Quelques cartes pour introduire – principalement – à certaines tensions des mondes eurasiatiques / Première partie

 

1 BOUDDHA - ART GRECO-BOUDDHIQUE c. IIIe s. pjc.png

Bouddha [art gréco-bouddhique, c. IIIe siècle pjc]

En 2001, en Afghanistan, la destruction, à l’explosif et par des actions d’artillerie, des grands Bouddhas de Bamiyan, à deux cents kilomètres en gros au nord-ouest de Kaboul, par les Talibans conseillés semble-t-il par des « Muttawas » – c’est-à-dire des membres de la police religieuse [Muttawa] – venus d’Arabie Saoudite pour les aider à progresser, selon leur vue bien sûr, dans le droit chemin, a beaucoup frappé les opinions occidentales – dont on aimerait certes qu’elles échappent davantage aux indignations sélectives, et qu’elles éprouvent, par exemple, la même préoccupation pour les victimes civiles oubliées du Yémen, plus nombreuses chaque jour, que pour les vestiges archéologiques qui agrémentent les polluants voyages de lowcosters compulsifs et incultes. Evidemment, l’on est saisi : ces trois bouddhas immenses – deux du moins dont l’un dépassait cinquante mètres – taillés en haut-relief mais en niche dans le roc d’une immense falaise étaient un vestige incroyablement émouvant d’une grande rencontre entre l’Occident et l’Orient, ce qu’on a appelé la culture gréco-bouddhique en particulier, caractérisation un peu restrictive, du Gandhara – rencontre du monde indien par lequel le bouddhisme a commencé, même s’il ne s’y est pas maintenu – éliminé justement par l’islam d’une façon que l’on croisera plus loin -, et de l’hellénisme emporté vers l’Orient par l’aventure d’Alexandre le Grand et de ses suiveurs quelques siècles plus tôt. Ils étaient là depuis 300 ou 400 après le Christ, depuis seize ou dix-sept siècles donc. Les voici détruits – il est vrai que la technique le permettait plus aisément aujourd’hui qu’il y a quelques siècles mais il y a eu là tout de même peut-être un signe des temps, dans un lieu où l’islam s’était installé il y a sensiblement plus d’un millénaire et avait pu supporter bien longtemps ainsi la vue des idoles.

L’image que je produis évoque, simplement, un moment de l’esprit, inépuisable sous certains aspects, culminant dans un geste artistique saisissant de maîtrise, dont j’espère qu’il saura vous émouvoir.

CE QUI SUIT SERA COMPLÉTÉ ET AFFINÉ, IMAGERIE ET COMMENTAIRES. J’ÉTOFFE D’ABORD BIEN SÛR LES NOTICES QUI PORTENT SUR LES ASPECTS  CLASSIQUEMENT  LES MOINS CONNUS EN FRANCE – J’IMAGINE QUE TOUS ONT ENTENDU PARLER DE L’EMPIRE ROMAIN ANTIQUE OU DE L’EXPÉDITION D’ALEXANDRE ET DE SES SUITES : JE NE COMMENTERAI CES SORTES DE CARTES QUE SI J’EN AI – IMPROBABLEMENT – LE TEMPS

UNE DÉDICACE AU GRAND PENSEUR IBN KHALDUN [1332-1446 pjc], COMPORTANT UNE BRÈVE ÉVOCATION DE SA « Muqaddima » CONSTITUERA, À DIVERS ÉGARDS, LA MEILLEURE INTRODUCTION QUE JE PUISSE DONNER À CET INVENTAIRE DE SUCCESSIVES OU CONCOMITANTES CATASTROPHES DONT IL NOUS  INDIQUERA QU’ELLES RELÈVENT SANS DOUTE D’UNE CERTAINE NATURE DES CHOSES, FORMANT RESSORT PARTIEL,  PENSERA-T-ON, DE CE QUI SEMBLE SE DONNER À NOUS COMME EXPRESSION DU CASURA EXSTANT, ET DONT LA MÉDITATION POURRAIT ASSISTER PEUT-ÊTRE NOTRE ALANGUISSEMENT S’IL SOUHAITAIT SE RÉFLÉCHIR.

Be-m platz lo gais temps de Pascor [Bertran de Born]

Vous verrez ci-après, avec un commentaire minimal le plus souvent, quelques douzaines de cartes – complétées par quelques autres images. Beaucoup, vous le noterez, se répètent, se recoupent ou se complètent, permettant de saisir certaines évolutions, divers mouvements dans l’espace et dans le temps. Vous pourriez certes les trouver en ligne puisque je n’en suis aucunement l’auteur ; mais du moins seront-elles ainsi commodément à votre disposition.

Dois-je préciser qu’il ne s’agit pas ici d’apprendre « par cœur » – cela passerait par un travail tout à fait excessif. Il est fait appel à votre jugement : méditez ces cartes et exprimez-en, aidés par ce qu’il peut en être dit, plus ou moins directement ou allusivement en cours, ce qui vous paraîtra utile à votre intelligence d’affaires de longue durée et pouvant peser lourdement, autant qu’on en puisse juger, sur la constitution d’enjeux tout à fait contemporains.

Jacques de Gheyn, Démocrite et Héraclite.png

Jacques de Gheyn [1565-1629], « Démocrite et Héraclite », dessin à la pierre noire, avec des rehauts de blanc, sur un papier bis. Les deux mélancoliques immenses semblent contempler une Terre que le temps de l’artiste, plus que le leur, pouvait se représenter ainsi. Héraclite, tourmenté,  est à droite ; Démocrite, à gauche, esquisse un simple sourire, en deçà du terrible rire que lui prête la tradition iconographique ; c’est que, cette fois, il n’observe pas ses contemporains mais, pense-t-il sans doute, le monde lui-même.

Quant aux commentaires, ceux qui n’aiment pas to philosophein, n’ont qu’à sauter ce qui semble en approcher [que j’indique parfois à leur intention] : ce ne sont pas là matériaux de qcm, mais billets griffonnés pour ceux qui s’interrogent plus qu’il ne convient, et préoccupent déjà, et leur entourage, et leurs camarades – dont certains les trouvent ennuyeux alors que le rire de Démocrite les secoue du matin au soir – qu’ils versent la nuit les larmes d’Héraclite – ou bien le contraire – ou bien les deux à la fois. Mais ledit philosophein ne tient pas beaucoup de place ; certains développements sont d’ambition très modeste et, pour tout dire, insuffisants. Chacun avisera de ce qu’il a lieu de faire de cette réunion d’images partielles et de lambeaux de textes ; l’important est que vous regardiez, lisiez, compreniez, choisissiez – vous-même – « comme dans la vie » en quelque sorte – la « professionnalisation », dont on nous rebat les oreilles, tient, non pas en la révélation de séquences dogmatiques étroites, tournées vers ce que les médiévaux désignaient comme l’ars dictandi, art en quelque sorte des formules magiques, indéfiniment répétées, mais en une directive unique, qui retrace la finalité même de l’Université : la formation de l’esprit, qui consiste à permettre à chacun de cesser d’être un sujet passif de la pensée, et de savoir désormais se donner à soi-même son chemin, activement, parmi un océan de possibles. S’il s’agit de « l’examen », je ne doute pas que ceux qui auraient fréquenté avec un peu de curiosité cet ensemble ne sachent répondre aisément aux questions qu’il m’inspirerait le moment venu.

Deux choses pour commencer :

I.

Le général de Gaulle, nourri des bons auteurs, avait un sens éblouissant de la formule [accablant désormais que tant – que je vous laisse qualifier – ont chaussé – ou prétendent chausser – ses bottes]. L’un de ses propos est bien connu : « Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples ». On ne saurait faire grief à l’homme immense de la contradiction que semblent porter ces mots des Mémoires de Guerre. Car ses « idées simples » ne prétendaient pas, bien au contraire, résoudre avec désinvolture des questions infiniment difficiles. Elles se bornaient à un constat, emportant pour la politique extérieure française une exigence : « Je savais qu’au milieu de facteurs enchevêtrés une partie essentielle s’y jouait. Il fallait donc en être ». De fait, au moment supposé de cette méditation, la France, au regard de la très longue histoire antérieure de sa présence dans la région, ne pouvait guère ne pas « en être » ; et elle disposait – alors – de ces sortes de savoirs, patiemment acquis, qui lui permettaient d’ « en être » utilement, pour peu, certes, qu’elle sût prendre de la hauteur, oublier toute perspective néocolonialiste, et conduire une politique indépendante et, autant qu’utile et juste, alternative par rapport à celles des empires « anglosaxons », ce qu’elle ne manqua pas de faire dans nos parfois douloureuses, mais rétrospectivement si glorieuses années soixante, jusqu’à ce que la bourgeoisie – enfants d’abord, cherchant « sous les pavés la plage » et prétendant « jouir sans entraves », parents ensuite, soucieux de regagner le trend de la banalité occidentale – ne liquide le grand homme qui l’avait, au fond, trop ménagée. [Le monde a beaucoup changé, singulièrement à l’époque la plus récente ; un jeune français ainsi, depuis en particulier l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, dont les effets en ces domaines ont été encore amplifiés sous le mandat de François Hollande, ne saurait plus guère avoir la moindre notion de ce que pourrait être une politique extérieure indépendante de son pays – une politique profondément capétienne, et authentiquement républicaine, affranchie de tous les empires, à l’ouest – les empires « anglosaxons » que j’évoquai – comme à l’est immédiat – le nouvel « empire central », égoïste et têtu -, et jouant finement, et froidement, de leurs contradictions et de leurs rivalités en prenant son appui ailleurs – plus à l’est bien sûr, comme nous l’avons fait depuis la fin du XIXe siècle, avec d’excellents résultats au regard de circonstances terribles, au « sud », avec discernement – ce « sud » étrange qui se dilate au fond jusqu’à l’Himalaya -, parmi aussi, bien sûr, les rares régimes progressistes des Amériques latines qui résistent encore aux coups de boutoir de l’impérialisme – qui demeurera ici intact sous M. Trump, n’en doutons pas -, appuyé par de sinistres et rapaces bourgeoisies compradores avides de jouer dans la grande partie-monde du Capital.]

L’ « Orient », proche et moyen, l’Orient africain des rivages méridionaux de la Méditerranée aussi, et au-delà l’Afrique sahélienne et subsahélienne islamisée depuis très longtemps, l’Orient, encore, qui s’étend en Asie centrale de la Caspienne à l’Himalaya, demeure « compliqué », malgré la présence très dominante, et très prenante, de l’islam. C’est que l’islam n’est pas un [ni même deux seulement] ; c’est aussi que les clivages « ethniques », ces clivages du moins qui sont réfléchis comme tels, croisent, par-delà les frontières des Etats, les dissentiments religieux, emportant une dispersion et une répartition infiniment complexes des effectifs humains de la zone immense.

Mais c’est, bien sûr aussi, que les antagonismes traditionnels ou les ordinaires contraintes géopolitiques se trouvent ici très augmentés par l’immensité des intérêts [dont ceux concernant les hydrocarbures sont les plus importants et les plus connus], par le caractère inévitablement très passionnel et irréductiblement international de la controverse israélo-palestinienne, ou encore par l’affrontement ancien de l’ « Occident » avec la Russie [surtout anglais autrefois, au temps du « Great Game » de l’empire britannique avec l’empire tsariste, surtout « américain » désormais – quoique la délirante « russophobie » de Londres laisse pantois]. Souhait de contrôler à suffisance les ressources énergétiques, et les routes permettant leur acheminement, préoccupation de la sécurité d’Israël mais aussi des « pétromonarchies » et hostilité vigoureuse à Moscou [nullement partagée par Israël, soit dit en passant, et quoique je vienne de lire sous la plume peu nuancée du général Dominique Delawarde – Israël dont les gouvernants procèdent hors d’emballements collectifs jugés non pertinents] ont à n’en pas douter lourdement pesé depuis une quinzaine d’années au moins sur le choix de Washington de manier allègrement le « Regime Change » et de faire en sorte que ce dernier puisse autant qu’expédient s’accomplir, non seulement dans un illusoire « Nation Building », mais dans un pur et simple remodelage territorial et humain des États hérités d’un passé plus ou moins lointain et brochant il est vrai sur des substrats culturels souvent infiniment embrouillés.

Et le jeu se trouve rendu plus complexe aujourd’hui – mais l’on n’est à mon sens qu’au début de la manifestation des ambitions planétaires, tout à fait inédites, de l’ « Empire du Milieu » – par la présence d’une Chine chaque jour plus offensive, même si elle prétend faire rêver [Marco Polo, n’est-ce pas…] avec les redoutables radiales de pénétration qu’elle baptise de façon charmante « nouvelles routes de la soie », une Chine qui, au regard en particulier de besoins immenses, appelés à s’accroître du fait d’une nouvelle politique démographique, qui mettra toutefois un peu de temps à porter ses fruits, et d’une politique militaire particulièrement ambitieuse et donc très coûteuse désormais,  ne souhaite pas – pour le moins – être oubliée et, à la faveur d’insupportables excédents commerciaux, prétend conquérir le monde par une politique immense d’investissements affectant tous les domaines de l’activité humaine. [Les achats massifs de terres en bien des lieux – et je ne parle pas de nos vignobles bordelais, affaire financièrement importante, symboliquement traumatisante, mais malgré tout secondaire dans l’ordre vital de la subsistance – sont peut-être l’un des aspects les plus préoccupants à terme pour les peuples de tous les continents de cette expansion remarquable et redoutable – mais enrayable, et même davantage, si, en Occident, des politiques de développement industriel et de défense commerciale ont – ce n’est ni impossible, ni hélas assuré – pour effet, sur le fond d’indicateurs chinois plutôt sombres (explosion de la dette, fuite des capitaux du fait de l’absence de confiance d’oligarques sans scrupules, baisse des fameuses réserves de change, multiplication des investissements absurdes ou du moins surdimensionnés avec l’effet d’une impressionnante « bulle » immobilière par exemple…) d’amplifier sèchement le mouvement baissier en cours depuis trois ou quatre ans du taux de croissance chinois (insuffisamment connu, certes, du fait d’indicateurs plus imparfaits encore que ceux des États-Unis), avec les effets intérieurs considérables qu’emporterait assurément une telle évolution. – Hélas, et pour ne pas changer, l’Union européenne, et à peu près de la même façon, sur un mode plus lyrique même, la Grande-Bretagne de Mme May et d’un Boris Johnson égal à lui-même, hantées par ces deux épouvantes patiemment construites que sont MM. Poutine et, désormais, Trump, et héritières à cette heure des vues globalistes les plus décidées, vont répétant qu’il convient d’amplifier les échanges – inégaux, comme autrefois, mais à front renversé, les « traités » du même nom (la mémoire amère de la Chine peut être comprise, mais c’est une autre affaire) – et les investissements – dissymétriques – la démarche anglaise obéissant du moins à la logique… anglaise d’une pure puissance insulaire – financière et de grands services internationaux – dont le destin industriel appartient à un passé désormais ancien.]

Bref : l’Orient est, de toujours, « compliqué », mais il serait difficile de ne pas admettre que certains semblent s’acharner à le compliquer davantage encore, au premier rang desquels – pour des motifs divers dont la pondération ne saurait être établie aisément – les Etats-Unis d’Amérique, cette catastrophe planétaire depuis au moins le temps de Bill Clinton, s’il s’agit en tout cas de la séquence dont nous ne parvenons décidément pas à sortir, acteur écrasant en tout cas, dont, faute que l’on puisse être bien certain, à la longue, de la hiérarchie des fins poursuivies par les principaux « décideurs » ou ceux qui les influencent, il est difficile d’être assuré que leur mortelle maladresse apparente n’ait pas caché dans la durée, par-delà les divisions inévitables dans toute communauté humaine, amplifiées en ce cas par une dispersion polyarchique imparfaitement masquée par la gloire d’une présidence qui peut sembler omnipotente, mais ne l’est aucunement, quelque habileté impériale supérieure, les « échecs » devant être déchiffrés comme succès, si le but était, je le répète, d’un côté, au terme d’un jeu de billard subtil, d’affaiblir de diverses façons la Russie [ce que, certes, celle-ci a su très brillamment éviter jusqu’à présent], d’un autre côté, et de façon liée, de pulvériser peu à peu un monde possiblement menaçant pour les intérêts américains ou même la meilleure sécurité du grand allié israélien – dont ceux qui considèrent, généralement de façon obsessionnelle et très critique, qu’il fut l’enjeu central, ou a fortiori unique, des folies engrenées depuis 2001, se trompent toutefois à mon sens par l’excès de la place qu’ils consentent à cet aspect [il me semble que la fin de l’ultime mandat de M. Obama a montré qu’un président étatsunien pouvait conduire une politique plutôt hostile vis-à-vis d’Israël, au regard de la convention tacite qui paraissait unir les deux pays, et pourtant ne nullement renoncer à la sale besogne de fragmentation de l’Orient à laquelle, sinon « Washington » comme une unité stricte, du moins un grand nombre d’organes et d’officines washingtoniens se sont employés dès longtemps].

II.

Il n’est pas de mon propos d’entrer ici dans une méditation sur les genres de la carte. L’on retiendra simplement qu’une carte est un artéfact – inévitablement très pauvre – produit par un esprit, et non une expression ni de la nature, ni de l’histoire (si l’histoire bien sûr, construite par l’esprit prétendant se remémorer ses aventures, et croyant se découvrir un destin, contribue en retour, dans un jeu de miroirs, à dessiner les esprits qui choisissent de cartographier). La carte est, en tout cas et pour le moins, interprétation et elle appelle interprétation. Résultant de décisions, elle appelle la décision. Que nous dit ainsi une carte des confessions de l’intensité du sentiment religieux ? Que nous dit une carte des « États » ou des « Empires » du degré de leur effectivité ?, etc., etc. Je n’insiste pas. Tous comprennent, s’ils s’en soucient, que les cartes sont appelées à rentrer, avec tant d’autres aspects ou instruments, dans la grande moulinette conjecturale, dont elles sont autant un produit qu’un instrument, moulinette semblant tourner sur un nombre inconnaissable d’axes, toujours approximative, mais dont la qualité relative est indexée sur la souplesse de l’esprit et la fermeté du cœur qui la font tourner – moulinette de l’orateur bien sûr [celui qui se risque ainsi à faire cours, à hasarder des montages, souvent à les rectifier], et moulinette de l’auditeur [celui qui, écoutant un cours ou en lisant un développement écrit, ne saurait certes demeurer inactif, et ne saurait pas, à son tour, ne pas inventer le monde que l’on a inventé pour lui, et que nul, pas même ses principaux acteurs, apparents ou « véritables », ne peut vraiment connaître].

Les cartes et images qui suivent permettent certes de comprendre plus ou moins certains aspects parmi les plus physiques tout d’abord : la présence d’obstacles naturels [des montagnes, des mers gelées, des détroits…] ou bien de commodités naturelles [celles que nous pouvons saisir ici – les vastes vallées des grands fleuves – ces fleuves qui sont aussi des obstacles lorsqu’il n’y a pas ou plus de ponts -, la vaste steppe herbeuse eurasiatique est-ouest, pendant méridional de l’immense plaine nord-européenne, qui permet le déplacement rapide de cavaliers  – ou de chars peut-être -, et que paissent leurs bêtes -, et ce que nous ne « voyons » pas bien sur une carte, le lent recul, du moins en certaines saisons, des étendues maritimes gelées,  les « pas », les « passes », les « ports », bref, les cols qui ne rendent pas toujours infranchissables, du moins en tous temps, les massifs montagneux] ; dans une certaine mesure, les agrégations linguistiques, les fragmentations religieuses, les condensations étatiques, etc.

Il demeure, je le répète, que l’interprétation historique des cartes prétendant rendre compte d’autant de mouvements complexes est extraordinairement difficile. Je ne suis pas certain qu’il y ait une bonne façon de les comprendre, mais je pense qu’il en est une mauvaise : celle qui tendrait, dans la série un peu chaotique que je vous soumets – du moins ce chaos est-il une expression en elle-même éclairante de ce qu’il s’agirait de pouvoir un peu ordonner dans nos esprits -, à privilégier au-delà d’un certain point la discontinuité – selon un modèle interprétatif qui a sa pertinence mais dont il faut user avec attention à tout ce qui pourrait le contrarier. L’arrivée de populations, même capables d’imposer leur domination, même portées à d’impressionnants assassinats de masse, se traduit rarement par l’introduction d’une complète discontinuité [telle celle qui a abouti, en quelques décennies, à la liquidation pure et simple des Indiens aux Etats-Unis].

Vous connaissez peut-être les mots fameux de l’élégant Horace, « Græcia capta ferum uictorem cepit et artes intulit agresti Latio » [Ep., II, I, v. 156 sq.], la Grèce conquise conquit son sauvage vainqueur et introduisit les arts dans le rustique Latium… L’on pourrait multiplier les variations sur un tel thème général. Il peut arriver que le féroce vainqueur rallie la religion des vaincus après les avoir lourdement maltraités en partie pour le fait même de cette religion – il en fut ainsi des Mongols, qui purent bouddhiser en Chine et se convertir à l’islam au Proche et au Moyen Orient. Le cas échéant, une monarchie victorieuse se glisse dans une certaine mesure dans le cadre élaboré par les monarchies précédentes : tel fut le cas des califes omeyyades de Damas après la victoire, complète, sur le grand empire perse sassanide [empire iranien rival de l’empire romain d’Orient] et, partielle, sur ce même empire romain, ce qui leur fut d’ailleurs reproché par leurs successeurs abbassides de Bagdad, et contribua dans la très longue durée à la faible considération de l’historiographie musulmane pour ces grands princes damascènes qui avaient transformé le califat en une brillante monarchie héréditaire, administrative, dominée certes par une aristocratie à la fois arabe et musulmane, mais trop peu soucieuse semblera-t-il par la suite de l’islamisation méthodique des régions conquises.

De toute façon, le plus souvent du moins, les populations, tôt ou tard, se croisent, à un degré ou à un autre. Lorsque l’on parle de l’arrivée des « Arabes », ou des « Turcs » seldjoukides par exemple, ou des « Mongols », l’on semble souvent ne pas prendre garde à ce que les effectifs guerriers victorieux ont pu être relativement modestes – très modestes même, souvent quelques pourcent de la population « d’accueil », si l’on peut dire -, inégalement denses ici ou là par rapport aux populations autochtones [qui parfois peuvent être plus ou moins dites telles, mais parfois aussi étaient issues de la sédimentation progressive s’étant ensuivie peu à peu de précédents mouvements de population.] L’on ne saurait douter ainsi que les Turcs anatoliens d’aujourd’hui ne soient issus, depuis l’arrivée, il y a près de mille ans, des premiers effectifs seldjoukides, de populations diverses, helléniques ou iraniennes par exemple,  résultant d’ailleurs elles-mêmes des combinaisons des siècles – ils ne ressemblent guère d’ailleurs à nombre de leurs cousins d’Asie centrale. De même, l’on n’ignore pas que l’irruption au Maghreb des cavaliers arabes a emporté leur rencontre avec le monde à peu près autochtone des Berbères, tel qu’il avait été modifié dans la durée par diverses intrusions, dont la dernière avait été celle des Vandales, qui étaient une tribu germanique originaire de Scandinavie, passée par l’Europe orientale et l’Espagne [leur royaume africain comportait aussi la Sardaigne et la Corse ; ils étaient accompagnés d’effectifs Alains, venus du Nord-Caucase, dont les Ossètes d’aujourd’hui considèrent descendre.] Ces Berbères, auxquels tout chrétien est si profondément reconnaissant d’avoir fourni au christianisme trois de ses plus brûlants théologiens – Tertullien [hérétique splendide], saint Cyprien [magnifique martyr dont l’œuvre, certes, ne se compare pas à celles des deux autres Pères africains] et saint Augustin [le docteur par excellence] -, auxquels nous sommes redevables, par ici, de beaucoup de ce qui peut saler dans notre sel, de nos si heureuses vues sombres et de notre ardente inclination – naguère, ou autrefois peut-être – à l’austérité – ces Berbères peuvent avoir une conscience aiguë de leur berbérité, cultiver la langue et les traditions amazighes. Il est assez probable qu’en quinze siècles, même ceux de l’intérieur le plus retiré , n’aient pas échappé à quelque ascendance arabe, fût-elle limitée ; de même qu’il est – très – douteux qu’un seul Algérien, par exemple, n’ait aucun ascendant Berbère ; je me trompe peut-être, mais c’est improbable.

Bien entendu, il est des tentatives d’études génétiques statistiques, de vastes enquêtes de généalogie génétique, qui s’emploient à produire des cartes statistiques des « haplogroupes » jugés pertinents. Ces travaux sont intéressants, à n’en pas douter, mais leur combinaison et leur interprétation, à supposer qu’ils puissent fournir davantage que des orientations probables, requièrent des compétences que je n’ai aucunement, et qu’il ne m’est pas vraiment utile de cultiver. L’identité, à mon sens, se forge en effet pour l’essentiel spirituellement, nous nous construisons mythiquement, comme individus et comme peuples. Pour revenir à l’affaire berbère – qui déclenche toutes sortes de passions remarquables sur les réseaux sociaux tournés vers ces questions – l’affirmation de la berbérité peut avoir une vocation contestataire ; mais j’ai connu surtout des Algériens qui proclamaient vivement leur arabité – soit que le beau mythe panarabe ne les ait captivés, soit qu’ils n’aient préféré se rattacher au monde d’où sortit le prophète de l’islam, et qui a porté aussi aux quatre coins du monde la langue divine, soit m’a-t-il semblé, qu’il ne leur parût plus flatteur de descendre des splendides cavaliers venus d’Orient et poussant toujours plus avant, fort conscients, dans un monde hanté par la généalogie, de leur supériorité sur tous ceux qu’ils désignaient indistinctement comme les « Ajam », les étrangers, les barbares, les non-arabes en tout cas, et d’une certaine façon les non-nobles. Ailleurs, les motifs politiques et religieux d’une revendication ont été éclatants : il est assez compréhensible que les intellectuels chrétiens de Syrie et d’Irak, il y a quelques décennies, aient formé des piliers particulièrement brillants du parti Baath, le parti de la résurrection arabe et socialiste – cela leur permettait de se battre aux côtés de leurs concitoyens musulmans sans que puissent surgir des tensions parasitaires au regard de l’objectif commun poursuivi, en particulier anti-impérialiste. En bien des lieux, les mémoires sont entremêlées et oscillantes – en Egypte, en Iran par exemple – pays en lesquels un très glorieux passé anté-islamique ne peut jamais être tout à fait oublié et où plusieurs rêves s’irisent l’un l’autre en des joies indicibles et de douloureux tourments.

Aussi bien, les cartes « ethniques » doivent-elles être prises pour ce qu’elles peuvent être : l’expression – toujours trop simplifiée d’ailleurs sans doute – des langues, des cultures, des revendications d’appartenance – tout ce que l’on voudra – mais point de « races » qui, ici, quels que soient les aspects de leur invocation tenant à la filiation dans la durée, doivent être considérées comme l’expression de sentiments sur soi et les autres, de consciences de soi, et non une sorte de contrainte de nature déterminant l’esprit.

Dois-je préciser que je n’exprime pas ce point de vue par l’effet d’une conformiste bien-pensance [celle qui inclinait ce pauvre M. Hollande à vouloir bannir le mot « race » de tout texte légal – ce qui n’eût pas manqué d’emporter des effets paradoxaux], dont j’ai le sentiment qu’on en écartera assez aisément le soupçon me concernant, mais parce qu’il correspond à ma vue, accordée il est vrai à mon histoire propre, qui me rappelle chaque jour que l’on peut n’être pas pleinement « de souche » et aimer plus que tout la France.

LES IMAGES DE GEOGRAPHIE PHYSIQUE ET CELLES AUSSI DE GÉOGRAPHIE DE CERTAINES « ROUTES » VIENDRONT AUTOUR DU 20 MARS – JE NE TROUVE PAS EXACTEMENT CE QUE JE SOUHAITE ET VAIS PEUT-ÊTRE ME RÉSIGNER A FABRIQUER UNE OU DEUX CARTES SUR LA DOUZAINE QUE JE SOUHAITE INSTALLER – JE NE SAIS ENCORE [CONCERNANT LES DÉTROITS ET CANAUX AINSI – CAR CE QUE L’ON TROUVE EN LIGNE EST DOMINÉ PAR LA PRÉOCCUPATION DES FLUX D’HYDROCARBURES OU DE PORTE-CONTENEURS – AVEC L’EFFET D’OUBLIER DÉTROITS DANOIS OU DÉTROITS TURCS PAR EXEMPLE, TANDIS QUE JE SOUHAITE ME PLACER DANS UNE PERSPECTIVE PLUS STRATÉGIQUE, EN LAQUELLE LES POSSIBILITÉS DE DÉPLACEMENTS DE LA MARINE RUSSE M’IMPORTENT AU MOINS AUTANT – FLOTTE DE LA MER NOIRE [DEPUIS SÉBASTOPOL ET NOVOROSSIISK] ET FLOTTE DE LA BALTIQUE [DEPUIS BALTIISK et KRONSTADT]

I. QUELQUES CARTES PHYSIQUES ET CONCERNANT LES ROUTES

Je vais ici fournir un minimum d’éléments, sachant que vous êtes supposés par ailleurs procéder par vous-mêmes à un certain apprentissage des cartes (voir l’annonce du cours en septembre)

SIX A SEPT CARTES À VENIR

Terminant la « série physique » de mes cartes, qui conduit à s’interroger sur les « routes » – grande question certes -, je ne saurais n’évoquer pas le grand mythe [avec la valeur que je donne à ce terme, central dans mes constructions] promu par les autorités chinoises ces dernières années : celui des « nouvelles routes de la soie ». Je reprends le tracé colporté le plus souvent – nullement unique, assurément le plus simpliste. Il ne présente aucune sorte d’originalité s’il s’agit de la « maritime silk road » : cette route, passant par les détroits de Malacca et de Bab-el-Mandeb, puis le canal de Suez, est l’un des principaux boulevards maritimes du monde depuis beau temps. Quant à la route terrestre, elle comporte des variantes et des ramifications dans d’autre présentations. [Les routes de la soie, on le mesure peu à peu, sont un projet planétaire : il est compréhensible toutefois que soit privilégié, pour un affichage premier, un parcours eurasiatique propre à évoquer vaguement le chemin parcouru par Marco Polo, celui qui nourrit, de façon simplificatrice, notre mémoire occidentale – carte ci-dessous – même si de maigres, irrégulières mais constantes routes commerciales eurasiatiques ont été pratiquées, avec des hauts et des bas, depuis des millénaires avant l’ère chrétienne, et jusqu’à ce que la préférabilité des routes maritimes, à partir de la fin du XVe siècle, n’aboutisse à leur disparition, après qu’elles eussent contribué à de modestes mais précieux transferts de biens, mais aussi à certains échanges culturels ou religieux.] 

6a Le voyage de Marco Polo.png

Ci-après, les routes eurasiatiques méridionales dans les siècles précédant l’ère chrétienne et les premiers siècles de celle-ci. En regardant de près,  on relève la proximité avec ce que sera l’itinéraire des Polo.

6a2 Les routes est-ouest dans les siècles précédant l'ère chrétienne et dans les premiers siècles de celle-ci.png

Mais ce qui m’intéresse ici, c’est l’idée et la signification des prétendues « routes de la soie » aujourd’hui.

L’idée est très brillante : habiller la projection chinoise de la puissance, économique certes, mais peut-être à terme démographique ou militaire, d’un bon vieux nom semblant surgi de l’éternité ou à peu près ; suggérer que la route rapproche, que le monde s’unifie dans la paix et la prospérité – la soie, n’est-ce pas -, que le voyage sera toujours davantage à l’ordre du jour  – « Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,/ Ton glissement nocturne […],/ Ô train de luxe ! et l’angoissante musique/ Qui bruit le long de tes couloirs de cuir doré, […] Je parcours en chantonnant tes couloirs/ Et je suis ta course […],/ Mêlant ma voix à tes cent mille voix,/ Ô Harmonika-Zug ! »…

Bien entendu – même si à première vue les pays traversés participent pleinement au projet, en particulier autoroutier -, la signification la plus fondamentale et la plus probable est celle d’un projet d’intégration, de contrôle et de domination au bénéfice d’un « empire du milieu » désenclavé : car, d’une route, il faut assurer la sécurité – les Ouïgours, point toujours rassurants certes, ont du souci à se faire… Emmurés que nous sommes dans l’intelligence d’une Chine qui ne se projette pas extérieurement de façon politique – sauf bien sûr, quand j’avais votre âge, sous la forme du petit livre rouge et des bandes dessinées des aventures du fameux « bataillon féminin rouge » -, nous peinons à saisir que notre vue est complètement dépassée ; la Chine – comme toute très grande puissance économique – et elle pourra sans doute, sur la lancée actuelle, sauf accident de parcours, être considérée comme la première du monde, prise globalement du moins, dans les cinq à dix ans qui viennent -, emplie de toutes les amertumes des mauvaises façons occidentales au XIXe siècle, façonnée par un matérialisme qui put trouver là un terrain de choix – a fini par aspirer, vigoureusement, à  une politique de puissance [classique en quelque sorte, plus aucunement idéologique], appelée d’ailleurs par son énorme population, invitée à croître à nouveau avec l’abandon – en lui-même inévitable pour de très évidents motifs – de la politique de l’enfant unique. Il y a bien sûr les deux projections qui sollicitent l’attention : en mer de Chine, et en Afrique [ci-après] ; mais il y a aussi le rêve habilement monté de ces routes de puissance, qui rencontrent à la fois les ambitions propres des capitalistes d’Occident, les urgences pakistanaises, mais aussi russes ou iraniennes, avivées par les si invraisemblablement maladroites politiques de l’Occident, et bien sûr l’imaginaire de midinette du bobo des grandes villes européennes [« Songe un peu, chéri – huit jours dans le Nouvel Orient Express ou le Nouveau Trans-Sibérien – six « escales de mille et une nuits », qu’ils disent, dans le flyer – cela nous changerait un peu des croisières Costa ! » Brrrrr]

6a Les

Ci-dessous, le projet de train à grande vitesse Moscou-Pékin et au-delà, tel qu’il était présenté à la fin de 2014. Il me semble que ce projet a évolué dans son tracé en 2015, avec un déplacement de quelques centaines de kilomètres vers le sud, permettant à la fois la desserte d’Astana et d’Oulan-Bator et l’abaissement de la durée du voyage. Un accord intergouvernemental entre la Chine et la Russie devait être adopté dans les premiers mois de 2016. Je ne l’ai pas vu passer et ne sais trop où en est cette affaire.

6b Le projet de train à grande vitesse Moscou-Pékin.png

Bien qu’il ne s’agisse nullement ici de route, d’une sorte ou d’une autre – même si le programme complet des « routes de la soie » prétend embrasser l’Afrique, et si les Chinois sont lancés là-bas dans de vastes projets ferroviaires -,  je crois utile, puisque j’y ai fait allusion, de vous proposer une carte de l’activité chinoise en Afrique. Celle-ci se développe à un tel rythme que l’on évoque parfois bizarrement la « Chinafrique ». 

6c La présence chinoise en Afrique.png

Les aspects les plus économiques de cette présence ne doivent pas faire oublier sa dimension la plus explicitement stratégique. C’est en Afrique que la Chine a décidé d’implanter sa première base à l’étranger – plus précisément à Djibouti. Il faut dire que, à l’entrée de la Mer Rouge, ce lieu est de toute première importance pour elle. Et ajouter qu’elle n’est certes pas la première à s’installer en cet endroit,  cadre désormais parfait pour les romans d’espionnage les plus tordus.

6d Djibouti - le pays des bases....png

Ci-dessous une carte des facilités navales négociées par la Chine. J’ignore toutefois le contenu des divers accords et ne juge pas urgent à cette heure de faire davantage que de les mentionner comme le signe, du moins, d’un effort très méthodique, qu’il convient bien sûr de relier aux implantations bétonnées de la mer de Chine  méridionale que la carte suivante évoque.

6d Facilités négociées par la Chine pour ses navires.png

CI-DESSOUS : CONTESTATIONS EN MER DE CHINE MÉRIDIONALE – COMMENTAIRES À VENIR

6g Contestations en mer de Chine méridionale.png

6h La

L’on ne saurait ne pas ajouter, s’il s’agit de la maîtrise des routes et de la capacité de projection rapide, que la Chine ne saurait rivaliser avec les États-Unis. Je serais bien entendu très heureux de vous présenter une carte exhaustive des bases américaines, hors du territoire des États-Unis. C’est hélas un produit que  l’on ne peut trouver sur la toile pour des motifs très simples :  le nombre étant considérable, le taux de modification annuel des implantations n’est pas absolument négligeable ; l’importance des implantations et la nature des statuts est extraordinairement variable, ce qui conduit les auteurs de cartes, tantôt à n’en retenir que quelques dizaines, tantôt, très fréquemment, à en proposer de l’ordre de  trois à quatre cents, parfois même à suggérer qu’il puisse y en avoir plutôt de l’ordre de  sept cent cinquante [hors du territoire national, je le répète]. Je ne souhaite pas m’épuiser dans une telle investigation qu’il suffit de conduire à chaque fois qu’utile, au moyen d’un travail approfondi qui permet de bons repérages. L’on peut retenir sans risque, en tout cas, que les bases extérieures étatsuniennes sont au nombre de plusieurs centaines dont un nombre [très] appréciable de dizaines sont d’une importance considérable. C’est très impressionnant et cela donne une effectivité sans équivalent dans l’histoire à la projection thalassocratique des États-Unis, « fluidocratique » faudrait-il plutôt dire, si l’on osait un néologisme très laid, afin d’évoquer l’extension, en particulier par l’aviation, de la domination à tous les milieux fluides [une effectivité remarquable aussi à leur faculté d’empêcher ou de gêner la projection d’adversaires ou de rivaux].

[Sur le choix délibéré, à l’anglaise, de la domination thalassocratique par les États-Unis à la fin du XIXe siècle, voir en particulier les développements que je consacre à Mahan et à la « Grande flotte blanche »  dans le billet « De quoi Fidel est-il le nom ? »]

M. Trump, lorsqu’il était candidat, avait laissé espérer une décrue sensible du nombre des bases, à des fins en particulier d’économie : le tour que prend – ou ne prend pas – sa politique extérieure, après cinq semaines au fond très floues sur ce chapitre, incline plutôt au doute sur cet aspect comme sur d’autres, soit que M. Trump ne manque au fond de fermeté et de constance, soit qu’il ne se heurte à des obstacles puissants, les liberal hawks [les faucons démocrates] et les neocons républicains formant à n’en guère douter une majorité suffisante dans les chambres pour entraver tout tournant en profondeur de l’action extérieure des États-Unis, les services [le renseignement], pour le moins rétifs, gênant de diverses façons la manœuvre, le monde militaire – si représenté dans l’Administration de M. Trump – souhaitant éluder les réformes tendant à la compression des effectifs et des moyens, ces moyens fussent-ils globalement maintenus, et même en voie d’être accrus de l’ordre de dix pourcent semble-t-il, mais en vue d’autres perspectives.

Au regard de l’actualité, je vous propose une carte très partielle d’implantations autour de la République islamique d’Iran :

6i Bases étatsuniennes autour de l'Iran.png

Bien entendu, une telle représentation [qui n’était déjà pas construite à des fins véritablement bienveillantes pour les États-Unis – la plupart des mentions sont tout à fait justifiées, mais telle autre semble avoir été utilisée assez circonstanciellement – ainsi Thumrait, à Oman, qui est plutôt une base britannique – ou bien avoir comporté à divers moments une modeste base, mais pas américaine, ainsi l’île de Socotra, etc.] peut très aisément être détournée [ainsi que je l’ai évoqué le 23 février, le même procédé a été utilisé – en anglais et en français –  pour dénoncer l’encerclement de la Russie et l’argument selon lequel elle – et non les États-Unis – constituerait une insupportable menace pour l’humanité]. Dois-je ajouter – afin de n’être pas injuste – que c’est en Occident que l’on trouve les détracteurs les plus cinglants de l’Occident, les plaisantes cruautés de l’humour n’étant pas également encouragées par toutes les cultures ?  

6j Détournement de l'image précédente .png

II. DES CARTES HISTORIQUES ET CULTURELLES

7a L'expansion et le déplacement du bouddhisme.png

Puisque j’ai choisi d’ouvrir ce billet avec une image de l’Éveillé, j’entame cette série de cartes historiques par quelques indications minimales sur le bouddhisme – dont la place de quatrième « religion » mondiale par son effectif [plus de cinq cents millions de disciples], comme l’ancienneté justifient d’ailleurs dans une certaine mesure qu’il vienne suffisamment tôt dans ces pages [même si ce privilège eût pu revenir à l’hindouisme – ci-après]. Il serait hasardeux et hâtif d’ailleurs, bien que ce puisse être une tentation pour beaucoup, de supposer que – école dont la caractérisation comme « religion » est disputée – il n’ait joué aucun rôle proprement politique dans l’histoire, à la différence par exemple des christianismes ou des islams. D’ailleurs, ceux qui « suivent » un peu l’actualité entendent parfois évoquer, j’imagine, tels aspects de tension, par exemple, entre la majorité bouddhiste et telle minorité musulmane en Birmanie.

Ci-dessus, la carte montre bien la transhumance du bouddhisme, ébranlé par le choc de l’islam (voir, plus loin, les cartes sur l’islamisation du nord de l’Inde) – depuis l’Asie méridionale vers l’Asie orientale – à partir du lieu de l’enseignement donné par un jeune homme très impressionnant, Siddhartha Gautama. Je ne peux, bien entendu, m’attarder trop sur cette grande affaire. Ceci pourtant. L’on sait que ce jeune prince indien de la deuxième moitié du VIe siècle avant le Christ [du Ve peut-être], aimé de son père, s’était vu épargner par lui tout spectacle douloureux ; mais que, après avoir successivement croisé, au cours de quatre sorties de son palais, un vieillard, un malade, un cadavre et un moine mendiant, il avait décidé d’embrasser ce dernier état, fondant une communauté de moines errant et dispensant un enseignement qui sera recueilli beaucoup plus tard par écrit ; en cet état, il avait d’abord choisi la voie traditionnelle de l’ascétisme exagéré avant d’embrasser cette « voie moyenne » qui évite à la fois le chemin d’une vie indigne et la voie, qui redouble la douleur dans la douleur, d’une vie de macération ; élaborant une doctrine dont – au risque de faire éclater mon insigne insuffisance – il suffirait je crois de retenir ici, pour votre plus générale culture [et sachant que les enseignements du bouddhisme sont hautement recommandables à mon sens à tels auxquels la voie si délicate de l’amour chrétien n’a pas été ouverte, non comme possibilité et effectivité, hélas, mais du moins comme horizon pour la quête], l’enchaînement des Quatre Vérités Saintes [à gros traits : la douleur, ou du moins l’insatisfaction universelle ; son origine dans la soif d’existence, dans l’attachement ; sa suppression par l’extinction, l’anéantissement du désir – ces deux dernières Vérités parfois présentées dans l’enchaînement de la Doctrine des Douze Causes – ; le chemin de sa suppression, le Noble Chemin Octuple, la Noble Voie des Huit Vertus, représenté[e] par la fameuse roue dont les huit rayons sont désignés comme foi ou vision pure, volonté pure ou discernement pur, parole pure, action pure, moyens d’existence purs, persévérance pure, attention pure, concentration ou méditation pure]. Il n’y a pas lieu ici d’aller plus loin dans des affaires dont la très respectable beauté – la profondeur proprement philosophique, habitée d’ailleurs par des controverses subtiles résultant en particulier, pour dire occidentalement les choses, des orientations « réalistes » méridionales et plus « idéalistes » septentionales – n’a d’égale qu’une complexité épaissie par la longue durée historique, une large diffusion géographique et les inévitables tendance à la dispersion d’une spiritualité, sinon sans magistère, du moins sans magistère unique.

Le bouddhisme naquit donc dans l’extrême nord de l’Inde, à la limite, actuellement, de l’Uttar Pradesh et du Népal. Comme on le sait [mais je reviendrai plus loin sur cet aspect à la faveur d’une carte], l’Islam, dans son implacable expansion, achèvera plus tard de faire disparaître du monde indien, ou à peu près, le bouddhisme, affaibli depuis longtemps par sa tolérance aux autres religions [mais les conséquences ne seront pas les mêmes en Chine] et par l’insuffisante rigueur, sans doute, de la pratique de la « voie moyenne », mais répandu encore dans la moyenne et la basse vallée du Gange [subsisteront dans cette zone du monde le récent bouddhisme tibétain – le Véhicule de Diamant, Vajrayana, dit encore Véhicule Tantrique, Tantrayana, rattachable, malgré ses fortes particularités, au Grand Véhicule, Mahayana –, et, à Ceylan, très anciennement implanté dans l’île, le bouddhisme du Petit Véhicule – Hinayana, désigné comme tel avec condescendance par ceux du Grand Véhicule lorsqu’il se développa vers les débuts de l’ère chrétienne : mieux vaut ainsi sans doute parler, pour le bouddhisme méridional, affirmant au fond sa fidélité au bouddhisme des origines, d’école Theravada].

[Les curieux ne peineront pas à découvrir diverses bonnes introductions – autant que j’en puisse juger, car je ne suis qu’un amateur fort extérieur –, sous diverses formes, en français (j’avais autrefois lu avec intérêt Arvon – qui présente l’avantage et l’inconvénient de beaucoup simplifier des affaires terriblement difficiles mais constituait du moins un début fort commode –, Walpola Rahula, Snelling – et consulté aussi avec profit la petite somme de Harvey ou, plus tard, le riche Dictionnaire encyclopédique de Cornu – autre Cornu… – ; l’on n’oubliera pas les classiques de Mgr Lamotte et, pour l’histoire des premiers siècles, de Bareau) ; ces promeneurs accéderont avec commodité aux textes fondamentaux à partir du Sermon de Bénarès dans le très précieux recueil dirigé par Lilian Silburn, Aux sources du bouddhisme, etc. Il y aurait bien sûr beaucoup à dire – en se montrant nuancé – sur le bouddhisme dans les échanges spirituels entre l’Orient et l’Occident à l’âge hellénistique – l’affaire par laquelle j’ai commencé de l’art dit du Gandhara y inviterait ici – mais je ne souhaite pas non plus vous saouler – j’adresserai quelques indications de lecture et orientations pour la pensée – modestes, car ce n’est pas mon monde, c’est un monde auquel je trouve beaucoup d’élégance d’esprit, ce qui est tout autre chose – à tel qui pourrait le souhaiter, voire se sentirait déjà cheminer vers le bouddhisme « comme le Gange va vers l’Océan »…]

7b La répartition des trois écoles du bouddhisme aujourd'hui.png

7c La présence du bouddhisme aujourd'hui.png

Le Bouddha serait né lui-même et eût vécu d’abord dans l’hindouisme. Ce dernier, en dépit de l’extrême ancienneté de sa construction – au fond immémoriale, même si elle connut des étapes – et du poids de son nombre [il est quantitativement, avec plus d’un milliard de fidèles, la troisième religion du monde, si l’on regroupe au premier rang les confessions chrétiennes, et au second les diverses figures de l’islam], sollicite peu l’attention des observateurs politiques occidentaux, sans doute parce que, même s’il est présent dans de nombreux pays du fait de flux migratoires, il concentre l’essentiel de son effectif en Inde [et au Népal] et n’invite guère, pour des raisons au fond structurelles, à la « conversion », même s’il rencontre, au moins depuis le XIXe siècle, l’intérêt de certains effectifs.

Peut-être faudrait-il se corriger de cette indifférence, je le redis politique, à l’heure où les orientations de M. Narendra Modi appelleraient certainement une considération attentive au-delà du cercle des spécialistes. Le Premier Ministre indien se trouve placé à la tête d’un pays, d’ailleurs en pleine croissance, d’un milliard trois cents millions d’habitants qui, du fait de l’inertialité des dynamiques démographiques [dans un sens ou un autre] devrait voir sa population dépasser celle de la Chine dans une dizaine d’années au plus [en dépit de la nouvelle politique démographique engagée par cette dernière le 1er janvier 2016, et malgré le ralentissement de la natalité indienne – il se trouve en effet que tout indique que la Chine va commencer à voir baisser sa population ces temps-ci, et qu’il lui faudra un certain temps pour qu’elle commence à croître à nouveau]. Pour des raisons historiques anciennes et profondes – que l’on retrouvera dans une carte bien ultérieure – les relations de l’hindouisme avec l’islam sont tendues – tension qui s’exprime en particulier, à l’intérieur, dans les rapports avec les cent-cinquante millions de musulmans, et à l’extérieur dans les relations, dans la durée, de l’Inde avec le Pakistan, avec un envenimement à peu près chronique, souvent violent, au Cachemire [dont on ne peut pas exclure qu’il ne débouche quelque jour sur un conflit de haute intensité – entre deux puissances nucléaires, doit-on le rappeler ?]

M. Narendra Modi, même s’il se montre relativement pragmatique semble-t-il dans la conduite de sa politique, est un militant très engagé de l’ « hindouïté » [Hindutva – certains traduisent par « indianité », mais peut-être – je ne saurais trancher avec assurance – édulcorent-ils la portée de terme car tout indique que l’indianité est comprise par cette mouvance dans les termes d’un hindouïsme assez ferme, même si le propos de beaucoup paraît de ne pas exaspérer inutilement les tensions afin, semble-t-il, de ne pas nuire, en particulier internationalement, à la cause, mais aussi de se rallier, selon une veine dès lors plus nationaliste que religieuse, tous les véritables Indiens, c’est-à-dire, selon la vue proposée, fidèles d’une religion autochtone – telle le sikhisme ou le bouddhisme -, voire ne pas contredire une jurisprudence de la Cour suprême d’Inde sur laquelle je vais revenir]. L’hindouïté se présente volontiers comme le retour du trop longtemps comprimé, d’abord par l’islam de cet empire Moghol que l’on retrouvera, ensuite, et sans discontinuité, par la domination impériale britannique, et plus largement par les valeurs occidentales, en particulier progressistes, philosophiquement inconsistantes dans une perspective hindouiste.

Je ne suis pas le moins du monde la jurisprudence, souvent intéressante, autant que j’en puisse juger depuis longtemps, de la Cour suprême indienne. Elle mériterait certainement l’attention sur le chapitre de l’Hindutva. Le 2 janvier dernier, semble-t-il, la Cour a adopté – par quatre voix contre trois – une décision interdisant le recours, par quelque candidat que ce soit, de quelque argument que ce soit qui puisse toucher à sa religion, à sa caste ou bien à toute appartenance communautaire ou linguistique : toute contravention à cette interdiction serait assimilée à un délit de corruption. Cette décision semble à première vue viser tout particulièrement le parti de M.Modi : elle met un terme d’ailleurs à une très longue procédure qui avait vu l’invalidation par une juridiction de Bombay, en 1991, de l’élection comme député d’un membre de ce parti. Mais dans la mesure où elle n’est pas inconciliable avec une jurisprudence antérieure de 1995 [à laquelle j’ai fait allusion plus haut] aux termes de laquelle l’Hindutva est « a way of live and not a religion » –  La Cour suprême semble d’ailleurs l’avoir précisé dans sa décision du 2 janvier -, elle paraît avoir été plutôt dénoncée, si je suis quelques articles de la presse indienne vus en ligne, comme un refus plus ou moins hypocrite de pousser à son terme le procès de sécularisation souhaité par certains [fort différent d’ailleurs dans son esprit de celui que nous avons connu, puisqu’il admet un droit civil différent pour les hindous et les musulmans par exemple]. Il faudrait bien sûr voir tout cela de près, mais ce n’est pas mon propos ici. [Hélas, le site de la Cour suprême indienne n’est pas très performant…]

Quoi qu’il en soit, le Premier ministre s’est imposé, à la suite d’une large victoire électorale contre le Parti du Congrès – parti qui a dominé la vie politique depuis l’indépendance, parti moderniste mais en réalité suffisamment divers pour avoir su longtemps répondre à des demandes hétérogènes -, grâce au développement depuis un quart de siècle du Parti du Peuple Indien [Bharatiya Janata Party], qui est, en quelque sorte, la courroie de transmission politique de cette sensibilité. Il a tendu plutôt à affermir les vues de ce parti, porteur des perspectives indianistes, en particulier en transformant avec habileté l’État qu’il a longtemps gouverné – le Gujarat, à l’ouest – en un efficace laboratoire politique.

Quoi qu’il en soit, l’hindouisme, fruit d’une incubation multimillénaire, assez fortement diversifié, se présente davantage – et cela a pu donner quelque argument à la Cour suprême dans la caractérisation à laquelle elle a procédé de l’Hindutva – comme une manière de vivre adossée à une vue du monde qu’à la façon d’un ensemble dogmatique rigoureux garanti par un magistère. Dans Homo Hierarchicus, Louis Dumont considérait d’ailleurs que le seul point commun à tous les hindouistes serait le système des castes, vue certes troublante pour les occidentaux, plus généralement pour les chrétiens ou les musulmans, mais qui correspond  semble-t-il toujours – avec des nuances – aux montages indiens de la conscience de soi. [V. des observations sur ces aspects dans le manuel de Landy et Varrel, L’Inde. […], qui a le mérite d’être  récent.]

7d L'Hindouisme en Inde au début du XXIe siècle.png

7e Le rayonnement de l'hindouisme dans lAsie du sud-est.png

7f Populations hindouistes aujourd'hui.png

a L'immense empire perse des Achéménides.png

L’immense et durable empire perse des Achéménides

b L'expédition d'Alexandre le Grand.png

L’expédition d’Alexandre le Grand

c Les royaumes hellénistiques quelques décennies après leur création.png

Les royaumes hellénistiques quelques décennies après leur création

d L'Empire séleucide à sa fin vers 90 ajc.png

Le royaume séleucide proche de sa fin [c. 90 ajc]

e L'Empire romain en 117, lors de son extension maximale sous les Antonins, à la fin du règne de Trajan et lors de l'accès au trône d'Hadrien.png

L’empire romain en 117, sous les Antonins, lors de sa plus grande extension, à la fin du règne de Trajan, et lors de l’accès à l’empire d’Hadrien

e1 Partition de l'empire romain.png

Cette carte très grossière de la partition de l’empire romain  attire l’attention sur un aspect majeur de la longue durée de l’histoire du continent européen : la coupure ne reflète pas simplement un passé ; elle va contribuer à modeler l’avenir en séparant toujours plus profondément les mondes « latin » et « grec », tels qu’ils s’épanouiront en particulier , d’un point de vue religieux, en orthodoxie à l’est et catholicité à l’ouest, ou bien, assez largement, en territoires de l’alphabet latin, et territoires des alphabets cyrilliques. Les Balkans sont bien entendu particulièrement concernés : d’un côté, par exemple, la Croatie, de l’autre la Serbie,  une seule langue mais deux alphabets, la première, dans la durée, tournée vers le Saint-Siège  et le monde germanique [qui le lui a bien rendu lors de l’éclatement de la Yougoslavie], la seconde  fidèle à Moscou [et autrefois à la France, dans le cadre d’un jeu géopolitique que notre pays  a sottement laissé prescrire, dans la douloureuse incompréhension des Serbes.

f Les grandes invasions du Ve siècle pjc.png

Les « grandes invasions » du Ve siècle pjc

f L'Empire romain d'Orient dans son extension maximale sous Justinien en 555 pjc.png

L’empire romain d’Orient lors de sa plus grande extension, après la reconquête de l’empereur Justinien, au milieu du VIe siècle pjc.

g L'empire iranien sassanide lors de son extension maximale, sous Chosroès II, au début du VIIe siècle.png

L’empire iranien sassanide, lors de sa plus grande expansion, sous l’empereur Chosroès II, au début du VIIe siècle. Cette  immensité n’est pas le fait de Chrosroès : son règne  marque au contraire le début de la fin.

Il vaut d’être retenu que cet empire – tout comme l’avait été l’empire achéménide – était adossé à une religion d’État- le zoroastrisme, lointainement issu du mazdéisme – qui n’a plus, semble-t-il, que quelques centaines de milliers d’adeptes dans le monde, mais dont le rôle fut considérable, propre peut-être, à la fois parce qu’elle était un monothéisme et par le simple fait de l’unité réalisée, à favoriser la très rapide affirmation de l’islam immédiatement après la chute de l’empire sassanide ; curieusement d’ailleurs, le zoroastrisme exigeait cinq prières par jour comme l’islam dont pourtant il n’annonçait guère l’esprit. [En Iran – étrange pendant de la sombre et émouvante Achoura -la fête zoroastrienne de Norouz, le « nouvel an perse », malgré les fortes réticences initiales de la république islamique, demeure très célébrée au début du printemps, comme elle l’est d’ailleurs dans nombre de pays d’Asie centrale ou bien encore parmi les Kurdes. Tout cela est bien intéressant – beaucoup plus qu’anecdotique à mon sens.]

h L'expansion musulmane au temps des califes omeyyades de Damas, à la fin du VIIe et au début du VIIIe siècles.png

L’expansion musulmane au cours du siècle suivant la disparition du prophète de l’islam [ci-dessus]

Treize ou quatorze siècles plus tard [ci-après], la dispersion religieuse dans le grand Moyen Orient compris entre Égypte et Afghanistan. Cette carte est la meilleure sur le sujet. Comme je vous le disais le 16 février, bien que mondialement les sunnites soient beaucoup plus nombreux que les chiites, la zone à tous égards stratégiques du golfe persique est dominée démographiquement par l’islam chiite [Iran, Iraq, Barhein – fût-ce sous une dynastie  sunnite contestée – et la région de l’est de l’Arabie séoudite, autour de Ghawar et Dharan – de première importance pour le pétrole même si le peak oil est très largement dépassé ici]. Il y a bien sûr là un élément important de compréhension [pas le seul] du caractère très passionnel de tout ce qui touche à l’Iran et aux  émotions chiites [il suffit de songer à la sinistre situation actuelle du Yémen, ou à la reviviscence d’un discours trop offensif sur ce point des États-Unis].

 

20 La diversité religieuse du Proche et du Moyen Orient.png

i L'Empire romain d'Orient sous Basile II en 1025.png

L’empire romain d’Orient sous Basile II, vers 1025 [ci-dessus]

j Les Etats chrétiens de la région sud-balkanique et anatolienne au début du XIIIe siècle.png

Les Etats chrétiens du sud des Balkans et d’Anatolie au début du XIIIe siècle [ci-avant]. La IVe croisade vient – on en a le rouge au front – d’être détournée de son but et d’aboutir, en 1204, à la première ruine presque complète de l’empire d’Orient ; de légitimes rancœurs et de moins justifiables intérêts, beaucoup de bêtise aussi rendant docile l’oreille au tentateur vénitien, ont prévalu sur la sainte fin assignée au passagium – le passage, cette pâque de l’âme, cette fin, pour l’âme de chaque combattant, qu’un très beau chant de la première croisade – un nashid chrétien pourrait-on dire en notre temps de, parfois très beaux, nashid [nashwad] – moins beaux souvent aussi depuis deux ans, puisqu’un genre à la mode fait, hélas, abonder la daube, jusqu’à l’intérieur même de l’EI ou des succursales d’aQ – dessine : Illuc quicumque tenderit/ Mortuus ibi fierit/ Cæli bona receperit/ Et cum sanctis permanserit – je traduis : « Quiconque fera effort vers là-bas/ et là trépassera/ recevra en retour les biens du Ciel/ et demeurera pour toujours avec les saints » – vous comprenez que ce « faire effort » et le jihad [=effort] sont même chose – saint conatus, salvifique endeavour, difficile, certes, à comprendre désormais en Occident, déserté par cette préférence pour la mort qui a longtemps rôdé dans l’entêtante engrêlure de son histoire [à moins qu’elle ne doive être inscrite en son abîme]..

k Au milieu du XIVe siècle, l'Empire byzantin réduit à sa plus simple expression face aux Osmanli.png

Au milieu du XIVe siècle, l’empire byzantin réduit à sa plus simple expression face à la principauté des Osmanli. En 1453 – l’année de notre victoire de Castillon, sauvant définitivement le royaume des lys de l’Anglais -, les Romains tomberont une dernière fois, léguant l’hellénisme à l’Occident, nous donnant la Modernité, puisqu’achevant de nous confier Platon, et la possibilité, ainsi, enfin, de l’idéalisme.

[À la suite d’un courrier électronique à tous égards parfait me posant une question – et à l’intention bien sûr de ceux-là seuls que cela peut intéresser – : Platon, ai-je écrit, et la possibilité. Pourquoi ? Parce que, pour dire assez caricaturalement les choses, il est deux façons de « platoniser » au fond. Soit l’on peut porter l’accent sur ce que l’on désigne scolairement comme « réalisme des Idées » ; l’on  agréera bien sûr à la fracture du sensible et de l’intelligible ; on admettra qu’il soit dans une certaine mesure possible de l’enjamber [par la dialectique ainsi ; ou peut-être même par quelque contemplation supérieure faisant l’économie de l’ascension dialectique ; peut-être de l’enjamber à partir du sensible d’ailleurs – Banquet, etc.]. Soit – et il n’y a pas de contradiction, c’est affaire là d’accent – l’on insistera sur le dégagement d’un horizon pour ce que j’appellerai pour faire court les montages de l’a priori – c’est la pensée de la réminiscence et le peri[h]odos du Phèdre 247-248] – peuvent connaître au fond ceux qui re–connaissent parce qu’ils n’ont pas fait les idiots, assez inévitablement certes, dans la file, qu’ils ont bien ouvert les yeux au bon moment, et contemplé les Idées. Plus caricaturalement encore : que s’est-il passé dans l’histoire de l’esprit ? les études platoniciennes ont quitté Byzance à l’agonie ; l’Occident a découvert presque tous les dialogues de Platon, qu’il ignorait – il pratiquait surtout le Timée, et s’il platonisait souvent, c’était par le truchement de ce qu’on appellera pour faire court le christianisme platonisant ancien ; la translatio de Platon dans le deuxième quart du XVe siècle a bouleversé le paysage philosophique – avant la fin du siècle, le Florentin Marsile Ficin aura traduit les dialogues en latin ; ensuite, la ligne est à peu près assurée jusqu’à Descartes en passant par Ramus ; et l’on peut admettre sans  trop de discussion que le criticisme kantien a pour vocation de contourner certaines difficultés du cartésianisme, à commencer par la doctrine des « idées innées » . Je n’en dis pas davantage, ce n’est pas le propos ici bien sûr.]

8 L'empire des Turcs seldjoukides [tribu à laquelle on a donné le nom de son chef] à son apogée autour de 1100 - ils avaient sans doute été chrétiens nestoriens et s'étaient convertis à l'islam depuis peu - les cousins mongols les abattront.png

Revenons un peu en arrière. Voici, à son apogée, l’empire des Turcs seldjoukides vers 1100. Ils s’appellent ainsi du nom du chef qui les a engagés dans une vaste aventure depuis l’Asie centrale. Peut-être avaient-ils été chrétiens nestoriens pour une part ; ils venaient, quoi qu’il en soit, de se convertir à l’islam sunnite ; les cousins mongols les abattront impitoyablement et massacreront le dernier calife abbasside en 1258. Comme bien souvent dans toute cette région, on a le sentiment que les Seldjoukides avaient dominé des peuples divers d’une façon au fond un peu superficielle, captant d’ailleurs le pouvoir temporel avec la fonction sultanale, mais abandonnant sans regrets la fonction califale aux derniers abbassides, et ne parvenant pas, finalement, à instaurer véritablement un régime stable, faute peut-être de pouvoir purger, dans l’ordinaire des jours, « rationaliser », la violence nomade qui leur avait valu leurs grands succès mais qui portait en elle instabilité et division (sans leur donner pour autant les moyens d’affronter la violence incomparable des Mongols).

9a Empire Mongol 1206 au début du règne de Gengis Khan, tengriste peut-être marqué par le monothéisme.png

L’Empire mongol au début du règne de Gengis Khan [ci-dessus]

Voici, en quelques images simples qui se trouvent sur Wikipédia, la représentation spatiale de l’incroyable aventure mongole. La steppe fut évidemment leur commode boulevard. Ils furent puissamment assistés par quelques traits particuliers : d’indéniables aptitudes militaires ; une cruauté et une duplicité sans pareilles ; des sentiments religieux – ce qu’on a appelé « tengrisme », marqués par divers caractères [animistes, chamanistes, etc.], mais ne leur interdisant pas une certaine souplesse, voire même l’intelligence globale du monotéisme. C’est ainsi que, après avoir persécuté l’islam, ils pourront s’y rallier au Moyen Orient.

Les trois images ci-dessous montrent le développement de l’empire sous Gengis Khan, mort en 1227

9b Empire mongol 1219.png

9c Empire mongol 1223.png

9d Empire mongol 1227 à la fin du règne de Gengis Khan.png

Voici [ci-après] l’empire mongol sous Ögödeï Khan [un fils de Gengis], encore un peu agrandi – à la fois  sur le versant Pacifique, autour de la Caspienne et vers Moscou [qui doit se trouver à la pointe nord-occidentale de l’immense empiècement rouge].

Peut-être connaissez-vous, commandé par Staline – l’admirable film, accompagné d’une saisissante musique de Prokoviev [avec des chants extrêmement émouvants], consacré par Eisenstein, en 1938, à saint Alexandre Nevski [1220-1263], prince de Novgorod [Nevski = de la Neva, du nom d’une victoire obtenue par le prince au bord de ce fleuve, près du Lac Ladoga], joué de façon très persuasive par l’acteur préféré de Staline, Tcherkassov, membre lui-même du Parti communiste de l’Union soviétique. L’intrigue principale intéresse la lutte contre les Teutoniques et la splendide victoire du lac Peïpous [ce film est bien sûr une œuvre dont le propos est politique, patriotique – il manifeste au fond le moment que l’on pourrait dire national-bolchevique du stalinisme – ; l’évocation des Allemands, avec lesquels la guerre paraissait, quelque jour prochain, une nouvelle fois inévitable, est évidente ; assez curieusement, tel passage indique une certaine perception de la dynamique exterminationniste du nazisme, qui allait frapper aussi sur les bords de la Neva avec l’horrible siège de Leningrad] ; mais au début un pittoresque passage présente les mongols de la Horde d’Or venant prélever le tribut.

Notons qu’une leçon politique est administrée, assez explicitement, par le personnage d’Alexandre : le prince ne saurait guère n’être pas insupporté par les très pénibles façons des Mongols de la Horde d’Or ; le tribut est lourd pour les peuples assujettis ; homme entre deux mondes, l’Asie et l’Europe, il traite toutefois les menaces selon leur ordre d’urgence, et préfère n’envenimer pas les relations avec les Mongols, afin de pouvoir orienter tout son effort vers la résistance aux chevaliers teutoniques – à l’Allemand]

Pour les curieux qui ne connaissent pas encore ce film immense – si intensément russe par son esprit indissociablement national, religieux et populaire, par la façon dont il parvient à donner à l’aristocratique simplicité du prince une signification destinale pour tout un peuple -, voici un lien [film sous-titré en français] :

9e Empire mongol 1237 sous Ögödeï Khan, toujours tengriste fils de Gengis - conquête des steppes russes et création de la Horde d'Or.png

Ci-après, vous constaterez qu’en 1259, à la fin du règne de Möngke [petit-fils de Gengis, mais pas de la lignée d’Ögödeï] les Mongols ont désormais absorbé l’entière péninsule coréenne et le plus gros de la Chine, à l’est, et qu’à l’ouest ils ont étendu leur domination sur les actuels Pakistan, Afghanistan et Iran, la moitié de ce qui est devenu l’Irak et une notable partie de l’Anatolie ; ils n’ont fait qu’une bouchée de toute la région du Caucase et ont avalé plus de la moitié de l’Ukraine [dont la Crimée]. En 1258, Bagdad a cédé et ses habitants ont été massacrés par dizaines de milliers, la puissance seldjoukide, déjà très affaiblie, a vécu, le califat abbasside a été aboli et le calife assassiné. Alors, les Mongols de ces régions occidentales ne sont pas encore convertis à l’islam : l’islam est au contraire victime de l’hostilité particulière qu’ils vouent sans doute au principe d’un ordre alternatif.

9f Empire mongol 1259 à la fin du règne de Möngke, petit-fils de Gengis, mais issu d'une autre branche. Bagdad - dominée par les Seldjoukides - a été détruite et ses habitants exterminés en 1258.png

Sous Kubilaï Khan [ci-dessous], frère de Möngke, l’essentiel de la Russie utile est dominé – situation temporaire [vous le verrez sur la carte suivante], et l’Ukraine, et la Pologne ; le bouclage mongol de la Mer Noire  semble en bonne voie – mais il ne s’accomplira pas. De l’autre côté de l’empire, la Chine est devenue mongole : en 1279, Kubilaï devient empereur de l’ensemble de la Chine, situation inusuelle appelée à durer un peu moins d’un siècle avec ses successeurs.

9g Empire mongol 1279 sous Kubilaï Khan, frère de Möngke.png

9h La division de l'Empire mongol en 1294 à la mort de Kubilaï, devenu empereur de Chine - Partout les mongols sont assez syncrétistes ; en Chine ils adoptent souvent le bouddhisme, à l'ouest l'islam.png

9i Le sultanat de Dehli.png

Ci-dessus, l’évolution territoriale du sultanat de Dehli, du XIIIe au XVIe siècle.

Les peuples turcs ne se contentèrent pas de leur marche vers l’ouest.

Peu avant l’an 1000, les « Ghaznévides » – mamelouks turcs, c’est-à-dire esclaves militaires d’origine en principe non-musulmane – fondèrent l’empire du même nom [qui évoquait leur capitale afghane, Ghazni] ; il dura deux siècles. Cet empire – qui remplaça en particulier la dynastie iranienne musulmane Samanide, fut d’abord centré sur l’Afghanistan d’aujourd’hui, mais il s’étendait aussi sur une partie de l’Iran, du Turkménistan et l’essentiel du Pakistan actuels. Bloqués à l’ouest par tels de leurs cousins Seldjoukides, les Ghaznévides tendirent à s’affirmer par la suite au Pendjab, divisé aujourd’hui entre le Pakistan et l’Inde [leur capitale fut alors Lahore]. Je n’en dis pas plus : tout cela est affreusement complexe et ne nous intéresse pas tant que ce qui suivra.

Un aspect capital toutefois : certes une expédition envoyée par les califes omeyyades de Damas avait fait pénétrer l’islam dès le début du VIIIe siècle [au même moment qu’en Espagne, à l’autre bout de l’immense territoire conquis par l’islam en quelques décennies] jusqu’au Sindh et au Pendjab, aux confins du Pakistan et de l’Inde d’aujourd’hui. Mais c’est par les Ghaznévides que cette emprise sur le nord du monde indien s’affermit, avec l’effet de l’amorce du déclin rapide du bouddhisme dans ce continent indien qui l’avait vu naître et qui le verra  finalement disparaître dans les massacres effroyables perpétrés par ceux qui allaient créer le sultanat de Dehli.

Ceux ci appartinrent d’abord à ce que l’on appela la « dynastie des esclaves ». N’entrons pas dans trop de pittoresques et cruels détails. Le plus intéressant me semble tenir à ceci : la grande percée mongole du XIIIe siècle [cartes supra] eut pour effet de chasser toutes sortes d’iraniens ou de turcs de quelque intérêt qui vinrent appuyer de leurs talents l’affirmation de l’islam dans le nord de l’Inde auprès des nouveaux sultans. Les mongols feront bien une incursion méridionale, mais ils renonceront.

Là encore, je glisse. Les dynasties se succèdent – elles passent comme le charme et la gloire – et nous importent peu – jusqu’à du moins l’empire Moghol, que nous retrouverons dans un instant. Tant d’errements de tant de gens qui avaient raison – avez-vous songé à cela déjà ? – l’on est là, attaché sur un lit, et l’on doit écouter les cris d’oiseaux de nuit de tous ces gens qui ont raison depuis l’origine de tous les massacres du monde –  tant d’errements ne sauraient nous intéresser que par leur trace possible – par la ligne de fracture qu’ils ont autorisée, entre hindouisme et islam en Inde, entre bouddhisme et islam un peu plus à l’est – en Birmanie ainsi, j’y ai fait allusion. 

Admettons que le mérite principal du sultanat de Dehli ait été, pour l’Inde, de contribuer à dissuader suffisamment [le mot est un peu fort sans doute – ils n’ont plus eu envie, au fond, ou pas assez] les Mongols d’étendre le désastre, ordinairement extraordinaire, de leur passage vers le sud. 

Une carte vient de nous montrer que l’immense empire mongol avait donné naissance autour de 1300 à, deux entités : celle du Khanat de Djaghataï et celle des Houlagides. Peu importe : cent ans plus tard, Tamerlan – que nous allons retrouver dans un instant – aura réuni, à la mongole, si l’on me comprend, en un émirat immense, entre Euphrate et Indus une bonne partie de ces territoires :

9j L'émirat de Tamerlan.png

Mais le sultanat de Dehli [c’est lui qui m’intéresse au regard de mon esquisse, si j’ose dire, de cartographie des lais et relais des grandes marées anciennes de l’islam], ce sultanat qui avait connu des hauts et des bas, finit par tomber. Il avait été parfois au bord de dominer tout ce qui deviendrait l’empire britannique des Indes [Inde et « les deux » Pakistan]. Je ne suis pas certain d’ailleurs que les cartes placées au début de ces lignes lui rendent vraiment justice – elles me semblent parfois pécher par défaut. Pressé par le temps bref qui sépare deux cours, j’ai fait trop vite mon marché, je le crains. Indéniablement, le sultanat manifesta l’islam dans un nouvel espace immense. Mais il s’était heurté – affaire d’avenir – à la résistance vigoureuse de pouvoirs hindous, en particulier au XIVe siècle ; il s’épuisa à mesure et tomba donc, en une décisive bataille, à Panipat, peu au nord de Dehli, en 1526.

Cette victoire fut celle de Babur [Tigre] shah, prince de Kaboul, turco-mongol – mais entendons surtout ici, il me semble, mongol turcophone de culture passablement persane, de haute venue – il descend de Tamerlan par son père et de Gengis Khan par sa mère, pedigree flatteur en ces lieux – il se trouve d’ailleurs qu’il manifesta des qualités assez différentes de celles de ses préoccupants aïeux. D’ailleurs, la force de l’empire moghol semble avoir tenu dans un premier temps à la modération avec laquelle il affirma son islamisme. Ce n’est que dans la deuxième moitié du XVIIe siècle qu’Aurangzeb, dès le début de son long règne, rompit, de la façon la plus radicale, avec cette politique, avec l’effet immédiat de rouvrir l’ère des conflits religieux.

Ci-dessous, une carte vous permettra de prendre la mesure, dans l’espace et dans le temps – XVIe-XVIIIe siècles -, de cette importante aventure de l’empire Moghol – dont le déclin sera long et qui ne laissera pleinement la place à l’empire britannique qu’au milieu du XIXe siècle.

L'empire Moghol.png

Attention : les rayures de la légende ne ressortent pas sur la carte. Vers 1687, il faudrait les faire courir vers le sud à peu près jusqu’au niveau d’un arc Mangalore-Madras dont la convexité serait tournée au sud – je ne suis pas sûr d’être clair.

10 Dans la désagrégation de l'empire seldjoukide, en particulier sous les coups mongols, les Osmanlis ne sont qu'un beylicat parmi d'autres - ici vers 1330 .png

Dans la désagrégation complète du sultanat seldjoukide, en particulier sous les coups mongols, les Osmanli [Ottomans] s’imposent – certes en un lieu bien particulier, au contact de ce qui demeure de l’empire byzantin, séparé seulement par le Bosphore – comme un beylicat parmi d’autres [ci-dessus – c. 1330].

Le destin de cette dynastie sera bientôt remarquable – elle réunira le pouvoir sultanal et le prestige califal [le califat sera aboli en 1924 par Mustafa Kemal, qui avait supprimé le sultanat en 1922] ; elle va dominer très rapidement une grande partie des Balkans [marquant le destin terrible de cette région déchirée par l’histoire jusqu’à aujourd’hui], puis étendre son emprise au Moyen Orient, sur les bords méridionaux de la Méditerranée et de la Mer Rouge, tenir la Mer Noire, atteindre la Caspienne, et surtout menacer l’Europe danubienne [Vienne ainsi fut assiégée par les Ottomans en 1529 et 1683 – c’est à cette dernière date que la décisive bataille du Kahlenberg amorça le – long – reflux de la puissance ottomane sur terre, comme la considérable bataille navale de Lépante avait écarté, en 1571, une partie de la menace maritime que la « Sublime Porte » faisait peser sur la Méditerranée. [Cette carte, comme d’autres, est loin d’être « parfaite » : vous comprendrez ainsi dans la partie III  que si le Khanat de Crimée  fut un protectorat ottoman, il n’était pas une stricte dépendance de la Sublime Porte : l’Ottoman posséda bien tel comptoir en  Crimée pendant la période du Khanat des Girây – ainsi Kefe [Caffa], aujourd’hui Théodosie, on le verra – , mais rien de plus dans une relation qui fût de souveraineté immédiate.]

11 L'Empire ottoman.png

Ci-dessous, les populations considérées comme « turques », de l’Anatolie au Xinjiang [Sin-kiang] chinois en passant par l’Asie centrale. Cet immense croissant – de quelque façon que soit définie la « turcité » [voyez mes observations tout à fait générales en introduction sur les ambivalences de telles vues, dont la nature ne va pas de soi, ce qui ne les rend certes pas moins utiles, et parfois redoutables, politiquement] – est propre à justifier des institutions de coopération et à nourrir l’une des grandes constructions mythiques dont a pu jouer M. Erdogan [aucun aspect dépréciatif, je le répète, dans mon usage du mot mythe] : la néo-ottomaniste, la panturciste [ou panturquiste] et l’européenne.

12 Les populations turques et turcophones de l'Anatolie jusqu'à la Chine.png

Ci-après une liste capturée en ligne dans un document dépendant de Wikipédia

12b Peuples turcs.png

Deux cartes assez éclairantes, complétant ce qui précède [repérez-vous par rapport à la Caspienne ; par la suite, nous repasserons de l’autre côté, occidental, de la Caspienne] :

12c Groupes ethniques d'Asie centrale.png

12d Groupes ethno-linguistiques dans le sud de l'Asie centrale et le nord-ouest du sous-continent indien.png

En orange, ci-dessous, territoires comportant une importante présence de populations kurdes, variées à beaucoup d’égards, mais sans doute toutes d’origine iranienne [la langue Kurde, par-delà les diversités dialectales, est une langue iranienne], précocement converties à l’islam, mais partagées entre sunnismes et chiismes.

13 Présence importante de populations kurdes aujourd'hui - variées mais d'origine peut-être iranienne, précocement, et diversement ralliées à l'islam.png

Voici une photo amusante de mon fils Louis-Cyprien à la fin du printemps 2015, entre Erbil et Mossoul. Il se trouve entre deux officiers peshmerga. C’est l’époque où il prépare son film « Mene, mene,  tekel, upharsin ». Il est à cette heure au Liban et doit rejoindre, lorsqu’il le pourra, la Syrie. J’espère, comme toujours, apprendre beaucoup de lui.

14 Louis-Cyprien et les officiers Peshmerga juin 2015.png

Décalons-nous un peu vers le Caucase [tout cela est très proche, et c’est le motif pour lequels la Fédération de Russie, comme les États d’Asie centrale, redoutent vivement la « remontée » de ces « jihadistes » qui sont leurs ressortissants : bien formés, militairement fort capables, ils ont joué bien souvent un rôle d’encadrement – de nombreuses communications en russe de responsables, par exemple, de l’État islamique, ont été ainsi enregistrées par les services syriens et russes ; là est l’un des motifs de l’impossibilité pour Moscou de laisser filer cette affaire dont, par contre, il n’est pas improbable que telle grande puissance, habituée à des jeux intéressants de ce genre depuis la guerre russe d’Afghanistan dans les années quatre-vingt n’ait pensé qu’elle pouvait présenter ainsi un avantage supplémentaire [supplémentaire = en dehors de la destruction souhaitée, par partition, de la Syrie].

Trois cartes sur le Caucase, donc, qui vous permettront de mieux vous repérer dans ce lieu de tensions remarquables [le film de Mme Longuet-Marx vous apprendra beaucoup ; il serait bien étonnant, de toute façon, que mai arrive sans que cette région ne nous sollicite – l’an dernier, le rebondissement de l’affaire du Nagorno-Karabakh, notamment, nous a retenus].

15 Groupes ethnico-linguistiques au Caucase.png

16 Groupes ethniques du Caucase.png

17 Religions au Caucase.png

Revenons en Europe occidentale. La projection ultramarine de cette dernière, entre la fin du XVe siècle et le milieu du XXe, fut une affaire considérable, dont il serait illusoire d’espérer être pleinement sorti, tant elle pèse au fond sur le monde contemporain.

[Je vous recommande de lire, concernant ce temps long de la projection-monde des États, le développement, certes insuffisant et révisable, que j’ai consacré aux notions de « mondialisation » et de « globalisation » dans le billet « De quoi Fidel est-il le nom ? »]

Je vais me contenter de porter quelques cartes suffisantes pour vous permettre une pesée, au moins grossière, des dimensions chronologiques et spatiales de cette aventure – de cette révolution, peut-on dire, aux multiples aspects, à laquelle, s’il s’agit de ma vue sur un sujet fort disputé ces temps-ci, je voue une très vive hostilité depuis l’enfance – j’ai toujours eu le sentiment d’être né l’ami des « Indiens », je pense que l’engrenage psychologique fut autre, que je le suis devenu, que mes « camarades », stupides « cowboys » de cours de récréation, m’ont immédiatement jeté dans une révolte profonde contre le monde moderne et sa suffisance absurde, sa justification de la domination par les Lumières, par les valeurs économiques d’exploitation [aucune réminiscence à l’évolienne Rivolta ici, dois-je le préciser ?], et rendu l’ami, comme naturel, de tous les peuples opprimés – et de tous les pauvres en général, de tous les perdants d’un jeu toujours, inévitablement, artificiel. Pour autant – et comme cela je me mettrai  à dos les adversaires de mes adversaires, ce que je pratique avec constance et complète – hautaine, je le confesse – indifférence et, je l’espère, un peu d’art – je suis radicalement hostile à toute « repentance » de ma patrie : le « repentir » est l’affaire des personnes – et ma religion est celle qui les y invite plus que toute autre, splendidement selon moi, elle est religion, pour chacun, du don viril des larmes et du sacrement des pleurs – , la « repentance » n’est pas de l’office des appareils de l’État, invités certes à faire réflexivement retour sur leur agir, mais placés au service, chacun respectivement, de son peuple – office qui doit tendre à maintenir en vie ce peuple, et certes pas, alors qu’il décline douloureusement et doute si fort [lorsqu’il n’est pas déjà jeté dans l’oubli de l’oubli même du doute] de son haut et millénaire destin, à miner la conscience de soi de ce peuple.

[Vous trouverez sans peine, dans une meilleure définition, les excellentes cartes qui suivent, placées en ligne par Larousse.]

19a L'Empire portugais.png

19b L'Empire espagnol.png

19c L'Empire néerlandais.png

19b L'Empire britannique.png

19e L'Empire français.png

La carte suivante vous permettra une « coupe » de la combinaison des précédentes en 1914. Vous pourrez aussi compléter celles-ci – repérer ainsi les contours de l’empire du royaume d’Italie, ou bien du modeste empire colonial de l’Empire d’Allemagne [l’Allemagne était partie « trop tard » ; elle enrageait de cette situation ; elle venait de bâtir une considérable flotte, qui ne lui permettra pas toutefois à surclasser la flotte britannique pendant le premier conflit mondial, et du coup jouera un maigre rôle], ou encore repérer ce Congo Belge sur lequel, hélas – du fait des exactions personnelles inouïes du roi Léopold II, dans ce qui était alors le patrimonial « État indépendant du Congo » -, je pourrais vous raconter des histoires propres à vous faire dresser les cheveux sur la tête – ceux que cela intéresse documenteront sans peine en ligne -, etc.

19f Les empires coloniaux en 1914.png

III. L’ORIENT COMPLIQUÉ – EN EUROPE AUSSI…

[Voir le billet « Quelques cartes […] / Deuxième partie ». Le texte, et surtout les images devenaient trop lourds pour n’être pas divisés.]