avant ici.] Pourquoi un tel mimétisme  ? D’abord parce que Monroe, de souche ultimement tout britannique, et né en 1758, est le dernier très notable politicien des États-Unis qui ait encore tenu de diverses façons au monde des colonies, au monde des fondateurs virginiens – sans lui appartenir exactement, je l’ai dit. Probablement assez tiède sur le plan religieux, il était d’ailleurs épiscopalien, « anglican » en quelque sorte, puisqu’il avait appartenu à la Church of England, qui avait été l’église établie de la colonie de Virginie avant la Révolution. Mais ce mimétisme dut tendre surtout, peut-on imaginer, à imposer l’idée, en particulier à l’Angleterre justement, que les États-Unis étaient un État parfaitement au standard, parvenu à maturité, à même de prendre la parole dans le concert des puissances.

Ces « allied powers », qui sont en même temps des « European powers », ces « puissances alliées » qu’évoque James Monroe ne sont pas mystérieuses [en particulier du fait de l’allusion à l’intervention en Espagne conduite par la France, quelques mois avant le discours de Monroe, pour rétablir dans ses droits le roi Ferdinand VII – prince on le sait de la Maison capétienne de Bourbon puisqu’arrière-petit-fils du roi Philippe V, petit-fils lui-même de Louis le Grand] : c’est la Sainte Alliance, conclue par le traité de Paris du 26 septembre 1815, à l’initiative du tzar Alexandre Ier [à la mort duquel, en 1825, elle ne survivra pas], afin de garantir le Traité de Vienne, entre les trois puissances continentales qui venaient de défaire une seconde fois Napoléon Ier [les empires russe et d’Autriche et le royaume de Prusse], le Royaume Uni se contentant d’appuyer l’affaire sans entrer exactement dans l’alliance du fait d’une doctrine de non-intervention dans les affaires intérieures des autres nations, dont la sincérité pourrait être, pour le moins, discutée [car les Anglais, ce propos n’a rien de caricatural, se sont toujours brillamment employés à plonger le continent dans la zizanie], mais dont la marque peut au fond être retrouvée dans la doctrine Monroe. En l’espèce, ce principe fut d’ailleurs à la fois contourné et maintenu – contourné dans la mesure où le Royaume Uni se joignit à ce qui devint ainsi la « quadruple alliance », résultant du traité du 20 novembre 1815 dont le propos était de préciser les implications de l’alliance de septembre, maintenu pourtant puisque l’Angleterre tentera de minimiser les tendances interventionnistes ultérieures.

Le texte de Monroe, toutefois, ne se comprendrait pas vraiment dans certains de ses termes sans une inflexion significative, moins des principes que des perspectives immédiates de l’Alliance, à partir du Congrès de Troppau en 1820 – auquel participaient, du moins par l’intermédiaire de ministres porteurs d’instructions suffisantes, les monarchies russe, viennoise et prussienne, mais point la française, ni l’anglaise -, approuvant en fin de compte une future intervention de l’Autriche en Italie. Je ne saurais mieux faire ici que de citer – du plus vif intérêt – un extrait de ce que l’on appelle « Protocole de Troppau » mais que les compilations ordinaires présentent comme « Court aperçu des premiers résultats des conférences de Troppau » [je cite d’après Friedrich Wilhelm Ghillany, Diplomatisches Handbuch. […], t. 2, pp. 427 sq. – en français bien sûr, la langue, si longtemps, des relations entre les États. – V. aussi, de François-André Isambert – bien connu de ceux qu’intéresse le monde ancien de la culture des juristes, le commode recueil, en quatre volumes publiés en 1824 et 1825, Annales politiques et diplomatiques ou Manuel du Publiciste et de l’homme d’Etat, tome III] : « Il était naturel que ces sentimens fissent une vive impression sur les Puissances qui avaient récemment étouffé la révolution, et qui la voyaient de nouveau relever la tête./ Il n’était pas moins naturel que ces Puissances, pour la combattre une troisième fois, eussent recours aux mêmes moyens dont elle avait fait usage avec tant de succès dans cette lutte mémorable qui a délivré l’Europe d’un joug qu’elle a porté vingt ans./ Tout faisait espérer que cette alliance, formée dans les circonstances les plus critiques, couronnée du plus brillant succès, et affermie par les conventions de 1814, 1815 et 1818, de même qu’elle avait préparé, fondé et affermi la paix du monde, et qu’elle avait délivré le continent européen de la tyrannie militaire du représentant de la révolution, serait aussi capable de mettre un frein à une domination nouvelle, non moins tyrannique, non moins affreuse, celle de la révolte et du crime./ […] les vœux de tous les gens de bien accompagneront sans doute les cours alliées dans la noble lice où elles vont entrer./ L’entreprise que leur imposent les plus saints engagemens est grande et difficile ; […]./ Les Puissances ont exercé un droit incontestable en s’occupant de prendre en commun des mesures de sûreté contre les États dans lesquels le renversement du gouvernement, opéré par la révolte, ne dût-il être considéré que comme un exemple dangereux, devait avoir pour suite une attitude hostile contre toutes les constitutions et les gouvernemens légitimes. L’exercice de ce droit devenait d’une nécessité plus urgente encore, quand ceux qui s’étaient mis dans cette situation cherchaient à étendre sur leurs voisins, le malheur qu’ils s’étaient attiré eux-mêmes, et à propager autour d’eux la révolte et la confusion./ Une telle position, une pareille conduite, est une infraction évidente du pacte qui garantit à tous les gouvernemens européens, outre l’inviolabilité de leur territoire, la jouissance des rapports paisibles qui excluent tout empiétement réciproque sur leurs droits. »

Ainsi consacrait-on un pur et simple droit d’intervention des puissances dans les affaires intérieures de tout État dont la situation pourrait être considérée comme une menace pour quelque autre pays – perspective qui se trouvait seulement esquissée dans le traité du 20 novembre 1815 précisant les implications de la Sainte Alliance instituée deux mois plus tôt, on l’a dit -, sachant que toute révolution, toute inflexion substantiellement révolutionnaire d’un quelconque gouvernement devait être réputée, on le comprendra, faire peser une menace sur les puissances alliées. C’est dans le cadre de cette évolution, interprétée de façon large, que l’Alliance encouragea la France – qui y avait été admise et avait rejoint cette désormais « Quintuple alliance » en 1818, à la suite du Congrès d’Aix-la-Chapelle -, à intervenir en Espagne en 1823.

L’on notera, sinon avec amusement, car il n’y a rien d’amusant en ces affaires, du moins avec curiosité que, d’un certain point de vue, le modèle terminal de projection adopté par la Sainte-Alliance au début des années vingt du XIXe siècle n’était pas sans annoncer celui qui deviendrait, de quelque façon qu’il serait habillé, usuel, mais pour leur propre compte, pour les États-Unis au XXe. [Sur la Sainte Alliance, je recommande, bien que je ne partage pas sa conclusion, l’article de M. Fleury Graff, « Droit d’intervention et révolutions en droit international. Les enseignements de la Sainte Alliance », Droits, 2012, n° 56, pp. 110 sq.] 

Si bien qu’il est un aspect récurrent de la déclaration de Monroe que l’on peut considérer comme un peu ambivalent. Le « political system » européen qu’il évoque pourrait aussi bien consister dans ce droit supposé d’intervention que dans le caractère décidément non républicain des grandes puissances européennes – l’un et l’autre liés peut-être dans la représentation des choses d’un grand citoyen de la « libre Amérique ». L’on supposera toutefois, bien que le texte me paraisse autoriser un certain flottement, qu’il vaut mieux retenir la seconde branche de l’alternative (la question de l’extension de la Sainte-Alliance aux Amériques se trouvant de toute façon sans objet véritablement sérieux ou propre à une actualisation imminente ; et l’éventualité de l’invocation de la sorte de clause de sécurité collective qu’avait tendu à affiner la Sainte Alliance apparaissant délicate, me semble-t-il, pour les terres coloniales – encore que le point de vue que j’exprime ici puisse se trouver controuvé, tels auteurs, dans mon souvenir, ayant prétendu que, à tort ou à raison, les Américains aient pu croire à une opération française, en appui à l’Espagne déconfite, possible. Ici, le témoignage du secrétaire d’État de Monroe, très peu avant la formulation d’une doctrine à la rédaction de laquelle il eût fait davantage que participer, est à la fois révélatrice et amusante : « Calhoun is perfectly moon-struck […] and says the Holy Allies, with ten thousand men, will restore all Mexico and all South America to the Spanish dominion. I did not deny that they might make a temporary impression […], but I no more believe that the Holy Allies will restore the Spanish dominion upon the American continent than that the Chimborazo will sink beneath the ocean. » – c’est-à-dire : Calhoun marche à côté de ses pompes – je retiens à dessein cette formulation vulgaire qui souligne que le Secrétaire d’État se paie la tête du Secrétaire à la Guerre, mais surtout évite de trancher, sans motif pour le faire, entre les deux sens de moonstruck, à savoir dans ses rêves ou bien à moitié fou – et dit que les saints-alliés, avec dix mille hommes, restitueront à la domination espagnole l’ensemble du Mexique et de l’Amérique du Sud. Je ne nie pas que cela [une intervention européenne] pourrait faire temporairement impression, mais je ne crois pas davantage que les saints-alliés restaureront la domination espagnole sur le continent américain que [je ne pourrais croire] que le Chimborazo [volcan très élevé d’Amérique du Sud] ne sombrera sous le niveau de l’océan. – Cet échange lors d’une réunion du Cabinet, le 15 novembre 1823, in Memoirs of John Quincy Adams, Comprising Portions of his Diary […], t. 6, p. 186.)

Il est intéressant de voir ainsi que, tout en écartant les politiques interventionnistes, le président Monroe paraissait donner une consistance, promise si tel fut bien le cas à quelque avenir – tout particulièrement depuis le déploiement de l’offensive néo-conservatrice en faveur de la supposée « Market Democracy » -, à un critère proprement politique, intérieur, constitutionnel dans l’aménagement des relations internationales. [Je précise que les choix de l’Union européenne, ou bien entendu de l’ « administration » française bientôt sortante, sont encore – selon cette perspective – plus radicalement néocons que ne l’ont été ceux de l’ « administration » Obama – le « Young Leader of the French-American Foundation » Hollande, comme d’autres affiliés de cette curieuse pépinière sélectionnée de serviteurs revêtus la livrée aux armes impériales, écartelées certes de celles du Capital Monde – les sieurs Juppé et Macron ainsi… -, qui n’est certes pas la seule, loin s’en faut, à opérer avec le même objectif, fut l’un des plus néocons des néocons transatlantiques aux affaires ces dernières années. On contemple un instant, sans joie aucune, le « Young Leader », l’on se pince pour y croire, l’on se pince à nouveau – et pourtant si… – je serais tenté de vous emprunter le ptdr de vos réseaux préférés s’il n’y avait pas, me regardant, attendant quelque chose de nous tous, innombrables, non seulement invengés mais oubliés, los ojos de los enterrados, comme eût dit Miguel Angel Asturias. Quoi qu’il en soit : qui pourrait désormais douter que l’OTAN et l’UE ne soient les organes d’une nouvelle Sainte Alliance, beaucoup plus inégalitaire simplement, au bénéfice des États-Unis d’un côté, de l’Allemagne de l’autre, et sans même le fond d’un vague alibi chrétien qui parait du moins la première des oripeaux de l’amour.]

Peut-être même faudrait-il aller plus loin, et considérer qu’à l’arrière-plan du discours de Monroe, l’on peut supposer qu’un « American System » doive être inscrit en pendant du système européen. Bien entendu, ainsi que je l’ai évoqué dans mes leçons sur le tarif, la notion de « système américain », dans les années vingt et trente du XIXe siècle, a surtout permis d’évoquer des orientations tarifaires protectionnistes, celles qui étaient chères en particulier à Henry Clay, candidat malheureux à la présidence, à plusieurs reprises, mais homme de talent – l’un des derniers représentants de la grande classe dirigeante d’origine virginienne -, dont le rôle fut considérable. Mais dans le même temps, et même antérieurement, dès la fin du siècle précédent, il était arrivé que l’on évoquât le « système américain » de façon beaucoup plus large, comme un monde de la politique profondément alternatif à celui de l’Europe. Il serait bien entendu intéressant de préciser, si cela était possible, les contours de cette appréciation différentielle favorable de soi par les hauts responsables de la nouvelle union : mais je manque à cette heure de grain pour m’y risquer au-delà de la présente, fort ténue, allusion. Tout au plus me semble-t-il qu’il y ait eu une certaine tendance de beaucoup à considérer, l’on va y revenir, comme un esprit des lieux [à la façon dont d’autres envisageraient un esprit du temps] : les Amériques eussent été un monde véritablement autre, un hémisphère opposé à l’hémisphère des vieux mondes – il faudrait chercher là l’origine du recours de Monroe à ce terme qui a pu nous surprendre.

2) Après ces premières considération, d’une portée soit moyenne soit incertaine, essayons de saisir en quoi, bien que le propos de Monroe soit à première vue limité dans sa portée, sous la réserve peut-être que je viens de dire – la considération d’aspects idéologique semblant possiblement balancer celle, « réaliste », des seules effectivités -, il s’y tend peut-être, au travers du lexique que je viens d’évoquer, un plus redoutable ressort. Tout d’abord, il pouvait sembler aller de soi, que si le continent – l’hémisphère – américain appelait un système profondément différent du système européen, et si les États-Unis manifestaient au mieux cette spécificité systématique continentale, alors l’Union avait une vocation à la domination continentale. Ici, il me semble d’un grand intérêt de lire un passage, vraiment fascinant, des considérables, déjà rencontrés, mémoires et journal – pour 1819 – de John Quincy Adams [dont je rappelle que, fils du deuxième président de l’Union, fédéraliste lui-même mais par la suite républicain-démocrate puis Whig, longuement secrétaire d’État sous Monroe, il fut lui-même sixième président à la suite de Monroe et avant Jackson – homme d’ailleurs de haute volée que son honnêteté foncière poussera à attaquer avec un certain succès la franc-maçonnerie aux côtés de l’Anti-Masonic Party, dont le rôle fut significatif dans les années trente. – Il est avéré par ailleurs que le second Adams joua un rôle majeur dans la mise au point du texte de la « doctrine Monroe » – à ce propos v. par ex. Bemis, John Quincy Adams and the Foundations of American Foreign Policy, pp. 000 sq. – ne retrouvant pas mon exemplaire, je demeure aérien…] :

« Nothing that we could say or do would remove this impression until the world shall be familiarized with the idea of considering our proper dominion to be the continent of North America. From the time when we became an independent people it was as much a law of nature that this should become our pretension as that the Mississippi should flow to the sea. Spain had possessions upon our southern and Great Britain upon our northern border. It was impossible that centuries should elapse without finding them annexed to the United States; not that any spirit of encroachment or ambition on our part renders it necessary,
but because it is a physical, moral, and political absurdity that such fragments of territory, with sovereigns at fifteen hundred miles beyond sea, worthless and burdensome to their owners, should exist permanently contiguous to a great, powerful, enterprising, and rapidly-growing nation. Most of the Spanish territory which had been in our neighborhood had already become our own by the most unexceptionable of all acquisitions
fair purchase for a valuable consideration. This rendered it still more unavoidable that the remainder of the continent should ultimately be ours. But it is very lately that we have distinctly seen this ourselves ; very lately that we have avowed the pretension of extending to the South Sea ; and until Europe shall find it a settled geographical element that the United States and North America are identical, any effort on our part to reason the world out of a belief that we are ambitious will have no other effect than to convince them that
we add to our ambition hypocrisy. » [Memoirs of John Quincy Adams, Comprising Portions of his Diary […], t. 4, pp. 438 sq.]

Je traduis : Rien de ce que nous pourrions dire ou faire n’effacerait cette impression jusqu’à ce que le monde se familiarise avec l’idée de considérer que notre domaine adéquat est le continent de l’Amérique du Nord [tout entier]. Depuis le temps où nous sommes devenus un peuple indépendant, c’était une égale loi de nature que telle dût devenir notre prétention ou que le Mississippi dût s’écouler jusqu’à la mer. L’Espagne avait des possessions à nos frontières du Sud, et la Grande-Bretagne à celles du Nord. Il était impossible que les siècles s’écoulassent sans qu’elles se retrouvassent annexées aux États-Unis. Non que quelque esprit d’empiètement ou d’ambition de notre part le rendît nécessaire, mais parce qu’il y a une absurdité physique, morale et politique, que de telles parcelles de territoire, dont les souverains se trouvent à mille cinq cents miles au-delà de la mer, et qui sont sans valeur et de véritables fardeaux pour leurs détenteurs, subsistent de façon permanente, dans la contiguïté d’une grande nation, puissante, entreprenante, et connaissant une croissance rapide. L’essentiel du territoire espagnol qui se trouvait dans notre voisinage était déjà devenu nôtre par la plus indiscutable des acquisitions – achat équitable pour un bien de valeur [la Floride certainement]. Cela rendait plus inévitable encore que le reste du continent dût devenir nôtre à la fin. Mais ce n’est que très récemment que nous le vîmes distinctement nous-mêmes, très récemment que nous avons avoué notre prétention à nous étendre à la mer du Sud [les Caraïbes ?] ; et jusqu’à ce que l’Europe se trouve devant cette effectivité géographique établie que les États-Unis et l’Amérique du Nord sont identiques, tout effort de notre part pour faire entendre au monde autre chose que la croyance que nous sommes ambitieux, n’aura d’autre effet que de le convaincre que nous ajoutons l’hypocrisie à l’ambition.

Admettons que le propos puisse sembler bénin. Mais il ne forme que le premier volet d’une démonstration saisissante. Au fond, l’étonnant semble que le continent nord-américain soit réputé comme inhabité – il n’y a, dirait-on, âme qui vive, peut-être parce que les Indiens font l’objet – ces controverses avaient eu lieu dans ou à propos de l’Amérique hispanique quelques siècles plus tôt – d’une manière de doute ontologique fondamental : sont-ils bien des hommes ? Dès lors, la question de la souveraineté sur l’Amérique du nord doit être réglée entre hommes, si l’on peut dire, c’est-à-dire entre Européens du nouveau et de l’ancien mondes. Alors, il devient facile – tel est le propos d’Adams – d’évoquer – hors, notons-le, de toute perspective providentialiste [ce qui signale la diversité de plusieurs montages convergents] – une manière de nature géographique des choses, en laquelle le proche serait supposé comme aimanter le proche – Adams formule une sorte de principe de « contiguïté » qui lui paraît s’inscrire dans la juridiction d’une « loi de nature » dont on peut considérer qu’elle est très exagérément comprise. D’une certaine façon, toutefois, l’on trouve dans ces lignes comme un écho de l’argument lockien : une population « entreprenante » ne saurait ne pas étendre son emprise par son travail, et cela lui constitue un droit.

Ici, l’on glisse d’une effectivité qui paraît physique, à une point de vue plus moral. Il appartient à la population capable d’exploiter l’espace de croître et prospérer ; son esprit d’entreprise lui donne tous les titres, à la fois contre l’indolent Indien et contre le lointain européen – et bien sûr contre l’Anglais comme l’Espagnol, puisque l’on comprend que ce qui deviendra Canada est convoité aussi. L’étrange malgré tout demeure ce lien entre une logique spatiale, physique, et une logique morale et politique, par-delà même l’argument lockien de la property. Dans le texte de Monroe, presque contemporain de celui d’Adams, une sorte de ressort suprématiste se bande dans la comparaison suivie du Nouveau et de l’Ancien : la fracture, en un sens qui ne nous est plus habituel, des « hémisphères », fichant comme dans le sol même l’antagonisme des mondes, des « systèmes », comme l’on a dit, la « différence […] entre les gouvernements respectifs » [soulignée ensuite par l’irréfragable présomption qu’aux Amériques les « frères du Sud » ne sauraient certes souscrire à des conceptions politiques européennes], la « sagesse des citoyens […] éclairés » d’un côté de l’Atlantique, et de l’autre, irréductiblement, comme par la fatalité de ses mauvais principes, « l’Europe […] instable », ce qui se présente bien, ici, comme le monde du respect et du droit contre un monde, là-bas, désigné comme celui de la « force ».

Et l’affirmation de cette suprématie, politique parce qu’au fond morale, on le comprend, des Amériques, s’accompagne d’une sourde menace. Poser que l’on pourrait se sentir menacé, c’est inévitablement en effet se montrer menaçant. [L’on s’habitue à tout, n’est-ce pas, mais imaginez une seconde qu’une doctrine Poutine reprenne mot à mot les termes de Monroe en interdisant toute présence étatsunienne en Europe…] Certes, la légitime défense, brandie dès les premières lignes du fragment, si on lit bien, n’appelle guère à première méditation d’observations ; mais justement, tout dépend ce que l’on entend par légitime ; et il faut bien admettre que la doctrine de Monroe dilate très significativement l’espace du légitime en étendant, contre d’éventuelles menées européennes, le territoire sanctuarisé – pour lequel « l’indifférence » des États-Unis serait impossible –   très au-delà des frontières de l’Union, à l’ensemble du continent, et même, selon les termes de Monroe, des deux continents des Amériques. D‘ailleurs, les puissances européennes n’auraient pas les moyens de conduire une politique ambitieuse au Nouveau Monde. Cela saute aux yeux pour l’Espagne, qui ne « sera jamais en mesure de […] soumettre » à nouveau les territoires perdus. Mais cet avertissement vaut pour toutes ces puissances lointaines et avides, dans la mesure où l’un des principaux motifs de l’incapacité espagnole ferait obstacle aux velléités de toutes, puisqu’il s’agit de « la distance » – ce thème a déjà été croisé.

Menace encore, au fond, dans la présentation de l’Amérique comme une, en dépit de sa dualité continentale, et tirant cette unité au fond d’un projet idéologique, politique, commun, alternatif aux vieilleries européennes – ou supposé tel, car les montages institutionnels retenus furent peut-être, je vais y revenir, moins novateurs qu’on n’eût pu l’envisager. Autant de prévenance pouvait préoccuper… [Vous savez, l’horreur des gens qui vous emprisonnent en vous répétant qu’eux et vous êtes les mêmes – que vous ne faites qu’un avec eux par l’âme – brrrr.] Même dans cette version première, la doctrine tendait à porter, d’une certaine façon, le germe d’une atteinte profonde à la souveraineté de tous les autres États du continent américain. Tout au plus faut-il reconnaître que les États-Unis s’interdisaient toute agression contre un pays du continent, afin par exemple de rapprocher la réalité de l’idéal.

[Engagement toutefois qui ne sera certes pas respecté lors de la Guerre du Mexique, un quart de siècle plus tard. S’agissant de celle-ci, que nous retrouverons, les États-Unis avaient proposé au Mexique de lui acheter une grande part de son territoire ; celui-ci n’avait pas donné suite ; des troupes américaines furent dépêchées sur le Rio Grande pour faire monter la tension ; les provocations répétées des gringos aboutirent à ce qui était prévisible : quelques soldats des États-Unis furent tués par un détachement mexicain ; l’engrenage était amorcé, les agresseurs, selon une configuration fort usuelle, pouvaient jouer les agressés – l’opinion américaine se révélant au demeurant très divisée sur les procédés du président Polk, dont le rôle obstiné fut décisif.]

Le plus curieux d’ailleurs fut que cette vigoureuse affirmation d’unité continentale ne parut pas, semble-t-il, aspirer à quelque couronnement institutionnel que ce fût, comme s’il s’était agi surtout de ménager quelque possible extension des États-Unis dans l’avenir, mais au fond à leur discrétion, selon des proportions adaptées, et non de s’acheminer vers quelque développement fédératif continental en lequel la jeune république eût pu redouter de se dissoudre, de diluer cette singularité « WASP » qui lui sera si chère par la suite, de la façon la plus explicite qui pût être, et que beaucoup déjà devaient placer au principe de la grandeur attendue de l’avenir.

Il est très particulièrement intéressant de relever que, déjà rencontré, Henry Clay – pourtant l’un des plus tournés, précocement, vers une grande politique continentale – n’ait pas envisagé celle-ci sur un mode égalitaire. Dans un discours assez fameux prononcé le 10 mai 1820 à la Chambre des Représentants, portant sur les relations avec les anciennes colonies européennes, il manifestait certes un intérêt remarquable par rapport à la plupart, mais il s’agissait bien pour lui de « become the centre of a system which would constitute the rallying point of human freedom against all the despotism of the old world », que les États-Unis devinssent le centre d’un système qui constituerait le point de ralliement de la liberté humaine contre tout le despotisme de l’Ancien Monde, de « place ourselves at the head of the American System », que nous, les États-Unis, nous placions à la tête du Système Américain [Je cite d’après The Life and Speeches of the Hon. Henry Clay, éd. Mallory, 5e éd., New York, 1844, t. 1er, pp. 429 et 430.]

 

3) Dans ce contexte, certes, le propos de la doctrine, certes assez fragile dans sa justification [car il fait fond sur trois considérations qui ne vont pas vraiment d’elles-mêmes – le caractère inhabité des Amériques hors de la présence européenne ; la prescription du caractère colonisable, mais par l’Europe seulement, des terres américaines une fois indépendantes ; l’affirmation d’un bizarre principe de contiguïté – enté sur la vogue, plus que métaphorique, d’un newtonianisme diffus conduisant à distinguer en tout des procès gravitationnels, et justifiant la préemption de toute terre supposément inhabitée des Amériques par son voisin et ouvrant donc la voie au développement de colonies de peuplement inévitablement exterminatrices des populations autochtones…], assurément audacieux, ne semble pourtant pas absolument – encore du moins – démesuré, il est en quelque sorte doublement négatif, selon une symétrie qui paraît impeccable, puisque la doctrine, tout comme elle répute une menace immédiate pour la jeune puissance des États-Unis l’intervention des puissances européennes aux Amériques, manifeste aussi l’engagement propitiatoire de ceux-ci – qui certes eussent été alors bien en peine de se proposer un autre objectif – de n’intervenir sous aucun cas dans l’Ancien Monde.

[Il semble que ce refus d’immixtion ait daté de Washington lui-même, plus précisément de son « discours d’adieu » – or ce que put dire ou faire Washington revêtit toujours une signification de la sorte de celle des Hadiths par rapport au Coran constitutionnel – le Ciel veuille que je n’offense personne.]

Avec, certes, un complément, propre à rendre la doctrine plus acceptable : l’engagement de l’Union de ne pas intervenir, j’y ai déjà fait allusion, à propos des « colonies et dépendances existantes ». C’était, bien sûr, au sud des États-Unis, ménager l’Espagne – pour le peu qu’elle conservait – mais aussi le Portugal, puisque, s’agissant de la présence de celui-ci aux Amériques, la question semblait encore, en 1823, mal tranchée. Habile stratégie bien sûr pour les États-Unis : protéger plutôt, dans un premier temps du moins, les puissances qui déclinaient contre celles qui montent ou demeuraient à un haut niveau de dangerosité.

[S’agissant du Portugal, quelques mots seulement – afin que nous ne demeurions pas dans une obscurité totale sur la portée des propos de Monroe – sur l’étrange destin du Brésil dans les premières décennies du XIXe siècle. L’invasion napoléonienne de 1807 avait chassé là-bas la monarchie lusitanienne autour du régent qui règnera par la suite sous le nom de Jean – João – VI. L’on retiendra, sans qu’il soit possible de s’attarder sur une affaire qui connut plusieurs rebondissements, que cet épisode donna au Brésil un poids considérable dans l’ensemble portugais et écartela la monarchie des Bragance entre les deux continents, jaloux l’un de l’autre. Lors de la proclamation de la doctrine Monroe, le fils de Jean VI, Pedro, régent du Brésil, venait, l’année précédente, de faire sécession, peut-être avec l’accord de son père, conscient de l’évolution des temps et plus soucieux d’intérêt dynastique que national sans doute, en se proclamant, avec un soutien certain de la population, l’empereur Pedro Ier du Brésil. La suite de cette affaire, après une guerre d’indépendance de quelques années, remportée par les jeunes troupes brésiliennes, sera passablement embrouillée, tant au Portugal qu’au Brésil où, toutefois, une longue régence permettra à Pedro II de monter sur le trône en 1841 et d’entamer un règne plutôt réussi, et fort modernisateur – très long d’ailleurs en dépit de diverses vicissitudes. Lorsque la République sera proclamée, en 1889, ce sera au profit d’une étroite oligarchie pour quelques décennies. Il est notable que le Mexique ait connu lui aussi une monarchie impériale au même moment – c’est dire que l’autreté républicaine des Amériques demeurait incertaine dans le deuxième et le troisième quart du XIXe siècle, en dépit du sentiment manifesté ou du moins esquissé par Monroe – les nordaméricains pouvant toutefois comprendre leur républicanisme comme l’expression, justement, d’une manière de suprématie morale sur le monde catholique, ibérique et métissé du sud –  associations « suprématistes » point pour surprendre.]

Au nord n’étaient pas contredits les intérêts britanniques. L’on avait certainement songé à ce que les terres canadiennes rejoignissent l’Union. [Il est notable d’ailleurs que l’appellation États-Unis d’Amérique n’ait comporté en elle-même aucun horizon de clôture, mais ait semblé faire signe, plutôt, vers une immense fédération continentale – avec l’effet durable que l’on parle, dans la durée, inexactement mais à peu près incoerciblement, des « Américains » là où l’on serait mieux inspiré d’évoquer les « Étatsuniens », ainsi que certains s’y appliquent en s’exposant d’ailleurs au soupçon d’arrière-pensées inamicales, ce qui au fond est un comble.] Encore le 27 avril 1809, Jefferson avait écrit à son successeur, Madison, « we should then have only to include the North [à savoir le Canada] in our confederacy […] and we should have such an empire for liberty as she has never surveyed since the Creation »… [je reviendrai sur la notion jeffersonienne d’« Empire of Liberty »]. Ultérieurement, pourtant, il s’agit simplement de juguler les Britanniques dans leurs possibles projets expansionnistes, mais non sans doute de les braver par principe, après les résultats incertains, ou plutôt peut-être contradictoires, propres à renforcer le sentiment national étatsunien mais non à inciter à des entreprises trop périlleuses, de la guerre anglo-américaine de 1812 [à 1815]. Tout au plus trouve-t-on la trace, je l’ai relevé, dans le texte de John Quincy Adams en 1819, d’une croyance dans l’irrésistibilité du rapprochement continental en Amérique du nord, et du moins le sentiment prévalait-il probablement que la domination britannique finirait par décliner, ce qui fut le cas, mais fort lentement, très progressivement, et au terme d’une histoire très complexe – du fait autant des dissensions internes que des relations avec la métropole – dont la création de la Confédération canadienne en 1867, pays indépendant mais accédant au statut, évolutif, de « dominion », constitua le plus important pivot, même si certains territoires ne la rejoignirent qu’ultérieurement, et si le Canada demeura une monarchie, le souverain anglais étant roi ou reine du Canada et –  même après le « rapatriement de la constitution » en 1982, permettant au Canada de réviser librement sa constitution – ses prérogatives se trouvant exercées par un gouverneur général.

Plus au nord, l’Alaska demeurait une possession de l’empire russe et, bien entendu, cette présence constituait une préoccupation pour Monroe, plus immédiate et plus aiguë, puisque le territoire futur des États-Unis se trouvait au fond menacé, et non seulement les Amériques en général, le tzar de toutes les Russies, alors Alexandre Ier, venant d’afficher sa volonté de coloniser toute la côte pacifique des Amériques au moins jusqu’à Vancouver et, par un oukase de 1821, de revendiquer une mer territoriale tout à fait considérable, excédant de beaucoup les usages de l’époque. Le message portant la doctrine Monroe comportait d’ailleurs, en un tout autre endroit, un développement significatif à propos des entreprises russes au Nouveau Monde, insistant toutefois sur le souhait de conserver les meilleures relations avec S.M. Impériale russe, après quelques tensions portant donc sur les ambitions russes sur la côte du Pacifique [Monroe évoque dans son message les droits des deux nations sur la côte nord-ouest du continent]. Hector Pétin, dans sa thèse de 1900 sur la doctrine Monroe – certes pas toujours très persuasive – semble pouvoir être suivi lorsqu’il suggère que les discussions avec la Russie eussent permis déjà, à la charnière de 1821 et de 1822, de mettre en avant l’argument implicite central de la doctrine Monroe dans sa première version – je cite Pétin, p. 9 : « [L’] argumentation est simple. Le Nouveau Monde n’est plus […] ce qu’il était avant la déclaration d’indépendance. Avant 1776, c’est une terre de colonies et de sujétion, après la constitution et la reconnaissance des États-Unis, c’est une terre de liberté. De même qu’on ne peut coloniser dans la vieille Europe, on ne peut pas coloniser dans la nouvelle Amérique ; en devenant le siège d’États libres, l’Amérique a cessé d’être sujette à colonisation. » Plus tôt dans l’année 1823, ainsi, le ministre de Russie à Washington s’était vu signifier la position par laquelle le gouvernement américain prétendait exclure pour l’avenir toute revendication territoriale ou maritime de la Russie au-delà de l’Alaska. La Russie avait écarté, semble-t-il, la construction argumentative des États-Unis, se revendiquant de l’ancienneté de sa présence sur le continent, et à la fin de 1823, il semble que l’on en ait été là.

L’immense territoire de l’Alaska, quoi qu’il en soit, sera acquis en 1867 [ne devenant toutefois un State de plein exercice qu’en 1959] : la question de la présence russe aux Amériques se trouvera alors définitivement résolue.

Bien entendu, par la suite, en particulier à la fin du siècle, l’Espagne ménagée au fond par Monroe, du fait d’un calcul habile plus que par conviction, serait entièrement chassée d’un continent sur lequel elle avait joué un rôle si éminent. Mais d’ores et déjà, c’était la fin de toute possibilité pour ce pays d’être considéré comme l’égal des autres grandes puissances européennes, la perte d’une dimension qui avait joué un rôle considérable pour l’imaginaire national de l’ imperio en el que nunca se pone el sol, de l’empire, comme l’on disait, sur lequel jamais ne se couche le soleil – avec l’effet de laisser cette grande et belle nation définitivement désemparée, livrée aux forces centrifuges strictement ibériques dont on voit aujourd’hui encore, nullement certes pour la première fois, la vigueur.

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Carte des Amériques latines contemporaines

 

Quoi qu’il en soit, et tout bien pesé, en dépit des nuances que j’ai pu introduire, cette doctrine, nullement offensive, strictement négative en quelque sorte, ne promettait pas exactement, ou du moins pas inéluctablement, une orientation nord-américaine vers la domination ferme, constante et systématique de l’Amérique latine. A un tel développement, il allait falloir du temps, nous allons le voir :

1) que le « visage pâle » ait impitoyablement éliminé l’homme supposément « rouge » afin d’occuper l’ensemble d’un espace bizarrement jugé naturel, et constitué tout d’abord pour une bonne partie par l’argent – c’est-à-dire par l’achat pur et simple de vastes étendues à diverses grandes puissances : la Louisiane à la France en 1803 [l’État actuel de Louisiane n’est qu’une toute petite partie de ce que fut l’immense Louisiane française – les cartes qui suivent le montrent bien] ; la Floride à l’Espagne en 1819 ; l’Alaska, je le répète, à la Russie en 1867. De plus, un immense quart sud-ouest des actuels États-Unis fut acheté au Mexique, mais après que celui-ci eût été écrasé militairement et invité à se contenter d’une petite somme pour ravaler ses justes objections devant une fabuleuse amputation [je reviendrai dans un moment sur la « Mexican War », et plus loin sur l’élaboration de ce que nous appelons désormais, finalement de façon en partie inexacte, doctrine Monroe – qu’il vaudrait mieux désigner comme doctrine Monroe révisée ou bien même doctrine Théodore Roosevelt].

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Au milieu du règne de Louis XV, les possessions françaises s’étendaient du Golfe du Mexique au nord-est de l’actuel Canada. Le Traité de Paris, mettant fin en 1763 à la terrible Guerre de Sept ans, a à peu près anéanti cette emprise immense, dont l’essentiel des contours avaient été dessinés sous Louis XIV, le royaume devant céder à l’Angleterre, non seulement « quelques arpents de neige », selon le mot de Voltaire, c’est-à-dire les possessions canadiennes, mais aussi, entre autres possessions, la rive gauche du Mississipi, c’est-à-dire une partie notable de l’ancienne grande Louisiane, l’autre partie – la rive ouest – allant désormais à l’Espagne [dès le traité secret de Fontainebleau de 1762]. Ceci doit être conservé à l’esprit pour saisir le contexte de la décision de Bonaparte en 1803 : la France avait perdu le contrôle de la Louisiane depuis plusieurs décennies ; et si elle en avait retrouvé la possession en 1800, par le traité secret de Sain Ildefonso, il semble qu’elle n’ait pas alors été en mesure, au regard de ses priorités stratégiques, d’en assurer l’effectivité. Quoi qu’il en soit, l’on comprend que Monroe, au regard du passé de la France sur le continent, d’une part, au regard d’autre part de la proximité renforcée de la France et de l’Espagne des Bourbons, n’ait pu redouter – même si elle était peu probable – une projection transatlantique entée sur les mécanisme de la Sainte Alliance.

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Les quatre cartes ci-dessous achèvent de faire comprendre à suffisance une situation territoriale assez complexe et rapidement évolutive. [Les deux précédentes viennent de Wikipédia, celle-ci de la huitième édition de la classique American Economic History d’Harold Underwood Faulkner.

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2) qu’une immense question interne fût dénouée, que l’on a tendance à réduire à la, certes essentielle, question de l’esclavage, mais qui embrassait des aspects divers, encore qu’interdépendants – des intérêts économiques très divergents interdisant en particulier un large accord sur les politiques commerciales extérieures, le « tarif » comme l’on dit -, des genres de vie contrastés ne facilitant pas l’intercompréhension des classes et des régions, et bien entendu la lancinante question des « droits des États », de la nature des États-Unis, de la nature, dirait-on dans une faculté de droit, de ce que l’on désigne comme « Etat fédéral » et « États fédérés », etc. Ces antagonismes, on le sait, furent dénoués pour l’essentiel par ce que nous appelons la Guerre de Sécession, mais que les Américains désignent eux-mêmes comme la « Guerre civile », épisode très cruel dont il serait difficile d’affirmer que toutes les plaies en sont cicatrisées aujourd’hui.

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L’on trouvera ci-dessus le drapeau des troupes bolivariennes pendant la « Guerre à mort » [1813-1820] pour l’indépendance, en particulier lors de ce que l’on appela la « Campagne admirable » [1813], couronnée par la prise de Caracas, qui semblait mettre fin à la fatalité de l’échec, telle qu’elle s’était manifestée avec le rapide effondrement de la Première République du Venezuela, créée en 1810, puis celui de la Deuxième République, établie en 1813. Cette campagne manifestait semble-t-il le talent tactique de Bolivar, fort inspiré, à la toute petite échelle qui était celle des opérations vénézuéliennes, mettant aux prises des effectifs modestes de quelques centaines d’hommes, de cette « approche directe » [comme l’on dira par la suite, en particulier Sir Basil Liddell Hart et le général Beaufre], délibérément offensive, à laquelle Napoléon avait eu recours. Ce dernier avait en effet tiré immédiatement, avec son génie fulgurant et la lucidité qui fut longtemps la sienne, les leçons de la rupture emportée par la mobilisation nouvelle des citoyens [fabuleux tournant historique – stratégique, politique, sensible, artistique au fond, l’heure démocratique, comprise avec profondeur, s’accomplissant d’abord dans une esthétique du sublime – moment immense et rouge – et dans une façon d’assomption populaire de toutes les grandeurs réputées aristocratiques, à commencer par une préférence pour la vie héroïque]. A cette intelligence immédiate des implications stratégiques et tactiques de la révolution politique et sociale, le Consul, puis l’Empereur, dut ses victoires jusqu’à ce que ses ennemis prissent la mesure de la situation – ils n’étaient pas [tous] idiots, certes, il leur fallait simplement parvenir à dépasser à suffisance certains préjugés, concilier l’ancien monde avec le nouveau, ce à quoi ils parvinrent assez brillamment pour perturber redoutablement l’Europe pendant cent-cinquante ans – et mesurassent l’inadaptation désormais de l’ancienne « approche indirecte », par laquelle les troupes professionnelles du XVIIIe siècle, moins nombreuses, se ménageaient davantage [du moins jusqu’à la terrible Guerre de Sept Ans, au milieu du siècle] mais perdaient sensiblement en efficacité et en rapidité [sans que la notion de « guerre en dentelles » puisse signaler autre chose que l’ignorance ou la partialité indulgente des laudatores temporis acti qui la manient – non seulement parce que l’approche indirecte est généralement sévère pour le pays, ce que nous appellerions les civils, sans empêcher pour autant que les militaires de profession ne subissent finalement de plus lourdes pertes qu’on ne tend à le suggérer]. [Au  troisième chapitre de La campagne de 1812 en Russie, Éd Complexe, 2005, p. 202, le grand Clausewitz dont la pensée puissante et subtile doit être comprise comme une méditation sur le nouveau monde de la guerre engendré en particulier par les actions militaires de Napoléon, caractérise de façon très éclairante la manière de celui-ci : « Débuter par des coups décisifs et se servir des avantages ainsi obtenus pour frapper de nouveaux coups, jouer toujours son gain sur une seule carte jusqu’à ce que la banque sautât, là était toute sa méthode, et l’on peut dire que c’est à cette méthode qu’il a dû le colossal succès dont il a joui dans ce monde. »

Ce drapeau saisit par sa puissance et son originalité. Celle-ci pourtant est moindre, du moins pour partie, qu’on ne le pourrait supposer. Il n’est pas besoin d’être très lancé dans la vexillologie pour savoir qu’il y eut une époque du drapeau à losange central, qui culmina justement au tout début du XIXe siècle dans l’Empire napoléonien et ses dépendances. L’on jettera , pour le vérifier, un coup d’œil par exemple sur le drapeau du royaume de Naples sous Napoléon, ou bien sur le drapeau de la République italienne [ex-Cisalpine] jusqu’en 1805, ou bien ensuite du Royaume d’Italie. Même le rectangle noir n’est pas absolument surprenant par sa forme : l’on a d’autres cas d’une telle figure. Ce noir, simplement, impressionne – manifeste, de façon oppressante, la mort qui claque dans le vent et vient -, et achève de faire de ce drapeau une très grande réussite, propre à terrifier les ennemis [[*]].

[[*]] Cette brève et très superficielle note – dans un domaine à la fois extrêmement savant et fort réglementé dans chaque pays –  pour répondre à la question d’un étudiant dont la curiosité m’a fait plaisir. Les drapeaux, au sens large, sont affaire sérieuse dans la durée, et l’on a d’ailleurs relevé au cours du dernier tiers de siècle qu’après une période de mépris croissant de beaucoup pour les couleurs nationales – particulièrement accusé en France, il me semble, comme si un pays de si grande histoire devait tourner son amertume de se trouver diminué en haine de soi – le mouvement des sensibilités s’est nettement infléchi depuis un certain temps, pour des motifs que l’on ne saurait réduire à l’étrange exaspération des gavantes passions footballistiques à notre époque, ni aux emballements temporaires post-« Charlie ». Il était déplaisant au fond, que fût considéré avec mépris, avec supériorité, ce pour quoi tant furent tués – car celui qui porte au combat, sans pouvoir le lâcher surtout, drapeau, dans l’infanterie, étendard ou guidon, dans la cavalerie – respectivement enseigne, cornette ou guidon lui-même, est toujours une cible choisie – car aussi beaucoup, dans la brume de l’agonie, n’ont trouvé quelque sens fugitif à leur mort que dans l’étoffe déchiquetée par la mitraille – parce que, encore, dans les jours plus ordinaires, il semble le miroir des rêves collectifs et le symbole d’une fraternité concrète qui cesse d’être le mot portant l’exigence vague dont un simple chèque [déjà trop pour certains] rend quitte, fraternité renforcée de ceux qui sont nés d’une même mère – matrie, langue, culture – et forment une fratrie singulière parmi tous les humains, enfants supposés pourtant du même céleste père – point de fraternité, l’on serait sage de s’en aviser, sans montages institutifs de rapports, certes symboliques, culturels, moraux, mythiques en quelque façon, de filiation – ce que je désigne comme filiation symbolique en une acception assez différente de celle du plus commun usage – ; ces montages se sont pour une bonne part dissous dans l’estompement progressif de ce que j’appelle, sans pouvoir m’y attarder, l’oblique primitive ; l’injustifiable figure de l’exilé fiscal a pullulé – que pourrait-on lui objecter, sauf à reconstituer patiemment, à suffisance, les imaginaires unitifs qui l’excluraient de la fratrie ? – sans le dieu-père, parmi les nuages de la toile, et sans, sur terre même, encore que  nichant dans l’âme seulement bien sûr, la patrie-mère, comment le riche pourrait-il agréer l’alors opportuniste revendication de fraternité du pauvre, de quelque façon que celui-ci l’habille ?  [En passant : le Recueil général des lois [révolutionnaires]  […] concernant les émigrés […] depuis 1791, publié, à d’évidentes fins de consultations, par Mongalvy et Taillandier en 1825,  serait fort utile à un législateur peu indulgent.]

Je suis content de pouvoir griffonner ces lignes sur le drapeau d’autant plus que, n’échappant pas tant que cela à mon temps – simplement parce que nul n’échappe au sien -, j’ai tendu trop longtemps à ne pas lui accorder grande importance, à l’hymne non plus d’ailleurs, magnifique pourtant. Ce n’était pas absence de patriotisme – le choix attache singulièrement au contraire et il se trouve que fils d’un père d’Oc, d’une souche assez documentée, et d’une mère  dont la famille, de militaires, de juristes, et d’intellectuels du Sud, universitaires parfois au siècle dernier, était sujette du roi de Sardaigne puis du même devenu roi d’Italie, mais elle-même amoureuse de la France, le fil ne me faisait pas défaut qui m’eût permis, plausiblement, de me constituer imaginairement de façon autre – je le redis : le choix attache, la France ne me fut pas une fatalité, elle ne m’est pas tombée sur les épaules comme une brûlante tunique, elle a élevé mon cœur, elle m’a été une grâce, et j’ai été profondément heureux de la servir. Si le drapeau ne suscitait pas beaucoup plus mon attention que celle de la plupart de ceux de ma génération ou des suivantes, ce qui marquait une forte rupture avec la sensibilité de la génération de mes grands-parents, c’était ainsi un trait de l’esprit du temps. Rien, il est vrai, ne semblait véritablement menacé alors. Nous nous pensions éternels. Le climat a beaucoup changé  et, bien entendu, feuille que le vent promène ici et là, je change moi aussi, et beaucoup d’autres changent, peu à peu.

Il est probable d’ailleurs que l’extrême agacement que m’a procuré la généralisation inconstitutionnelle – l’art. 2 al. 2 de la constitution ne peut être interprété autrement qu’appelant une exclusivité – de la présence du drapeau européen aux côtés des couleurs nationales ait bien davantage pesé dans l’évolution de mon sentiment que les outrages ponctuels faits ici ou là à ces franches et simples couleurs, ou a fortiori leur mise en scène – communicationnelle, locative, instrumentale -, qui paraît si factice, semble si irrespectueuse au fond, par les partis politiques.

Mais, en dehors de toutes ces graves affaires, il n’y a rien de frivole dans l’attention prêtée aux questions vexillologiques. D’un certain point de vue, l’évolution de leurs termes manifeste de façon saisissante le passage du monde ancien au monde achevé de l’État Nation. Contrairement à ce que pensait cet homme profondément honnête que fut le Comte de Chambord – ci-devant duc de Bordeaux, et pour les légitimistes les plus engagés Henri V -, le royaume de France n’avait pas vraiment possédé, au titre d’emblème national, le drapeau blanc. Né en 1820, l’ « enfant du miracle » avait par contre connu, jusqu’à son exil en 1830, le drapeau blanc dont on peut considérer qu’il fut celui de la Restauration, relevé certes, selon ses  affectations, de motifs et mentions divers. Mais il n’en allait nullement de même dans l’ancienne France, monde en vérité bigarré, fort inégalement uniforme, même si la marine de guerre arborait le pavillon blanc. Le blanc s’y manifestait certes comme la couleur française par excellence [face au rouge anglais – ou bourguignon, mais c’était tout un – puisque ces couleurs s’imposèrent de façon antagoniste au cours de la Guerre de Cent ans – sainte Jeanne d’Arc choisit d’ailleurs un étendard blanc] et comme, aussi, la couleur du commandement. Pour autant, pendant des siècles, le drapeau de guerre avait été l’oriflamme, rouge, de saint Denis, tandis que l’azur, le bleu, dominait dans les armes de France [si bien que les trois couleurs ont des titres historiques, ici, antérieurs à la Révolution, ce qui est plaisant pour ceux qui ne souhaitent pas rompre l’histoire du pays plus qu’il n’est indispensable – des titres plus forts selon une perspective nationale que ceux tirés des seules couleurs de Paris dont, au demeurant, le rouge serait issu de l’oriflamme et le bleu du champ d’azur, marial, des armes de France] ; et sur les champs de bataille sur lesquels se déployaient nos troupes, c’est une extraordinaire diversité qui colorait le paysage. Même lorsque, à partir du XVIe siècle, presque toutes les formations d’infanterie [car il y eut longtemps un drapeau par compagnie] arborèrent la croix blanche de l’archange saint Michel – chargée assez souvent de quelque mention ou motif -, celle-ci détermina quatre quartiers extraordinairement divers dans leur traitement d’une formation à l’autre, avec une déconcertante inventivité. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que cette variété se réduisit un peu au XVIIIe sans disparaître. Et dans la cavalerie, si l’avers de l’étendard était assez généralement orné d’un soleil, le revers demeurait varié en ses compositions. S’agissant de la distribution losangique – qui a à peu près disparu, puisqu’on ne la retrouve il me semble que dans le drapeau du Brésil -, on la découvre au moins, d’ailleurs pour les trois couleurs déjà, dans une formation de la  Garde nationale parisienne dès les débuts de la Révolution, mais elle se développa surtout à partir du Directoire et sous le Consulat [voir ainsi la Garde des Consuls] avant de laisser la place progressivement, à mesure que passait l’Empire, à la sobre disposition verticale du bleu, du blanc et du rouge que nous connaissons, drapeaux et étendards se trouvant toutefois ornés d’abeilles, d’aigles, de mentions de victoires. Quant au noir, sur lequel l’on m’a interrogé aussi, il n’était pas en lui-même tout à fait exceptionnel, s’il était peu fréquent ; l’on n’oubliera pas d’ailleurs qu’il était l’un des cinq [six si l’on veut] émaux héraldiques classiques – ce que le blason[nement], compris comme discours sur les arm[oiri]es, évoque comme « sable ». Ainsi dans l’ancienne France, le régiment d’infanterie de ligne dit de Piémont portait-il une croix blanche dont les quatre quartiers étaient noirs. Sous la monarchie constitutionnelle, en 1791,  la croix blanche, portant des fleurs de lys, et l’inscription standard alors Discipline Obéissance à la Loi, fut associée au noir – utilisé de façon toutefois diverse dans les quartiers, ce qui permettait de les distinguer – pour les douze premiers régiments d’infanterie de ligne. [Quelques livres intéressants pour ceux que ces affaires, touchant au fond aussi aux arts décoratifs militaires et civiques, pourraient retenir : je pense que les livres pionniers d’O. Hollander, datant des premières décennies du siècle dernier, sont introuvables ou fort coûteux ; mais l’on apprendra énormément dans les volumes de Pierre Charrié, de Ludovic Letrun  [la version Flags moins chère que la version Drapeaux…], de Jean-Claude Duvivier, etc.] ]]

La guerre à mort, décidée par un certain nombre de caudillos, fut solennisée par le « décret de Guerre à mort » signé par Bolivar le 15 juin 1813 à Trujillo. Bien entendu, les critiques pleuvent aujourd’hui sur – telle que nous comprenons rétrospectivement l’affaire – ce choix d’une guerre d’extermination des ressortissants espagnols pour lutter contre l’impérialisme : c’est oublier la cruauté extrême qu’avait pu revêtir celui-ci. Comment ne pas conserver à l’esprit en particulier l’horrible traitement des populations autochtones, indiennes ? Le paradoxe fut ici toutefois que la Guerre à Mort ait été le fait, pour l’essentiel, des descendants des colons – c’est-à-dire au fond de la postérité plus immédiate des exploiteurs barbares du passé. Tout au plus un certain nombre de noirs, esclaves ou libres, ou encore, en nombre plus significatif semble-t-il, de mulâtres, se joignirent-ils à eux, ce qui put  n’aller pas sans quelques tensions dans les débuts, mais manifesta l’amorce  d’un tournant remarquable, inachevé certes en la plupart des lieux, dans les relations entre humains issus d’origines diverses. D’une certaine façon d’ailleurs, la déchirure qui s’ouvrait dans l’hispanité supposait une telle évolution : il fallait que les Américains d’origine espagnole cessassent de se considérer d’abord comme des Européens « blancs », pour se juger, dans une certaine mesure, des « Américains », parmi, le cas échéant, d’autres « Américains ».

Il n’y a probablement pas lieu de supposer que Bolivar et les siens n’eussent pas réservé bon accueil à  l’engagement à leurs côtés d’Indiens. Mais cette affaire tourna vraiment très différemment de ce que l’on eût pu espérer, du fait des fidélités indiennes, certes, mais aussi de la fâcheuse, pour le moins, réaction du Libertador.

Il se trouve que j’ai été bien davantage éclairé que je ne l’étais sur cette question, qui m’intéresse beaucoup mais me demeurait mystérieuse, par un bon article  récent [Favre, « Bolivar et les Indiens », Problèmes d’Amérique latine,  2015, n° 94]. Il en ressort que Bolivar, si l’on suit ses écrits, s’est longtemps peu intéressé à la question indienne. Il tendait dans l’ensemble à considérer que les Indiens méritaient la considération, mais il supposait qu’ils ne pouvaient être que très peu nombreux [il était lecteur de Las Casas et ne doutait pas de la dimension à peu près génocidaire de la colonisation – il semble ne s’être pas douté que les Indiens, de l’avis le plus répandu, demeuraient à la fin du XVIIIe siècle, la population la plus importante des Amériques espagnoles, avec, pour environ quinze millions d’habitants en tout de celles-ci, de la Californie à la Patagonie, six millions d’âmes, contre trois millions de créoles, trois cents mille métropolitains, administrateurs et militaires en particulier, moins d’un million d’esclaves noirs, et semble-t-il cinq millions de métis dont la décomposition des origines m’échappe]. Il jugeait qu’il valait mieux considérer qu’ils formaient simplement le passé, définitivement révolu, du continent [il s’intéressait d’ailleurs vivement aux vestiges des grandes civilisations « amérindiennes », « précolombiennes »], un passé qui n’avait pas véritablement vocation à devenir le passé de la population engagée dans la libération de la présence espagnole. [De ce point de vue, il se distinguait nettement d’une étroite minorité créole dont l’imaginaire s’enracinait tout autrement dans la plus ancienne histoire du lieu –  l’on songe à ces puissants marqueses de San Lorenzo del Valle Umbroso, de la ville haut perchée de Cuzco, au Pérou, qui se réputaient une haute origine inca, ou à ces quelques lettrés qui, dès le XVIIe siècle, avaient accordé le plus grand prix en particulier à la langue quechua, largement parlée dans le quart nord-ouest de l’Amérique du sud, et développé un passionnant mouvement intellectuel et sensible incaïsant  – v. par ex. le livre collectif, Esprit créole et conscience nationale – ou encore à ce Juan Pablo Viscardo y Guzman qui avait appelé en 1792 les Américains d’origine espagnole à considérer l’histoire indienne comme la leur dans sa Carta dirigida a los españoles americanos – j’ai commandé ces deux livres et y reviendrai peut-être après lecture].

Bolivar ne fut à même d’infléchir son point de vue – hélas – qu’à partir de 1822, lorsqu’il commença à s’enfoncer vers le sud dans le monde andin, découvrant alors, dans la région de Pasto, des Indiens en nombre important. Or, à ce moment-là, il mesura amèrement que ces Indiens pouvaient être incommodes, et à même de faire obstacle à ses projets grandioses. Les « bons sauvages » devinrent alors sous sa plume de pénibles « barbares », ainsi qu’il les désigna à partir de 1823, une « infâme population », contre laquelle il décida de prendre, selon son mot, des »mesures terribles ». Bolivar en fut réduit à prier l’Église de venir à son secours en prêchant la bonne parole, afin de  « les désarmer, comme Josué qui mit à bas les murailles au son de la trompette du Seigneur ». Sans succès ; si bien que le  Libertador, qui était certes un grand homme, mais qui, tout à son projet démesuré, en lequel il échouera, n’était certes pas porté à la patience ni à l’indulgence, et qui manifestait parfois au fond un tempérament violent et même cruel, jugea que « ces démons mérit[ai]ent la mort ». L’on est épouvanté de le lire en 1825 : ils « doivent être anéantis, et leurs femmes et leurs enfants déportés et remplacés dans la région par une colonie militaire » – et l’on ne s’en tint pas aux mots, l’on brûla les récoltes, viola les femmes, massacra des hommes en grand nombre en les précipitant, attachés les uns aux autres, dans des ravins ; beaucoup d’Indiens aussi se suicidèrent au cours de leur déportation.

Par la suite, l’extrême violence suscitée par la résistance de ces Indiens curieusement royalistes, ou loyalistes du moins – qui plaçaient sans doute davantage leur confiance dans la couronne lointaine, peut-être inclinée [tel était malgré tout le cas dans les dépendances françaises] à freiner un peu les effets de la rapacité des colons proches, mais dont il n’est pas improbable que leurs vues générales du monde se soient bien accordées avec l’édifice d’une monarchie catholique -, tendit à décliner ; mais la méfiance de Bolivar demeura intacte, entée sur son invincible sentiment que les héritiers d’une civilisation anéantie par des Européens ne pourraient jamais cesser de haïr les rejetons de ceux-ci, comme sur son insurmontable incompréhension de ces malheureux qui demeuraient fidèles à « leur » roi, nourrie par l’embarras que la survie de ces premiers occupants lui causait s’il s’agissait de justifier les droits de ceux de sa sorte sur la terre américaine ; et il ne sut jamais rencontrer, au Pérou du moins, la confiance de ceux que les textes officiels désignaient comme les « indigènes », et il ne manqua pas de recourir à la coercition pour former quelques maigres bataillons en l’absence d’un nombre significatif de volontaires, comme à opérer des prélèvements financiers de tous ordres avec beaucoup de brutalité ; en Bolivie, l’accueil tout différent des populations indiennes, chaleureuses à son égard, le troublèrent très profondément semble-t-il, conscient qu’il était, ainsi qu’il l’a écrit ailleurs, que « cela n'[était] pas naturel » ; dans un pays où la population indienne était nombreuse, l’on supposera que ce fut le spectre de la vengeance inca qui put l’incliner vers un constitutionnalisme autoritaire organisé en particulier autour d’une présidence à vie qu’il transformera bientôt en dictature [v. la constitution de novembre 1826]. Le Libertador, de toute façon, semble avoir éprouvé une forme de hantise du métissage qu’il affirme parfois avec une singulière crudité – ainsi lorsqu’il évoque dans une lettre à Santander du 8 juillet 1826 la « combinaison abominable de ces tigres en quête de proie qui sont venus en Amérique pour répandre son sang, pour s’unir à leurs victimes avant de les sacrifier, et pour mêler les fruits corrompus de telles unions avec les rejetons des esclaves arrachés à l’Afrique. » [trad. Henri Favre, loc. cit., p. 85 ; dans son excellent article, cet auteur produit d’autres fragments saisissants concerrnant ce que Bolivar finira par appeler en 1828 « l’antagonisme naturel des couleurs ».]

Tout au plus Bolivar se hissa-t-il – tous n’en eussent pas été capables certes – à se comporter formellement comme il le devait au regard de ses plus généraux principes – et donc, sans en attendre, bien au contraire, une fusion des « indigènes » avec la population « blanche », à étendre son réformisme libéral aux Indiens – cadeau, sans doute, dont ceux-ci se fussent volontiers passés, puisqu’il anéantissait au fond la société traditionnelle avec l’effet de jeter les malheureux « indigènes » dans un jeu auxquels ils n’étaient pas préparés. L’on ne saurait ici passer sous silence – parce qu’ils nous plongent au cœur des jeux d’ambivalences qu’emportent les tentatives d’émancipation des individus arrachés à des sociétés traditionnelles – les trois décrets de Cuzco de juillet 1825.

Le premier abolissait la noblesse indienne [comme la créole l’avait déjà été] et supprimait l’une des clefs de voute de l’ancienne société indigène, la charge en principe héréditaire de cacique, certes fort affaiblie déjà par une administration coloniale invasive, qui avait d’abord tendu à utiliser ses détenteurs mais qui avait achevé de la marginaliser après la grande  révolte de Tupac Amaru II en 1780-1781 [cacique dont il est plausible qu’il descendît du dernier Sapa Inca, de l’ultime empereur dont la résidence était à Cuzco justement – quoique prénommé José Gabriel, et titré marquès de Oropesa, élevé par les jésuites, aussi à l’aise en espagnol qu’en quechua – il était métis semble-t-il -, très frotté de latin,  il reprit le nom de son ancêtre et parvint à déclencher un mouvement d’assez grande ampleur, programmatiquement assez riche, nimbé d’une religiosité syncrétique qui associait des thèmes chrétiens avec des perspectives antérieures à la conquête. Ceux qu’intéresserait la question de la constance, d’ailleurs multiforme, du mythe Inca dans l’Amérique andine trouveront une bonne introduction chez Alberto Flores Galindo, In Search of an Inca. Identity and Utopia in the Andes – avec notamment vingt-cinq pages sur Tupac Amaru].

[Ci-dessous l’image créée par Jesús Ruiz Durand en 1969 pour servir de symbole à la réforme agraire conduite au Pérou par le général Juan Velasco Alvarado, président du gouvernement révolutionnaire de 1968 à 1975 – moment politique tout à fait intéressant, avec de grands succès mais des échecs aussi.

L’on imaginera un masque, que l’on pourrait alterner avec celui du merveilleux Guido Fawkes, l’homme du Gunpowder Plot, non les imitateurs contemporains, qui n’imitent rien du tout en l’espèce. Remember when you were young/ how the hero was never hung/ always got away/ […] No, no, remember, remember the fifth of  november [boum !] Guido se rompit le cou en sautant de l’échafaud. Tupac Amaru, après qu’aient été horriblement suppliciés ses proches, fut écartelé et, à la suite de l’échec de cette tentative, décapité. The hero always get away, comme le chantait John L. – certes : il hante les siècles.]

Tupac Amaru par Jesus Ruiz Durand.png

Le deuxième décret de juillet 1825  supprimait les communautés dont les biens devaient être divisés et cédés à la propriété parcellaire, qui a de grands mérites à mon sens, mais qui, lorsqu’elle ne laisse subsister aucune soupape territoriale dans une société encore traditionnelle et essentiellement rurale, risque fort d’emporter des effets pervers. Certes, les bénéficiaires de la propriété communautaire étaient favorisés dans cette procédure ; mais dans la mesure où l’aliénation des terres distribuées était rendue possible après un quart de siècle, le destin de beaucoup d’entre eux semblait au fond scellé ; au demeurant, comme il était prévisible, des usurpations et des cessions se produisirent bien avant l’expiration d’un tel délai et aboutirent dans la durée à une pure et simple spoliation des Indiens de ce qu’il leur demeurait de leurs terres ancestrales. A ceux qui, me lisant, penseraient que ces Indiens étaient des incapables, je poserai deux simples questions : êtes-vous favorables à une sorte de peine de mort économique et sociale pour les incapables ? croyez-vous vraiment que toutes sortes d’incapables dans un système donné ne soient pas beaucoup plus capables que tous autres dans un autre système ? Ayons donc de la compassion pour toutes les détresses, et en particulier pour celles que nos façons de voir le monde ont répandues,  non seulement hors de nos frontières mais dans notre pays meurtri lui-même.

Bien entendu, le troisième décret ne pouvait manquer d’achever la dérégulation en instituant la liberté du travail. Il y avait bien sûr un aspect magnifique de cette mesure : elle mettait fin à toutes sortes de sujétions. Mais le temps n’était pas, d’un autre côté, à ce que le principe de la libre-négociation du contrat de travail fût tempéré par la prise en considération de l’inégalité des situations respectives de l’employeur et de l’employé. Ainsi était ouverte la voie au monde dont nous avons su nous-mêmes nous extraire lentement, non sans quelques abus inverses même, mais vers lequel, de macronneries en fillonneries [le premier pis encore certes – mais tous pensent ici au fond la même chose entre M. Hollande, quoi que, dans le long geignement de la prédication qui lui sert d’art oratoire, il essaie désormais de faire croire, et M. Sarkozy], nous retournons à grandes enjambées, sans l’espoir de résoudre quelque difficulté de notre peuple que ce soit, en dépit de ce qu’on nous chante, puisque notre très mauvaise situation [qui ressort en particulier de toute présentation honnête de la question de l’emploi, qui continue en vérité à se dégrader cet automne, contrairement à ce que l’on nous trompette] est liée à la globalisation telle que, s’agissant de la France [ou de l’Italie par exemple, puisqu’elle fait parler d’elle ces temps-ci], l’absurde monnaie unique [qui n’est d’ailleurs pas une véritable monnaie unique] en amplifie les effets. Doit-on ajouter, pour retourner aux Amériques, que les beaux aspects du décret demeurèrent largement lettre morte ?  Diverses corvées  indiennes subsistèrent durablement au profit de particuliers, et si les corvées bénéficiant à l’État étaient exigibles de tous, seuls les Indiens les supportaient finalement ;  l’extension irrésistible de l’économie latifundiaire eut pour effet le développement et non le recul de divers statuts apparentés au servage [il faudrait bien sûr examiner tout cela de près] ; quant au tribut qui avait été aboli en 1824, il fut rétabli par Bolivar lui-même en 1826 sous l’appellation « contribution indigène ».

Comme on le comprend d’évidence, Bolivar généralisait la révolution bourgeoise, sur l’exact modèle de 1789 (et d’une certaine façon, avec son ultime présidence à vie bolivienne, il paraissait en parcourir le cycle complet, acheminant les libertés économiques vers l’abri opportun de l’autoritarisme politique). Faisant partie de ceux qui redoutent que notre Gouvernement révolutionnaire, de la mi-1793 à la mi-1794, n’ait pas su – tout bien pesé – dépasser, dans des circonstances qui l’eussent appelé, le temps le plus radicalement libéral de l’esprit [certains pensent différemment de moi sur cette question], je ne peux guère ne pas considérer que, s’agissant de lui, Bolivar,  ses positions d’un individualisme intransigeant, trente ans plus tard, ont manifesté une rigidité idéologique plus grande encore puisqu’elles visaient les malheureux peuples  indiens, jetés hors de cadres de sociabilité  qui, dans les circonstances – n’interdisant par ailleurs nullement aux Indiens les plus modernement actifs de tenter de s’agréger à la société globale – jouaient probablement un rôle protecteur des plus vulnérables.

Il se trouve, au demeurant, de façon plus large, que notre façon la plus classique de déchiffrer l’ensemble de cette affaire est peut-être gravement inadaptée : nous construisons l’affrontement des Amériques et de l’Espagne comme un moment inaugural de la « décolonisation » telle qu’elle se développera plus d’un siècle plus tard, là où elle ressemble davantage – peut-être, pour partie du moins – à la guerre d’indépendance des colonies anglaises un tiers de siècle plus tôt, à une manière de sécession résultant en quelque sorte surtout d’antagonismes parmi les dominants. Je reste, je dois le dire, dans un certain – et même épais au fond – brouillard, pour une séquence historique, de fait, très embrouillée – et plus encore du fait que la guerre d’indépendance des Amériques croisait ici celle de l’Espagne contre la France napoléonienne. [La thèse de Clément Thibaud, Républiques en armes. Les armées de Bolivar […], constitue désormais une référence privilégiée – elle est fort riche, mais je n’ai pas le souvenir, il y a quelques années, d’en être sorti avec des idées bien claires – sans doute parce que je ne m’étais pas assez appliqué pour une lecture au fond sans enjeu immédiat autre qu’à peu près familial.] Mais, de toute façon, terrible est en général l’histoire, et terrible en particulier cette histoire-là, d’autant que les latino-américains, quels qu’ils aient été, et quelque signification qu’ait pu revêtir leur révolte, ne secouèrent le joug espagnol que pour tomber par la suite, avec l’assistance certes d’une bonne partie d’élites spirituellement médiocres, sous celui des « gringos » du nord, nullement préférable au fond. Voici pourquoi je parle de la douleur de l’histoire continentale américaine dans le titre – douleur indienne première, insupportable, mais douleur aussi d’un large effectif des bénéficiaires de cette originaire douleur, douleurs mêlées au fond, plus complexes encore sans doute, de ceux dont les sangs sont mêlés et qui sont appelés à construire leur destin dans la conciliation difficile de mémoires largement contradictoires (songeons un instant à Chavez, espagnol surtout, certes, mais lointainement africain aussi, et quelque peu indien, appelé à concilier trois héritages, et aussi à articuler un net fond catholique, une vue plus ou moins marxisante des choses, certains traits d’un antique sens indien du sacré – sous les coups répétés de l’impérialisme qui plus est, et de ses alliés compradores), douleurs aujourd’hui de nations qui sont en train, pour plusieurs d’entre elles, après avoir cru s’en être libérées ces quinze ou vingt dernières années – l’on y reviendra – de s’engager à nouveau sur le chemin de la servitude continentale, de la douleur libérale, de la souffrance de la prédation subie, et du rebond des antagonismes de classe et de peau.

La réconciliation symbolique à l'appui des luttes dans l'Amérique latine contemporaine.png

La fusion audacieuse mais efficace des mythes, la réconciliation symbolique au service des luttes révolutionnaires : de gauche à droite, Bolivar, Tupac Amaru et Che Guevara [Castro ferait aussi bien l’affaire désormais]. Il va de soi que tout mouvement alternatif dans les Amériques latines doit au moins cultiver ces trois filiations pourtant largement antagonistes – cette tension, bien utilisée, est davantage une ressource qu’un handicap, en particulier s’il s’agit d’organiser un front interclassiste et interethnique.

La mémoire de la glorieuse épopée bolivarienne – en dépit de ses terribles ombres, celles en particulier, non de la Guerre à Mort, mais des trois derniers quarts des années vingt, si soigneusement refoulées d’ordinaire par les émancipateurs sincères qui se réclament  du Libertador – est assumée en partage par la plupart des pays latino-américains. Elle est toutefois d’une particulière vivacité dans la République bolivarienne du Venezuela, en laquelle elle se fond avec le rayonnant souvenir du président Chavez. Ci-dessous, l’on verra, en juin 2013, le successeur de celui-ci, M. Nicolàs Maduro, recevant les insignes de la Condecoracion Orden Campaña Admirable – un large ruban aux trois couleurs de la Bandera de la Guerra a Muerte, rouge, noir, blanc, porté en écharpe -, alors qu’il s’est rendu à Trujillo pour commémorer le Bicentenario de la Firma [signature] del Decreto de Guerra a Muerte.  L’on notera que l’autre décoration, croisée avec la précédente, est l’Orden del Libertador, dont le président vénézuélien est chef ès-qualités – c’est dire la puissance du rayonnement symbolique de Bolivar. D’ailleurs, Hugo Chavez n’hésita pas , dans une déclaration du 15 juin 2006, à se revendiquer de la lutte passée contre l’Espagne pour annoncer ce que serait son choix en cas d’aggravation de la constante politique d’agression des États-Unis : «Si al imperio norteamericano se le ocurre venir a Venezuela a bombardear a los niños y a las mujeres, y a acabar con el glorioso pueblo, se encontraría con el lanzamiento de un nuevo Decreto de Guerra a Muerte.»

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II. – Dans la durée, et en particulier depuis la fin du XIXe siècle, les États-Unis manifestèrent de diverses façons la conscience singulièrement forte d’un destin planétaire

Je voudrais passer trop rapidement sur un vaste sujet qui tient une assez grande place aujourd’hui chez les détracteurs de la politique extérieure des États-Unis. De fait, ceux-ci n’ont guère lieu de douter de la conscience dilatée qu’a d’elle-même et de sa vocation planétaire la grande nation. Il leur suffit de tendre l’oreille aux discours de ses dirigeants à l’époque contemporaine : même à ceux de MM. Obama et Kerry, qu’il ne faudrait certes aucunement, malgré leur petit air vaguement convenable, très Martha’s Vineyard en été, déchiffrer avec angélisme [sauf à admettre, fort improbablement, que Mme Nuland aurait tout fait seule à Kiev en 2013-2014, ou que l’assistance, démontrée, portée par la CIA aux nosristes et autres « rebelles modérés », gnagna-gnagna-gnagna, et même à Daech, se serait faite contre tout à la fois le Pentagone, le State Department et la Maison Blanche…], mais qui, de fait, ne sont pas les plus insensés que l’on puisse évoquer dans la galerie tératologique de la violence planétaire des États-Unis [sans même revenir à l’épouvante criminelle bushienne, dont nous ne parvenons toujours pas à sortir après plus d’un million et demi de morts et d’innombrables mutilés entre Hindu Kouch et Méditerranée, ne doutons pas que la dame Clinton, madame we came, we saw, he died, ahahahahah, dont le glauque époux avait déjà ordonné les frappes cancérigènes sur Belgrade – googleisez simplement CANCER BELGRADE APPAUVRI, et sur votre lancée, par exemple, pour faire bon poids sur les joies du bellum americanum,  AGENT ORANGE, prenez un mouchoir avant, non, deux mouchoirs, évitez les photos, elles vous rendraient malades -, n’ait et n’eût fait beaucoup mieux – et d’ailleurs l’effrayant néocons Robert Kagan, époux Nuland et boussole marquant infailliblement le pôle magnétique de la guerre, n’a pas manqué de déserter le camp républicain pour se rallier à elle à l’été 2016]. M. Obama n’a jamais hésité à évoquer les États-Unis comme la « nation indispensable » [the Indispensable Nation – expression assez peu ancienne dans la logomachie impériale, mise au point sous Clinton], à considérer qu’allait de soi l’ « American Leadership », compris bien sûr comme « Global Leadership » – voyons, cela va de soi -, dans son important discours de West-Point, il a assené « I believe [le believe, vous le relèverez plus loin, de Woodrow Wilson – le believe d’un credo sécularisé] in American exceptionalism with every fiber of my being », donnant toutefois une interprétation plus civilisée que d’autres – avec Obama, danseur narcissique, tout fut dans la cosmétique – de cette revendication [« Remarks by the President at the United States Military Academy Commencement Ceremony », le 28 mai 2014]. Il n’est pas interdit de trouver une telle façon de parler délirante et de juger la vocation que se reconnaît le président des États-Unis d’être le « Commander in Chief », non seulement des forces américaines, ce qui va de soi, mais de l’ensemble du « Free World » – expression risible, que l’on croyait enterrée avec la Guerre Froide -, avec la tâche globale de faire advenir la « Market Democracy », est propre à l’incliner lui-même à ne consentir aux autres États qu’une sorte de curieuse « souveraineté limitée » [ainsi que l’on a pu dire ailleurs en d’autres temps], à promouvoir une « doctrine Brejnev » en vérité très aggravée, ou à justifier des subordonnés souvent indisciplinés lorsqu’ils prennent des initiatives pour le moins aventurées. Du moins – je reprends le discours de West-Point – le président Obama a-t-il montré quelque sincérité, soigneusement enveloppée certes, en soulignant lui-même le « réalisme » de l’ « idéalisme » américain, et en admettant que la politique humanitaire – n’excluant certes pas les plus criants « double standard » – dont le pays se revendique est une politique de puissance dans un cadre global : « America’s support for democracy and human rights goes beyond idealism – it is a matter of national security. Democracies [traduire = les régimes oligarchiques occidentaux d’aujourd’hui – la démocratie est tout autre chose] are our closest friends and are far less likely to go to war. Economies based on free and open markets perform better and become markets for our goods. Respect for human rights is an antidote to instability and the grievances that fuel violence and terror ».

Bien entendu, la tentation est forte de donner un ancrage religieux à de tels thèmes, et d’évoquer le déploiement imprévu des idéaux des dissidents qui avaient composé une partie de la population originaire des colonies américaines. Il faudrait toutefois sans doute ne pas négliger l’intrication de plusieurs orientations plus ou moins hétérogènes dont l’interaction sera suffisamment effective pour être pleinement opérationnelle au moment décisif qu’a constitué – au point que l’on puisse évoquer un véritable tournant – la fin du XIXe siècle et le début du XXe.

Il faut dire que tout alors, dans le développement idéologique du temps – je ne peux y insister – tendait à l’acceptation à la fois des terribles travers du monde très dur qui se dessinait, et du nouveau rôle qui s’offrait au pays et à ses élites, sans trop d’états d’âme – et le faisait sur un mode syncrétiste peu regardant sur les articulations fines de points de vue au fond divers, mais propres à converger dans une commode sensibilité d’ensemble.

Il y avait d’abord l’extraordinaire rayonnement de ce que l’on appelait « darwinisme social ». Herbert Spencer, le grand théoricien – certes anglais – de la chose, déjà fort âgé, était au zénith de sa gloire intellectuelle dans le monde anglo-saxon. C’est tout un climat (enrobé certes aujourd’hui d’un humanitarisme vague) que les Français connaissent mal, mais qui demeure significativement implanté aux États-Unis (tout comme d’autre part, tout différent certes dans son principe et dans son montage, l’utilitarisme de Bentham et de ses successeurs – tout cela forme un climat très étranger – profondément détestable à mon sens – à nos traditions spirituelles et civiles, mais aujourd’hui irradiant maléfiquement chez nous aussi car c’est là le pli même de la boîte close de l’esprit du temps à l’âge néolibéral et néoconservateur).

L’on doit considérer aussi la conscience, venue de loin, de l’exceptionnalisme américain, de la vocation universelle des États-Unis, de l’appel lancé par le destin aux États-Unis pour qu’ils assument pleinement leur rôle planétaire. L’on évoque souvent le livre de John Fiske, publié en 1885, Manifest Destiny – auteur au demeurant très marqué par ailleurs par Spencer. Mais en cherchant un peu, l’on trouve des traces bien antérieures de ce thème, et même de cette expression, utilisée dès 1844, en association avec une vue d’abord religieuse, providentialiste, de l’histoire – j’évoque bien entendu des mots fameux d’un certain John O’Sullivan, directeur de la Democratic Review, installant à la façon d’un impérieux devoir collectif « the fulfilment of our manifest destiny to overspread the continent allotted by Providence […] », l’accomplissement de notre destinée manifeste de nous répandre sur le continent alloué par la Providence – ce développement n’appelant d’ailleurs pas véritablement à la guerre, mais plutôt à une irrésistible croissance démographique qui ne pouvait, dans l’effort de captation de l’étendue américaine, ne pas emporter, certes, des suites redoutables pour les Indiens. [Texte cité dans le recueil collectif Manifest Destiny and Empire. […], p. 8 ; et aussi, bien sûr, dans le grand classique de la question, publié en 1935 par Albert K. Weinberg, Manifest Destiny. A Study of Nationalist Expansionism in American History, Chicago, Quadrangle, 1963, p. 112 ; ou encore Frederick Merk, Manifest Destiny and Mission in American History, nouv. éd., 1995. Plus récemment, un ouvrage de quelque importance mérite la considération, celui de Thomas R. Hietala, Manifest Design. American Exceptionalism and Empire, nouvelle version, publiée en 2003, d’un ouvrage paru en 1990 sous le titre Manifest Design. Anxious Aggrandizement in Late Jacksonian America – l’auteur y considère, de façon intéressante, que le thème de la « destinée manifeste » permettait d’articuler deux tropismes centraux, et au fond à peu près originaires, dans la culture étatsunienne – un « réalisme » foncier, en une acception particulière, et foncier au fond en l’un et l’autre sens du mot, et un « idéalisme » tendant à l’enrobement de la quête la plus âpre des intérêts dans un récit teinté de morale et de religion.]

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Jefferson en 1800, à la veille de son accès à la présidence pour huit années. Cette huile sur toile de Rembrandt Peale, fort réussie, est accrochée à la Maison Blanche. Peale, qui appartenait à une famille de peintres  américains, a donné un certain nombre de portraits particulièrement expressifs dont celui-ci.

Une telle vue générale – déjà portée, dès 1780 [dans une lettre du 25 décembre à George Rogers Clark], par la notion jeffersonienne, qui eût pu sembler oxymorique, d’un « Empire of Liberty », qui sera régulièrement mentionnée et développée par les ultérieurs grands hommes politiques des États-Unis, en particulier de Lincoln à Wilson en passant par Théodore Roosevelt, et dont on a relevé qu’elle avait été évoquée par Jefferson lorsqu’il avait espéré que l’Union pût s’enrichir des provinces canadiennes – pouvait abriter deux perspectives malgré tout distinctes. N’oublions pas, surtout, que Jefferson, dans la durée, à la fois parce qu’il avait rédigé le déclaration d’Indépendance, parce que ses mandats avaient ouvert une nouvelle phase dans l’histoire de la grande république, parce qu’aussi ils avaient au fond tendu à réconcilier, délibérément, la tradition proprement jeffersonienne avec une tradition fédéraliste que les réalités du pouvoir interdisaient de remiser, aussi dans la mesure où il a laissé une œuvre absolument considérable que la postérité ne s’est pas lassé de revendiquer, apparaît rétrospectivement comme le plus important des Pères Fondateurs, bien qu’il n’ait pas été présent à Philadelphie lors du travail constitutionnel. [L’on peut consulter, même si cet ouvrage assez bref laisse sur sa faim, Francis D. Cogliano, Emperor of Liberty. Thomas Jefferson’s Foreign Policy, 2014.]

Quoi qu’il en soit, la première perspective tendait à constituer le peuple étatsunien en pur et simple peuple élu de la Providence, justifiant ses actes parmi les nations, en quelque sorte en tant que tels, et quelles que pussent être leurs fins, fussent-elles ordonnées au pur et simple intérêt de la nation – d’une certaine façon, libérés de la sujétion impériale anglaise, leur action, même à première vue impériale, n’eût pu en profondeur revêtir cette signification, elle eût été comme intrinsèquement libératrice et sainte. 

La seconde perspective, inscrite dans le prolongement de la précédente, devait, dans la durée, développer le thème, plus activiste dans ses virtualités si l’on veut, d’une sorte de mission divine des États-Unis dans le monde, chargés par cette même Providence de guider, à la façon d’une grande sœur attentive et prévenante, ces petites sœurs immatures qu’eussent été les autres nations. L’Union, dès Jefferson, semblait pouvoir devenir la puissance séculière qui fît progresser, selon l’intelligence que l’on avait de ces choses, soit les lumières soit quelque manière de plan divin, dans le cadre de perspectives historiques grandioses ordonnées à la disparition de la barbarie sur terre. Le ton de Jefferson, à l’approche de la mort, en 1824, devient d’ailleurs à peu près prophétique : « Barbarism […] will in time, I trust, disappear from the earth. » [lettre à William Ludlow du 6 septembre 1824 – texte fort intéressant d’ailleurs dans lequel l’auteur imagine « a journey from the savages of the Rocky Mountains, eastwardly towards our seacoast », permettant de découvrir en quelque sorte tous les stades du développement humain.]

[Je précise que la spécialiste en charge le plus formellement des États-Unis dans cette Maison tend à penser que la religion n’a joué globalement qu’un rôle secondaire dans l’histoire américaine : je ne partage pas ce point de vue, même si l’entremêlement de montages divers dans la durée doit retenir de proposer des vues trop simplistes à ce sujet, et de négliger de sensibles variations selon les temps ; parmi des dizaines, un livre intéressant, qu’il m’est impossible d’utiliser sérieusement ici : Nicholas Guyatt, Providence and the Invention of the United States, 1607-1876, Cambridge U.P., 2007.]

Ce que l’on appela parfois cet « idéalisme américain », d’une façon peu satisfaisante, culmina par exemple chez Thomas Woodrow Wilson, fils notons-le d’un pasteur presbytérien. Dans un discours prononcé à Jersey City, à côté de New York, lors de sa candidature à l’élection présidentielle de 1912, qui devait voir sa victoire [contre Théodore Roosevelt en particulier, ce dont nous comprendrons par la suite que cela est de quelque intérêt, puisque, au fond, Wilson allait doter l’impérialisme américain de la dynamique proprement morale qui faisait assez défaut au « réalisme » rooseveltien], il prononça ainsi ces paroles tout à fait saisissantes – reprises d’ailleurs comme telles dans à peu près tous les ouvrages qui croisent nos questions : « There is a spirit that rules us. […] If I did not believe in Providence I would feel like a man going blindfolded through a haphazard world. I do believe in Providence. I believe that God presided over the inception of this nation ; I believe that God planted in us the visions of liberty ; I believe that men are emancipated in proportion as they lift themselves to the conception of Providence and of divine destiny, and therefore I cannot be deprived of the hope that is in me – in the hope not only that concerns myself, but the confident hope that concerns the nation –  that we are chosen and prominently chosen to show the way to the nations of the world how they shall walk in their paths of liberty. » Je traduis : Il y a un esprit qui nous guide. Si je ne croyais pas en la Providence, je me sentirais comme un homme qui chemine les yeux bandés dans un monde sans ordre – hasardeux. Mais je crois dans la Providence. Je crois que Dieu a présidé a la naissance de cette nation ; je crois que Dieu a implanté en nous les vues de liberté ; je crois que les hommes sont émancipés à proportion qu’ils s’élèvent à l’intelligence de la Providence et d’un destin divin, et en conséquence je ne saurais être soustrait à l’espérance qui est en moi – cette espérance qui ne m’anime pas seulement moi-même, mais qui est l’espérance confiante qui anime la nation – l’espérance que nous sommes choisis, et d’évidence choisis à titre principal [je préfère ici développer les deux perspectives un peu distinctes qu’appelle l’adverbe prominently], pour montrer aux nations du monde la voie selon laquelle elles marcheront sur leurs chemins de la liberté.

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Le président Thomas Woodrow Wilson, portrait officiel toujours à la Maison Blanche. La toile est de Frank Graham Cootes

La portée du texte qui précède – nullement isolé dans la prose wilsonienne – est bien entendu considérable : le Chosen People, c’est bien entendu le Peuple élu – Wilson suggère que les États-Unis puissent être le nouveau peuple de Dieu, le nouvel Israël. Au ni Juifs ni Grecs de saint Paul, il ajoute un codicille à peu près fou – car, malgré tout, les Hébreux pouvaient se revendiquer du titre imposant de l’ « Ancien Testament », les chrétiens en général [et sous bien des réserves quant à l’élection du gros des baptisés…] purent brandir les évangiles pour suggérer que la fine pointe de leur effectif constitue la nouvelle nation sainte, transnaturelle en quelque sorte, nation sans royaume terrestre puisque ce royaume n’est pas de ce monde – mais quel pourrait bien être le titre surnaturel propre du corps des citoyens des États-Unis ? L’on peut bien sûr minimiser le propos, suggérer qu’il y a des déraisonnables partout, prétendant faire l’objet de révélations spéciales et contrariantes, rappeler que mon cher Léon Bloy pensait que le Christ était mort pour la France – mais voici : Bloy l’incandescent ne fut pas président d’une grande république, le génie brûlant de Cochons-sur-Marne fut un réfractaire, un objecteur, un réprouvé ; Wilson fut président des États-Unis pendant huit années, intervint plus encore que d’autres dans les Amériques latines, rompit avec la séculaire méfiance américaine envers les affaires européennes, engagea son pays dans la guerre – heureusement pour nous, certes -, donna, par les « quatorze points », une bonne partie de sa configuration à la paix, porta la Société des Nations sur les fonts baptismaux [c’est le mot], sauf, honoré [comme d’autres…] du prix Nobel de la Paix, à n’être pas prophète en son pays, et encore, tout à ses solidarités religieuses au fond, hanté aussi par le « principe des nationalités »,  fit obstacle au projet raisonnable enté sur l’idée que les Allemagnes sont encore plus belles lorsqu’elles sont plusieurs. [Jacques Bainville, qui, à la différence de son ami Maurras, fort attristant sur ce chapitre, aimait, si justement selon moi, l’Allemagne de l’esprit, – en quelques domaines, il n’y avait jamais rien eu d’aussi grand sous le « ciel étoilé », cher à Kant -, avait fort bien exposé en 1920, et de la façon la plus annonciatrice qui fût, dans Les conséquences politiques de la paix, les risques qui résulteraient, dans la nouvelle pulvérisation, formant contraste, de l’Europe Moyenne, du refus, selon son mot, de la « dissociation » d’Allemagnes naguère plusieurs et ayant cimenté leur unité en nous écrasant impitoyablement – vraiment – cinquante ans plus tôt – il n’y a pas même eu un Bainville lors de la « réunification » – même si François Mitterrand ne fut pas sans inquiétude, car il jouissait du fond de culture qui fit tant défaut à ses successeurs -, ce nouveau Bainville eût pu annoncer tout aussi sûrement, malgré l’effondrement létal de la démographie allemande : le destin contemporain si troublé – pour le moins – de la « construction européenne », déséquilibrée par la domination brutale de Berlin depuis quelques années, relayée désormais par l’inénarrable Juncker et l’ensemble des responsables interchangeables du système, imposés pour les principaux, on le sait, par la Kanzlerin  – en dépit de la blague du « couple franco-allemand » – (à l’heure à laquelle j’écris, en cette fin de décembre, les infortunés Hellènes vont une nouvelle fois être passés à tabac pour avoir souhaité porter assistance à leurs retraités – Vae uictis dans notre délicieuse « Union ») ; les tensions en Europe orientale ; les nouvelles, terribles, guerres balkaniques, dont nous ne sommes certes pas sortis – scrutons ainsi la Macédoine, tandis que la bombe du Kosovo ne cesse d’exploser – ; l’assujettissement toujours plus étroit au bellicisme des États-Unis, et d’autres choses encore. Mais on ne refait pas l’histoire – il faut faire avec.]

Bien entendu, lors de la victoire de Thomas Woodrow Wilson sur Théodore Roosevelt, l’on eût pu se réjouir de voir la sollicitude universelle l’emporter sur la manifestation impériale des intérêts nationaux. Wilson n’avait-il pas prononcé ces mots à la fin d’un texte, assez long, extrêmement intéressant, de la fin de 1902, « The Ideals of America » ? « It is by the widening of vision that nations, as men, grow and are made great. We need not fear the expanding scene. It was plain destiny that we should come to this, and if we have kept our ideals clean, unmarred, commanding through the great century and the moving scenes that made us a nation, we may keep them also through the century that shall see us a great power in the world. Let us put our leading characters at the front; let us pray that vision may come with power; let us ponder our duties like men of conscience and temper our ambitions like men who seek to serve, not to subdue, the world; let us lift our thoughts to the level of the great tasks that await us, and bring a great age in with the coming of our day of strength. » Je propose une traduction : C’est par l’élargissement de leur vision que les nations, comme les hommes, grandissent et parviennent à la grandeur. Nous ne devons pas redouter l’extension de la scène. C’était notre plus claire destinée que nous parvinssions à cette situation, et si nous avons maintenu nos idéaux sans tache, intacts, réglant notre action au long du grand siècle et dans le théâtre changeant qui fit de nous une nation [le XIXe…], nous pourrons les maintenir aussi au long du siècle qui nous verra devenir une grande puissance dans le monde. Plaçons nos principaux caractères en avant [je ne crois pas que le propos soit de dire : nos principaux personnages, nos principaux types humains – plutôt : nos principaux traits nationaux de caractère] ; prions que nous advienne la vision avec le pouvoir ; considérons nos devoirs comme des hommes de conscience et tempérons nos ambitions comme des hommes qui cherchent à servir, et non à soumettre, le monde ; élevons nos pensées au niveau des grandes tâches qui nous attendent, et inaugurons une grande époque avec la venue du temps de notre puissance.

Mais au fond, Wilson rodait la rhétorique d’un impérialisme désormais plus décidément universel, incapable de s’interroger [la lecture de l’ensemble du texte que je viens de citer est édifiante à ce propos] sur la légitimité – inexistante – de la façon dont il avait constitué, par l’impitoyable – eût-elle été diverse dans ses voies – élimination des populations autochtones, son socle continental de rayonnement. Et son apologie du service des autres, dont bien entendu les États-Unis eussent été les seuls juges à la fois des fins et des moyens, conduisait bien à cette soumission des peuples dont, sans manquer certes de souligner la puissance nouvelle de la jeune nation, on semblait écarter le spectre – la chose est simple : imaginez un « ami » qui ne vous laisse pas un instant de répit, qui sache mieux que vous-même quel est votre bien, qui soit toujours là, comme un Bartleby bizarrement activiste, un ami sûr de lui et ne manquant pas, le plus sincèrement du monde peut-être, avec la meilleure conscience qui soit en tout cas, de faire arriver des catastrophes sous votre toit – quelque chose dont le Quiet American de l’Anglais Graham Greene serait l’incarnation, imaginaire, limitée. Par des opérations relevant en quelque sorte des procès de l’illocutoire et du perlocutoire, l’on pourrait redouter que le service ne pût devenir la voie le plus brillante de la domination. Mais, dois-je l’ajouter, l’impérialisme ne s’affirma jamais seulement comme une ruse – ou plutôt une dérive hétérotélique – de l’amour universel wilsonien – il sut persuader par toutes sortes de guerres, en les réputant menaçants pour une sécurité nationale planétairement susceptible, ceux qui ne se hissaient pas au niveau des exigences immenses d’un amour dont l’objet était moins les peuples singuliers, dans leurs si profonde variété, qu’une humanité rétrécie aux dimensions d’une anthropologie morale inintelligible hors d’un certain espace, d’un certain temps et d’une certaine culture – et d’ailleurs répugnant à beaucoup en dépit de son excellence supposée.

Deux voies, donc, mais au fond entrelacées, dans une noire danse de la mort – pour les autres. Vous ne pouvez vous souvenir, à vos jeunes âges, du personnage historique effrayant que fut George Bush le second [le premier n’était pas mal non plus, certes, mais dans un genre plus classique pourtant] – l’honneur principal des mandats de Jacques Chirac tint à ce qu’il refusa de le suivre en Irak, avec les conséquences épouvantables pour les populations auxquelles beaucoup de nos compatriotes, lessivés du matin au soir par un bruit informationnel assez futile, partiel et partial [mais au fond remarquablement structuré autour d’un obsédant kérygme propagandiste] ne songent guère, avec aussi des mesures de rétorsion américaines que j’ai été assez bien placé, pour des motifs spéciaux que je ne saurais développer ici, pour observer, dans toute leur usuelle violence. George II Bush avait été alcoolique ; à tout péché miséricorde ; Dieu l’avait sauvé pensait-il – il posait au born again, son âme avait retrouvé le droit chemin ; il se disait « conservateur compassionnel », adepte donc de ce courant, point le pire pouvait-on penser du chaudron américain, qui se désigne comme Compassionate Conservatism ; il sut mêler comme personne – assisté certes de la folle équipe néocons, du très préoccupant Cheney, et du plutôt talentueux mais fort inquiétant Rumsfeld [Colin Powell, Condoleezza Rice et tant d’autres furent des seconds couteaux – le premier laissa, définitivement, son honneur dans l’affaire] –

1) les thèmes, d’un côté, de la plus froide, de la plus inflexible politique – l’obsessionnel horizon, outre-Atlantique, et à géométrie indéfiniment extensible, de la « US National Security » [un peuple élu, puisqu’il s’agit ici de cela, ne saurait jamais être un Rogue State – le « voyou », ce sont toujours les autres, bien entendu – , il peut tailler large dans l’ordre du châtiment, et même du châtiment préventif, aujourd’hui par exemple par la multiplication de « sanctions », hors de toute considération de proportion, et même de sérieux dans l’appréciation de la commission des méfaits ou de la dangerosité des menaces – le dieu a creusé, pense-t-il, en certains de ses effectifs du moins, un abîme entre lui et le reste du monde – de telles vues sont saisissantes pour ceux qui ne sauraient se juger bien différents d’une feuille presque morte volant dans l’azur froid de novembre],

2) les thèmes aussi, d’un autre côté, de l’amour violent du prochain qu’il s’agit d’affranchir de l’ « Empire du Mal », selon le mot de Reagan à propos de l’Union soviétique, de l’ « Axe du Mal » selon le lexique bushien, et bien entendu de sauver par la « Market Democracy », expression forgée à l’âge clintonien, qu’il ne faudrait surtout pas sous-estimer sous les aspects qui nous intéressent – la rédemption par le Marché [vous souvenez-vous du dessin du brillant Latuff que j’ai porté dans le billet du 26 septembre dernier, « Annonce pour le cours de Grandes doctrines » ? « We’re here to bring democracy ! Repeat it after me – DE-MO-CRA-CY ! » ; les humbles maisons brûlent, et la jeune femme est morte – l’on voudrait crier, en comprimant ses tempes, à en déformer l’air et le ciel, comme en certaine œuvre.]

American Progress - John Gast - une allégorie de la destinée manifeste.png

Une bien pauvre mais fort intéressante peinture de John Gast, « American Progress » [1872]. Il s’agit d’une allégorie de la « destinée manifeste ». Columbia, qui personnifie les États-Unis [à la différence de Marianne qui, en France, personnifie seulement la République], guide les colons vers l’Ouest. À droite la lumière, celle du matin certes, celle du soleil de la liberté des Modernes qui se lève sur le continent ; à gauche, l’obscurité ; Indiens, mustangs et bisons fuient devant la marche irrésistible du « progrès américain » ; d’autres autochtones s’agitent, affolés, autour de leurs tipis. L’on imaginera que dans la main droite Columbia tient la constitution – les Indiens n’ont pas de « constitution », n’est-ce pas, pas de « justice constitutionnelle », pas de « QPC », c’est à cela qu’on reconnaît les sauvages à la Faculté de droit, ils ne se soutiennent que par les « mœurs », les pauvres – ils en ont, il est vrai – ; dans la main gauche, le fil du télégraphe qui avance ainsi de son pas aérien ; sur la droite, les panaches du chemin de fer violant la prairie immense. Si peu de talent artistique [Gast était d’origine prussienne ; il a bien fait de traverser l’Atlantique ; en Europe, l’insignifiance de son art l’eût réduit à la misère] ; des idées si pauvres et si incroyablement violentes, une telle affreuse vulgarité de sentiments, répandues désormais sur la planète entière ; une telle réussite de la laideur ; l’on a envie de pleurer ; fort heureusement, l’on n’est pas seul ; et nombre de citoyens des États-Unis aussi, revenus des illusions et révoltés par les mensonges, ont envie de pleurer. [Rectification : une version restaurée de façon clinquante de la même toile, avec l’effet de souligner davantage encore sa nullité – à moins qu’il ne s’agisse de l’une des nombreuses chromolithogravures qui en furent commercialisées [succès qui achève de rendre ce document intéressant] -, permet de lire School Book sur le plat du livre – je maintiens néanmoins mon affaire constitutionnelle, tant elle va de soi aussi.]

Nombre d’autres tableaux du XIXe siècle, quoique moins explicites, ont été interprétés comme tendant à exprimer le thème destinal de la victoire de la civilisation sur la sauvagerie par le déplacement continu de la « Frontière ». Il en va ainsi d’une toile assez fameuse, peinte en 1836 par Thomas Cole, peintre sans génie mais préférable certes à Gast – artiste que nous avons d’ailleurs déjà rencontré dans le billet « Quelques sentences en passant [Casura exstant, etc.] », à propos de sa grande composition « The Destruction of Empire ». Ici, c’est à « The Oxbow » que je songe, le méandre traduit-on à juste titre bien que la représentation soit celle d’un méandre très particulier – ce que l’on appelle en général un cingle [tel le cingle de Trémolat sur la Dordogne – l’anglais comporte aussi meander, plus usuel il me semble] ; le titre complet de l’œuvre est d’ailleurs tout autre : « View from Mount Holyoke, Northampton, Massachussets, after a Thunderstorm ». La dualité des principes affrontés  saute bien sûr aux yeux lorsque l’on est averti, mais pas avant : d’un côté, un paysage inhospitalier, ou supposé tel, des arbres déchiquetés, les éléments, sinon déchaînés, du moins menaçants ; de l’autre, ce qu’il est convenu de désigner comme une « riante vallée », bien mise en valeur par l’homme [car la civilisation, semble-t-il, chemine au bras de l’extension continue des objets de l’exploitation]. La signification de l’ensemble résulterait de la clef que porte – du côté « civilisé » – la colline située à l’arrière-plan du cingle : taillées par les coupes d’arbres, il faudrait lire les lettres hébraïques formant le mot shaddai, à savoir, dit-on, le Tout-puissant , l’un des noms divins. Admettons – j’ai vu la graphie hébraïque et n’ai pas été vraiment persuadé par ce déchiffrement, mais comme je suis ignorant, je n’objecte bien sûr pas. La portée, quoi qu’il en soit d’une telle mention ne serait pas douteuse : c’est dans l’obéissance au Tout-Puissant que les « civilisés » exploitent la Terre – celui-ci leur a donné l’instruction de la dominer dans la Genèse, bien sûr par la chasse, la pèche ou la cueillette, mais aussi par l’agriculture, on ne saurait en douter au regard du choix de certains termes. Ici, les colons, en repoussant sans cesse les limites de leur exploitation, ne feraient ainsi qu’accomplir le destin de l’humanité, tel que le Seigneur le lui a assigné – l’affirmation de leur toute-puissance ne ferait que manifester et prolonger la sienne, amplifiée ainsi dans son efficace par ceux qu’il a créés à son image. – Notez encore que le peintre semble s’être campé au premier plan, plutôt sur le côté droit [non à côté du parasol, bien en évidence, mais en léger contrebas de celui-ci] ; son chevalet est tourné de telle façon que  l’on comprend que le sujet de l’œuvre réside dans la terre mise en valeur, et nullement dans le territoire sauvage ; l’on est bien loin du goût romantique de la nature, tel qu’il domine en Europe depuis un certain temps alors ; peut-être faut-il interpréter cette scène, une nouvelle fois, comme l’expression de la divinisation de l’homme créé à l’image de Dieu : comme Dieu dans la Genèse, l’homme-dieu contemple ce qu’il a fait en obéissant aux injonctions de son créateur et il voit que tout cela est bon. Je risque une ultime possibilité : oxbow peut être traduit aussi par joug – je vois un cingle, je pense oxbow, et j’entends joug [peut-être le choix du public initié de préférer oxbow à meander serait-il trouvé là – l’on musarde parmi les méandres, l’on soumet par le joug]. Ainsi le commandement divin de domination de la nature – et donc de la conquête, du refoulement de l’Indien, cet Américain « naturel », qui considère la Terre comme une Mère que l’on révère, et non comme une femme livrée au viol, se trouverait-il redoublé dans le dessin en miroir du joug. Je suis assez persuadé par mon interprétation, pas si audacieuse que cela. Ceux qu’elle effraierait se contenteront, j’imagine, de voir dans la forme parfaite le signe de la réconciliation de la nature et du  travail humain sous l’horizon d’un ordre d’harmonie contrastant avec le fouillis végétal présenté à gauche. Ce sera toutefois, il me semble, sous-estimer le tropisme violent de l’américanisme, préoccupé ici de s’affirmer symboliquement [[*]].

Thomas Cole, The Oxbow.png

[[*]] Note introduite le six janvier 2017 en réponse à une question :

Un correspondant me dit son embarras devant la traduction d’Oxbow par joug, et non seulement méandre, cingle, ou bras mort d’un cours d’eau. De fait, l’explication de mon billet fut trop hâtive, et je vais la préciser un peu. Nous sommes dans un monde fort peu rural, et il est vrai que nombre de dictionnaires, sur papier [j’ai un Robert & Collins « senior » sous les yeux] ou bien en ligne, sont ici peu complets. Une image tout d’abord, car il est toujours plus facile de montrer, lorsque cela est possible, que de dire. [Non, ce n’est pas la monture des lunettes d’un chanteur country du Sud profond.]

Oxbow.png

Voici un joug. Oxbow désigne non le joug lui-même, mais la partie arrondie qui vient enserrer le cou de l’un et l’autre bœuf. Le mot se comprend tout seul – ox, le bœuf [plur. oxen] – c’est-à-dire cet animal destiné tout particulièrement au trait, et castré à cette fin, afin d’être plus paisible que ne l’est, certes, un taureau ; bow, l’arc ou le nœud par exemple ; si cette pièce était en bois, ce qui devait arriver et même, j’imagine, être assez répandu, on la pliait comme un arc, et elle emportait bien l’effet d’un nœud, d’un lien.

Vous voici troublés, peut-être, pour certains, que l’on ait pu évoquer le tout par la partie. Il n’y a pourtant rien là que d’usuel : un tel trope [une telle figure] est dit métonymie – et plus précisément, il s’agit de cette sorte de métonymie particulière que l’on appelle synecdoque – ainsi, évoquant l’oxbow, sorte de licol ou licou simplifié si l’on veut, de collier de trait, fait-on venir l’idée du yoke, du joug, sans lequel l’oxbow ne serait qu’un bout de bois plié dont on se demanderait à quoi il peut bien servir.

Vous comprenez j’imagine que notre société urbanotouristique pourrait être tentée de supposer – si elle s’avisait d’un sens évident pour un citoyen des États-Unis au XIXe siècle – que la pièce de bois du monde agraire n’eût été dite oxbow qu’au titre d’un sens second, et comme dérivé – le paysage avant l’outil, vue plausiblement fausse, l’homme connaît le monde par l’outil, vue idéaliste, au fond, minimale, d’un idéalisme plus ou moins humboldtien, l’outil, l’artefact langagier ainsi, en tout premier lieu, avant la vue, comme possibilité même du repérage de jeux de formes en tous genres, comme condition, partant, de la vue, parce qu’il autorise la vue, fait voir le hêtre ou le chêne, ou le coudrier, ou le robinier, et non l’arbre, invisible lui-même pour l’homme-bête primitif du Second discours qui arpente les sous-bois et pose sa bonne tête hirsute sur un tapis naturel dont il ignore le nom, la possibilité que lui soit alloué un nom, et ignore par suite la forme même, et la couleur, et toutes les qualités les plus diverses – un tel propos n’est qu’apparemment paradoxal, je n’insiste pas, je l’ai dit et redit et ça ne fait certes pas, cette méditation sur la construction langagière, non seulement du monde, mais de la possibilité même d’un monde, une souhaitable question « à choix multiple » – en dépit de notre Jean-Jacques herborisant, incapable au fond de voir le brin dont il ne connaît pas préalablement l’appellation latine [ou alors surpris par celui dont il ignore le nom savant – ce qui est la même chose – sans le mot, point de reconnaissance apaisante, pas de réminiscence, la chose possible sombrant souvent dans l’invisibilité, au mieux perdant tout sens – l’on mesurera ainsi les effets terribles sur la richesse de leur présence au monde de l’affaissement de la formation première, en particulier langagière, des enfants – l’on croit multiplier les illettrés mais l’on multiplie aussi les aveugles, l’on croit qu’ils vivront davantage d’être moins encombrés de mots, mais ils vivront moins, et moins densément, leur vie se rétrécira à la taille de leur langue inhabile – il est, non pas gentil, mais au fond génocidaire – et non ethnocidaire, car il ne s’agit pas de l’affaire d’une culture spécifique, mais de l’accès langagier, certes toujours particulier mais un dans sa fin, à l’humanité la plus dense en général, réfléchissez-y, reprenez les définitions « légales » en croisant les définitions classiques du génocide, leur insistance appuyée sur la dimension physique, qui renvoie bien sûr à une anthropologie matérialiste fort affirmée, avec la Déclaration des droits des peuples autochtones de 2007, et méditez, malgré les intéressants apports de cette dernière, la forme de lacune qui a été ménagée, de la façon la plus délibérée, et qu’il faut s’employer à surmonter -, d’entraver l’accès des jeunes humains à la simple possibilité d’une humanité plus humaine, comme disaient les amis des litteræ humaniores, plus profonde, plus consciente, d’autant que ce ravage ne saurait les ramener à l’heureux vide sans bonheur des origines – sans même, veux-je dire, ni la possibilité troublante, ni la douleur du bonheur – que nous décrit le Second discours].

Mais l’étymologie du mot indique sans aucun doute possible le contraire : c’est la configuration de certaines étendues d’eau qui évoque la partie d’un joug, et non l’inverse. Le paysan, habitant auprès du fleuve, a vu une sorte de licol ou de collier dans le cingle, avant que l’hébété bobo airborne, l’ahuri planétaire en quête d’expériences visuelles frelatées, éculées, formatées, impossibles d’ailleurs faute que les conditions culturelles a priori de l’expérience soient réunies, ne pût voir un cingle dans le licol oublié et désormais sans fonction.

Enfin, j’espère que vous trouvez ma proposition d’interprétation du choix par le public du terme oxbow, plutôt que du terme meander, hautement persuasive. Il fallait bien un motif pour que ce choix s’imposât – et ce motif, bien entendu, doit être cherché dans l’intention prêtée par ledit public au peintre : glorifier l’assujettissement de la nature par la nouvelle société des pionniers conquérants emportés vers l’Ouest par leur « destinée manifeste ». ]]

Parmi d’autres tableaux plus ou moins éclairants de la même perspective, je voudrais en retenir un dernier, fort connu du fait du lieu où il a été installé : il s’agit d’une fresque d’Emanuel Leutze, « Westward the Course of Empire takes its way », de 1861-1862. Nous avons relevé que Gast était d’origine prussienne : Leutze, lui, était né au Wurtemberg. Il n’y a rien là pour étonner : nous inclinons à penser que la souche « WASP » des États-Unis fut très majoritairement anglaise  ; or, tel ne fut pas exactement le cas, du moins dans un second temps, dès lors que les flux migratoires tendirent à devenir considérables, à partir du milieu du XIXe siècle ; alors, les Allemands, déjà en nombre significatif car toutes sortes de dissidents religieux avaient fait le choix de la traversée au XVIIIe, virent leur nombre augmenter de façon remarquable – ils furent, dans la durée, le groupe le plus important avec les Irlandais [les Italiens ne venant qu’un peu plus tard sans vocation, culturelle et religieuse, à une intégration aussi accomplie pendant longtemps – ils n’étaient pas WASP], nourrissant un flux [très supérieur à celui des Anglais] dont le ressort n’était désormais plus religieux. [Le nouveau président Trump descend lui-même immédiatement d’immigrés allemands par son père – sans d’ailleurs que cela paraisse le porter à l’indulgence pour l’invraisemblable politique commerciale allemande qui, à la faveur d’un euro trop fort par rapport au franc, mais faible par rapport au mark, autorise des excédents commerciaux insupportables aux autres nations – je ne parle pas même de l’odieux Schäublisme, dont les effets sont si pénibles pour nos peuples de l’Europe latine et grecque.] Il me semble d’ailleurs – question certes intéressante du point de vue des relations internationales – que cet aspect  pourrait éclairer telles profondes affinités, voire certains traits de l’histoire contemporaine au moins depuis l’entre-deux-guerres [les cas de Lindbergh et surtout de Henry Ford sont les plus connus et parmi les plus pénibles, mais finalement plus révélateurs des tentations suprématistes des mondes « nordiques » – le cas d’Édouard VIII est bien sûr impressionnant, mais point isolé -, si profondément différents ici des mondes latins, que véritablement importants en eux-mêmes – mais il y aurait beaucoup à dire par contre sur la mansuétude, rétrospectivement si surprenante – j’y ai déjà fait partiellement allusion -, qui fit suite aux guerres mondiales et sur la connivence si aisée des temps récents].

Leutze, quoi qu’il en soit, avait un certain métier, mais fut un fort ennuyeux peintre d’histoire – ici, d’ailleurs, lourdement allégorisant. Les créations artistiques sont très dépendantes de la qualité du public, du raffinement des amateurs. Cette peinture est très médiocre – son propos édifiant n’eût pas interdit de faire un peu mieux. Ici, du moins, l’œuvre, immense [près de soixante mètres carrés] était-elle parfaitement adaptée au lieu auquel elle était destinée : l’escalier du Capitole, à Washington.

Westward = Vers l’Ouest. Le tableau – peint en 1861 et 1862, alors que s’ouvre la Civil War – évoque le thème, central dans les États-Unis du milieu du XIXe siècle, de « la Frontière » – d’un certain point de vue, le mythe de la Frontière était ici à même de compenser l’effet de l’effondrement d’une première constitution mythique, collective, de soi des anciennes colonies, en donnant tout son efficace symbolique au tournant jacksonien [avec Andrew Jackson, de 1828 à 1836, et Martin Van Buren de 1837 à 1841] de la « démocratie » américaine – tournant, certes, d’inspiration « démocratique », jusque dans ses aspects autoritaires, dans un cadre institutionnel qui avait été délibérément construit à Philadelphie pour n’être pas une démocratie, si les mots peuvent être utilisés avec sérieux, mais pour être un régime puissamment représentatif, avec le tempérament certes de mandats brefs, mais selon des voies accroissant certains tropismes représentatifs du fait de divers montages opérant construction du « fédéralisme », même s’il n’avait pas été prévu qu’il pût se muer en la – désormais plus fragile semble-t-il – ploutocratie d’airain qu’il a tendu à devenir. [A cette « Frontière », l’historien Frederick Jackson Turner consacrera en 1893 un livre majeur, The Frontier in American History, dont le propos, controversé par la suite pour divers de ses aspects, était de souligner le caractère en quelque sorte constitutif de l’esprit  américain, comme non-européen, et même de la « démocratie » américaine, de ce mythe immense, propre à galvaniser les ardeurs individuelles et à tenir le rôle d’un modèle pour une ambition collective – que l’on songe, beaucoup plus tard, au thème de « The New Frontier » de John Kennedy.] 

Peut-être vous souvenez-vous, dans un billet précédent, et évoqué encore il y a un instant, du cycle pictural consacré par Thomas Cole, un quart de siècle plus tôt, au programme « The Course of Empire ». Il est probable – jusque dans le titre de l’œuvre – que Leutze réponde à son prédécesseur, ou bien cherche du moins à préciser son propos : l’Empire – et il est notable que ce terme soit choisi – a alors pour destin le plus assuré le déplacement, toujours plus à l’ouest, de la Frontière.

Emanuel Leutze.png

Quelques mots un peu plus serrés sur ce tableau. [Il serait intéressant, je le précise en passant, de comparer l’œuvre définitive avec l’étude préparatoire conservée par le Smithonian American Art Museum, que vous trouverez en ligne si cela vous amuse – les différences sont d’une certaine importance, quelques-unes paraissent significatives, et l’on imaginera que plusieurs aient pu être suggérées par les commanditaires du Congrès – ; il se trouve que je n’ai malheureusement guère le temps ici.]

La scène est envahie, dans un décor plutôt chaotique propre à symboliser l’intrinsèquement illégitime sauvagerie qu’ils s’apprêtent à arraisonner [je donne ce sens à ce verbe : réduire violemment à ses raisons, à ses calculs, à ses intérêts], par des pionniers cheminant vers une terre qu’ils semblent juger à eux promise  – encore qu’elle ne soit pas vide d’habitants – c’est peut-être d’ailleurs l’un de ceux-ci, à gauche, qui leur sert de guide, semble-t-il. Derrière ce dernier, deux bûcherons abattent déjà avec allégresse un gros arbre – c’est le début, très modeste, presque inoffensif, sauf pour l’écosystème des infortunés Indiens, de l’exploitation méthodique de la nature – plus tard, l’on scalpera les montagnes que l’on ne préférera pas couvrir de neige artificielle pour la factice commodité d’irrespectueux skieurs, l’on fracturera la terre, on l’épuisera – tous peaks dépassés depuis longtemps – jusqu’à ces nappes et filons ultimes que l’humanité ne pourra évidemment pas extraire, faute d’un bilan énergétique d’exploitation positif.

[Digressons un instant – car c’est bien le modèle que dessine l’image qui doit être placé dans la durée. Ce que l’on évoque par EROEI, Energy Returned on Energy Invested, ou TRE, Taux de Retour Énergétique, c’est-à-dire production d’énergie nette au travers du rapport énergie utilisable/énergie dépensée – sachant qu’il est de plus en plus admis que l’on tend à surestimer le TRE (de toute façon le plus souvent décroissant lorsqu’il s’agit d’énergies fossiles et, lorsqu’il s’agit d’énergies « renouvelables », incroyablement inférieur à ce que l’on a laissé entendre aux fins manifestes d’enrichir certains et d’imposer à tous une idéologie favorisant le contrôle de la population) par sous-estimation des dépenses d’énergie en amont de la production, faute d’une bonne internalisation de tous les aspects dans la colonne des coûts énergétiques de la production d’énergie. Les phénoménaux « progrès » des deux cents dernières années – accompagnés d’un affolant triplement de la population mondiale ces deux derniers tiers de siècle, et d’une monstrueuse urbanisation, autorisée seulement par la mécanisation et la chimisation totales, et dévastatrices, de l’agriculture, dans une certaine mesure irrémédiables – ont été  indexés sur l’accès à une  quantité croissante d’énergie globalement assez « bon marché », car jusqu’à aujourd’hui abondante et d’un accès et d’un traitement globalement aisés ; mais désormais les penseurs du Seneca Cliff ne sont pas sans forts arguments (je songe – ces dernières années – aux textes souvent brillants et documentés, et de toute façon extrêmement stimulants, d’Ugo Bardi ou de Gail Tverberg, assez présents en ligne) – une simple décroissance assez rapide de la production globale d’énergie, quelques pour-cent par an peut-être seulement, mais répétitivement, comme irrésistiblement, évidemment possible, en dépit de prévisions américaines mirifiques à l’heure du vœu de relance trumpiste des hydrocarbures de schiste, qui auront pour effet une nouvelle fois de faire chuter les cours selon une inévitable vue courtermiste, de plomber la prospection, de ravager la terre, de polluer, de causer des tremblements de terre, et lors de leur déclin de nous laisser plus vulnérables encore -, dans les huit à douze ans qui viennent, ne laisserait pas un seul de nos gestes identique, et nous contraindrait à retrouver mille gestes oubliés, et dans le même temps à oublier, fort heureusement, les pires aspects de nos modes de vie, à commencer par la scandaleuse sottise aéroportée de masse qui joue le rôle d’une drogue forte de notre temps, si prompt à abuser de toutes sortes de stupéfiants dont les plus répertoriés ne sont peut-être pas les plus menaçants, les aéroports sont d’immenses salles de shoot hantées par des zombies – si bien entendu le glissement, au moins possible, sans doute probable, vers le chaos, en cas de rupture énergétique, d’une population si nombreuse, si urbanisée et si remarquablement dépendante, très au-delà de ce dont elle est consciente, de certaines « commodités » qui peuvent avoir modelé, Rousseau le pensait déjà, jusqu’à son corps, et bien entendu son esprit, nous en laissait le temps – je ne joue pas à me faire peur, la peur est d’ailleurs un sentiment qui ne m’est pas familier, je pense librement, avec ma tête, qui a toujours passé, à cette heure du moins – je le dis sans vanité aucune, car tout cela n’est rien, je ne suis rien, nous ne sommes rien que des passants, tous remplacés en quelques décennies, jusqu’au jour où, de notre fait, il n’y aura point de relève, ainsi que cela arrive, chaque jour qui passe, à plusieurs espèces qui s’éteignent sous l’effet de notre prédation -, pour à la fois bien faite et fort meublée, et j’envisage, avec un intérêt considérable, les possibles affectés d’une certaine probabilité au lieu de faire l’autruche.]

L’on notera que le roux illuminé qui semble conduire la troupe porte la barbe longue, et non taillée [ou plutôt, taillée grossièrement], comme une bonne partie des autres colons à sa suite ; il ne s’agit assurément pas de débiles hipsters métrosexuels lancés dans un week-end survivaliste, ni d’absurdes salafistes assurés que l’habit fait le moine, ce qui est assez cohérent dans le cadre d’un monde, extérieur, formaliste, de la Loi, qui est toujours monde des corps [il n’y aura jamais rien à ajouter à ce qu’a porté à ce propos le Tarsiote – quant à la tradition des juristes, elle sait bien que l’objet de la loi ne saurait être autre, ultimement, que les res exteriores en une acception fort large, incluant les jeux de tous les corps sous la lune] – pour autant, l’on peut attribuer ce choix pileux à un motif pieux ici aussi – amusante assonance – ; comme vous le savez, Jésus est généralement représenté avec moustache et barbe, et lorsque Dieu le Père est traité par les arts, dans le monde chrétien, beaucoup plus rarement que le Fils, car la justification de l’incarnation ne saurait certes être invoquée alors, il est lui aussi manifesté comme barbu ; les personnages majeurs de la Bible, et en particulier les patriarches de la Genèse, Abraham bien sûr, mais aussi, à l’âge adulte, Isaac et Jacob, sont figurés dans la tradition des arts plastiques avec l’attribut qui nous occupe.

Pourtant – ce sujet intéressant [je viens de commander un livre de Jean-Marie Le Gall pour y voir plus clair], et fort conflictuel, parce qu’il est, justement, en partie du moins construit comme un sujet religieux, et même politique, ne peut nous retenir trop – le christianisme occidental a fini par condamner la barbe chez les gens d’Église vers la fin du premier millénaire, tandis que le christianisme oriental [celui en particulier que l’on définirait comme orthodoxe] semblait considérer celle-ci comme indissociable de la vie consacrée ; certes, il put, dans l’église catholique, y avoir nombre d’exceptions jusque sur le Trône de Pierre [ainsi, pour ne pas remonter à des temps pour lesquels la probabilité de l’information risquerait d’être mauvaise, quelques pontifes éphémères au XIIIe siècle, un pape au milieu du XVe siècle, une longue série aux XVIe et au XVIIe siècles, en un temps en lequel la mode de la barbe était générale – plus aucun évêque de Rome en tout cas depuis 1700] ; mais l’on peut admettre que le retour aux sources prôné, contre toutes les « nouvelletés romaines », dans les mondes issus des réformes, et en particulier dans toutes sortes de sectes dissidentes des principaux courants, ne pouvait guère ne pas incliner les hommes au port de la barbe – c’est le cas ainsi chez les Amish, parmi lesquels les hommes cessent de se raser au mariage [et les femmes de se couper les cheveux].

L’on pourrait bien sûr trouver divers motifs subsumables sous une fin religieuse à un tel comportement, du simple agrément à un ordre d’ensemble voulu par Dieu à l’humilité qui recommande de ne pas s’enorgueillir de son visage en passant par le simple rejet de toutes sortes de futilités de la vie. Mais l’on ne saurait oublier que pour des fondamentalistes religieux – c’est-à-dire des croyants hantés par la la lettre – la chair – plus que par l’esprit, et par la loi davantage que par l’amour – il y a des motifs proprement scripturaires j’imagine de procéder de la sorte. Je lis parmi les prescriptions morales du Lévitique, XIX, 27 : « […] tu ne couperas pas le bord de ta barbe » [et XXI, 5 – je cite d’après la Bible de Jérusalem]. Et l’on conclura que c’est une atteinte bien terrible à la dignité d’un homme que de lui couper tout ou partie de sa barbe quand on lira ce passage du Deuxième livre de Samuel, X, 4 sq., lorsque, l’héritier et nouveau roi du royaume des Ammonites s’étant emparé des serviteurs du roi David, venus le complimenter de la part de ce dernier, et leur ayant fait « raser la moitié de la barbe, et couper les vêtements à mi-hauteur jusqu’aux fesses » [l’analogie est bien sûr très intéressante – l’on mesure qu’il s’agit d’égales atteintes à la pudeur humaine, et singulièrement ici virile], David fait dire aux victimes d’attendre pour voyager, et s’exposer au regard d’autrui, « jusqu’à ce que [leur] barbe ait repoussé ». [Je ne cite pas davantage l’ « Ancien Testament » – la première Concordance venue signalera à ceux que cela peut intéresser divers textes révélateurs, en particulier chez Isaïe ou Jérémie, parfois difficiles, ainsi chez Ézéchiel, etc. – les évangiles, de façon à mon sens très révélatrice, ne s’intéressent pas à ces affaires de poils et n’évoquent, en passant, que le poil de chameau d’un vêtement. –  Je précise, au regard de l’un des propos du dernier billet, et du caractère extrêmement sensible de cette question de part et d’autre, que la question du voile me paraît assez différente, en son lien de très longue durée, dans des cultures diverses, avec la pudeur féminine : le fait que des fondamentalistes prônent le voile – l’on notera d’ailleurs que presque toutes les femmes du tableau portent un fichu ou une coiffe d’une sorte ou d’une autre, même si ce n’est pas le cas de l’une d’elle, qu’accompagne pourtant, on le relèvera plus loin, une Bible -, ne suffit pas à caractériser le voile comme un signe obligé de fondamentalisme, tant que, servant la modestie, il demeure lui-même modeste, car la cause de la modestie dans une société où les femmes ne sont pas voilées et ne souhaitent pas l’être pour la plupart, ne saurait être servie avec ostentation.]

Continuons à « ekphraser » ce tableau du plus vif intérêt, non artistique certes, mais strictement idéologique. Grimpons le rocher qui se trouve au deuxième plan. Nous y trouvons une sorte de sainte famille annonciatrice d’un projet que notre temps, fécond en néologismes, dirait « remplaciste » – ici des « peaux rouges » par les « visages pâles » ; habillé en trappeur, le père probable, de la main, semble dire à sa famille déjà nombreuse « Tout cela nous appartient » ; la maman a les mains jointes et semble plongée dans une action de grâce – Dieu n’est-il pas bon de donner toutes ces terres abandonnées à l’idolâtrie à ses fidèles aux yeux clairs et à la foi pure ? – ; à côté d’elle, son fils cadet, bien nourri, fait le mariole avec un fusil – ces gens sont très armés -, de cet air pénible des enfants qui « font, disait-on autrefois, leur intéressant » ; plus proche, une petite fille souriante ; tournant le dos, sur lequel il porte un instrument à cordes, est-ce un autre fils, plus âgé, qui tend la main à une jeune fille au sourire prometteur, et le propos est-il de nous dire que ces colons vont « croître et multiplier » ? Juste en-dessous de cette dernière, il semble bien que l’homme qui tente de conduire un mulet plutôt rétif soit noir – il s’agit bien sûr d’une notation d’un grand intérêt : la marche vers l’ouest permettra de surmonter, paraît suggérer l’artiste, les antagonismes passés ; il est suivi d’une femme portant un enfant – peut-être la sienne. Au tout premier plan, chargé de deux fusils, un homme – sorti tout droit d’une toile hollandaise du XVIIe siècle avec sa collerette blanche, un peu surprenante en de telles conditions – tient une jeune femme tendrement enlacée – elle aussi paraît avoir ceint son cou d’une curieuse fraise, signe plausible de l’appartenance à quelque secte fondamentaliste – elle semble plutôt rêveuse, comme lui paraît aimer rire – ils sont plus plaisants, mais évoquent aussi le dynamisme démographique de l’avenir, d’autant que, derrière eux, une autre famille vient, une fille aînée d’abord, ou une parente peut-être du nouveau couple, juchée sur l’une des vaches d’un attelage sur lequel veille l’homme, assez bcbg d’autrefois avec sa splendide lavallière noire, digne de celle de Cédric Villani ; derrière, sur le chariot, l’épouse et mère ; si vous prenez une bonne version de cette immense toile murale en ligne, vous découvrirez, à la faveur d’un certain agrandissement, que la petite tache noire qui se trouve derrière la main gauche de cette dernière est celle d’une grosse bible reliée en cuir.

Deux drapeaux de l’Union manifestent l’ancrage patriotique de la marche ; l’un est accroché au cinquième chariot. L’autre semble sur le point d’être brandi par les deux hommes qui se trouvent sur le rocher installé au troisième plan, manifestement au comble de l’exaltation joyeuse. 

Sur la gauche, dans les lointains, les fumées de trois feux : sont-ce les restes de la tentative par de malheureux Indiens de communiquer au moyen de signaux de fumée la redoutable nouvelle de l’arrivée des prédateurs blancs sur leurs terres ancestrales ? Peut-être.

Sur la droite, au loin, l’on croit voir un oxbow, un cingle et un joug [qui fait écho aux jougs des attelages – et à leurs bien visibles oxbows au sens strict, vous le noterez, ceignant les puissantes encolures des émouvantes bêtes]. Il est assez probable que l’on ait ici la manifestation d’une sorte de procédé que l’on pourrait dire d’interpicturalité, à la façon dont on évoque l’intertextualité – c’est-à-dire, comme cela n’est pas rare dans la littérature, ou bien dans la musique, une manière de citation, à la fois transparente et inavouée, du tableau, d’un quart de siècle plus ancien, de Cole.  La signification de la chose ne serait pas, il me semble, trop mystérieuse : ce que Cole marquait comme la fin territoriale de la « civilisation » se trouve désormais franchi en vue d’un nouveau bond en avant. Dans le même temps, une autre tension anime la toile immense, à la fois chronologique et symbolique : à droite, la peine de l’éprouvant voyage [peut-être même les voyageurs ont-ils été attaqués ; l’on voit en effet dans la vallée de minuscules chariots disposés en cercle, pour la défensive] ; à gauche, la joie non dissimulée d’être désormais près du but.

L’on ne saurait négliger non plus, bien entendu spontanément intriquée avec les orientations qui précèdent, une tendance à combiner, s’il est permis de reprendre un terme déjà rencontré, plusieurs suprématismes [[*]], si l’on peut dire – suprématisme racial, mais aussi suprématisme religieux des peuples issus du Protestantisme et de la Réforme. De telles vues formaient le cœur du propos du pasteur Josiah Strong, l’influent secrétaire général de la puissante Alliance évangélique américaine à la fin du siècle. Son livre lui aussi est tout plein du thème de la destinée manifeste (Our Country. Its possible future and its present crisis, en 1885). Pour Strong, le peuple américain formait en quelque sorte l’avant-garde naturelle d’un monde anglo-saxon, anglo-germanique si l’on veut, tout entier acquis au Protestantisme ou à la Réforme et manifestant ainsi sa supériorité, en particulier sur le monde latin catholique.

[[*]] NB : dire suprématisme et non suprémacisme : ceux qui dénoncent les pénibles sottises suprémacistes agréent – maladroitement s’ils jugent, raisonnablement, de telles constructions toujours indigentes – à la suprématie d’une langue et d’un monde de la culture – le substantif français est en effet suprématie et non supremacy. Tout au plus pourrait-on objecter que le terme suprématie aurait été emprunté à l’anglais constitutionnel supremacie, il y a environ… quatre cents ans, mais cette objection est bien entendu sans portée. – Les plus curieux de l’histoire, disons, des représentations constitutionnelles comparées, seront intéressés de relever dans Furetière, à la fin du XVIIe siècle : « Suprématie. Terme dont on [se] sert en parlant des affaires d’Angleterre, de la supériorité Ecclésiastique dont le Roy s’est emparé. On condamne les Anglois qui parlent contre la suprematie du Roy d’Angleterre. » Un homme de lettres du Grand Siècle n’était point ignorant ainsi – énorme affaire il est vrai, et en un temps où l’on pouvait se demander d’ailleurs si le gallicanisme ne connaîtrait pas quelque jour une semblable évolution – des Acts of Supremacy de 1534 et 1559fondateur pour l’un, et « refondateur » pour l’autre, du césaropapisme anglican – fort tempéré toutefois par un épiscopalisme originaire.]]

Il y avait enfin – et je vais par la suite m’attarder un tout petit peu plus sur cet aspect car il nous concerne, techniquement si vous voulez, plus étroitement – l’essor d’une pensée stratégique totale qui, adossée comme il est usuel à une idée-force, à une conception géopolitique fondamentale, a joué un rôle important dans la représentation de leur destin, de leur place dans le monde, par divers pays qui ont pesé sur l’histoire de ce monde, les Pays-Bas, l’Angleterre puis les États-Unis. L’on retrouve là, une nouvelle fois, la force des idées, la puissance des mythes, l’aimantation des grandes vues synthétiques sur les choix pour l’action, et en particulier l’action extérieure. Cette idée, nous allons voir que, aux États-Unis, à la fin du XIXe siècle, c’est l’amiral Mahan qui est parvenu à l’imposer. Certes, cette idée thalassocratique, inspirée par les ressorts de la puissance anglaise depuis le XVIIIe siècle, ne concernait les Amériques latines qu’à titre au fond de corollaire, mais de corollaire toutefois indispensable : pour dominer le monde, les États-Unis devaient, comme l’Angleterre, devenir une île ; une telle insularisation passait bien évidemment par la domination la plus radicale du continent tout entier. En lisant ces mots, l’on comprendra bien sûr à quel point, sur sa malheureuse petite île, splendide porte-avions virtuel niché au large de la grande île, à cent milles nautiques de la Floride, Fidel Castro put apparaître comme insupportable, et au fond menaçant, aux maîtres que le destin le moins douteux assignait, selon eux bien sûr, à la planète.

III. – La Mexican War

En dépit du climat que je viens d’évoquer, la Guerre américano-mexicaine – la Mexican War, comme disent les Nord-Américains –, de 1846 à 1848, malgré ses conséquences absolument considérables, ne manifestait pas vraiment – autant qu’on en puisse juger -, un désir illimité d’expansion sur l’ensemble du continent : plutôt le souhait d’une sorte de rationalisation brutale de l’espace continental, n’appelant en tout cas pas de suites. Quelques mots seulement.

Le Mexique, comme presque toutes les anciennes colonies espagnoles, était indépendant depuis 1821. Parmi ses possessions, figurait une bonne partie du territoire actuel des États-Unis, du Texas jusqu’à la Californie – à savoir, en considérant les States étatsuniens ultérieurs : Texas, Nouveau-Mexique, plus grande partie du Colorado, une petite partie du Wyoming, Arizona, Utah, Nevada, Californie. Le Congrès des États-Unis, tout à l’expansion méthodique de l’Union, avait prononcé l’annexion du Texas en 1845. Celui-ci avait lui-même proclamé son indépendance vis-à-vis du Mexique en 1836. [Un certain nombre de Texans demeurent d’ailleurs nostalgiques de leur éphémère république souveraine : le Texas est aujourd’hui l’un des États en lesquels le vœu sécessionniste n’est nullement inexistant – les tensions remarquables que traverse désormais l’Union, nullement du seul fait de l’élection de M. Trump, qui jouit de toute façon des faveurs d’une nette majorité de Texans – pourraient bien, quelque jour donner une certaine actualité, certes fort conflictuellement, à une orientation que l’on serait mal avisé de réputer simplement folklorique.]

A partir de 1846, les hostilités entre les États-Unis et le Mexique éclatèrent. [Voir plus haut quelques éléments dans le développement sur le doctrine Monroe.] L’intention des États-Unis, et en tout cas de nombre de responsables, dont le président Polk, étant de donner une sorte de consistance optimale au territoire, le cas échéant par l’achat, et à défaut par la guerre. Je ne veux pas entrer ici dans des détails qui ne sont nullement indispensables. Ceci simplement : cette guerre fut une très rude guerre qui vit pour finir la défaite complète du Mexique ; si bien que par le traité de Guadalupe Hidalgo de février 1848, le Mexique dut abandonner – certes moyennant la somme de quinze millions de dollars… (un milliard de dollars d’aujourd’hui dit-on, ce n’était pas très cher) – les immenses territoires que j’ai dits.

Mais cette affaire, au fond, concernait simplement, si l’on peut dire, la dilatation du pré carré de l’Union (tout comme y avaient contribué les achats de la très grande Louisiane à la France en 1803, et de la Floride à l’Espagne, en 1819, au moment de la débâche américaine du royaume d’Espagne).  Cette dilatation, certes, manifestait une orientation qu’il serait difficile de considérer comme bénigne : réputant en quelque sorte les Indiens pas véritablement existants, les jeunes États-Unis paraissaient considérer qu’une terre immense leur était comme réservée, à des fins, tendant vers une forme d’infini spatial, de colonisation de peuplement. Il n’est pas absolument impossible d’ailleurs qu’une orientation fondamentale du jeffersonisme, ordonnant le futur de la nation autour de la perspective d’une « landed citizenry », d’un peuple terrien, n’ait emporté une telle conséquence à mesure que croîtrait la population [tel fut le thème d’un livre de Drew R. McCoy, The Elusive Republic. Political Economy in Jeffersonian America, nouv. éd. de 1996 – je souhaite développer un peu le point de vue de cet auteur et reprendrai prochainement le livre, sur lequej je ne suis pas parvenu à remettre la main.] D’une certaine façon, l’on pourrait admettre d’ailleurs que ce sont les ambivalences, voire les tensions du jeffersonisme, qui ont pu former l’un des grands ressorts dans la durée de la dynamique de l’histoire américaine – tension ici entre l’apologie des States, d’une part, et des droits de ces États, de ces petites républiques assez nettement démocratiques d’esprit, et d’autre part, selon la formule déjà rencontrée, le dessein jeffersonien, au moins continental, d’un « Empire of Liberty ».

La Guerre du Mexique, par contre, n’indiquait pas encore que les États-Unis aspirassent à un rôle mondial à cette heure, ni même véritablement continental, plus, si l’on veut, que subcontinental. Au demeurant, on le sait, il leur demeurait un énorme problème à résoudre, que justement la nouvelle extension territoriale ne faisait qu’augmenter : celui de l’esclavage qui allait bientôt contribuer à entraîner ce que, je le répète, les Américains appellent Guerre Civile, et que nous désignons comme Guerre de Sécession – épisode considérable qui n’a pas lieu de nous occuper ici. [Je porte « contribuer », car les motifs des conflits sont rarement univoques et innocents – nous n’en doutons guère, j’espère… La Guerre mexicaine est commodément documentée ; voir en particulier les livres d’Otis Singletary et de David et Jeanne Heidler.]

7. Territoires acquis sur le Mexique en 1848 copie.png

IV. – Les étapes du génocide indien

À VENIR PROCHAINEMENT

V. – De la domination intérieure : la Civil War

À VENIR PROCHAINEMENT

VI. – L’âge de Mahan et la Grande flotte blanche

Tentons d’inscrire dans un minimum, hâtive, de perspective historique cette considérable affaire – celle de l’acheminement des États-Unis vers – gage d’une maîtrise ultime du monde – une domination qui se serait voulue absolue des milieux fluides, d’abord les mers, qui vont nous occuper, puis les airs, puis l’espace, puis au fond le cyberespace. [C’est bien évidemment cette domination – étroitement liée à celle des acteurs principaux de la globalisation capitaliste, les intérêts de classe et les intérêts « d’État » apparaissant au fond assez indémêlables – qui se trouve à cette heure partiellement menacée – ou contournée – et tel est le principal ressort des très redoutables tensions que nous traversons, orchestrées rationnellement par une partie des organes de la puissance aux États-Unis, et relayées par les élites européennes. C’est pour cela que l’élection de M. Trump – quelle que soit sa capacité d’infléchir profondément les choses, incertaine malgré son talent tactique, brillamment servi, quoique pensent les esprits courts, par un art consommé du tweet, fort adapté à ce temps – est apparue comme un séisme planétaire, et que M. Obama, poussé par ses commettants les plus obstinés, se montre si extraordinairement « mauvais joueur » dans les dernières semaines de son mandat après s’être engagé de façon inédite dans la campagne présidentielle.]

Vu du point de vue d’un Français à la veille de 1914, il n’est pas certain que les premiers efforts des États-Unis aient sauté aux yeux. Que percevait ce Français ?

La domination britannique certainement. Et il n’avait pas tort, les batailles navales de la Première Guerre allaient le montrer – ainsi, la grande bataille du Jutland, de Skagerrack, dont, malgré des pertes sensiblement supérieures, le Royaume-Uni sortit tout bien pesé vainqueur en bloquant l’ennemi allemand dans ses ports. A dire vrai, cette supériorité maintenue avait coûté cher aux britanniques, extrêmement inquiets devant l’effort de l’empire allemand – du fait de la très ferme volonté de l’empereur Guillaume II soucieux de peser à l’échelle non plus du seul continent européen, mais du monde – pour se constituer une flotte de guerre impressionnante. Mais l’on ne saurait douter que le Royaume-Uni avait conservé un certain avantage, et même un avantage certain. Les chiffres – mais il faudrait voir de près la valeur technique de chaque unité – semblaient placer l’Angleterre non loin du double de la puissance allemande, avec une trentaine de cuirassés de combat modernes ou très modernes, cent-vingt cuirassés plus anciens et deux cent vingt destroyers (ou contretorpilleurs), petits bâtiments capables de défendre – ou d’attaquer – de plus gros navires, et en particulier de détruire les menaçants petit torpilleurs qui s’étaient multipliés du fait de leur faible coût.

Si la guerre avait été différée, l’effet des lois navales allemandes de 1898 et de 1900 eût certainement permis à l’Allemagne de combler une partie du retard qu’elle conservait encore.

Quant à la France coloniale, rayonnant certes sur le globe, naviguant sur toutes les mers du monde, elle peinait pourtant assez étrangement à suivre. L’on sait qu’elle était parvenue à devenir une impressionnante puissance navale sous Louis XVI. Elle n’était pas très inférieure à la Grande-Bretagne sous le Second Empire. Mais elle s’était complètement laissé distancer sous la IIIe République du fait en particulier, malgré des débats intenses, d’un choix erroné (celui que l’on dit de la « Jeune Ecole ») : préférer au coûteux cuirassé de très nombreuses petites unités sans grande valeur militaire.

Est-ce à juste titre que notre Français moyennement attentif fût demeuré plutôt indifférent aux premiers efforts américains ? Non certainement, on va le comprendre. Mais il est intelligible que la nouvelle puissance maritime américaine ne lui ait pas semblé mériter autant de considération que l’écrasante marine anglaise et que la sans cesse croissante alors marine allemande.

Il ne serait pas exagéré en effet d’écrire que les États-Unis n’avaient pas de marine digne de ce nom en 1880 : les navires – issus de l’impressionnant effort de la Guerre Civile [Guerre de Sécession] – étaient anciens pour la plupart, dépassés techniquement dans leur grande majorité [le bois demeurait très dominant], ils étaient trop peu nombreux si advenaient de grandes ambitions.

De plus, les officiers de marine souffraient d’une formation insuffisante, ou plutôt insuffisamment spécifique – il n’y avait rien d’équivalent à notre Borda semble-t-il, du nom des bateaux-école successifs de notre école navale qui n’eut droit à un bâtiment à terre qu’à partir de l’entre-deux guerre (à supposer que la formation du Borda ait été satisfaisante, ce que je ne saurais dire).

C’est Stephen Bleecker Luce, notable officier de marine, qui fut à l’origine du Naval War College et qui le dirigea tout d’abord de 1884 à 1886, avec le propos que les marins formés fussent non seulement de bons marins mais aussi des marins de la marine de guerre, et en particulier des stratèges et des tacticiens. [Créé à Newport, dans le Rhode Island, ce collège s’y trouve toujours.]

Alfred Mahan fut l’un des premiers professeurs de cette institution et c’est lui qui devait succéder à Luce comme président. Où l’on comprend que de tels développements ne devaient pas seulement aux initiatives de quelques-uns : l’on abordait à un moment de l’esprit américain et, comme toujours, quelques vigies l’annonçaient et, en révélant le sens, recevaient le meilleur accueil.

Mais, quant à la construction navale, l’entrée dans la nouvelle ère dessinée par les thalassocrates se fit d’abord avec plus d’éclat peut-être que d’efficacité profonde : Mahan a sonné l’heure d’une ère nouvelle mais, malgré la prospérité toujours accrue alors, à un rythme très accéléré, l’on ne vit pas la flotte américaine se mettre rapidement à même d’égaler le grand ancêtre anglais.

Le décollage du pays était certes extraordinaire, et donc ses disponibilités financières en vue de développer ses capacités militaires et navales. La population, qui tournait autour de 30 millions au début de la Guerre de Sécession, allait dépasser 90 millions au commencement du XXe siècle, c’est-à-dire seulement cinquante ans plus tard. L’afflux d’une abondante main d’œuvre d’origine européenne favorisait un développement industriel accéléré dans un espace immense où les ressources étaient importantes. Bien entendu, les crises n’épargnaient pas le pays – celle de 1893 en particulier –, mais elles ne pouvaient empêcher que, autour de 1900, sans que l’Europe en fût généralement consciente, les États-Unis ne fussent en passe de devenir la première puissance économique mondiale (au fond, malgré certaines difficultés que l’on ne doit pas trop sous-estimer, tout comme la Chine ces années-ci – la Chine qui à son tour, bien entendu, s’intéresse à la marine).

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La Great White Fleet, sans doute autour de 1910

Une anecdote pourrait égarer ici. L’on a dit que le 17 décembre 1907, le Président Théodore Roosevelt [déjà évoqué, et que nous allons retrouver plus loin], inspectant la flotte à Hampton Roads – immense port naturel au sud de la Virginie et donc un peu au sud de Washington (et aujourd’hui à la fois port marchand de grande importance et port de guerre de premier ordre [base navale de Norfolk]), aurait tout particulièrement passé en revue, depuis son propre navire, les deux lignes de navires de bataille – seize en tout réunis en ce lieu ce jour-là – de la Great White Fleet, comme on appelait alors la Navy, du fait de la couleur blanche de ses bateaux, prête à appareiller pour un très fameux tour du monde propre à montrer la nouvelle puissance des États-Unis, levant son chapeau devant chacun, avant de prononcer cette phrase plutôt plate mais certes de circonstance et restée dans les mémoires : « Did you ever see such a fleet ? And such a day ! Isn’t it magnificent ? Oughtn’t we all to feel proud ? » – je traduis – : « Avez-vous déjà vu pareille flotte ? Et un tel jour ? N’est-ce pas magnifique ? Ne devrions-nous pas nous sentir tous fiers ? »

La cérémonie était le point culminant de plusieurs parades organisées depuis des années dans un certain climat de ferveur nationale entretenu par la presse générale et spécialisée (l’on songera à l’International Naval Rendez-vous and Review à New York en 1893 ; à deux revues organisées encore en 1892 à New York et à Oyster Bay en 1903, à deux revues à Jamestown en 1907 avant celle que présida Roosevelt à Norfolk, et encore à une revue à New York en 1909 après le retour de la Great White Fleet).

Ces seize beaux bateaux [il y en avait en réalité dix-huit selon mon compte, mais deux peut-être n’étaient pas là] avaient été construits depuis l’extrême fin du siècle précédent. Mais leur construction avait pris place dans la suite d’un programme de construction navale élaboré en 1883 et complété par le Naval Act de 1890 et d’autres mesures ultérieures – c’est-à-dire, notez-le, très peu avant, mais avant le livre – sur lequel je vais revenir – de Mahan s’il s’agit de la date de 1883 : la pratique et la théorie, si l’on veut, cheminent de pair, cela n’est pas fait pour étonner lorsque l’on a affaire à un moment de l’esprit et non simplement à l’effet de l’influence d’un auteur.

Quoi qu’il en soit, les dix-huit cuirassiers américains – répartis en quatre escadres disposant bien sûr chacune de son escorte – appartenaient à cinq classes, que l’on distingue en particulier sur les photos par leur nombre de cheminées, le plus souvent trois, mais parfois deux ou une. Par rapport aux monstres de l’avenir, ils demeuraient d’une taille assez modeste et, de toute façon, ces navires étaient déjà techniquement retardataires. Mais le symbole était très fort : au fil de ce long tour du monde, l’on ne put douter que les pratiques isolationnistes du passé étaient révolues, qu’affermis territorialement entre deux océans, les États-Unis étaient désireux de dominer aussi les mers.

Plus précisément, le voyage signalait – cela nous importe singulièrement dans ce billet – le maintien ou le renforcement de l’intérêt pour les Amériques latines et la fascination ancienne, largement partagée, pour le marché chinois.

De fait, l’on considère que l’US Navy, entre 1880 et 1907, était passée, parmi les flottes mondiales, du douzième au troisième rang, derrière le Royaume Uni et l’Empire allemand.

Quoi qu’il en soit, c’est donc avec Mahan que sont nées les doctrines que je dirais non seulement « navalistes », selon un mot anglais, mais véritablement thalassocratiques des États-Unis, traçant les voies – en vue de faire éclore en quelque sorte un « siècle américain » après un « siècle anglais », un « Grand siècle » français, un « siècle d’or » espagnol – d’une domination, cette fois, mondiale fondée indissociablement sur la puissance commerciale et la puissance militaire, sur la puissance militaire en quelque sorte placée au service de la puissance commerciale – afin de garantir absolument le commerce extérieur d’une immense puissance industrielle et commerciale –, en l’absence de visées expansionnistes strictement territoriales.

 

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Alfred Thayer Mahan

Mahan n’est plus connu sans doute que des spécialistes mais, dans un monde où la culture militaire était plus répandue qu’aujourd’hui, il a joui de son vivant d’une réputation non pas seulement américaine mais internationale, très au-delà des milieux strictement militaires ou très intéressés par les questions stratégiques. Il fut assurément le plus largement connu des théoriciens de la chose navale, beaucoup plus que ses contemporains britanniques, sir John Colomb ou sir Julian Corbett ou que, français et appartenant à la génération suivante, Raoul Castex.

L’amiral Alfred T[hayer] Mahan (l’auteur en 1890 de The Influence of Sea Power upon History (1660-1783) – exposant les origines de la suprématie britannique – mais cette œuvre historique, de loin la plus fameuse, ne couvre que partiellement les aspects fondamentaux de son apport) est ici l’auteur-clef [une reprise en a paru chez Cavalier Classics, un peu rustique de présentation, mais très bon marché – ceux que ces choses intéressent pourront lire le chapitre premier « Discussion of the elements of sea power », qui comporte une théorie générale des conditions de la puissance maritime qui n’est ni fascinante, ni bien sûr sans intérêt – sur Mahan on peut lire en particulier deux livres : l’un de Naville, et l’autre de Rosinski].

J’avais un ami très brillant, mort hélas avant l’âge et de façon très cruelle, par douloureuses étapes – et, deux fois hélas, nous étions éloignés depuis une vingtaine d’années, du fait d’une affaire, comme souvent, sans importance : je ne m’en souviens plus même mais je veux à cette heure imaginer que les torts étaient tout miens. Il s’appelait Hervé Coutau-Bégarie – il était un très bon auteur, extrêmement compétent – il avait « fait » l’ENA mais il y a, heureusement, des exceptions au conformisme d’ambitieux médiocres que reproduit trop largement cette école chargée en principe de former des serviteurs dévoués et modestes de l’Etat, et non des employés supérieurs du Capital –, compétent en particulier dans le domaine des affaires navales. Il avait d’ailleurs écrit notamment, en 1990, un bon texte sur le porte-avions (je songe souvent à lui ces temps-ci, alors que de nouvelles armes menacent l’absolue, l’écrasante suprématie des États-Unis en ce domaine – qui demeure toutefois pour eux un atout majeur si l’on veut bien admettre que l’envoi d’un porte-avions yankee par le fond constituerait un degré extraordinairement élevé dans une escalade militaire, en particulier justement du fait de l’avantage différentiel que représente cette arme pour la thalassocratie étatsunienne – mais l’on ne peut exclure bien sûr que l’âge du porte-avions, ouvert lors de la Seconde guerre mondiale, disqualifiant cinquante années de suprématie du cuirassé, ne trouve quelque jour son terme – casura…).

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Hervé Coutau-Bégarie

C’est par Coutau que j’avais découvert Mahan au milieu des années quatre-vingt, dans un livre intitulé La puissance maritime. Castex et la stratégie navale – Coutau-Bégarie connaissait très bien la pensée de l’amiral Castex, officier français, personnage original, comme l’était Coutau lui-même, auteur de la somme en cinq volumes des Théories stratégiques, dont je rappelle qu’il est à l’origine de la création de l’IHEDN, l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale, institution qui joue en France un certain rôle dans la suffisante union de l’institution militaire et de ce que l’on appelle volontiers, assez bêtement, la « société civile ».

C’est par Coutau, dis-je, que j’ai connu Mahan : de fait, dès le début de son livre, mon auteur et ami, dont l’une des plus grandes qualités était le courage, vertu peu fréquente, tranchait et posait que Castex était tout de même un penseur d’une autre volée que Mahan. Sans doute, mais il ajoutait ces mots très justes : « […] ce ne sont pas toujours les livres les plus solides qui exercent la plus profonde influence. » Au fond pour que l’influence soit maximisée, il faut qu’une œuvre rencontre un moment de l’Esprit. Ce fut le cas pour Mahan : Mahan fut un fils des États-Unis de son temps – le bénéficiaire aussi d’idées qui étaient dans l’air, que l’on trouve alors chez d’autres auteurs dans une certaine mesure – et il contribua de ce fait à ce que, spéculairement, ils pussent se déchiffrer dans ses textes. C’est pourquoi il est si important – et important au-delà des États-Unis car d’autres pays, à commencer par les empires du Japon et d’Allemagne, étaient au fond travaillés par les mêmes préoccupations et ne manquèrent pas de faire un vibrant accueil à son essai.

[N’oubliez jamais – pour saisir, en nos domaines, une partie du climat du temps – cet événement très important que fut la guerre russo-japonaise de 1904-1905, conflit considérable par son ampleur et par ses conséquences, à la fois sur la conscience de soi du vainqueur japonais, qui avait consenti des efforts importants pour sa flotte, et sur la politique intérieure et la réputation internationale russe – l’amiral Togo infligeant d’ailleurs à la Russie, à Tsushima, l’une des plus grandes défaites navales de tous les temps.] 

Ne nous attardons pas sur divers points d’intérêt : celui de l’originalité de Mahan [qui nous entraînerait dans une discussion ici inutile sur la façon dont il put transposer au théâtre maritime les vues exposées par Antoine-Henri de Jomini pour le théâtre terrestre – V. le cas échéant une très bonne synthèse  : Bruno Colson, La Culture stratégique américaine. L’influence de Jomini – avec bien sûr un chapitre sur Mahan] ; celui de sa faveur pour le cuirassé, comme la plupart en son temps – une telle position était alors certainement la plus juste au regard des conditions de la bataille navale -, etc.

Passons rapidement sur certaines questions majeures, celle en particulier – pour dire les choses sommairement –  de la validité du paradigme thalassocratique.

En attendant certes les nouvelles routes chinoises, terrestres, de la Soie, l’on peut certes être tenté de considérer cette validité comme avérée. Il est notable que le livre de Pierre Royer, Géopolitique des mers et des océans, aux PUF, porte le sous-titre, très mahanien, Qui tient la mer tient le monde. La préoccupation qu’ont de leurs accès et de leurs capacités maritimes de grandes puissances réputées surtout terrestres ne saurait guère, sans doute, être négligé – que l’on songe au tropisme russe de l’accès aux « mers chaudes », de l’attente russe encore d’une plus constante et plus sensible libération climatique possible à terme de dix ou quinze ans des routes arctiques. L’on observera aussi l’obsession chinoise manifeste, et légitime, de se doter de capacités navales importantes, ne serait-ce que [et le problème est ici autrement aigu pour la Chine que pour la Russie] pour garantir divers approvisionnements stratégiques, à commencer par celui des hydrocarbures.

Il n’est pas certain pourtant que la dimension navale de la puissance ait toujours été un aspect majeur de la suprématie. Qui le dirait ainsi par exemple pour le plus grand empire de tous les temps [cinquante pour cent plus grand que la plus grande extension russe il y a quelques décennies, mais dans des zones autrement complexes…] – cet empire mongol qui joignait la Méditerranée au Pacifique à la fin du XIIIe siècle, même s’il était subdivisé en plusieurs ulus, régions ? Il est vrai qu’il y a eu, à la fin du XIIIe siècle, les deux grandes entreprises navales de Kubilaï Khan – l’empereur mongol de Chine – contre le Japon, mais ce fut une sorte d’exception dans le destin essentiellement terrestre d’un immense empire – et d’ailleurs un échec, magnifique pour le Japon sauvé peut-être par la providence du fameux typhon Kamikaze – = Vent Divin – qui détruisit la flotte mongole.

Il n’est pas assuré que le contrôle de la mer – et même, notons-le à cette heure, de l’air – donne, selon l’idée centrale du mahanisme, le contrôle de la terre et rende inutile toute prise de contrôle directe de cette terre – au fond, les débats des dernières années sur le déploiement ou non de « troupes au sol » de la « Coalition » au Moyen Orient, ne fit plus ou moins qu’illustrer les limites du contrôle de la terre par la maîtrise des milieux fluides. Et d’ailleurs l’on a toujours trouvé, depuis que la stratégie et la géopolitique sont devenues des obsessions à la fin du XIXe siècle, des penseurs pour juger que l’enjeu majeur n’était pas la mer mais le « pivot géographique », la terre-cœur comprise comme cœur de la terre, le Heartland, cœur de la World-Island eurasiatique, selon la fameuse doctrine du britannique Halford John Mackinder, au tout début du XXe siècle, doctrine qu’il a développée peu à peu. A l’époque contemporaine, Zbigniew Brzezinski par exemple, un très influent Américain d’origine polonaise, autrefois Conseiller pour la Sécurité Nationale du président Carter, mais toujours fort actif et répandu, en tout cas ennemi acharné de la Russie et vatenguerre de première [jusqu’à une possible inflexion à l’automne de 2016], y souscrit. [Doit-on préciser que la déstabilisation de l’Ukraine par les Américains en 2013-2014, de même que les inutiles, coûteuses et peut-être dangereuses agitations otaniennes actuelles sur les marches orientales du « Free World », sont éclairées par de telles perspectives, dont la mise en œuvre culminerait toutefois dans la déstabilisation, certes souhaitée à l’ « Ouest », de l’Asie centrale et de la zone caucasienne ?] Peut-être faudrait-il d’ailleurs ajouter que les deux montages sont réputés par beaucoup davantage complémentaires qu’antithétiques : la configuration la plus féconde serait dès lors celle dans laquelle la maîtrise de la mer se prolongerait dans la possibilité d’exercer un contrôle efficace de la région s’étendant de l’Himalaya à la Mer Noire : autrefois l’affrontement anglorusse -[le Great Game, selon une expression tirée de Kipling – v. le livre de ce titre de Hopkirk, d’ailleurs traduit en français], aujourd’hui l’affrontement américanorusse correspondirent à la rivalité conflictuelle avec la Russie emportée par les ambitions de l’Empire britannique puis des États-Unis d’Amérique.

Ce qui nous importe le plus ici est d’une autre nature : la pensée de Mahan était comme immédiatement opérationnelle. Comme l’écrit encore Coutau-Bégarie : « En affirmant la supériorité des empires maritimes, Mahan offre une justification à l’impérialisme, ce grand mouvement expansionniste qui caractérise les années 1880-1914. » Et encore : « [Il a] impos[é] le mythe des États-Unis sea power par prédestination. »

L’intéressant est que Mahan était très conscient sans doute d’un aspect fondamental de la situation géopolitique des États-Unis qui les rapprochaient de l’Angleterre : ils étaient au fond une sorte d’île, séparée de l’eurasie immense et dangereuse par deux océans difficiles à franchir.

Ici, il faut bien sûr revenir au grand Antoine de Jomini, déjà évoqué puisqu’il l’a sensiblement marqué. Celui-ci, par exemple, au début du premier volume de son imposante Histoire critique et militaire des Guerres de la Révolution [quinze volumes plus un atlas], écrivait par exemple, au chapitre premier du livre premier : « Chaque homme raisonnable dira volontiers avec les Anglais, point de monarchie universelle ; mais il faut s’écrier aussi avec tous les Européens, point d’empire absolu sur les mers […]. » Et, quelques pages plus loin, il développait son point de vue d’une façon qui est demeurée assez fameuse – lisez bien, c’est passionnant – : voici, dit-il, « un axiome politique […] important  […] pour l’intérêt et l’honneur du monde, pour la répartition égale des avantages commerciaux et le libre parcours des mers, il faudrait que la plus grande force maritime appartînt à une puissance située sur le continent, afin que, si elle voulait en abuser, on pût la forcer, par une ligue générale sur terre, à revenir à un système de modération, de justice et de véritable équilibre. Aussi longtemps que la suprématie maritime appartiendra à une puissance insulaire, on ne pourra en attendre qu’un monopole et un despotisme outrageants. » C’est bien entendu l’Angleterre que visait Jomini, le contexte ne laisse aucun doute sur cet aspect. Deux pages plus loin, il précise les termes de l’inscription historique de son propos : « Depuis le célèbre acte de navigation rendu par Cromwell, en 1651, la marine anglaise avait commencé à prendre une supériorité qui ne tarda pas à devenir effrayante. Une nation […] que son isolement du reste de l’Europe mettait à l’abri de toute querelle de la part de ses voisins ; qui pouvait par là diriger toutes ses vues vers l’accroissement de ses forces maritimes ; à qui cet accroissement permettait à son tour d’entreprendre les expéditions lointaines les plus difficiles ; ne devait pas manquer, par une telle accumulation de moyens, d’obtenir tôt ou tard une suprématie décidée, si on ne l’arrêtait pas à temps. »

Sous la plume de Mahan, l’on trouve des considérations du même type, même si elles sont plus allusives et, bien sûr, favorables à l’ancienne – et présente encore – domination britannique, puisqu’il aspire à la même pour les États-Unis – cette autre île [moyennant – c’est notre affaire, n’est-ce pas, dans ce billet – quelques sévères précautions de voisinage…]. Ce n’est pas l’inconvénient global de la suprématie navale insulaire qui le retient mais l’avantage remarquable de l’insularité pour un pays qui aspire à devenir une très grande puissance maritime.Voici, ce qu’il écrit par exemple dans The Influence of Sea Power upon History (1660-1783), à trois pages du début du chapitre premier, Discussion of the Elements of Sea Power : « It may be pointed out, in the first place, that if a nation be so situated that it is neither forced to defend itself by land nor induced to seek extension of its territory by way of the land, it has, by the very unity of its aim directed upon the sea, an advantage as compared with a people one of whose boundaries is continental. This has been a great advantage to England over both France and Holland as a sea power. The strength of the latter was early exhausted by the necessity of keeping up a large army and carrying on expensive wars to preserve her independence ; while the policy of France was constantly diverted, sometimes wisely and sometimes most foolishly, from the sea to projects of continental extension. These military efforts expended wealth ; whereas a wiser and consistent use of her geographical position would have added to it. » C’est-à-dire : « Il faut souligner en premier lieu que si une nation est ainsi située qu’elle n’est, ni forcée de se défendre elle-même par terre, ni incitée à rechercher une extension de son territoire par la voie terrestre, elle a, par la stricte unité d’un but dirigé vers la mer, un avantage par comparaison avec un peuple duquel les frontières sont continentales. Tel a été le grand avantage de l’Angleterre sur à la fois la France et la Hollande comme puissance maritime. La force de la seconde fut précocement épuisée par la nécessité d’entretenir une grande armée et de soutenir des guerres coûteuses pour préserver son indépendance ; tandis que la politique de la France était sans cesse détournée de la mer, tantôt sagement, tantôt plus déraisonnablement, en vue de projets d’expansion continentale. Ces efforts militaires épuisaient ses ressources ; alors qu’un usage plus sage et cohérent de sa position géographique aurait accru sa puissance. »

Au fond, retournant le sens du propos jominien, tout en le retenant dans sa force impressionnante, Mahan dessinait le destin de « nouvelle Angleterre », en un autre sens qu’habituellement, des États-Unis.

Bien entendu, si l’on retient la perspective jominienne et mahanienne, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi l’île américaine devait s’acharner à éviter toute continentalisation de sa situation, à maintenir son insularité de fait, ce qui supposait d’écarter l’éclosion de toute puissance menaçante sur le continent américain, eût-elle été d’origine européenne. L’extrême vigilance [et davantage] américaine à l’échelle du continent américain fut au moins emportée par cette considération. Et bien sûr, la « crise des fusées » de Cuba, comme l’on dit, en 1962, est pleinement éclairée dès lors. Les Étatsuniens, dans le cadre de l’agressif, et évidemment compris comme tel à Moscou, Ballistic Missile Defence System in Europe [BMDE , dont la vocation offensive, et non seulement défensive, a été expressément affirmée par Lockheed Martin – c’est très évidemment la possibilité d’une première frappe qui se trouve préparée par les bellicistes américains et leurs comparses européens, tantôt affidés idéologiques, tantôt larbins dans l’attente de quelque place, chez Goldman Sachs ou ailleurs, en sortie de charge sans doute, dont pas un n’a objecté quoi que ce soit, au risque de la vitrification de ce qui reste de notre continent exsangue, aux applaudissements bien entendu d’une bonne partie de l’Europe orientale, tout à son désir remâché d’une vengeance historique, qui ne saurait pourtant être en aucun cas l’affaire de la France], se verraient assez installer des rampes de missiles en Ukraine, et ils en disposent déjà en Roumanie et bientôt en Pologne [couplés à un puissant radar en Turquie et à un centre de commandement en Allemagne], mais ils n’en veulent bien entendu, ni à Cuba, ni au Nicaragua, ni au Venezuela, ni nulle part sur ce continent dont ils sortent si volontiers mais auquel nul, depuis la doctrine formulée par Monroe en 1823, ne doit par le principe qu’ils ont posé accéder en force. [L’Empire en sa notion, à la différence de l’État-Nation achevé, ne saurait entendre la maxime Quod tibi fieri non uis, alteri ne feceris.]

Ceci est d’importance : la suprématie américaine provient non seulement d’une capacité de projection écrasante, mais aussi de la situation insulaire qui a permis aux États-Unis d’empêcher pour l’essentiel que les autres ne se projettent de même façon auprès d’eux.

C’est ainsi que, vis-à-vis des Amériques latines, il ne faudrait pas considérer simplement cet impérialisme essentiellement économique que l’on évoque si justement, avec son cortège d’horreurs, le terme n’a rien d’exagéré – la domination sur le mode, si l’on veut, d’United Fruit autrefois, devenue, à des fins communicationnelles, cosmétiques, Chiquita jusqu’à il y a peu – : elles doivent être dominées aussi, de préférence d’une main de fer, pour des motifs proprement militaires, stratégiques. Un Maduro n’est pas acceptable, comme autrefois un Castro, non seulement parce qu’il ne veut pas lâcher le pétrole aux entreprises occidentales, mais parce qu’un jour peut-être il pourrait accepter – qui sait ? – l’installation de forces russes par exemple, avec quelques missiles balistiques et quelques milliers d’hommes pour veiller sur ces missiles. Il serait bien sûr curieux alors de voir la réaction violente des États-Unis qui accusent à cette heure M. Poutine de délire paranoïaque parce qu’il paraît choqué de voir la même chose se faire, activement, fébrilement, à ses portes.

C’est ainsi que, contrairement à ce que disent certains, quoique absurdes en apparence, et scandaleux par la persécution de la république bolivarienne dont ils prétendent justifier la constante aggravation, les propos de M. Obama déclarant, pour justifier les sanctions portées par un Executive Order du 9 mars 2015, le Venezuela une « unusual and extraordinary threat to national security and foreign policy of the United States », ne l’étaient pas exactement, ou pas entièrement – disons qu’ils étaient si anticipateurs qu’on pourrait les juger, cette fois, légèrement paranoïaques… Mais le monde, il est vrai, est dangereux.

VII. – Les affaires de Cuba, la guerre hispano-américaine de 1898 et la doctrine Hay

Vers 1890, les États-Unis ne disposaient encore que d’une armée modeste et d’une flotte plutôt médiocre. C’est que, à la différence des pays européens, ils n’étaient pas menacés par de dangereux voisins. Mais leurs intentions latentes se manifestaient peu à peu. Il avaient obtenu d’abord une base navale à Hawaï en 1887 – affaire un peu mystérieuse. Puis, ayant imposé, en 1893 me semble-t-il, l’abdication de la reine du lieu, et ayant fait proclamer une république, ils annexèrent bientôt le territoire.

En 1895, un conflit entre le Venezuela et la Guyane britannique leur donna, du moins, l’occasion de formuler une nouvelle fois, dans sa version originale et au fond modérée, la doctrine Monroe.

Puis ce fut la guerre avec l’Espagne, tournant considérable, à l’initiative duquel il faut bien placer les États-Unis eux-mêmes.

De larges effectifs de la population cubaine s’étaient révoltés dès 1895 contre le colonisateur espagnol. Les douleurs de la répression étaient présentées, non sans manipulations délibérées parfois, par la presse américaine, qui joua dans cette affaire un rôle considérable. Il y avait bien sûr, pour diverses raisons, des intérêts économiques assez lourds, ce qui explique peut-être en partie la fébrilité de la presse et, en tout cas, que se soient exercées des pressions en vue d’une intervention « d’humanité »…

Mais il fallait qu’une allumette mît le feu aux poudres. C’est bien le mot. Un croiseur américain, le USS Maine, avait été envoyé à La Havane pour protéger, comme l’on dit, les « intérêts » américains, et en tout cas les ressortissants des États-Unis. Or voici que dans la nuit du 1er février 1898, le navire explosa, entraînant plus de deux cent cinquante marins dans la mort. Il y eut, comme bien souvent, une querelle d’experts. Une commission américaine affirma qu’une mine avait heurté le navire et que donc, d’une façon ou d’une autre, l’Espagne était responsable du sinistre. Une commission espagnole suggéra que l’explosion se fût déroulée du fait de causes internes au Maine. Et puis la tentation de songer à une opération false flag d’une sorte ou d’une autre fut forte. Certains en particulier estimèrent que des Cubains eussent pu être les auteurs, dans le propos de déclencher une intervention américaine et d’être débarrassés de la sujétion à l’ancienne métropole. Il est douteux que l’on sache jamais la vérité.

Quoi qu’il en soit, un effectif significatif de l’opinion des États-Unis, chauffée désormais à blanc, appelait à une intervention. Il importait peu que l’on fût au bord d’un accord qui eût assuré à Cuba une quasi indépendance à brève échéance. Le bateau, si l’on peut dire, était parti. Le Président McKinley, qui s’était pourtant montré jusque là réservé sur une intervention, ne put plus la différer davantage. Le 11 avril, le Congrès des États-Unis adopta une résolution en quatre points : reconnaissance de l’indépendance de Cuba ; injonction à l’Espagne de se retirer ; droit d’intervenir à Cuba confié au président ; engagement au retrait des troupes américaines après l’intervention.

La guerre fut ainsi déclarée à l’Espagne le 21 avril 1898. Le déroulement de l’opération a été assez récemment étudié en détail par Jean-David Avenel. Pour nous, cet aspect est de peu d’importance. En août, quoi qu’il en soit, tout sera fini ; l’Espagne quittera définitivement Cuba ; les États-Unis ne s’y maintiendront effectivement pas, formellement du moins [tout au plus imposeront-ils en 1903 de louer de façon irrévocable la fameuse base de Guantanamo…] Et ils obtiendront de l’Espagne Porto Rico, les Antilles espagnoles, Guam [île du Pacifique dans l’archipel des Mariannes, à mi-chemin du Japon, des Philippines et de l’Indonésie – lieu très stratégique]. Ils achèteront encore, dès septembre 1898, les Philippines à l’Espagne, avec le propos d’en faire une base en vue de la conquête commerciale de l’Asie et de développer peu à peu, très manifestement, une sorte de doctrine Monroe pour le Pacifique.

L’on a du mal, assez souvent, à discerner la précoce orientation chinoise de la politique américaine : c’est qu’il y a eu la longue brisure de l’ère maoïste, que le Général de Gaulle, avec sa profondeur et son réalisme habituels, avait été (après le Royaume Uni, le Danemark et la Suède, dès 1950, les Pays-Bas et la Norvège en 1954) l’un des premiers grands pays occidentaux à combler en reconnaissant la République Populaire de Chine en janvier 1964, c’est-à-dire bien avant que le grand voyage de Richard Nixon en 1972 ne débouche sur une reconnaissance américaine en forme en 1978.

Mais autour de 1900, il ne pouvait échapper que le propos des États-Unis était de développer une politique opportunément – mais en réalité modérément – alternative avec la Chine, s’opposant en particulier aux politiques de « zones d’intérêt », selon une expression reçue, des enclaves, telles qu’elles résultaient, au profit en particulier de quelques pays (surtout, mais pas uniquement, Royaume Uni, France, Russie), de ce que l’on a désigné comme les « traités inégaux », nombreux à partir des années quarante du XIXe siècle et jusqu’au début du XXe et qui ont laissé dans la durée une extrême amertume aux Chinois.

Là encore, les États-Unis se dotèrent d’une doctrine, la « doctrine Hay », du nom du Secrétaire d’Etat John Hay qui la formula en 1899, et la notifia bien sûr aux puissances européennes – doctrine que l’on dit parfois « Open Door Policy », politique de la porte ouverte. Cette politique n’était pas exactement nouvelle mais alors les États-Unis montrèrent une nouvelle obstination à la défendre malgré les réticences russes par exemple (mais non pas anglaises). Le propos était simple et exprimé simplement d’ailleurs – au fond, il s’agissait d’abolir les zones d’intérêt, d’unifier le tarif douanier, de libéraliser pour tous l’espace commercial chinois, tant pour l’importation de produits dans ce pays, que pour l’exportation de biens à partir de la Chine. Voici l’essentiel du texte :

« First. Will in no way interfere with any treaty port or any vested interest within any so-called “sphere of interest” or leased territory it may have in China. Second. That the Chinese treaty tariff of the time being shall apply to all merchandise landed or shipped to all such ports (unless they be “free ports”), and that duties so leviable shall be collected by the Chinese Government.Third. That it will levy no higher harbour dues on vessels of another nationality frequenting any port in such “sphere” than shall be levied on vessels of its own nationality, and no higher railroad charges over lines built, controlled, or operated within its “sphere” on merchandise belonging to citizens or subjects of other nationalities transported through such “sphere” than shall be levied on similar merchandise belonging to its own nationals transported over equal distances. »

Caricature française de 1898 -

« Le gâteau des rois », caricature française de 1898, à propos des « traités inégaux dès longtemps imposés à la Chine par diverses puissances

Les États-Unis, bien entendu, avaient une arrière-pensée. Certes, ils avaient pu eux-mêmes bénéficier de tel traité inégal. Mais globalement le système ne leur avait pas été très favorable. Il s’agissait pour eux de pouvoir repartir d’un nouveau pied, et à égalité. D’un autre côté, en bons libéraux, ils pensaient que la liberté était plus féconde que l’encadrement tendant à créer des sortes de monopoles.

Il serait difficile, quoi qu’il en soit, de considérer que la démarche américaine fût inspirée, de quelque façon qu’elle eût pu se présenter, comme véritablement généreuse pour les Chinois puisque, au fond, elle consacrait le principe de la dépossession de la Chine de sa souveraineté commerciale : une telle dépossession n’est sans doute pas pour nous surprendre ; mais elle n’allait nullement de soi il y a plus d’un siècle. Certes, un tarif était maintenu mais, si je comprends bien le deuxième point, uniforme pour tous et pour toute marchandise, ce qui revenait à placer la Chine, mécaniquement, dans une situation de sujétion tarifaire au sein d’un système libéral imposé.

L’intéressant est de comparer cette démarche avec celle de la doctrine Monroe dans sa version originaire. Le propos négatif de la doctrine Monroe était d’écarter les pays européens des Amériques. Le propos, négatif là encore, de la doctrine Hay, est d’écarter les privilèges acquis par les anciennes puissances en Chine. Dans aucune des deux constructions il ne s’agit d’affirmer un privilège positif des États-Unis. Quant à la perspective de fond, elle renvoie dans l’un et l’autre cas à l’idée que la liberté, des peuples latino-américains, comme du marché chinois, accroîtra certainement le poids des États-Unis.

Peu importent ici les suites de cette démarche chinoise, pour finir partiellement mais seulement partiellement couronnée de succès. Ce qui me semble intéressant, c’est qu’on a là l’essentiel du volet le plus présentable de l’impérialisme américain, volet à peu près exclusif donc au XIXe siècle : il s’agit certes d’être les plus forts mais par la liberté.

Mais je reviens à la question de la fin de la Guerre hispano-américaine de 1898 :

L’on sourira en relevant que le traité de paix fut signé à Versailles en décembre 1898. Sans doute fallait-il ménager un peu la « vieille Europe »… Pour les Bourbons – la mère du jeune Alphonse XIII exerçait alors la régence – l’on notera qu’une grande histoire était mise à mal sur le lieu même d’où leur aïeul – le duc d’Anjou, Philippe V d’Espagne, dit le Brave, un petit-fils de Louis XIV le Grand – avait pris son envol presque deux siècles plus tôt…

J’ajoute que les Philippines allaient poser de lourdes difficultés aux États-Unis. Il allait falloir y conduire plus ou moins de façon chronique ce qu’on se mettrait à appeler un peu plus tard une « small war », guerre forcément brutale et cruelle dont l’avenir ne manquerait pas de fournir bien des exemples, type de conflit que l’on appelle plutôt aujourd’hui « guerre asymétrique » après avoir parlé de guerre de partisans puis, beaucoup dans ma jeunesse, de guérilla… Les Philippins obtiendront ainsi leur indépendance en 1934-1935, pour des motifs très secondairement moraux. Certains en ont conservé de l’amertume – le président Rodrigo Duterte n’est pas exactement tombé de nulle part…

Cette affaire des Philippines, d’ailleurs, attira vivement l’attention de ceux qui, à travers le monde, commençaient à s’engager contre l’impérialisme, cette notion malgré tout fuyante dont plusieurs auteurs tentaient d’esquisser la doctrine à partir du tout début du XXe siècle justement [l’une des premières œuvres de grande consistance étant bien sûr – dans un climat très favorable, en lequel l’usage du terme, depuis les années quatre-vingt, n’était pas rare – celle de John Atkinson Hobson, publiée en 1902 à Londres, Imperialism. A Study – je n’insiste pas, je souhaite à assez court terme consacrer un billet entier aux doctrines de l’impérialisme.]. Bornons-nous donc ici à l’assez fameux petit livre de l’anarcho-socialiste japonais Kôtoku Shûshui [pour nous : Shûshui – c’est le prénom – Kôtoku] publié dès 1901, mais qui discernait déjà l’ampleur du problème [L’impérialisme. Le spectre du XXe siècle, traduit en français pour la première fois, avec une très bonne présentation – passionnante même –, il y a quelques années, qui nous donne à comprendre un peu un personnage douloureux et complexe].

Il n’est pas tout à fait certain que Kotoku, hanté compréhensiblement par le militarisme japonais, ait situé en son meilleur site intellectuel la question de l’impérialisme. Mais, justement, cela lui donna l’occasion de manifester son étonnement – presque immédiat – devant le tournant philippin de ce qu’il supposait être la politique américaine. Je vous lis ici un passage de ce petit livre – publié en 1901, je le répète, c’est-à-dire dix-huit mois après l’achat des Philippines à l’Espagne par les États-Unis à la fin de 1898 [CNRS éd., pp. 166 s.] : « Les États-Unis soutinrent d’abord la révolte cubaine contre l’Espagne, prétendant mener cette politique au nom de la liberté et de l’humanité. Certains considérèrent la position américaine comme une attitude juste et noble. Si les Cubains, par reconnaissance pour cet engagement, avaient souhaité être gouvernés par les États-Unis, nous n’aurions rien à redire. Je n’insinue pas que les États-Unis ont été les instigateurs de cette révolte. Mais constatant leurs méthodes pour s’emparer des Philippines, je ne puis admettre leur politique. Sont-ils vraiment intervenus pour la liberté à Cuba ? Pourquoi alors ont-ils bâillonné la liberté des Philippines ? S’ils se sont battus pour une réelle indépendance de Cuba, pourquoi ont-ils agressé l’indépendance des Philippines ? Contre la volonté du peuple d’un autre pays, ils l’ont envahi par la violence armée, se sont emparés de [ses] terres dans le but de s’approprier sa richesse. Cet épisode salit l’histoire et les couleurs des États-Unis, pourtant bâties sur les principes de civilisation et liberté. S’annexer le territoire et les ressources des Philippines rapporte peut-être des intérêts aux États-Unis, mais agir en fonction de ceux-ci ne présente aucune différence d’avec les militaires de l’ancien temps qui pillaient pour s’enrichir. Que font-ils de la Déclaration d’indépendance de leurs ancêtres, de la Constitution de leur pays, de la déclaration de Monroe ? » [Je m’arrête ici, bien qu’il y ait encore deux pages sur le tournant philippin de la politique extérieure des États-Unis – tournant venu d’assez loin, on l’aura compris lorsque l’on se souviendra d’une ambition thalassocratique d’au moins quinze ans antérieure, et des efforts, déjà lancés, pour se doter d’une marine de guerre puissante.]

Je retiens simplement une série de questions de notre Japonais, qui signalent son incompréhension de ce que sera l’impérialisme au fond, par l’effet même d’une sorte de nature des choses : « Réfléchissez aux causes de la prospérité et de la richesse des États-Unis : la liberté ou l’oppression ? La raison ou la violence ? La puissance capitaliste ou le prestige militaire ? La vanité expansionniste ou la diligence des entreprises ? Le libéralisme ou l’impérialisme ? » Vraiment merveilleux passage. Pour comprendre ce qu’il y a lieu de comprendre, il suffit de substituer à la conjonction de coordination OU la conjonction de coordination ET. Mais, hanté [et cela se comprend] par le militarisme nippon, Kôtoku ne peut pas encore comprendre cela [ses évolutions ultérieures lui ont certainement permis d’affiner sa pensée].

Pauvre, pauvre Kôtoku, si étonné – auquel l’on redoute que n’aient échappé le crime contre l’humanité de l’esclavage de masse des noirs, et le génocide pur et simple des Indiens au sens des formulations légales de 1948 et 1998 visant la « soumission intentionnelle [d’un] groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle », ce qui a bien été le cas. Vous noterez toutefois la chute : l’évocation de la doctrine Monroe dans sa pure négativité, interprétée ici, à tort ou à raison, comme une profession de foi anticolonialiste. C’est, de fait, cette doctrine qui allait se trouver infléchie et davantage.

Avant, toutefois, d’aborder cet aspect, essentiel pour nous, je crois utile de rappeler quelques généralités sur ce que j’appelle la deuxième des trois vagues de la mondialisation – de la globalisation, si vous préférez.

VIII. – Considérations rapides sur la deuxième des trois vagues de la « mondialisation »

Nous serions mal avisés je crois de considérer que ce que nous vivons à cette heure mériterait pour la première fois d’être caractérisé comme « mondialisation ». D’un côté, certes, l’on comprend bien que la percée orientale d’Alexandre, ou bien le déploiement immense et si rapide de l’Islam, ou encore la submersion, fort rapide elle aussi, par les mongols de tout ce qui s’étendait entre mer de Chine et Méditerranée, ne sauraient être considérés comme des temps de mondialisation dans un sens que nous pouvons utilement donner à ce terme – appelé d’ailleurs par la synonymie que nous lui assignons avec le terme « globalisation », qui est le mot anglais globalization.

1) Cette synonymie n’est-elle pas appauvrissante ? Si, certainement. L’on pourrait, et certains, d’une façon ou d’une autre, s’y lancent, ménager des gradations, en recourant commodément au lexique plus ou moins reçu. Poser par exemple une distinction entre internationalisation, colonisation, mondialisation et globalisation.

Ainsi : admettre qu’il y a une certaine « internationalisation » à partir du moment où le commerce international dépasse un certain seuil ; en ce sens, l’on pourrait considérer que certaines sociétés antiques étaient déjà « internationalisées » en quelque mesure ; de même, elles n’ignoraient pas la colonisation, celle-ci fût-elle, dans l’histoire, susceptible de modalités très diverses ; l’âge moderne européen vit se développer puissamment ces deux orientations ; il détermina ainsi la possibilité de ce que l’on pourrait appeler, par simple commodité, sans la superstition des formules, un « espace-monde » tout à fait inédit [en dépit de ces continentales, antérieures, mais maigres, « routes de la soie » qui hantent à nouveau l’imaginaire contemporain après une interruption de cinq bons siècles] ; malgré le rôle déterminant des États, et l’efficace d’ensemble des clôtures nationales, il est possible de parler ainsi, comme le font certains, de prémondialisation, et même de protomondialisation à propos de la période qui court du XVIe au XVIIIe siècle. L’on pourrait évoquer aussi le temps de la projection-monde des États.

[L’on pourrait encore s’appuyer sur un autre montage lexical, considérer ainsi que l’on pourrait parler de « mondialisation » lorsque se développe une économie-monde, mais dont les acteurs majeurs demeurent les États, tandis que l’estompage relatif de ceux-ci dans le jeu-monde de l’économie, leur amoindrissement du moins, en particulier du fait de pressions – des capitaux, des flux migratoires, des très grandes entreprises – marquerait l’amorce du temps de quelque « globalisation », susceptible bien entendu de toutes sortes de degrés, manifestés en particulier dans les institutions pertinentes du monde légal – dernier aspect qui revêt d’une telle signification le déplacement contemporain de la juridiction hors des États, avec une percée remarquable de ce point de vue dans les mécanismes prévus par les grands traités contemporains de libre-échange, en cours de ratification ou de négociation.]

Qu’est-ce ainsi, dans ce cadre esquissé, qui eût manifesté, à partir du milieu du XIXe siècle, un nouveau temps de l’économie que l’on puisse désigner – venant s’enliser dans la Première Guerre, ses tranchées boueuses ici, à l’est le flamboiement rouge de l’Empire des Romanov, bientôt l’effrayante, irréductiblement mystérieuse il me semble, déchirure du nazisme – comme « première mondialisation », ainsi que nombre d’auteurs le suggèrent ? Lorsque l’on creuse un peu, l’on s’aperçoit que beaucoup tendent à insister sur l’internationalisation des marchés de capitaux et la vigueur nouvelle des flux migratoires, en ajoutant que le tournant libre-échangiste entamé vers le milieu du XIXe siècle par nombre de pays à la suite du Royaume-Uni, certes tempéré de diverses façons à la fin du XIXe siècle accroissait très sensiblement la place du commerce international par rapport aux siècles précédents, en particulier à la faveur de la révolution industrielle, anglaise d’abord, étendue ensuite à d’autres pays, qui ne pouvait manquer d’accroître considérablement les flux de matières premières d’un côté, et les flux d’un autre côté de produits manufacturés.

Mais alors, pourquoi pourrions nous être tentés de caractériser – en français – la « seconde » [troisième ?] vague de la mondialisation, celle que nous vivons depuis disons un gros tiers de siècle, comme « globalisation », par un emprunt au lexique américain ? Point parce qu’elle amplifierait sensiblement – de la façon la plus assurée – certains traits de la première, en tout cas depuis les années soixante-dix ou quatre-vingt du siècle dernier. Plutôt parce qu’elle exprimerait, en tout cas dans le monde euratlantique, l’acceptation d’un « dépassement » radical de l’État-nation classique, accompagné bien sûr d’une destruction de la figure de la citoyenneté [plus on en parle, ces dernières rabâcheuses et déshonnêtes années, moins on œuvre à lui donner consistance et opérativité], dans le cadre de la promotion d’une nouvelle culture globale, minimale certes, mais fort impérieuse – entièrement articulée autour de la vulgate de la « Market Democracy », du libéro-libertarianisme qui semble l’ultime doctrine du capitalisme tardif, fort oublieux des orientations lointaines de l’ « ascétisme intramondain » – ménageant toutefois des niches culturelles aux communautés les plus diverses, dont certaines se trouvent d’ailleurs revivifiées à mesure par cette nouvelle perspective impériale, au fond, au sens, médiéval, d’universelle [en sa prétention du moins]. Il s’agirait ainsi de glisser peu à peu d’une mondialisation renforcée dans l’ordre économique, en laquelle la libération mondiale des flux de capitaux, de marchandises, de services et de personnes serait toujours plus poussée – avec la garantie d’institutions transnationales implacables -, aux perspectives, emportant basculement d’une évolution apparemment quantitative dans une évolution qualitative, d’une « gouvernance mondiale » [le genre de nouvelles expressions qui répandent un rideau de fumée autour des significations poursuivies], à mon avis dépourvue de tout sens politique imaginable, excluant toute démocratie sérieusement entendue, promouvant un nouveau « despotisme de la raison », comme l’on eût dit parmi les physiocrates, mais autorisant la plus vaste domination aux dominants, ou à une partie d’entre eux, tout en jetant les dominés, interchangeables, jetables, dans une anomie toujours accrue. Bien entendu, le modèle de cet empire « neutre » en quelque sorte, et vraiment mondialisé, immanent à lui-même, n’a pu chasser le soupçon de la vigueur d’une perspective autre, celle que l’on évoque depuis longtemps comme « impérialisme américain », en supposant ainsi une manière de grande subjectivité plus ou moins étatique à l’œuvre dans l’histoire contemporaine. Mon sentiment est que les deux vues comportent une part de justesse, et que la combinaison des deux perspectives, l’articulation des deux justes soupçons, appelle une infinie finesse, que l’on se garde de toute caricature, et que l’on s’attache à réunir patiemment, pour chaque affaire, les fils toujours complexes de ses ressorts, dans la considération en particulier des dangers de l’animisme simplificateur qui inclinerait à parler des « États-Unis », du « Grand Capital », etc., là où c’est plus souvent la contradiction que manifeste l’étude – jusque, ainsi, dans l’appareil d’État des États-Unis, passablement fragmenté – que d’immenses rapports de causalité simplistes. S’agissant des événements récents, selon l’une et l’autre perspective ainsi, l’on a le sentiment que règne un certain désordre parmi les dominants, à tel point que les évolutions à moyen terme de la politique américaine peuvent sembler assez indéchiffrables à cette heure. Sans que je puisse ici y insister, l’intérêt, proprement fascinant, de la dernière élection étatsunienne a été de montrer assez bien que deux perspectives s’affrontaient désormais, dans une lutte entre deux fractions de la classe dominante, l’une plutôt nationale-industrialiste, favorable à plus de protection et à une ambitieuse politique de régénération d’infrastructures parfois délabrées, et l’autre plutôt globalo-financière, liée par ailleurs au « complexe militaro-industriel », la suprématie de cette seconde depuis la politique de Bill Clinton ayant pu sembler inébranlable mais se trouvant désormais largement contestée par beaucoup. L’on pourrait dès lors, à cette heure, poser la question suivante : est-il imaginable, non que nous entrions dans un procès rapide de « démondialisation », mais que soit esquissé du moins un procès de « déglobalisation » ? Je le redis, personne n’en sait rien, car personne ne sait si M. Trump demeurera entièrement fidèle aux vues qu’il a exprimées, ni surtout s’il ne s’enlisera pas dans la résistance constante que lui opposeront non seulement le gros des « démocrates », mais une partie significative des « républicains » (autour en particulier de ce demi-furieux belliciste, qu’est l’invraisemblable McCain).

2)Mais, je le redis, mon propos ne revêt ici aucune finesse particulière, et c’est pourquoi je m’arrête à ces trois vagues de la mondialisation, ou de la globalisation, assez indifféremment, simplement pour que nous puissions saisir assez grossièrement que Théodore Roosevelt – homme dont on ne saurait douter qu’il ne fut vraiment hors du commun [je le dis sans beaucoup l’aimer – l’on peut ainsi me croire sans grand risque de s’aventurer…] – ne fut pas une « étoile mystérieuse », venue d’on ne sait où avec l’effet d’élever soudainement la température : il appartint à son temps à l’échelle au moins de l’Occident tout entier, il manifesta de plus, en l’amplifiant sensiblement, une dynamique nourrie par l’histoire américaine, en tout cas depuis la fin des années vingt du siècle précédent – depuis l’ère jacksonienne si l’on veut.

Admettons du moins, dans la perspective limitée que je viens de dire, que le temps de la mondialisation s’est ouvert avec les « Grandes Découvertes » de la fin du XVe siècle, et donc dans la première moitié du XVIe siècle, et les débuts de l’âge des colonies européennes – venu s’achever, ce dernier, vers le milieu du XXsiècle -, remplacé par le temps de l’impérialisme non strictement colonisateur tel qu’il avait pris son essor à partir du milieu du XIXe siècle et qu’il a pu revêtir des figures au fond assez diverses qu’il n’est pas très facile de subsumer sous une notion parfaitement univoque. C’est -, avais-je risqué dans le premier volet du cours magistral – au sein de cette vaste orientation vers la mondialisation qu’il faudrait comprendre à mon sens le « mercantilisme » – non comme une façon de refuser celle-ci, mais comme une manière, pour les États, de jouer au moins mal une partie plus ou moins imposée [encore que refusée par d’autres à l’âge moderne, avec par exemple la radicalisation au XVIIe de la fermeture de la Corée – du « royaume ermite » des Joséon -, ou bien la fermeture du Japon de la période Edo sous les quinze shogun Tokugawa, du XVIIe au XIXe siècle] – avec le risque bien entendu, pour la stratégie mercantiliste, d’être peu à peu absorbée par le déchaînement de ce avec quoi l’on eût voulu jouer à des fins prioritaires de puissance des royaumes.

Puisqu’il va s’agir ici de comprendre le temps de Théodore Roosevelt – au tout début du XXe siècle -, c’est la seconde vague de la mondialisation qui va brièvement me retenir dans les lignes qui suivent. [La concernant, deux ouvrages rendront des services à ceux que cela pourrait intéresser : le petit essai à la fois stimulant lors de sa parution et un peu décevant, disons : plutôt conformiste, de Suzanne Berger, Notre première mondialisation. […], Seuil, 2003 ; le tableau utilement problématique brossé par Bruno Marnot dans La mondialisation au XIXe siècle (1850-1914), Colin, 2012 ; dans la même collection U, l’on pourra aussi regarder avec intérêt, même s’il est peu facile à « utiliser », la troisième édition de Grataloup, Géohistoire de la mondialisation. […], Colin, 2015.]

Lorsque l’on évoque ce temps, l’on songe surtout aux empires coloniaux – en France, justement, à cette Troisième République, rachetée certes par le magnifique sursaut de la Grande Guerre, mais dont un certain nombre de choix qu’il faut bien dire de système pèsent toujours lourdement sur notre destin, à commencer par celui de la colonisation à outrance. Il est bon ici de conserver à l’esprit, au moins pour quelques passages, un discours-fleuve, particulièrement saisissant, prononcé en 1885 par Jules Ferry – cette étrange idole nationale -, dans l’affaire dite de Madagascar, quelques mois après qu’il eût été renversé en raison de sa politique indochinoise. Notamment ces mots, que je pioche et ordonne dans le flot des paroles et des interruptions du discours par des approbations ou des objections :

« […] La politique coloniale, la politique d’expansion coloniale, est-elle, oui ou non, un système ? Si l’on entend par là je ne sais quelle passion d’étendre et de développer notre domaine colonial sans frein ni mesure, sans principe ni règles, en quelque sorte sans rime ni raison, poussés par je ne sais quel désir de batailles, d’aventures, de gloire facile, ah ! messieurs, ainsi conçue, la politique coloniale ne serait pas un système : ce serait un simple acte de démence.

« […] Voilà le programme de notre politique coloniale, et, ainsi conçue, c’est, en effet, une vue de politique systématique et qui […] repose tout à la fois sur des principes économiques et sur des intérêts, sur des conceptions humanitaires de l’ordre le plus élevé, et sur des considérations politiques…

[I] « […] la forme première de la colonisation, c’est celle qui offre un asile et du travail au surcroît de population des pays pauvres ou de ceux qui renferment une population exubérante. [Annonce de II et III] Mais il y a une autre forme de colonisation : c’est celle qui s’adapte aux peuples qui ont, ou bien un superflu de capitaux ou bien un excédent de produits.

[II] « […] Les colonies sont, pour les pays riches, un placement de capitaux des plus avantageux. […]

[III] « Mais, messieurs, il y a un autre côté plus important de cette question, qui domine de beaucoup celui auquel je viens de toucher. La question coloniale, c’est, pour les pays voués par la nature même de leur industrie à une grande exportation, comme la nôtre, la question même des débouchés.

[IV] « […] Messieurs, il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder […] : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question. […] il faut dire ouvertement qu’en effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… […] il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures…

[V] « […] je dis que cette politique d’expansion coloniale s’est inspirée d’une vérité sur laquelle il faut […] appeler un instant votre attention : à savoir qu’une marine comme la nôtre ne peut pas se passer, sur la surface des mers, d’abris solides, de défenses, de centres de ravitaillement. L’ignorez-vous, messieurs ? Regardez la carte du monde…

[VI] « Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde, en se tenant à l’écart de toutes les combinaisons européennes, en regardant comme un piège, comme une aventure toute expansion vers l’Afrique ou vers l’Orient, vivre de cette sorte, pour une grande nation, croyez-le bien, c’est abdiquer, et, dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire, c’est descendre du premier rang au troisième et au quatrième.

« […] Il faut que notre pays se mette en mesure de faire ce que font tous les autres, et, puisque l’expansion coloniale est le mobile général qui emporte, à l’heure qu’il est, toutes les puissances européennes, il faut qu’il en prenne son parti.

« […] [on ne saurait] proposer à la France un idéal politique conforme à celui de nations comme la libre Belgique et comme la Suisse […] ; […] il faut autre chose à la France ; […] elle ne peut pas être seulement un pays libre ; […] elle doit être aussi un grand pays, exerçant sur les destinées de l’Europe toute l’influence qui lui appartient, […] elle doit répandre cette influence sur le monde, et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie. »

J’ai trois motifs de citer ces fragments uniformément déplaisants : 1) Rappeler malgré tout quelles sont les sortes de gens, parés de bons sentiments hier comme aujourd’hui – il serait possible de rappeler tels détails biographiques, mais ce n’est pas indispensable et cela pourrait émouvoir les réseauteurs « humanistes » -, qui nous jettent dans les plus ignobles aventures – la colonisation systématique hier, au nom de « notre devoir de civiliser les races inférieures », et aujourd’hui notre « bienfaisante » action en Libye ou en Syrie – pour la « démocratie » – et bien entendu, à peine différentes au fond, selon les perspectives aussi que Ferry évoque sans fausse pudeur. Nous devrions méditer tout cela avant de massacrer au nom du bien que nous proclamons. 2) Relativiser, s’il est possible – dans l’oubli, bien entendu, du génocide originaire, fondateur, des Indiens, les propos d’un Théodore Roosevelt – il s’inscrit au fond dans le ton du temps, et d’une certaine façon quelque peu en retrait, si l’on veut bien admettre que son projet d’ensemble n’est pas à strictement parler colonial ; il se trouve simplement que, au regard d’une part de la puissance à venir des États-Unis, et d’autre part de la situation spécifique des infortunées Amériques latines, la portée, surtout rétrospectivement, des positions rooseveltiennes, au regard aussi de ce que la « décolonisation » est pour l’essentiel achevée pour la France depuis plus de cinquante ans, apparaît tout autre dans sa signification, fût-elle moindre, si l’on veut, par son sens. 3) Très précisément ici, me mettre à comprendre pour quel motif la « mondialisation » de la fin du XIXe et du début du XXe siècle a été difficilement comprise comme telle, et l’a été surtout rétrospectivement, depuis que nous sommes à nouveau lancés dans un temps de mondialisation accélérée.

Car, sur le moment, le phénomène énorme de l’élargissement des empires coloniaux – comme le porte très justement Ferry, « l’expansion coloniale est le mobile général qui emporte, à l’heure qu’il est, toutes les puissances européennes » – n’a guère contribué à éclaircir la notion toujours plus utilisée, mais assez flottante, d’impérialisme. Le livre précité de Hobson, en 1902, tourne ainsi largement autour de la question de la colonisation, sachant qu’il finit au fond par distinguer entre colonialisme en un sens strict, qui correspondrait par exemple à la colonisation exterminatrice de peuplement des États-Unis par des européens ; et impérialisme – et cet usage correspondait assez à celui qui était, il me semble, le plus répandu en son temps – évoquant alors la colonisation simplement prédatrice de la France en AEF ou en AOF, sans forcément grand retour sur investissement d’ailleurs, mais ceci est une tout autre question. Surtout, ce phénomène planétaire, mettant aux prises en particulier l’Empire britannique et la République française, mais agitant au plus haut point aussi l’Empire allemand, surexcitant les esprits dans de moindres puissances – l’Italie ainsi -, les jetant même dans un procès différé de rupture avec leurs traditions les plus fermes – que l’on songe à l’évolution postérieure du Japon impérial -, a masqué dans une certaine mesure un mouvement propre de « mondialisation », dont l’arrêt brutal, ou le ralentissement net du moins, pour une soixantaine d’années, lors de la Première Guerre mondiale, interdira longtemps qu’on le prenne pour un objet d’étude de tout premier intérêt.

Au début du petit livre que j’ai évoqué, Suzanne Berger propose une définition à la fois simple et au fond suffisante s’il s’agit d’évoquer le phénomène dans ses caractères les plus manifestes et si l’on s’en tient à la dynamique économique de la chose – de ce que l’on peut entendre par « mondialisation » : « […] une série de mutations de l’économie internationale qui tendent à créer un seul marché mondial pour les biens et les services, le travail et le capital ».

Notons que, au regard d’une telle définition, la signification que je donne à la première vague de la mondialisation, du XVIe au XVIIIe siècle, dans le mouvement des « Grandes Découvertes », vaudrait – ainsi que je l’avais d’abord suggéré – d’être corrigé : alors, ce sont les conditions d’une mondialisation qui eussent été forgées, jusque, bien sûr, dans le retournement – que j’ai dit, dans les premières leçons du cours, hétérotélique – des perspectives de puissance des États, tendanciellement menacées par les dynamiques propres de l’esprit de commerce.

Par contre, l’évocation d’une puissante dynamique de mondialisation à la fin du XIXe siècle serait tout à fait justifiée puisque, alors, en dehors même des logiques strictement impériales, tant les mouvements de capitaux [les Français en ont conservé la mémoire longtemps avec la désastreuse affaire des « emprunts russes », qui hantait encore beaucoup de gens dans mon enfance, lointaine il est vrai – mais les capitaux français prenaient volontiers aussi la route de l’Empire Ottoman ou celle des Amériques latines] que les flux migratoires depuis les régions de salaires insuffisants ou encore, d’une façon ou d’une autre, de crise, atteignirent des niveaux qui ne furent retrouvés et dépassés qu’un siècle plus tard s’il s’agit des flux de capitaux, et qui n’ont pas été atteints à nouveau, s’il s’agit des flux démographiques, lesquels – flux intraeuropéens bien sûr, mais flux vers les États-Unis, ô combien, ou d’autres pays d’ailleurs du continent américain – se portèrent à des valeurs exceptionnelles lors du précédent moment d’intensification mondialisatrice.

Il n’était pas jusqu’à la pratique des « délocalisations », à une moindre échelle, certes, mais pour des motifs point vraiment différents de ceux d’aujourd’hui, dont on n’eût pu donner des exemples. Ainsi, notons-le, se trouvait déjà nouée la tension, dont le caractère explosif commence à se manifester à nouveau désormais, après le Brexit ou l’élection de M. Trump en particulier, de deux tropismes dont la combinaison ne saurait ne pas engendrer la paupérisation, douloureuse et dangereuse, de certains effectifs très significatifs de population – celui de la délocalisation du travail et de l’importation, par des flux migratoires mal contrôlés, d’un nombre important de travailleurs potentiels.

La NOUVELLE DIPLOMATIE ROOSEVELTIENNE.png

La nouvelle diplomatie rooseveltienne : « Speak softly and carry a big stick. »

IX. – La profonde reformulation de la doctrine Monroe à l’âge du premier Roosevelt

Voici l’un des passages assurément que je reprendrai et compléterai au mois de janvier. Ceci pourtant, provisionnellement, qui suffira pour l’examen de ces temps-ci :

La doctrine Monroe, bien sûr, allait commencer à s’infléchir alors – nous sommes, je le redis, autour de 1900 –, à l’âge, justement, que l’on considère comme celui de l’avènement idéologique et politique de l’impérialisme américain.

Quelques mots ici sur un personnage de grande importance dans l’histoire des États-Unis : Roosevelt – non par Franklin mais Théodore Roosevelt (les deux présidents étaient bien apparentés – issus l’un et l’autre de la même ancienne famille américaine –, mais de façon très lointaine – par contre, le second, Franklin, épousera une nièce du premier, Eleanor Roosevelt).

Vice-président de McKinley, Théodore Roosevelt succéda à ce dernier en 1901 lorsque celui-ci fut assassiné par un anarchiste ; puis il fut lui-même élu pour quatre ans en 1904. Il marqua extraordinairement son pays du fait d’une personnalité hors du commun et d’une orientation idéologique qui finit par sembler relativement ferme.

Cette idéologie brochait sur ce que l’on finit par désigner comme le « progressisme », mouvement ample et varié, nettement interclassiste mais non sans difficultés certes, dont le ressort central était –  à la suite de ce qu’on avait appelé peu avant le « populisme », mais de façon socialement et géographiquement élargie par rapport à celui-ci, et sur fond de relative inefficacité d’un système bipartisan très marqué par la géographie sociale contrastée de l’Union – une réaction de ce qu’on appellera les classes moyennes au sens le plus large (incluant les classes moyennes supérieures), contre certains aspects sombres de la société industrielle et contre l’éclosion, par un mouvement incessant de concentration, de trusts géants, dans un climat constant de spéculation et de corruption, et le développement d’une classe d’hommes d’affaires richissimes et, il faut bien le dire, passablement arrogants. Comme vous le voyez, tout cela peut faire écho à tels aspects de notre exact moment, aux États-Unis sans doute, mais possiblement ailleurs aussi. Le climat américain Mille neuf cent – pour être un peu plus précis – fait songer par certains aspects à celui de notre temps : agacement croissant devant l’insupportable prétention d’ « élites » détestables, aspiration à davantage d’égalité sociale – et point seulement, soit formelle-légale en général, soit comme aujourd’hui « sociétale » -, sentiment de l’inadéquation aux problèmes de l’heure des clivages partisans devenus classiques, souhait d’une démocratie plus exigeante, et en tout cas plus vivante, préoccupation nationale renforcée, crainte aussi d’une immigration mal contrôlée [une immigration d’ailleurs plus massive encore alors, d’origine principalement européenne].

Âgé de quarante-trois ans seulement lorsqu’il parvint à la Présidence, Roosevelt avait fait une carrière rapide tout en inquiétant, par sa liberté d’esprit, son parti qui était le parti Républicain [ce sont des choses qui arrivent…]. Original, certes, il n’avait pas tout à fait dévoilé ses cartes lorsqu’il accéda, inopinément, à la Maison Blanche en 1901. De fait, il y a lieu de supposer qu’il n’était pas alors l’homme de convictions extrêmement arrêtées : son talent semble être d’avoir compris et su donner forme à l’esprit du temps, tout en ne se précipitant pas et en sachant ménager une majorité rétive. Il put ainsi donner le plein de ses capacités lors de son second mandat, fort alors de la légitimité qu’il tirait d’une élection dont il n’avait pas bénéficié pour le précédent. Mais même alors, il procéda prudemment, par petites touches, et il serait difficile d’évoquer une véritable « révolution » rooseveltienne.

C’est donc, au fond, dans le domaine de la politique extérieure que l’âge rooseveltien se révéla le plus marquant pour l’avenir et – c’est à cela que je souhaitais en arriver – en particulier en infléchissant la doctrine Monroe, en lui donnant désormais un contenu positif incroyablement annonciateur, non seulement des perspectives américaines à venir, mais plus généralement, des montages de notre temps.

Roosevelt avait joué un rôle assez glorieux dans la guerre hispano-américaine et cela avait contribué à une popularité en accord avec ses orientations profondes : engagé volontaire, il s’était illustré à Cuba, près de Santiago de Cuba, lors de la difficile et sanglante bataille de San Juan, le 1er juillet 1898, en tant que colonel du régiment des Rough Riders ; certes, la supériorité en hommes et en matériel des Américains était écrasante, mais l’art militaire et l’héroïsme des Espagnols fit merveille ce jour-là, suscitant d’ailleurs une vive admiration chez Roosevelt.

Théodore Roosevelt au milieu de ses

Théodore Roosevelt à Cuba au milieu de ses « Rough Riders » après leur action à San Juan [1er juillet 1898]

Il est certain qu’un tel homme, tout à fait hors du commun, et d’un courage qui force l’admiration, avait davantage vocation qu’un autre a endosser, comme l’on dit en citant la première clause de la deuxième section de la constitution des États-Unis, l’uniforme de « Commander in Chief ». Est-il par contre bien raisonnable qu’il ait été récompensé par le prix Nobel de la Paix ? Poser la question, c’est y répondre [quel qu’ait été l’argument retenu – un rôle médiateur dans la guerre russo-japonaise, d’ailleurs bien cohérent avec le nouveau tropisme vers le Pacifique des États-Unis – pour l’honorer de cette distinction globalement distribuée à tort et à travers.]

Quoi qu’il en soit, sauf à revenir de façon plus approfondie, je le répète, sur tout cela, je souhaite dès maintenant vous donner un minimum de grain doctrinal à moudre. Je me contente de vous copier, pour tout ou partie, trois textes très fameux :

1)Le discours prononcé le 2 septembre 1901 au Minnesota State Fair – connu comme le discours du « Gros Bâton » [Big Stick], alors qu’il est vice-président du président McKinley, qu’il remplacera quelques jours plus tard, après l’assassinat de ce dernier [je le reproduis en bonne partie, car il est d’un intérêt et d’une importance peu communs – j’élague toutefois un peu car l’on a souvent le sentiment d’un propos répétitif.]

« In his admirable series of studies of twentieth-century problems, Dr. Lyman Abbott has pointed out that we are a nation of pioneers; that the first colonists to our shores were pioneers, and that pioneers selected out from among the descendants of these early pioneers, mingled with others selected afresh from the Old World, pushed westward into the wilderness and laid the foundations for new commonwealths. They were men of hope and expectation, of enterprise and energy; for the men of dull content or more dull despair had no part in the great movement into and across the New World. Our country has been populated by pioneers, and therefore it has in it more energy, more enterprise, more expansive power than any other in the wide world.

 » […]. The men who with ax in the forests and pick in the mountains and plow on the prairies pushed to completion the dominion of our people over the American wilderness have given the definite shape to our nation. They have shown the qualities of daring, endurance, and far-sightedness, of eager desire for victory and stubborn refusal to accept defeat, which go to make up the essential manliness of the American character.

« Above all, they have recognized in practical form the fundamental law of success in American life—the law of worthy work, the law of high, resolute endeavor. We have but little room among our people for the timid, the irresolute, and the idle; and it is no less true that there is scant room in the world at large for the nation with mighty thews that dares not to be great.

« Surely in speaking to the sons of the men who actually did the rough and hard and infinitely glorious work of making the great Northwest what it now is, I need hardly insist upon the righteousness of this doctrine. In your own vigorous lives you show by every act how scant is your patience with those who do not see in the life of effort the life supremely worth living. […] . Poverty is a bitter thing; but it is not as bitter as the existence of restless vacuity and physical, moral, and intellectual flabbiness […]. […]

« It seems to me that the simple acceptance of this fundamental fact of American life, this acknowledgment that the law of work is the fundamental law of our being, will help us to start aright in facing not a few of the problems that confront us from without and from within. As regards internal affairs, it should teach us the prime need of remembering that […] the chief factor in any man’s success or failure must be his own character—that is, the sum of his common sense, his courage, his virile energy and capacity. Nothing can take the place of this individual factor.

« […]. […] it is not possible ever to insure prosperity merely by law. Something for good can be done by law, and a bad law can do an infinity of mischief; but, after all, the best law can only prevent wrong and injustice, and give to the thrifty, the farseeing, and the hard-working a chance to exercise to best advantage their special and peculiar abilities. No hard-and-fast rule can be laid down as to where our legislation shall stop in interfering between man and man, between interest and interest. All that can be said is that it is highly undesirable, on the one hand, to weaken individual initiative, and, on the other hand, that in a constantly increasing number of cases we shall find it necessary in the future to shackle cunning as in the past we have shackled force. It is not only highly desirable but necessary that there should be legislation which shall carefully shield the interests of wage-workers, and which shall discriminate in favor of the honest and humane employer by removing the disadvantage under which he stands when compared with unscrupulous competitors who have no conscience and will do right only under fear of punishment.

« Nor can legislation stop only with what are termed labor questions. The vast individual and corporate fortunes, the vast combinations of capital, which have marked the development of our industrial system create new conditions, and necessitate a change from the old attitude of the state and the nation toward property. It is probably true that the large majority of the fortunes that now exist in this country have been amassed not by injuring our people, but as an incident to the conferring of great benefits upon the community; and this, no matter what may have been the conscious purpose of those amassing them. […]. Our interests are at bottom common; in the long run we go up or go down together. Yet more and more it is evident that the state, and if necessary the nation, has got to possess the right of supervision and control as regards the great corporations which are its creatures; particularly as regards the great business combinations which derive a portion of their importance from the existence of some monopolistic tendency. The right should be exercised with caution and self restraint; but it should exist, so that it may be invoked if the need arises.

So much for our duties, each to himself and each to his neighbor, within the limits of our own country. But our country, as it strides forward with ever-increasing rapidity to a foremost place among the world powers, must necessarily find, more and more, that it has world duties also. There are excellent people who believe that we can shirk these duties and yet retain our self-respect; but these good people are in error. Other good people seek to deter us from treading the path of hard but lofty duty by bidding us remember that all nations that have achieved greatness, that have expanded and played their part as world powers, have in the end passed away. So they have; and so have all others. The weak and the stationary have vanished as surely as, and more rapidly than, those whose citizens felt within them the lift that impels generous souls to great and noble effort. This is only another way of stating the universal law of death, which is itself part of the universal law of life. The man who works, the man who does great deeds, in the end dies as surely as the veriest idler who cumbers the earth’s surface; but he leaves behind him the great fact that he has done his work well. So it is with nations. While the nation that has dared to be great, that has had the will and the power to change the destiny of the ages, in the end must die, yet no less surely the nation that has played the part of the weakling must also die; and whereas the nation that has done nothing leaves nothing behind it, the nation that has done a great work really continues, though in changed form, to live forevermore. The Roman has passed away exactly as all the nations of antiquity which did not expand when he expanded have passed away; but their very memory has vanished, while he himself is still a living force throughout the wide world in our entire civilization of today, and will so continue through countless generations, through untold ages.

It is because we believe with all our heart and soul in the greatness of this country, because we feel the thrill of hardy life in our veins, and are confident that to us is given the privilege of playing a leading part in the century that has just opened, that we hail with eager delight the opportunity to do whatever task Providence may allot us. We admit with all sincerity that our first duty is within our own household; that we must not merely talk, but act, in favor of cleanliness and decency and righteousness, in all political, social, and civic matters. No prosperity and no glory can save a nation that is rotten at heart. We must ever keep the core of our national being sound, and see to it that not only our citizens in private life, but, above all, our statesmen in public life, practice the old commonplace virtues which from time immemorial have lain at the root of all true national wellbeing. Yet while this is our first duty, it is not our whole duty. Exactly as each man, while doing first his duty to his wife and the children within his home, must yet, if he hopes to amount to much, strive mightily in the world outside his home, so our nation, while first of all seeing to its own domestic well-being, must not shrink from playing its part among the great nations without. Our duty may take many forms in the future as it has taken many forms in the past. Nor is it possible to lay down a hard-and-fast rule for all cases. We must ever face the fact of our shifting national needs, of the always-changing opportunities that present themselves. But we may be certain of one thing: whether we wish it or not, we cannot avoid hereafter having duties to do in the face of other nations. All that we can do is to settle whether we shall perform these duties well or ill.

Right here let me make as vigorous a plea as I know how in favor of saying nothing that we do not mean, and of acting without hesitation up to whatever we say. A good many of you are probably acquainted with the old proverb: « Speak softly and carry a big stick—you will go far. » If a man continually blusters, if he lacks civility, a big stick will not save him from trouble; and neither will speaking softly avail, if back of the softness there does not lie strength, power. In private life there are few beings more obnoxious than the man who is always loudly boasting; and if the boaster is not prepared to back up his words his position becomes absolutely contemptible. So it is with the nation. It is both foolish and undignified to indulge in undue self-glorification, and, above all, in loose-tongued denunciation of other peoples. Whenever on any point we come in contact with a foreign power, I hope that we shall always strive to speak courteously and respectfully of that foreign power. Let us make it evident that we intend to do justice. Then let us make it equally evident that we will not tolerate injustice being done to us in return. Let us further make it evident that we use no words which we are not prepared to back up with deeds, and that while our speech is always moderate, we are ready and willing to make it good. Such an attitude will be the surest possible guarantee of that self-respecting peace, the attainment of which is and must ever be the prime aim of a self-governing people.

This is the attitude we should take as regards the Monroe Doctrine. There is not the least need of blustering about it. Still less should it be used as a pretext for our own aggrandizement at the expense of any other American state. But, most emphatically, we must make it evident that we intend on this point ever to maintain the old American position. Indeed, it is hard to understand how any man can take any other position, now that we are all looking forward to the building of the Isthmian Canal. The Monroe Doctrine is not international law; but there is no necessity that it should be. All that is needful is that it should continue to be a cardinal feature of American policy on this continent; and the Spanish-American states should, in their own interests, champion it as strongly as we do. We do not by this doctrine intend to sanction any policy of aggression by one American commonwealth at the expense of any other, nor any policy of commercial discrimination against any foreign power whatsoever. Commercially, as far as this doctrine is concerned, all we wish is a fair field and no favor; but if we are wise we shall strenuously insist that under no pretext whatsoever shall there be any territorial aggrandizement on American soil by any European power, and this, no matter what form the territorial aggrandizement may take.

We most earnestly hope and believe that the chance of our having any hostile military complication with any foreign power is very small. But that there will come a strain, a jar, here and there, from commercial and agricultural—that is, from industrial—competition is almost inevitable. Here again we have got to remember that our first duty is to our own people, and yet that we can best get justice by doing justice. We must continue the policy that has been so brilliantly successful in the past, and so shape our economic system as to give every advantage to the skill, energy, and intelligence of our farmers, merchants, manufacturers, and wage-workers; and yet we must also remember, in dealing with other nations, that benefits must be given where benefits are sought. It is not possible to dogmatize as to the exact way of attaining this end, for the exact conditions cannot be foretold. In the long run, one of our prime needs is stability and continuity of economic policy; and yet, through treaty or by direct legislation, it may, at least in certain cases, become advantageous to supplement our present policy by a system of reciprocal benefit and obligation.

Throughout a large part of our national career our history has been one of expansion, the expansion being of different kinds at different times. This expansion is not a matter of regret, but of pride. It is vain to tell a people as masterful as ours that the spirit of enterprise is not safe. The true American has never feared to run risks when the prize to be won was of sufficient value. No nation capable of self-government, and of developing by its own efforts a sane and orderly. civilization, no matter how small it may be, has anything to fear from us. Our dealings with Cuba illustrate this, and should be forever a subject of just national pride. We speak in no spirit of arrogance when we state as a simple historic fact that never in recent times has any great nation acted with such disinterestedness as we have shown in Cuba. We freed the island from the Spanish yoke. We then earnestly did our best to help the Cubans in the establishment of free education, of law and order, of material prosperity, of the cleanliness necessary to sanitary well-being in their great cities. We did all this at great expense of treasure, at some expense of life; and now we are establishing them in a free and independent commonwealth, and have asked in return nothing whatever save that at no time shall their independence be prostituted to the advantage of some foreign rival of ours, or so as to menace our well-being. To have failed to ask this would have amounted to national stultification on our part.

In the Philippines we have brought peace, and we are at this moment giving them such freedom and self-government as they could never under any conceivable conditions have obtained had we turned them loose to sink into a welter of blood and confusion, or to become the prey of some strong tyranny without or within. The bare recital of the facts is sufficient to show that we did our duty; and what prouder title to honor can a nation have than to have done its duty? We have done our duty to ourselves, and we have done the higher duty of promoting the civilization of mankind. The first essential of civilization is law. Anarchy is simply the handmaiden and forerunner of tyranny and despotism. Law and order enforced with justice and by strength lie at the foundations of civilization. Law must be based upon justice, else it cannot stand, and it must be enforced with resolute firmness, because weakness in enforcing it means in the end that there is no justice and no law, nothing but the rule of disorderly and unscrupulous strength. Without the habit of orderly obedience to the law, without the stern enforcement of the laws at the expense of those who defiantly resist them, there can be no possible progress, moral or material, in civilization. There can be no weakening of the law-abiding spirit here at home, if we are permanently to succeed; and just as little can we afford to show weakness abroad. Lawlessness and anarchy were put down in the Philippines as a prerequisite to introducing the reign of justice.

Barbarism has, and can have, no place in a civilized world. It is our duty toward the people living in barbarism to see that they are freed from their chains, and we can free them only by destroying barbarism itself. The missionary, the merchant, and the soldier may each have to play a part in this destruction, and in the consequent uplifting of the people. Exactly as it is the duty of a civilized power scrupulously to respect the rights of all weaker civilized powers and gladly to help those who are struggling toward civilization, so it is its duty to put down savagery and barbarism. As in such a work human instruments must be used, and as human instruments are imperfect, this means that at times there will be injustice; that at times merchant or soldier, or even missionary, may do wrong. Let us instantly condemn and rectify such wrong when it occurs, and if possible punish the wrongdoer. But shame, thrice shame to us, if we are so foolish as to make such occasional wrongdoing an excuse for failing to perform a great and righteous task. Not only in our own land, but throughout the world, throughout all history, the advance of civilization has been of incalculable benefit to mankind, and those through whom it has advanced deserve the highest honor. All honor to the missionary, all honor to the soldier, all honor to the merchant who now in our own day have done so much to bring light into the world’s dark places.

Let me insist again, for fear of possible misconstruction, upon the fact that our duty is twofold, and that we must raise others while we are benefiting ourselves. In bringing order to the Philippines, our soldiers added a new page to the honor roll of American history, and they incalculably benefited the islanders themselves.

But this peace and liberty under the law must be supplemented by material and industrial development. Under the wise administration of Governor Taft the islands now enjoy a peace and liberty of which they have hitherto never even dreamed. Every encouragement should be given to their commercial development, to the introduction of American industries and products; not merely because this will be a good thing for our people, but infinitely more because it will be of incalculable benefit to the people in the Philippines.

We shall make mistakes; and if we let these mistakes frighten us from our work we shall show ourselves weaklings. Half a century ago Minnesota and the two Dakotas were Indian hunting-grounds. We committed plenty of blunders, and now and then worse than blunders, in our dealings with the Indians. But who does not admit at the present day that we were right in wresting from barbarism and adding to civilization the territory out of which we have made these beautiful states? And now we are civilizing the Indian and putting him on a level to which he could never have attained under the old conditions.

In the Philippines let us remember that the spirit and not the mere form of government is the essential matter. The Tagalogs have a hundredfold the freedom under us that they would have if we had abandoned the islands. We are not trying to subjugate a people; we are trying to develop them and make them a law-abiding, industrious, and educated people, and we hope ultimately a self-governing people. In short, in the work we have done we are but carrying out the true principles of our democracy. » We work in a spirit of self-respect for ourselves and of goodwill toward others, in a spirit of love for and of infinite faith in mankind. We do not blindly refuse to face the evils that exist, or the shortcomings inherent in humanity; but across blundering and shirking, across selfishness and meanness of motive, across short-sightedness and cowardice, we gaze steadfastly toward the far horizon of golden triumph. If you will study our past history as a nation you will see we have made many blunders and have been guilty of many shortcomings, and yet that we have always in the end come out victorious because we have refused to be daunted by blunders and defeats, have recognized them, but have persevered in spite of them. So it must be in the future. We gird up our loins as a nation, with the stern purpose to play our part manfully in winning the ultimate triumph; and therefore we turn scornfully aside from the paths of mere ease and idleness, and with unfaltering steps tread the rough road of endeavor, smiting down the wrong and battling for the right, as Greatheart smote and battled in Bunyan’s immortal story. »

The Big Stick.png

Le « Gros Bâton » rooseveltien dans les Caraïbes. Vous relèverez sans doute la figuration de la Grande Flotte Blanche. Le « Big Stick » ne manque pas d’être, autant qu’utile, une bonne flottille de cuirassés.

Voici la traduction que je vous propose des passages retenus de ce texte saisissant :

« Dans son admirable série d’études sur les questions du XXe siècle, le Dr Lyman Abbott a souligné que nous sommes une nation de pionniers [NB : Lyman Abbott était un pasteur de l’église congrégationaliste, de tradition réformée, c’est-à-dire pour l’essentiel calviniste, issue, autour de John Winthrop, du puritanisme anglais ; journaliste engagé et influent, il soutenait le réformisme rooseveltien, contrairement à certains de ses coreligionnaires ; Roosevelt, ici, manifestement, subsume plusieurs livres sous cet intitulé générique, car il ne semble pas – mais je peux me tromper – que cet auteur ait donné une série expressément désignée comme indiqué] ; que les premiers colons parvenus à nos rivages étaient des pionniers, et que les pionniers sélectionnés parmi ces pionniers précoces, mêlés à d’autres nouvellement sélectionnés du Vieux Monde, poussèrent vers l’Ouest dans les solitudes sauvages et jetèrent les fondations de nouvelles républiques. Ils étaient des hommes d’espoir et d’espérance, d’initiative et d’énergie ; car les hommes de médiocre contentement ou de plus médiocre encore désespoir ne prirent aucune part à ce grand mouvement d’incursion et de sillonnement en tous sens du Nouveau Monde. Notre pays a été peuplé par des pionniers, et par conséquent il a en lui plus d’énergie, plus d’initiative, plus de puissance expansive qu’aucun autre dans le vaste monde.

« […] Les hommes qui, avec la hache dans les forêts, le pic dans les montagnes et la charrue par les prairies, portèrent à son achèvement la domination de notre peuple sur les solitudes sauvages américaines, ont donné sa forme définie à notre nation. Ils ont montré les qualités de hardiesse, d’endurance, d’anticipation, d’âpre désir de la victoire et de refus têtu d’accepter la défaite, qui tendent à composer l’essentielle virilité du caractère américain.

« Par dessus tout, ils ont reconnu dans une forme pratique la loi fondamentale de succès dans la vie américaine, – la loi du travail valorisé, la loi du plus haut effort, de l’effort résolu. Nous n’avons qu’une toute petite place parmi notre peuple pour le timide, l’irrésolu, le fainéant ; et il est non moins vrai qu’il n’y a qu’une place insignifiante dans le monde en général pour la nation qui n’ambitionne pas d’être grande en dépit de sa puissante musculature.

« Certainement, parlant aux fils des hommes qui ont vraiment fait le rude et difficile, et infiniment glorieux travail de construire le fantastique Nord-Ouest tel qu’il est devenu, n’ai-je guère besoin d’insister sur la rectitude de cette doctrine. Dans vos propres vies vigoureuses, vous montrez dans tous vos actes combien votre patience est mince avec ceux qui ne voient pas dans la vie d’effort cette sorte de vie qui vaut suprêmement le coup d’être vécue. […] La pauvreté est chose amère ; mais elle n’est pas aussi amère que l’anxiogène vacuité de l’existence, et l’indolence physique, morale et intellectuelle […]. […].

« Il me semble que la simple acceptation de ce trait fondamental de la vie américaine, cette reconnaissance que la loi de travail est la loi fondamentale de notre être, nous aidera à commencer de façon correcte à faire face à un nombre non négligeable des problèmes auxquels nous sommes confrontés, dans l’ordre externe comme dans l’ordre interne. Pour ce qui concerne les affaires intérieures [j’ai un petit doute sur le sens de cet intérieur et de cet extérieur], elle [cette acceptation, cette reconnaissance] ne saurait ne pas nous enseigner qu’il est prioritaire de ne pas oublier que […] le facteur principal dans le succès ou l’échec de n’importe quel homme tient à son propre caractère – à savoir la somme de son bon sens, de son courage, de l’énergie et de la fermeté de sa virilité. Rien ne saurait remplacer un tel facteur individuel.

« […]. […] Il n’est jamais possible d’assurer la prospérité simplement par la loi. [Certes] la loi peut contribuer au bien, et une mauvaise loi peut causer un mal infini ; mais après tout, la meilleure loi peut seulement prévenir le mal et l’injustice, et donner à l’homme économe, clairvoyant, à celui qui travaille dur, une chance d’exercer pour leur plus grand avantage leurs aptitudes propres et particulières. Aucune règle absolue ne peut être fixée quant au [point de déterminer] où notre législation arrêtera d’interférer entre l’homme et l’homme, l’intérêt et l’intérêt. Tout ce qui peut être dit est, d’un côté, qu’il est hautement indésirable d’affaiblir l’initiative individuelle, et d’un autre côté que, dans un nombre croissant sans cesse de cas, nous trouverons indispensable dans le futur d’entraver la rouerie, tout comme, dans le passé, nous entravâmes la force. Il est non seulement hautement désirable mais indispensable qu’il y ait une législation qui protège soigneusement les intérêts des salariés, et qui opère une discrimination en faveur de l’employeur honnête et humain en effaçant le désavantage auquel il s’expose par comparaison avec ses concurrents sans scrupules, qui sont sans conscience et ne sauraient se comporter avec droiture que par la crainte de la punition.

« Et une législation ne peut s’arrêter seulement à ce que l’on appelle les questions du travail. Les immenses fortunes des individus et des entreprises, les immenses montages capitalistiques qui ont marqué le développement de notre système industriel, créent de nouvelles conditions, et impliquent le changement de la vieille attitude de l’État et de la nation envers la propriété. Il est probablement exact qu’une grande majorité des fortunes qui se dressent à cette heure dans notre pays ont été accumulées, non en lésant notre peuple, mais comme un effet induit de l’allocation de grands avantages à la communauté ; et il n’importe pas que tel ait pu être le but conscient de ceux qui accumulaient ces fortunes. […] Nos intérêts sont au bout du compte communs ; à long terme, nous grimpons ou nous sombrons ensemble. Et il est toujours plus évident, de plus en plus, que l’État, et si nécessaire la nation, a acquis le droit de superviser et de contrôler ce qui concerne les grandes entreprises qui sont leurs créatures ; particulièrement en ce qui concerne les combinaisons du monde des affaires qui tirent une part de leur importance de l’existence de quelque orientation monopolistique. Ce droit [de la puissance publique] doit être exercé avec circonspection et réserve ; mais il doit exister et pouvoir être invoqué si besoin est.

Tant pour nos devoirs, chacun envers soi-même et chacun envers son voisin, au sein de notre propre pays ! Mais notre pays, alors qu’il file de l’avant à toute vapeur [je choisis, bien sûr, une image maritime], avec une rapidité toujours plus grande, vers une place plus en vue parmi les puissances du monde, ne saurait ne pas découvrir, toujours davantage, qu’il a aussi des devoirs mondiaux. Il se trouve d’excellentes personnes pour croire que nous pouvons esquiver ces devoirs et pourtant conserver l’estime de nous-mêmes ; mais ces braves gens sont dans l’erreur. D’autres bonnes gens cherchent à nous détourner de parcourir le chemin du devoir, difficile et hauturier [je rends à dessein lofty par ce terme marin – à l’esprit les grands cuirassés blancs qui passent sous la lune, hérissés de canons], en nous enjoignant de n’oublier pas que toutes les nations qui ont accédé à la grandeur, qui ont accru et joué leur rôle au titre de puissances mondiales, à la fin sont mortes.

FIN DE LA TRADUCTION À VENIR

2)Deuxième texte très important pour ces développements, celui qui a formulé ce que l’on appelle parfois le « Roosevelt Corollary », le corollaire Roosevelt, simplement, c’est-à-dire une addition à la Monroe Doctrine. Ce discours – discours en lui-même classique « sur l’état de l’Union » [State of the Union Address] – fut prononcé en décembre 1904 [j’en produis un extrait, long certes, mais beaucoup moins que l’ensemble de l’Address, dont nombre d’aspects, en eux-mêmes intéressants, ont beaucoup moins lieu de nous retenir ici] :

« […] In treating of our foreign policy and of the attitude that this great Nation should assume in the world at large, it is absolutely necessary to consider the Army and the Navy, and the Congress, through which the thought of the Nation finds its expression, should keep ever vividly in mind the fundamental fact that it is impossible to treat our foreign policy, whether this policy takes shape in the effort to secure justice for others or justice for ourselves, save as conditioned upon the attitude we are willing to take toward our Army, and especially toward our Navy. It is not merely unwise, it is contemptible, for a nation, as for an individual, to use high-sounding language to proclaim its purposes, or to take positions which are ridiculous if unsupported by potential force, and then to refuse to provide this force. If there is no intention of providing and of keeping the force necessary to back up a strong attitude, then it is far better not to assume such an attitude.

The steady aim of this Nation, as of all enlightened nations, should be to strive to bring ever nearer the day when there shall prevail throughout the world the peace of justice. There are kinds of peace which are highly undesirable, which are in the long run as destructive as any war. Tyrants and oppressors have many times made a wilderness and called it peace. Many times peoples who were slothful or timid or shortsighted, who had been enervated by ease or by luxury, or misled by false teachings, have shrunk in unmanly fashion from doing duty that was stern and that needed self-sacrifice, and have sought to hide from their own minds their shortcomings, their ignoble motives, by calling them love of peace. The peace of tyrannous terror, the peace of craven weakness, the peace of injustice, all these should be shunned as we shun unrighteous war. The goal to set before us as a nation, the goal which should be set before all mankind, is the attainment of the peace of justice, of the peace which comes when each nation is not merely safe-guarded in its own rights, but scrupulously recognizes and performs its duty toward others. Generally peace tells for righteousness; but if there is conflict between the two, then our fealty is due-first to the cause of righteousness. Unrighteous wars are common, and unrighteous peace is rare; but both should be shunned. The right of freedom and the responsibility for the exercise of that right can not be divorced. One of our great poets has well and finely said that freedom is not a gift that tarries long in the hands of cowards. Neither does it tarry long in the hands of those too slothful, too dishonest, or too unintelligent to exercise it. The eternal vigilance which is the price of liberty must be exercised, sometimes to guard against outside foes; although of course far more often to guard against our own selfish or thoughtless shortcomings.

If these self-evident truths are kept before us, and only if they are so kept before us, we shall have a clear idea of what our foreign policy in its larger aspects should be. It is our duty to remember that a nation has no more right to do injustice to another nation, strong or weak, than an individual has to do injustice to another individual; that the same moral law applies in one case as in the other. But we must also remember that it is as much the duty of the Nation to guard its own rights and its own interests as it is the duty of the individual so to do. Within the Nation the individual has now delegated this right to the State, that is, to the representative of all the individuals, and it is a maxim of the law that for every wrong there is a remedy. But in international law we have not advanced by any means as far as we have advanced in municipal law. There is as yet no judicial way of enforcing a right in international law. When one nation wrongs another or wrongs many others, there is no tribunal before which the wrongdoer can be brought. Either it is necessary supinely to acquiesce in the wrong, and thus put a premium upon brutality and aggression, or else it is necessary for the aggrieved nation valiantly to stand up for its rights. Until some method is devised by which there shall be a degree of international control over offending nations, it would be a wicked thing for the most civilized powers, for those with most sense of international obligations and with keenest and most generous appreciation of the difference between right and wrong, to disarm. If the great civilized nations of the present day should completely disarm, the result would mean an immediate recrudescence of barbarism in one form or another. Under any circumstances a sufficient armament would have to be kept up to serve the purposes of international police; and until international cohesion and the sense of international duties and rights are far more advanced than at present, a nation desirous both of securing respect for itself and of doing good to others must have a force adequate for the work which it feels is allotted to it as its part of the general world duty. Therefore it follows that a self-respecting, just, and far-seeing nation should on the one hand endeavor by every means to aid in the development of the various movements which tend to provide substitutes for war, which tend to render nations in their actions toward one another, and indeed toward their own peoples, more responsive to the general sentiment of humane and civilized mankind; and on the other hand that it should keep prepared, while scrupulously avoiding wrongdoing itself, to repel any wrong, and in exceptional cases to take action which in a more advanced stage of international relations would come under the head of the exercise of the international police. A great free people owes it to itself and to all mankind not to sink into helplessness before the powers of evil.

We are in every way endeavoring to help on, with cordial good will, every movement which will tend to bring us into more friendly relations with the rest of mankind. In pursuance of this policy I shall shortly lay before the Senate treaties of arbitration with all powers which are willing to enter into these treaties with us. It is not possible at this period of the world’s development to agree to arbitrate all matters, but there are many matters of possible difference between us and other nations which can be thus arbitrated. Furthermore, at the request of the Interparliamentary Union, an eminent body composed of practical statesmen from all countries, I have asked the Powers to join with this Government in a second Hague conference, at which it is hoped that the work already so happily begun at The Hague may be carried some steps further toward completion. This carries out the desire expressed by the first Hague conference itself.

It is not true that the United States feels any land hunger or entertains any projects as regards the other nations of the Western Hemisphere save such as are for their welfare. All that this country desires is to see the neighboring countries stable, orderly, and prosperous. Any country whose people conduct themselves well can count upon our hearty friendship. If a nation shows that it knows how to act with reasonable efficiency and decency in social and political matters, if it keeps order and pays its obligations, it need fear no interference from the United States. Chronic wrongdoing, or an impotence which results in a general loosening of the ties of civilized society, may in America, as elsewhere, ultimately require intervention by some civilized nation, and in the Western Hemisphere the adherence of the United States to the Monroe Doctrine may force the United States, however reluctantly, in flagrant cases of such wrongdoing or impotence, to the exercise of an international police power. If every country washed by the Caribbean Sea would show the progress in stable and just civilization which with the aid of the Platt amendment Cuba has shown since our troops left the island, and which so many of the republics in both Americas are constantly and brilliantly showing, all question of interference by this Nation with their affairs would be at an end. Our interests and those of our southern neighbors are in reality identical. They have great natural riches, and if within their borders the reign of law and justice obtains, prosperity is sure to come to them. While they thus obey the primary laws of civilized society they may rest assured that they will be treated by us in a spirit of cordial and helpful sympathy. We would interfere with them only in the last resort, and then only if it became evident that their inability or unwillingness to do justice at home and abroad had violated the rights of the United States or had invited foreign aggression to the detriment of the entire body of American nations. It is a mere truism to say that every nation, whether in America or anywhere else, which desires to maintain its freedom, its independence, must ultimately realize that the right of such independence can not be separated from the responsibility of making good use of it.

In asserting the Monroe Doctrine, in taking such steps as we have taken in regard to Cuba, Venezuela, and Panama, and in endeavoring to circumscribe the theater of war in the Far East, and to secure the open door in China, we have acted in our own interest as well as in the interest of humanity at large. There are, however, cases in which, while our own interests are not greatly involved, strong appeal is made to our sympathies. Ordinarily it is very much wiser and more useful for us to concern ourselves with striving for our own moral and material betterment here at home than to concern ourselves with trying to better the condition of things in other nations. We have plenty of sins of our own to war against, and under ordinary circumstances we can do more for the general uplifting of humanity by striving with heart and soul to put a stop to civic corruption, to brutal lawlessness and violent race prejudices here at home than by passing resolutions about wrongdoing elsewhere. Nevertheless there are occasional crimes committed on so vast a scale and of such peculiar horror as to make us doubt whether it is not our manifest duty to endeavor at least to show our disapproval of the deed and our sympathy with those who have suffered by it. The cases must be extreme in which such a course is justifiable. There must be no effort made to remove the mote from our brother’s eye if we refuse to remove the beam from our own. But in extreme cases action may be justifiable and proper. What form the action shall take must depend upon the circumstances of the case; that is, upon the degree of the atrocity and upon our power to remedy it. The cases in which we could interfere by force of arms as we interfered to put a stop to intolerable conditions in Cuba are necessarily very few. Yet it is not to be expected that a people like ours, which in spite of certain very obvious shortcomings, nevertheless as a whole shows by its consistent practice its belief in the principles of civil and religious liberty and of orderly freedom, a people among whom even the worst crime, like the crime of lynching, is never more than sporadic, so that individuals and not classes are molested in their fundamental rights—it is inevitable that such a nation should desire eagerly to give expression to its horror on an occasion like that of the massacre of the Jews in Kishenef, or when it witnesses such systematic and long-extended cruelty and oppression as the cruelty and oppression of which the Armenians have been the victims, and which have won for them the indignant pity of the civilized world.

Even where it is not possible to secure in other nations the observance of the principles which we accept as axiomatic, it is necessary for us firmly to insist upon the rights of our own citizens without regard to their creed or race; without regard to whether they were born here or born abroad. It has proved very difficult to secure from Russia the right for our Jewish fellow-citizens to receive passports and travel through Russian territory. Such conduct is not only unjust and irritating toward us, but it is difficult to see its wisdom from Russia’s standpoint. No conceivable good is accomplished by it. If an American Jew or an American Christian misbehaves himself in Russia he can at once be driven out; but the ordinary American Jew, like the ordinary American Christian, would behave just about as he behaves here, that is, behave as any good citizen ought to behave; and where this is the case it is a wrong against which we are entitled to protest to refuse him his passport without regard to his conduct and character, merely on racial and religious grounds. In Turkey our difficulties arise less from the way in which our citizens are sometimes treated than from the indignation inevitably excited in seeing such fearful misrule as has been witnessed both in Armenia and Macedonia.

The strong arm of the Government in enforcing respect for its just rights in international matters is the Navy of the United States. I most earnestly recommend that there be no halt in the work of upbuilding the American Navy. There is no more patriotic duty before us a people than to keep the Navy adequate to the needs of this country’s position. We have undertaken to build the Isthmian Canal. We have undertaken to secure for ourselves our just share in the trade of the Orient. We have undertaken to protect our citizens from proper treatment in foreign lands. We continue steadily to insist on the application of the Monroe Doctrine to the Western Hemisphere. Unless our attitude in these and all similar matters is to be a mere boastful sham we can not afford to abandon our naval programme. Our voice is now potent for peace, and is so potent because we are not afraid of war. But our protestations upon behalf of peace would neither receive nor deserve the slightest attention if we were impotent to make them good.

The war which now unfortunately rages in the far East has emphasized in striking fashion the new possibilities of naval warfare. The lessons taught are both strategic and tactical, and are political as well as military. The experiences of the war have shown in conclusive fashion that while sea-going and sea-keeping torpedo destroyers are indispensable, and fast lightly armed and armored cruisers very useful, yet that the main reliance, the main standby, in any navy worthy the name must be the great battle ships, heavily armored and heavily gunned. Not a Russian or Japanese battle ship has been sunk by a torpedo boat, or by gunfire, while among the less protected ships, cruiser after cruiser has been destroyed whenever the hostile squadrons have gotten within range of one another’s weapons. There will always be a large field of usefulness for cruisers, especially of the more formidable type. We need to increase the number of torpedo-boat destroyers, paying less heed to their having a knot or two extra speed than to their capacity to keep the seas for weeks, and, if necessary, for months at a time. It is wise to build submarine torpedo boats, as under certain circumstances they might be very useful. But most of all we need to continue building our fleet of battle ships, or ships so powerfully armed that they can inflict the maximum of damage upon our opponents, and so well protected that they can suffer a severe hammering in return without fatal impairment of their ability to fight and maneuver. Of course ample means must be provided for enabling the personnel of the Navy to be brought to the highest point of efficiency. Our great fighting ships and torpedo boats must be ceaselessly trained and maneuvered in squadrons. The officers and men can only learn their trade thoroughly by ceaseless practice on the high seas. In the event of war it would be far better to have no ships at all than to have ships of a poor and ineffective type, or ships which, however good, were yet manned by untrained and unskillful crews. The best officers and men in a poor ship could do nothing against fairly good opponents; and on the other hand a modern war ship is useless unless the officers and men aboard her have become adepts in their duties. The marksmanship in our Navy has improved in an extraordinary degree during the last three years, and on the whole the types of our battleships are improving; but much remains to be done. Sooner or later we shall have to provide for some method by which there will be promotions for merit as well as for seniority, or else retirement all those who after a certain age have not advanced beyond a certain grade; while no effort must be spared to make the service attractive to the enlisted men in order that they may be kept as long as possible in it. Reservation public schools should be provided wherever there are navy-yards.

Within the last three years the United States has set an example in disarmament where disarmament was proper. By law our Army is fixed at a maximum of one hundred thousand and a minimum of sixty thousand men. When there was insurrection in the Philippines we kept the Army at the maximum. Peace came in the Philippines, and now our Army has been reduced to the minimum at which it is possible to keep it with due regard to its efficiency. The guns now mounted require twenty-eight thousand men, if the coast fortifications are to be adequately manned. Relatively to the Nation, it is not now so large as the police force of New York or Chicago relatively to the population of either city. We need more officers; there are not enough to perform the regular army work. It is very important that the officers of the Army should be accustomed to handle their men in masses, as it is also important that the National Guard of the several States should be accustomed to actual field maneuvering, especially in connection with the regulars. For this reason we are to be congratulated upon the success of the field maneuvers at Manassas last fall, maneuvers in which a larger number of Regulars and National Guard took part than was ever before assembled together in time of peace. No other civilized nation has, relatively to its population, such a diminutive Army as ours; and while the Army is so small we are not to be excused if we fail to keep it at a very high grade of proficiency. It must be incessantly practiced; the standard for the enlisted men should be kept very high, while at the same time the service should be made as attractive as possible; and the standard for the officers should be kept even higher—which, as regards the upper ranks, can best be done by introducing some system of selection and rejection into the promotions. We should be able, in the event of some sudden emergency, to put into the field one first-class army corps, which should be, as a whole, at least the equal of any body of troops of like number belonging to any other nation.

Great progress has been made in protecting our coasts by adequate fortifications with sufficient guns. We should, however, pay much more heed than at present to the development of an extensive system of floating mines for use in all our more important harbors. These mines have been proved to be a most formidable safeguard against hostile fleets.

I earnestly call the attention of the Congress to the need of amending the existing law relating to the award of Congressional medals of honor in the Navy so as to provide that they may be awarded to commissioned officers and warrant officers as well as to enlisted men. These justly prized medals are given in the Army alike to the officers and the enlisted men, and it is most unjust that the commissioned officers and warrant officers of the Navy should not in this respect have the same rights as their brethren in the Army and as the enlisted men of the Navy.

In the Philippine Islands there has been during the past year a continuation of the steady progress which has obtained ever since our troops definitely got the upper hand of the insurgents. The Philippine people, or, to speak more accurately, the many tribes, and even races, sundered from one another more or less sharply, who go to make up the people of the Philippine Islands, contain many elements of good, and some elements which we have a right to hope stand for progress. At present they are utterly incapable of existing in independence at all or of building up a civilization of their own. I firmly believe that we can help them to rise higher and higher in the scale of civilization and of capacity for self-government, and I most earnestly hope that in the end they will be able to stand, if not entirely alone, yet in some such relation to the United States as Cuba now stands. This end is not yet in sight, and it may be indefinitely postponed if our people are foolish enough to turn the attention of the Filipinos away from the problems of achieving moral and material prosperity, of working for a stable, orderly, and just government, and toward foolish and dangerous intrigues for a complete independence for which they are as yet totally unfit.

On the other hand our people must keep steadily before their minds the fact that the justification for our stay in the Philippines must ultimately rest chiefly upon the good we are able to do in the islands. I do not overlook the fact that in the development of our interests in the Pacific Ocean and along its coasts, the Philippines have played and will play an important part; and that our interests have been served in more than one way by the possession of the islands. But our chief reason for continuing to hold them must be that we ought in good faith to try to do our share of the world’s work, and this particular piece of work has been imposed upon us by the results of the war with Spain. The problem presented to us in the Philippine Islands is akin to, but not exactly like, the problems presented to the other great civilized powers which have possessions in the Orient. There are points of resemblance in our work to the work which is being done by the British in India and Egypt, by the French in Algiers, by the Dutch in Java, by the Russians in Turkestan, by the Japanese in Formosa; but more distinctly than any of these powers we are endeavoring to develop the natives themselves so that they shall take an ever-increasing share in their own government, and as far as is prudent we are already admitting their representatives to a governmental equality with our own. There are commissioners, judges, and governors in the islands who are Filipinos and who have exactly the same share in the government of the islands as have their colleagues who are Americans, while in the lower ranks, of course, the great majority of the public servants are Filipinos. Within two years we shall be trying the experiment of an elective lower house in the Philippine legislature. It may be that the Filipinos will misuse this legislature, and they certainly will misuse it if they are misled by foolish persons here at home into starting an agitation for their own independence or into any factious or improper action. In such case they will do themselves no good and will stop for the time being all further effort to advance them and give them a greater share in their own government. But if they act with wisdom and self-restraint, if they show that they are capable of electing a legislature which in its turn is capable of taking a sane and efficient part in the actual work of government, they can rest assured that a full and increasing measure of recognition will be given them. Above all they should remember that their prime needs are moral and industrial, not political. It is a good thing to try the experiment of giving them a legislature; but it is a far better thing to give them schools, good roads, railroads which will enable them to get their products to market, honest courts, an honest and efficient constabulary, and all that tends to produce order, peace, fair dealing as between man and man, and habits of intelligent industry and thrift. If they are safeguarded against oppression, and if their real wants, material and spiritual, are studied intelligently and in a spirit of friendly sympathy, much more good will be done them than by any effort to give them political power, though this effort may in its own proper time and place be proper enough.

Meanwhile our own people should remember that there is need for the highest standard of conduct among the Americans sent to the Philippine Islands, not only among the public servants but among the private individuals who go to them. It is because I feel this so deeply that in the administration of these islands I have positively refused to permit any discrimination whatsoever for political reasons and have insisted that in choosing the public servants consideration should be paid solely to the worth of the men chosen and to the needs of the islands. There is no higher body of men in our public service than we have in the Philippine Islands under Governor Wright and his associates. So far as possible these men should be given a free hand, and their suggestions should receive the hearty backing both of the Executive and of the Congress. There is need of a vigilant and disinterested support of our public servants in the Philippines by good citizens here in the United States. Unfortunately hitherto those of our people here at home who have specially claimed to be the champions of the Filipinos have in reality been their worst enemies. This will continue to be the case as long as they strive to make the Filipinos independent, and stop all industrial development of the islands by crying out against the laws which would bring it on the ground that capitalists must not « exploit » the islands. Such proceedings are not only unwise, but are most harmful to the Filipinos, who do not need independence at all, but who do need good laws, good public servants, and the industrial development that can only come if the investment, of American and foreign capital in the islands is favored in all legitimate ways.

Every measure taken concerning the islands should be taken primarily with a view to their advantage. We should certainly give them lower tariff rates on their exports to the United States; if this is not done it will be a wrong to extend our shipping laws to them. I earnestly hope for the immediate enactment into law of the legislation now pending to encourage American capital to seek investment in the islands in railroads, in factories, in plantations, and in lumbering and mining. »

POUR CE QUI CONCERNE LA TRADUCTION, JE VAIS PROCÉDER ICI COMME PLUS HAUT. Notez déjà toutefois que le mot corollaire ne va pas du tout : est dite corollaire la proposition qui dérive immédiatement et « nécessairement » [guillemets, car la nécessité est parfaitement étrangère aux rapports suggérés par le maniement des langues « naturelles »] – mais, au fond, il est très « juriste » de feindre de dire la même chose lorsque l’on dit autre chose – ou le contraire d’ailleurs. Ces gens-là – les juristes et les politiques – sont malins, n’est-ce pas. Ici, l’on a affaire à un pur et simplement retournement de la doctrine Monroe, autrefois négative et désormais positive, ainsi que je l’ai déjà suggéré. Bien entendu, la proposition « Je peux intervenir » n’est nullement corollaire de la proposition « Vous ne pouvez pas intervenir ».

3) Le discours sur l’état de l’Union de décembre 1905 revenait sur la question – en voici, aussi, un assez long extrait, qui appellera le MÊME TRAITEMENT S’AGISSANT DE LA TRADUCTION

« […] One of the most effective instruments for peace is the Monroe Doctrine as it has been and is being gradually developed by this Nation and accepted by other nations. No other policy could have been as efficient in promoting peace in the Western Hemisphere and in giving to each nation thereon the chance to develop along its own lines. If we had refused to apply the doctrine to changing conditions it would now be completely outworn, would not meet any of the needs of the present day, and, indeed, would probably by this time have sunk into complete oblivion. It is useful at home, and is meeting with recognition abroad because we have adapted our application of it to meet the growing and changing needs of the hemisphere. When we announce a policy such as the Monroe Doctrine we thereby commit ourselves to the consequences of the policy, and those consequences from time to time alter. It is out of the question to claim a right and yet shirk the responsibility for its exercise. Not only we, but all American republics who are benefited by the existence of the doctrine, must recognize the obligations each nation is under as regards foreign peoples no less than its duty to insist upon its own rights.

That our rights and interests are deeply concerned in the maintenance of the doctrine is so clear as hardly to need argument. This is especially true in view of the construction of the Panama Canal. As a mere matter of self-defense we must exercise a close watch over the approaches to this canal; and this means that we must be thoroughly alive to our interests in the Caribbean Sea.

There are certain essential points which must never be forgotten as regards the Monroe Doctrine. In the first place we must as a Nation make it evident that we do not intend to treat it in any shape or way as an excuse for aggrandizement on our part at the expense of the republics to the south. We must recognize the fact that in some South American countries there has been much suspicion lest we should interpret the Monroe Doctrine as in some way inimical to their interests, and we must try to convince all the other nations of this continent once and for all that no just and orderly Government has anything to fear from us. There are certain republics to the south of us which have already reached such a point of stability, order, and prosperity that they themselves, though as yet hardly consciously, are among the guarantors of this doctrine. These republics we now meet not only on a basis of entire equality, but in a spirit of frank and respectful friendship, which we hope is mutual. If all of the republics to the south of us will only grow as those to which I allude have already grown, all need for us to be the especial champions of the doctrine will disappear, for no stable and growing American Republic wishes to see some great non-American military power acquire territory in its neighborhood. All that this country desires is that the other republics on this continent shall be happy and prosperous; and they cannot be happy and prosperous unless they maintain order within their boundaries and behave with a just regard for their obligations toward outsiders. It must be understood that under no circumstances will the United States use the Monroe Doctrine as a cloak for territorial aggression. We desire peace with all the world, but perhaps most of all with the other peoples of the American Continent. There are, of course, limits to the wrongs which any self-respecting nation can endure. It is always possible that wrong actions toward this Nation, or toward citizens of this Nation, in some State unable to keep order among its own people, unable to secure justice from outsiders, and unwilling to do justice to those outsiders who treat it well, may result in our having to take action to protect our rights; but such action will not be taken with a view to territorial aggression, and it will be taken at all only with extreme reluctance and when it has become evident that every other resource has been exhausted.

Moreover, we must make it evident that we do not intend to permit the Monroe Doctrine to be used by any nation on this Continent as a shield to protect it from the consequences of its own misdeeds against foreign nations. If a republic to the south of us commits a tort against a foreign nation, such as an outrage against a citizen of that nation, then the Monroe Doctrine does not force us to interfere to prevent punishment of the tort, save to see that the punishment does not assume the form of territorial occupation in any shape. The case is more difficult when it refers to a contractual obligation. Our own Government has always refused to enforce such contractual obligations on behalf, of its citizens by an appeal to arms. It is much to be wished that all foreign governments would take the same view. But they do not; and in consequence we are liable at any time to be brought face to face with disagreeable alternatives. On the one hand, this country would certainly decline to go to war to prevent a foreign government from collecting a just debt; on the other hand, it is very inadvisable to permit any foreign power to take possession, even temporarily, of the custom houses of an American Republic in order to enforce the payment of its obligations; for such temporary occupation might turn into a permanent occupation. The only escape from these alternatives may at any time be that we must ourselves undertake to bring about some arrangement by which so much as possible of a just obligation shall be paid. It is far better that this country should put through such an arrangement, rather than allow any foreign country to undertake it. To do so insures the defaulting republic from having to pay debt of an improper character under duress, while it also insures honest creditors of the republic from being passed by in the interest of dishonest or grasping creditors. Moreover, for the United States to take such a position offers the only possible way of insuring us against a clash with some foreign power. The position is, therefore, in the interest of peace as well as in the interest of justice. It is of benefit to our people; it is of benefit to foreign peoples; and most of all it is really of benefit to the people of the country concerned.

This brings me to what should be one of the fundamental objects of the Monroe Doctrine. We must ourselves in good faith try to help upward toward peace and order those of our sister republics which need such help. Just as there has been a gradual growth of the ethical element in the relations of one individual to another, so we are, even though slowly, more and more coming to recognize the duty of bearing one another’s burdens, not only as among individuals, but also as among nations.

Santo Domingo, in her turn, has now made an appeal to us to help her, and not only every principle of wisdom but every generous instinct within us bids us respond to the appeal. It is not of the slightest consequence whether we grant the aid needed by Santo Domingo as an incident to the wise development of the Monroe Doctrine or because we regard the case of Santo Domingo as standing wholly by itself, and to be treated as such, and not on general principles or with any reference to the Monroe Doctrine. The important point is to give the needed aid, and the case is certainly sufficiently peculiar to deserve to be judged purely on its own merits. The conditions in Santo Domingo have for a number of years grown from bad to worse until a year ago all society was on the verge of dissolution. Fortunately, just at this time a ruler sprang up in Santo Domingo, who, with his colleagues, saw the dangers threatening their country and appealed to the friendship of the only great and powerful neighbor who possessed the power, and as they hoped also the will to help them. There was imminent danger of foreign intervention. The previous rulers of Santo Domingo had recklessly incurred debts, and owing to her internal disorders she had ceased to be able to provide means of paying the debts. The patience of her foreign creditors had become exhausted, and at least two foreign nations were on the point of intervention, and were only prevented from intervening by the unofficial assurance of this Government that it would itself strive to help Santo Domingo in her hour of need. In the case of one of these nations, only the actual opening of negotiations to this end by our Government prevented the seizure of territory in Santo Domingo by a European power. Of the debts incurred some were just, while some were not of a character which really renders it obligatory on or proper for Santo Domingo to pay them in full. But she could not pay any of them unless some stability was assured her Government and people.

Accordingly, the Executive Department of our Government negotiated a treaty under which we are to try to help the Dominican people to straighten out their finances. This treaty is pending before the Senate. In the meantime a temporary arrangement has been made which will last until the Senate has had time to take action upon the treaty. Under this arrangement the Dominican Government has appointed Americans to all the important positions in the customs service and they are seeing to the honest collection of the revenues, turning over 45 per cent. to the Government for running expenses and putting the other 55 per cent. into a safe depository for equitable division in case the treaty shall be ratified, among the various creditors, whether European or American.

The Custom Houses offer well-nigh the only sources of revenue in Santo Domingo, and the different revolutions usually have as their real aim the obtaining of these Custom Houses. The mere fact that the Collectors of Customs are Americans, that they are performing their duties with efficiency and honesty, and that the treaty is pending in the Senate gives a certain moral power to the Government of Santo Domingo which it has not had before. This has completely discouraged all revolutionary movement, while it has already produced such an increase in the revenues that the Government is actually getting more from the 45 per cent. that the American Collectors turn over to it than it got formerly when it took the entire revenue. It is enabling the poor, harassed people of Santo Domingo once more to turn their attention to industry and to be free from the cure of interminable revolutionary disturbance. It offers to all bona-fide creditors, American and European, the only really good chance to obtain that to which they are justly entitled, while it in return gives to Santo Domingo the only opportunity of defense against claims which it ought not to pay, for now if it meets the views of the Senate we shall ourselves thoroughly examine all these claims, whether American or foreign, and see that none that are improper are paid. There is, of course, opposition to the treaty from dishonest creditors, foreign and American, and from the professional revolutionists of the island itself. We have already reason to believe that some of the creditors who do not dare expose their claims to honest scrutiny are endeavoring to stir up sedition in the island and opposition to the treaty. In the meantime, I have exercised the authority vested in me by the joint resolution of the Congress to prevent the introduction of arms into the island for revolutionary purposes.

Under the course taken, stability and order and all the benefits of peace are at last coming to Santo Domingo, danger of foreign intervention has been suspended, and there is at last a prospect that all creditors will get justice, no more and no less. If the arrangement is terminated by the failure of the treaty chaos will follow; and if chaos follows, sooner or later this Government may be involved in serious difficulties with foreign Governments over the island, or else may be forced itself to intervene in the island in some unpleasant fashion. Under the proposed treaty the independence of the island is scrupulously respected, the danger of violation of the Monroe Doctrine by the intervention of foreign powers vanishes, and the interference of our Government is minimized, so that we shall only act in conjunction with the Santo Domingo authorities to secure the proper administration of the customs, and therefore to secure the payment of just debts and to secure the Dominican Government against demands for unjust debts. The proposed method will give the people of Santo Domingo the same chance to move onward and upward which we have already given to the people of Cuba. It will be doubly to our discredit as a Nation if we fail to take advantage of this chance; for it will be of damage to ourselves, and it will be of incalculable damage to Santo Domingo. Every consideration of wise policy, and, above all, every consideration of large generosity, bids us meet the request of Santo Domingo as we are now trying to meet it.

We cannot consider the question of our foreign policy without at the same time treating of the Army and the Navy. We now have a very small army indeed, one well-nigh infinitesimal when compared With the army of any other large nation. Of course the army we do have should be as nearly perfect of its kind and for its size as is possible. I do not believe that any army in the world has a better average of enlisted men or a better type of junior officer; but the army should be trained to act effectively in a mass. Provision should be made by sufficient appropriations for manoeuvers of a practical kind, so that the troops may learn how to take care of themselves under actual service conditions; every march, for instance, being made with the soldier loaded exactly as he would be in active campaign. The Generals and Colonels would thereby have opportunity of handling regiments, brigades, and divisions, and the commissary and medical departments would be tested in the field. Provision should be made for the exercise at least of a brigade and by preference of a division in marching and embarking at some point on our coast and disembarking at some other point and continuing its march. The number of posts in which the army is kept in time of peace should be materially diminished and the posts that are left made correspondingly larger. No local interests should be allowed to stand in the way of assembling the greater part of the troops which would at need form our field armies in stations of such size as will permit the best training to be given to the personnel of all grades, including the high officers and staff officers. To accomplish this end we must have not company or regimental garrisons, but brigade and division garrisons. Promotion by mere seniority can never result in a thoroughly efficient corps of officers in the higher ranks unless there accompanies it a vigorous weeding-out process. Such a weeding-out process—that is, such a process of selection—is a chief feature of the four years’ course of the young officer at West Point. There is no good reason why it should stop immediately upon his graduation. While at West Point he is dropped unless he comes up to a certain standard of excellence, and when he graduates he takes rank in the army according to his rank of graduation. The results are good at West Point; and there should be in the army itself something that will achieve the same end. After a certain age has been reached the average officer is unfit to do good work below a certain grade. Provision should be made for the promotion of exceptionally meritorious men over the heads of their comrades and for the retirement of all men who have reached a given age without getting beyond a given rank; this age of retirement of course changing from rank to rank. In both the army and the navy there should be some principle of selection, that is, of promotion for merit, and there should be a resolute effort to eliminate the aged officers of reputable character who possess no special efficiency.

There should be an increase in the coast artillery force, so that our coast fortifications can be in some degree adequately manned. There is special need for an increase and reorganization of the Medical Department of the army. In both the army and navy there must be the same thorough training for duty in the staff corps as in the fighting line. Only by such training in advance can we be sure that in actual war field operations and those at sea will be carried on successfully. The importance of this was shown conclusively in the Spanish-American and the Russo-Japanese wars. The work of the medical departments in the Japanese army and navy is especially worthy of study. I renew my recommendation of January 9, 1905, as to the Medical Department of the army and call attention to the equal importance of the needs of the staff corps of the navy. In the Medical Department of the navy the first in importance is the reorganization of the Hospital Corps, on the lines of the Gallinger bill, (S. 3,984, February 1, 1904), and the reapportionment of the different grades of the medical officers to meet service requirements. It seems advisable also that medical officers of the army and navy should have similar rank and pay in their respective grades, so that their duties can be carried on without friction when they are brought together. The base hospitals of the navy should be put in condition to meet modern requirements and hospital ships be provided. Unless we now provide with ample forethought for the medical needs of the army and navy appalling suffering of a preventable kind is sure to occur if ever the country goes to war. It is not reasonable to expect successful administration in time of war of a department which lacks a third of the number of officers necessary to perform the medical service in time of peace. We need men who are not merely doctors; they must be trained in the administration of military medical service.

Our navy must, relatively to the navies of other nations, always be of greater size than our army. We have most wisely continued for a number of years to build up our navy, and it has now reached a fairly high standard of efficiency. This standard of efficiency must not only be maintained, but increased. It does not seem to be necessary, however, that the navy should—at least in the immediate future—be increased beyond the present number of units. What is now clearly necessary is to substitute efficient for inefficient units as the latter become worn out or as it becomes apparent that they are useless. Probably the result would be attained by adding a single battleship to our navy each year, the superseded or outworn vessels being laid up or broken up as they are thus replaced. The four single-turret monitors built immediately after the close of the Spanish war, for instance, are vessels which would be of but little use in the event of war. The money spent upon them could have been more usefully spent in other ways. Thus it would have been far better never to have built a single one of these monitors and to have put the money into an ample supply of reserve guns. Most of the smaller cruisers and gunboats, though they serve a useful purpose so far as they are needed for international police work, would not add to the strength of our navy in a conflict with a serious foe. There is urgent need of providing a large increase in the number of officers, and especially in the number of enlisted men.

Recent naval history has emphasized certain lessons which ought not to, but which do, need emphasis. Seagoing torpedo boats or destroyers are indispensable, not only for making night attacks by surprise upon an enemy, but even in battle for finishing already crippled ships. Under exceptional circumstances submarine boats would doubtless be of use. Fast scouts are needed. The main strength of the navy, however, lies, and can only lie, in the great battleships, the heavily armored, heavily gunned vessels which decide the mastery of the seas. Heavy-armed cruisers also play a most useful part, and unarmed cruisers, if swift enough, are very useful as scouts. Between antagonists of approximately equal prowess the comparative perfection of the instruments of war will ordinarily determine the fight. But it is, of course, true that the man behind the gun, the man in the engine room, and the man in the conning tower, considered not only individually, but especially with regard to the way in which they work together, are even more important than the weapons with which they work. The most formidable battleship is, of course, helpless against even a light cruiser if the men aboard it are unable to hit anything with their guns, and thoroughly well-handled cruisers may count seriously in an engagement with much superior vessels, if the men aboard the latter are ineffective, whether from lack of training or from any other cause. Modern warships are most formidable mechanisms when well handled, but they are utterly useless when not well handled, and they cannot be handled at all without long and careful training. This training can under no circumstance be given when once war has broken out. No fighting ship of the first class should ever be laid up save for necessary repairs, and her crew should be kept constantly exercised on the high seas, so that she may stand at the highest point of perfection. To put a new and untrained crew upon the most powerful battleship and send it out to meet a formidable enemy is not only to invite, but to insure, disaster and disgrace. To improvise crews at the outbreak of a war, so far as the serious fighting craft are concerned, is absolutely hopeless. If the officers and men are not thoroughly skilled in, and have not been thoroughly trained to, their duties, it would be far better to keep the ships in port during hostilities than to send them against a formidable opponent, for the result could only be that they would be either sunk or captured. The marksmanship of our navy is now on the whole in a gratifying condition, and there has been a great improvement in fleet practice. We need additional seamen; we need a large store of reserve guns; we need sufficient money for ample target practice, ample practice of every kind at sea. We should substitute for comparatively inefficient types—the old third-class battleship Texas, the single-turreted monitors above mentioned, and, indeed, all the monitors and some of the old cruisers—efficient, modern seagoing vessels. Seagoing torpedo-boat destroyers should be substituted for some of the smaller torpedo boats. During the present Congress there need be no additions to the aggregate number of units of the navy. Our navy, though very small relatively to the navies of other nations, is for the present sufficient in point of numbers for our needs, and while we must constantly strive to make its efficiency higher, there need be no additions to the total of ships now built and building, save in the way of substitution as above outlined. I recommend the report of the Secretary of the Navy to the careful consideration of the Congress, especially with a view to the legislation therein advocated. »

X. – Le premier président Roosevelt et l’Amérique latine

À VENIR EN MAI OU JUIN 2017

DEUXIÈME PARTIE : LAS VENAS ABIERTAS DE AMÉRICA LATINA

À VENIR

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Texte à venir qui formera d’ailleurs un deuxième billet, avec le même titre que celui-ci, mais distinct, à paraître à l’été de 2017

Avec six sections :

I. – Observations rétrospectives sur le télescopage de l’indianité et du christianisme

II. – Du « Regime Change » aux Amériques au XXe siècle

III. -Les voies d’« United Fruit »

IV. – Évangélisme et « démocratie de marché »

V. – Heurs et malheurs du « progressisme » dans les Amériques latines depuis la « révolution bolivarienne » chaviste de 1998

VI. Cuba et son destin

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À la suite de ce qui précède, ce dont Fidel est le nom ne sera sans doute mystérieux j’imagine pour personne : l’on songera au Socialisme, ou au Patriotisme ; mais je ne pense pas que les développements que l’on consacrerait à ces aspects puissent faire ressortir une originalité très puissante ; les socialistes tendraient peut-être à juger son Patriotisme, soit secondaire, simple condition conjoncturelle de la réforme sociale dans un monde majoritairement, puis à peu près entièrement capitaliste, soit plutôt parasitaire des exigences un peu mystérieuses de l’internationalisme prolétarien ; les patriotes souligneraient que Castro n’était pas soucieux d’abord de s’engager dans une révolution socialiste, mais essentiellement dans une révolution nationale, une insurrection de la souveraineté ; le trait sur lequel, il me semble, la plupart seraient d’accord, pour lequel Fidel Castro peut apparaître comme un très grand homme – et un inspirateur – à beaucoup de gens divers [et épouvanter aussi, même rétrospectivement, des gens assez différents les uns des autres], tient à la façon dont il a incarné, dans des circonstances incroyablement difficiles, le sublime peu contestable de la Résistance à l’impérialisme.

Fidel Castro demeure aujourd’hui le nom propre de la Résistance, tout comme le général de Gaulle avait pu l’être à la génération précédente.

Je vais terminer [avec le regret poignant de n’avoir pas eu l’occasion de placer les expressions À tantôt !, Dame, Ma foi, Chou blanc donc !, Écoutez mon petit…] avec un penseur dont j’ai cru découvrir ces dernières années qu’il était l’un des plus influents dans cette Maison, Hubert Bonisseur de la Bath, dans cet impérissable chef d’œuvre dont le titre est « Rio ne répond plus ». Dans ce passage, son brillant naturel se trouve bien entendu stimulé par son interlocuteur, esprit lui aussi de tout premier ordre, Bill Tremendous : « – Et toi, alors, mon vieux Bill. La CIA s’intéresse à l’Amérique du Sud maintenant ! » [Silence méditatif de Bill Tremendous ; puis éclat de rire incoercible] – Ah ! sacré Hubert ! Toujours le mot pour rire ! [Nouvel éclat de rire puis :] – What a joke !… You stupid son of a Bitch ! »

Méditons ce rire.

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Je dédie les quelques pages qui précèdent à la mémoire de mon cousin le général Manuel Roergas Serviez [1785-1816] – « l’aide de camp » – compagnon de Simon Bolivar, le Libertador, de 1813 à 1816. [Il était issu bien entendu d’une famille méridionale, présentée parfois bizarrement – avec un tel nom… – comme « normande » pour ce que Léonard Roergas, qui eût participé à la si noble défaite d’Azincourt, eût été originaire d’Argentan et eût préféré, comme d’autres, en un moment d’affreuse détresse du royaume, singulièrement après le traité de Troyes de 1420, abandonner le duché désormais sous la botte anglaise – des cendres d’une petite bergère inspirée et rayonnante éclorait bientôt l’irrésistible résurrection – ; si ce récit est exact, il faudra supposer que le migrant d’Azincourt eût changé de nom, par exemple par quelque procédure, assez banale alors –  surtout après la catastrophe démographique de la Grande Peste de 1348-1351 puis, dans la haute classe des bellatores, la saignée des guerres -, de substitution de nom et d’armes – l’affaire n’est pas « positivement » éclaircie si la tradition, dans la durée, est la plus ferme qui puisse être.] C’est le souvenir de Manuel Roergas qui a achevé de me persuader d’écrire, pour le deuxième centenaire de sa mort, ce modeste billet, avec le sentiment d’être plutôt fidèle à sa mémoire, et de réconcilier ainsi – tel est sans doute l’un des motifs de mon attachement à son imprécise figure – mon inclination pour la révolution, comme seul horizon imaginable en de certaines circonstances, avec ma fidélité à une certaine tradition. [Il n’est nul besoin, d’ailleurs, de « réconciliation » à cette heure, en laquelle il appartiendrait à une révolution, en premier lieu, de réparer, de panser les plaies – toutes les blessures infligées à la Souveraineté [c’est-à-dire à la Liberté], au Travail [c’est-à-dire à la Dignité] et à la Culture [c’est-à-dire à l’Humanité] – causées et inlassablement envenimées par la globalisation capitaliste et ses désinstituantes institutions.] Manuel Serviez – issu d’une famille tout militaire depuis des générations, comme d’autres à Saint-Gervais-sur-Mare, vivier inépuisable et surprenant pour l’ancienne armée, mais plus que d’autres encore, fils d’autre Emmanuel, général en 1793, puis préfet et législateur sous le Consulat – était un militaire doué semble-t-il, quoique – nul n’est parfait – médiocrement sympathique à certains de ses compagnons de lutte, non que la sincérité bolivarienne lui eût fait défaut – il avait dû fuir et, déserteur, se racheter, l’extension du territoire de la lutte contre l’Espagne était cohérente, puisqu’il avait rompu ses engagements en Espagne, il s’était pris au jeu ardent de la révolution des Amériques pour finir – : son talent lui donna la gloire [et même, donc, une belle statue à Bogota, son nom attribué à des bataillons, à diverses institutions – peu importe] ; la hauteur que les caudillos locaux, à ce qu’il semble, lui reprochaient – les façons sociales sont bien diverses d’un lieu à l’autre, et puis il était qui il était, un révolutionnaire venu d’un monde  de gentilhommerie confirmée, vivant, généreux probablement, mais lointain peut-être, pas très abrazo – paraît avoir été la cause de son assassinat. Il avait abandonné – je viens d’y faire allusion –   quittant une épouse infortunée, accompagné de la femme d’un général français, non identifié à cette heure, pas même par mon lointain cousin Michel Roergas, pourtant très sérieux généalogiste, – l’armée impériale en 1809, pendant la terrible « Guerre d’Espagne », dite « Guerre d’indépendance » au-delà des Pyrénées [il servait comme aide de camp de son oncle maternel, le général baron Tre[i]ll[i]ard] ; il gagna l’Amérique en 1813 ; il s’imposa auprès de Bolivar par ses vives qualités techniques [il était rompu, n’est-ce pas, aux façons nouvelles de l’ « approche directe », et puis il avait le sens des situations qui ne s’apprend dans aucun manuel, et cela devait le mettre à même de ne pas être prisonnier d’un modèle dont la guerre espagnole et la campagne de Russie avaient montré qu’il pouvait être inadapté, et de pratiquer autant qu’utile cette guerre de guérilla à laquelle les patriotes espagnols recouraient contre nos troupes en Espagne, comme les patriotes des Amériques la mettaient en œuvre contre les Espagnols – la chose et le terme n’étaient pas inédits d’ailleurs, mais c’est à partir du début du XIXe siècle qu’ils prirent la place qui n’a cessé d’être la leur] ; et il mourut donc fort avant l’âge – heureux homme qui partit rédimé peut-être, ayant beaucoup erré, mais beaucoup donné aussi, icône à la fois de l’amour fou et de l’héroïsme. L’un de ses enfants, Alfred-Emmanuel, sous le pseudonyme de Maurice de Viarz, lui consacra en 1832 un  assez bon livre, mais je ne suis pas un juge très impartial, L’aide de camp.  [Titre ambivalent d’ailleurs – l’aide de camp, ce fut Serviez – ou Adolphe – auprès de l’oncle Treilliard, devenu « le général de division, comte T*** »,  puis dans une certaine mesure auprès de Bolivar, mais ce peut être aussi cet aide de camp que mentionne  l’auteur, p. 5, celui qui eût recueilli les papiers d’Adolphe. Quoi qu’il en soit : L’aide de camp ou L’auteur inconnu. Souvenirs des Deux-Mondes, malheureusement introuvable – sauf à des sommes astronomiques qui m’ont toujours dissuadé de l’acquérir, ou bien dans un triste état et pourtant fort coûteux encore ; la probable seconde édition, de 1834, ne figure pas même à la BnF.] Comme le dit d’emblée  Maurice de Viarz de la vie de son héros, qui est pour l’essentiel, même s’il ne s’agit pas exactement d’une biographie, son père, qu’il veut justifier en produisant « les événemens impérieux et inattendus, qui par les plus rudes secousses, ont arraché l’auteur à sa famille et à son pays » [événements dont le lecteur du livre comprend qu’ils furent ceux qui accompagnent l’infortune d’une irrépressible passion – le « malheur d’être heureux » ainsi que l’écrit Alfred-Maurice -, la passion d’Adolphe et de Stéphanie, prénoms fictifs, l’un pour l’autre] : « Rien n’est plus propre à piquer la curiosité, que les scènes du drame extraordinaire de sa vie. Il est du petit nombre des hommes appelés à subir une de ces destinées qui offrent une série d’événemens extraordinaires, terribles, et dont le récit présente toute la bizarrerie des fictions du roman. » Certes.

ANNEXES

TROIS TÉMOIGNAGES ET UNE PRISE DE POSITION PUBLIÉS OU

REPUBLIÉS APRÈS LA MORT DE FIDEL CASTRO

I. Eduardo Galleano, fameux auteur des Veines ouvertes de l’Amérique latine, quelques années avant sa propre mort en 2015

[Traduction sur le site A l’encontre – La Brêche, 27 novembre 2016]

Ses ennemis disent qu’il fut roi sans couronne et qu’il confondait l’unité et l’unanimité.

Et en cela ses ennemis ont raison.

Ses ennemis disent que si Napoléon avait eu un quotidien comme Granma, aucun Français n’aurait jamais su la défaite de Waterloo.

Et en cela ses ennemis ont raison.

Ses ennemis disent qu’il a exercé le pouvoir en parlant beaucoup et en écoutant peu, parce qu’il était plus habitué aux échos qu’aux voix.

Et en cela ses ennemis ont raison.

Mais ses ennemis ne disent pas que ce n’est pas pour poser pour l’Histoire qu’il a fait face aux balles quand il y a eu l’invasion, qu’il a affronté les ouragans d’égal à égal, qu’il a survécu à six cent trente-sept attentats à sa vie, que son énergie contagieuse fut décisive pour convertir une colonie en une patrie et que ce n’est pas grâce à la sorcellerie de Mandinga ni par un miracle de Dieu que cette nouvelle patrie a pu survivre à dix présidents des États-Unis qui avaient déjà attaché leur serviette pour la dévorer avec couteau et fourchette.

Et ses ennemis ne disent pas que Cuba est un des rares pays qui ne concourent pas à la Coupe mondiale des paillassons.

Et ils ne disent pas non plus que cette révolution, qui a grandi dans le châtiment, est ce qu’elle a pu être et non pas ce qu’elle désirait être. Ils ne disent pas non plus que le mur entre le désir et la réalité s’est dans une grande mesure fait plus haut et plus large à cause du blocus impérial qui a étouffé le développement d’une démocratie à la cubaine, l’a obligée à militariser la société et a fourni à la bureaucratie, qui pour chaque solution a toujours un problème, les alibis dont elle a besoin pour se justifier et se perpétuer.

Et ils ne disent pas que malgré tous les malgrés, malgré les agressions du dehors et les abus de pouvoir du dedans, cette île éprouvée mais obstinément allègre a engendré la société latino-américaine la moins injuste.

Et ses ennemis ne disent pas que cet exploit fut l’œuvre du sacrifice de son peuple, mais fut aussi l’œuvre de la volonté têtue et du sens de l’honneur démodé de ce chevalier qui s’est toujours battu pour les perdants, comme ce fameux collègue à lui qui chevaucha par les champs de Castille.

II.

Ignacio Ramonet, « Le Fidel Castro que j’ai connu »

[Sur le site Mémoire des Luttes, 26 novembre 2016]

Fidel est mort, mais il est immortel. Peu d’hommes ont connu la gloire d’entrer de leur vivant dans l’histoire et la légende. Fidel Castro, qui vient de mourir à l’âge de 90 ans, est l’un d’eux. Il était le dernier « monstre sacré » de la politique internationale. Il appartenait à cette génération d’insurgés mythiques – Nelson Mandela, Hô Chi Minh, Patrice Lumumba, Amílcar Cabral, Che Guevara, Carlos Marighela, Camilo Torres, Mehdi Ben Barka – qui, à la poursuite d’un idéal de justice, s’étaient lancés, après la Seconde Guerre Mondiale, dans l’action politique avec l’ambition et l’espoir de changer un monde d’inégalités et de discriminations marqué par le début de la guerre froide entre l’Union soviétique et les États-Unis.

Tant qu’il a gouverné (de 1959 à 2006), Fidel Castro avait tenu tête à pas moins de dix présidents américains (Eisenhower, Kennedy, Johnson, Nixon, Ford, Carter, Reagan, Bush Père, Clinton et Bush fils). Sous sa direction, Cuba, petit pays de cent mille kilomètres carrés et 11 millions d’habitants a pu développer une politique de grande puissance à l’échelle planétaire, et livré, pendant plus de cinquante ans, une partie de bras de fer avec les États-Unis dont les dirigeants n’ont pas réussi à le renverser, ni à l’éliminer, ni même à modifier tant soi peu le cap de la révolution cubaine.

La Troisième Guerre mondiale a failli éclater en octobre 1962 à cause de l’attitude de Washington qui s’opposait radicalement contre l’installation de missiles nucléaires soviétiques à Cuba, dont la fonction était avant tout défensive et dissuasive, pour empêcher une nouvelle invasion comme celle de la baie des Cochons en 1961, conduite directement par les Américains pour renverser la révolution cubaine. Depuis 1960, les États-Unis mènent une guerre économique contre Cuba et lui imposent unilatéralement, malgré l’opposition de l’ONU et malgré le rétablissement des relations diplomatiques entre Washington et La Havane en 2015, un embargo commercial dévastateur, qui fait obstacle à son développement et entrave son essor économique. Avec des conséquences terribles pour les habitants de l’île.

En dépit d’un tel acharnement américain (en partie adouci depuis le rapprochement des deux pays amorcé le 17 décembre 2014) et de quelque six cents tentatives d’assassinat fomentées contre lui, Fidel Castro n’a jamais riposté par la violence. Pas un seul acte violent n’a été enregistré aux États-Unis depuis plus d’un demi-siècle qui ait été commandité par La Havane. Au contraire, Fidel Castro avait déclaré à la suite des odieux attentats commis par Al-Qaida à New York et Washington le 11 septembre 2001 : « Nous avons maintes fois déclaré que, quels que soient nos griefs à l’égard du gouvernement de Washington, nul ne sortirait jamais de Cuba pour commettre un attentat aux États-Unis. Nous ne serions que de vulgaires fanatiques si nous tenions le peuple américain pour responsable des différends qui opposent nos deux gouvernements. »

Le culte officiel de la personnalité est inexistant à Cuba. Même si l’image de Fidel Castro reste présente dans la presse, à la télévision et sur les panneaux d’affichage, il n’existe aucun portrait officiel, aucune statue, ni monnaie, ni rue, ni édifice ou monument quelconque portant le nom de Fidel Castro.

En dépit des pressions extérieures auxquelles il est soumis, ce petit pays, attaché à sa souveraineté et à sa singularité politique, a obtenu des résultats remarquables en matière de développement humain : abolition du racisme, émancipation de la femme, éradication de l’analphabétisme, réduction drastique de la mortalité infantile, élévation du niveau culturel général. Dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la recherche médicale et du sport, Cuba a atteint des niveaux très élevés que nombre de pays développés lui envieraient.

La diplomatie cubaine est l’une des plus actives au monde. La révolution, dans les années 1960-1970, a soutenu les mouvements d’opposition armée dans de nombreux pays. Ses forces armées, projetées à l’autre bout du monde, ont participé à des campagnes militaires de grande ampleur, en particulier aux guerres d’Ethiopie et d’Angola. L’intervention cubaine dans ce dernier pays s’est achevée par la déroute des divisions d’élite de la République d’Afrique du Sud ; ce qui a incontestablement accéléré l’indépendance de la Namibie, la chute du régime raciste de l’apartheid et permis la libération du leader sud-africain Nelson Mandela, lequel n’a jamais manqué une occasion de rappeler l’amitié qui le lie à Fidel Castro et sa dette à l’égard de la révolution cubaine.

Fidel Castro possèdait un sens de l’histoire profondément ancré en lui, et une sensibilité extrême à ce qui a trait à l’identité nationale. Parmi toutes les personnalités liées à l’histoire du mouvement socialiste ou ouvrier, celle qu’il cite le plus souvent est José Martí, « apôtre » de l’indépendance de Cuba en 1898. Mue par une compassion humanitaire, son ambition était de semer sur l’ensemble de la planète la santé et le savoir, les médicaments et les livres. Rêve chimérique ? L’admiration qu’il vouait à son héros littéraire favori, Don Quichotte, n’était pas fortuite. La plupart de ses interlocuteurs, et même certains de ses adversaires, admettent que Fidel Castro était un homme habité par de nobles aspirations, par des idéaux de justice et d’équité.

Dans son pays et dans l’ensemble de l’Amérique latine, Fidel Castro disposait d’une autorité que lui conférait sa personnalité à quatre faces de théoricien de la révolution, de chef militaire victorieux, de fondateur de l’Etat, et de stratège de la politique cubaine. N’en déplaise à ses détracteurs, Fidel Castro a une place réservée dans le panthéon mondial des personnalités qui ont lutté pour la justice sociale et a fait preuve de solidarité envers tous les opprimés de la Terre.

III.

Noam Chomsky, « Ce qui a été omis à la mort de Fidel Castro »  

[Extrait d’un dossier de L’Humanité Dimanche, livraison du 1er au 14 décembre 2016]

Les réactions à la mort de Fidel Castro diffèrent selon l’endroit du monde où vous vous trouvez. Par exemple, en Haïti ou en Afrique du Sud, c’était une figure très respectée, une icône, et sa disparition a suscité une grande émotion.

Aux États-Unis, l’ambiance générale a été résumée par le premier titre du New York Times, lequel indiquait en substance : « Le dictateur cubain est mort ». Par curiosité, j’ai jeté un oeil aux archives de ce journal pour voir combien de fois ils avaient qualifié le roi d’Arabie saoudite de « dictateur ». Sans surprise, il n’y avait aucune occurrence…

Il y a également un silence absolu sur le rôle joué par les États-Unis à Cuba, la manière dont Washington a oeuvré pour nuire aux velléités d’indépendance de l’île et à son développement, dès la révolution survenue en janvier 1959. L’administration Eisenhower a tenté de renverser Castro, puis, sous celle de Kennedy, il y a eu l’invasion manquée de la baie des Cochons, suivie d’une campagne terroriste majeure.

Des centaines, voire des milliers de personnes ont été assassinées avec la complicité de l’administration américaine et une guerre économique d’une sauvagerie extrême a été déclarée contre le régime de Fidel Castro. Cette opération, baptisée opération « Mangouste », a culminé en octobre 1962 et devait aboutir à un soulèvement à Cuba auquel Washington aurait apporté son appui.

Mais en octobre 1962, Khrouchtchev a installé des missiles à Cuba, sans doute en partie pour contrecarrer l’opération « Mangouste » mais aussi pour compenser l’avantage militaire dont disposait l’armée américaine dans la guerre froide, conséquence du refus par Washington de l’offre de désarmement mutuel émise par Moscou. Ce fut sans doute le moment le plus dangereux de l’histoire de l’humanité.

Personne ne se demande pourquoi Mandela, à peine libéré de prison, a rendu hommage à Fidel Castro.

Dès la fin de la crise des missiles, Kennedy a relancé les opérations terroristes contre Cuba ainsi que la guerre économique, ce qui a eu des implications majeures sur les capacités de développement de Cuba.

Imaginez ce que serait la situation aux États-Unis si, dans la foulée de son indépendance, une superpuissance avait infligé pareil traitement : jamais des institutions démocratiques n’auraient pu y prospérer.

Tout cela a été omis lors de l’annonce de la mort de Fidel Castro. Autres omissions : […] Pourquoi La Havane a-t-elle envoyé tant de médecins au chevet d’Haïti après le séisme de 2010 ?

Le rayonnement et l’activisme international de cette petite île ont été stupéfiants, notamment lorsque l’Afrique du Sud a envahi l’Angola avec le soutien des États-Unis. Les soldats cubains y ont combattu les troupes de Pretoria quand les États-Unis faisaient partie des derniers pays au monde à soutenir l’apartheid.

Sur le plan interne, à Cuba, il y avait certes une combinaison de répression, de violations des droits de l’homme, mais à quels niveaux ces abus étaient-ils liés aux attaques répétées venues de l’extérieur ? Il est difficile d’avoir un jugement clair sur cette question. Il faut également noter que le système de santé à Cuba s’est imposé comme l’un des plus efficaces de la planète, bien supérieur, par exemple, à celui que nous avons aux États-Unis.

Et concernant les violations des droits de l’homme, ce qui s’y est produit de pire ces quinze dernières années a eu lieu à Guantanamo, dans la partie de l’île occupée par l’armée américaine, qui y a torturé des centaines de personnes dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme ».

IV.

Jacques-Marie Bourget, « J’ai aimé Castro ! Je fais mes valises pour la CPI »

[Texte publié notamment le 7 janvier 2017 sur le bon site de l’ « éconoclaste » Olivier Berruyer, les-crises.fr]

L’exemplaire Ignacio Romanet a déjà tout dit. Mais ce tout n’est pas assez. Convoquons les témoins pour lire nos mémoires d’outre tombe. Car nous sommes morts, socialement morts. Des morts vivants, des « rouges bruns » qui ont eu l’audace de briser l’esprit de la « nouvelle démocratie » -forgée à Washington- en lui mettant sous le nez le rêve et la réalité de Fidel. Quand le chemin de la liberté était le sentier de la vie.

Tant pis, à mon âge avec une vie mal faite derrière moi, je peux vous le confier au risque de me retrouver devant la Cour Pénale Internationale : j’ai admiré Castro. Admiré sans réserve. Pas comme mon ami Régis Debray qui n’a pas été nul dans l’éloge, et même émouvant. Mais qui a émis les réserves habituelles, comme les suspects arrêtés par le commandant Renault dans le film Casablanca. Des mots parachute qui vous évitent le pilori. Le problème de Régis, pourtant grand croyant et souvent grand crédule, est d’être parfois un « in-fidèle », de ne pas aller jusqu’au bout alors qu’il le devrait, de lâcher la cause en route. Comme on abandonne dans le col parce que le boyau est crevé et que soudain, coup de mou et faute de Rustines, on se demande si la vie vaut la peine d’être vécue l’humanité étant dégueulasse. L’esprit de révolution est comme la pierre ponce, il s’use. Et il use. Régis est passé à une autre pierre, un autre Pierre où Jésus a bâti son Eglise. Dommage, mais admirons le salut final du dernier des Mohicans : il a toujours le goût à la liberté et refuse la vie au caviar proposée par les petits maîtres de la sociale démocratie française. La mort du Lider maximo nous a permis de savoir qu’il y a toujours du fidèle en lui. Et je ne peux oublier une soirée heureuse, avec un retour à la case départ, celle qui précède Révolution dans la Révolution. Autour d’une table parisienne, dans un titre à la Alexandre Dumas nous étions réunis « Cinquante ans après ». Régis s’est retrouvé là ému, en militant prodigue rentré à la base pour honorer celui qui fut un temps son maître, Jacques Vergés. C’est l’avocat ami de Mao et rédacteur en chef, qui l’avait, pour la revue Révolutions, expédié en première patrouille sur les terres explosives de l’Amérique du Sud.

Si, parlant de Castro je vous parle de Debray c’est par commodité. Car évoquer aujourd’hui en France le suprême barbu est une entreprise impossible pour qui n’a pas d’outil, de toise, de cadran. Equipé on plonge alors dans le bazar du temps pour retrouver un étalon, un échantillon témoin. Avons-nous rêvé que nous, et des millions d’autres, aimions Castro ? Sommes-nous seuls « rouges-bruns » survivants de cette admiration devenue honteuse ? Pour nous pincer, nous réveiller, j’ai donc convoqué Régis, le vrai expert devenu plus crédible en homme du réel qui porte des costumes balzaciens. Il est notre témoin de moralité. A la barre de l’histoire il comparaît pour dire aux incroyants qu’il est vrai que nous avons été fous, que nous n’étions pas seuls et avions raison de l’être.

Si dans un pays de liberté agonisante, la France où Chomsky est interdit de parole, je sonne le rassemblement de ceux qui ont accompagné Fidel, c’est par peur de ne pas être cru. Oui nous avons soutenu avec lui, et soutenons encore l’utopie d’un monde plus juste. Une idée qui se sent maintenant seule comme une petite vieille la nuit sur un banc du Métro. Sur les écrans des télévisions on voit ces maîtres d’hôtel chargés de servir la vérité bien chaude, nous affirmer qu’avoir une émotion à l’annonce de la mort de l’ami du Che est grandement coupable. La preuve, dès qu’un politicien se montre – et nous n’en manquons pas, ce sont des gibiers de saison – il est assommé d’une question unique : « Que pensez-vous des propos de Ségolène Royal sur Fidel Castro ? ». Disparu le vrai débat, l’œuvre et l’homme Fidel n’ont pas d’importance. Ne pas introduire l’idée contagieuse qu’hors le vin le rouge puisse être bon. Ce qui compte, c’est de demander à Bayrou, le Commandante du Béarn, ce qu’il pense des justes paroles sorties naturellement de la bouche innocente d’une ministre linotte : « Cuba n’est pas une dictature ».

Cette impossibilité de dire un mot positif, fût-il orphelin, sur l’œuvre de Castro – sauf à être un nouveau Faurisson – est un indicateur. Un indice scientifique comme celui qui mesure les marées. Puisqu’il est impossible de dire « Castro » sans recevoir de tomates, cela signifie que nos libertés sont mortes. Avec elles notre imaginaire et le devoir du contradictoire, du doute.

Je m’explique. Le droit de vomir Castro étant acquis et gravé dans les livres par la bande des Courtois, le gang des « Nouveaux » philosophes et autres techniciens de surface comme Enthoven, est-il possible d’introduire une nuance de Mandela dans le vert olive ? Non. L’affaire est pliée. Dire que Castro a mis un continent debout, et même un et demi en comptant l’Afrique, qu’il a rendu les frères de son île à l’état d’hommes, c’est postuler à l’opprobre. Celle d’une Cour de magistrats mondialisés qui tient open bar à La Haye. Voilà l’état de notre liberté. Et son emprisonnement dans la cellule de la pensée néo conservatrice, droit-de-l’hommiste, pourrait ne pas être grave… Il faudrait, pour un nano gramme d’optimisme, sentir pousser des lutteurs capables de cisailler ses barreaux. Bien non. Il n’y a pas grand monde. Il n’y a plus de lutteurs, ils ont rendu leurs paquetages à la globalisation. Restent des naufragés de Facebook communiquant entre eux comme des tôlards, en faisant du tam-tam dans les tuyaux, qui osent dirent les gros mots : « Fidel… je resterai fidèle ». Car, pour la pensée Pujadas, celle qui compte comme devant un guichet banque dans ce temps qui tourne le dos à l’espérance pour embrasser Wall Street, Castro avec « ses camps » est devenu un peu Hitler. Et Kissinger un Prix Nobel combattant pour la démocratie. Ainsi va la nouvelle histoire écrite par la sociale démocratie de France made in Washington. Celle qui envoie des gendarmes, à propos du contenu de son cours sur la Russie délivré dans un collège, poser des questions à un professeur breton.

Je pense qu’il serait souhaitable que les fabricants de jeux pour enfants nous facilitent la tâche. Qu’ils inventent une tablette sur laquelle, dès que les petits doigts pianotent l’icône Castro, ils reçoivent une petite décharge électrique. Le logiciel devra laisser de l’espace « libre » afin que cette gégène, l’enfer de l’histoire, puisse regrouper tous les monstres en une correcte haine. Ainsi notre monde deviendra juste et nos enfants heureux.

Ne dites plus « no pasaran », puisque les éradicateurs sont passés en piétinant nos raisons de vivre. Fidel tu as eu raison de mourir, ce monde n’est plus pour nous.

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