Quelques cartes pour introduire – principalement – à certaines tensions des mondes eurasiatiques / Deuxième partie, portant en particulier sur l’approfondissement des aspects touchant à l’est européen [avec le fameux discours « Comme un miroir » du 18 mars 2014 du président Vladimir Poutine]

[Le billet devenait trop lourd pour n’être pas divisé.]

III. L’ORIENT COMPLIQUÉ – EN EUROPE AUSSI…

La douzaine de cartes qui suivent – et le fragment de tableau généalogique a fortiori – n’étaient pas prévues [j’avais très envie par contre de présenter les deux images d’hommage à Alexandre Nevski, si liées à un imaginaire qu’il nous faut saisir si l’on souhaite déchiffrer tels aspects des montages de la mémoire russe]. Je ne préciserai pas, pour l’heure, le motif pour lequel je crois utile de les insérer. Chaque chose doit venir à son heure, et si elle semble s’imposer.

Si elles ne me semblaient pas indispensables, quoique d’un grand intérêt, c’est parce que les cartes passées ne me paraissent pas pouvoir constituer le soubassement des motifs de droit pour les revendications des États – ou bien entendu des confessions religieuses par exemple dans leur rivalité -, du moins lorsque les peuples, c’est-à-dire les esprits, sont en cause – s’il s’agit d’affaires de délimitation maritime, peut-être en va-t-il autrement. [Bien entendu, ceux qui n’aiment pas trop penser sans utilité immédiate n’ont aucunement à se contraindre à lire les quarante ou cinquante lignes qui suivent, encadrées par deux salves d’astériques : s’abstenir favorisera même leur bonne insertion dans le monde des juristes contemporains – qui sont exposés toutefois, certes – casura exstant –, à devenir les juristes passés d’un monde mort – un peu, exemple parmi tant dans l’histoire, comme les feudistes après quatre-vingt-neuf.]

***** Pour dire lapidairement la chose : je ne conclus pas à partir de « l’histoire ». Simplement parce que je ne la réifie pas ; l’histoire n’existe pas ; c’est nous qui la créons et la changeons, inévitablement à chaque heure dans l’interaction comme infinie des esprits ; elle se déplace avec eux, puisqu’elle est en eux – l’histoire n’est qu’un aspect de la conscience de ces esprits, l’histoire pourrait-on dire est esprit comme l’esprit histoire – mais importe assez peu le cliquetis des mots : compte seule l’épreuve de l’historicité inoubliable de notre, fluide et fragile, présence au monde [je précise, pour tels que deux ou trois mots stimuleraient, que Hegel n’est aucunement la clef de mon propos].

Il y a les « document », certes – mais que sont les documents ? Ce n’est pas à des juristes qu’il faut aller répétant – bien que l’on s’emploie, certes, à le faire dans nos étranges facultés – que les actes parlent tout seuls, et parlent assez forts pour couvrir le tintamarre des passions, violentes et fugitives, et l’efficace, bien sûr, des transitoires rapports de forces. Un texte ne saurait être porteur par lui-même, en lui-même, d’une signification, c’est-à-dire d’une force – la signification se promène erratiquement dans nos têtes, quelle que soit l’occasion de son surgissement, l’épée entraperçue souvent, sorte de flèche indiquant comminatoirement le chemin -, et le sens de ce même texte, comme l’a dit le divin Platon [Phèdre, 275], roule de tous côtés lorsque son père, l’auteur de ses jours, n’est plus là pour le rappeler [mais le plus souvent, de toute façon, il n’a pas de père, puisqu’il en a des centaines – regardez la procédure législative, et bien sûr tout ce qui la précède, qui excède de beaucoup, sauf pour les naïfs, les bureaux des ministères -, et s’il en avait un, et bien vivant, peut-être serait-il gâteux, ou bien aurait-il déjà changé de vue, et oublié, comme l’on dit de l’autre côté de l’océan, sa propre « original intent », dont il n’est pas bien certain d’ailleurs, ni même probable, ni au fond, peut-être, possible – les marais sous la lune, n’est-ce pas, de l’inconscient -, qu’elle ait jamais été bien claire à son esprit]. Et puis, dans la décharge immense et mêlée des temps, de la représentativité et de l’exclusivité parmi l’innombrable fratrie de tant de textes, que sait-on ? Nous l’avons exhumé, celui-ci : mais combien de tombes demeurent-elles, pourtant, inaccessibles ? Et de toute façon, les possédassions-nous tous, bien édités et, si cela revêt un sens possible, bien traduits, des états mentaux résultant de leur entrechoquement dans tant d’esprits divers, que pourrions-nous suggérer qui ne fût pas un roman ? – mais il est bien sûr des romans qui sont meilleurs que d’autres aux yeux des amateurs de romans. Des « faits », il n’y a pas grand chose de plus à dire que du « droit » – ce que, très ponctuellement, l’on croira avoir établi, par le travail archéologique ainsi, sera comme une sorte de jolie bulle, insusceptible d’être ordonnée à d’autres bulles autrement que par le travail purement spirituel, et toujours révisible, du maniement de ces « catégories » auxquelles nous recourons sans soin et le plus souvent abusivement, telle bien entendu la causalité. Bref, tout cela se tait, mais avoue bien sûr ce que l’on veut sous la torture : « l’histoire » est en ce sens le monde du silence, mais nul ne s’en aperçoit puisque tous la tirent à hue et à dia parmi les vociférations. Nos âmes en quelque sorte constituent en permanence cette histoire qui les constitue.

Ce que nous appelons « histoire » dans le genre d’affaires qui nous occupe tient, non aux actes légaux et aux faits supposés, mais à l’esprit et à l’épée [the Sword de Hobbes bien sûr – mais elle suffisait à ce dernier qui ne s’encombrait pas de l’esprit et esquissait le jeu seulement, comme infini, des corps jetés les uns contre les autres au sein d’une machine-monde immense appelant, justement, l’ordre de l’épée pour échapper à un chaos passionnel que la raison individuelle n’eût pas su juguler avec constance sur le fondement de l’intérêt bien entendu de se conserver – ordre de l’épée pacificateur intrinsèquement à l’intérieur – tel est le propos -, mais au fond capable aussi de l’être internationalement dans la victoire de l’un et la résignation de l’autre]. Dans les affaires d’État, l’esprit crée s’il a une épée – « un sabre » disait-on plutôt au XIXe siècle, mais ce peut être la pique du sans-culottes ou l’AK 47 du guérillero ; il maintient s’il se soutient et ne perd pas son glaive ; il se maintient d’ailleurs rarement à peu près inchangé, ceci en général, mais assurément s’il perd sa rapière ou la laisse rouiller ; surgissent alors, d’une façon ou d’une autre, d’autres âmes et d’autres armes ; ce pourquoi il faut, si de la stabilité est espérée, que les deux premières fonctions chères à Dumézil – qu’il faut comprendre en dehors du cadre idéologique « indo-européen », simplement parce que, réduites à leur économie pure, elles peuvent être revêtues d’une opérativité plus vaste que celle que dessine une famille de langues – aillent à suffisance ensemble [pour le moins] – et, pourrait-on ajouter, ne se laissent pas museler par les plus performants de la troisième [ce qui s’est plus ou moins passé dans les derniers siècles – en lesquels le nain Alberich, contredisant Wagner, a, en quelque sorte, gardé l’or et l’anneau, si bien que les filles du Rhin ne jurent plus que par lui et se disputent pour monter à bord de son jet immense et se baigner en gloussant dans sa piscine à remous, courants et vagues d’artifice… – Dois-je ajouter que, jugeant désormais la plus haute radicalité démocratique le préférable horizon de notre temps – temps d’ « élites » de toute façon corrompues et perverties, et dès lors de nulle ressource imaginable -, je trouve à cet horizon – accessible sans doute par la médiation seule de celui que l’on désignera, pour rester dans le climat du Contrat social, le Grand Législateur – la grandeur singulière de réconcilier totalement les trois fonctions dans la splendide figure du citoyen – souverain, guerrier et producteur ? – ces quelques mots, eux, portant – je reprends le terme – réconciliation, pour les trois ou quatre qui le fréquenteraient avec plus d’attention, et de façon moins addestinée à des examens, de tout ce qui est dit dans ce blogue.]

Quoi qu’il en soit, si, dans le conflit ukrainien, le ressassement de la prétendue histoire ne me paraissait pas indispensable, c’est simplement pour les motifs suivants : fût-elle moins incroyablement enchevêtrée que tout récit un peu droit ne la produit, « l’histoire » que l’on évoque ne saurait, ontologiquement si l’on veut, être placée au cœur de l’affaire ; importe seule la dualité, profonde, de deux « consciences historiques » [au moins], c’est-à-dire de deux configurations spirituelles suffisamment décidées et armées pour ne pas pouvoir ne pas être considérées, et ne pas se considérer ; s’agissant de la Crimée, en dehors de la particularité de son destin [que j’essaierai d’esquisser], jamais la Russie n’eût vu s’y établir quelque jour l’OTAN, dans ses propres si anciennes installations du port de Sébastopol, sans déclencher un conflit majeur, d’une façon assez difficilement incompréhensible d’un point de vue statégique.

Dois-je ajouter qu’à mes yeux une conscience historique n’est jamais ni « vraie », ni « fausse », puisqu’elle se tient dans cet ordre – tout à fait essentiel, sans lequel aucun lien social ou politique, ni aucune compréhension de soi, aucune circulaire herméneutique de l’âme [cercle enchanté du « sens » porteraient certains], ne serait possible -, dans cet ordre donc que je dis du « mythe » – : elle peut ou non être repérée, elle opère ou n’opère pas – un point c’est tout. Je n’objecte donc, au fond, à aucun des deux récits affrontés ; je relève qu’ils sont inconciliables – et parfois conduits sans honnêteté – ; et qu’ils relèvent par conséquent du pur rapport des épées ; certes, il arrive – ô combien ! – que la grande puissance qui se considère comme bienveillante et indispensable, là-bas, au bout de la mer où le soleil se couche, fasse triompher un récit contre un autre ; mais cette fois, si elle se risque au-delà d’un certain seuil d’intervention [ce qui a été osé par elle – depuis les manigances, il y a trois ans, nullement imaginaires puisque parfaitement publiées, avec même un incroyable enregistrement téléphonique, de la dame Nuland, épouse du belliciste néocons Kagan – est déjà parfaitement insensé], la guerre sera probable, et le risque sera grand que cette guerre ne soit, à un moment ou à un autre, nucléarisée, il ne faut pas s’étourdir ici d’illusions en pleuraillant des bondieuseries athées [à la façon de notre guide – le sortant -, parfaitement cynique – mais pleinement fidèle, admettons-le, à ses engagements « moraux » de Young Leader – désireux, manifestement, notons-le, de transmettre le flambeau à un autre Young Leader].

L’on comprendra que l’ « histoire » de la découverte de l’Ukraine ne m’importe pas beaucoup au regard de ma philosophie – radicalement idéaliste, simplement. Mais il va de soi que cette « histoire » inerte, sur papier, par cartes, ne m’embarrasse aucunement dans mon refus absolu d’embrasser les si dangereuses passions occidentales russophobes du jour [mais anciennes en vérité, à de rares parenthèses près] – ceux qui consulteront ce qui suit le comprendront j’imagine. J’ajoute que la souveraineté de Kiev me préoccupe moins – c’est assez raisonnable pour un fonctionnaire français fidèle, en des temps ingrats et sous des gouvernants apostats, à son fort ascétique engagement – que celle de Paris et que j’ai le sentiment le plus vif que cette dernière n’est plus même l’ombre d’elle-même, et que cet épisode, comme tant d’autres, en a donné un nouvel, ulcérant, exemple. *****

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La « Rus de Kiev » de la fin du IXe au début du XIIIe siècles

Les disputes des dernières années – auxquelles je tendais à assister silencieusement, tant je les trouvais mal engagées – me faisaient souvent rire intérieurement. Des cuistres se jetaient « la Rus » à la tête, et je voyais des tiers plus ignorants que les protagonistes se demander quelle avait bien pu être cette rousse fatale dont le rôle eût été si grand en des temps et lieux obscurs. La voici représentée, juxtaposition de principautés sises en des territoires qui sont aujourd’hui situés pour partie en Ukraine, pour partie en Biélorussie et plus encore en Russie. L’on notera – bien que cela n’ait à mes yeux aucune sorte d’importance – que la Crimée et le Donbass actuels se trouvent en dehors de la Rus, qui d’ailleurs, dans diverses représentations cartographiques, ne touche en aucun point la Mer Noire – le Donbass est dominé par une peuplade turque, les Petchenègues, parfois musulmans, plus souvent chrétiens semble-t-il, qui, dans les temps qui nous occupent, furent dans une période d’expansion tout d’abord, puis ensuite de recul et de reprise de leur migration : je n’insiste pas.

Quelles étaient ces populations : des Slaves, dit-on, et par la suite des Slaves orientaux, qui se distingueront, par la langue du moins, des Slaves occidentaux, ou méridionaux. Étaient-ils entrés ou rentreraient-ils en composition avec des populations antérieures ou concomitantes ? À n’en pas douter, de façon variable selon les lieux, mais je ne creuse pas – je n’éviterais pas, si je m’aventurais, la question khazare, dont certains savent que son mystère hante parfois les esprits ; bien entendu, elle pourrait vous intéresser, mais elle n’encouragerait que trop mon goût des promenades, sans vraiment ici nous faire progresser. D’où venaient d’ailleurs ces tribus slaves ? Ultimement, je ne sais – et il n’est pas certain qu’il y ait une thèse recueillant le consensus – : mais il y avait longtemps qu’elles étaient, si l’on ose dire, dans le coin, sans faire parler d’elles [ou peu : Tacite évoque des Vénètes en ces lieux, qui eussent été nos Slaves – ceux qui seront dits les Wendes] ; leurs relations avec les populations germaniques étaient inévitables, comme, peut-être, avec les populations turco-iraniennes dites bulgares, ou finno-ougriennes des Hongrois, qui passaient sans doute à tort pour un peuple turc [notez que ce sont ces vues plus ou moins contestées qui nourrissent le mythe « touranien », nullement négligeable en Hongrie, en particulier dans le parti dit « Jobbik », mythe porteur d’une conscience « eurasiste » assez forte] ; certains, une minorité sans doute, eussent participé, du IIIe au Ve siècle pjc, à la grande « fédération gothique », réunissant, un peu plus au sud, entre Carpates et Don, des peuples divers. [Non, non, ce ne sont pas ces talentueux Goths — venus sans doute de Scandinavie au début de l’ère chrétienne, et appelés, quoique christianisés (bien que l’arianisme qui était leur puisse être réputé bien davantage qu’une « simple » hérésie chrétienne, puisqu’il ruine les bases doctrinales de ce qui sera constitué en christologie et en doctrine trinitaire aux conciles de Nicée et de Constantinople – à savoir les deux volets indissociables qui forment le socle dogmatique du christianisme) et romanisés, à mettre à sac Rome sous Alaric, en 410 — qui inventèrent la Dark Music ou le Gothic Metal].

Plus intéressant : Moscou ne figure pas sur notre carte ; c’était une trop petite ville alors, une bourgade créée seulement au XIe siècle semble-t-il ; par contre, si vous dessinez un triangle Ryazan-Smolensk-Rostov, vous pourrez placer en gros la future capitale au centre. Ici, l’on serait tenté d’imaginer un récit assez simple : Kiev fut la première capitale de la Russie ; le développement territorial du pays conduisit à déplacer cette capitale à Moscou. Mais une telle reconstruction n’aurait strictement aucun sens : toutes les principautés de la Rus, dont l’emprise territoriale et le nombre même étaient mouvants, dont les tendances à l’autonomie s’étaient accrues à mesure au XIe et au XIIe siècles, et qui étaient dans une permanente rivalité, furent placées de toute façon, à partir du milieu du XIIIe siècle – c’est-à-dire de l’instauration de l’immense khanat de la Horde d’Or par un petit-fils de Gengis Khan, Batu Khan -, sous la suzeraineté de cette formation mongole, qui levait tribut sur ces régions très occidentales de son vaste territoire, et Moscou, dans tout cela, demeurait un lieu extrêmement secondaire, tandis que Kiev, plusieurs fois mise à sac et dont la population, largement massacrée, avait fui en nombre, déclinait irrésistiblement. [Sur la Horde d’Or, voir le premier volet de ce billet, à la date du 18 février 2017]

Les choses ne changeront que lorsque le royaume de Lituanie-Pologne se développera dangereusement [ci-dessous], inclinant le khan mongol à renforcer Moscou qui ne deviendra une capitale qu’à la fin du XVe siècle, lorsque Ivan III, grand-prince de Vladimir et de Moscou, déclarera son indépendance envers ledit khan. [L’oblast de Vladimir est aujourd’hui celui qui borde à l’est celui de Moscou au nord-est, comme l’oblast de Riazan le limite au sud-est, et, pleinement à l’occident, celui de Smolensk ; cela devrait vous permettre de vous repérer à peu près sur la carte ; et surtout de ne pas confondre Vladimir, qui n’apparaît pas, avec Volodimir [= Vladimir dans la variante portée par la langue ukrainienne telle qu’elle a été peu à peu systématisée], qui apparaît, à gauche de Kiev sur la carte, et se trouve à l’extrême ouest de l’Ukraine d’aujourd’hui, dans l’oblast de Volhynie, à la frontière de la Pologne.]

Que dire en ce point ? Que l’histoire médiévale de ce qui deviendra un jour Ukraine, Biélorussie ou Russie est effectivement bien commune aux peuples de ces pays, qui sont bien issus du même monde fort ancien des tribus slaves, et qui ont donc vécu pendant des siècles au sein d’une formation que l’on dirait toutefois difficilement étatique, et qui d’ailleurs demeurait vassale de la Horde d’Or. Admettons simplement ici que l’immémorialité de l’antagonisme de deux peuples ukrainien et russe ne peut guère être plaidée sans complète absurdité, tout simplement parce qu’il n’y eut, sur quelque fond de population que ce pût être ici ou là, qu’une mouvance ethnique de slaves orientaux, légèrement mâtinés sans doute des divers apports évoqués plus haut, plus ou moins pénétrés d’éléments scandinaves et saupoudrés certes de quelques Grecs – ces slaves orientaux qui, ardemment dans la deuxième moitié du Xe siècle [en particulier avec la conversion décisive du grand-prince de Kiev saint Vladimir-le-Grand], puisèrent leur unité, sous la forte influence de Byzance, dans le christianisme en train de s’affirmer comme « orthodoxe », et qui trouvèrent à la renforcer continument dans la spécificité du christianisme oriental antilatin, marqué par la suite, au XVe siècle, par une autocéphalie politiquement féconde, qui leur permettra tout à la fois, de ne pas ployer entièrement sous l’oppression mongole, de dessiner leur puissante singularité face aux slaves occidentaux, devenus fidèles de Rome pour la plupart [les Polonais ainsi, au premier rang], et de ne pas renoncer à eux-même sous la pression des ordres militaires latins qui seront un temps le fer de lance de cette germanité aspirée par le Drang Nach Osten, cette marche vers l’Est, qu’amorcèrent les moines soldats et que fit culminer – sans l’interrompre totalement pourrait-on craindre à nouveau ces derniers temps, en dépit de la désormais irrésisible catastrophe démographique allemande – le IIIe Reich.

***

« COMME UN MIROIR… »

J’INSÈRE ICI, EN DATE DU 18 MARS 2014 — FORT POLITIQUE À N’EN PAS DOUTER, NON EXEMPTE PEUT-ÊTRE, DANS LE FEU DE L’HEURE, DE QUELQUES CONTRADICTIONS, MAIS TRÈS INTÉRESSANTE DU POINT DE VUE DE L’ARGUMENTATION RETENUE PAR LA PLUS HAUTE AUTORITÉ DE RUSSIE DANS DES CIRCONSTANCES EXCEPTIONNELLES, PERSUASIVE DANS L’ENSEMBLE, BRILLANTE MÊME, ET, DANS LE RAPPEL DES TRÈS GRAVES EXACTIONS INTERNATIONALES ET DES SIMPLES TRÈS MAUVAISES FACONS DES ÉTATS-UNIS DEPUIS VINGT ANS – POUR NE PAS REMONTER PLUS HAUT -, D’UNE IRONIE CINGLANTE — L’ »ADRESSE » DU PRÉSIDENT POUTINE AUX MEMBRES DE LA DOUMA D’ÉTAT ET DU CONSEIL DE LA FÉDÉRATION DE RUSSIE, AINSI QU’AUX CHEFS DES RÉGIONS

[source : en.kremlin.ru , le site officiel de la présidence de la Fédération de Russie]

Federation Council members, State Duma deputies, good afternoon. Representatives of the Republic of Crimea and Sevastopol are here among us, citizens of Russia, residents of Crimea and Sevastopol!

Dear friends, we have gathered here today in connection with an issue that is of vital, historic significance to all of us. A referendum was held in Crimea on March 16 in full compliance with democratic procedures and international norms.

More than 82 percent of the electorate took part in the vote. Over 96 percent of them spoke out in favour of reuniting with Russia. These numbers speak for themselves.

To understand the reason behind such a choice it is enough to know the history of Crimea and what Russia and Crimea have always meant for each other.

Everything in Crimea speaks of our shared history and pride. This is the location of ancient Khersones, where Prince Vladimir was baptised. His spiritual feat of adopting Orthodoxy predetermined the overall basis of the culture, civilisation and human values that unite the peoples of Russia, Ukraine and Belarus. The graves of Russian soldiers whose bravery brought Crimea into the Russian empire are also in Crimea. This is also Sevastopol – a legendary city with an outstanding history, a fortress that serves as the birthplace of Russia’s Black Sea Fleet. Crimea is Balaklava and Kerch, Malakhov Kurgan and Sapun Ridge. Each one of these places is dear to our hearts, symbolising Russian military glory and outstanding valour.

Crimea is a unique blend of different peoples’ cultures and traditions. This makes it similar to Russia as a whole, where not a single ethnic group has been lost over the centuries. Russians and Ukrainians, Crimean Tatars and people of other ethnic groups have lived side by side in Crimea, retaining their own identity, traditions, languages and faith.

Incidentally, the total population of the Crimean Peninsula today is 2.2 million people, of whom almost 1.5 million are Russians, 350,000 are Ukrainians who predominantly consider Russian their native language, and about 290,000–300,000 are Crimean Tatars, who, as the referendum has shown, also lean towards Russia.

True, there was a time when Crimean Tatars were treated unfairly, just as a number of other peoples in the USSR. There is only one thing I can say here: millions of people of various ethnicities suffered during those repressions, and primarily Russians.

Crimean Tatars returned to their homeland. I believe we should make all the necessary political and legislative decisions to finalise the rehabilitation of Crimean Tatars, restore them in their rights and clear their good name.

We have great respect for people of all the ethnic groups living in Crimea. This is their common home, their motherland, and it would be right – I know the local population supports this – for Crimea to have three equal national languages: Russian, Ukrainian and Tatar.

Colleagues,

In people’s hearts and minds, Crimea has always been an inseparable part of Russia. This firm conviction is based on truth and justice and was passed from generation to generation, over time, under any circumstances, despite all the dramatic changes our country went through during the entire 20th century.

After the revolution, the Bolsheviks, for a number of reasons – may God judge them – added large sections of the historical South of Russia to the Republic of Ukraine. This was done with no consideration for the ethnic make-up of the population, and today these areas form the southeast of Ukraine. Then, in 1954, a decision was made to transfer Crimean Region to Ukraine, along with Sevastopol, despite the fact that it was a federal city. This was the personal initiative of the Communist Party head Nikita Khrushchev. What stood behind this decision of his – a desire to win the support of the Ukrainian political establishment or to atone for the mass repressions of the 1930’s in Ukraine – is for historians to figure out.

What matters now is that this decision was made in clear violation of the constitutional norms that were in place even then. The decision was made behind the scenes. Naturally, in a totalitarian state nobody bothered to ask the citizens of Crimea and Sevastopol. They were faced with the fact. People, of course, wondered why all of a sudden Crimea became part of Ukraine. But on the whole – and we must state this clearly, we all know it – this decision was treated as a formality of sorts because the territory was transferred within the boundaries of a single state. Back then, it was impossible to imagine that Ukraine and Russia may split up and become two separate states. However, this has happened.

Unfortunately, what seemed impossible became a reality. The USSR fell apart. Things developed so swiftly that few people realised how truly dramatic those events and their consequences would be. Many people both in Russia and in Ukraine, as well as in other republics hoped that the Commonwealth of Independent States that was created at the time would become the new common form of statehood. They were told that there would be a single currency, a single economic space, joint armed forces; however, all this remained empty promises, while the big country was gone. It was only when Crimea ended up as part of a different country that Russia realised that it was not simply robbed, it was plundered.

At the same time, we have to admit that by launching the sovereignty parade Russia itself aided in the collapse of the Soviet Union. And as this collapse was legalised, everyone forgot about Crimea and Sevastopol ­– the main base of the Black Sea Fleet. Millions of people went to bed in one country and awoke in different ones, overnight becoming ethnic minorities in former Union republics, while the Russian nation became one of the biggest, if not the biggest ethnic group in the world to be divided by borders.

Now, many years later, I heard residents of Crimea say that back in 1991 they were handed over like a sack of potatoes. This is hard to disagree with. And what about the Russian state? What about Russia? It humbly accepted the situation. This country was going through such hard times then that realistically it was incapable of protecting its interests. However, the people could not reconcile themselves to this outrageous historical injustice. All these years, citizens and many public figures came back to this issue, saying that Crimea is historically Russian land and Sevastopol is a Russian city. Yes, we all knew this in our hearts and minds, but we had to proceed from the existing reality and build our good-neighbourly relations with independent Ukraine on a new basis. Meanwhile, our relations with Ukraine, with the fraternal Ukrainian people have always been and will remain of foremost importance for us.

Today we can speak about it openly, and I would like to share with you some details of the negotiations that took place in the early 2000s. The then President of Ukraine Mr Kuchma asked me to expedite the process of delimiting the Russian-Ukrainian border. At that time, the process was practically at a standstill. Russia seemed to have recognised Crimea as part of Ukraine, but there were no negotiations on delimiting the borders. Despite the complexity of the situation, I immediately issued instructions to Russian government agencies to speed up their work to document the borders, so that everyone had a clear understanding that by agreeing to delimit the border we admitted de facto and de jure that Crimea was Ukrainian territory, thereby closing the issue.

We accommodated Ukraine not only regarding Crimea, but also on such a complicated matter as the maritime boundary in the Sea of Azov and the Kerch Strait. What we proceeded from back then was that good relations with Ukraine matter most for us and they should not fall hostage to deadlock territorial disputes. However, we expected Ukraine to remain our good neighbour, we hoped that Russian citizens and Russian speakers in Ukraine, especially its southeast and Crimea, would live in a friendly, democratic and civilised state that would protect their rights in line with the norms of international law.

However, this is not how the situation developed. Time and time again attempts were made to deprive Russians of their historical memory, even of their language and to subject them to forced assimilation. Moreover, Russians, just as other citizens of Ukraine are suffering from the constant political and state crisis that has been rocking the country for over 20 years.

I understand why Ukrainian people wanted change. They have had enough of the authorities in power during the years of Ukraine’s independence. Presidents, prime ministers and parliamentarians changed, but their attitude to the country and its people remained the same. They milked the country, fought among themselves for power, assets and cash flows and did not care much about the ordinary people. They did not wonder why it was that millions of Ukrainian citizens saw no prospects at home and went to other countries to work as day labourers. I would like to stress this: it was not some Silicon Valley they fled to, but to become day labourers. Last year alone almost 3 million people found such jobs in Russia. According to some sources, in 2013 their earnings in Russia totalled over $20 billion, which is about 12% of Ukraine’s GDP.

I would like to reiterate that I understand those who came out on Maidan with peaceful slogans against corruption, inefficient state management and poverty. The right to peaceful protest, democratic procedures and elections exist for the sole purpose of replacing the authorities that do not satisfy the people. However, those who stood behind the latest events in Ukraine had a different agenda: they were preparing yet another government takeover; they wanted to seize power and would stop short of nothing. They resorted to terror, murder and riots. Nationalists, neo-Nazis, Russophobes and anti-Semites executed this coup. They continue to set the tone in Ukraine to this day.

The new so-called authorities began by introducing a draft law to revise the language policy, which was a direct infringement on the rights of ethnic minorities. However, they were immediately ‘disciplined’ by the foreign sponsors of these so-called politicians. One has to admit that the mentors of these current authorities are smart and know well what such attempts to build a purely Ukrainian state may lead to. The draft law was set aside, but clearly reserved for the future. Hardly any mention is made of this attempt now, probably on the presumption that people have a short memory. Nevertheless, we can all clearly see the intentions of these ideological heirs of Bandera, Hitler’s accomplice during World War II.

It is also obvious that there is no legitimate executive authority in Ukraine now, nobody to talk to. Many government agencies have been taken over by the impostors, but they do not have any control in the country, while they themselves – and I would like to stress this – are often controlled by radicals. In some cases, you need a special permit from the militants on Maidan to meet with certain ministers of the current government. This is not a joke – this is reality.

Those who opposed the coup were immediately threatened with repression. Naturally, the first in line here was Crimea, the Russian-speaking Crimea. In view of this, the residents of Crimea and Sevastopol turned to Russia for help in defending their rights and lives, in preventing the events that were unfolding and are still underway in Kiev, Donetsk, Kharkov and other Ukrainian cities.

Naturally, we could not leave this plea unheeded; we could not abandon Crimea and its residents in distress. This would have been betrayal on our part.

First, we had to help create conditions so that the residents of Crimea for the first time in history were able to peacefully express their free will regarding their own future. However, what do we hear from our colleagues in Western Europe and North America? They say we are violating norms of international law. Firstly, it’s a good thing that they at least remember that there exists such a thing as international law – better late than never.

Secondly, and most importantly – what exactly are we violating? True, the President of the Russian Federation received permission from the Upper House of Parliament to use the Armed Forces in Ukraine. However, strictly speaking, nobody has acted on this permission yet. Russia’s Armed Forces never entered Crimea; they were there already in line with an international agreement. True, we did enhance our forces there; however – this is something I would like everyone to hear and know – we did not exceed the personnel limit of our Armed Forces in Crimea, which is set at 25,000, because there was no need to do so.

Next. As it declared independence and decided to hold a referendum, the Supreme Council of Crimea referred to the United Nations Charter, which speaks of the right of nations to self-determination. Incidentally, I would like to remind you that when Ukraine seceded from the USSR it did exactly the same thing, almost word for word. Ukraine used this right, yet the residents of Crimea are denied it. Why is that?

Moreover, the Crimean authorities referred to the well-known Kosovo precedent – a precedent our western colleagues created with their own hands in a very similar situation, when they agreed that the unilateral separation of Kosovo from Serbia, exactly what Crimea is doing now, was legitimate and did not require any permission from the country’s central authorities. Pursuant to Article 2, Chapter 1 of the United Nations Charter, the UN International Court agreed with this approach and made the following comment in its ruling of July 22, 2010, and I quote: “No general prohibition may be inferred from the practice of the Security Council with regard to declarations of independence,” and “General international law contains no prohibition on declarations of independence.” Crystal clear, as they say.

I do not like to resort to quotes, but in this case, I cannot help it. Here is a quote from another official document: the Written Statement of the United States America of April 17, 2009, submitted to the same UN International Court in connection with the hearings on Kosovo. Again, I quote: “Declarations of independence may, and often do, violate domestic legislation. However, this does not make them violations of international law.” End of quote. They wrote this, disseminated it all over the world, had everyone agree and now they are outraged. Over what? The actions of Crimean people completely fit in with these instructions, as it were. For some reason, things that Kosovo Albanians (and we have full respect for them) were permitted to do, Russians, Ukrainians and Crimean Tatars in Crimea are not allowed. Again, one wonders why.

We keep hearing from the United States and Western Europe that Kosovo is some special case. What makes it so special in the eyes of our colleagues? It turns out that it is the fact that the conflict in Kosovo resulted in so many human casualties. Is this a legal argument? The ruling of the International Court says nothing about this. This is not even double standards; this is amazing, primitive, blunt cynicism. One should not try so crudely to make everything suit their interests, calling the same thing white today and black tomorrow. According to this logic, we have to make sure every conflict leads to human losses.

I will state clearly — if the Crimean local self-defence units had not taken the situation under control, there could have been casualties as well. Fortunately this did not happen. There was not a single armed confrontation in Crimea and no casualties. Why do you think this was so? The answer is simple: because it is very difficult, practically impossible to fight against the will of the people. Here I would like to thank the Ukrainian military – and this is 22,000 fully armed servicemen. I would like to thank those Ukrainian service members who refrained from bloodshed and did not smear their uniforms in blood.

Other thoughts come to mind in this connection. They keep talking of some Russian intervention in Crimea, some sort of aggression. This is strange to hear. I cannot recall a single case in history of an intervention without a single shot being fired and with no human casualties.

Colleagues,

Like a mirror, the situation in Ukraine reflects what is going on and what has been happening in the world over the past several decades. After the dissolution of bipolarity on the planet, we no longer have stability. Key international institutions are not getting any stronger; on the contrary, in many cases, they are sadly degrading. Our western partners, led by the United States of America, prefer not to be guided by international law in their practical policies, but by the rule of the gun. They have come to believe in their exclusivity and exceptionalism, that they can decide the destinies of the world, that only they can ever be right. They act as they please: here and there, they use force against sovereign states, building coalitions based on the principle “If you are not with us, you are against us.” To make this aggression look legitimate, they force the necessary resolutions from international organisations, and if for some reason this does not work, they simply ignore the UN Security Council and the UN overall.

This happened in Yugoslavia; we remember 1999 very well. It was hard to believe, even seeing it with my own eyes, that at the end of the 20th century, one of Europe’s capitals, Belgrade, was under missile attack for several weeks, and then came the real intervention. Was there a UN Security Council resolution on this matter, allowing for these actions? Nothing of the sort. And then, they hit Afghanistan, Iraq, and frankly violated the UN Security Council resolution on Libya, when instead of imposing the so-called no-fly zone over it they started bombing it too.

There was a whole series of controlled “colour” revolutions. Clearly, the people in those nations, where these events took place, were sick of tyranny and poverty, of their lack of prospects; but these feelings were taken advantage of cynically. Standards were imposed on these nations that did not in any way correspond to their way of life, traditions, or these peoples’ cultures. As a result, instead of democracy and freedom, there was chaos, outbreaks in violence and a series of upheavals. The Arab Spring turned into the Arab Winter.

A similar situation unfolded in Ukraine. In 2004, to push the necessary candidate through at the presidential elections, they thought up some sort of third round that was not stipulated by the law. It was absurd and a mockery of the constitution. And now, they have thrown in an organised and well-equipped army of militants.

We understand what is happening; we understand that these actions were aimed against Ukraine and Russia and against Eurasian integration. And all this while Russia strived to engage in dialogue with our colleagues in the West. We are constantly proposing cooperation on all key issues; we want to strengthen our level of trust and for our relations to be equal, open and fair. But we saw no reciprocal steps.

On the contrary, they have lied to us many times, made decisions behind our backs, placed us before an accomplished fact. This happened with NATO’s expansion to the East, as well as the deployment of military infrastructure at our borders. They kept telling us the same thing: “Well, this does not concern you.” That’s easy to say.

It happened with the deployment of a missile defence system. In spite of all our apprehensions, the project is working and moving forward. It happened with the endless foot-dragging in the talks on visa issues, promises of fair competition and free access to global markets.

Today, we are being threatened with sanctions, but we already experience many limitations, ones that are quite significant for us, our economy and our nation. For example, still during the times of the Cold War, the US and subsequently other nations restricted a large list of technologies and equipment from being sold to the USSR, creating the Coordinating Committee for Multilateral Export Controls list. Today, they have formally been eliminated, but only formally; and in reality, many limitations are still in effect.

In short, we have every reason to assume that the infamous policy of containment, led in the 18th, 19th and 20th centuries, continues today. They are constantly trying to sweep us into a corner because we have an independent position, because we maintain it and because we call things like they are and do not engage in hypocrisy. But there is a limit to everything. And with Ukraine, our western partners have crossed the line, playing the bear and acting irresponsibly and unprofessionally.

After all, they were fully aware that there are millions of Russians living in Ukraine and in Crimea. They must have really lacked political instinct and common sense not to foresee all the consequences of their actions. Russia found itself in a position it could not retreat from. If you compress the spring all the way to its limit, it will snap back hard. You must always remember this.

Today, it is imperative to end this hysteria, to refute the rhetoric of the cold war and to accept the obvious fact: Russia is an independent, active participant in international affairs; like other countries, it has its own national interests that need to be taken into account and respected.

At the same time, we are grateful to all those who understood our actions in Crimea; we are grateful to the people of China, whose leaders have always considered the situation in Ukraine and Crimea taking into account the full historical and political context, and greatly appreciate India’s reserve and objectivity.

Today, I would like to address the people of the United States of America, the people who, since the foundation of their nation and adoption of the Declaration of Independence, have been proud to hold freedom above all else. Isn’t the desire of Crimea’s residents to freely choose their fate such a value? Please understand us.

I believe that the Europeans, first and foremost, the Germans, will also understand me. Let me remind you that in the course of political consultations on the unification of East and West Germany, at the expert, though very high level, some nations that were then and are now Germany’s allies did not support the idea of unification. Our nation, however, unequivocally supported the sincere, unstoppable desire of the Germans for national unity. I am confident that you have not forgotten this, and I expect that the citizens of Germany will also support the aspiration of the Russians, of historical Russia, to restore unity.

I also want to address the people of Ukraine. I sincerely want you to understand us: we do not want to harm you in any way, or to hurt your national feelings. We have always respected the territorial integrity of the Ukrainian state, incidentally, unlike those who sacrificed Ukraine’s unity for their political ambitions. They flaunt slogans about Ukraine’s greatness, but they are the ones who did everything to divide the nation. Today’s civil standoff is entirely on their conscience. I want you to hear me, my dear friends. Do not believe those who want you to fear Russia, shouting that other regions will follow Crimea. We do not want to divide Ukraine; we do not need that. As for Crimea, it was and remains a Russian, Ukrainian, and Crimean-Tatar land.

I repeat, just as it has been for centuries, it will be a home to all the peoples living there. What it will never be and do is follow in Bandera’s footsteps!

Crimea is our common historical legacy and a very important factor in regional stability. And this strategic territory should be part of a strong and stable sovereignty, which today can only be Russian. Otherwise, dear friends (I am addressing both Ukraine and Russia), you and we – the Russians and the Ukrainians – could lose Crimea completely, and that could happen in the near historical perspective. Please think about it.

Let me note too that we have already heard declarations from Kiev about Ukraine soon joining NATO. What would this have meant for Crimea and Sevastopol in the future? It would have meant that NATO’s navy would be right there in this city of Russia’s military glory, and this would create not an illusory but a perfectly real threat to the whole of southern Russia. These are things that could have become reality were it not for the choice the Crimean people made, and I want to say thank you to them for this.

But let me say too that we are not opposed to cooperation with NATO, for this is certainly not the case. For all the internal processes within the organisation, NATO remains a military alliance, and we are against having a military alliance making itself at home right in our backyard or in our historic territory. I simply cannot imagine that we would travel to Sevastopol to visit NATO sailors. Of course, most of them are wonderful guys, but it would be better to have them come and visit us, be our guests, rather than the other way round.

Let me say quite frankly that it pains our hearts to see what is happening in Ukraine at the moment, see the people’s suffering and their uncertainty about how to get through today and what awaits them tomorrow. Our concerns are understandable because we are not simply close neighbours but, as I have said many times already, we are one people. Kiev is the mother of Russian cities. Ancient Rus is our common source and we cannot live without each other.

Let me say one other thing too. Millions of Russians and Russian-speaking people live in Ukraine and will continue to do so. Russia will always defend their interests using political, diplomatic and legal means. But it should be above all in Ukraine’s own interest to ensure that these people’s rights and interests are fully protected. This is the guarantee of Ukraine’s state stability and territorial integrity.

We want to be friends with Ukraine and we want Ukraine to be a strong, sovereign and self-sufficient country. Ukraine is one of our biggest partners after all. We have many joint projects and I believe in their success no matter what the current difficulties. Most importantly, we want peace and harmony to reign in Ukraine, and we are ready to work together with other countries to do everything possible to facilitate and support this. But as I said, only Ukraine’s own people can put their own house in order.

Residents of Crimea and the city of Sevastopol, the whole of Russia admired your courage, dignity and bravery. It was you who decided Crimea’s future. We were closer than ever over these days, supporting each other. These were sincere feelings of solidarity. It is at historic turning points such as these that a nation demonstrates its maturity and strength of spirit. The Russian people showed this maturity and strength through their united support for their compatriots.

Russia’s foreign policy position on this matter drew its firmness from the will of millions of our people, our national unity and the support of our country’s main political and public forces. I want to thank everyone for this patriotic spirit, everyone without exception. Now, we need to continue and maintain this kind of consolidation so as to resolve the tasks our country faces on its road ahead.

Obviously, we will encounter external opposition, but this is a decision that we need to make for ourselves. Are we ready to consistently defend our national interests, or will we forever give in, retreat to who knows where? Some Western politicians are already threatening us with not just sanctions but also the prospect of increasingly serious problems on the domestic front. I would like to know what it is they have in mind exactly: action by a fifth column, this disparate bunch of ‘national traitors’, or are they hoping to put us in a worsening social and economic situation so as to provoke public discontent? We consider such statements irresponsible and clearly aggressive in tone, and we will respond to them accordingly. At the same time, we will never seek confrontation with our partners, whether in the East or the West, but on the contrary, will do everything we can to build civilised and good-neighbourly relations as one is supposed to in the modern world.

Colleagues,

I understand the people of Crimea, who put the question in the clearest possible terms in the referendum: should Crimea be with Ukraine or with Russia? We can be sure in saying that the authorities in Crimea and Sevastopol, the legislative authorities, when they formulated the question, set aside group and political interests and made the people’s fundamental interests alone the cornerstone of their work. The particular historic, population, political and economic circumstances of Crimea would have made any other proposed option — however tempting it could be at the first glance — only temporary and fragile and would have inevitably led to further worsening of the situation there, which would have had disastrous effects on people’s lives. The people of Crimea thus decided to put the question in firm and uncompromising form, with no grey areas. The referendum was fair and transparent, and the people of Crimea clearly and convincingly expressed their will and stated that they want to be with Russia.

Russia will also have to make a difficult decision now, taking into account the various domestic and external considerations. What do people here in Russia think? Here, like in any democratic country, people have different points of view, but I want to make the point that the absolute majority of our people clearly do support what is happening.

The most recent public opinion surveys conducted here in Russia show that 95 percent of people think that Russia should protect the interests of Russians and members of other ethnic groups living in Crimea – 95 percent of our citizens. More than 83 percent think that Russia should do this even if it will complicate our relations with some other countries. A total of 86 percent of our people see Crimea as still being Russian territory and part of our country’s lands. And one particularly important figure, which corresponds exactly with the result in Crimea’s referendum: almost 92 percent of our people support Crimea’s reunification with Russia.

Thus we see that the overwhelming majority of people in Crimea and the absolute majority of the Russian Federation’s people support the reunification of the Republic of Crimea and the city of Sevastopol with Russia.

Now this is a matter for Russia’s own political decision, and any decision here can be based only on the people’s will, because the people is the ultimate source of all authority.

Members of the Federation Council, deputies of the State Duma, citizens of Russia, residents of Crimea and Sevastopol, today, in accordance with the people’s will, I submit to the Federal Assembly a request to consider a Constitutional Law on the creation of two new constituent entities within the Russian Federation: the Republic of Crimea and the city of Sevastopol, and to ratify the treaty on admitting to the Russian Federation Crimea and Sevastopol, which is already ready for signing. I stand assured of your support.

Voici la traduction proposée alors par l’excellent blogue de l’ « éconoclaste » Olivier Berruyer [ les-crises.fr attaqué comme tant d’autres, dont le toujours courageux Jacques Sapir – russeurope.hypotheses.org -, par le nouveau « Décodex » du journal Le Monde… – l’on se pince pour y croire – et l’on attend avec intérêt la suite, dont on peut penser qu’elle sera à terme cruelle pour les maccarthystes, tant semble irrésistible désormais, parmi tant d’esprits – excédés, irrités, et même horripilés par une telle débauche de serviles et vénaux mensonges -, la levée d’une pensée énergiquement rebelle]

Le capital de la presse française en 2016.png

Comme ce tableau risque d’être peu lisible dans ce blogue, je porte ci-après le lien avec Le Monde diplomatique de juillet 2016 [plus rien à voir avec Le Monde]. Vous pouvez d’autre part lire avec profit le livre de Laurent Mauduit, ancien journaliste au Monde, et cofondateur de Mediapart, Main basse sur l’information, compléter aussi avec le blogue acrimed.org . Tout cela vous permettra de comprendre en quelque mesure pourquoi les faveurs à peu près unanimes de la presse « classique » — qui n’a, je le crains, d’acquisitions en acquisitions, plus grand chose à voir avec la presse « classique », qui d’ailleurs ne dispose plus même du personnel, très loin s’en faut, qui permettrait un travail approfondi et « genuine » [je recours au mot anglais parce qu’il emporte tout ce que je veux dire, pour quoi un mot français ne me vient pas – « original » ne suffirait pas à épuiser mon propos], qui est totalement dépendante de quelques News Agencies [agences de presse – Associated Press, Reuters et Agence France Presse en particulier], « grossistes » étroitement verrouillées, encore que selon des voies différentes, qui opère bien entendu spéculairement avec les présentations hiérarchisées des moteurs de recherche [Google, si profondément politique à l’abri de son monopole de fait] ou les notices des si inégalitaires encyclopédies « participatives » [Wikipédia ainsi] — orientent si ordinairement leurs suffrages répétitifs dans ce que l’on pourrait dire, par goût de l’antiphrase, le « bon sens », la « recta ratio » façon Capital-Monde, et favorisent ainsi violemment, ici et maintenant, le tout petit monsieur narcissique en emmuré, feignant péremptoirement une familiarité en trompe-l’œil avec la haute culture, et zézayant, zozotant si l’on préfère, que tout désigne assurément puisque, rien ne le désignant justement, vraiment rien qui soit personnel et grand, se jugeât-il « christique » [aïe !], il ne sera certes pas contrariant avec les oligarques [si bien sûr il est élu et parvient, ensuite, à tenir sur son trône, et si, à la différence de ce qu’il advient de l’Olympia du premier acte des Contes d’Hoffmann, à laquelle il ressemble tant, les « lunettes » d’Hoffmann, poète et peuple, ne se brisent pas trop vite, car l’on peut imaginer que cent nuances de l’esprit se combinent pour le faire chuter aussi sévèrement que possible – beaucoup trop est… beaucoup trop, l’irrespect appelle l’irrespect, et nous sommes désormais innombrables – l’on ne saurait dire de tous côtés, parce que la notion même de « côté » a été bouleversée – à souhaiter, s’il est permis de croiser la langue des philosophes avec celle des stratèges, l’avènement d’une négativité de haute intensité en mesure de faire obstacle à cette supposée « fin de l’histoire »-là – « Levez-vous vite, orages désirés »…]

http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/ppa

[N.B. : j’ai lu le texte – à plusieurs reprises dans le passé – en anglais ; j’ai simplement lu, assez rapidement, la traduction française ; je ne l’ai pas vérifiée méthodiquement, mot à mot ; ponctuellement rectifiée simplement, à huit ou dix reprises peut-être, là où une possible malfaçon me sautait aux yeux ; et je ne pense pas que demeure une significative difficulté, et suppose que cette version sera plus commode pour certains que ce qui, de toute façon – la version anglaise – n’est qu’une traduction officielle dont on ne saurait exclure qu’elle n’ait laissé échapper quelque finesse de l’original russe.]

Membres du Conseil de la Fédération, députés de la Douma, je vous souhaite le bonjour. Les représentants de la République de Crimée et de la municipalité de Sébastopol sont ici parmi nous. Citoyens de Russie, habitants de Crimée et de Sébastopol !

Chers amis,

Nous sommes réunis ici aujourd’hui au sujet d’une question qui est d’une importance vitale, d’une portée historique pour nous tous. Un référendum a été organisé en Crimée le 16 mars, dans le plein respect des procédures et des normes démocratiques internationales en vigueur.

Plus de 82% de l’électorat ont pris part au vote. Plus de 96% d’entre eux se sont prononcés en faveur de la réunification avec la Russie. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes.

Pour comprendre la raison d’un tel choix, il suffit de connaître l’histoire de la Crimée et ce que la Russie et la Crimée ont toujours signifié l’une pour l’autre.

Tout en Crimée évoque notre histoire et notre fierté communes. C’est l’emplacement de l’ancienne Chersonèse Taurique, où le Grand-prince Vladimir Ier a été baptisé. Son exploit spirituel, à savoir l’adoption du christianisme orthodoxe, a prédéterminé la base globale de la culture, de la civilisation et des valeurs humaines qui unissent les peuples de la Russie, de l’Ukraine et de la Biélorussie. Les tombes des soldats russes dont la bravoure a permis l’intégration de la Crimée à l’Empire russe se trouvent également en Crimée. C’est aussi Sébastopol – une ville légendaire ayant une histoire exceptionnelle, une forteresse qui constitue le lieu de naissance de la Flotte russe de la mer Noire. La Crimée, c’est Balaklava et Kertch, Malakhov Kurgan et le mont Sapoun. Chacun de ces lieux est cher à nos cœurs, symbolisant la gloire de l’armée russe et sa bravoure exceptionnelle.

La Crimée est un mélange unique de cultures et de traditions de différents peuples. Elle est en cela similaire à la Russie dans son ensemble, où pas un seul groupe ethnique n’a été perdu au cours des siècles. Russes et Ukrainiens, Tatars de Crimée et personnes d’autres groupes ethniques ont vécu côte à côte en Crimée, en conservant leurs propres identités, leurs traditions, leurs langues et leurs confessions.

Il faut noter que la population totale de la péninsule de Crimée est aujourd’hui de 2,2 millions de personnes, dont près de 1,5 million sont russes, 350 000 sont des Ukrainiens qui considèrent majoritairement le russe comme leur langue maternelle, et environ 290 000-300 000 sont des Tatars de Crimée, qui, comme le référendum l’a montré, sont eux aussi favorables à un rapprochement avec la Russie.

Certes, il fut un temps où les Tatars de Crimée étaient traités injustement, tout comme un certain nombre d’autres peuples de l’URSS. Il n’y a qu’une seule chose que je puis dire ici : des millions de personnes de différentes ethnies ont souffert durant ces répressions, et principalement des Russes.

Les Tatars de Crimée retournèrent dans leur patrie. J’estime qu’il est de notre devoir de prendre toutes les décisions politiques et législatives nécessaires afin de finaliser la réhabilitation des Tatars de Crimée, de les restaurer dans leurs droits et de rétablir pleinement leur renom.

Nous avons énormément de respect pour les membres de tous les groupes ethniques vivant en Crimée. C’est leur foyer commun, leur patrie, et il serait juste – je sais que la population locale y est favorable – que la Crimée ait trois langues nationales sur un pied d’égalité : le russe, l’ukrainien et le tatar.

Chers collègues,

Dans les cœurs et les esprits des gens, la Crimée a toujours été une partie inséparable de la Russie. Cette conviction profonde est fondée sur la vérité et la justice et a été transmise de génération en génération, au fil du temps, en toutes circonstances, malgré tous les changements dramatiques que notre pays a connus tout au long du XXe siècle.

Après la Révolution, les bolcheviks, pour diverses raisons – que Dieu les juge – ont ajouté de grandes sections du Sud historique de la Russie à la République d’Ukraine. Cela a été fait sans tenir compte de la composition ethnique de la population, et aujourd’hui, ces zones forment le Sud-Est de l’Ukraine. Puis, en 1954, il a été décidé que la région de Crimée serait transférée à l’Ukraine, ainsi que Sébastopol, en dépit du fait qu’il s’agissait d’une ville fédérale. Ce fut là l’initiative personnelle du chef du Parti communiste Nikita Khrouchtchev. Déterminer ce qui a motivé sa décision – un désir de gagner le soutien de l’establishment politique ukrainien ou d’expier les répressions de masse des années 1930 en Ukraine – est la tâche des historiens.

Ce qui importe maintenant, c’est que cette décision avait été prise en violation flagrante des normes constitutionnelles qui étaient en vigueur à l’époque même. La décision avait été prise dans les coulisses. Naturellement, puisque cela se passait dans un État totalitaire, personne n’avait pris la peine de demander l’avis des citoyens de Crimée et de Sébastopol. Ils ont été mis devant le fait accompli. Les gens, bien sûr, se sont demandés pourquoi tout d’un coup la Crimée devenait une partie de l’Ukraine. Mais dans l’ensemble – et nous devons le dire clairement, car nous le savons tous – cette décision a été considérée comme une simple formalité parce que le territoire de Crimée était transféré à l’intérieur des limites d’un seul et même État [l’URSS]. À l’époque, il était impossible d’imaginer que l’Ukraine et la Russie pouvaient se séparer et devenir deux États distincts. Cependant, c’est ce qui s’est produit.

Malheureusement, ce qui semblait impossible est devenu une réalité. L’URSS s’est effondrée. Les choses ont évolué si rapidement que peu de gens ont réalisé à quel point ces événements et leurs conséquences allaient prendre des proportions véritablement dramatiques. Beaucoup de gens en Russie et en Ukraine, ainsi que dans d’autres républiques, espéraient que la Communauté des États indépendants qui a été créé à ce moment deviendrait la nouvelle forme commune de l’État. On leur a dit qu’il y aurait une monnaie unique, un espace économique unique, des forces armées conjointes ; mais tout cela n’a pas dépassé le stade des promesses vides, alors que le grand pays avait disparu. Ce n’est que lorsque la Crimée a fini en tant que partie d’un autre pays que la Russie s’est rendue compte qu’elle n’était pas simplement spoliée, mais bel et bien pillée.

Dans le même temps, nous devons reconnaître qu’en lançant le mouvement des souverainetés, la Russie elle-même a contribué à l’effondrement de l’Union soviétique. [Il y a ici un manque à la traduction – j’y supplée jusqu’à la fin du présent alinéa :] Et, alors que cet effondrement était légalisé, tout le monde oublia la Crimée et Sébastopol – la principale base de la Flotte de la Mer Noire. Des millions de gens se couchèrent dans un pays et se réveillèrent dans d’autres, se retrouvant du jour au lendemain des minorités ethniques dans les républiques de l’ancienne Union, cependant que la nation russe devenait l’un des plus grands, sinon le plus grand groupe ethnique au monde à se trouver divisé par des frontières.

Maintenant, des années plus tard, j’ai entendu des résidents de Crimée dire qu’en 1991, ils ont été abandonnés comme un sac de pommes de terre. Il est difficile d’être en désaccord avec cette affirmation. Qu’a fait l’État russe ? Qu’a fait la Russie ? Elle a accepté humblement la situation. Ce pays traversait alors des temps si difficiles qu’il était absolument incapable de protéger ses intérêts. Cependant, les gens ne pouvaient pas se résigner à cette injustice historique scandaleuse. Durant toutes ces années, des citoyens et de nombreuses personnalités sont revenus sur cette question, affirmant que la Crimée est une terre historiquement russe et que Sébastopol est une ville russe. Oui, nous le savions tous dans nos cœurs et dans nos esprits, mais nous devions agir selon la réalité existante et construire nos relations de bon voisinage avec l’Ukraine indépendante sur une nouvelle base. Durant toutes ces années, nos relations avec l’Ukraine, avec le fraternel peuple ukrainien ont toujours été de toute première importance pour nous, et elles le demeureront.

Aujourd’hui, nous pouvons en parler ouvertement, et je voudrais partager avec vous quelques détails concernant les négociations qui ont eu lieu au début des années 2000. Le Président de l’Ukraine d’alors, M. Koutchma, m’a demandé d’accélérer le processus de délimitation de la frontière russo-ukrainienne. À ce moment, le processus était pratiquement à l’arrêt. La Russie semblait avoir reconnu la Crimée comme une partie de l’Ukraine, mais il n’y avait pas de négociations sur la délimitation des frontières. Malgré la complexité de la situation, j’ai immédiatement donné des instructions aux organismes gouvernementaux russes afin d’accélérer leur travail pour documenter les frontières, de sorte que tout le monde ait une compréhension claire du fait qu’en acceptant de délimiter la frontière, nous admettions de facto et de jure que la Crimée était un territoire ukrainien, mettant ainsi un terme à cette question.

Nous avons donné satisfaction à l’Ukraine non seulement en ce qui concerne la Crimée, mais aussi sur une question aussi complexe que les frontières maritimes dans la mer d’Azov et le détroit de Kertch. Les considérations qui motivaient alors nos actions étaient qu’avoir de bonnes relations avec l’Ukraine était primordial pour nous et que cela ne devait pas être compromis par une impasse dans des conflits territoriaux. Toutefois, nous nous attendions à ce que l’Ukraine reste notre bon voisin, et nous espérions que les citoyens russes et russophones d’Ukraine, en particulier le Sud-Est et la Crimée, vivraient dans un État ami, démocratique et civilisé qui protégerait leurs droits, conformément aux normes du droit international.

Cependant, ce n’est pas la manière dont les choses ont évolué. Maintes et maintes fois, des tentatives ont été faites pour priver les Russes de leur mémoire historique et même de leur langue, et pour les soumettre à une assimilation forcée. En outre, les Russes, tout comme d’autres citoyens de l’Ukraine, souffrent de la crise politique et institutionnelle constante qui a secoué le pays depuis plus de vingt ans.

Je comprends pourquoi le peuple ukrainien voulait un changement. Il en a eu assez des autorités au pouvoir durant les années de l’indépendance de l’Ukraine. Les présidents, les Premiers ministres et les parlementaires changeaient, mais leur attitude à l’égard du pays et de ses habitants restait la même. Ils ont dépouillé le pays, se sont battus entre eux pour obtenir du pouvoir, des actifs et des liquidités et ne se sont guère souciés des gens du quotidien. Ils ne se sont pas demandés pourquoi des millions de citoyens ukrainiens ne voyaient aucune perspective chez eux et partaient dans d’autres pays pour travailler comme journaliers. Je tiens à souligner cela : ils n’ont pas fui en direction d’une quelconque Silicon Valley, mais pour devenir journaliers. L’an dernier seulement, près de trois millions de personnes ont trouvé de tels emplois en Russie. Selon diverses sources, en 2013, leurs revenus en Russie ont totalisé plus de vingt milliards de dollars, ce qui représente environ 12% du PIB de l’Ukraine.

Je tiens à répéter que je comprends ceux qui sont venus sur la place Maïdan avec des slogans pacifiques contre la corruption, la mauvaise gestion de l’État et la pauvreté. Le droit à la manifestation pacifique, à des procédures démocratiques et à des élections pacifiques existe dans le seul but de remplacer les autorités qui ne donnent pas satisfaction au peuple par d’autres. Cependant, ceux qui étaient derrière les derniers événements en Ukraine avaient un ordre du jour différent : ils préparaient un nouveau renversement du gouvernement ; ils voulaient s’emparer du pouvoir et ne reculaient devant rien. Ils ont eu recours à la terreur, à l’assassinat et aux pogroms. Des nationalistes, des néo-nazis, des russophobes et des antisémites ont exécuté ce coup d’État. Ils continuent à donner le ton en Ukraine jusqu’à ce jour.

Les nouvelles soi-disant autorités ont commencé par l’introduction d’un projet de loi de révision de la politique linguistique, qui était une violation directe des droits des minorités ethniques. Cependant, ils ont été immédiatement « rappelés à l’ordre » par les bailleurs de fonds étrangers de ces soi-disant politiciens. Il faut admettre que les mentors de ces autorités actuelles sont intelligents et savent bien à quoi ces tentatives de construire un État purement ukrainien peuvent conduire. Le projet de loi a été mis de côté, mais clairement gardé en réserve pour l’avenir. Aujourd’hui, pratiquement plus aucune mention n’est faite de cette tentative, probablement sur la présomption que les gens ont la mémoire courte. Néanmoins, nous pouvons tous clairement percevoir les intentions de ces héritiers idéologiques de Bandera, le complice d’Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale.

Il est également évident qu’il n’y a pas d’autorité exécutive légitime en Ukraine à présent, il n’y a personne à qui parler. De nombreux organismes gouvernementaux ont été saisis par les imposteurs, mais ils n’ont aucun contrôle sur le pays, alors qu’eux-mêmes – et je tiens à le souligner – sont souvent contrôlés par des radicaux. Dans certains cas, vous avez besoin d’un permis spécial des militants de la place Maïdan pour rencontrer certains ministres de l’actuel gouvernement. Ce n’est pas une plaisanterie : c’est la réalité.

Ceux qui se sont opposés au coup d’État ont été immédiatement menacés de répression. Bien entendu, la première ligne a été la Crimée, la Crimée russophone. Face à ces événements, les habitants de Crimée et de Sébastopol se sont tournés vers la Russie pour qu’elle les aide à défendre leurs droits et leurs vies et à empêcher la propagation des événements qui se déroulaient et sont toujours en cours à Kiev, Donetsk, Kharkov et dans d’autres villes ukrainiennes.

Naturellement, nous ne pouvions pas laisser cet appel sans réponse ; nous ne pouvions pas abandonner la Crimée et ses habitants en détresse. Cela aurait été une trahison de notre part.

Tout d’abord, nous avons dû les aider à créer des conditions telles que les habitants de la Crimée puissent, pour la première fois dans l’histoire, exprimer pacifiquement leur libre arbitre quant à leur propre avenir. Cependant, qu’est-ce que nous entendons de la part de nos collègues en Europe occidentale et en Amérique du Nord ? Ils disent que nous violons les normes du droit international. Tout d’abord, c’est une bonne chose qu’ils se souviennent enfin, au moins, qu’il existe une telle chose, à savoir le droit international – mieux vaut tard que jamais.

Deuxièmement, et plus important encore – qu’est-ce que nous violons exactement ? Certes, le président de la Fédération de Russie a reçu l’autorisation de la Chambre haute du Parlement d’utiliser les forces armées en Ukraine. Cependant, à proprement parler, personne n’a encore donné suite à cette autorisation. Les forces armées russes ne sont jamais entrées en Crimée ; elles étaient déjà là, conformément à un accord international. Certes, nous avons rehaussé nos forces en présence, mais – c’est quelque chose que je voudrais que tout le monde entende et sache – nous n’avons pas dépassé la limite en personnel pour nos forces armées en Crimée, qui est fixée à 25 000 hommes, parce qu’il n’y avait pas besoin de le faire.

Point suivant. Lorsqu’il a déclaré son indépendance et a décidé d’organiser un référendum, le Conseil suprême de Crimée s’est référé à la Charte des Nations unies, qui parle du droit des nations à l’autodétermination. A ce propos, je tiens à vous rappeler que lorsque l’Ukraine a fait sécession de l’URSS, elle a fait exactement la même chose, presque mot pour mot. L’Ukraine a utilisé ce droit, mais les habitants de la Crimée se le voient dénié. Pourquoi donc ?

En outre, les autorités de Crimée se sont référées au précédent bien connu du Kosovo – un précédent que nos collègues occidentaux ont créé de leurs propres mains dans une situation très semblable, quand ils ont convenu que la séparation unilatérale du Kosovo d’avec la Serbie, exactement ce que la Crimée est en train de faire en ce moment, était légitime et n’avait pas besoin d’une quelconque autorisation des autorités centrales du pays. Conformément à l’article 2 du chapitre 1 de la Charte des Nations Unies, la Cour internationale de l’ONU a approuvé cette approche et a fait le commentaire suivant dans sa décision du 22 juillet 2010, et je cite : « Aucune interdiction générale ne peut être déduite de la pratique du Conseil de sécurité en ce qui concerne les déclarations d’indépendance. » Et encore : « Le droit international général ne contient aucune interdiction contre les déclarations d’indépendance. » Clair comme de l’eau de roche, comme ils disent.

Je n’aime pas à recourir à des citations, mais dans ce cas, je ne peux pas faire autrement. Voici une citation extraite d’un autre document officiel : l’exposé écrit des États-Unis d’Amérique du 17 avril 2009, soumis à la même Cour internationale des Nations Unies dans le cadre des audiences sur le Kosovo. Encore une fois, je cite : « Les déclarations d’indépendance peuvent – et c’est souvent le cas – violer la législation nationale. Toutefois, cela n’en fait pas des violations du droit international. » Fin de citation. Ils ont écrit cela, ils l’ont disséminé partout dans le monde, ils ont obtenu l’accord de tous, et maintenant, ils sont scandalisés. Qu’est-ce qui les outrage ainsi ? En l’occurrence, les actions du peuple de Crimée sont tout à fait conformes à ces instructions. Pour une raison quelconque, des choses que les Albanais du Kosovo (et nous avons beaucoup de respect pour eux) ont été autorisés à faire, les Russes, les Ukrainiens et les Tatars de Crimée ne sont pas autorisés à le faire. Encore une fois, on se demande pourquoi.

Nous ne cessons d’entendre de la part des États-Unis et de l’Europe occidentale que le Kosovo est une sorte de cas particulier. Qu’est-ce qui le rend si spécial aux yeux de nos collègues ? Il s’avère que c’est le fait que le conflit au Kosovo ait donné lieu à tant de pertes en vies humaines. Est-ce là un argument juridique ? La décision de la Cour internationale ne dit rien à ce sujet. Ce n’est même pas un « deux poids deux mesures » ; c’est du cynisme brutal, primitif, colossal. Il ne faut pas essayer aussi crûment de tout adapter à ses intérêts particuliers, caractérisant une même chose comme « blanche » aujourd’hui et « noire » demain. Selon cette logique, nous devrions faire en sorte que tous les conflits conduisent à des pertes en vies humaines.

Je vais l’affirmer clairement : si les forces locales d’autodéfense de Crimée n’avaient pas pris la situation en main, il y aurait également pu y avoir des victimes. Heureusement, cela n’est pas arrivé. Il n’y a pas eu la moindre confrontation armée en Crimée et il n’y a eu aucune victime. D’après vous, pourquoi les choses se sont-elles passées ainsi ? La réponse est simple : parce qu’il est très difficile, pratiquement impossible de lutter contre la volonté du peuple. Ici, je tiens à remercier l’armée ukrainienne – et il s’agit de 22 000 militaires portant les armes. Je tiens à remercier les membres des forces de sécurité ukrainiennes qui se sont abstenus de répandre le sang et qui n’en ont pas taché leurs uniformes.

D’autres réflexions viennent à l’esprit à cet égard. Ils n’arrêtent pas de parler de quelque intervention russe en Crimée, d’une sorte d’agression. Il est étrange d’entendre cela. Je ne connais pas un seul cas dans l’histoire où une telle intervention se soit produite sans un seul coup de feu et sans faire de victimes.

Chers collègues,

Comme un miroir, la situation en Ukraine reflète ce qui se passe et ce qui s’est passé dans le monde au cours des dernières décennies. Depuis la dissolution de la bipolarité sur la planète, nous n’avons plus de stabilité. Les principales institutions internationales ne sont pas renforcées ; au contraire, dans de nombreux cas, elles se dégradent gravement. Nos partenaires occidentaux, menés par les États-Unis d’Amérique, préfèrent ne pas être guidés par le droit international dans leurs politiques concrètes, mais par la force des armes. Ils en sont venus à croire en leur exclusivité et à leur exceptionnalisme, à croire qu’ils peuvent décider eux-mêmes ce que doivent être les destinées du monde, à croire qu’eux seuls respectent le droit. Ils agissent à leur guise : ici et là, ils utilisent la force contre des États souverains, créant des coalitions sur la base du principe « Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. » Afin de donner un semblant de légitimité à leurs agressions, ils forcent les organisations internationales à adopter les résolutions nécessaires, et si pour quelque raison cela ne fonctionne pas, ils ignorent tout simplement le Conseil de sécurité de l’ONU et même l’ONU dans son ensemble.

Cela s’est produit en Yougoslavie ; nous nous souvenons très bien de l’année 1999. Il était difficile de croire, même en le voyant de mes propres yeux, qu’à la fin du XXe siècle, l’une des capitales de l’Europe, Belgrade, était soumise à une attaque de missiles pendant plusieurs semaines, avant que l’intervention réelle n’ait lieu. Y a-t-il eu une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU sur cette question, autorisant de telles actions ? Rien de tel. Puis ils ont frappé l’Afghanistan, l’Irak, et ils ont franchement violé la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU sur la Libye, quand, au lieu d’imposer la zone dite d’exclusion aérienne au-dessus de ce pays, ils ont également commencé à le bombarder.

Il y a eu toute une série de révolutions « colorées » contrôlées depuis l’extérieur. De toute évidence, les populations de ces pays, dans lesquels ces événements ont eu lieu, en avaient assez de la tyrannie et de la pauvreté, de leur manque de perspectives ; mais ces sentiments ont été cyniquement mis à profit. Des normes qui ne correspondaient en aucune façon aux modes de vie, aux traditions ou aux cultures de ces peuples leur ont été imposées. En conséquence, au lieu de la démocratie et de la liberté, il y eut le chaos, les flambées de violences et une série de bouleversements dramatiques. Le « Printemps arabe » s’est transformé en « Hiver arabe ».

Des événements similaires se sont déroulés en Ukraine. En 2004, pour faire passer leur candidat aux élections présidentielles, ils ont concocté une sorte de troisième tour qui n’était pas prévu par la loi. C’était un simulacre absurde, un détournement grossier de la constitution. Et maintenant, ils ont jeté au pouvoir une armée de militants organisés et bien équipés.

Nous comprenons parfaitement ce qui se passe ; nous comprenons que ces actions ont été dirigées contre l’Ukraine et la Russie et contre l’intégration eurasienne. Et tout cela alors que la Russie s’efforçait d’engager un dialogue avec nos collègues de l’Ouest. Nous proposons constamment la coopération sur toutes les questions clés ; nous voulons renforcer notre niveau de confiance et nous voulons que nos relations se fassent sur un pied d’égalité, et soient ouvertes et équitables. Mais nous n’avons vu aucune démarche réciproque.

Au contraire, ils nous ont menti à plusieurs reprises, ils ont pris des décisions dans notre dos, ils nous ont placés devant le fait accompli. Cela s’est produit avec l’expansion de l’OTAN vers l’Est, ainsi qu’avec le déploiement d’infrastructures militaires à nos frontières. Ils nous répétaient à chaque fois la même chose : « Eh bien, cela ne vous concerne pas. » Facile à dire.

Cela s’est produit avec le déploiement d’un système de défense antimissile. En dépit de toutes nos appréhensions, le projet a été mis en place et va de l’avant. Cela s’est produit avec les atermoiements sempiternels dans les négociations sur les questions de visa, les promesses d’une concurrence loyale et le libre accès aux marchés mondiaux.

Aujourd’hui, nous sommes menacés de sanctions, mais nous subissons déjà de nombreuses limitations qui ont un impact majeur pour nous, pour notre économie et pour notre nation. Par exemple, toujours à l’époque de la guerre froide, les États-Unis et par la suite d’autres nations ont dressé une grande liste de technologies et d’équipements qui ne pouvaient pas être importés par l’URSS, créant pour cela le Comité de coordination pour le contrôle multilatéral des exportations. Aujourd’hui, il a officiellement été dissout, mais seulement formellement, et en réalité, de nombreuses limitations sont toujours en vigueur.

En bref, nous avons toutes les raisons de supposer que l’infâme politique d’endiguement conduite aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles se poursuit aujourd’hui. Ils sont constamment en train d’essayer de nous confiner dans un coin parce que nous avons une position indépendante, parce que nous la maintenons et parce que nous appelons les choses par leur nom et ne nous engageons pas dans l’hypocrisie. Mais il y a une limite à tout. Et avec l’Ukraine, nos partenaires occidentaux ont dépassé les bornes, en jouant les durs et en agissant de façon irresponsable et non professionnelle.

Après tout, ils étaient pleinement conscients du fait qu’il y a des millions de Russes vivant en Ukraine et en Crimée. Ils doivent avoir vraiment manqué d’instinct politique et de bon sens pour ne pas avoir prévu toutes les conséquences de leurs actes. La Russie s’est trouvée dans une position d’où elle ne pouvait pas se retirer. Si vous compressez le ressort au maximum, il se détendra avec vigueur. Vous devez toujours vous souvenir de cela.

Aujourd’hui, il est impératif de mettre fin à cette hystérie, de réfuter la rhétorique de la guerre froide et d’accepter l’évidence : la Russie est un participant indépendant et actif dans les affaires internationales ; comme d’autres pays, elle a ses propres intérêts nationaux qui doivent être pris en compte et respectés.

Dans le même temps, nous sommes reconnaissants envers tous ceux qui ont compris nos actions en Crimée ; nous sommes reconnaissants envers le peuple chinois, dont les dirigeants ont toujours considéré la situation en Ukraine et en Crimée en tenant compte de tout le contexte historique et politique, et nous apprécions grandement la réserve et l’objectivité de l’Inde.

Aujourd’hui, je voudrais m’adresser au peuple des États-Unis d’Amérique, ce peuple qui, depuis la fondation de sa nation et l’adoption de la Déclaration d’Indépendance, s’est toujours enorgueilli de placer la liberté par-dessus tout. Le désir des habitants de Crimée de choisir librement leur sort n’est-il pas basé sur une valeur similaire ? Je vous prie de nous comprendre.

Je crois que les Européens, surtout les Allemands, pourront aussi me comprendre. Permettez-moi de vous rappeler que dans le cadre des consultations politiques sur l’unification de l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest, les experts – pourtant placés à un très haut niveau de responsabilités – de certains pays qui étaient alors et sont maintenant les alliés de l’Allemagne n’ont pas soutenu l’idée de l’unification. Notre nation, cependant, a soutenu sans équivoque le désir sincère et irrésistible des Allemands pour une unité nationale. Je suis convaincu que vous n’avez pas oublié cela, et je m’attends à ce que les citoyens d’Allemagne soutiennent également l’aspiration des Russes, de la Russie historique, à restaurer l’unité.

Je tiens également à m’adresser au peuple d’Ukraine. Je souhaite sincèrement que vous nous compreniez : nous ne voulons vous nuire en aucune façon, pas plus que nous ne voulons blesser vos sentiments nationaux. Nous avons toujours respecté l’intégrité territoriale de l’État ukrainien, contrairement – il faut le souligner – à ceux qui ont sacrifié l’unité de l’Ukraine à leurs ambitions politiques. Ils affichent des slogans sur la grandeur de l’Ukraine, mais ce sont eux qui ont tout fait pour diviser la nation. L’impasse civile d’aujourd’hui repose entièrement sur leur conscience. Je veux que vous m’écoutiez, mes chers amis. Ne croyez pas ceux qui veulent que vous ayez peur de la Russie, et qui crient que d’autres régions suivront la Crimée. Nous ne voulons pas diviser l’Ukraine ; nous n’avons pas besoin de cela. Quant à la Crimée, elle était et demeure une terre russe, ukrainienne et tatare.

Je le répète, tout comme elle l’a été durant des siècles, elle sera un foyer pour tous les peuples qui y vivent. Ce qu’elle ne sera et ne fera jamais, c’est suivre la voie de Bandera !

La Crimée est notre héritage historique commun et un facteur très important pour la stabilité régionale. Et ce territoire stratégique devrait faire partie d’une souveraineté forte et stable, qui, aujourd’hui, ne peut être que russe. Sinon, mes chers amis (je m’adresse à la fois à l’Ukraine et à la Russie), vous et nous – les Russes et les Ukrainiens – pourrions perdre complètement la Crimée, et cela pourrait se produire dans une perspective historique proche. Je vous prie de réfléchir à cela.

Permettez-moi de souligner également que nous avons déjà entendu des déclarations de Kiev selon lesquelles l’Ukraine allait bientôt rejoindre l’OTAN. Qu’est-ce que cela aurait impliqué pour la Crimée et Sébastopol dans l’avenir ? Cela aurait signifié que la marine de l’OTAN serait juste là, dans cette ville de la gloire militaire de la Russie, et cela ne créerait non pas une menace illusoire mais une menace parfaitement réelle pour l’ensemble du Sud de la Russie. Ce sont des choses qui auraient pu devenir réalité sans le choix qu’a fait le peuple de Crimée, et je tiens à le remercier pour cela.

Mais permettez-moi également de vous dire que nous ne sommes pas opposés à la coopération avec l’OTAN, parce que ce n’est certainement pas le cas. Malgré tous les processus internes à l’œuvre dans cette organisation, l’OTAN demeure une alliance militaire, et nous sommes contre le fait qu’une alliance militaire prenne ses quartiers dans notre arrière-cour ou dans notre territoire historique. Je ne peux tout simplement pas imaginer que nous allions rendre visite aux marins de l’OTAN à Sébastopol. Bien sûr, la plupart d’entre eux sont des gens merveilleux, mais il serait préférable que ce soit eux qui nous rendent visite et soient nos hôtes [à Sébastopol], plutôt que l’inverse.

Permettez-moi de dire très franchement que ce qui se passe actuellement en Ukraine nous touche profondément, et qu’il est douloureux pour nous de voir la souffrance de la population et son incertitude sur la façon de s’en sortir aujourd’hui et sur ce qui l’attend demain. Nos préoccupations sont compréhensibles parce que nous ne sommes pas simplement de proches voisins, mais, comme je l’ai dit plusieurs fois déjà, nous sommes un même peuple, une même nation. Kiev est la mère des villes russes. La Rus’ de Kiev ancienne est notre source commune et nous ne pouvons pas vivre les uns sans les autres.

Permettez-moi de dire encore une autre chose. Des millions de Russes et de russophones vivent en Ukraine et continueront à y vivre. La Russie défendra toujours leurs intérêts par des moyens politiques, diplomatiques et juridiques. Mais il devrait être avant tout dans l’intérêt de l’Ukraine elle-même de garantir que les droits et les intérêts de ces personnes soient pleinement protégés. C’est la garantie de la stabilité de l’État de l’Ukraine et de son intégrité territoriale.

Nous voulons être amis avec l’Ukraine et nous voulons que l’Ukraine soit un pays fort, souverain et autonome. Après tout, l’Ukraine est l’un de nos principaux partenaires. Nous avons beaucoup de projets communs et je crois en leur succès, malgré les difficultés actuelles. Plus important encore, nous voulons que la paix et l’harmonie règnent en Ukraine, et nous sommes prêts à travailler avec d’autres pays et à faire tout notre possible pour faciliter et soutenir ces objectifs. Mais comme je l’ai dit, seul le peuple de l’Ukraine lui-même peut redresser sa propre maison.

Résidents de Crimée et de la municipalité de Sébastopol, la Russie tout entière a admiré votre courage, votre dignité et votre bravoure. C’est vous qui avez décidé de l’avenir de la Crimée. Nous étions plus proches que jamais durant ces jours, nous soutenant mutuellement. C’étaient des sentiments sincères de solidarité. C’est lors de tournants historiques tels que ceux-ci qu’une nation démontre sa maturité et sa force d’esprit. Le peuple russe a démontré sa maturité et sa force par son soutien uni en faveur de ses compatriotes.

La politique étrangère de la Russie a tiré sa fermeté dans cette affaire de la volonté de millions de personnes parmi notre peuple, de notre unité nationale et du soutien des principales forces politiques et publiques de notre pays. Je tiens à remercier tout le monde pour cet esprit patriotique, tout le monde sans exception. Maintenant, nous devons continuer dans cette voie et maintenir ce genre de consolidation afin de résoudre les tâches auxquelles notre pays est confronté sur le chemin qu’il a à parcourir.

Évidemment, nous rencontrerons une opposition externe, mais c’est une décision que nous devons prendre pour nous-mêmes. Sommes-nous prêts à défendre systématiquement nos intérêts nationaux, ou bien allons-nous toujours céder, nous retirer , qui sait jusqu’où ? Certains politiciens occidentaux nous menacent déjà non seulement de sanctions, mais aussi de la perspective de problèmes de plus en plus graves sur le plan intérieur. Je voudrais savoir ce qu’ils ont précisément à l’esprit : des actions par une cinquième colonne, ce groupe disparate de « traîtres à la nation » ? Ou bien ont-ils l’espoir de nous mettre dans une situation sociale et économique qui se dégrade de manière à provoquer le mécontentement populaire ? Nous considérons de telles déclarations comme irresponsables et clairement agressives dans leur ton, et nous allons y répondre en conséquence. Dans le même temps, nous ne rechercherons jamais la confrontation avec nos partenaires, que ce soit à l’est ou à l’ouest, mais au contraire, nous ferons tout notre possible pour bâtir les relations civilisées et de bon voisinage que l’on est censé avoir dans le monde moderne.

Chers collègues,

Je comprends le peuple de Crimée, qui a posé la question du référendum dans les termes les plus clairs possibles : la Crimée devrait-elle être avec l’Ukraine ou avec la Russie ? Nous pouvons affirmer avec certitude que les autorités de Crimée et de Sébastopol, les autorités législatives, lorsqu’elles ont formulé la question, ont mis de côté les intérêts de groupe et les intérêts politiques, faisant des seuls intérêts fondamentaux du peuple la pierre angulaire de leur tâche. Les circonstances particulières de la Crimée – historiques, démographiques, politiques et économiques – auraient rendu toute autre option proposée, si tentante qu’elle puisse être à première vue, seulement temporaire et fragile, et auraient inévitablement conduit à une nouvelle aggravation de la situation locale, ce qui aurait eu des effets désastreux sur la vie des habitants. Le peuple de Crimée a donc décidé de poser la question dans des termes fermes et sans compromis, sans zones d’ombre. Le référendum a été équitable et transparent, et le peuple de Crimée a exprimé sa volonté de manière claire et convaincante et a déclaré qu’il veut être avec la Russie.

La Russie devra maintenant elle aussi prendre une décision difficile, en tenant compte des diverses considérations internes et externes. Qu’en pense le peuple ici en Russie ? Ici, comme dans tout pays démocratique, les gens ont différents points de vue, mais je tiens à faire remarquer que la majorité absolue de notre peuple soutient clairement ce qui se passe.

Les sondages les plus récents de l’opinion publique menés ici en Russie montrent que 95 % de notre peuple pense que la Russie doit protéger les intérêts des Russes et des membres d’autres groupes ethniques vivant en Crimée – 95 % de nos concitoyens. Plus de 83 % pensent que la Russie devrait le faire même si cela devait compliquer nos relations avec d’autres pays. Un total de 86 % de notre peuple considère la Crimée comme étant toujours un territoire russe et une partie des terres de notre pays. Et – chiffre particulièrement important, qui correspond exactement aux résultats du référendum de Crimée – : près de 92 % de notre peuple soutient la réunification de la Crimée avec la Russie.

Ainsi, nous voyons que l’écrasante majorité du peuple de Crimée et la majorité absolue du peuple de la Fédération de Russie sont favorables à la réunification de la République de Crimée et de la ville de Sébastopol avec la Russie.

Maintenant, c’est la propre décision politique de la Russie qui doit intervenir, et toute décision ici ne peut être fondée que sur la volonté du peuple, car le peuple est la source ultime de toute autorité.

Membres du Conseil de la Fédération, députés de la Douma nationale, citoyens de Russie, habitants de Crimée et de Sébastopol, aujourd’hui, conformément à la volonté du peuple, je soumets à l’Assemblée fédérale une demande pour envisager une loi constitutionnelle sur la création de deux nouvelles entités constitutives de la Fédération de Russie : la République de Crimée et la municipalité de Sébastopol – et pour ratifier le traité d’admission de Crimée et de Sébastopol à la Fédération de Russie, qui est déjà prêt à être signé. Je suis persuadé de votre soutien.

Ci-dessous, deux images de la station de métro Nevski à Saint-Petersbourg. Le métro, à Moscou comme à Saint-Petersbourg [Leningrad], fut une vitrine, dit-on, du stalinisme. Toutefois, dans cette seconde ville, une seule ligne – la ligne 1, la « Ligne Rouge » – fut construite, et inaugurée d’ailleurs deux ans après la mort du « [Petit] Père des Peuples ». Les lignes 3 et 4, sur lesquelles se trouve la station Nevski, tout près de la Neva d’ailleurs, furent inaugurées respectivement en 1967 et 1985 : ainsi se trouvait prolongé l’ambitieux projet d’un art patriotique accessible au peuple travailleur. N’oublions pas que Leningrad fut sans doute la ville la plus martyrisée de l’histoire : le siège des Allemands – qui voulaient faire mourir de faim tous les habitants de cette grande ville – dura neuf cents jours, de 1941 à 1944 – un million huit cent mille habitants moururent, dont un bon million de civils. Alexandre Nevski est là parfaitement à sa place. Tout au plus est-il profondément regrettable qu’un référendum, en 1991, en un temps d’illusions, ait ôté à la ville le nom sous lequel son martyre eût été moins facile à oublier en Occident. [L’oblast demeure celui de Leningrad – là aussi après un référendum – manifestation peut-être de l’éloignement des élites « petersbourgeoises » par rapport aux sentiments de classes plus populaires ; mais hélas, la démographie de cette région tout entière est l’une des plus basses de Russie – les morts ne sont plus remplacés depuis longtemps ; le grand suicide européen est à son comble ici, parmi les souvenirs vagues d’un passé héroïque.]

20-3 b IMPOSTE EN FER FORGé ET GROUPE EN HOMMAGE A A. NEVSKI - STATION NEVSKI METRO DE PETERSBOURG.png

20-3 c IMMENSE MOSAIQUE A LA STATION DE METRO NEVSKI DE SAINT PETERSBOURG.png

Il est d’ailleurs un aspect de quelque portée je crois, dans un monde ancien du moins : celui de la continuité dynastique. Voici un tableau d’intérêt, j’imagine, portant généalogie du premier grand-prince de Moscou, saint Daniel de Moscou, fils, vous le noterez, du grand saint Alexandre Nevski que je viens d’évoquer à nouveau, et qui – grand prince de Vladimir et de Kiev – demeure le tout premier des héros nationaux russes.

20-3 d Fragment de généalogie riourikide, qui montre comment l'on passe de Kiev à Moscou.png

Les Riourikides [Rurikides], descendants de Riourik, prince de Novgorod [troisième quart du IXe], et surtout d’Oleg, son successeur, qui établit sa capitale à Kiev, ont régné sur la grande-principauté de Kiev avant de régner sur celle de Moscou et de Vladimir, puis de Moscou et de toute la Russie avec Ivan III dont le petit-fils, Ivan IV, dit le Terrible, prendra le titre de tsar de Russie. Ces Riourikides seront remplacés par les Romanov en 1613, après l’intermède de quinze ans, plutôt apaisé, de Boris Godounov.

Il est de première importance de comprendre ceci – si l’on choisit de faire cas de « l’histoire », ce qui, en ces sortes d’affaires, je le redis, n’est pas mon fait, ni mon choix – : pendant des siècles, les Riourikides ont régné sur la plupart des principautés de la région ; et le fameux symbole du trident, qui est celui, obsédant, de l’Ukraine contemporaine, était tout aussi bien le leur, puisqu’il était, avec des variantes, celui de cette famille d’origine scandinave au titre de crêt d’armes [notion héraldique dont je mesure qu’elle n’est pas très familière aux Français – il en va différemment en Angleterre, ou elle est centrale, et en d’autres pays européens – je ne m’attarde pas].

20-4Territoires des ordres chevaleresques germaniques.png

Avant de renouer les fils de notre affaire centrale – avec la brève considération de la grande époque du royaume de Pologne et Lituanie, en sa vocation à venir en empiècement sur le monde que j’évoquai, et telle qu’elle a pu interférer avec le destin de la moitié inférieure de l’immense bassin du Dniepr -, quelques mots sur la pression germanique sur le nord de la région qui nous préoccupe particulièrement. [Regardez bien surtout la carte de la Rus en même temps que celle-ci : vous verrez sans peine l’étendue de la ligne de contact et comprendrez sans trop de peine qu’il y ait pu y avoir des moments de tension].

Sans entrer dans les détails, je ne peux négliger ce qui suit : l’on n’exagérerait pas en considérant que s’est noué là, dans ce fond de mer Baltique bien éloigné tout d’abord des régions de la plus haute culture européenne, une grande partie de l’ultérieur destin de l’Europe – même philosophique au fond si l’on n’oublie pas Kant.

Cet Alexandre Nevski, que nous avons rencontré à plusieurs reprises déjà, fut aux prises, on l’aura compris, avec l’ordre Teutonique. Il s’agissait de ce que l’on appelle un ordre militaire – c’est-à-dire cette sorte particulière d’ordre religieux chrétien, soumis comme tout autre à une règle, et composé de membres ayant prononcé des vœux religieux, mais – là était la saisissante particularité – voué à la défense armée de la religion, soit principalement au Proche Orient, lors des croisades, soit dans la péninsule ibérique, lors de la Reconquista. Je ne peux insister sur les enjeux, divers et extrêmement intéressants, de telles institutions religieuses : vous comprenez par exemple, j’imagine, la difficulté doctrinale dont leur acceptation supposait qu’elle fût dépassée dans le cadre religieux particulier du christianisme – ici, le rôle de l’immense saint Bernard de Clairvaux fut considérable , en particulier [c. 1130] dans la lettre à Hugues de Payns, premier maître de l’Ordre du Temple, dite Eloge de la Nouvelle Milice – laissons cela.

S’il s’agit de l’Ordre teutonique, il fut créé, comme d’autres, en Terre Sainte, vers 1190, un peu plus tardivement donc que les ordres du Temple ou de l’Hôpital. Comme ceux-ci, il tendit à essaimer : les commanderies et possessions européennes en particulier étaient indispensables aux ordres militaires afin de subvenir à leurs besoins et de répondre à leur vocation propre [non sans qu’on ne pût les soupçonner, voire les accuser, de devenir peu à peu des puissances financières – on l’a dit ainsi du Temple, non sans exagérations propres à séduire un public, avide aussi de récits en tous genres sur les tendances syncrétistes et les mœurs supposément dépravées des templiers…]. Les Teutoniques se virent proposer davantage : Conrad, duc de Mazovie [sur la carte : Masowien], se jugeant incapable de faire face aux difficultés, leur donna en 1226 les régions de Kulm [sur la Vistule, dite ici, en allemand Weichsel – Kulm se trouve sur la carte en-dessous de Danzig], et celle, semble-t-il [mais peut-être ne l’obtinrent-ils qu’un peu plus tard], plus au nord, de Livonie [Livland sur la carte ; vous repérerez sans peine le lac Peïpous, évoqué plus haut, et au nord-est, bien sûr, se jetant dans le golfe de Finlande, la Neva de notre névien Nevski] ; l’empereur germanique leur conféra la souveraineté sur les conquêtes qu’ils effectueraient.

Partis de la Vistule, les Teutoniques absorbèrent divers autres ordres [dont, très affaiblis, en 1237, les Porte-Glaive – ce qui les renforcera – ou les introduira, je ne sais – en Livonie], et montèrent donc à la conquête d’un assez vaste espace comportant vous le voyez une épaisse bande côtière jusqu’au golfe de Finlande – en gros aujourd’hui un fort ruban couvrant le nord-est de la Pologne, Kaliningrad et, disons, les deux tiers occidentaux des trois pays baltes, du sud au nord, Lituanie, Lettonie, Estonie. La défaite du lac Peïpous, contre Alexandre Nevski, bloqua leur progression vers le nord-est, assez rapide, encore qu’inégalement dense et effective, en 1242.

Finalement, l’ordre entrera dans un déclin irrésistible après sa défaite contre le royaume de Pologne-Lituanie à la grande bataille de Grunwald en 1410 [huit mille chevaliers peut-être y seront tués, presque le double faits prisonniers]. C’est alors que l’union polono-lituanienne s’imposa comme une très grande puissance régionale.

Pour autant, l’Ordre ne sortirait pas de l’histoire ainsi : il enfanterait un État dont le rôle éminent au sein du germanisme donnerait quelques siècles plus tard toute sa forte signification au film d’Eisenstein. En 1525 en effet, sur un territoire diminué, le grand-maître de l’ordre se convertirait au luthéranisme et briserait ses vœux, entraînant une partie des chevaliers et créant ainsi à son profit, avec l’accord de son oncle, roi de Pologne à ce moment-là, le duché de Prusse, vassal dans un premier temps de la couronne de Pologne, mais qui deviendra souverain en 1658, puis royaume de Prusse en 1700, avec par la suite l’impressionnant destin que l’on sait sans doute [hélas !].

Notons que le duché puis le royaume demeurèrent dans diverses branches des Hohenzollern jusqu’à Guillaume II.

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Revenons un instant aux Mongols : au milieu du XIIIe siècle, ils ne s’étaient pas arrêtés à Kiev dans leur avancée ; tout à la manière nomade d’avancer toujours, sans beaucoup de vues de totalité, tant que les sédentaires ou d’autres nomades ne les bloqueraient pas durement ou que leur situation ne leur paraîtrait pas trop vulnérable, ils avaient poursuivi jusque dans le sud de la Pologne actuelle, dans la moyenne vallée de l’Oder, au-delà-même de Wroclaw [Breslau] : lors de la bataille de Legnica [Liegnitz], le plus probable est qu’ils aient été vainqueurs d’une armée pour l’essentiel polonaise, mais comportant aussi des effectifs germaniques et une notable formation de chevaliers du Temple ; pourtant, ils ne virent sans doute pas les moyens de se maintenir dans des régions aussi occidentales et se replièrent. A Legnica, le prince Henri II le Pieux [de la dynastie des Piast] fut tué : il était duc de Petite-Pologne [Cracovie], Silésie [Wroclaw] et Grande-Pologne [Poznan], c’est-à-dire le souverain d’un bon tiers sud-ouest de la Pologne d’aujourd’hui [il portait d’ailleurs le titre de Princeps de Pologne – titre honorifique qui maintenait l’idée d’une unité de la nation polonaise, divisée en plusieurs duchés souverains du milieu du XIIe au début du XIVe siècle].

L’on ne peut, ici, se lancer dans un tableau du passé – contrasté – de ce que nous appelons la Pologne. Il suffit à mon sens, pour mon propos si limité, que je m’arrête à quatre considérations, fort grossières – car ce propos est seulement de saisir – comme un fond – la possibilité de certaines tensions, et non la ciselure fine d’affrontements à venir dont, je le répète, le passé ne saurait les conditionner, mais seulement la représentation rétrospective de ce passé, le passé devenu mythe, l’esprit comme histoire :

En premier lieu, c’est sous les derniers Piast, dans les trois premiers quarts du XIVe siècle, que la Pologne, réunifiée, et dont la capitale est Cracovie, deviendra conquérante. Moyennant certaines concessions, elle parviendra autour de 1330 à régler son conflit avec l’Ordre Teutonique au Nord, sur lequel elle regagnera bientôt d’ailleurs des territoires ; elle se trouvera ainsi en mesure de conquérir au sud-est la Volhynie, la Galicie et la Podolie, c’est-à-dire une grosse partie du tiers occidental de l’Ukraine actuelle.

En deuxième lieu, le moment le plus important du renouveau offensif de cette région située à l’occident de la Horde d’Or doit être fixé en 1385, lors de la durable, même si muable, union de la Pologne et de la Lituanie sous la dynastie lituanienne des Jagellon, qui règnera deux siècles sur la Pologne tout en laissant dans l’ensemble une forte autonomie au Grand-duché de Lituanie, c’est-à-dire à une très grande Lituanie qui n’a pas grand chose à voir avec le minuscule État balte d’aujourd’hui, puisqu’elle couvre l’essentiel de l’actuelle Biélorussie. Dans cet espace assez complexe, la Pologne, moins grande mais plus nombreuse en âmes, et donc en particulier en sièges de députés, pesait d’un tout autre poids politique.

En troisième lieu, l’antagonisme entre cette puissance complexe et la Grande-principauté de Moscou va s’exaspérer au XVIe siècle, suscitant plusieurs conflits armés dont le bilan ne sera globalement pas favorable à Moscou. Il y avait beau temps alors que la plus grande partie de l’Ukraine d’aujourd’hui était devenue partie intégrante du Grand-duché de Lituanie [en incluant Kiev]. La grande nouveauté fut alors la conquête au nord de la région de Smolensk, qui avait d’ailleurs déjà été vassale un temps au XVe siècle. Par contre, et la Crimée et le Donbass d’aujourd’hui demeuraient inentamés – nous allons saisir plus loin pourquoi. Notons que ce que la trêve de Dywilino aura donné en 1618, le traité de Polanow, après de nouveaux combats, le maintiendra au bénéfice de la « République des deux nations » [traité que l’on dit parfois de Paix éternelle, mais il me semble que cette appellation – qui n’est d’ailleurs pas exceptionnelle puisqu’on la retrouve ainsi dans le traité de 1721 entre la Suède et la Russie – est plutôt réservée dans ces affaires à un traité ultérieur qui va être évoqué ; quant au terme « république », entendre non une république dans le sens que nous tendons à retenir : une res-publica, une chose publique, un État, une Fédération si l’ on veut, dont le degré d’intégration put varier]. Le Tsarat de Russie, quoi qu’il en soit, ne reprendra ces terres qu’en 1667, on le relèvera dans quelques alinéas.

Quatrièmement, l’on ne saurait manquer d’être surpris par la durable stabilité d’un ensemble aussi divers à plusieurs titres, dont les montages institutionnels, rétrospectivement, surprennent. Certes, plus dure sera la chute, lors des successifs partages de la Pologne que nous retrouverons plus loin.

20-5bPologne et Lituanie autour de 1600.png

Bien entendu, cet immense ensemble n’était nullement homogène sur le plan religieux et culturel : en d’autres termes, s’il avait emporté la conversion de certaines élites sociales au catholicisme et le pivotement vers Rome d’une partie de l’église orthodoxe clairement unie au pape à partir de l’ « Union » de Brest en 1596 – ce que l’on appelle uniatisme -, il ne semble pas qu’une telle évolution ait revêtu la signification d’un mouvement de masse susceptible d’affecter les profondeurs populaires à mesure que l’on progressait vers l’est [mais l’on peine ici, par delà les vues sommaires que l’on peut relever un peu partout, à saisir un peu finement les choses dans ce qui prenait la forme d’un conflit culturel complexe, puisque le catholicisme grec uniate demeurait bien entendu une église orientale dans ses pratiques, s’il inversait en principe certains tropismes politiques et spatiaux]. Comment cette variété fut-elle construite – dans l’immense République multiconfessionnelle et au fond multiethnique – politiquement, et aussi géopolitiquement, au regard des grands espaces européens, si conflictuels, des confessions ? – je n’en sais mie, ou bien goutte si l’on préfère, à cette heure.

20-5c Les religions dans le monde polono-ituanien à la fin du XVIe siècle.png

Vint finalement le temps, en gros dans le dernier tiers du XVIIe siècle, où ce que l’on peut appeler désormais Russie – et non au fond, de façon assez indistincte, monde des slaves orientaux – prit la main, et l’espace.

Elle retrouva certaines terres perdues depuis peu et se vit reconnaître souveraineté sur tous les territoires à l’est du Dniepr, ce que l’on désignait comme « Ukraine [i.e. Marche] de la rive gauche ». Tel était l’objet en effet de la trêve d’Androussovo signée en 1667, après une guerre d’une douzaine d’année, par la République des Deux Nations et le Tsarat de Russie, qui restituait en particulier à Moscou la voïvodie de Smolensk. Les termes de cette trêve furent confirmés en 1686 par le Traité de paix éternelle, qui manifesta aussi les effets, sinon fédérateurs, du moins pacificateurs, de la nouvelle orientation antiturque des puissances européennes, toutes menacées, on le sait, par la puissance ottomane et ses alliés – à commencer, sur les rives septentrionales de la Mer Noire, par les Tatars, population turque venue au XVe siècle depuis quelque région d’Asie centrale que je ne cherche pas à préciser puisque, pour ces peuples nomades venus de la steppe, cela ne saurait revêtir grand sens – sachant d’ailleurs que, d’une part les Tatars de Crimée ne sont pas vraiment de même origine, à ce qu’il semble, que les Tatars de la Volga, les Tatars du Tatarstan, et d’autre part qu’ils ont eu l’occasion, au fil des siècles, de se mélanger avec d’autres peuples. [Sans doute vous souvenez-vous de cette décisive bataille du Kahlenberg, près de Vienne, que j’ai évoquée plus haut ; combattirent alors, et vainquirent l’armée immense du Grand Vizir Kara Moustafa Pacha – que le sultan fera étrangler pour cet échec et dont il se fera apporter la tête -, non seulement des dizaines de milliers d’Impériaux, mais aussi vingt mille Polonais conduits par le roi Jean III Sobieski – l’un des comiques de notre temps tient à ce que « l’Europe » s’interdit de commémorer des succès indéniablement « européens » – ils sont si rares pourtant -, parce que cela contrarierait, très vivement, la Turquie – l’on comprend que ladite « Europe » peine assez à nourrir la moindre asabiya.]

Vous trouverez ci-dessous l’état des pertes territoriales de l’État polono-lituanien à la date du Traité de paix éternelle de 1686 – pour lui, le jeu du monde devient rapidement défavorable, mais il peut l’ignorer encore – :

20-5d Pertes de la République des deux nations à la date du traité de paix éternelle.png

La Russie put donc tendre, avec la bénédiction générale d’une chrétienté devenue certes quelque peu bigarrée confessionnellement, à s’étendre vers des régions qui, pour avoir pu être attribuées bien ultérieurement à l’Ukraine, d’une part n’avaient pas appartenu pour l’essentiel au monde de la Rus, d’autre part n’avaient jamais été intégrées au vaste espace polono-lithuanien à l’heure même de son extension maximale. Or, concernant notre propos, tel avait été le cas des territoires de l’assez puissant État tatar, de ce Khanat de Crimée qui s’était rendu indépendant de la Horde d’Or au milieu du XVe siècle et s’inscrivait souplement dans la dépendance de l’empire ottoman : il couvrait la région allant de la Crimée au Donbass et au-delà – même si, s’agissant de ce dernier, les représentations cartographiques, fort enjeu au fond entre Kiev, Moscou et Ankara, laissent, rapprochées les unes des autres, un sentiment assez flottant quant aux contours, non pas d’ensemble, mais exacts de la zone.

Les pratiques du Khanat ou de ses sujets étaient certes variables. Mais elles comportaient incontestablement des aspects insupportables que seul l’équilibre antérieur des forces avait conduit à subir : ils engageaient des rezzous vers le nord pour faire du butin ; leurs destructions pouvaient être considérables [ainsi incendièrent-ils Moscou en 1571, l’année de Lépante – je vais y revenir dans un instant] ; pis, ils ordonnaient leurs incursions volontiers aussi à la capture de chrétiens aptes à être vendus comme esclaves et il ne fait de doute pour personne désormais que leur prélèvement atteint un niveau considérable – certains suggèrent un million de « têtes ». [Caffa ou Kefe, aujourd’hui Théodosie, dans le sud de la Crimée, alors enclave ottomane dans le khanat, était ainsi un considérable marché d’esclaves. Notez que l’esclavage fut pratiqué en tous sens, même si la traite atlantique ultérieure demeure de loin la plus sensible à notre mémoire ; les chrétiens espagnols de la Reconquista organisaient la traite des musulmans vaincus ; les barbaresques d’Afrique du Nord réduisaient en esclavage tous les occidentaux qu’ils capturaient sur mer et sur terre ; les Gênois, qui se trouvèrent un temps à la tête d’un empire impressionnant, tout entier ordonné à leurs activités mercantiles, et qui avaient occupé une partie de la région méridionale de la Crimée, autour de Caffa, entre 1266 et 1475, avaient alors développé la traite – l’on peut dire ainsi que le Khanat de Crimée pratiqua, au service ici de l’Empire ottoman, et à un niveau, certes, parfaitement inédit précédemment dans cette région, ce qui, pour odieux que cela fût, paraissait à tous admissible dès lors que la barrière religieuse ou ethnique permettait de glisser du sentiment de l’altérité à celui de la pure et simple autreté.]

Il demeure que – dans notre monde occidental, parfaitement cynique et brutal pourtant, mais tendant à refouler tout ce qui pourrait l’embarrasser, l’obliger à méditer la violence extrême des rapports entre les communautés humaines dans la durée, le conduire à tempérer désormais sa stupide russophobie, auréoler de sombres reflets son risible « bisounoursisme » [le monde n’est pas empli de « bear hugs »] – il est de quelque intérêt de lire certains documents pour mieux saisir les terribles engrenages de violence du passé, le tissage, si l’on veut, au fil des siècles, de mémoires ensanglantées propres à justifier toutes sortes de nouvelles épouvantes. J’étais tombé il y a une douzaine d’années peut-être – alors que je songeais à écrire un livre – fort défavorable – sur la question de l’entrée de la Turquie dans « l’Europe » – sur un intéressant article de Mme Lermercier-Quelquejay, bonne connaisseuse dont j’avais lu il y a bien longtemps un tout petit livre très stimulant sur La paix mongole. J’ai gardé trace de cette lecture dans des notes qui me permettent de préciser le titre : « Les expéditions de Devlet Girây contre Moscou en 1571 et 1572 (d’après les documents des archives ottomanes) », in Cahiers du monde russe et soviétique, 1972, n° 4, pp. 555 sq. Notez que la glorieuse famille des Girây, dont de nombreux descendants subsistent, forma la seule, triséculaire, dynastie des khans de Crimée ; ce Nur Devlet Giray fut à plusieurs reprises khan de Crimée dans des circonstances passablement obscures pour moi. Quoi qu’il en soit, voici un large – sobre, mais terrible et splendide tout à la fois, à mon goût, par l’entremêlement des jeux curiaux de formes et du coupant et du brûlant de la foi – extrait de la lettre par laquelle le sultan ottoman – ses bureaux – reproduit, en la modifiant à la marge, une lettre envoyée par le khan Giray :

« Devlet Girây khan a fait parvenir à notre Seuil, refuge du monde, et à notre Porte Sublime, un message dans lequel il écrivait que : / En plaçant son espoir dans la grandeur de Dieu très haut, il a entrepris une brillante campagne de guerre sainte [ghazâ] contre le pays des maudits moscovites. Les troupes qui professent l’unicité de dieu [muvahîddîn] ont incendié et détruit les places jusqu’au fleuve Oka [l’Oka est un long affluent de la Volga, qui passe au sud de Moscou] et ont passé au fil de l’épée, ou fait prisonniers les hommes des garnisons [?] ; puis après avoir traversé ledit fleuve, elles ont pénétré dans le pays moscovite. / Ayant appris qu’ils [les Moscovites] avaient l’intention de résister et de combattre, [les Tatars] ont marché vers la capitale, et ils [les Moscovites] n’ont pas pu opposer de résistance en avant de la capitale. Là les Moscovites s’étaient renforcés. […] / Leurs troupes […] ont établi un camp retranché [tabor] solide et ont livré bataille. / […] Alors les troupes musulmanes ont attaqué. Il y a eu grande bataille et furieuse mêlée. Les mécréants n’ont pas pu soutenir le choc. Ils ont lâché pied et pris la fuite vers leur tabor. Les soldats de l’islam ont pénétré dans le tabor sur le dos de l’ennemi. Très peu de mécréants s’en sont échappés. Les ennemis se sont alors réfugiés dans la citadelle intérieure. on y a mis le feu, qui a atteint la tour poudrière et de là, la citadelle intérieure, le trésor, les hommes et les femmes, ainsi que le maudit et impie commandant en chef, tous ensemble ont péri, brûlés dans les flammes./ Ensuite vous avez autorisé les troupes à se disperser librement. Le village [? – il s’agit, historiquement, de Moscou…] a été livré à la destruction et au pillage pendant dix-huit jours. Puis vous êtes revenu à la frontière avec les biens pris en butin. […] / Voici ce que vous nous avez fait savoir par votre lettre qui a été soumise au seuil du trône bienheureux de notre impériale personne – et notre noble connaissance qui embrasse le monde entier a reçu cette information. / Les opportunes mesures que vous avez prises et le zèle que vous avez déployé dans la guerre sainte contre les Mécréants – puissent-ils être réduits en poussière – ont été accomplis d’une façon satisfaisante. / Grâces en soient rendues au Dieu très haut [qui a permis] qu’une glorieuse conquête vous ait été accordée. / Nous espérons que les troupes musulmanes et les armées qui font profession de l’unicité de Dieu, ne cesseront d’être victorieuses et triomphantes et que les ennemis de la religion évidente ne cesseront d’être vaincus et écrasés. » Je suis heureux d’avoir songé à ce texte, parmi mon fatras, je l’aime infiniment, pour tous les martyrs qu’il évoque : qu’est donc le feu de la terre ? Et l’amour fou, dévorant, du Tawhid n’appelle-t-il pas, en le contestant si violemment en ces épisodes d’affrontement suprême, celui, infini, de la Trinité ?

Le curieux tient à ce que le Tsarat de Russie sut utiliser un autre khanat, le Khanat de Kalmoukie, contre le Khanat de Crimée. Sans pouvoir m’attarder, je ne veux pas passer sur cet aspect sans souligner l’intérêt de cette affaire, pour vous qui, cette année, devez prêter quelque attention à la complexité vraiment remarquable de l’isthme caucasien, peut-on dire, entre Mer Noire et Caspienne [puisque, au moins, vous verrez le film sur le Daguestan de madame Longuet-Marx] : la Kalmoukie se trouve au nord de cet isthme et son histoire présente une singularité frappante – on le relèvera brièvement – qui permet sans doute de comprendre comment ce peuple a pu être utilisé dans le jeu de billard régional d’une Russie engagée désormais dans un impressionnant mouvement d’expansion.

Ci-dessous : la Kalmoukie aujourd’hui, au nord de l’isthme caucasien. Comme vous le voyez, elle ne se trouve pas très loin du sud-est ukrainien. [500 km à vol d’oiseau entre Elista et Donetsk du Donbass par exemple]

20-5eLa place de la Kalmoukie.png

L’étendue du Khanat Kalmouk avait pu sembler beaucoup plus vaste. Mais il s’agissait, il ne faut pas l’oublier, d’un espace sans contours bien précis pour ces effectifs nomadisant dans la steppe. [Je n’ai rien trouvé d’autre que cette médiocre carte.]

20-5f Le Khanat Kalmouk.png

Quelques mots, donc. Les Kalmouks sont, si l’on peut dire, de véritables mongols, pas un peuple plus ou moins iranien ou turc, ou un peu des deux, comme d’autres. Ils ont quitté des terres aujourd’hui ouighoures au Sin-kiang [Xinjiang], et d’ailleurs, une forte endogamie sans doute, faisant suite à ce mouvement tardif, puisqu’il ne vint qu’au XVIIe siècle, et opérant au sein d’une population minuscule, en a fait le peuple dont le type physique est dans l’ensemble le plus mongol dans une région aussi occidentale. C’est aussi le seul peuple majoritairement bouddhiste [bouddhisme tibétain] à l’ouest de la barre ouralienne. Pour quelle raison ont-ils entamé, comme tant d’autres certes, leur migration en ligne à peu près droite vers l’ouest, jusqu’au nord de la Caspienne, à l’embouchure de la Volga immense – ce fleuve de près de quatre mille kilomètres, étonnamment privé de pente ? Je ne le sais vraiment, et crois saisir simplement qu’ils furent conduits à migrer en particulier du fait de la politique du pouvoir central chinois. [Le nom seul de la Volga – le fleuve russe par excellence – m’émeut toujours car une mienne grand-tante – à la façon de la province : elle était en vérité une cousine germaine de ma grand-mère paternelle -, fort riche, puis ruinée, mais rêveuse, avait épousé, il y a un temps que je ne saurais compter, et que je n’ai pas connu, un homme venu du monde russe, mais issu il me semble de régions ukrainiennes, un combattant je crois des armées blanches : ma tante, qui avait connu, non l’aisance mais la richesse – cela n’a rien à voir -, vivait dans la plus complète misère, les sièges somptueux d’anciennes limousines des années vingt ou trente formaient l’essentiel du meuble du salon ; mais tout semblait parfait ; le monde autour d’elle était enchanté : l’oncle Boris M. me conduisit un jour au bord de la Gironde ; il ressemblait à un bois expressionniste, de Schmidt-Rottluff par exemple [il était plus déchiqueté, à la serpe, que l’image que je donne ci-dessous, plus chaotique, plus sombre, plus douloureux, et plus rieur pourtant] ; comme il paraissait un peu illuminé et que sa pauvreté rayonnait, je l’imaginais – les enfants ne sont pas très sensibles au principe de contradiction – de ces « prêtres ouvriers » dont j’entendais parler, en des sens divers, mais que je ne rencontrais pas ; je me demandais, sur la route, si je n’étais pas aux côtés d’un saint ; il fit un geste ample, désignant le fleuve plus que français, et, l’œil fixe sous un béret basque profondément enfoncé, il murmura ces mots : « La Volga ! » J’avais onze ans peut-être : je compris instantanément, même si vaguement, ce qui forme le plus profond de ma vue – la Volga prend sa source et trouve son embouchure dans le cœur ou bien elle n’existe pas – la mise en forme philosophique m’a pris du temps, je l’ai parfois longuement perdue de vue, mais elle importe peu – il suffit d’entrevoir, par-delà l’impossibilité d’une histoire « objective », qui se donnerait à un dieu seulement, la faible place qu’elle tiendrait de toute façon dans la constitution de la présence au monde – l’immémorial le serait-il moins, pour quiconque, d’être construit à partir de ces souvenirs d’enfance que l’éternité paraît parfumer ?]

20-5g Schmidt-Rottluff.png

L’on entrevoit sans doute les motifs pour lesquels les Kalmouks [ceux que l’on finira par appeler les Kalmouks pour un motif historique bien précis qui n’a pas lieu de nous retenir] purent être accueillis favorablement par Moscou : ces bouddhistes ne pouvaient guère préoccuper l’orthodoxie dans les circonstances générales des lieux et des temps, à la différence de l’islam, qui soulevait inévitablement d’autres difficultés ; dans leur marche vers l’ouest, ils ne pouvaient n’entrer pas en rivalité avec le Khanat tatar de Crimée ; il ne fut pas difficile d’en intégrer un certain nombre dans des formations spécifiques de la cavalerie impériale.

Pourtant, la réduction de la Crimée n’alla pas de soi. Le conflit, vif dès la fin du XVIIe, se prolongea fort avant dans le XVIIIe, et ce n’est finalement qu’à la suite de la sixième guerre russoturque ou russo-ottomane [sur onze de la fin du XVIe à la fin du XIXe – dix plus la guerre dite « de Crimée », l’une des innombrables sottises de Napoléon III] que le traité de Küçuk Kaynarca [Koutchouk-Kainardji ; 1774] eut pour effet, d’un côté, le transfert de certains territoires ottomans à la Russie, et d’un autre côté l’indépendance du Khanat de Crimée par rapport à la Porte ottomane – indépendance qui autorisa d’abord l’établissement d’un protectorat de la Russie, puis l’annexion pure et simple de toute la zone criméenne par la suite, suivie de l’incorporation très rapide d’une large bande de territoire vers l’ouest jusqu’au Dniestr, ce qu’on appelle, en bordure de la Mer noire, le Yedisan. [Attention : Dniestr et non Dniepr, l’on va y revenir plus loin.]

[Bien entendu, les guerres russoturques sont une très grande affaire, que notre temps donne quelque occasion parfois d’évoquer aux vieilles personnes dans mon genre, qui sont assez habituées, fort heureusement, à supporter les manifestations de surprise de leurs interlocuteurs – je ne peux hélas m’y attarder, mais bien entendu, l’on doit toujours, à mon sens, conserver à l’esprit qu’il y a là deux mondes eurasiatiques qui ne sont pas sans partager certaines hésitations destinales, si l’on peut dire, et qui ne sauraient guère, tendanciellement, ne pas se trouver rivaux – leurs lunes de miel se trouvant toujours, à notre exacte époque ainsi, d’une grande brièveté – sans qu’il y ait lieu de considérer exagérément le caractère que je dirai, avec beaucoup d’amabilité certes, soupe au lait de M. Erdogan.]

Je le redis, mon propos n’est pas de faire cas de l’histoire comme d’un « matériau » en quelque sorte concluant par lui-même. Simplement, il se trouve que, dans la rivalité si longue des chrétientés et des islams [et bien entendu des chrétientés entre elles et des islams entre eux], l’empire russe a marqué toute une série de points entre le XVIIe et le XIXe siècles. Certes, ces victoires n’avaient nullement pour effet de faire disparaître l’islam, si important aujourd’hui encore dans la Fédération de Russie ; mais elles emportaient la russification tendancielle, plus ou moins profonde, et se déployant sur des registres divers, de régions toujours plus vastes.

S’il s’agit ainsi des Tatars de Crimée et d’alentour, une bonne partie migra très rapidement vers l’Empire ottoman et l’Empire russe s’employa à repeupler cette région avec ses sujets. Bien qu’il ne soit pas de bon ton de rappeler cela, en notre temps si sélectif dans son traitement du passé, je ne saurais évoquer un trait fort justement dénoncé de la politique stalinienne – fermement condamné d’ailleurs par M. Poutine -, sans mentionner un aspect très fermement refoulé par notre temps, qui, sans la justifier aucunement – car la punition d’un peuple pour le comportement d’une partie de ses membres n’est pas justifiable -, n’interdit pas d’en saisir le ressort immédiat, brochant d’ailleurs sur une longue et douloureuse mémoire : l’Allemagne nazie trouva le meilleur accueil parmi nombre de musulmans d’Europe – encouragés certes par plusieurs grands notables, dont le plus fameux fut certainement le Grand Mufti de Jérusalem Mohammed Amin al-Husseini, qui poursuivait certes ses buts propres pour la Palestine et comptait à cette fin sur Hitler, qui éprouvait beaucoup de considération pour lui et le fit « aryen d’honneur » -, et de même qu’il y eut la fameuse treizième division de montagne SS Handschar [du nom d’un cimeterre balkanique] parmi les Bosniaques de Bosnie, les Tatars, tant de Crimée que de la Volga, divers je le redis, fournirent, en proportion, des effectifs nombreux à la SS sous la forme de Légions auxiliaires de diverses sortes. [Ceux que cela intéresse peuvent consulter une liste tout à fait saisissante – ne concernant pas seulement d’ailleurs des populations musulmanes – donnée par Wikipedia, à l’article « Turkic, Caucasian, Cossack, and Crimean collaborationism with the Axis powers » ; la Handschar n’est pas évoquée dans cette liste – les Balkans en général – mais un livre utile lui a été consacré par Amandine Rochas.]

Quoi qu’il en ait été, Staline , à l’issue de la guerre, pratiqua à l’encontre des Tatars l’une de ses méthodes assez ordinaires : la déportation de masse – en l’espèce en Ouzbékistan, au cœur de cette Asie centrale qui avait vu leurs ancêtres migrer vers la Mer Noire cinq siècles plus tôt – hélas un grand nombre de déportés moururent en route. [S’il est un nombre assez significatif de Tatars en Crimée aujourd’hui, cela tient à ce qu’un certain nombre sont revenus d’Asie centrale après l’effondrement de l’Union soviétique.] La République socialiste soviétique de Crimée, créée par Lénine en 1921 [je reviendrai sur ce moment tout à fait central pour nos affaires, et évoquerai, beaucoup trop brièvement la question des nationalités telle qu’elle fut posée au sein du régime socialiste], fut purement et simplement dissoute en 1945, et remplacée par un oblast de la République socialiste fédérative soviétique de Russie, la plus importante bien entendu de l’U.R.S.S.

En comparant les cartes ci-dessous, vous noterez que le territoire du Gouvernorat de Tauride [nom antique de la Crimée], tel qu’il avait inclu la péninsule criméenne depuis la fin du XVIIIe siècle, s’effaça, à un moment que je ne sais pas exactement préciser entre 1917 et 1921, laissant la Crimée seule à partir de cette date, avec le statut de République socialiste soviétique autonome, au sein, notons-le, de la République socialiste fédérative soviétique de Russie, elle même membre éminent de la nouvelle Union des républiques socialistes soviétiques.

[Entre 1917 et 1921, il est vrai, l’ensemble des régions occidentales de l’ancien empire tsariste – en une fin de conflit qui avait vu le front se déplacer fort à l’est pour les empires centraux, alors que fleurissaient séparatismes, mouvements révolutionnaires et ripostes contre-révolutionnaires, et tandis que s’engageaient des interventions des puissances occidentales – connut une histoire passablement chaotique, la zone criméenne n’échappant certes pas à cet entraînement général ; je relève dans l’ordre, sans être absolument certain d’être à peu près complet : la République socialiste soviétique de Tauride, indépendante, dans la désagrégation de l’Empire russe, au début du printemps 1918, avec le territoire antérieur du gouvernorat il me semble ; le Gouvernement régional criméen, république bourgeoise favorisée en particulier par les troupes allemandes ; la République socialiste soviétique criméenne, imposée par la Russie mais en principe indépendante ; le régime installé par les armées blanches de Wrangel et Denikine, de la mi-1919 à la fin de 1920 ; le retour victorieux de l’Armée Rouge qui installa un comité révolutionnaire uni à Moscou de 1920 à 1921.]

20-5h Les gouvernorats de l'Empire Russe au moment de la Révolution, en 1917.png

Ci-dessus, le découpage des gouvernorats à la fin de l’Empire des tzars [il y en avait en tout près de quatre-vingt dix]

Ci-dessous, la République socialiste soviétique autonome de Crimée de 1921 à 1945

20-5i La République socialiste soviétique autonome de Crimée, de 1921 à 1945.png

Un exemplaire de la constitution de la République socialiste fédérative soviétique de Russie de 1918. Je le porte pour son intérêt graphique et symbolique. Car il me semble que c’est plutôt dans la constitution de 1925, au chapitre IV, qu’il est traité de façon approfondie « Des républiques et régions soviétiques socialistes autonomes ». Cela mériterait certainement un éclaircissement, auquel je ne vais pas procéder dans l’immédiat, car l’enjeu est malgré tout assez faible pour ce développement.

20-5j La Constitution de la République socialiste fédérative soviétique de Russie de 1918.png

Demeure une question qu’il serait difficile de ne pas considérer un instant dans les régions qui ont fait l’objet des plus vives controverses à l’époque récente : celle des Cosaques. Je voudrais que nous partions de ce qui peut permettre d’aller rapidement au cœur de ce qu’il y a de curieux, pour nous, dans la figure du Cosaque. Elle n’existe pas au fond ; des Cosaques, l’on parle au pluriel – l’on n’est pas cosaque tout seul – sans doute n’est-on rien tout seul : mais cosaque moins encore ; et pourtant, il ne fut jamais un peuple cosaque à la façon dont nous pourrions parler des Francs ou des Burgondes – peuples, les Cosaques le furent autrement.

Lorsque j’avais vingt ans, il y avait des éditions qui s’appelaient, du nom de leur fondateur, Balland ; elles sont mortes désormais ; elles avaient beaucoup changé, je crois, bien qu’elles eussent été diverses dès l’origine. Dominique Venner, qui s’est tiré une balle dans la tête à Notre-Dame de Paris il y aura bientôt quatre ans, n’était pas de mon monde de l’esprit – comment dire ? il semblait inscrire la grandeur à l’antipode des évangiles – il n’est pas besoin même que je mentionne ainsi les corps amoncelés des animaux – c’est la même chose au fond pour moi et ce l’était sans doute, selon une configuration inverse, pour lui aussi, adversaire farouche du christianisme, et substituant au culte de l’Agneau la traque, mystiquement assassine, de la laie. Mais j’ai trouvé son suicide – là encore : comment dire ? – à la fois réussi et conforme [à lui bien sûr] ; l’affèterie même du pistolet Herstal à un coup dont on a parlé [je ne connais pas cette arme – deux coups, certes, sont trop pour un tel épisode, mais le calibre 9mm n’est pas fréquent dans les pistolets à un coup à mon sens] m’a paru passer assez bien dans la netteté accomplie du geste – un peu poseur, un peu dandy, un peu trop mishimien à mon goût, mais bon.

Venner, lorsque j’avais vingt ans donc, dirigeait une collection chez Balland, qui s’appelait « Les corps d’élite » ; n’y écrivaient, je le compris quelques années plus tard, rétrospectivement, que de ces esprits curieux en lesquels incubait ce que l’on appellerait six ou sept ans plus tard « Nouvelle droite » [J’ai toujours considéré cette ND, à la fois « néo-païenne » et « européenne », en un sens qui m’a toujours paru « identitaire », si l’on comprend ce que je veux dire, comme une adversaire – mais je dois reconnaître qu’elle a su distinguer avant moi le retournement interne de l’idéologie capitaliste, s’éloignant à toute vitesse de ce qu’il demeurait de pertinent pour notre temps du modèle wébérien de l’ascétisme intramondain pour voguer vers le libéralisme libertaire dont, bien sûr, Clouscard serait un analyste plus systématique sans doute.] Il importe peu : je passais mes jours et mes nuits à lire ou à écrire, comme je n’ai jamais cessé, mais sans manquer pour autant – une troisième fois : comment dire ? – de goût pour l’action ; je lus ainsi trois ou quatre volumes de cette série, dont Les Samouraï bien sûr, et Les Cosaques. Je pris ainsi un premier aperçu – présenté de façon presque romancée certes, agrémenté de cahiers photographiques assez riches – de ces hommes.

20-5k Les Cosaques, ches Balland.png

Les Cosaques – l’étymologie permet, dit-on, de le confirmer – sont des guerriers de métier et des guerriers mobiles. Et ils sont un peuple aussi ; car ces guerriers ont femme et enfants qui tendent, bien sûr, lorsqu’ils sont des fils, à suivre le chemin du père – que faire d’autre d’ailleurs, lorsque l’on apprend dès l’enfance un bon métier ? et le métier des armes est un bon métier, toujours utile, en ces temps et lieux du moins [en la plupart des temps et lieux, il me semble – ce sont les dernières décennies qui furent une exception] ; et aussi sans doute parce qu’ils sont issus en général d’un probable métissage entre des populations turco-mongoles et des des populations slaves ; au fond la marge en laquelle s’inscrit la rébellion – les Cosaques étaient fort utilisables, comme mercenaires en particulier, ou bien comme guides de caravanes marchandes dans la steppe, mais ils étaient des rebelles, comme tendent à l’être ceux qui peuvent se suffire et se défendre – appelait, ou du moins autorisait le métissage ; et les déplacements, d’une certaine façon, n’accroissent pas forcément mais diminuent le choix – dans la bande plus ou moins errante, l’endogamie est obligée, élargie simplement par la constante agrégation d’éléments nouveaux, puisque, au fond, la bande, mercenaire ou pillarde, est une sorte de tribu, mais de tribu ouverte si l’on ose cette manière d’oxymore.

Au XVIe siècle, ce monde paraît s’organiser et élargir ses territoires familiers. L’espace des Cosaques avait surtout été celui de l’immense bassin de la Volga ; les voici qui rayonnent sur la vallée du Don plus à l’ouest, et plus à l’ouest encore sur celle du Dniepr – et c’est pour cela que nous ne saurions ici ne pas les croiser.

Une partie de l’historiographie contemporaine insiste beaucoup sur l’origine du gros de ces Cosaques en quelque sorte occidentaux : ils eussent été essentiellement ukrainiens ou biélorusses, et même polonais ou moldaves. Je suis bien entendu incapable de me lancer dans des discussions de cette sorte – dont l’élucidation relèverait du croisement d’aspects innombrables sur lesquels je doute d’ailleurs qu’il soit possible de réunir suffisamment de considérations fermes pour tenter de conclure -, mais le discours de l’ethnicité me laisse assez perplexe – au risque de me répéter, je reviens sur quelques aspects. De quoi parle-t-on lorsque l’on considère la question « ethnique » ? De la langue ? de la culture ? [le lien est fort, mais point absolu ni exclusif] est-ce une façon au contraire de parler de « race », mais qu’entendrait-on alors ? Qui pourrait douter que le monde européen, dans les grandes régions de passage en particulier, n’ait vu se composer des populations assez diverses, avec bien entendu des dominantes, et des finisterres, si l’on peut dire, où ont pu subsister parfois, dans les mondes celtiques de l’extrême ouest européen ainsi, des vagues invasives très anciennes moins touchées par d’ultérieurs flux migratoires ? Bien entendu, l’endogamie des mondes anciens, leur clôture ordinaire, pouvait assurer une reproduction assez fermée des effectifs en particulier ruraux : mais quel sens cela pourrait-il avoir de considérer, au principe de tels effectifs, on ne sait quelle pureté immobile, sans interférences extraordinaires, par le fait d’invasions ainsi, fussent-elles le fait d’effectifs assez modestes, ou simples accidents. Ce n’est pas qu’il n’y ait pas certaines possibles exceptions : tel peuple chassé de la steppe vers l’inaccessible Caucase a bien pu s’installer dans une certaine continuité que l’on peut bien dire raciale si cela chante, et sous condition de ne pas parer ce mot d’une trop grande rigueur, de ne pas lui donner d’autre portée que celle d’évoquer une inévitablement forte endogamie multiséculaire du groupe. Mais à quoi rime-t-il – je me contente de poser la question au regard des propos délirants de certains mouvements et forces puissants en Ukraine – d’évoquer un peuple ukrainien qui pourrait être, on le laisse entendre, une sorte de race « ukrainienne », fondamentalement distincte de la « russe » ? Et dès lors, pourquoi s’écharper pour savoir si les Cosaques occidentaux sont plutôt « ceci » ou plutôt « cela » – dans un monde ukrainien dont on serait bien embarrassé d’affirmer qu’il fut lui-même absolument « ceci » ou absolument « cela », dans toute son étendue d’aujourd’hui, dont tout indique qu’elle a notablement évolué au fil des temps, et alors que, s’il s’agit des Cosaques, leur mode de recrutement même les conduisait à être assez probablement, dans des régions de peuples assez divers, la population la plus mêlée qui fût, emplie de fugitifs de tous ordres en particulier ? Une fois de plus : je ne cède pas à l’ordinaire, et politiciennement manipulatoire, prêchi-prêcha « antiraciste », qui distord continuellement la question en accusant de racisme ceux qui se disent préoccupés par des flux migratoires anomiques, ce qui n’a aucun sens [un préjugé racial se manifesterait à partir du moment où l’on se prononcerait pour la venue de peuples du « nord » et non de peuples du « sud », ou le contraire d’ailleurs] – je trouve simplement qu’il y a des questions si mal posées qu’elles en deviennent complètement idiotes – et les réponses méchantes, parfois, en prime. Évoquons donc plutôt les Cosaques comme un monde spirituel, en quelque sorte, très particulier, dont certains comportements politiques dans la longue durée n’ont certainement pas puisé à on ne sait quelle sorte d’absurde « conscience raciale » ukrainienne [ou « blanche », ou « européenne » – toutes ces vues – que m’exprimait au fond un étudiant de troisième année venu le 23 février jouer les commissaires politiques lors d’un intercours, et m’assurant que, revenant du front kiévien du Donbass, il savait bien qu’il se trouvait en face de Russes puisqu’ils avaient les yeux bridés… – ne tiennent pas debout], mais plutôt aux implications d’une culture partagée. C’est l’esprit qui crée le monde et non on ne sait quel déjà-là du monde – quel « substrat », quelle « substance » – qui produit l’esprit, au-delà du moins de ce que les hommes partagent avec tous les autres animaux. Cela n’emporte nullement la conséquence qu’une « identité » ne puisse être projetée, que son caractère vivant ne revête pas une importance politique majeure [au principe tout simplement de la possibilité d’un horizon pour la volonté générale], et qu’elle ne mérite pas d’être, raisonnablement mais fermement, cultivée : celle toutefois que suggèrent ceux qui se baptisent « identitaires », parce que c’est moins dangereux que de s’avouer racistes, non seulement les égare – ontologiquement si l’on veut, en ontologisant ce qui ne saurait l’être – , mais leur interdit de développer une méditation un peu fine sur l’identité. [L’on aura compris que ce sont les pauvretés que m’a assenées le « défenseur de l’Occident » que j’évoquai – récidiviste d’ailleurs, puisqu’il avait harcelé déjà sur le même chapitre un mien grand ami qui enseigne en troisième année -, et qui m’a incité à esquisser cette pochade historique en sachant quelle serait la conclusion, que j’avais annoncée : l’absence de conclusion justement ; aucune « conclusion » ne saurait éclairer des « droits » des uns ou des autres – et si elle présente un certain intérêt, c’est par ce caractère au fond. Un point encore, pour les « scientistes » et autres réductionnistes : l’étrange, vraiment, tient à ce que la seule différenciation génétique claire et nette, même si limitée, est celle qui distingue tous les hommes de toutes les femmes ; tout homme est génétiquement plus proche de n’importe quel homme que de n’importe quelle femme ; n’importe quelle femme est génétiquement plus proche de n’importe quelle femme que de n’importe quel homme ; cela suffit à rendre, dans le croisement de leurs prétentions inversées, et le racisme et la « théorie du genre » injustifiables dans les termes qui sont les leurs d’ordinaire – le « sexe » est, si l’on y tient, une détermination d’une nature autrement forte que la « race » mais, de toute façon, l’empire de la « nature » doit être réputé très secondaire dans les choses humaines pour ce qu’elles ont de proprement humain, et c’est pour cela, justement, que les tensions et les conflits sont innombrables, et d’une façon ou d’une autre inextinguibles, parce qu’ils s’entent sur les effets infiniment divers de l’art, la variété sans limite de ce que l’on peut appeler cultures, issues de montages séculaires, interagissant les uns avec les autres, se modifiant perpétuellement aussi d’ailleurs du fait de l’interaction d’esprits reconstruisant à chaque heure cette culture qu’ils disent leur et qu’ils réputent immobile.]

A PARTIR D’ICI, PREMIER JET APPELÉ À ÊTRE TRÈS COMPLÉTÉ. AVEC EN PARTICULIER D’ASSEZ IMPORTANTS DÉVELOPPEMENTS SUR L’HISTOIRE CONTEMPORAINE DE L’UKRAINE,

Dans la vallée du Dniepr, quoi qu’il en soit, l’organisation du monde cosaque présenta beaucoup d’aspects très spécifiques qui correspondaient aux circonstances de son installation. Le royaume polono-lituanien voyait du meilleur œil celle-ci : au fond, les Cosaques du Dniepr formaient, face aux redoutables Tatars de Crimée, une marche dans la marche.

Dans une carte portée plus haut, intitulée « Republic of both Nations ca 1600 », vous pourrez relever, très en aval de Kiev, sur le Dniepr, la mention d’une agglomération, Sicz. Aujourd’hui, il s’agit de la région de Zaporizzia, à une grosse centaine de kilomètres en-dessous de Dniepropetrovsk, et à un peu moins de deux cents kilomètres peut-être à l’ouest de Donetsk. Ci-dessous, une capture d’écran à partir de Google Maps : en haut de la grande île – Khortitchia – qui se trouve au milieu du fleuve, vous pouvez lire Zaporiska Sitch – là était implanté le centre principal des Cosaques Zaporogues du Dniepr [Zaporogues = au-delà des rapides – du Dniepr], protégé par l’eau et fortifié, sans doute par des palissades de bois [c’est du moins ainsi que le grand camp cosaque a été reconstitué aux usuelles fins distractives du tourisme contemporain].

20-5l Sicz, centre principal des Cosaques zaporogues.png

Étrange monde pour nous, à la fois masculin, exclusivement – il s’agit au fond d’une sorte d’ordre militaire non religieux – et très organisé, possédant une Rada, c’est-à-dire une assemblée délibérative, au fond démocratique puisque tous les Cosaques de Sitch [qui voulait dire au fond « la clairière »] y participaient.

À mesure verront le jour d’autres Sitch, d’autres « clairières ». Chaque communauté cosaque est en effet relativement étroite tandis que leur nombre augmente. Les unes se placent au service de la Pologne, d’autres à celui du tsar, et rayonnent même en Sibérie. Finalement, c’est de l’armée impériale russe qu’ils deviendront un fer de lance ; et ils tiendront une place remarquable dans la garde impériale. Vous verrez ci-après le dernier tsar, saint Nicolas II Romanov, dans la tenue des membres de sa Garde Cosaque, qui lui était très chère [saint puisque le Patriarcat de Moscou l’a canonisé en 2000 comme martyr, après un procès en canonisation assez disputé.]

20-5nLe tsar Nicolas 2 portant l'uniforme de sa garde cosaque.png

Les pays ont besoin de réconcilier leur histoire, surtout lorsqu’ils ont connu de grands anciens régimes et de vastes révolutions. J’ai beaucoup œuvré, à ma très humble place, pour qu’il en aille ainsi en France, signant récemment encore une pétition en faveur du transfert des cendres du roi Charles X à la basilique et nécropole royale de Saint-Denis, et préparant pourtant, seul cette fois, à la différence de ce qu’il en avait été en 1989, une édition tout à fait nouvelle – très différente, plus méditée – du « Que sais-je » sur la Révolution française, dont je forme le vœu qu’elle soit achevée en 2020 – si je tiens, bien sûr. Staline finit – j’ai évoqué cet aspect à propos du film d’Eisenstein – par comprendre, devant la montée de la menace allemande, qu’il fallait procéder à suffisance ainsi. Ce fut sans doute par cynisme, ou du moins par un calcul froid – encore que, s’agissant du cœur des humains, l’on ne puisse jamais jurer de rien – ; et je comprends bien entendu que l’on ne veuille, le concernant, rien entendre, tant ses horreurs, y compris, j’y reviendrai, et peut-être surtout, en Ukraine, découragent, comme profanateur au fond, tout jugement comportant la moindre nuance. Ci-dessous, quoi qu’il en soit, une formation de Cosaques reconstituée en 1936 à partir d’effectifs de Cosaques du Don – quoi qu’elle ait pu conserver de l’esprit passé des Cosaques, fort évolutif sans doute d’ailleurs, et se différenciant à mesure.

20-5o Une formation cosaque restaurée par Staline en 1936.png

Malheureusement, nombre de Cosaques, en particulier des régions ukrainiennes, se joignirent aux forces du IIIe Reich, pour des motifs bien entendu tout à fait intelligibles – la « dékoulakisation », sur laquelle je reviendrai, qui fut un épisode parmi les plus sinistres de l’histoire du XXe siècle, avait en particulier frappé de nombreux Cosaques en Ukraine.

À VENIR

Je ne résiste pas – cela procurera au bienveillant lecteur un peu de détente peut-être – au plaisir de reproduire un tableau du peintre Ilya Repin, né à Kharkov, dans l’actuelle Ukraine, mais à proximité de la frontière russe, représentant les Cosaques de Sitch répondant au sultan Mehmed IV, dans la deuxième moitié du XVIIe siècle donc. Vous remarquerez qu’il n’y a effectivement pas de femme. Pourquoi tous ces hommes débraillés sont-ils hilares ? Sans doute n’ont-ils pas bu que de l’eau ; mais gageons que la scène se déroule lors de la deuxième guerre russo-turque, entre 1676 et 1681 ; et supposons que ces hommes adressent quelques insolences au Padicha ; l’on imaginera donc qu’il s’agit des Cosaques demeurés du côté de l’Empire russe [avec Samoïlovitch ainsi], et non de ceux qui soutenaient la Porte [autour de Dorochenko par exemple]. Bien entendu, je ne suis sûr de rien ; il est simplement amusant de voir comment un peintre de la fin du XIXe siècle pouvait imaginer les Cosaques du Dniepr deux siècles plus tôt.

20-5m Ilya Repin, Les Cosaques Zaporogues de Sitch répondent au sultan Mehmed IV.png

À VENIR

[Je vous ai déjà parlé en cours de Iaroslav Lebedynsky, professeur aux Langues Orientales ; il est devenu, au fil d’une œuvre désormais importante, l’auteur indispensable pour ce qui concerne la plupart des peuples que l’on peut dire, d’une façon ou d’une autre, de la steppe ; son tropisme ukrainien est certes, légitimement bien sûr, très exclusif – il vaut mieux ne pas l’ignorer lorsqu’on le lit sur certains sujets – mais son ouvrage Les Cosaques. Une société guerrière entre libertés et pouvoirs. Ukraine 1490-1790, est fort utile, même si partiel et un peu bref peut-être.]

Pour en finir avec la stricte affaire de la Crimée, selon cette perspective plus ou moins chronologique, je ne saurais ne pas évoquer le curieux épisode de 1954, qui se trouve au fond à l’origine des embarras redoutables de notre temps.

SUITE A VENIR – LES QUELQUES DIZAINES DE LIGNES QUI SUIVENT SERONT NETTEMENT MODIFIÉES

J’évoquai un peu plus haut la dilatation du royaume de Pologne et Lituanie ; et j’ai esquissé aussi, en passant, les termes – que je vais reprendre – d’une question qui ne me semble pas souvent posée par ici. Cette question, la voici : si l’on veut bien admettre que l’Ukraine de notre temps semble à peu près écartelée entre son orient et son occident, et qu’une grande zone centrale, que l’on peut dire kiévienne, paraît dans la durée moins caractérisée, ne doit-on pas poser la question de la marque reçue par les divers ensembles régionaux à l’âge de développement maximum du royaume de Pologne-Lituanie – sans d’ailleurs, dans une telle démarche, qu’il soit très démêlable sans doute de savoir si l’influence polono-lituanienne a modifié, selon un dégradé d’ouest en est, les esprits respectifs des populations, ou bien si certains esprits avaient des dispositions plus grandes que d’autres, au regard de traditions antérieures ainsi, pour accueillir cette influence consonante avec leur propre orientation.

Je suis parfaitement conscient de la terrible insuffisance de ce qui suit. Elle ne me dissuade pas : tout ce qui peut être intéressant est approximatif et risqué. Ce que je souhaite vous aider à entrevoir tient en peu : quel pourrait bien être – en général, en dehors de notre question – le sens d’une méditation « géopolitique » qui ne serait pas d’abord géographique, qui n’aurait que faire des fleuves et des montagnes ainsi ? Le moteur à explosion et la voirie moderne nous rendent aveugles – « la technique, disait parfois mon maître Sicarus McSlair lorsqu’un invité arrivait à Maple Manor et semblait n’avoir rien vu de la route, est catégoriale » – : plus de côte qui ne se monte sans effort, plus de fleuve qui ne soit franchi par un pont proche, nous ne voyons plus ni côte, ni pente, ni cours d’eau, ni même étages dans les immeubles collectifs ; plus de distance non plus – l’avion aggrave notre étrangeté au monde, à l’épaisseur du monde, à la lourdeur du monde, à la fatigue du monde – le monde physique est [pour nous, il s’entend, hors justement le secours de l’art] froid, chaud, bas, haut, pesant, dur, mou,humide, sec, affolant lorsque se lève le vent ou tombe sans fin la pluie, mais par ici nul ne semble plus l’éprouver, dans les villes surtout -, et cela, cette absence, ce retrait, cet oubli, rend plus difficile notre compréhension du passé, celle de son cloisonnement médiatement naturel si l’on veut. La steppe, certes, avait ses commodités – pour les Mongols par exemple, après d’autres. Mais elle livrait aussi le faible au fort, le lent au véloce, le fuyant fantassin au cavalier chasseur, et de nombreux peuples durent la fuir et se réfugier dans les montagnes pour échapper, à un moment ou à un autre, au grand boulevard des invasions – fuir au Caucase ainsi, comme d’autres, plus à l’ouest, pouvaient se réfugier devant l’urgence dans les Carpates. Je n’insiste pas : j’annonce simplement ce qui vient – et ne sais si le fais bien.

La carte ci-dessous montre l’importance centrale, c’est le cas de le dire, du Dniepr. Son bassin versant, étalé sur trois pays aujourd’hui, est presque aussi grand que la France ; et, dans la moitié inférieure de son cours, le grand fleuve détermine un bassin versant [porté sur la carte dans une teinte lie de vin peu soutenue] qui couvre la moitié de l’Ukraine actuelle, pays on le sait un peu plus grand que la France [de l’ordre d’un peu moins de dix pour cent environ]. De façon intéressante, l’on voit que l’ouest de l’actuelle Ukraine est largement ordonnée autour du Dniestr, et l’est autour du Don.

A VENIR AUTOUR DU 27 MARS

20-5p Le bassin du Dniepr.png

20-6 La création de la Russie du XIVe au XVIIIe siècles.png

20-7 Les trois partages de la Pologne dans le dernier tiers du XVIIIe siècle.png

20-8 Le déploiement de l'Empire russe de la fin du XVIIe siècle au début du XXe.png

LA DERNIÈRE CARTE, AVANT DE REVENIR À L’UKRAINE, EN APPELLE UNE AUTRE : CELLE DU « GRAND JEU » EN ASIE CENTRALE ENTRE LA RUSSIE ET L’ANGLETERRE AU XIXe SIÈCLE [À VENIR AUTOUR DU 20 MARS]

L’Ukraine est profondément divisée – je produirai dans un instant une carte parlante qui le suggère puissamment. L’extrême-ouest, acquis par l’URSS après la deuxième guerre mondiale, n’a jamais appartenu au monde russe ; le tiers sud-est, depuis la Crimée [et même l’oblast d’Odessa, qui vient étreindre la Moldavie et appuyer la mince Transnistrie] jusqu’à Lougansk, est fortement attaché à la langue russe et à la Russie [d’ailleurs la Crimée est un cadeau – légalement fort contestable – de Khrouchtchev à la RSS d’Ukraine, sans portée aucune dans le cadre du système soviétique où, de toute façon, le jeu des états fédérés était pour le moins limité – ; une importante Ukraine moyenne appellerait des analyses très fines, d’ordre linguistique, culturel et religieux ; les partisans les plus déterminés de Moscou trouvent d’excellents motifs historiques pour la revendiquer ; je crois qu’ils ont tort ; l’histoire ne saurait raisonnablement prévaloir contre le sentiment qui ne cesse de la constituer et de lui donner signification [soit elle le nourrit, soit celui-ci abolit l’efficace de celle-là], et ce dernier, certes point uniforme, ne suggère pas de perdre son temps à argumenter contre l’indépendance de l’Ukraine ; l’on notera d’ailleurs que les voeux les plus manifestes du Kremlin vont bien dans le sens d’un tel « réalisme » [qui se renforce d’ailleurs de la considération que la Russie n’aurait pas les moyens de contribuer au redressement d’une Ukraine sévèrement déchirée, corrompue jusqu’à la moëlle – même M. Saakachvili en a été épouvanté – et profondément enlisée sur tous les plans] ; et même s’agissant du Donbass, il a fallu, et il faudra toutes les répétitives et provocatrices sottises de l’Occident – et en particulier de l’OTAN, de MM. Obama ou McCain, de M. Cameron ou de Mme May et de leurs ministres Hammond ou Johnson, de M. Hollande flanqué des sieurs Fabius et Ayrault, et bien sûr de l’impériale Mme Merkel, qui sait depuis un siècle et demi au moins qu’il n’y a pas de place suffisante à la fois pour Moscou et pour Berlin entre l’Oder, le golfe de Finlande, le Dniepr et l’Adriatique – pour incliner M. Poutine à reconnaître, quelque jour peut-être, l’indépendance proclamée par les républiques populaires de Donetsk et Lougansk en mai 2014 – l’on n’en est certes pas là, et l’accomplissement par Kiev de son engagement à Minsk d’instituer un fédéralisme poussé et fortement garanti eût pu, malgré la compréhensible profondeur des méfiances, conduite sans doute dans une autre voie, mais je sens, désormais et pour la première fois depuis trois ans que je suis chaque jour, ou chaque nuit plutôt, avec l’attention la plus vive cette grande affaire, à la fois politique, morale et stratégique, l’agacement poindre, à ce degré – en dépit, non loin, des rondeurs apaisantes des bulbes multicolores de Saint-Basile-le-Bienheureux – derrière les grands murs rouges du Kremlin.

20-1 Saint-Basile.png

M’incline à penser ainsi, dans un climat infléchi par quelques interventions officielles russes, un acte – présenté d’ailleurs comme temporaire – du président de la Fédération d’une portée apparemment limitée, qui ne modifie d’ailleurs pas profondément, à ce que je crois [façon ici de dire que, pour une fois, je ne doute guère], la situation de fait, et dont on relèvera qu’il se revendique, dans sa motivation, du droit international humanitaire : cet acte, d’application immédiate, porte reconnaissance de la validité sur le territoire de la Fédération de Russie de tous les actes publics édictés dans les républiques populaires donbassiennes au bénéfice des citoyens ukrainiens ou des apatrides concernés. Beaucoup, au Donbass, voient déjà dans cet acte un tournant symbolique de la plus grande portée : je tends à partager ce point de vue – il y a là reconnaissance d’une légitimité, même si l’on tend à suggérer qu’il puisse s’agir simplement de la considération, bienveillante pour les personnes, d’une effectivité -, mais je le partage avec un fort bémol, et sans bien sûr être le moins du monde en mesure de déchiffrer l’intention seconde : au fond, il pourrait tout autant s’agir de rassurer les effectifs les plus engagés du Donbass en cas d’offensive destructrice des troupes ukrainiennes et de leurs runiques bataillons de volontaires (je ne crois guère à ce scénario, non à cause du cessez-le-feu, survenu après vingt jours d’un pilonnage très pénible depuis la fin de janvier [cessez-le-feu dont tout indique qu’il n’est pas respecté], mais parce que le rapport de forces ne me semble pas permettre à cette heure à Kiev d’emporter la décision sur le terrain – pour gagner, en ces sortes de combats, il faut des hommes prêts à mourir, et ils semblent trop peu nombreux du côté kiévien, en dehors du moins des bataillons bandéristes gavés d’idéologie identitaire et qui paraissent d’ailleurs surtout animés du désir d’aller animer un « Maïdan 3 », à ce que l’on me dit) que, pour M.Poutine, de l’une de ces manœuvres de chat, délicates et intrépides, silencieuses et inflexibles, infiniment maîtrisées, dont on ne comprend le sens qu’après, lorsque bien sûr il y a un après, ce qui dépend, j’imagine, de la considération des innombrables paramètres, évolutifs, dont il faut faire cas lorsque l’on a le pouvoir terrible de décider sous le ciel intensément plombé, mais délicieusement, de l’incertitude. À la question qui viendra sans doute à quelques-uns : mais pourquoi donc M. Poutine brusquerait-il quoi que ce soit alors que la bonne volonté de M. Trump est si grande ? – je réponds : parce que ceux qui passent leur temps à répéter qu’il y a eu une collusion entre le Kremlin et M. Trump – propos dépourvus d’intérêt et aucunement étayés – ont marqué un très grand point politique, selon leur perspective, en empêchant par leurs vociférations insensées une rencontre rapide et en ménageant ainsi du temps – le temps est toujours la grande affaire, pour celui qui meurt de faim comme pour celui qui veut modifier le jeu – pour les malentendus – une certaine dinde rengorgée, exemple parmi dix, s’employant sans finesse à proférer ainsi des propos conflictuels aux Nations Unies, avec l’effet possible que Moscou, souvent échaudé par le passé dans ses espérances américaines, ne soit en train de se résoudre – hélas ! – à tourner déjà la page à peine entamée, à prendre du moins les précautions les plus grandes. Les deux mois qui viennent nous diront si l’affaire peut être rattrapée, ou si au contraire, de pas de clerc en pas de clerc la nouvelle Administration étatsunienne va se montrer incapable, entravée par de terribles obstacles intérieurs, et exposée à une pression eurotanienne constante, de retrouver les chemins d’une paix indispensable (certains l’ont dite perdue dès après le congédiement du général Flynn, d’autres, en cette dernière décade de février se pâment devant le génie des manœuvres successives – je demeure dans l’entre-deux de l’attente, mais suis plutôt pessimiste et redoute qu’avec des intentions initiales apparemment fort différentes de celles de Mme Clinton, M. Trump ne finisse par inscrire ses pas ici dans ceux de la calamiteuse politique conduite depuis M. Clinton, le bourreau de la Serbie). Tout cela constitue bien sûr une grande chance pour mon cours – dont je pourrais dire qu’il se porte d’autant mieux que tout va mal, à condition bien sûr que ce ne soit pas à la fois – : mais il m’arrive de penser – rarement – qu’il y a plus important que mon cours.

[Question ce matin 23 février – je résume : pourquoi ce pessimisme accru sur les chances d’un apaisement des relations russo-américaines ? – Réponse, aussi ferme et nette que possible, avant de partir vous retrouver pour le cours :

A) Il est utile de partir de cinq considérations à mon sens, par ordre d’importance décroissante – 1) La Russie ne lâchera jamais sa province de Crimée, elle-même très massivement acquise à Moscou ; cet épisode, brillamment intervenu en riposte aux folies nulandiennes à Maïdan, a d’ailleurs valu une popularité dont nous n’avons pas idée à M. Poutine ; la seule voie pour arracher la Crimée à la Russie serait la guerre ; cette guerre serait inévitablement nucléaire ; il va de soi, je le précise en passant, que la France et l’Angleterre, puissances nucléaires d’un engagement otanien sans faille, peineraient en toute hypothèse, à supposer qu’elles le souhaitent, à s’extraire de ce jeu de fou ; 2) Il faut regarder une carte ; la Russie est très soucieuse de maintenir, là où c’est encore envisageable, un glacis évitant la vulnérabilité trop grande de ses zones les plus névralgiques à des frappes occidentales ; d’ores-et-déjà, la pression de l’Occident ne peut qu’accroître l’anxiété russe – bruits de bottes sur les frontières orientales de l’Union et disposition de systèmes d’armes très perfectionnés en Europe orientale et en Turquie ; Moscou n’engagerait pas un conflit planétaire en cas d’incorporation croissante à l’OTAN de l’Ukraine – une telle évolution, déjà engagée en fait malgré les dénégations, nous ferait glisser « simplement » dans un moment de tension extrême, possiblement pénible ; par contre, elle ne se résignera pas à voir des troupes et des missiles occidentaux dans le Donbass – pas plus que les États-Unis n’ont voulu des « fusées » soviétiques à Cuba ; d’où l’importance, pour sortir de l’impasse donbassienne, d’une confiance restaurée – ce dont on ne prend pas le chemin – ; 3) La position de la Russie en Syrie est claire ; elle a de bons motifs de penser que, dans le jeu de billard terrifiant du Proche et du Moyen Orient, elle a été considérée par diverses forces étatsuniennes comme l’ennemi véritable ; elle a très bien joué ; elle ne se laissera pas voler désormais, dangereusement pour elle, le fruit de ce jeu brillant ; là les risques de dérapages très élargis sont faibles ; par contre, il est très malheureux, d’abord pour les populations, de ne pas trouver une issue pragmatique à la situation actuelle ; les zones « sécurisées » – qui ne manqueraient pas de devenir dans les meilleurs délais des poches « jihadistes » – et autres fausses « bonnes » idées de l’Administration trumpienne ne vont pas dans le bon sens ; 4) Pour qu’un jeu fin et fécond puisse être joué raisonnablement par Moscou, il faut que la Russie ait un interlocuteur a) qui comprenne clairement ce que le passé, que cet interlocuteur réprouve d’ailleurs, a rendu définitivement inacceptable pour le Kremlin – or tel ne semble pas le cas, je vais y revenir en B) ; et b) que cet interlocuteur s’affirme suffisamment intérieurement, soit capable de maîtriser les diverses forces qui opèrent dans un sens tout à fait opposé à celui du discours de campagne de M. Trump – disons : le sénateur McCain et la CIA pour être caricatural, la mouvance globaliste aactiviste d’orientation néocons et le « complexe militaro-industriel »… ; à cette heure, rien n’est joué dans aucun sens, mais l’on ne saurait sous-estimer l’intensité du flottement, et du coup le sentiment d’incertitude est élevé, ce qui ne favorise pas l’élaboration du socle de nouvelles relations « Est-Ouest » ; 5) La Russie ne déclenchera probablement pas un conflit majeur pour l’Iran ; néanmoins, elle ne souhaite assurément pas – et pas seulement à cause de la Syrie – une mise au ban renouvelée et la déstabilisation de ce pays ; elle pense à juste titre que le danger « terroriste » ne vient aucunement de là à cette heure, et que prétendre le contraire, comme l’avait dit le général Flynn, et comme d’autres le relaient à Washington, est périlleusement déraisonnable ; elle n’ignore pas que le Hezbollah libanais, si précieux en Syrie, et allié de premier ordre de l’Iran, constitue une menace pour Israël ; elle-même – la Russie de M. Poutine – ferme appui d’Israël, et bénéficiant de la compréhension du gouvernement de ce dernier pays, et de l’indéniable sympathie de l’importante population israélienne originaire de Russie, pense sans doute que cet aspect n’arrive nullement en tête des urgences du moment, le mouvement de Sayyed Hassan Nasrallah ayant subi en Syrie, où ses combattants ont montré certes la plus grande valeur, des pertes significatives [et même importantes m’a écrit il y a quelques jours mon fils Louis-Cyprien, qui a fait nombre de rencontres très intéressantes au musée du Hezbollah de Mleeta, en vue de son film « Résistance »], pertes qui rendent improbable une proche attaque contre Israël, même s’il est de bonne guerre de la part de ce dernier pays [en particulier avec le propos, assuré, de mettre définitivement la main sur le stratégique plateau syrien du Golan à la faveur d’un possible règlement du conflit syrien – propos certes inacceptable pour Damas] de feindre redouter le pire dans les plus brefs délais. Au Proche Orient, les jeux d’acteurs souvent remarquables sont infiniment subtils et tout à fait impitoyables – que de talent et que de douleur en si peu d’espace !

B) a) Je faisais allusion, bien sûr, à Mme Nikki Haley : en particulier à la bouffonne arrogance avec laquelle elle a pris ses fonctions d’ambassadeur des États-Unis aux Nations Unies ; sur le moment, je l’ai trouvée plus épouvantable encore que Samantha Power, qui l’a précédée dans ces fonctions de 2013 à janvier dernier – c’est dire. C’était le 2 février : elle a dénoncé d’emblée – je traduis en substance – les actions agressives de la Russie, la solidarité absolue des États-Unis avec le peuple d’Ukraine souffrant sous la botte russe, la poursuite de la crise actuelle aussi longtemps que cet agir russe se poursuivrait, et en particulier que ne cesserait pas l’occupation russe de la Crimée, partie irréductible de l’Ukraine [ce sont les notes que j’ai prises, comme je le fais ordinairement, en écoutant cette malheureuse – ce résumé n’exagère aucunement la violence et le caractère peu diplomatique du ton, ceux que cela intéresse le vérifieront sans peine en ligne] ; b) J’ai pensé d’abord qu’elle avait dérapé ; une telle vue m’est apparue bientôt plus douteuse lorsque j’ai entendu M. Sean Spicer, le porte-parole de la Maison Blanche, déclarer le 14 février, en réponse à une question, que Mme Haley avait bien reflété les vues de M. Trump ; Spicer ne pouvait décemment pas dire autre chose, il insistait par ailleurs sur le souhait profond et sincère de M. Trump de parvenir à un accord avec la Russie, et son véritable espoir d’une telle issue ; ici, d’ailleurs, il y avait un motif de ne pas s’exagérer les propos de M. Spicer – l’on était à l’acmé de l’affaire Flynn et il fallait – ou du moins semblait-on le croire – désamorcer la spirale du soupçon à l’intérieur. Reprenant ensuite le procès-verbal complet du long Press Briefing de M. Spicer, je dois dire que mon impression première s’est – beaucoup – assombrie du fait de l’exposé liminaire, que je n’avais pas entendu d’abord, texte dont on doit admettre que les termes en ont été prévus et pesés : « That’s why the President decided to ask for his [Flynn] resignation, and he got it. The irony of this entire situation is that the President has been incredibly tough on Russia. He continues to raise the issue of Crimea, which the previous administration had allowed to be seized by Russia. His Ambassador to the United Nations, Nikki Haley, stood before the U.N. Security Council on her first day and strongly denounced the Russian occupation of Crimea. As Ambassador Haley said at the time, the « dire situation in Eastern Ukraine is one that demands clear and strong condemnation of Russian actions. » President Trump has made it very clear that he expects the Russian government to deescalate violence in the Ukraine and return Crimea. At the same time, he fully expects to and wants to be able to get along with Russia, unlike previous administrations, so that we can solve many problems together facing the world, such as the threat of ISIS and terrorism. » C’est plus loin, en réponse à une question, que Spicer complétait son exposé sur le sujet, en particulier concernant l’identité de vues entre Mme Haley et M. Trump : « Look, the Obama administration tried to have a reset with Russia. They failed. They tried to tell Russia not to invade Crimea. They failed. This President understands that it’s in America’s national and economic interests to have a healthy relationship. If he has a great relationship with Putin in Russia, great. If he doesn’t, then he’ll continue on. But he’s not going to just assume that because it wasn’t able to happen in the past — I think you’ve seen, with Prime Minister Abe in particular and others, that the reset that Prime Minister Netanyahu talked about tomorrow — so many of these countries from around the globe are looking forward to resetting the relationships that this country has with them; that they feel as though they were abandoned over the last eight years, and that they are excited about the prospect of a new U.S. relationship under a Trump administration. But with respect to Russia, I think the comments that Ambassador Haley made at the U.N. were extremely forceful and very clear that until — Q : That was an announcement from Haley, not the President. — MR. SPICER: She speaks for the President. I speak for the President. All of us in this administration. And so all of the actions and all of the words in this administration are on behalf and at the direction of this President. So I don’t think we could be any clearer on the President’s commitment. » c) L’ennui – le très, très gros ennui – tient à ce que, le 15 février, M. Trump – revenant sur certains propos de sa campagne semblant aller plutôt dans le sens d’une acceptation du statu quo en Ukraine, ainsi dans une conférence de presse du 27 juillet 2016 – en remettait de lui-même, si j’ose dire, une couche, avec l’effet d’authentifier les propos de Mme Haley et de M. Spicer : il critiquait M. Obama dans un tweet risquant d’achever à mon sens d’hypothéquer la suite des choses – je vous le cite : « Crimea was TAKEN by Russia during the Obama Administration. Was Obama too soft on Russia ? » Peut-être s’agissait-il d’une ruse de guerre à usage interne, contre ceux qui l’accusent de « russophilie ». Lisant ce tweet toutefois, je me souviens avoir ri tout seul – je ris d’un rien – et m’être murmuré quelque chose comme : « Dieu veuille que le bonhomme ne finisse pas par vouloir démontrer son absence de russophilie par une bonne guerre ! ». d) Le même jour, M. Dmitri Peskov, porte-parole de M. Poutine, précisait qu’il n’était pas question de discuter du destin de son territoire, et en particulier de la Crimée avec des étrangers. Et il précisait d’ailleurs – ce qui laissait un mince espoir que l’affaire ne s’envenime pas davantage – que M. Trump s’était gardé d’évoquer le sujet dans son dernier entretien avec M. Poutine.

Je pense que vous pouvez comprendre que, pensant tout ce que je viens de dire, que ce soit à raison ou à tort, ou un peu de l’un et de l’autre, je ne me sente pas très optimiste – moins encore que le texte ci-dessus, qui a donné lieu à cet échange, ne l’avouait – sur les chances, auxquelles j’ai cru dans une certaine mesure, qu’une période dangereuse s’achemine vers sa fin – période qui à mon sens présente deux risques majeurs pour nous – en dehors même du déclenchement possible, quelque jour, d’une véritable guerre, qui risquerait d’être, n’en doutons pas, celle de la vitrification du quart de la planète et de la contamination de zones immenses – : celui de ne pas permettre de panser désormais les plaies à la fois douloureuses et redoutables du grand Moyen Orient – tel que je l’ai déjà défini – ; celui d’interdire – du fait de l’obsession occidentale du grand empire eurasiatique qui s’est brillamment rétabli dans l’ensemble par rapport à l’abjecte période Eltsine, mais qui néanmoins recule plutôt, non seulement du fait de la crise du marché des hydrocarbures, mais en particulier et plus profondément du fait de l’impossibilité de résoudre une crise démographique simplement atténuée ces derniers temps, mais que l’arrivée à l’âge de procréer des classes hypercreuses des dernières années de l’ère Eltsine devrait aggraver à nouveau pendant les dix ou quinze années qui viennent – que soit posé dans toute son ampleur le problème de l’empire qui, imperturbablement, avance – j’entends : la Chine, dont les perspectives ont très significativement évolué depuis une vingtaine d’années, ce dont nous serions avisés de prendre la mesure.

Voici, quoi qu’il en soit, la version anglaise du texte évoqué plus haut, produite sur en.kremlin.ru :

20-2 L'acte de M. Poutine portant reconnaissance immédiate de tous les documents officiels des républiques populaires du Donbass.png

Et enfin le « document » que je souhaite vous présenter à nouveau, car je ne suis pas certain que les conditions techniques vous aient bien permis d’en saisir la netteté pendant le cours du 16 février :

21a Les résultats de l'élection présidentielle de 2010 en Ukraine.png

Cette carte, extraordinairement contrastée, est celle de l’élection présidentielle ukrainienne de 2010 – M. Ianoukovitch est le « prorusse » comme on dit de façon à demi adéquate. S’agit-il d’une répartition aberrante ? Non ; à preuve une carte retraçant les résultats de 2005 :

21b Election présidentielle ukrainienne de 2005.png

Voici trois autres documents assez éclairants il me semble. Le premier intéresse les langues parlées.

21c Langues parlées en Ukraine.png

Les deux autres concernent les confessions chrétiennes ; j’ai déjà eu en mains des cartes plus « parlantes » que celle que j’ai retrouvée ; vous noterez toutefois sans peine la forte présence catholique à l’ouest extrême et la domination du patriarcat de Moscou à l’est. Comme vous le pressentez, il y a là des formes – pardonnez-moi cette vilaine expression – de structures culturelles intégrées – les divers caractères vont ensemble, dans l’épaisseur destinale de l’histoire.

21d Églises ukrainiennes.png

21eLes inclinations religieuses régionales en Ukraine.png

La riche carte qui suit achèvera de faire ressortir ce qui ressemble assez ici à une géopolitique des religions, qui n’a d’ailleurs rien de géopolitique, puisqu’elle tient entièrement, je le redis, à la très longue histoire ; l’ouest de l’Ukraine, à la suite des mouvements des frontières à la fin de la seconde guerre mondiale, se retrouve inévitablement dans une situation un peu étrange, qui ne manque pas de retentir sur l’équilibre d’un pays dont les contrastes se trouvent amplifiés.

22 Les aires religieuses en Europe.png

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Je ne souhaite pas vous laisser partir dans l’inapaisement – fécond certes si vous l’éprouvez de la meilleure manière – que procurent tant de cartes, formant un étrange – et forcément impossible, et partant redoutable – puzzle. Le sourire – moins esquissé que jamais – du Bouddha vous a accueilli. L’aniconisme musulman – même s’il comporte des entorses – ne me suggère pas, bien qu’il ait été beaucoup question d’islam dans ces feuillets, de retenir une image islamique qui pourrait peut-être sembler offensante à certains, au regard de la netteté du principe et du raidissement contemporain des sensibilités et des pratiques.

Je vous donne donc l’une de mes images préférées, peu propre ici à nous dépayser au regard de ce qui précède immédiatement ; elle manifeste de la plus émouvante façon tout ce qu’emporte pour l’art la dynamique intarissable de l’incarnation. Cette icône est due à saint Andreï Roublev – on la désigne comme « Les trois anges de Mambré – ou la Sainte Trinité ». Roublev était un moine et un peintre russe, de la région de Moscou, au début du XVe siècle. Son propos inspiré fut ici d’illustrer les trois hommes du chêne de Mambré – ils sont représentés comme des anges mais – n’est-ce pas – ce ne sont pas des anges, mais le dieu que les quelques lignes de l’Écriture désignent, sans doute possible pour un chrétien les lisant, comme un et trine. [Dans le premier livre du Pentateuque, la Genèse, en XVIII, 1 et 2 – il s’agit d’Abraham – : « Yahvé lui apparut au Chêne de Mambré, tandis qu’il était assis à l’entrée de la tente, au plus chaud du jour. Ayant levé les yeux, voilà qu’il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui ; dès qu’il les vit, il courut de l’entrée de la Tente à leur rencontre et se prosterna à terre ».]

25 ANDREÏ ROUBLEV - LES TROIS ANGES DE MAMBRé OU LA TRINITE (c. 1410).png

SR