Sur le discours inaugural [« Nous, les citoyens d’Amérique »] du président Trump [avec un détour par le Borinage]

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Voici le très important discours prononcé par M. Trump ; je le commenterai de façon serrée lors des premières leçons, en le replaçant bien entendu dans un contexte dont les aspects sont multiples [mais sans vous redire ce que vous avez déjà appris ou ce que vous apprendrez prochainement dans le cours de droit constitutionnel sur les institutions fédérales et le fédéralisme aux États-Unis – tout au plus serez-vous, j’imagine, conduit à assouplir, pour le moins, cette, suffisante dans son ordre, géométrie constitutionnelle qui est le fort légitime propos de mes collègues dogmaticiens].

De mes développements oraux, je tirerai peut-être – je souligne : peut-être, je ne prends aucun engagement, cela dépendra de ce à quoi je parviendrai, qui ne saurait être vraiment satisfaisant, mais qui pourrait être même de trop peu d’intérêt pour être dessiné, fût-ce sur le sable de la toile – un texte en forme qui serait alors porté ultérieurement dans le présent billet ; j’installe déjà, vous le verrez, dans la perspective incertaine de cette éventualité, en les annotant un peu, afin qu’elles ne se dressent pas comme de strictes énigmes, quelques « illustrations » que je croise, ou auxquelles je songe, à mesure – je recours volontiers aux images, comme vous le verrez, qui parfois font bien davantage qu’illustrer un texte [in-lustrare = éclairer].

Ainsi que vous le savez – si vous avez lu une précédente annonce -, mon cours est très largement lié à l’actualité ; vous comprendrez, j’imagine, que je juge le plus adapté cette année de suivre chaque semaine à suffisance l’action de la nouvelle administration étatsunienne – cela formera, pendant trois mois avec l’aide du Ciel, une perspective féconde, qui nous autorisera bien entendu à parler de Chine, de Russie, de Moyen Orient, d’hydrocarbures, de monnaie, de « mondialisation », de questions commerciales, d’OTAN, d’Europe – et, vous le verrez, d’Amérique latine aussi, etc.

Il est un billet que je souhaite vraiment, par contre, parvenir à rédiger – je préfère le préciser dès ici, même si je ne suis pas certain d’aboutir, happé que je suis par le déferlement incessant de nouvelles dont l’interprétation et l’articulation n’est pas aisée.  [L’an dernier, j’avais donné quelques heures en ce sens, mais il s’était trouvé quelques-uns de vos prédécesseurs pour trouver cela trop « difficile » – admettons que c’eût été le cas du fait de l’oralité du cours, l’écrit en ce cas est préférable.] Je l’appelle, par provision : « Orientations pour la direction de la méditation des objets – en particulier – des relations internationales ». Un sous-titre, propre, n’en doutons pas, à favoriser une large diffusion dans la République mondiale des Lettres, pourrait être, donnant bien la teneur de l’ensemble : « De Arte Coniectandi. Prolegomena ». Mon propos serait de parvenir à réaliser un minuscule dictionnaire d’une trentaine d’entrées seulement, avec des renvois de l’une à l’autre, l’ensemble ne dépassant pas quinze à vingt mille mots. Vous n’y apprendriez pas grand chose que vous n’eussiez pu glaner dans mon enseignement, dans l’ordre de ce que l’on appelle, bien improprement, tantôt épistémologie, tantôt, cela dépend des aspects, méthodologie de ce que nous faisons [prenez ce dernier verbe au sérieux]. Mais cela vous faciliterait, je crois, l’organisation de votre propre pensée, ce qui demeure le propos de l’enseignement supérieur : non pas vous livrer un savoir qui n’existe nulle part sous la lune, dans ses commodes petits paquets enrubannés, pour ce dont nous nous occupons du moins, à savoir les mouvantes affaires humaines, dans un cadre, qui plus est, immédiatement planétaire, mais vous permettre de construire vous-même, fluidement, dans l’incertitude, ces sortes de vues qui suffisent aux gens intelligents – – lesquels, semble-t-il, se distinguent justement par les grands doutes qu’ils entretiennent sur la possibilité pour l’intelligence [humaine] – même la leur [ce dernier aspect fait défaut à beaucoup de ceux qui agréent pourtant une directive sceptique très générale] – de maîtriser le « monde flottant », l’Ukiyo, comme disent les Nippons, en lequel, n’est-ce pas, parmi les boucles du temps, flotte notre esprit mobile [devrais-je préciser que ce n’est pas au sens des fugitives commodités que j’entends l’Ukiyo, qui s’exprime dans la calebasse dérivant dans l’universel flux, mais en songeant plutôt à l’Éveillé, et plus encore à cestuy Éphésien philosophe – qui m’a lu sait que préfère la feuille d’automne dans le vent, mais « Qu’importe – hors la feuille qui se reprend » [Sicarus McSlair] – je crois avoir dit là tout ce que je pouvais dire.]

Quant au discours que je produis, ce n’est pas celui qui a été donné aux agences, mais celui, très proche d’ailleurs, qui a été effectivement prononcé – je l’ai écouté six ou sept fois et le crois aussi exact que possible [je suis tenté d’écrire : parfaitement exact, mais l’on ne saurait écrire une telle chose sans trembler]. Bien entendu, alinéas et ponctuation sont de moi – j’ai fait à mon sens au moins mal, s’il s’agit en tout cas d’effectuer un travail sur ce texte de première importance – et d’une importance inévitablement « globale » -, et non simplement, soit de s’abandonner à l’effet de persuasion que souhaite – telle est la finalité de l’art rhétorique – ce très bon orateur qu’est Donald Trump, dont l’art paradoxal pourrait simplement s’user assez vite par l’effet même de sa singularité – ainsi, certes, que des dizaines de millions d’Étatsuniens l’ont fait, mais notre statut et le leur diffèrent -, soit d’éructer, comme il est usuel parmi d’autres Américains, nombreux, et, plus dérisoirement, parmi nous, des injures hyperboliques sur un supposé crétin doublé d’un analphabète [comme s’il fallait d’ailleurs supposer de la « culture » à la plupart des gouvernants contemporains].

Un point d’importance : j’ai porté, afin de bien attirer votre attention, le mot People avec une majuscule pour neuf des dix recours qu’y fait M. Trump : alors, je traduis Peuple, avec une majuscule aussi ; la première occurrence est inscrite avec une minuscule – je traduis alors simplement par gens. À mon sens les neuf People, avec majuscule, correspondent à un usage politique du terme Peuple [ou religieux, on le verra]. Ce Peuple s’oppose bien sûr à l’ « Establishment », mentionné une fois [alors, le sens politique peut-être dit aussi social] ; il regroupe aussi les citizens, les citoyens, par opposition à ceux qui ne le sont pas [alors le sens politique est proprement légal, formel] – je consacrerai un développement à l’élucidation de ce lexique fort construit, même s’il conserve une certaine souplesse, l’ « Establishment » se trouvant ainsi former un couple, au fond peu adéquat, avec les « citizens », sauf à considérer ceux-ci, mais en perdant la rigueur formelle de la notion, comme de « simples » citoyens, face aux « représentants », aux riches, aux médias, etc.].

 

Chief Justice Roberts, President Carter, President Clinton, President Bush, President Obama, fellow Americans, and people of the world, thank you.

We, the citizens of America, are now joined in a great national effort to rebuild our country and restore its promise for all of our People. Together, we will determine the course of America and the world for many, many years to come ; we will face challenges ; we will confront hardships ; but we will get the job done.

Every four years, we gather on these steps to carry out the orderly and peaceful transfer of power, and we are grateful to President Obama and First Lady Michelle Obama for their gracious aid throughout this transition. They have been magnificent. Thank you.

Today’s ceremony, however, has very special meaning ; because today we are not merely transferring power from one administration to another, or from one party to another, but we are transferring power from Washington D.C. and giving it back to you, the People.

For too long, a small group in our nation’s capital has reaped the rewards of government while the People have borne the cost ; Washington flourished, but the People did not share in its wealth ; politicians prospered, but the jobs left and the factories closed ; the establishment protected itself, but not the citizens of our country ; their victories have not been your victories ; their triumphs have not been your triumphs ; and while they celebrated in our nation’s capital, there was little to celebrate for struggling families all across our land.

That all changes, starting right here and right now, because this moment is your moment, it belongs to you ; it belongs to everyone gathered here today and everyone watching all across America ; this is your day ; this is your celebration ; and this, the United States of America, is your country.

What truly matters is not which party controls our government, but whether our government is controlled by the People. January 20th 2017, will be remembered as the day the People became the rulers of this nation again. The forgotten men and women of our country will be forgotten no longer ; everyone is listening to you now.

You came by the tens of millions to become part of a historic movement the likes of which the world has never seen before. At the center of this movement is a crucial conviction, that a nation exists to serve its citizens. Americans want great schools for their children, safe neighborhoods for their families, and good jobs for themselves ; these are just and reasonable demands of a righteous People and a righteous Public.

But for too many of our citizens, a different reality exists : mothers and children trapped in poverty in our inner cities ; rusted-out factories scattered like tombstones across the landscape of our nation ; an education system flush with cash, but which leaves our young and beautiful students deprived of all knowledge ; and the crime, and the gangs, and the drugs that have stolen too many lives and robbed our country of so much unrealized potential. This American carnage stops right here and stops right now.

We are one nation, and their pain is our pain, their dreams are our dreams, and their success will be our success. We share one heart, one home, and one glorious destiny. The oath of office I take today is an oath of allegiance to all Americans.

For many decades, we’ve enriched foreign industry at the expense of American industry ; subsidized the armies of other countries while allowing for the very sad depletion of our military ; we’ve defended other nations borders while refusing to defend our own ; and spent trillions and trillions of dollars overseas while America’s infrastructure has fallen into disrepair and decay ; we’ve made other countries rich while the wealth, strength, and confidence of our country has dissipated over the horizon ; one by one, the factories shuttered and left our shores, with not even a thought about the millions and millions of American workers that were left behind ; the wealth of our middle class has been ripped from their homes and then redistributed all across the world.

But that is the past, and now we are looking only to the future. We assembled here today are issuing a new decree to be heard in every city, in every foreign capital, and in every hall of power : from this day forward, a new vision will govern our land ; from this day forward, it’s going to be only America first, America first. Every decision on trade, on taxes, on immigration, on foreign affairs, will be made to benefit American workers and American families. We must protect our borders from the ravages of other countries making our products, stealing our companies, and destroying our jobs ; protection will lead to great prosperity and strength. I will fight for you with every breath in my body, and I will never, ever let you down.

America will start winning again, winning like never before. We will bring back our jobs ; we will bring back our borders ; we will bring back our wealth ; and we will bring back our dreams. We will build new roads, and highways, and bridges, and airports, and tunnels, and railways all across our wonderful nation. We will get our People off of welfare and back to work, rebuilding our country with American hands and American labor. We will follow two simple rules : buy American and hire American.

We will seek friendship and goodwill with the nations of the world ; but we do so with the understanding that it is the right of all nations to put their own interests first. We do not seek to impose our way of life on anyone, but rather to let it shine as an example – we will shine – for everyone to follow. We will reinforce old alliances and form new ones, and unite the civilized world against radical Islamic terrorism, which we will eradicate completely from the face of the earth.

At the bedrock of our politics will be a total allegiance to the United States of America ; and through our loyalty to our country, we will rediscover our loyalty to each other. When you open your heart to patriotism, there is no room for prejudice. The Bible tells us, « How good and pleasant it is when God’s People live together in unity. » We must speak our minds openly, debate our disagreements honestly, but always pursue solidarity.

When America is united, America is totally unstoppable. There should be no fear ; we are protected, and we will always be protected ; we will be protected by the great men and women of our military and law enforcement, and most importantly, we will be protected by God.

Finally, we must think big and dream even bigger. In America, we understand that a nation is only living as long as it is striving. We will no longer accept politicians who are all talk and no action, constantly complaining but never doing anything about it. The time for empty talk is over – now arrives the hour of action.

Do not let anyone tell you it cannot be done. No challenge can match the heart and fight and spirit of America. We will not fail ; our country will thrive and prosper again. We stand at the birth of a new millennium, ready to unlock the mysteries of space, to free the earth from the miseries of disease, and to harness the energies, industries and technologies of tomorrow. A new national pride will stir our souls, lift our sights, and heal our divisions.

It’s time to remember that old wisdom our soldiers will never forget : that whether we are black or brown or white, we all bleed the same red blood of patriots, we all enjoy the same glorious freedoms, and we all salute the same great American flag. And whether a child is born in the urban sprawl of Detroit or the windswept plains of Nebraska, they look up at the same night sky, they fill their heart with the same dreams, and they are infused with the breath of life by the same almighty Creator.

So to all Americans, in every city near and far, small and large, from mountain to mountain, from ocean to ocean, hear these words :

You will never be ignored again.

Your voice, your hopes, and your dreams will define our American destiny, and your courage and goodness and love will forever guide us along the way.

Together, we will make America strong again. We will make wealthy again. We will make America proud again. We will make America safe again. And yes, together, we will make America great again.

Thank you. God bless you. And God bless America.

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L’ultime image du discours

[Pour la commodité des références du cours, j’ai préféré numéroter des alinéas dont je redis qu’ils n’ont rien d’officiel, et que je les ai déterminés avec la préoccupation qu’ils ne soient ni trop longs, ni trop courts, ni sans quelque suffisante relation avec le sens]

Président de la Cour suprême Roberts, président Carter, président Clinton, président Bush, président Obama, concitoyens américains [fellow Americans pour fellow American citizens] et gens du monde, merci.

[1] Nous, les citoyens d’Amérique [pour Etats-Unis], sommes désormais unis dans un grand effort national pour reconstruire notre pays et restaurer sa promesse à tous ceux de notre peuple. Ensemble, nous déterminerons le cap pour l’Amérique et le monde pour beaucoup, beaucoup d’années ; nous ferons face à des défis ; nous affronterons des épreuves ; mais nous accomplirons le travail.

[2] Tous les quatre ans, nous nous rassemblons sur ces marches pour parachever le transfert réglé et pacifique du pouvoir, et nous sommes reconnaissants au président Obama et à la première dame Michelle Obama pour leur bienveillante assistance tout au long de cette transition. Ils ont été magnifiques. Merci.

[3] La cérémonie d’aujourd’hui, pourtant, revêt une signification très particulière ; car aujourd’hui nous ne nous contentons pas de transférer le pouvoir d’une administration à une autre, ou d’un parti à un autre, mais nous transférons le pouvoir depuis Washington D.C. pour vous le rendre à vous – à vous le Peuple.

[4] Depuis trop longtemps, un petit groupe, installé dans la capitale de notre nation, a récolté les fruits de l’action gouvernementale, tandis que le Peuple en a supporté le coût ; Washington s’est trouvé dans une santé florissante, mais le Peuple n’a pas pris part à cette prospérité ; les politiciens ont prospéré, mais les emplois sont partis, et les usines ont fermé ; l’ « Establishment » [je préfère conserver ce terme puisqu’il s’est peu à peu chargé de la sorte de signification que souhaite manifestement suggérer M. Trump] s’est protégé, mais il n’a pas protégé les citoyens de notre pays ; ses victoires n’ont pas été vos victoires ; ses triomphes n’ont pas été vos triomphes ; et pendant qu’il les célébrait dans la capitale de notre nation, il y avait peu à célébrer pour les familles luttant contre l’adversité partout dans le pays.

[5] Tout cela change – ici et maintenant – parce que ce moment est votre moment, il vous appartient ; il appartient à tous ceux qui sont rassemblés ici aujourd’hui, et à tous ceux qui nous regardent, partout en Amérique ; c’est votre journée ; c’est votre célébration ; et ce pays, les États-Unis d’Amérique, est votre pays.

[6] Ce qui importe vraiment n’est pas quel parti contrôle notre gouvernement, mais si notre gouvernement est contrôlé par le Peuple. Le 20 janvier 2017 demeurera dans les mémoires comme le jour où le Peuple est redevenu le souverain de cette nation. Les hommes et les femmes oubliés de notre pays ne seront plus oubliés ; tout le monde vous écoute en ce moment.

[7] Vous êtes venus par dizaines de millions pour faire partie d’un mouvement historique, tel que le monde n’en a jamais vu avant. Au centre de ce mouvement se trouve une conviction cruciale : qu’une nation existe pour servir ses citoyens. Les Américains veulent d’excellentes écoles pour leurs enfants, la sécurité du voisinage pour leurs familles et de bons emplois pour eux-mêmes ; telles sont les exigences justes et raisonnables d’un Peuple et d’un Corps politique [je choisis de traduire ainsi public, qui ne saurait guère, il me semble, revêtir d’autre acception ici que ce sens traditionnel – si l’on souhaite n’aller pas aussi loin, l’on peut traduire par population] animés par un esprit de justice.

[8] Mais pour un trop grand nombre de nos concitoyens, existe une autre réalité : des mères et des enfants pris au piège de la pauvreté au centre de nos villes ; des usines rongées par la rouille, éparpillées comme des pierres tombales dans le paysage de notre nation ; un système d’éducation ruisselant de fric, mais qui abandonne nos jeunes et beaux étudiants privés de toute connaissance ; et le crime, et les gangs, et les drogues qui ont volé trop de vies et ont dérobé à notre pays tant de son potentiel, irréalisé. Ce carnage américain prend fin – ici et maintenant

[9] Nous sommes une seule nation, et la souffrance de nos concitoyens est notre souffrance, leurs rêves sont nos rêves, et leur succès seront nos succès. Nous partageons un seul cœur, une seule patrie [home], une seule glorieuse destinée. Le serment de prise de fonction que je prononce aujourd’hui est un serment d’allégeance à tous les Américains.

[10] Depuis bien des décennies, nous avons enrichi l’industrie étrangère au détriment de l’industrie américaine ; subventionné les armées d’autres pays tout en permettant le très triste amenuisement de notre armée ; nous avons défendu les frontières d’autres nations tout en refusant de défendre les nôtres ; et dépensé des milliards et des milliards de dollars outre-mer tandis que l’infrastructure de l’Amérique s’effondrait dans le délabrement et la ruine ; nous avons rendu d’autres pays riches, tandis que la richesse, la force et la confiance de notre pays se dissipaient à l’horizon ; une à une, les usines ont baissé le rideau et quitté nos rivages, sans même une pensée pour les millions et millions de travailleurs américains abandonnés derrière elles ; la richesse de notre classe moyenne a été arrachée de ses foyers puis redistribuée tout au travers le monde.

[11] Mais, cela, c’est le passé, et désormais, nous regardons seulement vers l’avenir. Nous, assemblés ici aujourd’hui, promulguons un nouveau décret pour qu’il soit entendu dans chaque ville, dans chaque capitale étrangère, et dans chaque lieu de pouvoir : à partir de ce jour et dorénavant, une nouvelle vision régira notre pays ; à partir de ce jour et dorénavant, ce sera, exclusivement, l’Amérique d’abord. Toute décision concernant le commerce, les impôts, l’immigration, les affaires étrangères, sera prise pour le bénéfice des travailleurs américains et des familles américaines. Nous devons protéger nos frontières des ravages des autres pays qui fabriquent nos produits, volent nos entreprises et détruisent nos emplois ; la protection nous conduira vers une grande prospérité et une grande force. Je me battrai pour vous tant que j’aurai un souffle de vie, et jamais, au grand jamais, je ne vous décevrai.

[12] L’Amérique va recommencer à gagner – à gagner comme jamais auparavant. Nous ramènerons nos emplois ; nous ramènerons nos frontières ; nous ramènerons notre richesse ; et nous ramènerons nos rêves. Nous construirons de nouvelles routes, et des autoroutes, et des ponts, et des aéroports, et des tunnels, et des chemins de fer, partout dans notre merveilleuse nation. Nous sortirons notre Peuple des aides sociales et nous le remettrons au travail, en reconstruisant notre pays avec des mains américaines et du travail américain. Nous suivrons deux simples règles : acheter américain et embaucher américain.

[13] Nous nous mettrons en quête de relations amicales et conciliantes avec les nations du monde [dans un tel contexte, et de façon assez claire au regard de la suite de ce passage, goodwill évoque, il me semble, la recherche d’une certaine conciliation – une goodwill mission est une mission de conciliation, une mission ainsi, lorsqu’elle est le fait d’un tiers, de bons offices] ; mais nous procéderons ainsi dans l’esprit que toutes les nations ont le droit de faire venir au premier rang leurs propres intérêts. Nous cherchons, non à imposer notre mode de vie à qui que ce soit, mais plutôt à le laisser briller comme un exemple – et nous brillerons – pour que tous puissent le suivre. Nous renforcerons les anciennes alliances et en formerons de nouvelles, et nous unirons le monde civilisé contre le terrorisme de l’islamisme radical, que nous éradiquerons complètement de la face de la Terre.

[14] Au soubassement de notre politique sera placée une totale allégeance aux Etats-Unis d’Amérique ; et par l’intermédiaire de notre loyauté envers notre pays, nous redécouvrirons notre loyauté les uns envers les autres. Quand vous ouvrez votre cœur au patriotisme, il n’y a pas de place pour le préjugé. La Bible nous dit : « Comme il est bon et agréable quand le Peuple de Dieu vit ensemble dans l’unité ». [Ps 133 – Je parlerai bien sûr de cette citation de grand intérêt dans le contexte d’ensemble du discours ; l’auteur a recours ici à la NIV, la New International Version, qui est la seule à porter God’s People, deux douzaines d’autres, anglaises ou américaines, retenant brothers, ou brethren dans la King James – et bien sûr frères dans les versions françaises, fratres dans la Vulgate, etc. Ce texte, utilisé par des protestants et des réformés, vieux de quelques décennies seulement, est le plus pratiqué aux Etats-Unis et dans d’autres pays, bien qu’il appelle des réserves. Ici, l’on doutera que M. Trump ait fait un choix intentionnel – cette version doit être celle qui lui est la plus familière, ou bien à la plume qui l’a aidé – il se trouve, comme on le comprendra j’espère, que cela tombe assez bien.] Nous devons nous parler sans détour, débattre honnêtement de nos désaccords, mais toujours chercher la solidarité.

[15] Quand l’Amérique est unie, il est absolument impossible de l’arrêter. Il ne devrait y avoir aucune peur ; nous sommes protégés, et nous serons toujours protégés ; nous serons protégés par les hommes et femmes extraordinaires de notre armée et par les forces de l’ordre, et davantage : nous sommes protégés par Dieu.

[16] Enfin, nous devons penser grandement et rêver plus grandement encore. En Amérique, nous comprenons qu’une nation ne survit qu’aussi longtemps qu’elle lutte. Nous n’accepterons plus de politiciens qui sont tout discours et point action, qui se plaignent constamment mais ne font rien à ce sujet. Le temps des paroles creuses est terminé – maintenant vient l’heure de l’action.

[17] Ne laissez quiconque vous dire que cela ne peut être fait. Aucun défi ne peut égaler le cœur, la volonté de lutte et l’esprit de l’Amérique. Nous n’échouerons pas ; notre pays se développera et prospérera à nouveau. Nous nous trouvons à l’orée d’un nouveau millénaire, prêts à résoudre les mystères de l’espace, à libérer la Terre des souffrances de la maladie, et à atteler les énergies, les industries et les techniques de demain. Une nouvelle fierté nationale mettra en mouvement nos âmes, élèvera nos yeux et guérira nos divisions.

[18] Il est temps de se rappeler cette vieille sagesse que nos soldats n’oublieront jamais : que nous soyons noirs ou bruns ou blancs, un même sang rouge de patriotes s’écoule de nos blessures, nous jouissons tous des mêmes libertés glorieuses et nous saluons tous le même magnifique drapeau américain. Et qu’un enfant soit né dans les étendues urbanisées de Détroit ou dans les plaines balayées par les vents du Nebraska, il lève le regard vers le même ciel nocturne, il emplit son cœur des mêmes rêves, et c’est le même tout-puissant Créateur qui lui a insufflé la vie.

[19] Donc, à tous les Américains, dans chaque ville proche ou lointaine, petite ou grande, de montagne en montagne, d’océan en océan – entendez ces mots :

Vous ne serez jamais plus ignorés.

Votre voix, vos espoirs et vos rêves définiront notre destinée américaine ; et votre courage, votre bonté et votre amour nous guideront toujours au long du chemin.

Ensemble, nous ferons l’Amérique forte à nouveau. Nous la ferons riche à nouveau. Nous ferons l’Amérique fière à nouveau. Nous ferons l’Amérique sûre à nouveau. Et oui, ensemble, nous ferons l’Amérique grande à nouveau.

Merci. Que Dieu vous bénisse. Et que Dieu bénisse l’Amérique.

Quelques donateurs de la campagne de M. Trump lors de l'investiture.png

Quelques gros donateurs de la campagne de Donald Trump – ici magnifiquement placés lors de la cérémonie inaugurale – invitent, tout autant que nombre de nominations en cours, à tempérer certaines des vues les plus répandues sur les ressorts – assurément populaires, mais peut-être pas seulement, de son succès : il n’a pas été sans aucun appui, par-delà les choix des individualités, dans quelques secteurs de l’ « Establishment », peut-être plus sensibles que d’autres à certains aspects de ses choix économiques annoncés.

Voici en gros le plan – à cette heure en neuf mouvements –  que j’adopterai pour ces premières leçon au cours desquelles ce texte se trouvera placé au cœur de mes développements :

  • Une réflexion d’abord sur l’électorat trumpien, entre ce que l’on en perçoit, assez vaguement [pour l’heure, je n’ai pu accéder à des statistiques bien riches], et les mythes [dans l’acception « neutre » que je suggère] que son évocation suggère, et qui nourrissent, certes, l’élan du discours du nouveau président
  • Quelques éléments de réponse à une question dangereusement agitée ces temps-ci : celle d’une possible interruption [très] prématurée du mandat de M. Trump – diverses « voies » étant tour à tour évoquées
  • Le montage philosophique central du discours : les jeux de la représentation dans une doctrine populiste
  • Quels sont les autres thèmes politiques de ce discours ?
  • Faut-il faire cas de ce que l’on croit entrevoir de la philosophie cyclique de l’histoire de M. Bannon, haut conseiller et stratégiste en chef de M. Trump ?
  • Quels sont les inévitables oublis de ce texte, puisqu’il n’entre pas dans les détails, se tient à un degré élevé de généralité ? Et parmi ces oublis, certains ne se sont-ils pas trouvé comblés très rapidement – non sans dessiner de possibles tensions dans le système projeté ? Il faut ainsi considérer ici, en particulier, certaines nominations assez préoccupantes, voire contradictoires avec les intentions qui semblaient affichées, les premières interventions publiques des personnes désignées, l’envenimement prévisible – même s’il l’était un soupçon moins qu’avec Mme Clinton -, mais fort inquiétant dans sa rapidité tout de même, des relations avec l’Iran, qui paraît conduire les États-Unis à un soutien encore accru à la scandaleuse agression séoudienne au Yémen, et qui ne saurait qu’augmenter la difficulté d’une solution en Syrie, où l’obsession qui semble celle de la nouvelle « administration » trumpienne – conformément aux vœux, à la fois, de l’Arabie séoudite et de la Turquie – de l’instauration d’une « zone de sécurité », ou plutôt d’ailleurs de plusieurs, ne saurait ne pas nuire à l’évolution des relations avec l’inévitable partenaire russe et son allié damascène ; pour ce qui est de l’Ukraine, c’est autre chose : nul ne doutait vraiment, parmi ceux qui suivent ces choses sans être aveuglés par les passions antirusses, que le régime de Kiev [dans une totale impasse, ravagé par une corruption remarquable, même dans un monde très généralement corrompu, secoué par les démarches erratiques et conflictuelles, tantôt de ses oligarques, tantôt de ses milices banderistes, pilotées parfois d’ailleurs par de forts étranges oligarques tel l’un des plus riches et puissants parmi eux, l’ukraino-israélo-chypriote Ihor Kolomoïsky, l’homme fort de Dnipropetrovsk] ne cherchât à relancer la tension [appuyé par tels vatenguerres euratlantiques toujours en place, dans les principaux gouvernements de l’Union européenne, mais sur le fond aussi de l’activisme de la structure otanienne, mise en cause pendant et après sa campagne par M. Trump et qui doit persister à créer de la menace pour, plus que jamais, trouver une justification], et ne tentât par tous moyens, en particulier en déstabilisant le front du Donbass, notamment par des bombardements qui ont atteint, à la fin de janvier et au début de février, une intensité effrayante, sans aucun précédent, et en reprenant les tentatives d’assassinat ciblé de chefs militaires admirés des républiques populaires de Donetsk et Lougansk [le fameux G[u]ivy, ainsi, a été assassiné le 8 février 2017, quatre mois après le célèbre « Motorola » – c’est-à-dire le chef Arsen Pavlov], d’entraver tout apaisement sérieux avec Moscou ; comme l’a dit M. Trump dans un tweet, il peut sembler ennuyeux, pour le moins, que certains [il songeait en particulier aux sénateurs républicains John McCain et Lindsey Graham] ne semblent juger urgent de déclencher WW III… Certes – et, à cette heure, les nouvelles sont préoccupantes, et l’on peut s’inquiéter que, dans la grande relation américano-russe, M. Trump – exposé à un procès constant sur ce chapitre de la part du camp néoconservateur, qui est appuyé assurément par les bénéficiaires des colossales dépenses militaires – ne semble avoir redouté de brusquer le destin, au risque, désormais, de laisser glisser les choses là où il prétendait – et là était à mes yeux son grand mérite, contrastant avec la haine insupportable de sa rivale – vouloir éviter qu’elles n’allassent. [Depuis l’annonce de ce plan, certains propos de membres de l’Administration Trump, et de M. Trump lui-même, dans un tweet de la mi-février, inclinent à douter sérieusement de la probabilité de la détente espérée ; se dessine même la possibilité que la spécificité alternative de la politique étrangère dessinée par M.Trump ne s’estompe au point de s’effacer à peu près. Sad, comme l’écrit M. Trump lui-même à tout propos à la fin de ses tweets ; et sot aussi, car, au-delà d’un certain degré d’avivement des passions, l’on n’obtient pas merci de ses ennemis en leur cédant.]
  • Sachant que nombre de commentateurs évoquent du matin au soir l’imprévisibilité et l’incohérence de M. Trump, est-il vraiment impossible de tenter, au contraire – à cette heure, c’est-à-dire avant toute action d’ampleur de la nouvelle administration – , de dessiner les aspects de cohérence de l’alternative trumpienne, de la ferme réponse trumpienne au fameux TINA, There is no alternative, de la pensée unique du globalisme néolibéral et néoconservateur contemporain ? Ne faut-il pas, par contre, redouter certaines contradictions et difficultés, divers effets pervers et même des dangers au regard des objectifs poursuivis eux-mêmes ? Et ne doit-on pas juger improbable que certains buts soient véritablement atteints – en dehors même de la considération de résistances extérieures ou, j’y reviendrai à la fin de cet alinéa, de la possibilité humaine, psychique, de ces buts – au regard, non seulement de l’absence de majorité imaginable au Congrès sur divers aspects importants du programme, ou des habitudes prises par certains juges, mais encore de l’hostilité très probable d’effectifs administratifs significatifs, en particulier dans les « services », au premier rang desquels la CIA [dont John Brennan, le directeur sortant n’a pas été loin de menacer publiquement M. Trump à la mi-janvier] ? Plus profondément, peut-on sous-estimer désormais les risques de l’affrontement qui se dessine planétairement, de façon certes très diverse selon les lieux, entre globalisme libéral-libertaire communautaro-compatible [à proportion qu’il lui faut absolument détruire les États-Nations là où ils ont fleuri comme l’horizon, certes limité, mais le plus accompli imaginable d’une humanité à la fois détribalisée et fraternelle] et ce qu’il faut bien appeler populisme, pragmatique, diversifié, parfois peu mûri, semblant ici tirer « à gauche » – ainsi dans les Amériques latines -, et là « à droite », mais uniformément antiglobaliste, et nostalgique, tendanciellement, tant qu’il parvient à échapper à toutes les pénibles pauvretés racialistes, de la figure unifiante, spirituelle, de l’État – même si ce tropisme se noue plus difficilement dans le climat étatsunien qu’en Europe ou dans les Amériques latines ? À l’arrière-plan de toutes les questions, il en est une que l’on éviterait, de façon ultime, difficilement : le mythe trumpien [le terme mythe n’est jamais péjoratif en lui-même sous ma plume – s’il peut sans doute y avoir des mythes redoutables – , je m’en suis expliqué ailleurs dans ce « blogue »: aucune identité individuelle ou collective ne se construit autrement que mythiquement – pour qu’il en aille autrement, il faudrait que l’identité soit naturelle, ce que très peu de gens inclinent à penser au-delà d’un certain point, à l’exception des stricts « nazis », fort peu nombreux en notre temps, en dépit de ce que prétendent toutes sortes de manipulateurs qui prétendent en voir partout [l’équation absurde, chère ainsi aux clintoniens les plus agités et à Mme Clinton elle-même, Trump = Poutine = Hitler…], et des effectifs serrés de beaucoup qui n’y songent pas même, et se meuvent dans un monde d’ « évidences » irréfléchies que la moindre discussion les conduirait à tempérer] – le mythe trumpien donc, peut-il suffire à revivifier un large monde d’ouvriers travailleurs, courageux et bons pères de famille – fidèles en ménage par exemple, à la différence de M. Trump lui-même ? L’image de l’ouvrier casqué et viril, dont l’œil d’acier perce le masque de sueur et de camboui qui noie les traits de son visage peut-elle s’animer à nouveau ? Peut-on – c’est bien le terme – régénérer un monde qui paraît agoniser, et – ajouterais-je – peut-on le régénérer dans le cadre même du monde – monde du déchaînement capitaliste, certes nullement contesté dans ses principes par Donald Trump, qui affecte même une pénible tendresse pour les milliardaires – qui a conduit, dans un implacable engrenage, à cette agonie ? Il est bien sûr très difficile pour le moment de répondre à une telle question, mais il est difficile de ne pas la poser avec quelque insistance.
  • Quelles ont été les premières mesures de M. Trump, dans les semaines suivant son investiture ? Et comment se sont-elles nouées, tout à la fois, avec le jeu institutionnel si complexe des États-Unis, avec la situation politique générale, et bien entendu avec les jeux de forces internationaux ?
  • Doit-on considérer le lâchage du général Flynn dès le 14 février 2017 comme un épisode majeur ?

JE PORTE QUELQUES IMAGES AUXQUELLES J’AURAI L’OCCASION DE FAIRE ALLUSION EN COURS  [Les commentaires des images – justifiés à droite – sont en lettres romaines ; le texte de la leçon, s’il vient, sera justifié à gauche et porté en italiques]

Motif de T-Shirt à la fin de 2016.png

Redneck : l’insulte relevée… Ici, parmi des centaines ou même des milliers, le motif pectoral d’un T-shirt – pin-up et éternelle [presque – depuis 1866] Winchester [j’hésite : voit-on, à gauche de la crosse, un levier d’armement de sous-garde, ou bien le bord du manteau ?] Le petit peuple trumpiste s’affiche parfois, ironiquement, comme « Redneck », ou même, en réponse à une tirade insensée de Mme Clinton, comme « Deplorable ». Cette autocaricature, qui manifeste, sur le mode de la provocation humoristique, un tour tout à fait ordinaire de la contestation populaire contre les « gens biens », ne doit sans doute pas conduire à développer une « sociologie » elle-même caricaturale, et statistiquement peu plausible, au-delà du moins d’un certain point, de l’élection américaine de novembre 2016.

Le 2 février 2017 Donald Trump reçoit à la Maison Blanche les dirigeants de Harley-Davidson.png

Le 2 février 2017, M. Trump a reçu longuement l’état-major de Harley-Davidson à la Maison Blanche – geste d’un vif intérêt, très habilement mis au point, par lequel il exprimait au moins cinq intentions : 1) Remercier le Wisconsin, État anciennement démocrate, de l’avoir rallié [Harley est une maison de Milwaukee] ; 2) Saluer une entreprise purement américaine, créée en 1903, qui n’a pas quitté le pays, qui exporte ; 3) Honorer un produit typiquement américain – qui n’a certes pas grand chose à voir avec les motos européennes ou japonaises – ; 4) Rendre hommage aux qualités à la fois techniques et civiques – du fait de son vote supposé – de la classe ouvrière des États-Unis ; 5) Adresser un signe, au travers de leur objet-fétiche, si l’on peut dire, aux innombrables bikers qui l’ont soutenu – en grand nombre ces rebelles se sont reconnus en lui, d’une façon qui évoque irrésistiblement le poutinisme de beaucoup de motocyclistes russes. [Doit-on préciser que ces motards, types assez simples mais très spontanément alternatifs – anarcho-collectivistes en quelque sorte, ce qui sonne certes comme un oxymore -, peuvent jouer un certain rôle politique ; je songe bien sûr à celui d’Alexander Zaldostanov, le chef des « Loups de la Nuit », ensemble assez impressionnant de motards russes dont j’ai eu l’occasion de parler dans mon cours de 2015.] 

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LA FIGURE DU MINEUR SELON CHARLEY GARRY (FAULQUEMONT, NORD).png

Charley Garry,  composition dans un ensemble peint à Faulquemont, en Moselle, près de Metz, pour le siège des Charbonnages de France, sans doute à la fin des années trente ou dans l’immédiate après-guerre. Cette série de peintures murales,  parmi lesquelles j’ai retenu, un peu plus loin, une autre image saisissante – celle d’une très émouvante cribleuse -, tranche avec le gros de la production d’un peintre ordinairement – beaucoup –   plus léger. Vous noterez toutefois qu’habitué à peindre les femmes des revues parisiennes – au cœur gros peut-être sous leurs tenues légères -, il souligne les lèvres – charnues – de la cribleuse d’un rouge vif, lequel, dans ce visage éclairé, mais comme habité aussi, manifeste une sorte de génie pictural. De ce génie – fugitif – sourd, dans une composition proche de la perfection, l’icône d’une sorte de sainte femme travailleuse.

Distinction importante avant de continuer cette présentation d’images propres, je l’espère, à éclairer mes leçons, en manifestant la longue prégnance d’un imaginaire ouvrier fort compréhensiblement puissant dans les sociétés occidentales, auquel M. Trump fait écho dans nombre de ses interventions – et à compléter peut-être ce que j’appellerais volontiers, par commodité, votre culture sensible : comme on le comprendra dans mes leçons orales, je souhaite distinguer ce que beaucoup se plaisent à – ou ne parviennent pas à ne pas – confondre :

  • D’un côté, une question demeure posée, s’il s’agit du moins d’accéder à une intelligence minimale des conditions de la victoire de M. Trump, en particulier dans certains States : quelle a été la contribution d’une classe ouvrière plutôt blanche, a-t-on dit, à ce succès ? [Bien entendu, l’élucidation de cet aspect supposerait une méditation fine, propre à guider le dessin qu’il faudrait risquer d’une telle « classe ouvrière » – ce serait l’œuvre d’une vie, et la mienne s’achève – je jonglerais avec le rapport de production, la nature du travail, les enfantements de la conscience, les jeux de forme de la sociabilité, etc., etc., et mourrais tandis que le sable s’écoulerait encore de mes mains. Laissons.]
  • D’un autre côté, une question peut-être  éclaircie : celle du rôle joué dans la campagne de M. Trump par l’appel à une manière d’imaginaire ouvrier,  au sein d’une scénographie intellectuelle très prenante car très simple, d’une sorte de Regietheater de hautes eaux, à la Chéreau [au temps de sa mise en scène des « Contes d’Hoffmann » d’Offenbach puis de la Tétralogie, dans les années soixante-dix], puissamment dichotomique, en noir et blanc, fascinant ici par ses jeux dressant, de façon délibérément stylisée, simplifiée, caricaturale si l’on veut [mais c’est la caricature, la forme pure, qui crée le monde – si bien qu’il n’y a pas même caricature, la vie simplement, qui ne saurait s’épanouir, dans l’affirmation pure de la volonté, que dans des jeux de forme successifs], le travailleur patriote contre son bourreau globaliste réfugié au cœur de certaines mégalopoles avec ses laquais empressés. Madame Clinton, femme remarquablement déséquilibrée, et qui se croyait vraiment tout permis, a appuyé cette construction en englobant  un électorat inévitablement hétérogène sous l’appellation, déjà évoquée,  « Deplorable ».  Fallait-il  qu’elle fût, non seulement sans amour, mais dépourvue de jugement politique, cette femme que l’on nous disait si supérieure ! Quoi qu’il en soit, si les douloureux lambeaux de la classe ouvrière ne pouvaient assurer une victoire, l’utilisation compassionnelle de l’imaginaire ouvrier  favorisait l’accès – émotionnel –  à un monde  très élargi. En France, nous sommes à même de comprendre cela : il y a fort peu de paysans désormais ; ils ne ressemblent plus guère aux paysans d’un passé pas si lointain ; mais, concernant les paysans, la sensibilité d’un large effectif  parmi nos concitoyens est à fleur de peau – ici, l’imaginaire paysan peut opérer sans doute comme un levier sans rapport, par son efficacité, avec des effectifs paysans devenus infimes, et d’ailleurs très profondément hétérogènes.
  • Question tout autre, enfin, que j’aborderai – car il y a là un aspect majeur, il me semble, des difficultés auxquelles se heurtera M. Trump dans le moyen terme – difficultés surmontables peut-être, mais qui appelleront une méditation immense de son entourage – : est-il possible de restaurer la grande figure passée de l’ouvrier ? – pour dire les choses pauvrement mais clairement : une classe ouvrière revivifiée peut-elle être envisagée dans un monde radicalement individualiste, substituant toujours davantage les manœuvres tactiques individuelles aux puissantes solidarités collectives, qu’elles soient nationales ou de classe ? [Non que la radicalité individualiste, que l’on peut certes associer au thème du « dernier homme », puisse être comprise comme achevant l’histoire – Casura exstant…, au fond, « même la chute ne saurait ne pas choir » m’a murmuré un jour mon maître McSlair -, mais l’on ne connaît ni le jour ni l’heure, bien entendu, de la fin de cette lourde affection mentale collective – résultant certes de la tout ordinaire dynamique mimétique qui anime toute société et la constitue, toujours mythiquement, en société – et le cas échéant d’ailleurs, telle est l’affaire ici, la constitue comme procès de déconstitution vortical – de vortex, vortical est un terme que l’on peut parfaitement construire en français comme on l’a fait en anglais -, le lien social se nouant paradoxalement dans un procès sans fin de déliaison.]

Voici donc, quoi qu’il en soit, une œuvre française – mais elle pourrait-être nord-américaine, russe, allemande, autre. Elle est une œuvre, parmi d’innombrables, qui manifeste avec puissance un moment de l’esprit nord-occidental que vous ne pouvez pas véritablement connaître, directement du moins, parce qu’il est entré en agonie il y a quelques décennies, bien avant votre naissance – moment toutefois sans un minimum d’intelligence duquel vous ne sauriez comprendre le monde d’images qui accompagne une partie de la parole de M. Trump, qui rend celle-ci touchante pour tous les auditeurs de mon âge qui ont un peu de cœur [pour Michael Moore aussi, vous l’allez voir – adversaire acharné de Donald Trump, mais issu d’une famille ouvrière, fils en particulier d’un ouvrier de General Motors, neveu d’un syndicaliste fort actif], et même pour certains qui, un peu plus jeunes, purent vivre dans les petites maisons de briques, toutes identiques – on appelait ces ensembles immobiliers noircis mais chaleureux les corons – alignées à l’ombre des terrils – qui n’étaient pas encore de paradoxales réserves écologiques – : ces plus jeunes virent peut-être leur père partir à la mine avec ses camarades, en revenir, épuisé, leur mère trembler lorsqu’elle songeait à un possible coup de grisou ; ils se souviennent de la détresse qui accompagna la fermeture des puits ; et puis de la mort du père, rongé par la silicose, comme son père avant lui, des funérailles, de l’hommage comme militaire des camarades ; et de la mère, différente et la même pourtant, heureuse du moins qu’ils échappassent à la mine – ambivalence extraordinaire, sublime, de la présence ouvrière au monde, la douleur et la fierté, l’amitié et la mort – ; voici l’un d’entre eux allongé aujourd’hui, il attend la fin ; comment sa pauvre mère eût-elle pu imaginer qu’il n’éviterait la silicose que pour se consumer, seul, du « cancer de l’amiante » ?

Je parle de la mine parce qu’elle est demeurée le symbole d’un monde mort. Il est heureux qu’elle ne mange plus les hommes, certes – dans le monde « atlantique », du moins, quel que soit le coût pour l’environnement de certains modes d’exploitation [peu évitables à cette heure si l’on veut bien admettre que nos contemporains des classes les moins déshéritées persistent à penser que la voiture électrique – c’est-à-dire, médiatement, nucléaire, ainsi en France, ou à charbon, ainsi en Allemagne, ou au mieux à gaz – est la panacée, que le « déplorable » gueux périphérique, l’arriéré qui n’a pas même un diplôme – fi donc ! -, avec son brinquebalant modèle fonctionnant au diesel est l’ennemi du genre humain, sans vouloir même considérer aussi, à l’exact instar de M. Trump, notons-le, dont ils partagent au fond l’essentiel du credo, ces quatre remèdes urgents que sont l’acceptation du froid l’hiver et de la chaleur l’été, la marche à pied de ceux qui le peuvent, la diminution brutale des transports maritimes – très au-delà de l’étiage atteint ces dernières années -, et la réduction radicale, et non l’accroissement constant, du trafic aérien, que l’on peut dire, dans le meilleur des cas, parfaitement inutile pour le développement humain de l’humanité – –  naturellement, les intérêts sont tels que le blabla écologique officiel, articulé par de vagues gauchistes qui ne manquent pas d’être de vrais serviteurs du capital, aspect parmi d’autres d’un montage magnifiquement annoncé par Clouscard il y a un gros tiers de siècle, se garde bien de mettre en avant les conséquences particulièrement redoutables de ces derniers transports de masse en milieux fluides]. Mais la mine était au cœur de jeux sociaux d’équilibre qui se sont très rapidement dissous lorsqu’elle a fermé ses portes, accompagnée bientôt de l’essentiel de l’industrie lourde : un peu d’inquiétude parmi les « heureux de ce monde » les retenait – la seule pensée de la barre à mine dissuade assez l’arrogance – d’exagérer dans les proportions que notre temps a dû, jusqu’à présent, tolérer, bien qu’elles soient devenues, véritablement, intolérables.

Autre composition de Charley Garry.png

Quel rapport, dira-t-on, avec M. Trump ? Clairissime. Des sentiments profonds de M. Trump, nous ne saurons jamais rien – on les réputera, plausiblement, comme ceux de la plupart des humains, complexes, et sans doute contradictoires, imparfaitement élucidés par lui-même, affectés toutefois peut-être d’une duplicité – celle de l’homme de « communication » – supérieure à la moyenne.

Ses propos simplement dessinent une partie de leur signification affective sur le fond d’une longue, lourde et grande mémoire ouvrière, qui donne à ceux-ci une densité émotive, incarnée, qui excède encore celle qu’emporte bien légitimement la question de l’accroissement de l’emploi – le travail est une si grande affaire en vue de l’accomplissement humain, nous sommes, semble-t-il, ces animaux poétiques [poiétiques] qui se font en faisant.

Nul n’ignore par ailleurs, parmi ceux qui creusent un peu ces sujets et qui n’ont pas d’aveuglants intérêts à prétendre le contraire, que les valeurs officielles de l’emploi aux États-Unis, magnifiques sur le papier, revêtent moins de sens encore que les nôtres [puisque des dizaines de millions de « désoccupés » – huit, neuf, dix dizaines ? – échappent à la détection statistique du chômage, dont la définition tend bien entendu à dégonfler fabuleusement les effectifs – écoutez l’excellent Olivier Delamarche là-dessus, l’ « éconoclaste » que BFM Business n’ose pas – encore ? – remercier]. Les propos de Donald Trump, ainsi, prennent en considération sans doute – pour dire la chose caricaturalement – l’importance, d’abord morale, qu’il y a à ramener à l’emploi toutes sortes d’exclus d’aujourd’hui qui n’ont aucunement la vocation de devenir de petits cols blancs à attaché-case, appelés eux-mêmes d’ailleurs à voir leurs effectifs fondre sous les assauts multiformes de ce que l’esprit de la langue de notre temps conduit à désigner comme cybertechniques – et même intelligence artificielle – ; il n’est pas certain que ces exclus aspirent tous à une telle restauration de leur « employabilité » – certains ont peut-être, hélas, glissé dans le monde gris de l’abandon désespéré de soi -, mais cet horizon sert de justification à son appel, que l’on réputerait difficilement sans pertinence, disons de situation.

Je suis né en 1951 ; mes quatre premiers souvenirs politiques – vraiment marquants, il s’entend – sont les suivants :

Le dimanche 18 mars 1962,  la signature des accords d’Évian – ma famille n’était pas très marquée par l’affaire algérienne, en aucun sens, tout en approuvant la politique du Général, mais je compris instantanément que l’instant était historique.

La deuxième quinzaine d’octobre 1962, la crise des « fusées » de Cuba – le monde adulte était très anxieux dans son ensemble, les enfants ne pouvaient guère ne pas l’être aussi – l’angoisse dura longtemps.

Le 22 novembre 1963, l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy – qui appela tant d’intéressantes interrogations par la suite – ne m’émut guère, non seulement parce que ma famille éprouvait, on peut le dire, fort peu de sympathie pour les États-Unis, mais parce que mon père, qui suivait toutes ces choses de très près – nous sommes, de génération en génération, patrilinéairement, et cela inclut mon fils Louis-Cyprien, hantés par les questions politiques – avait plusieurs fois articulé devant moi des griefs très précis contre le président Kennedy [l’affaire de la Baie des Cochons, comme celle de l’assassinat du président Ngô Dinh Diêm, en particulier, lui paraissaient injustifiables].

Il y eut enfin – et c’est à cet épisode que je voulais en venir, la grande grève des mineurs de mars et du début d’avril 1963. Les grands mouvements ouvriers étaient plus fréquents alors – du fait de la puissance, si menacée, de la classe ouvrière – qu’aujourd’hui. Ils communiquaient à des « élites » sociales dont les émotions étaient ambivalentes, mariant la peur à une sorte d’admiration pour la force des masses, un sentiment d’irrésistibilité qui associait la classe ouvrière aux grands éléments naturels – les ouvriers soufflaient en tempête parfois. De toute façon, j’avais souvent entendu mon père évoquer le climat extraordinairement tendu du temps du Front Populaire à Périgueux, où notre famille, venue du Languedoc par l’Agenais, habitait depuis le début du XIXe siècle : c’est que, dans le quartier du Toulon, les immenses ateliers du P.O. [de la Compagnie des Chemins de Fer du Paris-Orléans] avaient été construits à partir de la fin du Second Empire : leurs deux milliers d’ouvriers avaient fini par former une ville dans une ville peu industrielle par ailleurs.

Ci-dessous : Aux ateliers du P.O. de Périgueux, au tout début du XXe siècle, près de trente ouvriers prennent la pose sur et autour d’une locomotive dont ils assurent l’entretien [ces ateliers ne fabriquaient plus les locomotives depuis 1881]. Ils sont, vous le noterez, chaussés de sabots de bois.

Aux ateliers du P.O., vers 1900.png

Ainsi, le mouvement des mineurs en 1963 eût-il pu se fondre parmi d’autres dans une mémoire vague. Mais tel ne fut pas le cas. L’écho de leurs revendications fut immense, et il est possible que le ballottage du général de Gaulle lors de la présidentielle de 1965 ne se soit dessiné alors puisque, au fond, il avait fallu qu’il pliât après l’échec de l’ordre de réquisition qu’il avait cru possible d’adresser aux grévistes alors que ceux-ci avaient de bons motifs, semble-t-il, de juger que leur place relative dans la société ne s’était pas maintenue et tandis que la menace de la fermeture de certains puits se dessinait de plus en plus fortement. La résistance des mineurs, comme l’ampleur des manifestations de solidarité dans la population frappèrent l’opinion, au-delà même des frontières : à beaucoup, les mineurs, qui obtinrent une réévaluation importante de leurs salaires, avaient donné le sentiment de se battre ici pour l’ensemble de la classe ouvrière, et même pour tous les salariés, non seulement en contribuant à renforcer le droit de grève, mais encore  en déclenchant l’évolution vers l’allocation d’une quatrième semaine de congés payés pour tous.

Ci-dessous, des documents d’époque – extrêmement émouvants -, présentés par l’I.N.A.

http://fresques.ina.fr/memoires-de-mines/fiche-media/Mineur00143/la-greve-de-1963.html

Pourtant, cette victoire proprement ouvrière fut au fond la dernière si l’on veut bien admettre que le rôle moteur dans l’énorme affaire de Soixante-huit fut tenu par la couche sociale qui annonçait le monde nouveau, celle des petits-bourgeois ultra-individualistes, pour l’essentiel, aspirant à l’obtention de diplômes qui leur permettent d’avoir leur part strictement individuelle de « réussite » [comme l’on dit risiblement], désireux du moins de ne plus s’effacer dans les jeux de totalité des classes, des familles, de l’État, des partis même, mais de jouir « à donf » du bain moussant de la société du spectacle – en un sens infiniment plus grossier que celui que fit prévaloir un certain auteur. [Ceux de ma génération ne sauraient bien entendu ne pas songer à l’histrionesque « Dany » Cohn-Bendit, rallié désormais, si on lit bien, au sieur Macron – ces gens sont très pédagogues – ils semblent avoir peur que l’on n’ait mal compris la couleur des habits neufs du capital.] Bien entendu, le mouvement ouvrier joua un grand rôle, et obtint d’importants avantages par les accords de Grenelle. Mais il n’était plus, si l’on peut dire, la classe destinale – l’on entrait dans ce demi-siècle que l’on pourrait dire rétrospectivement « bobo », ou bien libéral-libertaire, dont il n’est pas certain, tandis qu’il tire en rafales sauvages ses plus vulnérants projectiles, qu’il n’ait commencé – peut-être –  à souffrir ces derniers temps – avec la victoire de M. Trump, justement, plus encore qu’avec le Brexit, plus ambigu – sans qu’il soit possible à cette heure d’imaginer – l’affaire est d’une complexité redoutable – l’issue, fort incertaine, de la lutte engagée, non pas en France, ou aux États-Unis, mais en réalité dans une bonne part de l’hémisphère nord, celle lutte secouant chaque État, mais pesant lourdement aussi sur les relations internationales.

Constantin Meunier, La femme du mineur.png

Constantin Meunier [1831-1905], « La femme du mineur », dite aussi « Le grisou », assez belle épreuve en bronze patiné, hauteur : 84,5 cm. Passée en vente chez Ader à la fin de novembre 2012 – l’estimation était étrangement basse, le résultat de la vente a été très supérieur sans surprendre vraiment (même si l’artiste a été oublié de la plupart). Ses contemporains plaçaient en effet Meunier, peintre et sculpteur belge, très haut. Dans son essai sur Rodin, Simmel – esprit, il me semble de toute première grandeur – lui consacrait un important développement. Il ne se montrait guère original cette fois car son estime était très partagée. Van Gogh  écrivit même à son frère Théo qu’il jugeait Meunier un peintre supérieur à lui. Peu importe. Il me semble que cette « femme » est une « mère » ; le cadavre du fils, gisant à ses pieds, victime d’un coup de grisou, est absent ici [il s’agit à mon sens de la version désignée parfois comme « La douleur »] mais, devant cette Pietà moderne [interprétation nullement audacieuse – il suffit de comparer certaines œuvres explicitement religieuses de Meunier avec celle-ci pour n’en pas douter], cette mère pleurant son enfant – stabat mater dolorosa […] lacrimosa –, incroyablement émouvante, le sentiment du spectateur ne se trouve pas diminué. [Cette œuvre mériterait d’être  étudiée systématiquement dans ses diverses versions, de tailles d’ailleurs diverses : elle semble avoir poursuivi l’artiste à la suite de la catastrophe du puits de la La Boule Sainte-Désirée – cent treize morts le 4 mars 1887 -, à Quaregnon, à quelques kilomètres de la frontière française, sur la route de Valenciennes à Mons, au cœur du Borinage, dans le Hainaut Belge, exactement là où nos armées avaient vaincu les Impériaux en 1792, à Jemmapes et, justement, à Carignan-Quaregnon – il y a des lieux, devenus anodins, où l’histoire prend à la gorge, où l’on s’étouffe presque sous l’oppressive impression des images mêlées de la gloire, de la liberté, de la mort, de la douleur – de notre néant. Vous trouverez ci-dessous un poignant fusain de 1887, référencé comme « Grisou » – voir en bas à gauche, au-dessus du monogramme -, qui  nous  suggère que cette hantise est issue d’une rencontre effective avec la douleur – est-il venu de Louvain, où il était sur le point de s’installer, à une soixantaine de kilomètres ? je ne sais.]

Le peintre et sculpteur Meunier, imprégné de christianisme (élève de Charles de Groux – qu’il ne faut pas confondre avec son fils, lui aussi d’un extrême intérêt –, dont il partageait certainement la sensibilité religieuse et sociale : il avait même commencé par s’affirmer comme un peintre religieux), devenu socialiste, proche en tout cas du Parti Ouvrier Belge, après avoir visité le « Pays Noir », le Borinage dans le Hainaut, avait développé un art qu’il est convenu de réputer « réaliste social » [mais il s’agit, justement, d’un réalisme social, et non point, en quelque sorte, d’un réalisme pictural], consacré pour une bonne part – sculptures et peintures – au monde ouvrier du charbon et de l’acier, aux paysans aussi dans une certaine mesure. Son œuvre désigne les épouvantes d’une condition douloureuse ; et pourtant, le plus souvent, ses personnages se tiennent droit et sont plutôt beaux ; le développement des mines et des usines, peut-être, n’était pas assez ancien pour que les corps eussent déjà été broyés en profondeur pour des générations [comme il se voit hélas dans les grandes friches industrielles de notre temps, qui paraissent attendre quelque nouveau Villermé – s’inscrivant en douloureux pendant du premier, et dressant le « tableau de l’état physique et moral des ouvriers rejetés par les manufactures », comme Louis-René Villermé avait voulu fournir celui « des ouvriers employés par les manufactures »] ; l’on n’éprouve en tout cas nulle répulsion, certes, pour ce peuple misérable, mais une compassion sincère, une forme de tendresse ; l’on peut même, peut-être, se sentir troublé, avec un sentiment, au fond inadapté, de gêne, par les belles « hiercheuses », les infortunées pousseuses de wagonnets remplis de minerais, que Meunier, à la fois comme peintre et comme sculpteur, a très élégamment rendues à plusieurs reprises. Ci-après, « Hiercheuse descendant à la fosse » :

Constantin Meunier, Hiercheuse descendant à la fosse.png

Une toile, pour finir – ci-après -, l’une des plus fameuses de Meunier, « L’enlèvement du creuset brisé ». Le travail des ouvriers de la métallurgie les unit : tous doivent pouvoir compter sur tous ; le travail emporte une éthique obligée ; et au fond une sociabilité, à la fois égalitaire et contraignante. Le propos de Meunier, dans une bonne partie de son œuvre, fut non seulement de rendre hommage à la figure du travailleur, mais de montrer l’ennoblissement et l’agrandissement moral qu’emporte le travail. Faut-il préciser que Meunier, Rodin, et tant d’autres, eussent trouvé très surprenant le débat  politique actuel, tel qu’il se dessine, entre  les deux serviteurs les plus appliqués du capital – je vous laisse disposer les noms de ces deux personnages éhontés – et au fond le candidat, certes point submergé par le talent, qui appelle à l’instauration d’une allocation universelle, de façon très conforme aussi aux intérêts du même capital, dès lors en effet dispensé du moindre effort envers les travailleurs ?

[Ceux que  Meunier intéresserait ne peineront pas à trouver pas mal de choses en ligne. Je leur signale aussi, à côté de la très bonne présentation collective dirigée par Francisca Vandepitte, magnifiquement illustrée, l’excellent petit livre de Micheline Hanotelle, intitulé Paris-Bruxelles. Autour de Rodin et Meunier, très bon marché mais fort éclairant.]

Constantin meunier L'enlèvement du creuset brisé.png

Je viens d’évoquer la forme de pierre angulaire véritablement spirituelle, autocréatrice du travailleur en quelque sorte, et non seulement strictement fonctionnelle – même si, bien entendu, la nouvelle société industrielle appelait une idéologie du travail -, que put constituer le travail, pour la longue durée qui courut du deuxième quart du XIXe siècle au troisième quart du XXe [dans le monde euraméricain en tout cas]. L’erreur serait, ici, de considérer que le « stakhanovisme » eût été une étrangeté tout à fait isolée : dans la Russie stalinienne des années trente, l’exaltation de la figure du mineur Stakhanov, qui eût extrait plus de cent tonnes de charbon en quelques heures, fut la fine pointe d’une orientation plus large, généralement moins outrée et plus acceptable, de l’esprit. Ici, le projet de tour du travail de Rodin et le monument du travail de Meunier méritent davantage sans doute qu’un regard mi-artiste, mi-amusé, bien que le premier n’ait pas abouti, et que le second n’ait vu le jour que sous une forme qui n’était pas exactement, peut-être, celle qu’avait prévue l’artiste.

Du projet de « Tour du travail », élaboré par Rodin en vue de l’exposition universelle de 1900 – considérable, puisqu’il eût culminé à cent trente mètres de haut – il ne reste semble-t-il qu’une maquette en plâtre d’environ un mètre et demi [ci-dessous]. L’originalité architecturale de l’ensemble est  assez médiocre : en un âge syncrétiste – l’on sait que la seconde moitié du XIXe siècle, très au-delà des élégantes réalisations « troubadour » de la première, multiplia, dans l’architecture et le mobilier, les réalisations néogothiques, et plus encore peut-être néorenaissance, voire associant les deux répertoires -, l’on ne sera pas étonné de découvrir une « citation » appuyée des châteaux de la Loire [en particulier ici du fameux escalier de Blois]. C’est  bien entendu moins le parti architectural que le thème lui-même, et la construction narrative de l’édifice, qui  appellent l’attention. C’est en particulier sur le pilier central qu’eussent été disposés – assez à la façon des colonnes Trajane ou Vendôme – une série de bas-reliefs dont le propos eût été de représenter ou d’évoquer les divers types de travaux. La construction narrative de Rodin, toutefois, demeure intellectuellement très classique : les bas-reliefs sis au sommet  sont en effet ceux qui concernent le poète, le philosophe et l’artiste. Pour être plus précis : les positions du philosophe ou du poète s’inscrivent dans une très longue durée de l’intelligence hiérarchique des genres de vie ; celle de l’artiste manifeste par contre l’agrément donné – tournant d’une grande importance –  à la promotion par le Quattrocento de l’artiste du monde des « arts mécaniques » à celui des « arts libéraux ». Quoi qu’il en soit, tous les mondes « mécaniques » se trouvent placés, selon un ordre qui mériterait d’ailleurs l’attention, en contrebas. Je n’insiste pas, mais le projet de Rodin comporte ici une dimension que l’on peut dire,  de la façon la plus descriptive qui soit, réactionnaire. Retenons enfin que, au sommet, d’une façon qui peut sembler un peu lourde, sont hissées deux statues ailées, dites les « Bénédictions », dont on dit qu’elles seraient Amour et Joie – Joie du travail accompli, Amour d’un travail bien fait par amour bien compris de soi, de son prochain, de la communauté, je ne sais -, tandis qu’au pied montent la garde Jour et Nuit, soulignant sans doute le lien intime du travail à la temporalité.

Rodin, La. tour du travail.png

Le « Monument au travail » de Constantin Meunier est un peu postérieur. Ce monument verra le jour après la mort de l’artiste, et selon une configuration qui n’était peut-être pas exactement celle à laquelle il avait songé. [C’est ce que l’on dit ; vous noterez toutefois que l’agencement finalement retenu semble plutôt plausible.]

Partons, si vous le voulez bien du monument finalement réalisé [ci-dessous], ainsi que vous pouvez le voir à Laeken,  quartier de Bruxelles. Tel qu’il se dresse, il est l’œuvre de l’architecte Knauer, pour ce qui concerne, en quelque sorte, la composition finale et l’appareillage des pierres : mais les cinq bronzes et les quatre grands  hauts-reliefs [vous voyez ici deux de ces derniers et quatre bronzes seulement], qui ponctuent  le monument ou sont sertis dans ses parois, ont  été créés par Meunier vers la fin de sa vie, un quart de siècle plus tôt, après une longue méditation d’ailleurs car cette œuvre ambitieuse lui tenait fortement à cœur.

Rapidement : vous distinguez, en position en quelque sorte rostrale, tournée au fond vers l’avenir, une Maternité ;  une suprématie est consentie, ici, non au philosophe, ni au poète, ni à l’artiste, mais au Semeur dont le geste ample donne le pain aux hommes ; la Mère et le Semeur forment, songez-y, un ensemble d’une puissante cohérence – la Mère et le Semeur conditionnent la vie, sur le fond, pour dire simplement les choses, de l’heureuse fécondité de la nature, doucement ordonnée à la survie de tout ce qui vit. De profil, vous voyez, à gauche, la statue d’un vieillard ; il est dit l’Ancien ; il personnifie sans doute la mémoire, sans laquelle il ne saurait y avoir de communauté ; les petits  ne sauraient vivre que de pain et d’eau ; leur humanité, leur accès à la compréhension d’eux-mêmes, passent par une certaine transmission, ce que l’on désigne volontiers comme « identité » aujourd’hui. A droite, un mineur méditatif. Manque sur la photo – l’angle de vue interdit de le voir – le Forgeron [au repos]. Le lecteur du Second discours ne manquera pas d’être intéressé en voyant ainsi les deux « funestes hasards » de Jean-Jacques Rousseau, l’agriculture et la métallurgie, présentés – mais dans une société que la Maternité a rempli d’hommes à mesure – comme les manifestations  premières du travail humain : l’homme doit assumer le destin qu’il a choisi – ou qu’il a subi ; et il doit le faire sans hypocrisie , virilement, si ce mot est encore autorisé au début du XXIe siècle ; il me semble que c’est assez le  socle d’une partie de la pensée de M. Trump qui, là aussi – je ne suis pas certain qu’il ait raison, on l’aura compris, mais  mon sentiment ne compte guère – ,  se revendique plus ou moins explicitement d’une sorte d’humanisme productiviste qui n’est pas dépourvu d’une certaine grandeur sombre. D’ailleurs, le propos de Meunier n’est pas, dans ce monument, de s’émouvoir : c’est la grandeur parfaitement contrôlée de ses personnages qui éclate. 

Quant aux hauts-reliefs, nous n’en voyons ici que deux sur quatre : à gauche, la roue n’est pas celle d’une charette agricole ;  il s’agit d’évoquer l’Industrie, et plus précisément une verrerie ; sept hommes coordonnent leurs efforts en vue de faire rouler un creuset plein de verre en fusion ; à droite, les Dockers symbolisent l’activité portuaire, et donc commerciale. Entre l’Ancien et le Forgeron, le haut-relief présente une très belle et dense Moisson – hommes et femmes scient les blés et nouent les gerbes. Entre le Forgeron et le Mineur, la Mine. L’on a dit aussi que se trouvaient symbolisés dans les quatre grands reliefs les quatre éléments – signalant, là encore, un ordre profond des choses – le Feu [l’Industrie], l’Eau [le Port], la Terre [la Mine], l’Air [la Moisson].

Le plus important, pour nous, tient à ceci : le travailleur est d’abord le travailleur manuel ; aucune figure autre ne le surplombe vraiment ; l’esprit n’est nullement banni – le Forgeron et le Mineur sont d’ailleurs présentés dans une attitude plutôt méditative -, mais il ne se voit consentir aucune autonomie par rapport au geste de la main – ce geste qui est aussi pensée, et ne signale assurément aucune infériorité d’aucune sorte, puisqu’il est au contraire ordonné à la vie du monde, appelé à compléter, en l’imitant et en l’amplifiant, la féconde nature. Seule la figure de l’Ancien – ancien travailleur lui-même à n’en pas douter – affirme la vocation, propre et spécifique, de l’esprit à se récapituler afin de pourvoir, en quelque sorte, au sens d’ensemble des activités productives, qui sont à elles seules voie de l’accomplissement proprement humain.

Le monument au travail, suite du projet de Meunier.png

Je reprends l’antérieur fil du commentaire des images. Si l’on veut un pendant exact de l’épisode de 1963, il faut se rendre, vingt ans et des poussières plus tard, dans le Royaume-Uni de la grève des mineurs de 1984-1985 : 1963 avait vu l’une des dernières grandes victoires ouvrières à l’ancienne ; cette grève britannique d’une année – de mars à mars – consommerait la défaite stratégique de la classe ouvrière, britannique, seule en quelque sorte, à première vue du moins ; mais au fond, l’effondrement de la « patrie du socialisme », dissoute, après des mois de délitement, le 26 décembre 1991, au terme d’un processus de deux années, entamé en tout cas avec la chute du « Mur » de Berlin dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, exprimerait rétrospectivement un moment, tout à fait majeur, de l’esprit-monde dont, quelques années plus tôt, la reprise, après un terrible échec, du travail par les mineurs britanniques, eût dû annoncer, au-delà du cas du Royaume Uni, la violence planétaire, quels que fussent les ressorts profonds de la dynamique de ce colossal déplacement. [Il ne suffit bien entendu pas de poser que « le socialisme ne marche pas », car le libéralisme radical, très manifestement, non plus – et il revêt désormais la signification d’une catastrophe morale qui me paraît sans précédent -, sans que, dans aucun pays occidental en tout cas, une majorité paraisse prête, loin s’en faut, à l’admettre ; il s’est agi, le plus probablement d’un procès, toujours plus intense, de contagion mimétique de l’individualisme, tout comme il peut y avoir contagion de l’islamisme, ou de tout autre idéologie, le nazisme ne saurait ici démentir l’esquisse – les emballements collectifs des esprits sont une affaire immense et passablement mystérieuse – et ceux de l’individualisme ne sauraient pas être moins subsumés sous la totalité que ceux qui s’avouent de la totalité – aucune malfaçon dans ma phrase, je le précise après une question.]

Pour mémoire, simplement : le gouvernement de l’ « Iron Lady » avait prévu la fermeture de nombreuses mines déficitaires, conformément aux recommandations des « experts ». Le président de la « National Union of Mineworkers », Arthur Scargill, mineur depuis l’âge de quinze ans, fils d’un mineur communiste, était un leader assez radical – encore que membre alors du parti travailliste – : il crut ne pouvoir éviter le conflit. Le soutien de sa base semblait toutefois insuffisant, si bien qu’il choisit de lancer le mouvement sans passer par un vote – pourtant imposé par une loi récente -, avec l’appui très ardent, certes, des  mineurs les plus engagés ou les plus menacés. Le gouvernement joua brillamment : les stocks de précaution étaient importants ; les importations furent favorisées, à la faveur d’une opportune faiblesse de la demande sur le marché international du charbon. On ne recula pas devant une répression sévère – les arrestations seront multipliées, l’on dénombrera plusieurs morts et un effectif considérable de blessés. L’essentiel, cela apparut peu à peu, n’était pas de trouver une issue honorable à la crise, mais d’anéantir le mouvement ouvrier au Royaume Uni.

Ce fut le cas, pensera-t-on. Mais peut-être se trompera-t-on dans une certaine mesure, non sur le résultat, mais sur, en quelque sorte, la chaîne des « causes ». De même qu’à mon sens s’aventureraient ceux qui critiqueraient, comme erreur tactique majeure, la radicalité de Scargill. Ce dernier n’avait au fond pas le choix : les fermetures envisagées frappaient trop lourdement le monde de la mine pour qu’il pût tergiverser. Quant à la dame Thatcher – fer ou pas -, il eût bien fallu qu’elle calât si elle n’avait pu faire autrement. Il se trouve simplement, si l’on peut dire, que la classe ouvrière anglaise ne put être durement frappée que parce qu’elle était déjà, à la fois, désunie, résignée et isolée dans le pays, comme décomposée dans un monde déjà aspiré par la décomposition postmoderne en quelque sorte : l’unité ne se fit pas ; les mineurs ne furent pas largement rejoints par d’autres secteurs ; le gros de la population devait sans doute être déjà emporté vers les nouveaux rivages auxquels nous avons dû [presque] tous accoster depuis.

Je ne me sens pas de refermer ce très pauvre cahier qui nous a permis – après avoir cheminé un instant avec Charley Garry – de prendre pour guide l’assez oublié, mais profond et talentueux, Constantin Meunier, en vue d’accéder à un monde d’images, effilochées maintenant, et pourtant sensibles à beaucoup encore, sans retenir encore quatre œuvres extrêmement prenantes, inégalement connues.

Constantin Meunier, Pays noir, le Borinage.png

Ci-dessus, « Pays noir : le Borinage » [très grande hst]

Ci-dessous, toujours de Meunier, ‘La descente du terril » [aquarelle]

Constantin Meunier, La descene du terril, aquarelle.png

De Meunier, enfin, « Les fourneaux » [pastel sur papier]

Constantin Meunier, Les fourneaux.png

Dernier tableau, « Charbonnage sous la neige » [hst]

Constantin Meunier, Charbonnage sous la neige.png

Comprenez bien : il ne s’agit pas d’imputer à Donald Trump toutes ces tristes grandeurs ; il  va encore de soi qu’il serait assez difficile de considérer que son côté clinquant et tant de funestes beautés consonent ; il suffit de bien vouloir admettre que certains de ses propos éveillent un monde d’images, peu à peu enfouies, mais non mortes tout à fait encore ; et contribuent ainsi à la construction d’un mythe qui a pu être, électoralement, « mobilisateur », au moins, d’effectifs indispensables à la victoire dans certains States [Pennsylvanie, Ohio, Michigan, Wisconsin…], et dont il s’agit désormais qu’il modifie suffisamment les effectivités du monde pour ne pas apparaître à beaucoup de malheureux, quelque jour, comme une désespérante manipulation des cœurs.

M. Trump est-il l’homme qui peut briser les résistances soutenues par diverses fractions dominantes, et conduites par toutes sortes de clercs organiques du « système », au nom d’un « État de droit » dont la neutralité est une illusion – dans la construction de la légalité, comme dans son administration procédurale et interprétative – [illusion assurément entretenue par ici avec la plus impressionnante docilité par les facultés de droit – dans lesquelles, il ne faut jamais l’oublier, beaucoup de « maîtres » ne sont pas seulement des agents de l’État, mais dans le même temps des avocats, des « consultants », des arbitres parfois, qui se mettent à la disposition des intérêts privés, en général bien sûr de ceux qui sont en mesure de les rémunérer -, ces temples désormais du conformisme néolibéral et néoconservateur – la positivité, n’est-ce pas, cheminant au bras de la « professionnalisation »] – et dont il n’est pas besoin d’être fort marxiste pour comprendre qu’il a pour vocation, cet « État de droit » dont on se gargarise en obsédants mantras, aux techniques duquel n’ont pas accès les pauvres, sauf s’ils sont de « bons » pauvres, des pauvres sélectionnés par des associations compatibles avec le « système », et d’ailleurs souvent subventionnées par ses divers organes publics et privés, de permettre et de garantir des jeux de domination manifestés dans la mise en œuvre de certains droits – tournant en particulier autour des droits de propriété, déployés désormais vers l’infini, ou encore de droits individuels portés à incandescence en vue d’achever de détruire toutes les institutions sociales qui pourraient entraver ou du moins ralentir la submersion de l’humanité par le monde du marché – et de bannir certains autres, ceux en particulier qui permettraient à l’État de prendre des mesures protectrices au bénéfice des plus faibles – qui ne sont les faibles d’ailleurs que d’un système, et non des faibles, en quelque sorte, par l’effet de quelque mystérieuse nature – M. Trump, je répète ma question, après cette longue phrase,  est-il cet homme ?

En dehors même de la considération des forces auxquelles il serait  en mesure de faire appel [et l’on doit prendre le mot « forces » au sérieux, la question, comme toujours dans l’agôn général du monde, serait de savoir si, sans attendre les prochaines midterm, qui ne sauraient être bonnes pour lui si quelque résultat sérieux n’est pas atteint, il est possible de mettre de larges effectifs populaires en marche, pas « macroniennement » en marche, n’est-ce pas, physiquement en marche, par millions, comme un instrument de pression sur les « élites », la manifestation un peu redoutable d’une aspiration à la démédiatisation de la politique nationale, et à mon sens une telle perspective est extrêmement douteuse], il est très improbable que M. Trump puisse surmonter la sorte de vue du monde qui a accompagné sa remarquable « réussite » personnelle : comment serait-il  en mesure de s’interroger, tel que son tempérament se laisse entrevoir, sur la légitimité de sa propre fortune, qui semble, dans sa vue, exemplifier la légitimité de l’argent en général si l’on veut bien considérer la préférence qui paraît sienne pour les milliardaires, qui rencontre au demeurant un aspect de vues plus répandues dans l’opinion de l’autre côté de l’Atlantique que de ce côté-ci ? Et il est très peu plausible que cette distrayante communication transgressive [distrayante aussi, à mon sens, du fait des mines scandalisées des « gens bien »], ces vues un peu alternatives sur trois ou quatre questions, puissent culminer quelque jour dans une rupture, du moins délibérée, avec l’esprit dominant, globaliste et violent, du temps, d’autant qu’il semble de toute façon  hautement improbable que le quarante-cinquième POTUS, tout amusant rouleur de mécaniques qu’il veuille paraître, soit en mesure, même s’il en a, très douteusement, je le répète, la possibilité, de dépasser l’absurde refus de Napoléon Ier en 1815 d’être « le roi d’une jacquerie », ce qui lui valut d’être l’exilé de la bourgeoisie marchande, erreur, notez-le, recommencée par le général de Gaulle qui, faute d’avoir brisé à suffisance une bourgeoisie qui ne l’aimait pas, fut brisé par elle après dix années seulement.

Est-ce à dire – pardonnez-moi le caractère un peu dialectique de ma démarche –  que la manifestation d’un peu de négativité dans l’histoire – fonction que l’on ne saurait dénier à M. Trump –  soit dépourvue de grandeur ? Poser la question revient, à mon sens, à y répondre : le frisson de certains de ses adversaires dessine, en quelque sorte, cette grandeur, si limitée, si fugitive puisse-t-elle se révéler ; et cette grandeur se manifeste encore dans la possibilité quelle ouvre à ceux qui s’en soucient de plonger une nouvelle fois leur regard, comme nous avons essayé de le faire, dans « les yeux des enterrés » [Asturias], et de prier pour qu’ils ressuscitent.

Michael Moore, réalisateur assez connu, et qui a fait parfois de bonnes choses, est actuellement l’un des activistes les plus violents [en paroles – mais ces paroles peuvent être parfois des paroles de sang] contre le président Trump. Dans le passage que vous pourrez voir et entendre [vidéo ci-dessus], il a pourtant – il déteste Trump mais son intelligence le place au-delà de la médiocrité – expliqué de façon persuasive, d’une manière d’ailleurs émouvante, avec empathie pour ces humbles que, je l’ai dit, il connaît du fait de son histoire propre, tel aspect d’une probable inclination au vote pour M. Trump dans la « White Working Class ». Vous observerez la fascination du public qui écoute cet orateur éblouissant. Il semble que certains de ses amis politiques lui en aient voulu de ce qui fut parfois utilisé sur le réseau comme un argumentaire trumpiste.

Peter Sellers dans le rôle de Hrundi V. Bakshi - The Party.png

Autre type imprévu au casting : Hrundi V. Bakshi [le magnifique Peter Sellers] dans « The Party » de Blake Edwards [1968], le film – à mon sens – le plus drôle de tous les temps [mais mon jugement est peut-être générationnel].

Ci-dessus, un lien avec l’entretien assez fameux donné en 1998 à CBS par George Soros, l’un des adversaires les plus actifs et les plus importants de Donald Trump. Le propos est parfois un peu chaotique, comme primesautier, paradoxalement badin – ah ! le brave homme ! -, mais il est aisément intelligible. L’autoportrait cynique que donne de lui Soros est particulièrement saisissant. Le passage le plus impressionnant – le plus effrayant – commence à 6 mn 52 s. Il n’est pas exagéré de considérer que,  ayant constitué une immense fortune de plusieurs dizaines de milliards de dollars, trente à quarante dit-on (sur le socle, ainsi qu’il l’explique dans cet entretien, de la spoliation, en Hongrie, pendant la Shoah, de ses coreligionnaires juifs – son athéisme revendiqué lui paraissant absolutoire peut-être -, alors qu’il avait seulement quatorze ans, puis par la manipulation spéculative des devises [parfois avec des revers – ainsi eût-il perdu un milliard de dollars lors de l’élection de M. Trump en novembre]), il est parvenu, par le jeu des O.N.G. qu’il a fondées autour d’Open Society Foundation[s], mais aussi de celles qu’il contrôle ou qu’il aide, à s’affirmer, revêtu des habits du « philanthrope », mais pour finir boutefeu appliqué, comme le particulier qui joue, assez indéniablement, le rôle international le plus important, en particulier depuis les premières « révolutions de couleur » dans l’Europe balkanique et orientale, au Caucase ou en Asie centrale. Il est admis très largement que, depuis la fin du printemps 2016, il finance, aux États-Unis même, les manifestations « spontanées » les mieux organisées contre M. Trump – et verse des cachets significatifs aux manifestants les plus impliqués. L’on songe à une  plaisanterie russe assez amusante –  « Pourquoi n’y a-t-il pas de révolution de couleur aux États-Unis ?  –  Parce qu’il n’y a pas d’ambassade américaine aux États-Unis. » Certes. Mais il y a George Soros, dont on retrouve ordinairement la patte, comme celle, par le truchement de leurs organisations respectives, de l’inénarrable sénateur McCain, dans la plupart des révolutions colorées. Doit-on ajouter qu’il serait probablement aventuré ici de rattacher M. Soros à quelque tentaculaire « Conspiration des Milliardaires », comme eût écrit il y a un gros siècle le plaisant feuilletoniste anarchiste Gustave Le Rouge, adversaire délicieux des turpitudes capitalistes en général et américaines en particulier ? Bien entendu, M. Soros se concerte à n’en pas douter avec d’autres, mais il lui plaît trop de passer pour celui qu’on ne nomme pas, celui que saint Jean désigne comme le prince de ce monde – car l’homme est vaniteux – pour qu’on le puisse supposer jouer de façon disciplinée dans une équipe. Peut-être ainsi pourrait-il apparaître quelque prochain jour qu’il est moins invulnérable qu’il ne paraît le supposer. Tant va la cruche à l’eau…

L'appel à l'assassinat de M. Trump. La couverture du magazine irlandais

La couverture de la livraison pour février 2017 du mensuel irlandais Village a un peu agité les réseaux sociaux aux États-Unis au début du mois de février. Si elle n’a pas causé plus d’émotion, c’est dans la mesure où la violence verbale observable actuellement aux États-Unis – donnant lieu en particulier à une marée de tweets contre laquelle Twitter paraît plus inactif qu’en d’autres affaires, au risque de nourrir le sentiment assez pénible d’un « double standard » – la rend finalement peu surprenante, même si les affolements transcontinentaux ont toujours quelque chose d’un peu bizarre [mais rien de plus si l’on veut bien admettre que les conflits touchant à la globalisation – dont l’Irlande – qui ne ressemble plus guère à celle qu’aimait Michel Déon, même s’il est mort là-bas en décembre – est d’ailleurs l’un des plus cyniques bénéficiaires de la planète – ne sauraient guère ne prendre pas quelque tour global]. Les pages de Village sont  à peu près folles : elles justifient longuement l’assassinat de Donald Trump, font appel à la théologie du tyrannicide – sans les connaissances minimales qui permettraient d’aborder une question fort technique, et peut-être dangereuse si l’on veut bien n’oublier pas que, mêlée des réminiscences de l’homme issu d’une famille d’acteurs shakespeariens, elle put inspirer John Wilkes Booth, l’assassin de Lincoln en 1865 – , pour finir, hypocritement, par considérer qu’il serait préférable de n’aller pas trop loin. Certes.

Ici et là, le délire collectif de l’heure, en de certains lieux du moins, s’épanouit de façon absurde mais du moins sans appel à l’assassinat – ainsi, le 15 février [alors qu’une étrange démarche des services a conduit la veille à la démission le général Flynn, conseiller national à la sécurité et l’un des inspirateurs du vœu de Donald Trump, désormais plus hypothéqué chaque jour, d’amorcer une certaine détente avec la Russie] dans cette projection – qu’il doit encore être permis, j’imagine, sans en être assuré, de trouver inconvenante – sur un mur de New York : Donald Trump, « enceint » des œuvres de Vladimir Poutine, est étreint par l’heureux père…

A la mi-février apparaît sur un mur de NY la projection du couple Poutine - Trump.png

Si l’on veut bien admettre que les mesures prises — limitées, et ni inédites, ni, dans la sédimentation des textes, que je retracerai avec un peu de précision en cours pour la plus contestée d’entre elle, celle sur les flux migratoires, aussi évidemment  illégales qu’on ne le prétend [mais l’on sait bien que, de toute façon – et j’imagine que ceux que n’étourdit pas l’air du temps n’oublient pas que la loi antitrust dite Sherman Act, de 1890, a d’abord servi à l’interdiction des syndicats ouvriers avec la bénédiction de la Cour suprême, dans sa décision de 1890 US v. Workingmen’s Amalgamated Council of New Orleans de 1893 -, un juge peut à peu près tout faire avec la « légalité », en un sens ou un autre, même, le plus sincèrement du monde, s’asseoir dessus, ce qui fait au moins une différence entre une loi et, si l’on suit Talleyrand et Clemenceau, une baïonnette], ni bien surprenantes d’ailleurs en elles-mêmes – le propos de la « légalité », j’imagine, n’est pas d’interdire complètement la pensée… – au regard d’une intelligence simplement classique de la notion de souveraineté et de la compréhension la moins inadéquate de la vocation de ce que l’on appelle trop  restrictivement un « exécutif » –, mesures prises ainsi sur les flux migratoires et la prolongation d’un mur déjà pour partie construit, ne sauraient guère justifier sérieusement la multiplication des appels à une violence illimitée de ceux qui prétendent se revendiquer de  valeurs supposées d’humanité, l’on peut admettre, transcendantalement en quelque sorte, comme la condition de pensabilité d’une situation qui semble échapper à toute raison et ne le saurait pourtant, que l’on est entré dans un épisode très particulièrement aigu de ce que Max Weber, dans Wissenschaft als Beruf [1919], a appelé le Kampf der Götter, le combat, la guerre des dieux [sachant, mais ce n’est pas mon affaire ici, que les usages de l’expression wébérienne se sont trouvés, disons, dilatés dans la tradition de l’interprétation telle que j’y recours]. Que l’on ne s’y trompe pas : la guerre des dieux ne saurait être dite telle ici parce qu’il serait question, possiblement, d’islam ; la notion wébérienne de guerre des dieux, telle que son déploiement a rencontré un large écho, ne présenterait aucun intérêt pour la méditation si elle dessinait un horizon d’un tel multimillénaire simplisme ; le Kampf der Götter évoque au contraire l’inexpiable conflit des « valeurs », la forme d’irréductible « Polytheismus der Werte », polythéisme des valeurs, dans la société, justement, sécularisée. Tel est aujourd’hui, en ses avatars divers, le conflit du globalisme et de l’antiglobalisme, par delà toutes les déterminations de classe et tous les jeux de fausse conscience que l’on voudra – qui méritent assurément l’intérêt le plus attentif, mais ne doivent pas inviter à l’oubli de la dynamique propre, mimétique, de l’esprit – : au point d’exaspération, révélé par certains aspects des temps récents, ce conflit ne s’apaisera pas de lui-même, pour la bonne et simple raison qu’il n’y a jamais d’apaisement sans transaction acceptable pour tous les combattants, et qu’à cette heure la montée de la violence montre à suffisance qu’aucune transaction n’est possible et que nul ne semble prêt à déposer les armes.

(Ultimement, les juristes – cela leur arrive – sont mieux outillés que d’autres : ils comprennent qu’en sa pure notion la souveraineté n’admet pas la transaction, dès lors qu’est revivifiée sa pensée ; et, se dégageant peu à peu, pour certains du moins, désormais, des vapeurs opiacées de la pensée du vieux Grotius [l’accomplissement de la liberté de la volonté dans l’assujettissement du Pacta sunt seruanda], ils peuvent commencer à entrevoir qu’une intelligence purement formelle de la souveraineté, cette géométrie exsangue à laquelle se plaisent tant les constitutionnalistes, si fiers de « faire de la théorie » [à trois sous, dois-je y insister], débouche tendanciellement sur la négation de tout horizon d’effectivité pour celle-ci, et donc sur la destruction pure et simple de la démocratie un peu rigoureusement entendue, et qu’il ne serait pas sans quelque fécondité désormais de reprendre la méditation, substantielle, des internationalistes d’autrefois sur ces « droits [fondamentaux] des États » qui peuvent être compris comme la cristallisation d’une sorte de nature des choses [nature des choses n’ayant rien de naturel – faut-il le préciser ? – puisqu’elle tient simplement aux implications raisonnables des notions dont on se revendique et des institutions que l’on admet] ; quant aux démocrates sincères et aux socialistes dignes de ce nom – deux espèces devenues fort rares il est vrai -, la question est posée désormais de savoir s’ils seront les « idiots utiles » de la farce violente qui se joue, ou bien s’ils finiront par mieux comprendre les intérêts stratégiques à moyen terme de leurs perspectives bien comprises. Ceux qui vivront, et ont des yeux, c’est-à-dire un cœur et une raison, pour voir, verront.) 

Ci-dessous, quelques couvertures du Spiegel, dont on considère qu’il est le plus important hebdomadaire allemand, avec une diffusion supérieure à un million d’exemplaires : « la fin du monde » – le 12 novembre 2016, l’astéroïde Trump est sur le point de faire exploser la planète – ; « la folie » – le 30 janvier 2017 le visage de Trump se détache devant un drapeau américain en flammes [Hetzer = démagogue] – ; « l’Amérique d’abord » – le 4 février 2017, le terroriste Trump – strict pendant des exécuteurs de l’État islamique, brandit le couteau sanglant avec lequel il vient de décapiter la statue de la liberté. Il y aurait certes beaucoup à dire du Spiegel, qui illustre assez, en particulier, l’attitude à mon sens lassante de la « nouvelle » Allemagne dans la nouvelle Europe, si l’on peut dire. Mais il me semble qu’un palier est en train d’être franchi avec ces couvertures, peut-être imprudemment si l’on veut bien revenir à quelques valeurs, en un certain sens, non contestables (ainsi les plus de cinq cents milliards de dollars de déficit commercial des États-Unis en 2016, et les plus de 250 milliards d’euros [270 en dollars] d’excédent allemand, en partie du fait du déséquilibre des échanges avec les États-Unis, lesquels ont au fond trois très grands problèmes, dans cet ordre de considération, l’Allemagne [-65 mds en 2016], le Mexique [-65 mds en 2016] et la Chine [-345 mds en 2016 !] – trois problèmes qui devront, d’une façon ou d’une autre, trouver une certaine solution, ou du moins atténuation, dans la durée, sachant que s’il est mille désaccords entre les économistes, il ne s’en trouve pas pour suggérer sérieusement que les États-Unis – quelles que soient les vertus du dollar, et à supposer qu’il parvienne à conserver durablement le rôle suréminent qui est le sien – puissent très durablement s’accommoder d’un déficit commercial de cinq cents milliards de dollars – ni la France, d’ailleurs, d’un déficit de cinquante milliards d’euros, dont certaines indications suggèrent qu’il pourrait être aggravé en 2017, après un grand nombre d’années catastrophiques – sans, elle, la France, la maîtrise de sa monnaie. M. Xi Jinping a bien pu faire à Davos, au début de 2017, sous les applaudissements du Capital, un numéro ultralibéral qui ne manquait tout de même pas d’un irritant piquant, madame Merkel peut toujours aller disant de son grand air faussement étonné que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, il finissent par moins persuader qu’agacer les infortunés de ce monde et ceux qui ne veulent pas les oublier. [Le Figaro a publié en ligne, le 21 janvier dernier, cette note, propre à faire rire nerveusement : « Dans le hall rempli à ras bord du centre des congrès de Davos, le président de la République de Chine s’est pendant une trentaine de minutes lancé dans un plaidoyer enthousiaste du libre échange, de la mondialisation et de la coopération internationale. Et ses propos qui correspondaient totalement aux valeurs d’internationalisme du public de Davos ont été interrompus à plusieurs reprises par des salves d’applaudissements » – dans mon enfance l’on disait l’internationalisme « prolétarien », le niveau de la farce, s’agissant d’une Chine supposément communiste, est élevé, l’on en conviendra j’imagine. Est-il raisonnable de pousser le bouchon aussi loin ? J’éprouve un doute. Quant à l’ « Établissement » européen, toujours plus déconnecté des graves préoccupations d’une partie des peuples de l’Union, il cherche à rendre aussi difficilement réversibles que possible certaines évolutions globalistes ultralibérales : le 14 février 2017, le Parlement européen a ratifié le CETA, « Comprehensive Economic and Trade Agreement », en langue française AECG, Accord économique et commercial global, entre le Canada et l’Union européenne – accord de libre-échange emportant des conséquences importantes sur le plan du fond et des procédures, extrêmement critiqué par une partie notable de l’opinion. Il entrera en application dès avril avant même la ratification des parlements nationaux et régionaux, au risque d’exaspérer des antagonismes politiques déjà profonds, ce qui n’est peut-être pas très prudent au début d’une année électorale importante dans plusieurs pays – même si les capacités de résistance de beaucoup paraissent assez émoussées.]

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Depuis qu’il est à la Maison Blanche, Donald Trump multiplie les Executive Orders. Ici [ci-dessous], le 23 janvier, dans l’Oval Office, il montre celui par lequel il vient de retirer les États-Unis du Trans-Pacific Partnership. La lutte contre le volet libre-échangiste du globalisme semble ainsi vivement engagée. Nous devrions en principe cesser prochainement d’être préoccupés par les négociations secrètes conduites par l’Union européenne en vue d’un partenariat transatlantique [TAFTA, TTIP…], faute d’un interlocuteur pour les poursuivre. Il s’agit là, s’il se confirme et s’amplifie, d’un tournant majeur par rapport à une tendance continue – semblant irrésistible – toutes ces dernières années.

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