Fragments d’un journal de guerre. La Syrie & le monde après Khan Cheikhoun & Al-Chaayrat [1/2 – du 6 au 10 avril]

 

 

SUR LES DÉVELOPPEMENTS LES PLUS PHILOSOPHIQUES DES BILLETS : IL VA DE SOI QUE JE N’AI NUL LIEU DE PRIVER LES AUDACIEUX D’UNE POSSIBILITÉ DE PENSER PLUS FORTEMENT, PLUS DOULOUREUSEMENT PEUT-ÊTRE [HEINRICH VON KLEIST L’A ÉPROUVÉ], EN ASSURANT AUSSI EUX-MÊMES LA CONSTANTE POLICE DE LEUR LEXIQUE – AUCUN LIEU NON PLUS DE METTRE CEUX QUE CELA ENNUIE – OU ANGOISSE – SUR UN CHEVALET DE TORTURE. JE REDIS DONC QU’IL N’Y AURA PAS À L’EXAMEN, QUI DE TOUTE FAÇON NE S’Y PRÊTERAIT GUÈRE, DE QUESTION APPELANT UNE FORME DE DISTANCE PROPREMENT, TECHNIQUEMENT, PHILOSOPHIQUE. IL APPARTIENT AINSI À CEUX QUI N’AIMENT PAS PHILOSOPHER DE SAUTER CERTAINS ALINÉAS. JE NE PEUX PAR CONTRE PAS M’ENGAGER, BIEN SÛR, À CE QU’IL N’Y AIT QUE DES QUESTIONS N’APPELANT AUCUNE RÉFLEXION ÉLÉMENTAIRE, CELA VA DE SOI – NOUS SOMMES À L’UNIVERSITÉ… [inséré le 30 avril]

Capture d’écran 2017-05-06 à 10.33.23.png

J’avais commencé à reporter ce bref journal dans le billet précédent, comme une digression illustrative. Finalement, son intérêt – non pas universel assurément, mais pour vous [j’en forme le vœu] – me paraît suffisant – je ne parle pas de l’intérêt bien sûr de cette gravissime affaire, si assuré, mais simplement de ce que je peux et pourrais bien en dire – pour que je le poursuive quelque temps de façon autonome.

Comme vous vous en souvenez sans doute, dans le cours oral du jeudi, je dois terminer les leçons ukrainiennes puis achever l’année, 1) en revenant sur le Royaume ermite, dont j’espère qu’il n’aura pas été agressé à son tour, de façon  illégale une nouvelle fois – si sévères certes soient déjà à son encontre les positions des Nations Unies et si préoccupante puisse sembler la position de Pyongyang – et avec des risques considérables, car le dernier des Kim, acculé, traqué, surexcité par son ultime lutte, ne manquerait pas d’essayer de mettre ses promesses de riposte à exécution, et de fait pourrait invoquer la légitime défense s’il frappait par exemple la Corée du Sud, sœur apostate abritant ses jouissances sous le parapluie impérialiste, ou même le Japon, qui donne son plein appui aux États-Unis et s’associe donc, de façon imprudente, à leur politique [le propos, doit-on le rappeler, est non de faire des démonstrations de force mais d’éviter les catastrophes – la nouvelle administration étatsunienne paraît en ce moment ne plus le comprendre tout à fait] -, et 2) en faisant le point sur l’actuelle situation et l’état des rapports de forces en Syrie. Vous trouverez ainsi quelques éléments de méditation de ce dernier – terrible – sujet dans les notes qui suivent.

Situation en Syrie fin mars 2017.png

Cette carte n’est pas sans intérêt. Elle surestime toutefois l’ASL, comme il est d’usage chez les politiques et communicateurs occidentaux qui souhaitent que l’opinion croie en l’existence d’effectifs très significatifs de rebelles « modérés » – syriens bien entendu [alors que l’essentiel des forces rebelles effectives et efficaces, militaires en quelque sorte, est « jihadiste », et formé largement, selon un procès dont je vous ai dit qu’il était beaucoup plus ancien que la Guerre d’Espagne, de dizaines et de dizaines de milliers de sortes de « brigadistes internationaux » – venus d’Irak, du Maghreb et en particulier de Tunisie, d’Europe et notamment de France, d’Asie centrale, du Nord-Caucase, etc. – d’une incandescente radicalité]. Dans les débuts de la guerre, une telle vue a pu correspondre à une certaine effectivité, moindre toutefois que cela ne fut parfois affirmé. Mais cette réalité s’est assez rapidement évanouie, dissoute en une poussière nullement fédérative de groupes dont beaucoup – certains épisodes l’ont montré – sont tout aussi radicaux que ceux qu’il est d’usage de dénoncer chez nous avec des tremblements outragés dans la voix, alors qu’ils manifestent hélas – mais il est entendu qu’il ne faut pas le reconnaître – une évolution profonde, d’orientation ultimement « takfiriste » [comme l’on dit parmi les chiites victimes des violences wahhabo-salafistes], qui excède de beaucoup leurs effectifs [même si, par exemple, le goût extrême de la mise en scène médiatique de ses cruautés par État islamique a pu revêtir et revêt une spécificité certaine, au moins depuis le saisissant film Clanging of the Swords il y a trois ans – dont l’effet immédiat fut de renvoyer l’œuvre de Quentin Tarantino à la préhistoire de la violence cinématographique]. ASL est dès lors une appellation non véritablement contrôlée, revendiquée à un moment ou à un autre par tel ou tel groupe désireux en particulier d’obtenir un appui qui n’irait pas directement en principe à État islamique ou, sous ses divers noms locaux successifs, Al-Qaïda. Il est notoire pourtant que les lambeaux de ce qui se revendique comme ASL travaillent main dans la main, ainsi justement dans la région d’Idlib [Idleb] avec l’avatar de Jabhat al-Nosra, filiale qaïdiste indubitable – quelles que soient les narratives successives de ce groupe -, et qu’il y a bien longtemps que ces militants « libres » se distinguent parfois mal sur d’autres terrains du groupe assurément fort immodéré Ahrar al-Cham, soutenu dans l’ensemble, mais ces mondes sont mouvants, par le Qatar, la Turquie et l’Arabie séoudite, et opérant d’ailleurs souvent de façon conjointe avec les nosristes – sachant bien entendu que tous ces groupes, achevant d’embrouiller le tableau, sont secoués de divisions, portant finalement, en général, moins sur le fond que sur la tactique, et que nombre de jihadistes passent avec aisance de l’un à l’autre [si bien qu’il est avéré que lorsque les occidentaux, dont la France, je le précise, de façon d’ailleurs revendiquée par M. Hollande – je ne parle pas même des pétromonarchies ! -, livre des armes, depuis quatre ou cinq ans, à de prétendus « modérés », ces armes, qui assurent la prolongation sans fin de la guerre conduite, s’il s’agit des activistes les plus engagés, par des effectifs moins syriens qu’étrangers – je le répète : il ne faut pas l’oublier -, ne tardent pas à se retrouver dans les mains de ces « jihadistes » avec lesquels, stupidement – ou cyniquement -, car l’expression est inadéquate, l’on nous martèle que nous sommes « en guerre » afin, à la fois, de justifier notre activisme belliciste à l’extérieur, et à l’intérieur de porter atteinte à nos libertés nationales au prétexte d’en assurer, bien mal, la défense en trompe-l’œil, sans véritable sursaut moral et politique collectif – si l’on veut bien laisser de côté  les effusives et fugitives, et souvent narcissiques, revendications « Je suis Charlie » et de pénibles parodies cérémonielles réduites au « kitsch », si inférieur aux déchirures vécues, de petites bougies dans la nuit et de dessins d’enfants des écoles].

Un lien précieux – encore qu’assez incomplet, mais c’est inévitable, et pas toujours parfaitement clair dans sa présentation, pourtant utile – en vue de débrouiller un peu l’écheveau si cela vous est, à un moment ou à un autre, utile [mais l’on évoquera tout cela dans les derniers cours] :

http://web.stanford.edu/group/mappingmilitants/cgi-bin/

Je ne résiste pas à la tentation de produire un dessin du fameux caricaturiste radical brésilien Carlos Latuff

C LATUFF - REBELLES SYRIENS.png

6 avril :

Finalement moins probable [*] encore [**] le recours à de telles armes par Damas à Khan Cheikhoun au sud d’Idleb en ce début d’avril, non seulement alors que le régime a été  privé de son arsenal chimique depuis trois ans – il eût pu en réassembler ou en conserver dissimulées, mais cela semble médiocrement plausible -, mais tandis surtout que M. Assad était en train de voir couronner ses vœux de succès, les États-Unis ne s’opposant plus vraiment, semblait-il, à ce que les électeurs le portent une nouvelle fois au pouvoir [***] : cet événement est une pure catastrophe pour lui et son gouvernement et aucun observateur sérieux ne vous dira le contraire – M. Stoltenberg, M. Tusk, Mme Merkel, M. Hollande et al., n’œuvrant évidemment pas en tant qu’observateurs sérieux, mais agissant, non seulement comme des adversaires acharnés de la Russie, mais comme des militants, depuis longtemps, de la destruction et de la fragmentation de la Syrie, quels que soient leurs motifs, dont certains sont fort intelligibles pour tous les connaisseurs des jeux de forces au Proche et Moyen Orient. L’on sait bien par ailleurs que l’État islamique et d’autres mouvement « jihadistes » [****] ont stocké, ou même eu, de façon assurée, recours à des gaz de combat à plusieurs reprises [armes, notons-le, dont on doit admettre que M. Erdogan, très particulièrement agité à nouveau, dispose [*****] et qu’il aurait, selon le PKK utilisées contre des effectifs kurdes] [******]. Les réseaux sociaux bruissent de récits divers dont le temps permettra probablement, comme à chaque fois, la décantation ; nous allons suivre cela bien sûr, sans plus d’apaisement que celui que nous procure la façon dont les États-Unis manœuvrent dans l’affaire coréenne – infortuné [irritant aussi] M. Trump qui, faute de savoir se rendre maître du « swamp » qu’il a tant dénoncé, semble n’avoir plus le choix qu’entre échouer à faire ce qu’il a dit ou faire le contraire de ce qu’il avait laissé espérer aux amis de la paix, tout en écartant, à cette heure partiellement, mais l’éviction complète ne tardera pas à mon sens, son peu conformiste conseiller Bannon – pas entièrement raisonnable peut-être, mais du moins talentueux [*******], et doté des qualités du conseiller qu’il était – qu’il vient d’écarter du NSC dans des conditions qui demeurent assez obscures à cette heure [********].

[*] Les astérisques sont des appels de note. Je vous demande de prêter la plus grande attention au choix, toujours pesé, de mes mots. Ainsi que je l’ai dit et répété, le propos, et le moyen, de la méditation de l’actualité des relations internationales est la conjecture. Nous parlons le plus souvent sans être certains de rien. Mais, 1) il n’y a pas moyen de faire autrement – ceux qui assènent à longueur de temps des « faits » dans nos affaires, et dans la plupart des affaires humaines d’ailleurs, y compris celles qui retiennent les juristes, vont le plus souvent au-delà de ce qu’il est légitime de prétendre faire croire à son interlocuteur ; 2) ce n’est pas si grave au regard de la modestie de nos responsabilités à vous et à moi ; l’ennui vient de ce que ceux qui décident une frappe d’une sorte ou d’une autre le font sur le fondement de l’extrême ténuité du monde général des « faits » – je reviendrai rapidement sur cet aspect en finissant cette brève note, disons, de méthode et d’usages de la langue. — Je peux donc, évoquant une affaire ou une autre, assortir une mienne proposition, un mien jugement, de toutes sortes d’adjectifs : certain ou assuré ; très probable ; probable ; assez probable ; plausible ; possible ; douteux ; improbable ; impossible ; exclu, etc. La gamme est à peu près infinie : j’ai dit ici, au texte, moins probable, formule dont la signification, relationnelle en quelque sorte, ne saurait qu’être fuyante, insusceptible de fixer le curseur de la probabilité à un niveau ou à un autre, et cela donne un aperçu de la richesse des possibles de la langue. — Il arrive que tel d’entre vous vienne me voir en me disant : « Vous avez dit que… » – Souvent il me faut rectifier d’emblée : « J’ai dit qu’il n’était pas impossible que… – ce n’est nullement la même chose. » Prenez bien garde à cela ; ayez l’esprit souple ; soyez attentif aux nuances infinies que permet la langue. — Ainsi que je vous le suggérai un peu plus haut, si je me trompe en recourant à l’échelle évoquée de possibles de la langue, la terre ne s’arrêtera pas de tourner – si je dis qu’il est assez probable que ceci ou cela, alors que c’est simplement possible mais pas même sérieusement plausible, ce n’est pas une catastrophe ; d’autant que, ma pensée n’étant jamais en repos, faisant retour sur elle-même, instruisant constamment son propre procès, il pourra m’apparaître que je dois rectifier – et alors je ne manquerai jamais de le faire, d’apporter une nuance, ou même une pure et simple correction. L’important, pour vous et pour moi, c’est de penser, d’être plus intelligents le lendemain que la veille, dans un monde – celui de la conjecture internationale immédiate – qui comporte – grâce au fleurissement international des blogues – des dizaines d’esprits de premier plan, ce qui est beaucoup – des milliers ou des dizaines de milliers si l’on considère ceux qui pensent et se taisent, dont la parole nous saisirait sans doute par sa pénétration supérieure. — Autre serait l’embarras si nous étions conseiller du Prince [ce à quoi cet enseignement prépare directement – mais le Prince n’est pas forcément à l’Élysée, il pourrait être un grand entrepreneur, un grand investisseur, etc.] Imaginez que l’un d’entre nous ait l’oreille du Prince et l’incite à agir ou à n’agir pas, et qu’il se révèle rétrospectivement que son analyse de la situation eût pu être meilleure : s’il y a des centaines de cadavres entre le conseil donné et la prise de conscience de ce qu’il n’était pas le meilleur, notre conseiller, s’il a un peu de sensibilité, ne se sentira pas très bien ; et la personne qu’il aurait conseillée non plus, peut-être. Or, dans le monde de l’action, l’on ne saurait, soit ne pas agir, soit ne pas décider de ne pas agir ; c’est le monde où est appelée à s’épanouir, en termes aristotéliciens, la vertu dianoétique, intellectuelle, de prudence [phronēsis], qui est d’ailleurs devenue l’une des quatre vertus cardinales : la prudence – je choisis de m’exprimer assez lourdement pour n’être pas incompréhensible – est la vertu qui guide celui qui agit – au sein d’un monde dans une bonne mesure contingent [s’il s’agit de ma vue : principalement parce que le monde, pour les humains, n’est que la série des âmes libres] – dans le choix de son action, dans le choix ainsi de moyens au regard de fins [qui relèvent, elles, des vertus éthiques], au fil d’une délibération en termes de biens et de maux relatifs [encore que le prudent par excellence n’ait pas même besoin de délibérer, non seulement avec qui que ce soit, mais même avec lui-même, pour arrêter son choix]. Je m’arrête ici : cela suffit pour ceux qui sont prêts à faire effort, et qui y reviendront par eux-mêmes par la suite, et est de toute façon beaucoup trop pour ceux que penser un peu philosophiquement ennuie.

[**] Les astérisques sont des appels de note, je le redis, pour la dernière fois dans ce billet. Il s’agit ici d’un fragment et il peut renvoyer à des passages antérieurs ; j’apporte en note les compléments utiles. Ici : moins probable encore que dans l’affaire de la Ghouta. Voici ce que fut cette affaire, qui faillit déclencher une agression contre Damas de la Coalition emportée par les États-Unis, agression d’une tout autre ampleur que celle des 6-7 avril, agression à la libyenne – agression suspendue en fin de compte au dernier moment, à l’extrême fin d’août 2013, par M. Obama, au grand désespoir de MM. Hollande et Fabius qui souhaitaient très vivement ne pas se contenter d’aider les rebelles supposément « modérés » et mouraient d’envie de répéter en Syrie, justement, la brillante opération libyenne, dont nous ne sommes pas un jour, six ans après, sans devoir mesurer davantage les conséquences à tous égards effroyables – : le 21 août 2013 avait eu lieu un bombardement à l’arme chimique dans la région de la Ghouta, près de Damas ; il eût causé peut-être plusieurs centaines de morts. Une mission d’enquête des Nations unies dut se résigner à ne pas pouvoir établir la responsabilité du gouvernement damascène. Par la suite, il apparut à plusieurs chercheurs que le massacre n’avait pas été perpétré par l’armée syrienne. [L’une des contributions les plus notables en ce sens fut celle de Richard Lloyd et Théodor Postol, spécialistes reconnus, membres du Centre d’analyse des armes de destruction massive du MIT.]

[***] Il y a eu ici un revirement de la position des États-Unis, et de celle d’ailleurs aussi de la France. Il faut considérer que ce revirement est désormais nul et non avenu : voici pourquoi l’intérêt du régime n’était assurément pas de prendre de front la narrative des armes chimiques [je dis la narrative, parce que, au fond, il n’est pas certain qu’il soit plus agréable d’agoniser des heures sous des blocs de béton après un bombardement que de mourir par l’effet du gaz sarin – s’il s’est agi de gaz sarin il y a quelques jours]. Concernant par ailleurs le revirement que j’évoque, à l’extrême fin de mars, peut-être fut-il moins assuré que beaucoup de commentateurs ne l’ont suggéré ; beaucoup ont compris que « will be decided by the Syrian People » ne pouvait évoquer d’autre horizon que celui d’une élection au suffrage universel ; mais est-ce si certain ? Ce qui, par contre, était certain, c’est que le départ de M. Assad n’était plus considéré comme un préalable à tout processus de paix.

[****] En tout particulier Jabhat al-Nosra [le qaïdiste Front de la Victoire], devenu Jabhat Fatah al-Cham en 2016 [le Front de la Conquête du Levant], puis en principe fusionné avec des mouvement voisins, au sein de Hayat Tahrir al-Cham [l’Organisation de la Libération du Levant], à la fin de janvier 2017. Je reviendrai sur ces mouvements en cours. Dans l’affaire de la Ghouta, c’est al-Nosra qui a été le plus soupçonné d’avoir souhaité frapper un groupe moins radical tout en compromettant le Gouvernement.

[*****] Un étudiant me pose la question de savoir si je pense, au fond, que la Turquie a pu jouer un rôle. I) Une réponse générale d’abord : dans les confuses mais redoutables affaires du « jihadisme » en Syrie, il faut à mon sens penser en premier lieu, en particulier lors d’opérations d’un certain niveau, à l’Arabie séoudite, au Qatar, et bien entendu à la Turquie. Certains pourraient avoir un doute car il a pu arriver que la Turquie fût frappée par des attentats meurtriers ; tels parmi ces derniers peuvent être attribués, ne l’excluons pas, à des groupes kurdes radicaux ; la tentation du régime est d’ailleurs de proposer dès que cela semble possible cette piste ; mais d’autres ont été presque assurément commis par État islamique. Toutefois : 1) nul n’a dit qu’il était sans danger de jouer avec un cobra ; certains jouent pourtant avec des cobras ; 2) l’ultraradicalité islamique ne se borne nullement à Daech – et la Turquie a pu aider de façon très continue d’autres groupes et, de notoriété publique chez ceux qui suivent ces affaires, ne s’en est pas privée – ne serait-ce que parce que ces groupes combattent les Kurdes ; 3) dans les derniers mois de 2014, et au début de 2015, lors de la lutte pour la ville septentrionale syrienne de Kobané, entre État islamique et, finalement victorieuses, mais très difficilement, forces kurdes (les YPG [Yekineyen Parastina Gel], les Unités de Protection du Peuple, branche armée du PYD, Parti de l’Union Démocratique, branche syrienne fort autonome du fameux PKK turc, le Parti des Travailleurs du Kurdistan), peu ont profondément douté de l’aide apportée par Ankara à l’État islamique dont les forces semblaient transiter assez librement d’Irak en Syrie par le territoire turc, tandis que les combattants kurdes de Turquie étaient empêchés d’aller au combat ; la plupart admettent par ailleurs – ce point est documenté – que Daech exportait le pétrole extrait par ses techniciens en Syrie vers la Turquie, quelle qu’ait été la destination finale. II) Mais il faut compléter ces généralités par des observations plus particulières : 1) Les excentricités contradictoires de M. Erdogan ont atteint un rythme effarant depuis le coup, supposé güleniste, et peut-être bien étatsunien aussi, de l’été 2016, à tel point que certains soupçonnent désormais qu’il puisse souffrir de quelque pathologie ; 2) Nous sommes à la veille du capital référendum constitutionnel du 16 avril 2017, dont le succès est assez probable mais non certain, et pourrait être étroit et même compromis peut-être en l’absence de manipulations électorales – enjeu majeur pour tous, mais en particulier pour le Président qui, en cas de succès, verrait s’ouvrir la possibilité d’un régime plus autoritaire encore [Note au 17 avril : le 16, le oui l’a emporté de justesse au terme d’un scrutin contesté.] ; 3) Il semblerait que la grande base aérienne américaine d’Incirlik en Turquie soit sur le point de déménager en Syrie, sur l’Euphrate, à Tabqah [carte ci-dessous – zone récemment conquise sur Daech par les FDS, les Forces Démocratiques Syriennes, kurdes, soutenues par les États-Unis] au mépris de la souveraineté syrienne, mais d’une façon qui peut inquiéter, tout bien pesé, le gouvernement d’Ankara, car il y a là le signe probable d’une certaine défiance à son encontre comme la manifestation désormais sensible de l’intention étatsunienne de se mettre à même de bloquer le mouvement vers le nord des forces syriennes loyalistes afin de créer un Kurdistan et d’empêcher [ce qui ne serait d’un autre côté pas pour déplaire à M. Erdogan, mais non selon n’importe quelle configuration] la reconstitution de la Syrie – bref, le climat est tendu, et propre à nourrir beaucoup de mauvaises idées. Mais à la question : pensé-je que ce sont les services turcs qui ont réalisé l’explosion chimique du 4 avril, ou qui ont fourni dans les jours précédents la livraison nécessaire ? – je réponds : je n’en sais rien et mon sentiment est, même s’il s’agissait de gaz sarin – ce qui n’est aucunement certain quoi que l’on aille répétant -, et si l’épisode était avéré, que le niveau technique de certains groupes les met très probablement à même de composer tout seuls nombre de substances, et en tout cas de les administrer – j’ajoute qu’en l’espèce, il est possible qu’il y ait eu une frappe syrienne sur un entrepôt d’armes comportant pour partie des substances toxiques – mais l’on recroisera sans doute les divers possibles chemin faisant.

Capture d’écran 2017-04-11 à 10.36.34.png

[******] Vous vous demandez peut-être comment des mouvement « jihadistes » peuvent obtenir de telles armes. L’on oublie souvent que le désarmement chimique de l’armée syrienne, effectué à la fin de 2013 par la Russie sous contrôle international, n’a évidemment pas pu porter sur les régions contrôlées par les rebelles ; or celles-ci comportaient des dépôts de gaz de combat – deux au moins semble-t-il. De toute façon, les mouvements les plus radicaux bénéficient, par divers canaux, de fonds importants ; ils ont été à même, non seulement de compter sur de stricts dévouements, mais d’engager des spécialistes de haut niveau dans des domaines divers, allant du cinéma aux gaz de combat ; l’utilisation de ces derniers, dit-on, n’est pas très aisée – certes, mais là encore, les mercenaires de bon niveau ne manquent pas. Il est par ailleurs difficile d’écarter toute possibilité de troubles manœuvres turques. [V. note précédente.]

[*******] Je ne suis pas très amateur des vues rigidement cyclico-apocalyptiques de M. Bannon, qui ajoutent au fond à toutes leurs faiblesses constitutives l’étrangeté nombriliste – si caractéristique au fond des sentiments de tous ces gens – de supposer que les rythmes – prétendus – de l’histoire américaine valent pour l’histoire universelle [sottise absolue : la puissance étatsunienne, au plus, peut être temporairement à même d’imposer au monde ses vicissitudes – c’est tout autre chose]. Mais cet homme, du moins, a des lectures, connaît de l’histoire, essaie de penser : ce n’est pas de trop dans l’intellectuellement pauvre milieu des politiciens américains, un cran en-dessous des nôtres – c’est dire…

Capture d’écran 2017-04-09 à 16.02.28.png

[********] Il semble toutefois qu’ait pu jouer un rôle significatif la mésentente de M. Steve Bannon et de M. Jared Kushner, le gendre de M. Trump, l’époux de la si chère Ivanka, à laquelle son papa, dit-on, ne sait pas refuser grand chose [ici, des rumeurs concordantes soulignent qu’elle eût joué un rôle – bombardez-les, mon petit papa chéri, faites-moi plaisir…]. M. Kushner, notons-le, est en charge en particulier de la politique moyen-orientale à la Maison Blanche. Il y a des motifs très puissants de le penser proche des vues constantes de Tel Aviv – c’est d’ailleurs lui qui s’était entièrement occupé des relations de son beau-père avec le fameux AIPAC [American Israel Affairs Committee, groupement de grande importance, fort bien étudié par MM. Mearsheimer et Walt]. Comme on le sait, ces dernières vues sont d’une vive hostilité envers Damas et Téhéran, et bien entendu, de façon intelligible, le Hezbollah. — Depuis que j’ai écrit cette note est apparu, dans le courant du 8 avril, un insistant hashtag #FireKushner, dont le tour est parfois déplaisamment antisémite, qui en rejoint d’autres : #KeepBannon, #FireNikkiHaley, #FireMcMaster, etc. [v. image ci-dessus]. — Il se trouve encore, depuis que j’ai écrit le premier jet de cette note, que j’ai lu à deux ou trois reprises que ces deux gentlemen, Bannon et Kushner, étaient réconciliés et s’entendaient désormais pour le mieux, tel autre suggérant même qu’il n’y eût jamais eu de tension entre eux, et qu’ils se fussent serrés les coudes face au nouveau Conseiller à la Sécurité Nationale, le général McMaster, pour éviter le dernier rebondissement de l’aventure syrienne : bien entendu, je ne hante pas les couloirs de la Maison-Blanche [aucun couloir d’ailleurs], et je ne m’ébroue pas dans le swamp washingtonien, j’observe librement le monde depuis le marais du Thérain au milieu duquel j’ai simplement dessiné un jardin, c’est-à-dire fait descendre l’Idée dans la nature ; pourtant, méditant parmi mes moutons et auprès des cascades, je juge cette entente retrouvée, si tel est le cas, assez factice, si par contre je ne doute guère que McMaster n’incline, comme le gros de ses pareils étatsuniens, à l’activisme militaire et n’ait pas supporté les montages trop subtils – et peut-être même, dans une certaine mesure, hallucinés – d’un Bannon. [J’ai déjà dit, dans un précédent billet, que je comptais prêter une attention suffisante à M. Bannon, en principe après cet enseignement – je vois très bien les machines intellectuelles cycliques sur lesquelles il ente sans doute sa pensée – j’y ai fait allusion un peu plus haut -, mais il a été victime de tant d’attaques ces derniers mois que l’on peine un peu ces temps-ci à construire au-delà d’un certain point sa vue, d’autant qu’il n’est pas l’homme d’une œuvre et que l’on doit se fier à toutes sortes de récits dont beaucoup déversent sur lui des tombereaux d’injures, et dont les moins scandaleux semblent bien inégaux – et aux livres pour lesquels on lui prête de l’intérêt sans pouvoir être assuré des contours qu’en ces livres projette cet intérêt. Note au 20 IV 2017 : J’ai lu depuis une douzaine de choses des choses en sens assez divers, certaines extrêmement sombres, sur le sieur Kushner – je suspends à cette heure mon jugement, ce qui est rarement la plus mauvaise idée que l’on puisse avoir en l’absence de l’urgence de conclure.]

Une extraordinaire photo au début de février 2017 – de gauche à droite : le Gal Flynn [démissionné], Jared Kushner, Ivanka Trump, Steve Bannon [sur un siège éjectable en ce début d’avril]

Déb fév 2017 Flynn Kushner Ivanka Bannon.png

7 avril  :

Près de soixante « Tomahawks » [très exactement 59 de ces missiles de croisière semble-t-il] ont été lancés sur la Syrie cette nuit [dans la nuit du 6 au 7 peu avant une heure GMT], depuis les destroyers de la Navy USS Ross et USS Porter, croisant en Méditerranée orientale. Ils ont en partie détruit la base syrienne de Shayrat [al-Chaayrat – les translittérations sont diverses, plus anglo-saxonnes ou plus françaises], causant la mort de plusieurs militaires de l’armée syrienne et d’un certain nombre de civils – petit nombre de morts au total, ce qui appelle la réflexion – ; sur quatorze avions, neuf seulement, assez anciens, eussent été détruits et, bizarrement, les photos qui sont parvenues dès aujourd’hui montrent que la piste demeure dans un état dans l’ensemble convenable. [*]

Le président Trump [qui avait multiplié à la fin d’août 2013, après l’affaire de la Ghouta, les tweets condamnant toute frappe du président Obama contre les autorités de Damas – v. ci-dessous -, et qui avait pris des positions parfaitement nettes allant dans le même sens pendant la campagne électorale de 2016] a prétendu justifier cet acte de guerre, constituant une violation extrême du droit international, au nom de « l’intérêt vital de la sécurité des États-Unis » [!], invoquant ainsi à la fois une forme de légitime défense et une urgence que l’on chercherait en vain dans cette affaire, sans respecter les procédures institutionnelles requises en principe pour un tel engagement, j’y reviendrai peut-être, sans, surtout, laisser même le temps au Conseil de sécurité d’adopter une résolution et d’ordonner en particulier une enquête avant de proférer des condamnations catégoriques dont le passé a montré à suffisance qu’elles identifiaient souvent mal le ou les coupables – lorsqu’elles n’étaient pas délibérément mensongères comme en 2003, lors du véritable début de l’épouvantable catastrophe moyen-orientale dont on ne voit pas le terme. Les États-Unis ont invoqué une « preuve » – une supposée image satellitaire – qui n’en est pas vraiment une [**].

L'un des innombrables tweet de M. Trump en août 2013.png

Le président Poutine a déclaré très peu après, selon son porte-parole, M. Peskov, qu’il s’agissait, bien sûr, d’une « agression contre un État souverain en violation du droit international, qui plus est menée sous un faux prétexte », et il a souligné qu’il considérait le grave événement comme une « tentative pour détourner l’attention de la communauté internationale des nombreuses victimes parmi la population civile en Irak », c’est-à-dire bien entendu à Mossoul où l’aviation étatsunienne multiplie les catastrophes – tout autrement que ce ne fut le cas à Alep, nombre de témoins l’assurent. La Russie a immédiatement suspendu le mémorandum qui favorisait la cohabitation des aviations de la « Coalition » et de la Fédération de Russie dans le ciel syrien [***]. Les risques d’incidents et même d’accidents graves vont se trouver accrus. Des systèmes d’armes anti-aériennes plus puissants vont être fournis à la défense syrienne [****] – ce qui devrait sérieusement tendre des relations déjà envenimées. Divers officiels ont très rapidement pris la parole d’une façon qui laisse penser que l’humeur moscovite n’est pas véritablement à une attitude conciliante après une telle exaction.

Nous devons d’ores et déjà, avant plus ample réflexion – qui viendra très vite -, considérer – avec une infinie tristesse – qu’une page très brève se tourne : celle pendant laquelle des millions de personnes à travers le monde, dont j’étais [bien que ceux qui suivent avec attention le cours n’aient pu douter de la montée rapide de mon scepticisme depuis le mois de février] ont espéré que les États-Unis pourraient se désintoxiquer de leur unilatéralisme et de leur absence complète de respect pour la loi internationale. Hélas, il n’en est rien, et les pratiques de M. Trump sont exactement les mêmes que celles qu’annonçait Mme Clinton. Certains aspects seront élucidés peu à peu : certaines formations jihadistes – en particulier de l’État islamique et de Fatah al-Cham [ex al-Nosra] – ayant pris l’offensive immédiatement après la frappe, plusieurs observateurs et responsables n’excluent pas qu’il n’y ait eu des « fuites », possiblement volontaires, configuration non inédite – souvenez-vous du honteux épisode de Deir ez-Zor il y a sept mois. Le porte-parole du ministère russe de la Défense, le général Konachenkov a dit former le vœu qu’il ne s’agisse que d’une coïncidence – il avait la tête du type qui peine vraiment à y croire…

[*] Cette base a été choisie car l’Administration étatsunienne prétend que c’est l’un de ses avions qui aurait effectué la prétendue frappe chimique le 4 avril.

[**] Cette affaire repose au fond sur des éléments ténus : 1) les photos ont été prises par les fameux « casques blancs » dont beaucoup savent qu’ils sont un avatar rusé du jihadisme plus ou moins nosriste [mais bien entendu l’opinion officielle occidentale nie ici, comme souvent, la probabilité très élevée que le statut de ces bons apôtres soit aussi effroyablement sombre] ; 2) l’ensemble du dossier a été transmis par l’OSDH [Observatoire syrien des droits de l’homme] ; or cet OSDH, animé par un seul homme, membre probable de la fameuse organisation ultra-radicale des « Frères musulmans », M. Rami Abdel Rahmane, qui habite Londres, et qui serait, selon certains, très proche des redoutables services britanniques, est le relais des informations données par les formations radicales en Syrie – il se trouve toutefois qu’il est, ou à peu près, la seule source agréée par les médias et les politiciens occidentaux. Tous devraient convenir de ce que cette affaire mériterait une enquête internationale poussée : elle n’aura bien entendu jamais lieu – au point que certains se demandent si le propos n’était pas qu’il n’y ait surtout pas d’enquête, susceptible de présenter une vue de la situation assez différente de celle que l’on nous impose.

[***]Il s’agit du Memorandum of understanding on prevention of incidents and ensuring of flight safety in the course of operation in the Syrian Arab Republic. La suspension a pris effet le samedi 8 avril à zéro heures.

[****] Certains ont tendance à gonfler les capacités de la défense aérienne syrienne sur le plan technique. Les Russes ont certes – on aura l’occasion d’y revenir – un matériel très performant en Syrie [des Pantsir, des S 300 et même des S 400 à Tartous et à Hmeimim], qu’ils ont peut-être souhaité ne pas utiliser, ou n’utiliser qu’en partie, nous le verrons à la date du 8 avril. Mais il ne semble pas qu’ils aient fourni les outils les plus pointus à Damas [sauf des Pantsir sans doute, et même des S 300 semble-t-il, mais à l’exclusive intention de protéger Tartous et la région alaouite] ; il est apparu en tout cas que la Syrie n’était pas en mesure d’arrêter des missiles de croisière avant qu’ils n’atteignent une de leurs bases [à moins qu’elle n’ait suivi une recommandation russe de s’abstenir]. Quant à la Russie, il faut supposer qu’elle a voulu laisser faire – pour cette fois en tout cas, et du moins en partie, l’on va avoir l’occasion d’y revenir – afin d’éviter une possible rapide ascension aux extrêmes. Mais qu’en serait-il si M. Trump prenait goût à de pareils agissements ?

Carlos Latuff.png

8 avril :

Étrange journée que celle-ci. Plusieurs bizarreries incitent les esprits à galoper. Tant d’imagination créatrice est belle. Mais il importe de conserver l’esprit froid sans laisser s’éteindre, ni même s’estomper ou s’apaiser, la profonde, la violente révolte du cœur contre ce qui, sans instruction sérieuse, s’est passé – qui projette une ombre si lugubre sur l’avenir.

Deux questions, bien sûr, agitent, autour de la planète, les esprits les plus aiguisés, lancés dans un agōn splendide sur fond de désespoir [ainsi se sont battus les héros des Thermopyles, tous ceux qui pensent contre quelque empire – l’empire achéménide en 480 ajc – pour sauver la cité répètent le geste des Trois Cents, ils veulent bien dire après Léonidas : « Ce soir nous dînerons chez Hadès », mais ils souhaitent du moins, d’abord, penser, c’est-à-dire lutter – la pensée est lutte, comme la lutte politique est pensée -, et saisir dans une vue ultime le jeu des ressorts de pareil désastre] – : que s’est-il passé le 4 avril ? Que s’est-il passé à la charnière des 6 et 7 avril ? Ces deux questions sont d’une nature très différente au fond. La première pourrait bien recevoir un jour quelque réponse au moins très probable ; l’expérience invite à considérer qu’il faut en général, pour ces sortes d’affaires, deux ou trois ans en moyenne pour que les gens à peu près attentifs et raisonnables se rallient largement à une interprétation suffisamment construite. La seconde est d’une autre difficulté, car elle se subdivise en plusieurs questions très diverses, dont certaines, concernant l’interaction, par exemple, d’un certain nombre d’âmes à Washington ou ailleurs, enveloppées toutes dans leur secret et pesant en des sens divers jusqu’à ce que l’ordre, par exemple, soit donné ; elle est en quelque sorte, par sa nature, insusceptible d’une réponse parfaitement assurée en tous ses aspects.

I. – Je reprends, déjà croisée, la première question. Qu’imaginer, sur le papier, de ce qui s’est passé à Khan Cheikhoun ? Les possibles sont innombrables, même si pas tous aussi persuasifs.

a) L’Administration étatsunienne, le gros de ses alliés extérieurs, les MSM ou MSN, comme l’on se met à écrire [Main Stream Media ou Main Stream News – ceux, n’est-ce pas qui ont le droit de raconter souvent n’importe quoi d’un bout de l’année à l’autre sans figurer avec une « mauvaise » gomette dans le « Décodex » du Monde, cependant que se trouvent tympanisés dans ce dernier toutes sortes de chercheurs humbles, patients et souvent cultivés, sinon de « vérités », qui souvent n’ont pas de lieu, mais de vues infiniment plus persuasives que celles qui prévalent dans la « Grande Presse » entretenue par les contribuables et dominée exclusivement par le plus Grand Capital [*]] répètent que les force syriennes 1) ont effectué un bombardement chimique, 2) sur ordre du président Assad lui-même. L’Administration étatsunienne prétend détenir des preuves incontestables tout en ne produisant qu’une pauvre carte supposée satellitaire qui ne signifie, à elle seule, rien [**].

b) Curieusement, à peu près personne il me semble n’évoque une possibilité qui présenterait pourtant quelque plausibilité aux yeux du premier enquêteur venu : la façon dont j’ai présenté la thèse américaine donne un accès assez aisé à cette possibilité – comment exclure absolument qu’une initiative ait été prise par un petit groupe de militaires syriens soucieux, soit de déstabiliser le gouvernement de Damas, soit de montrer une détermination jusquauboutiste propre à impressionner la planète. [Vous noterez qu’il n’y aurait là qu’une illustration de l’irréductibilité en tout régime, de diverses façons certes, de la dissémination polyarchique de la décision, selon un thème que j’ai déjà développé, car il occupe une place centrale dans mon mon propos de désanimisation du discours.]

c) À la fois telles autorités syriennes et telles autorités russes ont suggéré qu’une frappe syrienne eût pu toucher un dépôt d’armes des jihadistes, au sein duquel eussent figuré des armes chimiques de ceux-ci. Certains spécialistes ont suggéré que ce fût impossible ; d’autres ont dit le contraire – dois-je préciser que je suis tout à fait hors d’état de trancher la question de savoir si un bombardement peut assurer la diffusion, certes dans une zone restreinte – cet aspect semble important – d’un stock de gaz de combat d’une sorte ou d’une autre ?

d) Ainsi que je l’ai déjà dit, une action jihadiste ici n’aurait rien, ni d’étonnant, ni d’inédit, soit que les radicaux aient mis la main sur des stocks anciens de l’armée syrienne dans les zones échappant depuis des années à la juridiction de Damas, et n’ayant en conséquence pas pu être vidées à partir de la fin de 2013 de leurs armes chimiques antérieurement entreposées, soit qu’une puissance étrangère [la Turquie ?] ou une officine étrangère habituée des coups  tordus [la CIA ?], ait fourni le poison, soit encore que le haut niveau de certains techniciens placés au service du jihad ait permis l’assemblage létal par les islamistes opérant en Syrie eux-mêmes.

e) L’action d’un service étranger seul est peu probable, puisqu’il s’agit de combiner une action de guerre avec une opération de communication de guerre qui appelle la complicité des fameux « casques blancs » – peu probable mais non impossible car la question ultime intéresse parfois dans nos affaires les généreux bailleurs de fonds, pourvoyeurs d’armes et aménageurs de commodités diverses, auxquels les combattants n’ont pas grand chose à refuser, surtout quand leurs perspectives coïncident avec les leurs.

f) Le dernier possible peut surprendre mais n’est pas inintelligible : il est très usuel – je l’avais démontré à vos prédécesseurs il y a deux ans à propos d’une photo illustrant un article de M. Pierre Avril, correspondant à Moscou du Figaro, homme auquel je donnerais sans hésitation aucune la palme de la mauvaise foi médiatique : cette photo ne correspondait pas au propos de l’article. Il va de soi que l’absence de datation et de localisation des images dans les photos des journaux ou les documentaires des télévisions, ou les vidéos qui circulent sur la toile, peut soulever de grandes difficultés. L’absence de rigueur prévaut assez souvent en ce domaine. La photo nous semble une preuve : elle ne l’est pas toujours, et pas seulement à cause de « photoshop » et autres instruments – une photo – ou une vidéo – peut être parfaitement originale, non retouchée, « vraie » d’une certaine façon, et ne simplement pas se rapporter à la légende. En l’espèce, il se trouve que la zone illustrée était entièrement sous le contrôle d’effectifs « jihadistes » dont je tends à supposer qu’ils ne sont pas très soucieux de déontologie journalistique : je n’en tire aucune conclusion ; je suggère simplement que, dans le roman noir que nous évoquons, le bon flic que nous devons essayer d’être doit savoir que le monde est affreusement sombre, doit être soupçonneux – et bien entendu ne pas être non plus prisonnier de ses soupçons, d’ailleurs contradictoires. J’ajoute que cette piste ne me semble pas mériter une attention prioritaire : je pense que le plus important demeure de s’interroger sur la nature et la provenance du gaz, d’une part, et sur l’auteur, ou les auteurs de la probable catastrophe.

Je le redis : je ne sais pas ce qui s’est ou ne s’est pas passé ; je n’ai aucun moyen de le savoir ; je crois simplement, au regard de la nature de la question soulevée, 1°) qu’elle pourra trouver une réponse probable dans les années qui viennent ; 2°) qu’en l’absence de certitude imaginable, il fallait s’abstenir d’une frappe qui eût, selon moi, été illégitime même si le gazage d’origine damascène avait été avéré, mais qui en l’état de l’ « instruction » constitue un pur et simple, et de plus dangereux, scandale ; 3°) qu’à cette heure les possibles sont inépuisables [nous pourrions tous écrire dix romans fous ici – nous ririons beaucoup – puisque nous oublierions les aspects les plus tristes de l’histoire – , ce serait charmant, nous serions dans un autre monde – : Kim, ainsi, voulant détourner la violence étatsunienne vers Damas, et faisant agir ses services – sacré Kim, si inventif – ; la Russie désireuse de mettre fin au mémorandum afin de dominer l’espace aérien syrien ; le Mossad aspirant, soit à envenimer la situation, soit à permettre à M. Trump, qui doit transférer à Jérusalem l’ambassade des États-Unis, de passer un cap intérieur difficile ; et au fond pourquoi pas, M. Hollande ne voulant pas quitter l’Élysée sans avoir déclenché une offensive occidentale contre Damas – je m’arrête… – au fond, tout est toujours possible – mais tout ce qui est possible n’est pas probable] ; 4°) il se trouve simplement que, puisque l’on nous présente, en guise de justification de l’agression trumpienne, la version a, comment dire ? – eh bien, comme là-bas, je crois, en l’état actuel du dossier : I don’t buy that !

Quant au gaz utilisé, tous font comme s’il allait de soi qu’il se fût agi du sarin. Il me semble que c’est aller vite en besogne. L’utilisation du sarin semble effectivement plus difficile que celle d’autres agents toxiques – le chlore par exemple, dont il est largement admis que Daech en a utilisé ces temps derniers en Irak, à Mossoul ou à Erbil. Puis-je avouer que le fait que des équipes turques assurent à ce que l’on a pu lire très vite après l’affaire qu’il se fût agi de sarin ne suffit pas à me persuader – d’autant que M. Erdogan n’a pas manqué d’appeler tous ces jours derniers au plus impitoyable écrasement du gouvernement damascène par les États-Unis [dont il pensait moins de bien dans les derniers mois de la présidence de M. Obama]. Il faudrait là, bien entendu, une enquête, à la fois, au moins, à Khan Cheikhoun et à Al-Chaayrat : l’on en aurait le cœur net. Comme on le sait, ce n’est pas le parti qui a été retenu à cette heure, et ce seul choix – incompréhensible, ou trop compréhensible – conforte la méfiance.

II. – La frappe sur la base d’Al-Chaayrat apparaîtra peut-être quelque jour comme le point de départ mystérieux d’une période plus redoutable encore que celle dans laquelle les relations internationales paraissent s’être enlisées, toujours plus profondément, depuis quelques années.

D’une certaine façon, l’on eût pu pressentir ce qui se dessinait. Le plus étrange fut assurément le silence inusuel sur le sujet du twittos le plus connu du monde : pas un tweet sur la supposée frappe chimique ; pas un mot, tout d’abord sur la frappe des tomahawks. Il a fallu attendre ce 8 avril pour que soit mis en ligne un tweet au fond assez modéré de ton. Le voici :

Capture d’écran 2017-04-11 à 16.53.39.png

Bien entendu, M. Trump n’a pas été pour autant silencieux entre le 4 et le 6. Et l’on a pu comprendre que, peu à peu, les choses n’évoluaient certes pas dans le sens de l’apaisement et de l’action diplomatique. Il est notable pourtant qu’il n’ait d’abord fourni, avec une relative parcimonie, que les bribes d’un discours en forme.

Dès le 4, un communiqué assez bref ne permettait pas d’imaginer la suite. Il était certes affirmé que les attaques chimiques étaient le fait du régime de M. Assad. Mais le président Trump, en semblant faire découler la nouvelle affaire du comportement passé de son prédécesseur, paraissait curieusement se résigner à l’ « intolérable ». Il semblait pouvoir encore se borner à une condamnation suivie possiblement de sanctions économiques ou financières renforcées.

Capture d’écran 2017-04-11 à 18.54.13.png

Dès le lendemain, mercredi 5 avril, une position plus complète et plus rigoureuse résultait de plusieurs fragments de la conférence de presse conjointe avec le roi Abdallah de Jordanie. [Sur le site White House, « Remarks by President Trump and His Majesty King Abdullah II of Jordan in Joint Press Conference ».] Le président exprimait plus fortement son bouleversement, disait qu’il avait été transformé par cet épisode, que ses sentiments sur la situation syrienne et M. Assad n’étaient plus les mêmes [my attitude toward Syria and Assad has changed very much], et, tout en affirmant qu’il n’aimait pas, en de telles affaires, dévoiler ses cartes, ne laissait guère de doute à la fin sur la probabilité très élevée que le comportement imputé à M. Assad ne comportât des suites sérieuses [« they will have a message » – la réponse concernait alors l’Iran mais l’on saisissait qu’elle englobait probablement tous les membres de l’ « Axe de la Résistance », ainsi que tendent à se désigner les forces chiites ou soutenues par l’Iran – et peut-être même la Russie au fond]. Une chose semblait sûre au soir du 5, vingt-quatre heures avant la frappe d’ Al-Chaayrat : les États-Unis considéreraient à nouveau comme impossible de se résigner au maintien au pouvoir de M. Assad. M. Trump pousserait-il la riposte au-delà ? Il était difficile d’en être assuré.

[…] Yesterday, a chemical attack – a chemical attack that was so horrific, in Syria, against innocent people, including women, small children, and even beautiful little babies. Their deaths was an affront to humanity. These heinous actions by the Assad regime cannot be tolerate.

The United States stands with our allies across the globe to condemn this horrific attack and all other horrific attacks, for that matter.

Parmi ses réponses :

Well, I think the Obama administration had a great opportunity to solve this crisis a long time ago when he said the red line in the sand. And when he didn’t cross that line after making the threat, I think that set us back a long ways, not only in Syria, but in many other parts of the world, because it was a blank threat. I think it was something that was not one of our better days as a country.

So I do feel that, […]. I feel it very strongly.

[…]  I now have responsibility, and I will have that responsibility and carry it very proudly, I will tell you that. It is now my responsibility. It was a great opportunity missed. As you know, I’ll be meeting with the President of China very soon, in Florida, and that’s another responsibility we have — and that’s called the country of North Korea. We have a big problem. We have somebody that is not doing the right thing. And that’s going to be my responsibility. But I’ll tell you, that responsibility could have been made a lot easier if it was handled years ago.

[…] It [l’attaque chimique] crossed a lot of lines [de lignes rouges] for me. When you kill innocent children, innocent babies – babies, little babies – with a chemical gas that is so lethal – people were shocked to hear what gas it was – that crosses many, many lines, beyond a red line. Many, many lines.

[…]  I like to think of myself as a very flexible person. I don’t have to have one specific way, and if the world changes, I go the same way, I don’t change. Well, I do change and I am flexible, and I’m proud of that flexibility. And I will tell you, that attack on children yesterday had a big impact on me – big impact. That was a horrible, horrible thing. And I’ve been watching it and seeing it, and it doesn’t get any worse than that.

And I have that flexibility, and it’s very, very possible – and I will tell you, it’s already happened that my attitude toward Syria and Assad has changed very much. And if you look back over the last few weeks, there were other attacks using gas. You’re now talking about a whole different level.

And so, as you know, I would love to have never been in the Middle East. I would love to have never seen that whole big situation start. But once it started, we got out the wrong way, and ISIS formed in the vacuum, and lots of bad things happened. I will tell you, what happened yesterday is unacceptable to me.

[…] Well, one of the things I think you’ve noticed about me is, militarily, I don’t like to say where I’m going and what I doing. And I watched past administrations say, we will attack at such and such a day at such and such an hour. And you, being a warrior – you would say, why are they saying that ? And I’m sure you sat back in Jordan, and you said, why are they saying that?

I watched Mosul, where the past administration was saying, we will be attacking in four months. And I said, why are they doing that? Then a month goes by, and they say, we will be attacking in three months, and then two months, and then we will be attacking next week. And I’m saying, why are they doing that? And as you know, Mosul turned out to be a much harder fight than anyone thought, and a lot of people have been lost in that fight.

I’m not saying I’m doing anything one way or the other, but I’m certainly not going to be telling you […]. Thank you.

[…] You will see. They will have a message. You will see what the message will be. Okay? Thank you.

Capture d’écran 2017-04-21 à 11.22.28.png

Lorsque la frappe aura été lancée – le 6 en fin de journée [selon le fuseau horaire de l’est étatsunien – document reproduit ci-dessus] – un texte en forme sera prononcé [ci-dessous], reprenant certains « éléments de langage » propres à susciter l’émotion d’un auditoire peu soucieux d’élucider les aspects obscurs de l’affaire et, partant, à justifier l’action violente et illégale entreprise auprès de ceux qui n’eussent pas été persuadés qu’eût été en cause un « vital national security interest of the United States ». Bien entendu, le propos de réduire le « terrorisme » était affiché : peut-être un certain nombre de citoyens des États-Unis pouvaient-ils juger le moyen retenu adéquat ; mais il est permis de douter de la valeur des arguments trumpiens.

Capture d’écran 2017-04-11 à 17.23.20.png

L’on se perd malgré tout en conjectures en constatant l’inhabituelle tempérance électronique de M. Trump jusqu’à aujourd’hui, 8 avril. Au fond, l’on peut tout dire assez plausiblement ici – par exemple : 1) l’hésitation eût été profonde dans l’entourage et M. Trump se fût trouvé dans l’impossibilité de communiquer vraiment avant une décision finale sur le sens ultime de laquelle il eût un peu flotté – d’ailleurs pendant un laps de temps assez bref au fond – ; 2) M. Trump eût désormais perdu la main et eût été placé en quelque manière sous une tutelle dont on ignore les bénéficiaires ; 3) M. Trump eût grandi tout d’un coup et se fût résolu – la suite le confirmera ou l’infirmera, avec l’effet de nous permettre de mieux préciser la signification d’un aussi inusuel silence – à se montrer moins intempestif dans ses façons, etc.

Jusqu’à ce qu’éclose quelque information bouleversante infirmant ma préférence, je retiens le premier montage. M. Trump se serait trouvé plongé au milieu de désaccords très âpres et cela, au fond, pourrait expliquer qu’il n’ait pas retenu une réponse plus large et plus rude encore, quel qu’ait été le ressort, sur lequel je reviendrai, de son désir d’agir de façon précipitée. Il eût été conscient aussi du trouble profond dans lequel il allait jeter une partie de son électorat : de fait, les sites trumpistes ont été très secoués, certains ténors de la campagne ont été purement et simplement bouleversés. Je pourrais m’attarder, bien entendu, sur le traumatisme étalé du site Infowars d’Alex Jones – l’un des plus incandescents, et parfois des plus téméraires dans ses constructions, ici pris dans la tourmente, malmené par des intervenants si nombreux dès lors qu’il cherche à sauver la mise du président -, et la nette modération [au 15-IV, je dois nuancer : le ton se fait plus incisif depuis deux ou trois jours] de la réaction du site Breitbart [dont Steve Bannon fut un temps l’âme dans la période précédant son engagement plein auprès de M. Trump – peut-être s’agit-il de ne pas trop le gêner], deux parmi les sites [le premier plus radical certes, plus aventuré même parfois] qui ont joué un rôle si essentiel en faveur de la victoire de Donald Trump en novembre, tandis que les MSM lui étaient entièrement hostiles. Je préfère vous présenter les trois tweets extrêmement éclairants de Paul Joseph Watson sur le sujet, dès hier 7 avril :

Capture d’écran 2017-04-11 à 17.54.45.png

Capture d’écran 2017-04-11 à 17.55.35.png

Capture d’écran 2017-04-11 à 17.56.19.png

Mais qui est donc ce Paul Joseph Watson, se demanderont beaucoup ? L’un des éditorialistes d’Infowars en particulier. Surtout, il est à mon sens l’un des orateurs fort doués de notre temps – langue parfaite – il est anglais et cela s’entend – mais fort intelligible, rythme échevelé, violence provocatrice du verbe sans égale ou à peu près, drôlerie alternative peu égalable [Je recommande à ceux parmi vous qui ne supportent pas que l’on divague hors des chemins balisés de la PC Political Correctness – de s’abstenir surtout de l’écouter]. Regardez les « likes » du premier tweet : l’écho immédiatement rencontré est considérable. Le talent n’est pas si fréquent, et il opère assez souvent sur les auditoires : voyez ainsi, en France, la permutation violente des places, à mes yeux, sous cet aspect, méritée [s’il s’agit de mérite] entre MM. Hamon et Mélenchon… Lorsque le talent quitte le PS, ou lorsque le talent rompt avec M. Trump, il y a lieu pour les abandonnés de se faire un peu de souci. Le Logos, c’est important, même aujourd’hui, et c’est heureux. Le monde bascule, en un sens ou un autre, quand l’esprit se déplace.

À mon sens, M. Trump peinera beaucoup à remonter pleinement du piège dans lequel il s’est jeté – avec une certaine modération peut-être pour le moment, on va le mesurer dans les pages qui suivent, mais d’une façon inacceptable pour beaucoup de gens qui avaient redouté affreusement le bellicisme clintonien et attendaient un sensible tournant dans la manière étatsunienne de faire de la politique étrangère – étant de ces gens, je sais ce que je ressens, et ce que ressentent tels de mes amis qui ne sont certes pas, selon mon goût, les moins intéressants intellectuellement et moralement. L’on dira que nous fûmes naïfs d’attendre d’un homme brutal de la finesse dans les démarches – mais je ne suis pas si certain que le raisonnement ait été vicié en son principe : je ne crois pas qu’il ait été rare dans l’histoire que les grands hommes ne soient devenus tels en jouant, en quelque façon, à contre-emploi. Hélas pour nous tous, il ne semblerait pas que M. Trump soit de ceux-là : serrons les dents alors que le supercarrier « Carl Vinson » et sa flotte ont quitté Singapour ce soir 8 avril, pour atteindre la Mer Jaune ou la Mer du Japon, plutôt la seconde j’imagine, avant le 15 de ce mois [Note au 29 avril : le groupe aéronaval a lambiné et semble n’avoir atteint sa destination qu’aujourd’hui ; les motifs de cette lenteur sont intelligibles – ils sont évoqués dans le Journal de Corée, non encore reporté sur ce site]. Les risques sont décidément partout en ces jours. [Complément : au 20 avril, tout indique toutefois que le Carl Vinson croise toujours dans les parages de l’Indonésie et de Singapour ; le « USS Nimitz » dont on disait qu’il le rejoindrait paraît demeurer au large de la Californie pour des exercices, et son site Facebook y insiste en tout cas ; et le « USS Ronald Reagan » est toujours en cours d’entretien dans un port japonais – cela tourne, heureusement d’un certain point de vue, à l’histoire de fou dans l’histoire de fou –  ; mais peut-être s’agit-il de donner le temps à la Chine de prendre une initiative, auquel cas les vociférations des uns et des autres, et en particulier, il y a fort peu, à bord du Reagan, du sieur Pence – qui certes n’a pas inventé l’eau chaude – signale la pure et simple, la redoutable sottise – il n’y a pas besoin d’avoir la plus petite once de talent pour allumer un incendie – s’il y fallait du génie, nous pourrions espérer la paix.]

III. – Je commençai ce journal au jour du 8 avril en évoquant le foisonnement des vues les plus diverses sur les jeux de ressorts qui ont conduit la situation, entre le 4 et le 6-7 avril dernier, à évoluer comme cela a été le cas, dans un sens qui a pu sembler avec motif contradictoire avec les orientations les plus récentes esquissées, concernant la Syrie du moins, par une partie au moins de l’Administration américaine. J’ai poursuivi mes développements en supposant que se fussent manifestées, entre le 4 et le 6 de fortes tensions, généralement admises, dans l’Administration trumpienne, sans en préciser les contours, même si je les ai déjà évoqués très grossièrement précédemment. Il va de soi par ailleurs, qu’aux marges de cette Administration, ou dans sa pure et simple opposition, les orientations ne laissent pas d’être contradictoires. Il était peu évitable que, brassant ce jeu de forces d’une infinie complexité, n’omettant pas de songer aux « services », portant toute considération utile, bien entendu, au haut appareil militaire, d’un poids certainement considérable en notre affaire, les esprits ingénieux qui observent le monde des relations internationales se soient montrés particulièrement imaginatifs, stimulants et intéressants – ce qui ne veut pas toujours dire persuasifs.

les généraux Mattis et McMaster.png

Quels sont les ingrédients avec lesquels, en des combinaisons certes différentes, ont joué la plupart, souvent avec talent ? Retenons, sans beaucoup d’ordre :

1) Le poids du « complexe militaro-industriel », en particulier la place notablement renforcée de l’une de ses composantes, celle des généraux, dans le dispositif central de l’Administration Trump – avec en première ligne, bien entendu, le général James Norman « Mad Dog » Mattis, secrétaire à la Défense [ci-dessus à g.], et le général Herbert Raymond McMaster, National Security Adviser [ci-dessus à d.].

Mattis passe à la fois pour un baroudeur et pour un homme doté de culture militaire – dans son milieu, on parle avec étonnement d’un homme qui posséderait quelques milliers de livres, ce qui est assurément louable. Il est peu douteux qu’il n’ait des qualités, et des défauts aussi, dont la brutalité, l’autoritarisme et un goût prononcé pour la manière forte [de fait, il n’est pas certain du tout que les livres adoucissent les mœurs…] Quoi qu’il en soit, il a manifesté de façon très continue ses sentiments de vive hostilité envers l’Iran – hostilité qui l’a conduit en général [et c’est un aspect capital dans nos affaires actuelles] à prôner des rapports serrés avec les forces et les services des monarchies du Moyen Orient, et à sous-estimer nettement les dangers de la radicalité sunnite, jusque dans sa fine pointe jihadiste. Pour faire bon poids, il déteste la Russie. Lorsqu’il fut pressenti par M. Trump, j’ai pensé que la politique trumpienne risquait d’évoluer assez différemment de ce que beaucoup avaient espéré. Je pensais alors que Flynn, au NSC, tempérerait les ardeurs russophobes du « chien fou », mais s’agissant de l’Iran, mon pronostic fut sombre d’emblée.

McMaster est plus jeune d’une douzaine d’années et passe pour un théoricien, ce qui veut dire, surtout, qu’il n’a pas une grande expérience du terrain ni du commandement opérationnel, qu’il a œuvré davantage, si l’on peut dire, dans l’ordre du concept que de la chair [à canon] : c’est très bien pour une telle fonction, d’autant que l’on dit l’homme plutôt talentueux. L’embarras tient surtout à mes yeux à ce qu’il fut chaleureusement appuyé par le général Petraeus, tandis que le sénateur McCain exprimait de façon appuyée sa satisfaction lors de sa nomination, achevant de conférer à celle-ci sa signification.

Il est important de comprendre que ces généraux, radicalement favorables aux divers aspect du statu quo impérial et tendanciellement bellicistes, ne sont nullement isolés dans les plus hauts échelons de la hiérarchie militaire : ceux-ci sont généralement très vigoureusement hostiles à la fois à la Russie et à l’Iran – ici, le général Flynn, éphémère prédécesseur de McMaster, était un oiseau rare puisque, certes viscéralement hostile à l’Iran [ce point a été autant qu’utile développé dans le cours oral], il était favorable du moins à un net apaisement avec la Russie.

Les généraux Mattis et Votel au début d'avril 2017 à propos de l'affaire syrienne.png

Puisque nous évoquons dans ces pages le Proche et Moyen Orient, je ne saurais, pour illustrer l’état d’esprit des plus hauts gradés, ne pas évoquer, inséparable, à l’heure des frappes sur la Syrie, de celle du général Mattis, la figure du général Votel [ci-dessus], placé à la tête du Centcom [fonction dans laquelle, quelques années plus tôt, se trouvait M. Mattis, qui avait lui-même succédé au général Petraeus, sur lequel il y aurait beaucoup, beaucoup à dire aussi, on l’aura compris]. Malgré son air de fonctionnaire un peu terne, discipliné et peu inventif, cet homme brûle, littéralement, d’une ardeur anti-iranienne presque remarquable dans un milieu dont l’iranophobie dépasse même la russophobie en général. Ceux qui seraient curieux de la prose de ce gentleman auront l’embarras du choix. J’ai sélectionné toutefois à l’intention des curieux le passionnant rapport d’une soixantaine de pages, en date du 9 mars dernier, intitulé « Statement of General Joseph L. Votel […] before the Senate Armed Services Committee on the Posture of U.S. Central Command » – commission présidée, dois-je le rappeler, par notre vieil ami… John McCain. [vous pouvez ainsi utiliser la fonction « recherche » avec le mot Iran…]

https://www.armed-services.senate.gov/imo/media/doc/Votel_03-09-17.pdf

[Je mets à profit l’évocation de M. Votel pour vous présenter, ci-dessous, assez impressionnante malgré tout, la carte présentée par l’Unified Command Plan, avec les six Geographic Combatant Commands, dont le Central Command. Il y a aussi trois Functional Combatant Commands. Il est notable que la Turquie, membre de l’OTAN, soit rattachée à l’Europe – cela dit aussi bien sûr les intentions américaines de longue durée. Notez que le siège du commandement central est situé à Tampa en Floride ; mais il est très important de ne pas oublier, lorsque l’on évoque la région qui nous intéresse, la présence d’un Quartier général avancé dans l’énorme base d’Al-Udeid au Qatar]

La carte de l'Unified Command Plan avec les six Geographic Combatant Commands.png

2) Désaccords interindividuels mais aussi manifestation d’incoercibles contradictions. Concernant le deuxième aspect, il me semble que je ne l’ai trouvé largement développé nulle part, mais plutôt, simplement, croisé par beaucoup, sans formalisation suffisante de difficultés qui ne sont pas minces.

S’agissant de l’incidence possible de désaccords à l’intérieur de l’équipe rapprochée du président Trump avec, peut-être, à l’arrière-plan l’effet de vues assez divergentes sur les priorités au Proche et au Moyen-Orient, je ne reviens pas davantage sur ce qui a été relevé plus haut sur les rapports, un peu mystérieux encore, entre M. Kushner et M. Bannon – sachant que c’est peut-être l’antagonisme McMaster/Bannon qui a pesé le plus lourd en notre affaire.

Il y a tout lieu de penser d’ailleurs qu’aucun désaccord sérieux n’oppose les membres de tout ce petit monde sur le chapitre de l’Iran : M. Bannon ne me semble pas éprouver davantage de sympathie pour Téhéran qu’aucun autre collaborateur de M. Trump. Ici, il faut sans doute éviter les malentendus : les esprits originaux et, parmi le tintamarre, courageux – c’est ainsi -, lesquels, en Europe, ont espéré quelque chose, dans l’ordre international, de l’élection de M. Trump, sont presque tous des anti-impérialistes vigoureux d’une part, des soutiens fermes des régimes de la gauche latino-américaine anti-compradore d’autre part – autrement stimulante que la nôtre, empiégée à dessein dans les billevesées sociétalistes et insouciante en général du sort des classes cruellement marginalisées par le globalisme, des observateurs désireux enfin de sortir de l’antagonisme sans fin, à la fois injuste et dangereux, avec la République islamique d’Iran, pièce majeure de l’équilibre international à construire entre les nations et les cultures. Rien de tel chez les trumpistes étatsuniens, qui souhaitent maintenir, bien qu’avec moins d’activisme tous azimuths que par le passé, la suprématie américaine, et non s’orienter véritablement vers un monde plus équilibré, vomissent la mémoire, par exemple, de Chavez, et détestent uniformément la République islamique d’Iran. Les seuls aspects, au fond – capitaux d’ailleurs – sur lesquels, dans les domaines qui sont les nôtres, pouvaient se comprendre les anticlintoniens des deux  continents, étaient l’hostilité au globalisme, et en particulier au libre-échange, et le souhait de renouer à suffisance avec la Russie. [Notez, dans le cadre du débat français actuel, qu’une telle présentation de la politique étrangère rapproche assez notablement les vues de Mme Le Pen et celles de M. Mélenchon — bien que les ambiguïtés, et davantage en cette fin de campagne électorale, de celui-ci sur la question de la souveraineté soient préoccupantes pour ceux qui la jugent première [19-IV : plus que préoccupantes – cet homme, je le déplore très profondément, prétend manifestement, avec le succès que l’on a vu en Grèce, être le nouveau Tsipras – son passé, décidément – la IVe internationale, la rue Cadet, le « socialisme » sénatorial – ne passe pas, ainsi que le répètent certains fidèles des vues du Parti communiste d’il y a quelques décennies, qui avaient, il faut le dire, un certain coup d’œil – sad, dirait l’autre…] — et les placent à l’opposite strict de celles du candidat le plus fondamentalement globaliste, M. Macron – le très bon blogueur Jacques Sapir, économiste surtout connu par sa lutte contre l’euro, autrefois proche de M. Chevènement – qui déçoit désormais les souverainistes de gauche à proportion de la séduction qu’il exerça sur eux autrefois -, exprimant au fond bien cette assez large convergence dont il est curieux qu’elle échappe plutôt au gros des électorats des deux partis, mais pas à leurs adversaires libéraux.]

La priorité des amis les plus proches d’Israël parmi les citoyens des États-Unis, mais aussi – ce sont désormais, depuis un certain temps, les mêmes – des monarchies arabes, est bien entendu de briser « l’Axe de la Résistance » qui unit L’Iran, Damas et le Hezbollah, simplement parce que cela apparaît comme une orientation moins dangereuse qu’une autre : la pulvérisation jihadiste d’une partie du Moyen Orient semble moins redoutable à Riyad, à Tel Aviv, etc., et au gros des forces militaires ou civiles washingtoniennes que le néo-baathisme ou, plus encore, quelque vaste croissant chiite, incluant bien entendu le sud irakien, et trouvant aussi des appuis au Yémen, à Bahrein, et dans l’est pétrolifère de l’Arabie séoudite [voire en Turquie où la minorité chiite n’est nullement négligeable]. Ces affaires sont si brûlantes que la moindre tentative dont l’effet pourrait être de consolider M. Assad, et de renforcer indirectement ses partisans chiites iraniens, syriens et libanais, ne peut que se heurter à un tir de barrage extrêmement violent.

Capture d’écran 2017-04-12 à 17.14.59.png

Et c’est en ce point, sans doute, que l’on peut se demander si les perspectives trumpiennes étaient bien cohérentes [à la différence au fond de celles de ceux qui, en France par exemple, préféraient son élection à celle de Mme Clinton]. D’un côté, la seule véritable arme anti-chiite disponible au Moyen Orient est le takfirisme sunnite, grand massacreur de chiites [qui, certes, ripostent autant qu’ils le peuvent] ; lui faire la guerre revient à peu près mécaniquement – pour dire les choses de façon carrée – à aider l’Iran et ses alliés. D’un autre côté, la Russie, qui souhaite bien entendu entretenir de bonnes relations avec tous les acteurs qui ne soutiennent pas trop ouvertement le jihadisme, ne veut aucunement sacrifier, ni la Syrie, qui lui permet, fût-ce assez modestement, de rayonner à l’extérieur de sa clôture, immense certes, mais sous certains aspects incommode, ni assurément l’Iran, avec lequel les effectivités d’échanges et les projets de collaboration sont importants, alors surtout que l’Ouest, stupidement refuse de sortir d’une logique à la fois coûteuse, et probablement belligène, de sanctions et de prêchi-prêcha. Bref : vouloir à la fois, de nouveaux rapports avec la Russie, la compression accrue de l’Iran, et la lutte la plus radicale contre le jihadisme, fût-ce, finalement, en contribuant à maintenir Assad, tenait sans doute du pari impossible – c’était aller trop ou pas assez loin. [Ci-dessus, amusante fresque politique – de g. à d. : Sayyid Hassan Nasrallah, Hassan Rohani, Bachar al-Assad, Vladimir Poutine.]

Sans doute peut-on penser que ce nœud de contradictions, plus ou moins dissimulé d’abord, devait apparaître violemment à la première occasion sérieuse. Entre ses généraux et son pétrolier supposé proche des autorités russes [M. Tillerson], M. Trump pensait peut-être que les vues contradictoires se combineraient au mieux. Tel ne fut pas le cas. Et M. Tillerson, le Secrétaire d’État, qui avait joué un rôle significatif pour annoncer à la fin de mars que le départ du président Assad n’était plus un préalable, a dû se replier avec beaucoup de vivacité, au risque d’ailleurs de prononcer quelques mots excessifs sur la Russie, qui n’ont pas manqué de contrarier à Moscou [***].

3) Nombre de commentateurs ont évoqué, plus banalement, un coup politicien de M. Trump. Allant, sauf exception [ainsi concernant, finalement, la nomination à la Cour suprême du juge Gorsuch, confirmée le 7 avril par le Sénat], d’échec en échec, certes, sur un chapitre en particulier, celui de la légalité migratoire, du fait des juges, mais aussi parce que sa majorité, dans l’une et l’autre chambre, est divisée et, pour une partie, conteste et ses choix politiques et sa personne, il eût essayé d’écarter le soupçon, fort absurde mais solidement ancré chez beaucoup, de « russophilie » [c’est réussi !], de mettre fin au montage, ridicule mais sans cesse rebondissant, du prétendu « Russiagate », et même de se rallier tels warmongers, tels vatenguerre et de grapiller cinq ou dix points dans les sondages.

De fait, même les sénateurs McCain et Graham durent se fendre immédiatement d’un tweet et d’un communiqué pouvant être revêtu sans peine de la signification d’un message de félicitations. [Lorsque l’on jette un coup d’œil sur le compte twitter de M. McCain, l’on se demande comment il peut tenir à un tel rythme – c’est effrayant.]

Capture d’écran 2017-04-12 à 18.38.58.png

Capture d’écran 2017-04-12 à 18.47.10.png

Vous noterez au demeurant que ce communiqué dessine une boucle qui annonce à M. Trump la suite du film selon le scénario des néocons. Tous nos compliments, distillent les deux vieillards – c’est un début, mais vous devez encore faire des progrès, de gros, de très gros progrès. Et d’ailleurs, croyez-nous, vous allez les faire… M. Trump a débloqué un verrou que tous les dominateurs meurtriers du prétendu « New World Order », de l’aspiration irréductiblement belligène – en grand – à un « New American Century », l’empêcheront, autant qu’ils le pourront, de refermer [à supposer d’ailleurs qu’il souhaite le refermer, ce qui n’est nullement certain]. McCain [ci-dessous] a glissé le pied dans l’entrebaillement…

Capture d’écran 2017-04-13 à 11.15.20.png

En dehors des deux sinistres compères, j’ai sélectionné, dans un fatras de textes de quelque intérêt pour illustrer ce que j’indique, un article très révélateur de M. Frederick Kagan. Je vous ai déjà parlé de cette redoutable famille d’activistes néocons. Dans un jeu des Sept Familles tourné vers les relations internationales, l’on ne manquerait assurément pas de placer les Kagan – entre les Séoud par exemple, ou les Kim. Il y a le père, Donald Kagan, historien et auteur en particulier d’un assez bon livre sur Périclès et la naissance de la démocratie qui a été d’ailleurs traduit en français [l’on comprendra le subliminal propos familial : l’OTAN est la nouvelle Ligue de Délos, et George Bush Jr fut le nouveau Périclès – ahahahahahah comme l’on écrit sur les réseaux sociaux estudiantins – l’impérialisme athénien fut certes monstrueux, contrairement à ce que nous voudrions croire, mais sans comparaison imaginable aucune avec la monstruosité du temps bushien de l’impérialisme étatsunien, ce temps qui semble ne pouvoir être refermé !]. Il y a les deux fils, Robert et, donc, Frederick ; et leurs épouses respectives, Mme Victoria Nuland, dont j’ai exposé déjà le jeudi avant les vacances le rôle central, parfaitement documenté, dans le coup de Maïdan, il y a un tout petit peu plus de trois ans, et Mme Kimberly Kagan – je vais revenir très brièvement sur ces membres de l’aristocratie [si l’on peut dire] néocons – voici les portraits des deux couples – les Robert d’abord, puis les Frederick – ce sont des gens qu’il faut bien entendu suivre dans les magazines et les actualités étatsuniens, car ce qu’ils disent et font pèse – sur notre destin aussi. Ils profèrent des paroles qui finissent par tuer.

Capture d’écran 2017-04-17 à 12.17.06.png

Capture d’écran 2017-04-17 à 12.17.27.png

Robert Kagan, bien qu’il ne soit pas à mon sens un esprit de première grandeur, est l’un des plus vigoureux acteurs « intellectuels » du néoconservatisme contemporain. Il n’a pas élaboré une doctrine d’une profondeur véritable, il n’a pas même les vues vastes et l’esprit délié d’un Kissinger – même si ce dernier n’est pas le génie que certains suggèrent pour sa plus grande joie -, il doit être placé même sensiblement au-dessous, à mon sens, d’un Brzezinski [dont les vues ne furent parfois pas si éloignées des siennes], mais il fut et demeure au cœur de tous les montages institutionnels du néoconservatisme, en particulier, naguère, le Project for the New American Century. Il a bien entendu fait partie des Républicains qui ont soutenu Mme Clinton – les néocons, à l’origine, avaient souvent été des « liberal hawks », des faucons de gaucheet la question de la structuration partisane ne saurait être centrale pour eux, même si l’ère bushienne les vit très largement fidèles, évidemment, au Parti Républicain. Sur Mme Nuland, secrétaire d’Etat adjoint pour les affaires européennes et eurasiatiques de 2013 à janvier 2017 – qui illustre parfaitement ce que je viens de suggérer, puisqu’elle fut au fond ministre-adjoint dans une Administration démocrate -, il est inutile, je crois, que je revienne : si éclate un jour une Troisième Guerre mondiale, si l’on veut bien admettre que la plus redoutable zone de fracture se trouve bien, du fait de l’Occident hélas, dans l’est européen, et en particulier en Ukraine, et s’il advient que des extraterrestres s’intéressent – il faut bien, j’imagine, faire des thèses, même sur quelque Aldorande… – à la fin de l’humanité, ils ne manqueront pas de lui assigner un certain rôle dans l’histoire de notre disparition – ce n’est pas rien… Frederick Kagan est le jeune frère de Robert, pas très impressionnant, même s’il est un connaisseur assuré de l’histoire russe dans la longue durée [mais ce n’est plus sur ce sujet qu’il intervient le plus, mais sur le Moyen Orient – l’intersection féconde des deux aspects de ses savoirs parvenant toutefois à ne l’être pas sous sa plume obscurcie] ; son appartenance à un tel milieu propulse mécaniquement à un certain niveau d’influence qu’il n’utilise certes pas pour contredire son aîné – je vais revenir en particulier sur l’organe électronique méritant toute attention sur lequel j’ai prélevé le texte qui va suivre. Sa femme Kimberly, est la petite dernière de la troupe : historienne de la chose militaire, elle a les meilleures entrées dans les très hautes sphères de l’armée ; elle a d’ailleurs fondé et elle préside l’Institute for the Study of War dont on ne doutera pas qu’il ne soit « bien orienté ». L’on se sent un peu terrifié par cette ardente famille qui rame à l’unisson dans le même sens : celui de la guerre.

L’organe électronique luxueux [nul oxymore ici] auquel M. Frederick Kagan a donné le texte que l’on va lire mérite quelques mots de présentation. Il s’agit de Critical Threats, que vous trouverez sans peine en ligne si vous en avez la curiosité [le goût peut-être si vous vous sentez une âme de néocons, ce qui ne manquera pas de hâter, plus tard, votre carrière dans les cabinets anglosaxons, sauf bien sûr si Fortuna, selon sa vocation – le châtiment de l’orgueil peut-être, de l’oubli dérisoire de notre néant -, réserve des surprises, la déesse est si capricieuse]. Critical Threats n’est qu’un programme de l’American Enterprise Institute for Public Policy Research [l’on évoque simplement en général l’American Enterprise Institute, l’AEI]. L’AEI est l’un de ces innombrables Think Tanks qu’entretiennent les capitalistes étatsuniens, assez intelligents pour comprendre que la domination ne saurait être paisiblement garantie que par l’idéologie [il est difficile de faire tirer à répétition sur la foule des miséreux ; il importe donc qu’ils consentent à leur misère ; et bien entendu, dans un régime libéral, qu’ils baptisent liberté leur servitude même ; c’est cela que je désigne – les usages fluctuent et le mien n’est nullement le plus répandu dans l’histoire de la pensée – comme aliénation, et je considère comme fausse conscience la conscience d’appartenir au monde des dominants lorsque l’on est un exploité, ou bien au plus un laquais de ces dominants – je n’insiste pas, ce ne sont « que » des concepts, mais l’esprit n’a d’autre horizon que lui-même, et donc que la construction du monde par le concept [qui, je le précise, dans ma vue, n’est nullement l’autre du mythe]. — J’ajoute, c’est important : je ne dis pas que l’Esprit, cette fois, si l’on veut, avec un E majuscule, soit une production consciente des dominants – je suggère simplement que la conscience prise par ceux-ci des implications et justifications idéologiques de leur domination ne saurait guère ne pas les inciter à assister – ici par des dons à de telles grosses machines productrices d’une « pensée » conforme légitimante – le procès d’élaboration d’une idéologie qui les sert et dont il y a d’ailleurs tout lieu de réputer qu’ils la croient juste, qu’ils se trouvent eux-mêmes à son endroit, pour nombre d’entre eux du moins, dans une position qui n’est pas de distance cynique et manipulatoire – et il en va de même, à mon sens, des serviteurs de la domination, dont beaucoup, il me semble raisonnable de le supposer, ignorent complètement ce qu’ils font, l’hétérotélie qui travaille leur action – je songe ainsi en notre temps, pullulant dans la si conformiste jeune génération « magistrale » des facultés de droits, si extraordinairement différente de celle de mes maîtres, qui étaient d’une tout autre culture et d’une tout autre trempe, aux « droits-de-l’hommistes » favorables à toutes sortes d’ « ingérences » redoutables – ceux qui ont poussé, ou applaudi du moins, à la guerre dans l’ex-Yougoslavie, à la honte éternelle du bombardement occidental de Belgrade, à la guerre en Libye, à la guerre en Syrie, etc.] L’AEI, toutefois, est un considérable think tank, moins parce qu’il est l’un des plus anciens du genre [il a été créé avant la Deuxième Guerre Mondiale], que parce qu’il a connu, non seulement un développement remarquable, mais encore l’occasion d’une influence grandissante à compter de la présidence Reagan, et véritablement impressionnante à l’ère bushienne.

Son objet social ne laisse bien entendu aucun doute sur son engagement en faveur d’une lutte énergique pour la « démocratie de marché » [ci-dessous les deux premiers alinéas de la « profession de foi » de l’Institut].

Capture d’écran 2017-04-18 à 10.58.47.png

M. Kagan le jeune est porté de la façon qui suit dans la liste sans fin des « Scholars » de l’AEI – juste avant une présentation très claire de ses moindres publications, accompagnée de liens. Tout cela ruisselle d’argent et roule admirablement…

Capture d’écran 2017-04-18 à 10.34.51.png

Imaginez la puissance inouïe de tels dispositifs intellectuels organiques du capitalisme américain en vue de produire ce que, en fin de compte, l’on souhaite, en bout de chaîne si j’ose dire, vous voir penser, après plusieurs médiations. Comme l’a écrit l’essayiste critique Noam Chomsky, « Propaganda is to a democracy [au sens, bien entendu, antidémocratique des supposées « démocraties » occidentales actuelles – fausses démocraties mais véritables oligarchies] what the bludgeon is to a totalitarian state » [la question étant justement, pourrait-on lui objecter – par-delà l’intérêt assuré de son propos -, de savoir si le concept de « totalitarisme » n’est pas le fruit d’une ruse suprême de la domination capitaliste].

M. Frederick Kagan, vous l’aurez compris, dirige Critical Threats. Voici son texte du 7 avril – immédiatement donc après la frappe – publié aussi dans le New York Daily News :

Missile strikes on Syria show Trump administration knows it must end de facto U.S. partnership with Assad, Iran and Russia

The U.S. missile strikes against Syrian military targets are a critical first step toward reorienting America’s approach to that conflict and to the region.

They show that the Trump administration knows it cannot continue the de facto partnership former President Barack Obama established with Bashar Assad, Iran and Russia.

The latest chemical weapons attack — unquestionably carried out by Assad’s forces — violated the 2013 agreement Russian President Vladimir Putin brokered to remove all chemical weapons from Syria and ban their future production or use.

Russian troops and planes are deployed throughout Syria; Russian military advisers work with the Syrian armed forces at the highest levels. It’s hard to avoid the conclusion that the Russians knew Assad was violating that agreement and at least tacitly were conniving with him to do so. Putin demonstrated once again that he simply is not a reliable partner.

Assad cannot be America’s partner either, as the administration has now recognized. His atrocities go far beyond chemical attacks and include barrel bombs, deliberate mass starvations, the deliberate targeting of civilians and other war crimes.

These outrages are not merely illegal and repulsive. They make America less safe. They have fueled ISIS and Al Qaeda recruiting. They have radicalized the Sunni Arab population in Syria and people around the world. They are strengthening our enemies even as Assad has focused on destroying the moderate opposition groups we had been supporting — rather than fighting ISIS.

U.S. inaction after Assad’s first mass chemical attack (crossing President Obama’s red line) made America appear complicit with Assad’s crimes. Russian aircraft began attacking the opposition on Assad’s behalf in late 2015, and the U.S. « de-conflicted » with them to avoid air accidents. The Russians dropped precision weapons on breadlines and hospitals — and the U.S. did nothing to stop them. We have transferred the hatred and opprobrium resulting from the crimes of Russia, Iran and Assad to ourselves.

President Trump’s decision to attack the airfield from which the most recent chemical attack was launched must be the start of a new strategy. It must begin a campaign to drive the Assad regime to compromise. It must be the start of an effort to regain the confidence of Sunni Arabs in Syria and around the world that the U.S. stands with them against all those who would attack them, ISIS and Al Qaeda as well as Iran and its proxies.

This new strategy must be thoughtful as well as decisive. The U.S. missile attack was designed to avoid causing Russian casualties, and America should continue to try to avoid direct conflict with Russia and with Iran. It showed, however, that the U.S. will not allow fear of such a conflict to force us to a policy of total passivity. A prudent strategy will continue to manage escalation while simultaneously opening new possibilities for American action in our own national security interests.

Some will criticize these strikes as a diversion from the fight against ISIS. Such criticism would be badly misplaced. Stopping Assad’s barbarity is as central to defeating ISIS as any direct military action against the group. The U.S. must work to dampen the flames of sectarian war in Syria by pressing extremists on both sides — ISIS and Al Qaeda among the Sunni ; Assad and his Iranian allies among the Alawites. Only when the extremists are marginalized and moderates re-empowered can we hope to end the serious threat to America’s security now emanating from Syria. Trump’s actions offer some hope of accomplishing that aim.

Il y a là un tissu de propos violents et mensongers, fort aventurés du moins pour les moins déraisonnables d’entre eux – et si effroyablement peu de pensée, de raisonnement – ; la propaganda, pour reprendre les termes de Noam Chomsky, se fait ici purement et simplement bludgeon parolier. Mais il est important de lire cette sorte de prose pour mesurer l’ampleur du pas qui est prêté à M. Trump, de toute façon appelé au reniement d’une partie de ses engagements, certes pas la moindre, de la campagne électorale [je n’évoque pas même d’autres reniements en cours, d’ordre économique, sous l’influence en tout particulier des deux hommes de Goldman Sachs, MM. Steven Mnuchin, Secretary of Treasury, et Gary Cohn, l’Economic Advisor de M. Trump]. Vous noterez d’ailleurs que l’appel lancé est le même que celui de MM. McCain et Graham : la frappe sur la Syrie « must be the start of a new strategy », etc.

Je reprends le fil de mon développement.

S’agissant des sondages, que j’évoquai plus haut, l’on ne saurait douter qu’ils ne produisent des fruits périssables [et parfois même improbables – nullement ces « photographies à un instant t », comme l’on souhaiterait nous faire croire, tandis que le propos manifeste est de jouer sur le tropisme mimétique de l’âme humaine]. Quoi qu’il en soit, je penserais plutôt que la préoccupation la plus politicienne n’a pas été centrale dans la décision – qui n’a pas été orchestrée de la façon qui eût permis une efficacité purement politique accrue au Congrès [en dehors même de la considération de la question sur laquelle je reviendrai sans doute des pouvoirs de guerre du Président].

Il se trouve d’ailleurs des commentateurs – assez nombreux dans la « blogosphère » – pour aller plus loin dans le même sens, et supposer que des menaces, légales ou illégales, auraient permis à ce « Deep State » dont j’ai déjà observé que je n’en trouvais pas la notion éclairante, d’imposer ses vues désormais. Je redis que ce modèle d’interprétation me semble assez pauvre, dans sa version standard du moins — au fond, l’on tombe ici sur une alternative classique : qui n’est aucunement paranoïaque frise généralement l’imbécillité ; qui sombre dans la paranoïa au point de construire un artéfact aussi impressionnant que le serait un « État profond » parfaitement homogène, capable d’une concertation réfléchie interne permanente, omniscient et finalement omnipotent, peut se dire qu’il a déjà sombré dans la folie – c’est le cas aujourd’hui de pas mal de gens d’ailleurs très brillants parfois – sachant bien entendu que la question de l’inscription, inévitablement mobile, du curseur dans un entre-deux indécis est d’une difficulté à peu près infinie et ne saurait faire l’objet que de conjectures prudentes et mouvantes, s’attachant à dessiner des articulations plausibles mais, au gré des intérêts évolutifs des uns et des autres, du choc de fortes personnalités aussi, toujours révisibles, menacées, précaires. Il me semble d’ailleurs qu’il ne faut pas trop rapidement se résigner à ne pas chercher en M. Trump lui-même, en quelque sorte, une partie des ressorts de ce qui va probablement se dessiner comme un violent et immédiat tournant, impropre à lui réconcilier ses ennemis, et de nature à désespérer tous les infortunés qui avaient voté pour celui qu’ils voyaient comme leur sauveur, et même leur vengeur.

[Ci-dessous, après une image de Kali dont le sens s’éclairera, cinq caricatures, parmi des dizaines, construites selon la perspective accordant une place centrale à quelque Deep State – je suppose que vous saurez déchiffrer chaque image et mesurerez que ces montages ne reflètent pas une analyse très « profonde », mais c’est amusant selon moi – un rien, il est vrai, m’amuse. – Notez que la dernière est une très récente, assez – très – jolie pochette de disque, selon une inspiration que je dirais Art Nouveau anglais – la langue anglaise conserve l’expression française, à la différence de l’allemande qui parle de Jugendstil –, marqué par les obsessions préraphaélites [concernant en particulier la figure de la femme, dirais-je, sous la réserve d’un propos à venir sur Çiva] – je suis allé en écouter un moment, et n’ai pas trouvé cela renversant – pas mal, technique, travaillé, mais pas bouleversant – les paroles étant peu audibles, il est difficile de savoir ce que racontent ces galopins.

Kali.png

— Il n’échappera à personne que la construction d’une divinité à quatre bras évoque Çiva en la forme Nataraja – celle du seigneur de la danse [auquel est imputé la si impressionnante danse qu’est le Bharata Natyam] -, mais dans un second temps viendra peut-être à l’esprit que la figure pourrait bien être celle de Çakti, en laquelle, dira-t-on selon une première vue, trop simpliste, se condense le principe féminin. Je crois qu’il vaut mieux retenir la branche féminine de l’option et m’en explique très brièvement. Si, contemplant la pochette ci-après, l’on songe à Çiva, divinité masculine, c’est moins du fait de la forme de trident que revêt la garde de l’épée, qu’en considérant le « troisième œil » fiché dans la main gauche inférieure de la divinité – il devrait être planté au milieu du front mais il faudrait alors reconnaître à l’artiste, très certainement hindouisan d’occasion, quelque liberté de jeu dans le maniement des symboles ; le sens de cette figure çivaïsante serait assez mystérieux tant les significations de la divinité peuvent être diverses, et même contradictoires ; l’envahissement de l’image par des symboles de la mort – « Skulls and Bones » serait-on tenté d’écrire dans les circonstances – pourrait laisser penser que c’est la vocation destructrice de Çiva, plus que sa puissance créatrice qui se trouverait soulignée. Ce qui m’incline toutefois à supposer – fermement – la féminité de  la figure, c’est qu’il y a de bons motifs de supposer – je simplifie outrancièrement tels aspects d’un monde qui m’échappe tout à fait – qu’elle évoque plutôt Kali, l’un des possibles de la çakti de Çiva, la çakti, c’est-à-dire en quelque sorte le principe féminin que comporte et projette sa masculinité, qui se condense au fond en  l’ambivalente divinité féminine Çakti, mère divine, mais manifestée surtout comme Kali, Durga, Parvati, etc. Il y a l’œil, bien sûr – qui est de Çiva et non de Kali ; mais l’œil n’est pas en place ; et Kali est  née justement du troisième œil de Çiva – l’on aurait ici une simple configuration métaleptique du sens telle que j’en ai évoqué l’horizon à propos de l’affolante bombe MOAB [Moab doit être détruit selon Jérémie – Moab devient ce qui détruit] ; Kali doit bien être inscrite sous la marque de l’œil. D’un autre côté, le collier de crânes ne laisse aucun doute, comme le crâne tenu dans une main – tous attributs de Kali dont il est entendu qu’elle peut être pourvue de plusieurs bras, un plus grand nombre encore que Çiva [ici, il semble bien d’ailleurs que la divinité soit pourvue de six et non de quatre bras]. Kali est aussi une danseuse folle : que la danse soit évoquée sur une telle pochette n’a rien pour surprendre, je le répète, comme je l’ai dit pour Çiva – mais la danse de Kali mine l’équilibre du monde et le conduirait à sa destruction si elle ne pouvait être apaisée – Çiva, sur l’image ci-dessus, traditionnelle dans sa construction, est allongé sur le sol à cette fin, justement, d’apaisement. Le propos est peut-être d’évoquer la forme de surnaturalité de l’ « État profond », mais elle pourrait manifester aussi le caractère cosmique du combat, et l’espérance – l’attente d’une recréation après la destruction d’un monde injustifiable – ; je ne sais. L’intéressant de l’image est de nous introduire à un aspect assez important de la culture nord-américaine depuis une cinquantaine d’années – ce que l’on a désigné comme orientation « New Age » ; l’on comprend ici que la mise à disposition de lambeaux des cultures traditionnelles constitue une ressource comme infinie pour le syncrétisme, dont le retentissement sur la politique peut n’être pas négligeable. Je tends à penser, plus largement – sans pouvoir m’y attarder -, que le monde ne saurait parler hors de sa réflexion dans le mythe – peu importe le mythe au fond.]

Capture d’écran 2017-04-22 à 16.30.23.png

Capture d’écran 2017-04-22 à 16.33.37.png

Capture d’écran 2017-04-22 à 16.36.27.png

Capture d’écran 2017-04-22 à 16.38.47.png

Capture d’écran 2017-04-22 à 16.51.46.png

4) Allant plus loin encore, certains commentateurs évoquent un pur et simple retour au bercail dans le cadre d’un montage que l’on dit parfois en Italie « gattopardiste » ou « gattopardesque ». Au fond, M. Trump eût été un faux dissident, une carte du « système » pour se mettre à même de surmonter la vague hostile qui montait, en en captant le flux puis en en détournant l’énergie afin que tout semble changer pour que rien d’essentiel ne se trouvât modifié, selon le propos si fameux [« culte »] prêté par Lampedusa à Tancrède dans son Gattopardo « Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi » [ci-dessous un lien avec le fragment pertinent du film de Luchino Visconti – Alain Delon dans le rôle de Tancredi Falconeri, et Burt Lancaster, merveilleux dans celui de l’oncle de Tancrède, don Fabrizio, principe di Salina, auquel d’ailleurs, en général, ceux qui mentionnent cette sentence l’attribuent [notez que souvent, en toutes langues, l’on trouve une version plus simple de la citation fameuse qui, en italien, donne : « Tutto deve cambiare perché tutto resti come prima ». Dois-je ajouter que les sentences – le lapidaire, les formes brèves, l’art concettiste de la pointe, etc. – sont infiniment précieuses à l’esprit mais qu’elles ne doivent pas tenir lieu de pensée – c’était l’un des travers peut-être de la culture des humanités telle qu’elle était si vivante encore dans ma jeunesse : tous s’apaisaient d’un mot dans l’unité des générations que réalisait cet envoûtant réservoir commun que l’on se gardait souvent trop de dialectiser].

Bien entendu, il n’est guère d’interprétation qui ne puisse trouver quelque ressource argumentative. Pourtant – jusqu’à ce que des leaks ne tombent qui me conduisent à réviser ma position -, je trouve ce montage faible pour au moins quatre motifs : 

a) Un motif très général : comme on l’aura compris, si la névrose anticonspirationniste m’agace – tant il saute aux yeux qu’elle a une vocation de pure et simple persécution de la pensée libre, qu’il s’agit d’interdire la libre recherche au bénéfice de l’Establishment, et concernant la « grande presse », de sa pure et simple survie, désormais impossible de toute façon à moyen terme -, le conspirationnisme me semble conduire, au-delà d’un certain point, celui qui, justement, agit comme un ressort, un stimulant pour la recherche, à une construction absurde du monde – un monde comprenant un centre, « maître de [lui-même] comme de l’univers », et toutes sortes d’impeccables courroies de transmission de ce centre en direction de la périphérie, un monde, en son centre décisionnaire, d’âmes au fond immobiles et constantes, et unanimes aussi, voulant toujours le même, se tenant à leurs volontés précédentes, un monde dont l’esprit collectif central ne saurait voir se briser son unité, se diviser ses acteurs, un monde, bien entendu, supposé, inconnu, silencieux, dont les procès-verbaux des grandes et secrètes assemblées n’affleureraient jamais [quelques réunions internationales bien connues formant simplement la pointe émergée du monstrueux iceberg], etc. Or un tel monde ne saurait être imaginé par un esprit simplement raisonnable – même en considérant tous les montages les plus féconds en mesure de rendre compte [par-delà – après Tarde si l’on veut – la dynamique mimétique générale – source aussi de fragmentation d’ailleurs] de l’engrenage de plus profonds tropismes unitaires [à commencer bien sûr par ceux que peut désigner le marxisme]. Toute l’affaire, il me semble, de méditations générales ici, consisterait à déterminer, fort souplement, où placer le curseur [entre l’anomie des âme libres et l’agrégation ordonnée des âmes, selon des procès que l’on ne saurait réputer que divers]. Je ne m’attarde pas davantage : dans sa pure idée, la supposition qu’une sorte de Comité central de l’Establishment, en ses ruses infinies pour berner le bon peuple, eût sélectionné la sorte de robot prêt à l’emploi qu’eût été M. Trump, me semble absolument insoutenable.

b) Si l’on se remémore les divers épisodes de l’année 2016, qu’il ne faudrait pas reconstruire sans sérieux désormais, l’on ne saurait trop douter que M. Trump n’ait pas été le favori de la plupart des familles « professionnelles » de l’Establishment – finance, presse, classe politique, sommets de la communauté du renseignement, etc. -, non pas même pour l’élection de novembre, mais pour l’investiture républicaine elle-même. À la fin, le gros de ces groupes sembla même préférer nettement Ted Cruz à Donald Trump – et pourtant M. Cruz, dont les bizarreries, depuis la France, ne sont pas minces, n’était certainement pas le préféré des mondes « supérieurs » dans les débuts.

c) Bien entendu, M. Trump a obtenu plus facilement qu’on ne l’a alors suggéré des fonds pour sa campagne ; il s’est trouvé des « milliardaires » pour l’aider ; mais il faut faire la part, justement, des accointances personnelles et, certes, des intérêts spécifiques des uns et des autres – ceux des très riches du BTP ne sont certainement pas les mêmes, au-delà d’un certain socle général, que ceux des très riches de la Silicon Valley, etc. Si bien qu’un tel argument n’a guère de portée, nul ne niant que le capitaliste Trump ne soit idéologiquement capitaliste, ni qu’il n’ait une préférence connue pour les milliardaires. L’étonnante chevauchée de M. Trump en 2016 n’a donc pas, à mon sens, manifesté la présence active d’un cerveau collectif central, mais plutôt des contradictions assez profondes à l’intérieur du monde des capitalistes – contradictions bien entendu internes puisque nul ne remettait en cause [pas même M. Bernie Sanders] l’assise globale du système, solidement verrouillée d’ailleurs par le monde des juristes. Ces contradictions se sont exprimées sur un mode inusuellement violent et ont poussé les élites à s’assurer le concours actif de couches sociales assez diversifiées, plus ouvrières et « provinciales » du côté du candidat national-capitaliste, plus « favorisées » – si l’on excepte les « minorités » – du côté global-capitaliste de Mme Clinton, plus urbaines, beaucoup plus ramassées en certains lieux [côtes est et ouest] avec l’effet d’une légère victoire en voix ne se traduisant pas par une victoire géographique, et conduisant à la perte de l’élection.

d) En 2013, lorsque, à la fin de l’été, M. Obama avait semblé sur le point d’engager les États-Unis dans des frappes massives sur Damas, M. Trump s’était montré particulièrement actif pour dénoncer une entreprise à ses yeux – fort lucides – complètement folle [j’ai produit plus haut l’un de ces tweets]. C’est dire que, pendant la campagne de 2016, il y avait tout lieu de le croire, à la fois, sincère et constant dans l’expression de ses perspectives stratégiques fondamentales. L’on pourrait bien entendu dire que le « système » est si malin qu’il fourbit toutes sortes d’armes, longtemps à l’avance, en vue de toutes sortes de circonstances diverses, et ensuite de trahisons en tous genres [des sortes de Manchurian Candidates en quelque manière] : mais – je me répète – l’anthropologie qui autoriserait une telle construction ne me persuade pas [je n’écarte pas d’ailleurs les possibilités remarquables de la manipulation mentale, mais je ne discerne pas les voies selon lesquelles elle eût pu opérer ici] ; et s’agissant de M. Trump, si imprévisible justement, si capable de « dérapages » [je ne dis pas d’incongruités au regard de la dictature du « politiquement correct » : j’évoque de véritables dérapages, s’agissant desquels il a dû lui-même se dire qu’il avait perdu une bonne occasion de se taire], je crois tout à fait impossible d’imaginer qu’il ait dit A pendant des années avant, de façon dès longtemps programmée, de faire B au printemps de 2017.

5) Présence et reconnaissance des évangélistes. L’activisme évangéliste, aux États-Unis – et sur tous les continents [l’on a là un aspect important du Soft Power américain]est un facteur de première importance de la politique intérieure et internationale étatsunienne – je ne peux m’y attarder et observe simplement que : le rôle des évangélistes dans les Amériques latines est extraordinaire –  ils y opèrent en général comme une force de propagande en faveur du libéralisme économique et de déstabilisation des régimes progressistes locaux – ; il est avéré, dans un tout autre ordre de choses, que l’échec de la réforme trumpienne [eût-elle été ryannienne] de l’Obamacare, à la fin de mars 2017, a été due en partie au refus de plier de représentants proches du « Tea Party », mouvance fluide dans l’ensemble dont il est admis qu’elle s’inscrit largement à l’intersection d’orientations que l’on pourrait dire libérales fondamentalistes, ou originaristes, puisant à la mémoire construite de la fondation du pays, et d’inclinations souvent nettement évangéliques, cocktail assez explosif qui suffit à transformer un mouvement minoritaire – et au fond traversé par des divisions assez fortes, par exemple sur certaines questions de société sur lesquelles les plus libertariens et les plus engagés dans l’évangélisme ne sauraient s’accorder au-delà d’un certain point – en enjeu tout à fait essentiel pour le Parti Républicain.

C’est dire que M. Trump ne saurait négliger ce petit monde assez complexe, mais puissamment convaincu – qu’il lui a d’ailleurs fallu rallier pour l’emporter puisque, pour l’essentiel, les militants de cette mouvance le soupçonnaient d’un « sécularisme » de mauvais aloi et se reconnaissaient dans le sénateur texan Ted Cruz, dont il est notable qu’il ait été le plus difficile à vaincre pour M. Trump. Ce dernier est si convaincu de l’importance de l’enjeu qu’il a choisi comme candidat à la vice-présidence M. Mike Pence. Celui-ci est connu pour avoir abandonné l’Église catholique à laquelle sa famille, irlandaise, demeurait fidèle, et rejoint la mouvance évangélique dès sa jeunesse. De façon très révélatrice – il y a bien entendu là une cohérence -, il abandonna aussi par la suite l’affiliation de ses parents au Parti Démocrate et rejoignit les Républicains avant de se reconnaître très expressément dans la mouvance du Tea Party. 

Le VP Pence parle devant l'AIPAC à la fin de mars 2017.png

Il est un aspect central de la politique extérieure des groupes évangéliques – peu original, certes, aux États-Unis, mais particulièrement marqué parmi eux – : un soutien extrêmement poussé, qu’il est possible même de dire radical, à Israël. Je vais revenir sur cet aspect, très important, et parfois très saisissant dans son expression. Mais je souhaite demeurer un instant avec M. Pence. Il se trouve que, le 26 mars dernier [image ci-dessus], il a représenté le président Trump à l’ « AIPAC Policy Conference », qui se tenait à Washington des 26 au 28 [J’ai évoqué la si importante institution de l’AIPAC plus haut dans ce billet]. Lorsque Mme Lillian Pinkus le présenta, elle n’omit pas de rappeler la fidélité de M. Pence aux objectifs de l’institution dont elle est actuellement la présidente : « I am happy to share that the vice president is no stranger to AIPAC. For years, he has worked closely with AIPAC activists and joined us at our events, both around the country and in Washington, including this conference in 2009. Throughout his distinguished public service, the vice president has translated his support for the Jewish state into concrete action. » Le discours de M. Pence lui-même, extrêmement chaleureux, fut très particulièrement applaudi, sans que – si j’ai été suffisamment attentif – il n’entre, mais ce n’était nullement indispensable, dans les détails de la situation syrienne.

[Si vous voulez prendre la mesure du poids remarquable de l’AIPAC, vous pouvez-vous rendre sur le site de l’organisation à la page de l’événement de la fin mars – ci-dessous – ; je pense que vous ne manquerez pas d’être surpris :

http://www.policyconference.org/?utm_source=AIPAC.org&utm_medium=banner_desktop&utm_campaign=pc18_recruitment&utm_content=200off&_ga=1.21932220.682694636.1492350919.   ]

Comme annoncé, je reviens sur le caractère remarquable de l’enjeu israélien chez les évangéliques. Il s’agit là d’un aspect très important puisque cette orientation donne au soutien à Israël des États-Unis une base très élargie, interconfessionnelle et fort diversifiée par rapport à celle que fourniraient les membres de la seule communauté juive dont beaucoup [mais pas tous] soutiennent ardemment l’État hébreu. Cette grande faveur des évangélistes pour Israël est bien sûr susceptible de degrés. Elle est portée à incandescence dans certains groupes, certes minoritaires, mais non sans influence, du fait de leur activisme, qui s’intitulent purement et simplement « Chrétiens-Sionistes » [Christians Zionists], bien entendu très particulièrement favorables à la colonisation de la Cisjordanie.

Il est intéressant de noter que ce sionisme chrétien ne résulte pas vraiment d’un choix politique, mais plutôt d’une construction religieuse assez particulière, de perspectives eschatologiques et apocalyptiques au sens ordinaire de ce terme, qui n’ont d’ailleurs pas lieu, semble-t-il, d’emporter l’adhésion des membres de la communauté juive, même si beaucoup parmi ceux-ci, sans doute, peuvent se satisfaire politiquement de cet important appoint [apocalypse, notez-le, veut dire simplement révélation, mais au regard de ce que révèle l’Apocalypse de Jean, à savoir, pour dire les choses simplement, les étapes de la fin du monde, le sens a un peu dérivé]. De façon grossière, le montage suggéré est le suivant : une fois réunis sur la Terre Promise, les juifs, pensent ces évangélistes – qui admettent toutefois qu’ils demeurent un peuple de Dieu tout comme les chrétiens, qu’il y a donc, en des termes classiques, deux Alliances et non le remplacement strict de l’une par l’autre – se convertiront au christianisme [ou non : les vues ont l’air diverses]. Selon les constructions, scripturairement un peu hasardeuses, de beaucoup, un Grand Israël précédera le combat final décrit par l’Apocalypse de saint Jean [lorsque je dis hasardeuses, je ne veux évidemment pas négliger l’important travail effectué sur les textes : à n’en pas douter l’on a affaire à des fondamentalistes exigeants – ils s’affirment même répétitivement comme « littéralistes » – qui se concentrent avec la plus vive attention sur les textes prophétiques de la Bible et en particulier donc sur l’Apocalypse – ; je tiens simplement à suggérer que l’on puisse – certes – ne pas suivre de tels lecteurs].

L’ensemble de cette construction est issu d’une doctrine appelée « dispensationnalisme » [dispensationalism]. Le sens du mot dispensationalism peut-être éclairé par son, non pas exactement antonyme, mais autre radical en tout cas, dans la tradition religieuse anglosaxonne : covenantalism – les covenantalistes organisent l’histoire du Salut autour d’une série de trois covenants, d’alliances entre le Père, le Fils et les hommes ; les dispensationnalistes organisent cette histoire autour d’une série de sept dispensations, c’est-à-dire non ici de dispenses mais de dispensations, de dons attestés par l’Ecriture, de régimes institués par elle pour l’homme, pour une époque donnée, un temps dans l’histoire du Salut – celui de l’Innocence avec Adam, celui de la Conscience avec Caïn, celui du Gouvernement avec Noé, celui de la Promesse avec Abraham, celui de la Loi avec Moïse, celui de la Grâce avec l’Eglise, celui du Royaume avec le second retour du Christ. Je n’insiste pas car tout cela est fort complexe et que, dans la durée, l’un et l’autre aspect sont finalement liés.

Ce montage, disons de théologie de l’histoire, a été le fait de deux pasteurs anglicans au XIXe siècle, Louis Way et John Nelson Darby. L’on a parfois dit que le Premier Ministre conservateur Balfour en était un adepte : or il fut l’auteur en 1917, vous le savez certainement, de la très fameuse déclaration qui porte son nom – the Balfour Declaration [ci-dessous] – exprimant la faveur du Royaume Uni pour la création d’un Foyer National Juif, avec les suites, considérables, que l’on sait.

Pour mémoire, l’extrait pertinent de la lettre du Foreign Secretary Balfour à Walter Rothschild, responsable de la communauté juive britannique, en vue d’une transmission à la Zionist Federation of Great Britain and Ireland : « His Majesty’s government view with favour the establishment in Palestine of a national home for the Jewish people, and will use their best endeavours to facilitate the achievement of this object, it being clearly understood that nothing shall be done which may prejudice the civil and religious rights of existing non-Jewish communities in Palestine, or the rights and political status enjoyed by Jews in any other country. »

Quoi qu’il en soit, ce montage dispensationnaliste en tous ses aspects a été extraordinairement diffusé aux Etats-Unis par de nombreux ouvrages de la fin du XIXe siècle jusqu’à présent (que l’on songe à l’époque plutôt récente aux livres à succès de Hal Lindsey ou de Timothy LaHaye). Le mouvement « sioniste chrétien » ou « dispensationnaliste » a tendu à devenir un véritable mouvement de masse à partir de la fameuse Guerre des Six Jours, qui a vu, il y a cinquante ans, la victoire d’Israël en juin 1967. Et depuis un quart de siècle en tout cas, l’on peut considérer que le destin et la sauvegarde de l’Etat d’Israël sont devenus l’un des aspects les plus constants et les plus fermes de la politique internationale de ce que l’on appelle la « Christian Right », assez largement peuplée d’évangélistes ou de born again de diverses nuances confessionnelles – ce mouvement s’accompagnant de la création de plusieurs groupes actifs et de publications nombreuses. [Pour ceux que cette affaire retiendrait quelque jour : le livre de référence est ici celui de Timothy Weber, On the road of Armaggedon – Armageddon, la montagne de Galilée où est supposée se dérouler l’ultime lutte eschatologique – Ap xvi, 16]

Faut-il insister sur ce que de telles vues ne peuvent pas manquer de peser jusqu’à un certain point sur la politique des États-Unis au Proche et Moyen Orient, singulièrement lorsque les Républicains sont au pouvoir puisque – par-delà même les convictions des uns et des autres – une partie des élus républicains le sont avec l’appui vigoureux de factions évangéliques qui pèsent dès le stade de la sélection des candidats dans les primaires ?

Et dois-je préciser qu’une telle mouvance partage les vues des autorités israéliennes, c’est-à-dire une haine vigilante pour l’Iran, la Syrie de M. Assad et bien entendu le Hezbollah ? [ci-dessous, une photo de 2016 : M. Trump parle dans une réunion organisée par le Tea Party contre l’Iran Deal] De telles orientations, ces milieux n’ont nullement le monopole, mais ils les portent à un degré qui n’est pourtant pas usuel. Cela conduit à souligner en passant la détermination impressionnante qu’il fallut à MM. Obama et Kerry pour négocier avec l’Iran.

Cette dimension notable peut malgré tout – pour revenir à mon sujet principal ici –  expliquer que la nouvelle tolérance pour le président Assad, exprimée par plusieurs autorités gouvernementales étatsuniennes à la fin du mois de mars, soit très mal passée, à la fois dans la communauté juive et dans les milieux de la « droite religieuse », comme l’on dit, républicaine. Il y a peut-être là une piste – non exclusive très certainement – pour comprendre le coup de tonnerre de la frappe du 6 avril au soir [quelle qu’ait été par ailleurs – je l’ai déjà évoquée et ai indiqué que les appréciations à ce propos étaient contradictoires – l’attitude en fin de compte de M. Jared Kushner en cette affaire].

Capture d’écran 2017-04-16 à 16.58.19.png

6) D’une guerre des gazoducs. Il est une construction, évoquée depuis le début de la guerre de Syrie. [Je me refuse à parler de guerre civile, car c’est une évidente guerre internationale qui est conduite par des acteurs divers et nombreux, une sorte au fond d’étrange et hypocrite guerre mondiale – quelle affreuse infortune, pour un pays, d’être finalement choisi comme l’un des terrains d’affrontement privilégiés de tant de forces !] Cette construction intéresse le chapitre des hydrocarbures, et plus particulièrement une forme de guerre des gazoducs. [Qu’il est impossible d’évoquer ici en ses nombreux aspects régionaux : une allusion sera faite au projet South Stream ; par contre le projet Nabucco, à partir en particulier de l’Azerbaïdjan, semble désormais plus improbable encore que ce dernier.]

Capture d’écran 2017-05-03 à 15.38.37.png

Je m’empresse, avant d’en dire un peu davantage, de vous donner mon sentiment, afin de ne pas contribuer à égarer les lecteurs trop rapides – impressionnés par exemple par le tweet péremptoire de M. Mélenchon [ci-dessus], il est vrai que Twitter ne favorise pas la nuance, mais aussi que cet estimable homme politique paraît redouter par-dessus tout de sembler consentir quoi que ce soit à la religion, fût-ce d’encourager des conflits redoutables – : je crois savoir que nombre d’humains ne sont pas submergés par les pensées élevées ; l’on peut dès lors être tenté de leur en prêter qui semblent à leur aune ; mais je crois qu’il faut malgré tout résister aux deux clefs supposément universelles que nous sommes en train de croiser, les clefs que brandissent toujours ceux auxquels « on ne la fait pas », selon l’expression populaire – la clef « C’est un coup politique », la clef « C’est , comme toujours, une pure affaire d’argent », ou bien entendu, « de pétrole », de « gaz », de « matières premières » ; ces biais interprétatifs peuvent présenter un intérêt certain, résister à la critique parfois, et peut-être même souvent, particulièrement en notre temps ; ils cessent d’être intéressants lorsque, contradictoirement d’ailleurs, puisqu’ils s’excluent dans une certaine mesure l’un l’autre, ils autorisent le rejet de toute méditation plus approfondie permettant d’ordonner des probabilités assez diverses, et pas forcément exclusives les unes des autres [il faut faire l’éloge de la conjonction de coordination et plutôt que de la conjonction de coordination ou]. Plus précisément, ici : je ne crois pas que l’embrasement de la Syrie depuis tant d’années ait tenu strictement, ou même de façon prépondérante, à cette affaire d’hydrocarbures que je vais évoquer – les facteurs furent divers, entremêlés, nullement les mêmes selon les acteurs, nombreux et variés etc.

La guerre des gazoducs.png

Je dois ajouter toutefois qu’il serait difficile de ne pas admettre que les questions touchant aux routes, sur lesquelles j’insiste beaucoup en général [en évoquant ainsi l’importance redoutable des enjeux tenant aux détroits, à l’accès à l’océan mondial, aux situations d’enclavement, etc.], ne sauraient être surestimées. Cela vaut bien entendu en particulier pour ce véritable sang de l’économie mondiale qu’est l’énergie.

Dès lors, on ne saurait être surpris de voir certaines instances et certaines autorités y prêter une attention aiguë et continue. Ici, l’on peut ainsi évoquer un document « déclassifié » récemment, assez impressionnant : il s’agissait d’un rapport rédigé en 1983 par Graham Fuller, ancien vice-président du National Intelligence Council de la CIA, spécialiste du monde musulman, et auteur de plusieurs ouvrages dont je confesse que je ne les ai pas lus.

Ce rapport, assez bref, est intitulé « Bringing real muscle to bear against Syria ». [Vous en trouverez le lien ci-dessous, si l’envie vous prend de le feuilleter.] Certes, ces pages racontent des choses frappantes. Il suggérait ainsi d’inciter Saddam Hussein, le Raïs irakien, à entrer en guerre avec le père de Bachar al-Assad, Hafez al-Assad.

https://www.cia.gov/library/readingroom/docs/CIA-RDP88B00443R001404090133-0.pdf

Cela nous rappelle fort utilement que, avant de se retourner atrocement contre lui [je ne parle pas de la première Guerre du Golfe [1990-1991], d’ailleurs sagement limitée, mais de l’injustifiable seconde Guerre du Golfe [depuis 2003], dont le monde ne parvient pas à sortir d’une certaine manière], l’Occident, et en particulier les États-Unis essayèrent d’utiliser le régime baathiste irakien, le jetant, dans une guerre terrible, causant en tout probablement plus d’un million de morts, contre la République islamique d’Iran [1980-1988], et songeant donc peut-être à accroître encore ses tensions avec le baathisme syrien, si l’on considère du moins ce rapport. [Notez qu’alors Washington ne trouvait rien à redire au recours très massif aux armes chimiques par l’Irak, qui causèrent pourtant des dizaines et des dizaines de milliers de morts iraniens – je vous dispense des photographies, que vous trouverez sans peine en ligne — Paris non plus d’ailleurs, bien que la France mitterrandienne se tînt aux avant-postes de la « civilisation » contre la supposée barbarie iranienne – qu’ajouter au constat, en tous domaines, dès que l’on ouvre un dossier ou un autre, du désastre moral, politique et économique dans lequel notre pays a plongé depuis l974 ? « Français, si vous saviez ! » portait un titre de Bernanos…]

L'oléoduc Kirkouk-Banyas.png

Fuller recommandait aussi d’utiliser Israël et la Turquie. Le propos était d’assurer la réouverture du pipeline irakien [l’oléoduc Kirkouk-Baniyas – ci-dessus] -, dont la fermeture par la Syrie, sans doute par l’effet d’une solidarité, déjà, avec l’Iran, pesait sur les finances de Bagdad.

Bref, je n’entends pas le moins du monde suggérer que de telles considérations ne jouent pas un rôle important, parfois essentiel, et même en de certains cas exclusif. Je souhaite simplement qu’elles n’obnubilent pas les esprits, qu’elles n’hypnotisent pas les intelligences. Et, s’il s’agit de l’affaire syrienne actuelle, je suggère d’admettre qu’elle ne saurait être réduite à un facteur simple.

J’ajoute qu’il y a un risque – auquel n’échappent pas nombre de bons commentateurs de la blogosphère – : celui de surestimer la signification de tous ces rapports, de tous ces plans, qui circulent dans les administrations. Les mondes administratifs brassent du papier, le monde politique multiplie les projets en tous genres. Lorsqu’il y a, parfois, coïncidence entre un événement ou une politique et un rapport de dix ou vingt ans antérieur, il n’est pas raisonnable de postuler une fabuleuse préméditation, une constance absolue dans les perspectives, une suite effrayante dans les idées : cela peut être le cas mais ne l’est pas toujours ; l’on ne compte pas les rapport dont les conclusions furent et sont enterrées, comme l’on dit ; à chaque fois, il faudrait procéder, pour affirmer quoi que ce soit, à une étude attentive, seule propre à mettre au jour, peut-être, parfois, le fil rouge de la stricte constance [qui n’est pas la stabilité simplement des contraintes géopolitiques].

Quoi qu’il en soit :

Sollicité de deux côtés il y a quelques années, aux fins de la construction d’un gazoduc, le gouvernement syrien avait donné la préférence à une proposition de l’Iran plutôt qu’à celle du Qatar. [V. la pénultième carte ci-dessus, très claire parce que très simple ; vous trouverez des variantes, mais cela n’a pas beaucoup d’intérêt, et il n’est pas certain d’ailleurs que des tracés définitifs aient été déjà précisément projetés.] Notez que la Syrie n’est pas un pays bien pourvu en hydrocarbures et que, pour elle, cette manne indirecte, par les redevances de transit, ne pouvait être envisagée qu’avec faveur. Je ne connais pas les aspects divers des propositions respectives, mais l’on peut ne guère douter que Damas n’ait éprouvé une nette préférence politique pour Téhéran [le gazoduc fut d’ailleurs désigné par les deux parties comme celui « de l’amitié » – tandis que l’Occident le nomme « islamique »…], et n’ait pas souhaité favoriser Doha. L’on peut supposer que le président Assad ait même redouté de donner un prétexte à intervention des pétromonarchies en Syrie en leur ouvrant le passage.

GOLFE PERSIQUE - CARTE SIMPLIFIEE.png

L’enjeu était de taille pour l’émirat du Qatar qui est [loin derrière les Etats-Unis et la Russie, à peu près au même niveau, toutes ces dernières années, que l’Iran et le Canada] le troisième producteur ex-æquo [mais le deuxième exportateur] de gaz du monde [et qui dispose des troisièmes réserves, sensiblement en retrait par rapport à l’Iran et à la Russie], mais qui, grand comme deux petits départements français, appendice de la péninsule arabique baigné par les eaux vitales mais dangereuses du Golfe Persique, demeure particulièrement exposé à une thrombose possible du détroit d’Ormuz en cas de tensions arabo-persanes – ou chiito-sunnites si l’on préfère retenir cette détermination – de forte intensité. Telle serait la clef unique, ou du moins principale [très au-delà, suggèrent les tenants de cette vue, de la solidarité islamique de nuance « Frères musulmans », dont l’émirat du Qatar est un pôle particulièrement important], ouvrant la porte à une suffisante intelligence de l’activisme qatari, certes le plus souvent en sous-main, dans l’affaire syrienne. Le Qatar eût d’ailleurs été d’autant plus contrarié que sa proposition eût été transmise à Damas dès 2009, tandis que les Iraniens se fussent déclarés plus tard. Le même motif gazier serait bien entendu – dès lors que l’on est engagé dans une voie aussi sommaire – la cause de l’embarras immense causé par l’intervention russe à l’automne de 2015, douchant des espoirs qataris qui se pensaient alors assez près d’être couronnés de succès avec la possible installation d’un gouvernement islamiste avec lequel l’émirat n’eût certes pas répugné à s’accorder.

Je mets à profit le fait que nous croisions cette question pour vous fournir quelques éléments qui font écho aux lignes qui précèdent, et qui sont de ceux auxquels je vous ai prié d’accorder votre attention. La première liste est celle des plus importants pays producteurs [en 2015, en bcm, billions cubic meters], la seconde celle des pays les plus exportateurs [en 2014, en tcm, thousand cubic meters]. L’Iran, assailli de sanctions, peinait, vous le voyez à exporter des quantités très significatives.

Production de gaz en 2015 [bcm].png

Natural Gas Exports [tcm].png

Il faut bien entendu ajouter – cet aspect ne saurait être sous-estimé – que la stratégie méthodiquement antirusse et anti-iranienne des États-Unis, symétriquement favorable aux régimes sunnites réactionnaires, devait inciter les responsables étatsuniens à apporter toute considération – jusqu’où ? est l’une des questions que l’on peut se poser – aux intérêts du Qatar, dont le succès eût probablement emporté une difficulté accrue d’exportation de son gaz pour l’Iran, et une baisse, tant souhaitée à Washington, de la dépendance gazière européenne vis-à-vis de Moscou, symétriquement affaiblie [Moscou] par la baisse des exportations.

Quoi qu’il en soit, je n’incline pas à penser qu’il puisse suffire ici de suggérer – pour expliquer la frappe, et le revirement quant au possible maintien au pouvoir de M. Assad – que M. Trump eût réalisé soudain qu’il nuisait aux intérêts qataris dans l’affaire du gazoduc, ou même que, nuisant à ces intérêts, il favorisait indirectement ceux de Téhéran et de Moscou. Il y aurait là, au plus, il me semble, une considération méritant, parmi beaucoup d’autres, et moins que d’autres sans doute, l’attention.

Le gisement

Et, sans prétendre trancher la question bien sûr, je pense d’autant plus fermement ce que je viens de dire que la configuration de l’affaire s’est révélée ces dernières années plus complexe que ne le suggèrent les tenants du caractère déterminant dans la guerre de Syrie et son prolongement de la rivalité irano-qatarie. Il se trouve en effet qu’Israël est en passe, à moyen terme du moins, de devenir un très important producteur de gaz – et dans le même temps un exportateur majeur, en particulier vers certains membres méridionaux de l’Union européenne.

L’on tend aujourd’hui dans la presse à appeler génériquement l’ensemble – considérable – de gisements situés au large des côtes israéliennes « Leviathan ». C’est une appellation erronée puisque « Tamar », par exemple, découvert dès 1999, est en exploitation depuis 2013. Si l’on parle de « Leviathan », gisement découvert seulement en 2010, c’est parce que les projections concernant son exploitation ont modifié significativement les perspectives de la production et de l’exportation gazières d’Israël. [Même s’il n’est pas certain que, 1) les tensions baissières sur les cours emportées peut-être, en cas d’activité économique morne, par l’accroissement de l’offre [puisque, par exemple, l’Égypte bénéficie aussi dans sa « zone économique exclusive » de ressources énormes, dont en particulier le gisement « Zohr », découvert en 2015], et 2) le coût assez élevé de l’exploitation de tels gisements off-shore et de l’acheminement du gaz par un tuyau essentiellement sous-marin – ne se combinent pas en fin de compte pour rendre cette opération moins lucrative qu’il n’est escompté.]

Le pipe-line partant de

Une déclaration commune, quoi qu’il en soit, a été signée en avril 2017 entre Israël, Chypre, la Grèce et l’Italie en vue de la construction dans les prochaines années d’un gazoduc reliant Israël à plusieurs pays de l’Union européenne [image ci-dessus – notez qu’il y a d’autres versions plus ambitieuses ; l’une remonte la botte italienne et se trouve prolongée jusqu’à la France méridionale]. D’un autre côté, l’État hébreu exportera du gaz vers la Jordanie par un gazoduc qui devrait être opérationnel très rapidement.

Bien entendu, le développement de cette entreprise est appelé à faire un grand gagnant – Israël -, et plusieurs satisfaits : les pays européens méditerranéens qui pouvaient s’inquiéter de voir s’enliser depuis des années – du fait d’un côté des obstacles disposés par Bruxelles [ « South Stream » ], dont il n’est pas impossible qu’ils se trouvent surmontés toutefois ce printemps, de l’autre de l’instabilité comportementale de M. Erdogan [ « Turkish Stream » ou « Turk Stream » ] – le projet d’acheminement du gaz russe par la Mer Noire : leurs besoins seront probablement comblés par le gaz en provenance de Méditerranée orientale à échéance de sept ou huit ans [si du moins le niveau du cours ne dissuade pas les investisseurs] ; Bruxelles – qui encourage vigoureusement le projet – et Washington, tout à leur propos ordinaire d’isoler autant que possible la Russie ; tous les acteurs de la partie comprennent bien au demeurant que ses enjeux sont plus politiques encore qu’économiques.

Manifestations à Amman en octobre 2016 après l'accord gazier avec Israël.png

D’un autre côté, les connaisseurs du dossier qui parlent au nom du peuple palestinien sont parfaitement conscients de la catastrophe que représente pour lui une telle manne à laquelle l’on s’emploiera à ce qu’il n’ait aucune part tandis que Tel-Aviv se trouvera bien sûr très renforcé et en mesure, peut-être, d’accroître son armement et d’accélérer la colonisation ; d’ailleurs, les gisements communiquant, certains allèguent que toute exploitation unilatérale risque de porter atteinte aux voisins [à supposer bien entendu que des investisseurs soient prêts à assister les Gazaouis, si cruellement dépourvus d’accès à l’énergie – à Gaza, il n’y a que quelques heures d’électricité par jour, ne l’oublions pas -, dans l’exploitation de la mince région qui ne leur est pas contestée]. Des mouvements se sont d’ailleurs déjà déroulés en Jordanie [ci-dessus], ou une partie notable de la population refuse l’orientation constante de la monarchie hachémite à se rapprocher d’Israël en dépit de la politique conduite à Jérusalem et dans les territoires occupés.

Si l’on revient toutefois à notre affaire de la guerre irano-qatarie des gazoducs, l’on ne saurait guère douter qu’elle ne peut pas peser très lourd dans les considérations stratégiques proche-orientales de la Maison-Blanche : il est difficile de passer son temps à répéter – ce que suggèrent parfois les mêmes – que la politique trumpiste est guidée désormais par son gendre Kushner, lui-même entièrement dévoué à la cause d’Israël, et de poser péremptoirement que l’enjeu de la rivalité irano-qatarie est de la plus haute importance dans le retournement des orientations premières de la nouvelle Administration dans l’affaire syrienne. À dire vrai, l’intérêt d’un probable groupe d’influence pro-israélien à Washington, adossé bien sûr à l’AIPAC, est désormais que ni Iraniens, ni Qataris ne puissent acheminer trop commodément leur gaz vers l’Europe, à supposer d’ailleurs que l’Union européenne ne soit pas encline à une préférence israélienne, dès lors que celle-ci permet tout autant de combler les besoins énergétiques de la partie méridionale du continent.

Un coup de billard chinois.png

7) Un coup de billard chinois. M. Xi était à Mar-a-Lago – la résidence secondaire personnelle, si l’on peut dire – car il s’agit aussi d’un club pour milliardaires -, de M. Trump, en Floride – le jour de la frappe. Les sujets difficiles, lors de ce bref voyage des 6 et 7 avril, ne manquaient pas – relations commerciales extrordinairement déséquilibrées, affaire nord-coréenne, contestations sur les revendications vraiment remarquables de la Chine en Mer de Chine méridionale en particulier.

Capture d’écran 2017-04-13 à 17.46.31.png

Mais M. Trump, dont je ne suis pas certain qu’il n’ait pas manqué de tact dans cette affaire – admettons que cela puisse lui arriver… – a souhaité donner un caractère détendu à la rencontre, presque familial, mêlant, de façon à mon sens fort déplacée [mais je suis un peu vieux-jeu dans l’ordre de la civilité], le petit couple Kushner, avec enfants bien sûr [l’on rend fou les enfants avec de telles excentricités], aux agapes [ci-dessus, un tweet du compte d’Ivanka Trump – « very proud » – ces gens s’enorgueillissent en permanence – d’un épisode particulièrement raté – cette petite, ponytail au premier plan, est nullissime, ce n’est pas grave, mais il ne faut pas déranger les grandes personnes avec des sottises, moins encore lorsqu’il s’agit du ménage Xi]. M. Xi faisait l’homme qui trouve tout normal et il souriait benoîtement, d’un air presque ému – merveilleux acteur ce M. Xi – ; Mme Xi était attentive, en femme qui a l’habitude – elle n’est pas étatsunienne – de cacher avec soin ses sentiments et de se montrer  aimable en toute occasion – sans doute trouvait-elle l’oligarque américain assez inapproprié, et pensait-elle que l’on a plus de tenue au sein de la haute aristocratie rouge, plus de réserve parmi les porphyrogénètes chinois. [Prenez au sérieux ces choses si contradictoires en apparence : le père du jeune Jinping, Xi Zhongxun, l’un des chefs de l’Armée Rouge pendant la Longue Marche – imaginez la gloire qui en rejaillit sur sa postérité -, fut souvent considéré comme l’un des « Immortels du Parti communiste chinois », ceux qui, après avoir été parmi les fondateurs de la Chine rouge, ont contribué il y a un tiers de siècle à assurer la mutation, à la fois profonde et partielle, selon un montage remarquablement cynique, pervers et déplaisant, du régime chinois ; Mme Xi, elle, Peng Liyuan, est de bien plus modeste souche selon les représentations de la société chinoise contemporaine ; mais elle fut et demeure, lorsque, exceptionnellement, elle se produit en public, une chanteuse très appréciée après s’être révélée dans l’armée ; elle est fort aimable, semble intelligente, parle bien anglais, mais elle appartient à tous égards à un autre monde de l’art que celui qui prévaut en Occident, moins du fait d’une diction encore traditionnelle, accompagnée toutefois d’une musique fort influencée par l’Europe – d’avant-hier -, que par le caractère même de videos qui, soit sont marquées par le caractère militaire de sa carrière, soit, pour les plus détendues, évoquent assez l’esthétique des calendriers de la Poste. Les curieux ne s’ennuieront pas en feuilletant tout ce que l’on trouve en ligne – bien que l’on se trouve envahi par une curieuse tristesse en écoutant ou en voyant tout cela ; les provocateurs créeront un fan club ; même les antimodernes, s’il s’en trouve, se diront que la chanson populaire anglosaxonne depuis les années soixante a déterminé un champ d’expression à nul autre pareil pour un peu niable génie. C’est ainsi. Et la musique que l’on a dans la tête tisse le monde très au-delà de la musique – le génie musical de la musique populaire occidentale contemporaine est loin d’emporter ou d’accompagner surtout d’heureux effets, mais que le génie détruise, quoi de plus compréhensible au fond – et pourrait-il s’en trouver moins génie ?]

M. Trump, qui donne volontiers dans l’hyperbole, n’a pas manqué de dire la merveilleuse entente qui eût régné entre lui et M. Xi [lecture de bas en haut ci-dessous]

Capture d’écran 2017-04-13 à 18.34.06.png

J’arrive à mon propos : j’ai eu le sentiment très aigu, dès les heures suivant la frappe d’Al-Chaayrat, que, sur le jeu de billard du POTUS, frappant la boule Assad – et par là-même, nul n’eût pu en douter, la boule iranienne et la boule russe -, M. Trump avait souhaité aussi faire sentir le vent de la boule qui passe à la boule de M. Xi.

L’on ne m’en voudra pas, ayant mis plusieurs jours pour trier et reporter mes notes de la date du 8 avril, et pour les compléter aussi d’une façon qui soit un peu scolaire, de faire appel à tel document, un peu plus tardif, qui confirme, à mes yeux de façon peu douteuse, le sentiment que j’ai éprouvé d’emblée en méditant la concomitance du repas avec M. Xi et du bombardement d’al-Chaayrat – et, d’ailleurs, n’ai pas été le seul à nourrir. J’aurai à utiliser, ici d’une part, et dans le billet coréen d’autre part, l’incroyable entretien accordé par le président le 12 avril à madame Maria Bartiromo sur Fox Business – cette journaliste y démontre d’ailleurs qu’il est inutile d’adopter des façons de brute goguenarde à l’instar de l’insupportable M. Bourdin, ni non plus les manières nervosistes de Mme Lapix, le visage ravagé par trop d’expressions tourmentées, le propos oscillant chaotiquement entre susceptibilité et agressivité, pour obtenir d’extraordinaires révélations – un peu d’empathie, appelée par les conditions mêmes d’un dialogue, un brin d’enthousiasme, fût-il feint, dans l’attente des réponses, y parviennent beaucoup mieux.

Deux passages ici manifestent une sorte de délire étrange dans l’affaire des relations avec M. Xi :

Tout d’abord, M. Trump, avec l’air d’une jeune fille parlant – imprudemment – à sa confidente, rosit en hasardant quelque chose qui veut dire au fond « Je crois qu’il m’aime » :  » I had a very, very good meeting with President Xi of China. I really liked him. We had a great chemistry, I think. I mean at least I had a great care — maybe he didn’t like me, but I think he liked me. […] We had a good chemistry, yes. » [M. Trump a donné encore dans ce passage toutes sortes de témoignage ne laissant aucun doute sur la tendresse qu’il prête bouffonnement à M. Xi. L’on objectera que to like n’est pas to love : certes, mais le premier peut être utilisé à la place du second par une forme de pudeur, pour éviter le risque d’évoquer une dimension de passion amoureuse, et charnelle peut-être – je ne crois donc pas qu’il faille trop affaiblir ici la portée de to like, sous la plume certes hyperbolique de Trump – il eût pu malgré tout recourir à d’autres mots.]

Plus loin, on dérape, sauvagement au fond, du coup de foudre entre deux tourtereaux – qui pourtant ne sont pas des perdreaux de l’année – à 36.15 le Donjon [ainsi que l’on évoquait les relations d’économie sado-masochiste à l’âge lointain du Minitel]. Accrochez-vous bien : l’on glisse, sur une flaque de chocolat, au monstrueux pur et simple, d’autant que M. Trump – qui donne ici le sentiment net d’être un pervers, puisqu’il n’est assurément pas un imbécile – raconte ce moment d’épouvante d’une voix suave, sous le coup encore des sentiments tendres qu’il a évoqués précédemment – : « I was sitting at the table. We had finished dinner. We’re now having dessert. And we had the most beautiful piece of chocolate cake that you’ve ever seen and President Xi was enjoying it. And I was given the message from the generals that the ships are locked and loaded : What do you do ? and we made a determination to do it so – so the missiles were on the way. And I said : Mr. President, let me explain something to you. This was during dessert. We’ve just fired 59 missiles, all of which hit, by the way, unbelievable, from, you know, hundreds of miles away, all of which hit, amazing. […] [Ici M. Trump – on veut le supposer – ne rapporte plus ses propos à M. Xi, il s’adresse à Mme Bartiromo :] It’s so incredible. It’s brilliant. It’s genius. Our technology, our equipment, is better than anybody by a factor of five. I mean look, we have, in terms of technology, nobody can even come close to competing.[…] [Il reprend le récit :] So what happens is I said we’ve just launched 59 missiles heading to Iraq and I wanted you to know this. And he was eating his cake. And he was silent. — BARTIROMO: to Syria? — TRUMP: Yes. Heading toward Syria [la presse a fait grand cas de cette confusion, plutôt secondaire à mon sens – même s’il est vrai que les réponses, considérées dans leur ensemble, comportent deux ou trois coq-à-l’âne un peu troublants]. In other words, we’ve just launched 59 missiles heading toward Syria. And I want you to know that, because I didn’t want him to go home. We were almost finished. It was a full day in Palm Beach. We’re almost finished and I — what does he do, finish his dessert and go home and then they say, you know, the guy you just had dinner with just attacked a country ? […] So he paused for 10 seconds and then he asked the interpreter to please say it again. I didn’t think that was a good sign [enfin un instant de lucidité !]. And he said to me, anybody that uses gases — you could almost say or anything else — but anybody that was so brutal and uses gases to do that – young children and babies -, it’s OK. »

Ma brillante femme, qui connaît infiniment mieux les étatsuniens que moi parce qu’elle fut pour partie élevée parmi eux, discerne dans l’étrange enchaînement trumpien une duplicité très particulière de gens « sympathiques », « directs », qu’elle pense connaître – trop de franchise dans les rapports humains ne se pouvant soutenir, l’affectation outrée de la sincérité ne saurait ne pas s’accompagner d’une telle duplicité, me suggère-t-elle avec finesse. Peut-être a-t-elle raison – elle voit même certainement juste sur les combinaisons psychologiques auxquelles peuvent conduire les jeux de forme de la culture, ici de la sociabilité. Mais je ne me résous pas entièrement à cette vue : je pense aussi que M. Trump, individu moderne par excellence, est mégalomane, affreusement vaniteux du moins, et qu’il peut croire assez sincèrement qu’il a fait – dans son impressionnant endroit pourri d’argent – grosse impression sur son interlocuteur [possiblement fort nouveau riche aussi d’ailleurs] – pourquoi, sans cela, se risquerait-il à faire rire de lui, à la simple idée que M. Xi puisse aimer qui que ce soit, tout le haut establishment pékinois, qui doit être bien persuadé du contraire ? Pour le moins, malgré l’hostilité qu’il a pu déclencher, il fait partie sans doute des gens qui pensent être aimés : c’est un état d’esprit très répandu dans le monde de l’individualisme contemporain, qui conduit à bien des déceptions, qui rend sourd aux petits riens qui devraient alerter sur ce que le silencieux n’approuve pas forcément, pas davantage que le souriant n’éprouve de l’affection, ou l’aimable de l’amitié – ce qui ne doit nullement conduire à modifier son comportement si on le croit juste, mais peut inviter à ne pas s’illusionner sur les effets affectifs qu’il emporte ou qui l’accompagnent. L’idée que l’autre vous aime amoindrit les facultés empathiques qui autorisent dans une certaine mesure une compréhension partielle de ce que masquent le silence et le sourire. Ici, la chute de la citation que j’ai découpée est très intéressante : après la révélation de la frappe, le silence de M. Xi, le fait qu’il semble même poser sa fourchette et cesser de s’empiffrer de gâteau au chocolat [quelle horreur !], la répétition du propos de M. Trump qu’il demande à l’interprète, conduisent le président étatsunien à un instant de préoccupation. Mais il se rassure instantanément, reprenant ses propres éléments de langage, avec les fameux « babies », invoqués répétitivement dans cette affaire. La suite semble montrer qu’il est pleinement rassuré. Je ne la cite pas en entier mais M. Trump pousse, il me semble, le bouchon fort loin, puisqu’il semble conclure du propos de M. Xi une sorte de reconnaissance générale pour l’avenir de toute frappe américaine faisant suite à l’utilisation de gaz de combats, ou d’ailleurs « anything else », dès lors que des « babies » compteraient parmi les victimes.

Pourtant, l’on se trouve – je le crains – dans une contradiction. Si j’ai évoqué « un coup de billard chinois », c’est avec le propos de suggérer un élément possible d’interprétation du choix, non seulement d’effectuer la frappe, mais de l’effectuer à ce moment-là plutôt qu’à un autre, deux heures plus tard, deux heures plus tôt, deux jours plus tard – le choix de repousser la frappe pouvant se trouver amplement justifié par la présence de M. Xi, qu’il était au fond parfaitement déplacé de mettre dans une situation aussi embarrassante. Cet élément d’interprétation, plus ou moins relevé par certains commentateurs [dans son second aspect du moins], vient assez aisément à l’esprit : M. Xi se trouvait en quelque manière pris en ôtage, mis dans l’impossibilité de condamner un acte pourtant particulièrement choquant, sauf à faire capoter la rencontre, ce qui n’était pas son intention au regard d’enjeux économiques fabuleux ; en deuxième lieu, M. Xi, au moins pour l’affaire nord-coréenne, peut-être pour celle aussi des îlots de mer de Chine méridionale, était à même de mesurer que son nouvel « ami » n’était pas du genre de M. Obama [thème répétitif du discours trumpien ces temps-ci] et qu’il n’hésitait pas à cogner sec.

Je ne crois pas qu’il y ait contradiction obligée entre l’anticipation heureuse des sentiments de M. Xi pour lui par M. Trump et le coup de badine qu’il lui assène sur les doigts à titre d’avertissement. M. Trump pense ici sans doute que M. Xi trouvera qu’il est dur mais juste et bon, et admettra que l’amitié est l’amitié sans que pour autant les affaires ne cessent d’être les affaires. Rien de personnel mon cher Xi… Je redoute pour M. Trump que ses affectueux sentiments ne soient pas partagés, et que M. Xi n’ait par ailleurs quitté le président étatsunien avec le sentiment qu’il avait affaire à un personnage pénible et dangereux. Cela permettra peut-être à M. Trump d’obtenir un certain nombre d’appuis diplomatiques ou de concessions commerciales chinoises – l’on verra bien -, mais je doute que cet épisode ait pu ne pas contribuer à tendre davantage, au fond, le climat international.

Au demeurant, puisque je recours à des documents de très peu postérieurs au 8 avril dès lors qu’ils confirment mes montages du 8 avril, deux tweets du 11 avril tout à fait saisissants méritent d’être produits ici [lecture de bas en haut] :

Capture d’écran 2017-04-15 à 12.36.06.png

Ces propos sont extraordinaires – 1) d’une part par la façon, qu’il me semble permis de juger misérable, dont le POTUS joue – publiquement, grossièrement – de la carotte et du bâton, en proposant à la Chine de choisir entre une action efficace – mais de quelle sorte ? avec quel effet rapide qui puisse correspondre à la forme d’imprudent ultimatum lancé par M. Trump ? – contre le dernier des Kim, accompagnée de moindres inconvénients commerciaux, ou bien une inaction qui conduirait les États-Unis à régler l’affaire seuls militairement, non sans intrusion définitive accrue dans l’étranger proche de la Chine, et à saler un peu la note sur le plan de la taxation des importations chinoises ; 2) d’autre part par la très curieuse – et politiquement fort peu raisonnable – tractation qu’il dessine, car enfin, si l’augmentation des taxes à l’importation doit accroître la puissance industrielle des États-Unis et par suite le bien-être ouvrier, comment est-il ainsi possible de sacrifier l’industrie et la classe ouvrière sur l’autel de la « solution » [?] de la menace nord-coréenne, sauf à s’engager exactement dans la voie dénoncée par M. Trump au nom de l’ « America First », qui ne voulait pas dire, pouvait-on penser, l’Amérique dominant le monde, mais l’Amérique au titre de préoccupation première d’une Administration étatsunienne comprenant bien son office.

Et voici que le dimanche de Pâques, 16 avril, M. Trump renouvelle la même sorte – insensée – de montage [car enfin, quel peut-être le rapport – en dehors du caprice d’un homme – entre la parité monétaire dollar/yuan et la question nord-coréenne ? – il est renversant que M. Trump ne mesure pas ici l’extraordinaire abîme qu’ouvrent devant la plus minimale conscience commune de tels propos] :

Capture d’écran 2017-04-17 à 11.10.20.png

Et le 18 avril encore, dans un entretien sur Fox News – ces propos mêlant souhait déplacé de conciliation et menace tout aussi inappropriée :

« He [M. Xi] understands it’s a big problem. He’s working on it. Now, what am I going to do, start a trade war with China in the middle of him working on a bigger problem, frankly, with North Korea? We’ll see what he can do. Now maybe he won’t be able to help. That’s possible. I think he’s trying, but maybe he won’t be able to help and that’s a whole different story. […] He’s working so nicely that many coal ships have been sent back. Fuel is being sent back, They’re not dealing the same way. Nobody’s ever seen it like that. Nobody’s ever seen such a positive response on our behalf from China. »

Je ne m’attarde pas davantage, mais l’on est malgré tout très troublé – et l’on comprend la gêne et l’anxiété croissantes, désormais, de nombre de ceux qui ont accompagné M. Trump dans sa conquête de la Maison-Blanche – lui pardonnant ses défauts éclatants pour deux ou trois vues structurantes – tout à fait essentielles – que l’on n’espérait plus entendre exprimer jamais outre-Atlantique. La dynamique d’une domination mondiale, coûteuse, peu soucieuse du peuple profond, conforme aux vues de l’Establishment, multipliant les haines de par le monde [beaucoup d’Américains en sont parfaitement conscients, et confient leur détresse sur la toile], se réenclenche : M. Obama ne l’avait pas abandonnée hélas, mais il en avait diminué significativement la force d’entraînement – évitant, comme il disait en privé – sans y parvenir tout à fait certes [Daech ! Nosra ! la Libye !] les très grosses bêtises, et s’employant même à tenter de refermer le périlleux dossier iranien. Aujourd’hui, le détracteur de la belliciste incandescente qu’était Mme Clinton – sujet pur et simple d’infirmerie spéciale – semble écraser le champignon du bolide pour le conduire à bride abattue par des routes ultradangereuses sur lesquelles, dans sa course folle, il risque de renverser beaucoup, beaucoup de gens, d’amonceler les cadavres et de laisser des estropiés par millions. Dans le meilleur des cas – car l’horizon sans horizon de l’hiver nucléaire ne saurait jamais être réputé impossible. L’on a le sentiment – comment dire ? – d’une fatalité, d’une malédiction peut-être. Il n’est que temps de fortifier son âme – sans se résigner pour autant.

8) L’homme sans doctrineLorsque M. Trump a pris ses fonctions, nombre d’observateurs ont insisté sur un aspect peu niable : le nouveau président était un Businessman ; ceux qui lui prêtaient une doctrine, qui lui imputaient une « vue du monde », voire, du fait de la présence de M. Steve Bannon, une sorte de « philosophie de l’histoire », se trompaient ainsi, par-delà bien sûr trois ou quatre articles du credo étatsunien, dans sa dimension constitutionnalo-religieuse en quelque sorte – je veux dire de religiosité constitutionnelle, de stupidité originariste [dont serait porteur Justice Gorsuch, tout aux illusions, suggère-t-on, du caractère assurément loquace et vivant d’une Original Intent – ma critique n’est pas ici de fond mais de méthode]. Cela semblait plausible, même si l’on se sentait retenu d’aller trop loin en ce sens par le caractère malgré tout assez construit, plutôt cohérent du projet antiglobaliste dont semblait porteur M. Trump.

Au fond, les tenants de cette construction, dont il me semblait que le propos ne devait pas être écarté, mais pouvait être soupçonné de demeurer insuffisant, trop unilatéral du moins, partiel, suggéraient qu’il était impossible de prédire ce que serait une véritable politique, dans la durée, de M. Trump, tout simplement parce qu’il ne se plaçait pas, et même ne pouvait pas se placer, lui-même, dans une telle perspective. Demande-t-on à un oligarque de l’immobilier ce qu’il construira dans dix ans ? D’une certaine façon, il s’en fiche. Il verra.

M. Trump, homme de marché d’une part, commercial hors pair d’autre part, eût eu l’ouïe fine, il eût été, comme dans sa profession, parfaitement attentif aux bruits de marché, capable de comprendre la tendance, en mesure de surmonter les préjugés répandus dans les hautes classes [ce n’est certes pas rien], suffisamment doué, admettons-le, pour assurer le montage ordonné de quatre ou cinq thèmes et proposer à l’électorat une doctrine nationale populaire aux sonorités ouvriéristes et, sans être nullement pacifiste, du moins aucunement belliciste, soucieuse de diminuer dans l’ensemble les tensions internationales [sauf, certes, dans le domaine des échanges commerciaux et des flux migratoires], cette doctrine qui a rencontré – en partie grâce à un talent oratoire assez remarquable, qui s’use certes, c’est la difficulté de l’orateur dans la société de communication – une large adhésion et emporté le choc mondial que l’on sait.

Pour la suite, pensaient les partisans du paradigme du Businessman, il se montrerait l’inlassable négociateur qu’il avait toujours été, certes un peu brutal, porté sur la dramatisation des deals, les ultimatums, mais plausiblement sans risque majeur de glisser vers des situations d’affrontement militaire de haute intensité et de vaste extension qui eussent manifesté l’irrationalité, dénoncée par lui répétitivement, de la politique extérieure étatsunienne depuis Bill Clinton.

Pour autant, il n’est pas certain, malgré les apparences, que les tenants du modèle du Businessman se trouvent démentis aujourd’hui. D’une certaine façon, l’homme de marché avise à chaque minute, infléchit autant qu’utile ses démarches, ne s’opiniâtre pas – il se trompe peut-être, mais il bouge. Ici, les quatre-vingts premiers jours de la présidence eussent démontré l’impossibilité de la démarche d’abord projetée, du fait de la convergence trop lourde d’obstacles institutionnels – parlementaires et judiciaires en particulier – difficiles à vaincre selon la voie d’abord choisie. Qu’à cela ne tienne : que sortent tels conseillers de la première heure et que le dispositif se réordonne à un autre chemin. D’un certain point de vue, selon la perspective assurément fort égocentrique de M. Trump, qui pourrait dire – je vais y revenir – que la pièce a changé dans une certaine mesure si l’acteur principal demeure le même ? Beaucoup attendaient un mouvement patient de « déglobalisation » : ils se contenteraient d’un mouvement inlassable de « trumpisation » de la politique, le « Prudent » [!] en quelque sorte étant mesure de la « Prudence ». Le chantage chinois serait l’illustration parfaite de cette violence sans principe de l’homme d’affaire saupoudrant peut-être ses offres étranges d’échanges de quelques explosifs coups d’éclat, Tomahawks et MOAB.

Le magicien de la téléréalité qu’il fut [voir plus loin] attend bien entendu les résultats de l’audience et l’indice de satisfaction des spectateurs. Il n’est pas certain qu’il ne soit pas déçu, après une « embellie » peut-être – l’on verra bien -, et que les Midterm ne le placent sur la touche dans un an et demi avant que la direction [« We the People »] ne refuse deux ans plus tard de renouveler son contrat quadriennal. Mais il est trop tôt bien sûr pour se montrer péremptoire ici, le moins du monde.

D’un point de vue international, il y a certes une difficulté majeure. Il y a bien longtemps que les autorités, les diplomates et les porte-paroles russes ressassent que l’embarras avec les responsables étatsuniens tient à ce qu’ils ne tiennent pas leurs engagements, ne sont pas fidèles à leur parole, bref que l’on ne sait pas sur quel pied danser avec eux. Ils jugent que ce travers interdit le développement de relations confiantes, équilibrées et durables. Cette critique est bien entendu proférée en toute occasion ces temps-ci à Moscou, avec le risque désormais sérieux – comme jamais – d’un climat de Guerre froide, comportant, ce qui n’était pas vraiment le cas précédemment, le soupçon sérieux que la guerre totale ne puisse plus être assurément évitée dans les années qui viennent.

9) Les emballements de la « puissance ». Il y a, ces temps-ci [j’écris cela un peu après la date du 8 avril] un emballement militaire manifeste de M. Trump. L’on peut considérer qu’il succombe simplement au vertige d’un biais cognitif que l’on désigne comme celui du « Marteau de Maslow », auquel le président Obama souhaitait, très consciemment, résister [voir son fameux discours de West-Point, très gênant pourtant à tant d’égards à mes yeux. — Abraham Maslow, The Psychology of Science, 1966, formule ainsi ce que l’on évoque comme « Law of the Instrument » : « I suppose it is tempting, if the only tool you have is a hammer, to treat everything as if it were a nail. » ]

Mais l’on se déprendrait difficilement, je crois, du sentiment qu’il faut chercher davantage si l’on aspire à inventorier à suffisance les ressorts de la fébrilité nouvelle. L’on dirait M. Trump comme saisi par l’excitation procurée par le nouveau rôle qu’il a découvert, celui du « Commander-in-Chief ». L’expression de cette jouissance soulève le cœur : il s’agit de vie et de mort, et peut-être de l’avenir de l’humanité ; quand bien même M. Trump se jugerait-il tenu – follement à mon sens, mais c’est autre chose – d’œuvrer comme il œuvre, la manifestation de la jubilation – et c’est bien de cela pourtant qu’il s’agit ces temps-ci – en de telles, aussi sombres, aussi périlleuses circonstances, est indécente : lorsque l’on tue, lorsque l’on menace de mettre le feu à cette poudrière qu’est notre pauvre planète, il faudrait, je crois, du moins, arborer un air contraint et triste, et préférablement ressentir cette tristesse, et préférablement encore d’ailleurs, la sentir monter en soi au point, sinon de n’agir pas, du moins de prolonger autant que convenable la réflexion.

Tout au contraire, dans l’entretien avec Mme Bartiromo du 12 avril, que nous avons déjà rencontré, et que nous retrouverons — cette pièce d’anthologie demeurera sans doute dans l’histoire – l’on en hoquète d’épouvante – comme celle de la « most beautiful piece of chocolate cake that you’ve ever seen » –, on le voit et l’entend donner matière à méditation au premier psychanalyste venu : « We are sending [vers la féminine Asie ? – il y a là du moins un thème littéraire occidental assez repéré] an armada, very powerful. We have submarines, very powerful, far more powerful than the aircraft carrier, that I can tell you ». Et lorsque, dès le lendemain, le 13, pour la première fois dans l’histoire, avec un coût d’ailleurs démentiel, il balança en Afghanistan – j’y reviendrai à cette date du Journal – l’horrible bombe MOAB – geste dont on pourra toujours avancer qu’il répondait à un impératif tactique afghan, mais sans persuader qui que ce soit, acte dont on peut certes supposer qu’il devait revêtir la signification d’un nouvel avertissement, tout à la fois à M. Xi, à M. Poutine, à M. Assad, à M. Kim -, je ne doute guère que nous ne fûmes nombreux à supposer que cette projection phallique obscène, et revendiquée avec indécence, traduisait quelque chose qui relevât d’une sexualité nettement perturbée, les derniers feux peut-être, paroxystiques, d’une virilité qui, s’épuisant, se transfigure. Là encore – songez-y – lorsque l’on procède à de telles frappes, l’on ne sait pas qui l’on tue – peut-être davantage de malheureux esclaves d’État islamique que de combattants de cette organisation – quoi qu’on nous raconte, nous l’ignorerons probablement toujours. Si bien que les répétitifs rengorgements de M. Trump s’adressant ensuite à la presse – disant plusieurs fois la même chose dans la trop longue minute d’un vieux disque rayé – « we are so proud of our military », « very proud of them »,  « very, very proud », « successful job », « successfull event », « very, very successefull mission », etc. – laissent un sentiment aigu de malaise.

N’excluons pas que M. Trump n’ait un « problème » que des spécialistes tenteront d’élucider. Cette façon de souligner à chaque instant – à propos de MOAB encore – la tremendous difference entre sa politique extérieure et celle de son prédécesseur gêne en elle-même. Et elle gêne d’autant plus que si différence il eût dû y avoir, c’eût été dans l’autre sens, par le moins et non par le davantage de violence extérieure.

10) Le spectacle comme politique. Il est des motifs de n’oublier par un livre paru il y a un demi-siècle exactement, très consciemment cent ans exactement après le premier livre du Capital de Marx : je veux parler de La Société du Spectacle de Guy Debord. Il m’est impossible de consacrer un développement sérieux à ce petit livre complexe qui rencontra un écho important et peut sembler rétrospectivement visionnaire, anticipateur du moins – il entre puissamment, je le redoute, en résonance avec notre temps, et tout particulièrement avec ce dont nous nous préoccupons, très au-delà du cas de M. Trump. [Ceux qui voudraient le lire quelque jour devraient le compléter par les Commentaires sur la société du spectacle du même Debord, publiés en 1988.] Pour autant, ce n’est pas à son montage, au-delà d’un certain point, que je songe ici : il ne saurait être philosophiquement proche de ma vue pour un motif que fait saillir au fond l’épigraphe du premier chapitre du livre de 1967 – une phrase de Feuerbach, qui comporte en particulier ces mots : « […] notre temps […] préfère l’image à la chose, […] la représentation à la réalité, l’apparence à l’être […] si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré. » Certes, mais point notre temps – ou celui de Feuerbach -, tous les temps supposera-t-on et surtout : comment autrement ? Ceux qui me lisent un peu attentivement comprendront bien pourquoi le propos debordien, en tant qu’il illustre celui de Feuerbach, ne peut être mien [bien qu’il ne soit pas très assuré que la critique debordienne de la représentation – consistant à poser qu’un au-delà de celle-ci, quelque chose en soi si l’on veut, quelque monde nouménal puisse être atteint et connu, comme en lui-même, au-delà des phénomènes – revête une portée aussi radicale]. Mais cela n’a bien entendu aucune importance – je ne le précise que pour ne pas égarer, avec mon recours au « spectacle », dans une voie qui rendrait mon propos présent plus dense philosophiquement qu’il n’est, et selon une densité de plus qui m’est assez étrangère, quelle que puisse être, par ailleurs, à mes yeux, la fécondité profonde des textes, souvent particulièrement brillants, de Debord, s’agissant de la particularité de la « société du spectacle » de notre temps comme société en laquelle, à l’âge du capitalisme généralisé et de la marchandisation de l’ensemble de l’étant, « il n’existe plus rien […] qui n’ait été transformé et pollué » [Commentaires, éd. Lebovici, 1988, p. 10 ; tenez, pour vous donner le goût de lire, une phrase, parmi cent qui vous toucheraient peut-être, ibid., p. 33  : « Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme ». Frappant, n’est-ce pas ? – je m’arrête.]

Ici, donc, je me contente d’esquisser plutôt des variations très élémentaires, pauvrissimes au fond, sur la probable irréductible fidélité de M. Trump au précepte « The show must go on » [dois-je préciser que mon propos n’est pas de compromettre Freddie Mercury dans cette aventure – et que je n’évoque nullement les circonstances bien particulières dans lesquelles ce dernier, agonisant, et « Queen » ont élaboré cette chanson splendide en 1991, succès immense – « Inside my heart is breaking » – « I’ll soon be turning / round the corner now »… – ce n’est certes pas du Trump, même si nul n’échappe certes au corner].

À quoi assistons-nous probablement à cette heure ? À une curieuse scène sur ou en laquelle un même acteur joue deux rôles qui non seulement sont distincts, mais paraissent même plutôt contradictoires, avec une même énergie, la même manière oratoire, et en semblant penser – ou en paraissant nettement souhaiter que l’on pense – que ces deux rôles sont identiques. Même pièce, même acteur, seul en scène – mais l’intrigue n’est pas la même, et la continuité dans le maniement de l’hyperbole ne saurait guère le masquer j’imagine aux yeux de beaucoup – même si beaucoup aussi doivent être les dupes de cet effet de continuité en lequel s’enveloppe une discontinuité violente.

Ici l’on est tenté de rappeler une très curieuse obsession de M. Trump. Depuis l’élection du 9 novembre, il a évoqué à trois reprises au moins [v. les tweets plus bas] l’ancienne émission de « téléréalité » qu’il présentait, « The Apprentice », et son successeur dans ce rôle, M. Arnold Schwarzenegger, soulignant la mauvaise audience – par rapport à celle qu’il obtenait – de ce dernier, se réjouissant finalement de son éviction. Certes, les dissentiments de la période électorale ne doivent pas être oubliés ; mais l’on était tout de même très surpris que le président se montrât aussi mesquin, aussi peu détaché d’une affaire que l’on serait tenté de juger [très] secondaire – surtout vue depuis the White House. Pour comprendre cette obstination cruelle – certes excitée manifestement par le fait que son successeur ait prétendu justifier ses propres médiocres résultats par le fait que le nom, désormais maudit, de M. Trump ait été et fût demeuré associé à l’émission -, il faut supposer, justement, qu’il s’agissait pour lui d’une affaire essentielle – au fond à peu près aussi importante que la présente affaire qui l’occupe, celle de la présidence des États-Unis et de l’exercice d’un premier rôle mondial. Ainsi saisirions-nous que la vie de M. Trump trouve son unité paradoxale sous le signe de la dispersion sans limite de la téléréalité : il serait un héros de téléréalité, et même de l’émission « The Apprentice » ; il aurait simplement changé de côté ; il fût devenu l’éternel candidat le plus brillant ; il ne se lasserait pas d’obtenir le « job », de ruser à cette fin, d’essayer d’emporter la décision du jury, même après avoir été élu.

Capture d’écran 2017-04-18 à 22.00.01.png

Si j’ai bien compris le montage de l’émission, il s’agissait pour M. Trump – du moins dans un premier temps, car l’émission eût connu des évolutions que je n’ai pas souhaité élucider – de faire passer à des candidats un entretien d’embauche, comme l’on dit, en procédant à des éliminations successives, au fil d’épreuves diverses, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus qu’un, promis dès lors à une réussite selon les canons du temps… dans l’entreprise Trump. M. Trump proférait, dit-on, un tonitruant « You’re fired  » pour signifier leur élimination aux perdants successifs. Eh bien ! lui, désormais, échapperait avec talent au fatal « You’re fired » que d’autres pourraient prononcer. Il ne s’agirait bien entendu de rien d’autre que de gagner le jeu, afin de pouvoir se dire le soir : « Je les ai bien eus tout de même ! » Tout de monstrueux, mais rien de subjectivement méchant au fond dans tout cela : un monde singulier simplement, celui du joueur qui se pique au jeu et augmente sans cesse la mise.

Ajoutez que les étranges propositions de M. Trump à M. Xi – bonne négociation commerciale ou encore renonciation à évoquer le caractère manipulateur des cours du yuan contre assistance chinoise dans l’affaire nord-coréenne – seraient d’une absolue indécence si elles n’étaient – subjectivement là encore – celles d’un joueur, d’un parieur fou, qui déchiffre la vie internationale à la façon d’un jeu télévisé.

Je ne m’attarde pas davantage. L’affreux ennui avec le bluffeur de très haute volée, c’est bien entendu – au niveau, disons, nucléaire auquel M. Trump s’est hissé – qu’il ne saurait ne pas, un jour ou un autre, glisser – ici mortellement, peut-être, pour beaucoup.

Capture d’écran 2017-04-18 à 21.27.06.png

Capture d’écran 2017-04-18 à 21.25.45.png

Capture d’écran 2017-04-18 à 21.24.47.png

[Vous noterez que le terrifiant Bourdin – je n’écoute jamais, depuis fort longtemps, ce type qui me fait horreur, mais je lis un peu et ai pu mesurer-là le degré de son impudence – a intitulé pendant la campagne électorale présidentielle son émission matinale « Entretien d’embauche »… Espérons que cette inspiration trumpienne ne le poursuivra pas jusqu’à son terme suprême.]

[Ai relevé cette nuit du 19 au 20 avril que la piste de la « téléréalité », en vue de parvenir à une certaine intelligence du retournement trumpien – en tous domaines en ce mois d’avril – est explorée ces jours-ci par le talentueux Philippe Grasset sur son blogue De Defensa, qui est l’un de ceux qui stimulent souvent l’esprit il me semble.]

11) Les larmes d’Ivanka. Comme on l’aura compris peut-être, la pensée me préoccupe par-dessus tout – la mienne et la vôtre [et j’espère que le beau souci de penser vous hante]. Je vous livre donc une sentence, forgée tout exprès à votre intention, synthétisant une vue aussi assurée que puisse l’être une vue générale : Il n’est de petite histoire que pour les petits esprits.

Peut-être ne vous a-t-il pas échappé que l’une des inflexions majeures du travail de l’historien entre les années trente et les années soixante-dix du dernier siècle – mouvement de l’esprit que l’on a fini par désigner comme « Nouvelle Histoire » et, en France, à rattacher à ce que l’on a appelé, non sans excès, du nom d’une importante revue, « École des Annales » – a consisté, comme l’on dit, à moins se préoccuper de l’histoire politique, diplomatique et militaire, de l’histoire des « grands hommes », ou du moins des importants du passé, et de ce que l’on a parfois appelé l’ « histoire-batailles », et à se consacrer toujours davantage à une activité historienne se donnant sans cesse plus largement de nouveaux objets, économiques d’abord, puis démographiques ou sociaux, ou bien inclinant vers ce que l’on a appelé « histoire des mentalités », avec une considération croissante pour les gens du peuple menu, la quotidienneté, et finalement les sociabilités et les sensibilités de tous ordres, un intérêt très nouveau, et peut-être trop aiguisé, pour toutes les marginalités, un croisement un peu obsédant avec les préoccupations nouvelles de notre société [le « genre » ainsi, considéré tout autrement que les femmes ne l’avaient bien entendu été dans le passé de l’historiographie] avec un privilège consenti au « temps long » et une estime brutalement décroissante pour la chronologie, qui est toujours celle, certes, de la « grande histoire » et finalement du temps court. Un continent a surgi, immense et divers, mariant l’histoire à des préoccupations très nouvelles dans l’ensemble, issues comme l’on disait des « sciences sociales ».

Ce bel emballement, extraordinairement fécond – fort lié bien entendu à une nouvelle vue, que l’on peut dire, grossièrement, au simple sens des sensibilités, démocratique, du monde, une nouvelle considération pour les petits, accompagnant un dédain inédit pour les grands, mais aussi à l’accord très large réalisé dans les générations précédant la mienne autour des grandes orientations résultant d’une vulgate marxiste fort répandue -, a présenté ses inconvénients : l’on a trop délaissé des « territoires » [selon le nouveau lexique géographique, topographique de la pensée des années de ma jeunesse, qui était truffé de « territoires », de « champs », etc., de façon un peu agaçante, comme tout ce qui tient excessivement à d’envahissants effets de mode] jugés péniblement classiques, assurément épuisés prétendait-on, constitués dans leur importance, semblait-il, par la configuration idéologique correspondant aux sociétés inégalitaires du passé, ou bien peut-être au temps supposé bourgeois de la subjectivité ; cette orientation, surtout, a lourdement pesé, d’une façon politiquement embarrassante à mon sens, sur les programmes d’histoire depuis l’école primaire jusqu’au lycée, en particulier en aboutissant à faire décroître la considération pour l’histoire nationale – de quelque utilité pourtant pour former des citoyens – et à remiser la malgré tout indispensable « chronologie ».

Il eût fallu, bien entendu, comme toujours, tout aimer, tout cultiver, ne rien mépriser. Au demeurant, dès la fin du siècle dernier – mais sans que cela touche, hélas, ni le gros d’une classe politique d’une insigne médiocrité, inculte pour l’essentiel, et démagogue lorsqu’elle a des lettres, ni l’administration [ « l’inspection générale » ! – de l’Éducation nationale bien entendu], ni le bas-clergé intellectuel qui pullule hélas en notre temps – avec de lourdes conséquences pour la formation des enfants et des adolescents, et bien sûr pour la plus grande souffrance des maîtres de valeur, minoritaires, souffrants, mais nullement absents – dans les enseignements primaire et secondaire  -, tous les historiens de talent n’ont pas douté de la vocation de l’esprit, lorsqu’il s’est à suffisance scindé, à se réconcilier et, se réconciliant, à réconcilier [et pour cause] le monde. D’ailleurs, assez curieusement, il était un antique domaine, fort refoulé, qui ne pouvait manquer d’agir comme une occasion de réunification : l’histoire religieuse – il n’est point d’histoire religieuse qui ne puisse procéder sans tenir les deux bouts, celui d’un côté de l’histoire théologique, celui de l’autre de l’histoire des pratiques religieuses, longtemps négligé, mais rencontré inévitablement, dans son mouvement même, par la « Nouvelle Histoire » [préfigurée ici par l’historien du droit et sociologue Gabriel Le Bras], et entre les deux, bien entendu, toutes sortes d’histoires, celle, si traditionnelle, des conciles, celle, ancienne, des institutions religieuses, celle, toujours plus développée à partir du dernier quart du XXe siècle, du livre, etc. Il était notable d’ailleurs que certains maîtres de l’histoire « nouvelle » ne dédaignassent pas non plus le genre de la biographie, très fréquenté par les plus notables, dans les années soixante-dix, quatre-vingt et quatre-vingt-dix, en un temps où un assez large public, qui a malheureusement disparu pour l’essentiel, faisait le meilleur accueil à toutes ces grandes et belles « Vies » – genre biographique dans une certaine mesure enrichi par les nouvelles préoccupations de l’historiographie du temps. Et ce ne fut pas le moindre paradoxe du renouvellement du travail historique que de conduire à l’utilisation systématique de telle discipline parmi les plus traditionnelles. [Ainsi, sous le nom savant de prosopographie, à celle, à une échelle sans précédent dans l’histoire universitaire, de ce que l’on prend bien garde de ne plus appeler « généalogie », discipline assurément reine de l’histoire sociale la plus large.]

Ces quelques observations fort rudimentaires, mais déjà trop longues, suffiront ici à vous faire saisir pourquoi l’idée même qu’il puisse y avoir une « petite histoire » est parfaitement inintelligible pour moi. Il y a cent vingt ans, un historien eût pensé [un historien caricaturé bien sûr par les « nouveaux historiens », car l’ « ancienne » histoire s’intéressait bien souvent à ce qui intéresserait la « nouvelle », de façon simplement moins construite, moins systématique, méthodologiquement différente…] que la question, si essentielle, du pain à Paris au XVIIIe siècle [je prends un exemple parmi mille imaginables] était peu digne de lui : il eût eu grand tort – qu’y a-t-il de plus politique, dans le monde ancien de par ici, dont il formait une part si importante de la nourriture, que le pain, surtout lorsqu’il vient à manquer, ou lorsque sa qualité déplaît au public ? [sous nos derniers rois, le lieutenant-général de police n’en doutait pas – et si vous jetiez un coup d’œil sur l’important Traité de la police du commissaire au Châtelet Nicolas de La Mare, vous ne manqueriez pas de relever qu’il ne jugeait certes pas le sujet en-dessous de lui puisqu’il lui consacrait, au cinquième livre, une place considérable] – et la question du pain ne nous ouvre-t-elle pas la voie à la méditation de vingt questions splendides, depuis celle du climat jusqu’à celle des pratiques et des goûts alimentaires en passant bien sûr par celle du commerce intérieur dans la France ancienne ? Il y a une quarantaine d’années, celui qui eût annoncé dans une réunion d’historiens qu’il préparait une colossale thèse sur les maîtresses royales sous les Bourbons eût suscité des mines apitoyées [ce ne serait nullement le cas aujourd’hui, je m’empresse de le dire – il est d’ailleurs dix façons au moins de tisser un tel sujet]. Tous ces historiens, d’un passé plus ou moins lointain [s’ils eussent vraiment existé], se fussent, il me semble, fourvoyés – et leurs points de vue ne doivent pas seulement être réconciliés, ils doivent être subsumés sous une vue plus large encore, sous une vue que j’oserais évoquer comme s’ordonnant à l’étrange infini du fini. Le secret le voici : tout est intéressant, tout est important ou peut l’être, tout finit par être constitué par l’esprit qui travaille comme tenant à tout – bref, il faut se débarrasser du moindre préjugé sur le grand et le petit, l’important et l’inimportant – ‘faut voir, comme le suggère la langue populaire, cette ressource pour la pensée. Il n’est rien qui puisse être réputé anecdotique, à quoi il pourrait être légitime de refuser son attention, sa considération. La plus longue et la plus brève durée, le social et l’individuel, le spirituel et le matériel, le psychologique autant que le sociologique, c’est-à-dire tout ce que, abusivement d’ailleurs, nous opposons, nous distinguons en le constituant, tout mérite la sollicitude de la pensée et la lui rend bien, dans l’infini du cercle amoureux du monde et de soi, si indissociables dans la radicalité idéaliste de ma vue. Et aucune série ne peut être pondérée, il doit être réputé toujours impossible de constituer les séries [les séries, dois-je le préciser, sont tout nôtres] qui opèrent dans l’histoire de façon exhaustive [c’est-à-dire comme inobjectable à l’esprit qui les a enfantées, si celui-ci du moins s’est infiniment assoupli, comme il doit y tendre pour assurer le triomphe de l’humilité et l’abaissement de la suffisance], au sein d’un système explicatif qui les pondère et prétend décrire les modalités et configurations de leur articulation : il est possible de suggérer, à chaque fois, bien des observations passionnantes, et même fécondes, mais jamais de leur assigner une signification suprême, ni même une signification précise. Qui pourrait prétendre comprendre l’histoire européenne postérieure à 1348-1351 sans la Grande Peste ? Ou bien saisir certains aspects de la fin du règne de Louis XIV sans tels épisodes climatiques ? Ou s’employer à comprendre les grands succès militaires de la Révolution et de l’Empire sans un peu de démographie différentielle de l’Europe ancienne ? Mais qui donc pourrait-il prétendre avec sérieux qu’il gomme de l’histoire de l’heureuse issue de la Guerre de Cent ans – si douloureusement acquise – la figure splendide de sainte Jeanne ? Qui écrirait plausiblement l’histoire du Grand Règne ou celle de l’Empire sans un mot sur Louis XIV ou sur Napoléon ? Et encore : quel intérêt pourrait présenter une histoire politique et sociale de la France au couchant du Moyen Âge qui se ferait dans l’oubli de la saignée terrible des plus hautes classes à la bataille d’Azincourt ? etc., etc.

Notre profond Pascal l’a mieux dit que je ne le pourrais [à ceci près, j’imagine, qu’il était fort insensible à l’ouverture infinie de notre esprit à son propre infini – ce que j’appelle amour et qu’il ne saurait considérer ainsi] : « Qui voudra connaître à plein la vanité de l’homme n’a qu’à considérer les causes et les effets de l’amour. La cause en est un je ne sais quoi. Corneille. Et les effets en sont effroyables. Ce je ne sais quoi, si peu de chose qu’on ne peut le reconnaître remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier. Le nez de Cléopâtre s’il eût été plus court toute la face de la terre aurait changé. » [Attention au mot vanité qui évoque ici la fragilité, le néant au fond, quelque idée qu’il en ait lui-même, de l’homme ; quant au « je-ne-sais quoi », au nescio quid, sa méditation a beaucoup préoccupé l’âge classique – mais je ne peux bien entendu pas m’y attarder ici.]

Ivanka Trump.png

 

Voici donc notre pleureuse – laquelle, certes, ne pleure pas sur une photo prise il y a sans doute quelques années, deux ou trois lustres peut-être [je l’ai choisie pour égayer un peu les jeunes gens parmi toutes les austérités que je leur inflige]. Que savons-nous de son rôle en général et en particulier ?

Un certain nombre de propos de Donald Trump circulent, qui ne sont aucunement des racontars. J’en retiendrai un seul, le plus fameux, en 2006 : « I’ve said that if Ivanka weren’t my daughter, perhaps I would be dating her. » Ces mots sont effroyablement déplacés et ont été répétitivement commentés, avec tel autre, dans la presse. Il va de soi à mon sens que cela relève de la [très] lourde faute de goût et de rien de plus. Par contre, la proximité du père et de la fille est de notoriété publique et Ivanka Trump s’est vu attribuer il y a quelques semaines un bureau à la Maison-Blanche. Bien sûr, son époux, M. Jared Kushner, y est conseiller, mais cela n’a bien sûr rien à voir. Mme Melania Trump résidant à New York – certes pour les meilleurs motifs du monde – l’achèvement de l’année scolaire du fils du couple, le jeune Barron, enfant assez fragile semble-t-il – le rôle de « First Lady » semble souvent joué par la « First Daughter » — selon une titulature absurde qui ne figure toutefois pas sur le site de la Maison Blanche, et qui paraît remonter au titre d’un film de 2004 et être utilisée désormais ironiquement au regard d’une situation de fait malgré tout étrange – bien que sa mention sur le site Breitbart, site trumpiste historique, à un moment, à la mi-mars, où aucune tension majeure ne paraissait devoir se dessiner à l’intérieur du trumpisme [les antagonismes étaient-là bien sûr, entre globalistes infiltrés et nationaux bientôt dépassés, mais ils paraissaient s’accomplir encore en une manière d’équilibre et la position de M. Bannon ne semblait pas menacée comme ce fut le cas deux semaines plus tard], ait laissé le sentiment que le propos du cercle des proches du Président n’était pas d’écarter véritablement la perspective que dessinait un tel titre. [Ci-dessous l’extrait d’un article de Breitbart.]

Capture d’écran 2017-04-21 à 18.33.44.png

Peu après, le site israélien Debka [ci-dessous], source dont j’ai déjà dit que, utilisée avec prudence, elle est souvent très précieuse [il faut la consulter parce qu’elle est notoirement proche des services israéliens, et fournit régulièrement des informations de premier ordre – mais avec prudence parce que, justement, elle est proche des services et pourrait, imaginera-t-on, participer à quelque opération d’intoxication – n’oublions pas d’ailleurs qu’il n’est nul besoin de travailler avec des services pour contribuer ardemment à la désinformation, les lecteurs critiques de notre presse capitaliste et globaliste en savent quelque chose], Debka donc a semblé aussi considérer que l’appellation « First Daughter » allait de soi, ce qui signale que Mme Kushner est désignée ainsi dans certains milieux israéliens plus ou moins officiels, et ailleurs probablement aussi – l’on dit d’abord les choses cum grano salis, puis elles semblent aller de soi.

Capture d’écran 2017-04-21 à 18.44.09.png

Lorsque, le surlendemain de la frappe d’al-Chaayrat, le 9 avril, le quotidien britannique The Independent [ci-dessous] a souligné le rôle important joué par Mme Trump-Kushner dans la décision de « punir » Damas, nul n’a remis en cause cette suggestion car ce bruit courait de façon assez insistante dès avant la frappe, ainsi que je l’avais porté dans une note de ce « Journal » à la date du 6 avril [supra]. The Independent faisait état d’une note de l’ambassadeur du Royaume-Uni à Washington, à l’intention de Mme May, Premier Ministre, qui fût allée fermement en ce sens.

Capture d’écran 2017-04-21 à 19.17.24.png

De fait, trois documents confirment nettement une telle orientation. En premier lieu un tweet de Mme Kushner du 5 avril :

Capture d’écran 2017-04-21 à 18.56.09.png

En deuxième lieu, un autre tweet – ci-après – exprimant la fierté de la fille au lendemain de la frappe du père. Manifestement, les morts civils ne pèsent pas tous de la même façon sur la sensibilité de la jeune Trump : ceux d’al-Chaayrat et de sa région, parmi lesquels des enfants pourtant semble-t-il, ne l’intéressent pas. Pas davantage sans doute que les innombrables morts que pourraient causer les étatsuniens en Corée du Nord – ou les pauvres yéménites, qui n’ont qu’à crever dans l’indifférence générale.

Capture d’écran 2017-04-21 à 18.57.19.png

Il y eut enfin une déclaration d’Eric Trump, l’un des frères de l’envahissante créature, au journal The Telegraph du 11 avril. L’on aurait envie de dire à ces gens de la fermer un peu, mais cela dépasse semble-t-il leurs capacités mentales et morales. [Ci-dessous le début du texte du Telegraph.]

Capture d’écran 2017-04-21 à 19.06.08.png

Plus loin dans l’article, le sujet est de nouveau évoqué – parmi beaucoup de dangereuses sottises proférées par ce garçon :

 » Mr Trump said his father was “deeply affected” by the television images in the aftermath of the Syrian chemical attack of children being “sprayed down by hoses to keep their skin from burning.” / The businessman, whose wife is pregnant with their first child, said: “It was horrible. These guys are savages and I’m glad he responded the way he responded.” / He added: “Ivanka is a mother of three kids and she has influence. I’m sure she said “listen, this is horrible stuff.” My father will act in times like that.” / “And by the way, he was anti doing anything with Syria two years ago. Then a leader gasses their own people, women and children, at some point America is the global leader and the world’s superpower has to come forward and act and they did with a lot of support of our allies and I think that’s a great thing.” / Mr Trump rejected claims his father had acted impulsively after seeing the images, saying the President was “a great thinker, practical not impulsive.” He added: “I’m proud he took that action and believe me he thinks things through.” »

L’on est, j’imagine, atterré en lisant cela. L’on saisit que la famille est entrée spéculairement en ébullition affective après avoir vu des images de façon non-critique. Lorsque Madame Michu procède ainsi, que lui objecter ? La dame Michu est justement le gibier que chassent les professionnels de la manipulation [= de la communication = de la rhétorique bien sûr, qui passe aussi par la muette éloquence des images – nihil noui, une autre ampleur simplement]. Mais il est un niveau de responsabilité où la précipitation non indispensable dans la soumission à l’image disqualifie – l’ « auditoire » du commun et celui qui, entre ses mains, tient la foudre, ne sauraient se ressembler au-delà d’un certain point sans péril pour l’humanité. Puisque j’évoquai Debord il y a un moment – ce passage si juste de La société du spectacle me revient [qui oublie, notons-le, le « réalisme » affecté par ailleurs, puisqu’il admet, si l’on veut, un rapport transcendantal au bénéfice de l’inconscient] : « L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit […]. L’extériorité du spectacle par rapport à l’homme agissant apparaît en ce que ses propres gestes ne sont plus à lui […] » [n° 30]. Lorsque le spectateur est le président des États-Unis, l’on plonge dans l’épouvante ; qu’il se renforce dans l’impression qu’il subit en la partageant avec une fille aimée dont rien – vraiment rien – ne suggère qu’elle dispose de capacités de réflexion simplement moyennes, c’est effrayant – et il n’est pas même besoin de supposer, comme le font trop volontiers certains, qu’elle soit le jouet de son époux, cynique suppose-t-on alors, sans le moindre commencement de preuve, pour les besoins de la démonstration. [Je n’accorde pas d’importance aux diplômes, je l’ai déjà dit : j’ai rencontré trop de bons élèves inintéressants, trop de mauvais très stimulants – inadaptés simplement à ce qui est attendu d’eux dans un monde universitaire, disons, pour rester aimable, mécanique, conformément hélas au goût le plus répandu chez les étudiants que tant de conformisme apaise manifestement ; pourtant, comme rien n’indique que la demoiselle Trump ait sérieusement travaillé les grandes questions à propos desquelles elle ne manque pas de mettre son grain de sel à tout propos semble-t-il, il est tout de même agaçant, et redoutable même, qu’elle ne dispose d’aucun « bagage » sérieux. — Sur le « gain de sel », à la suite d’une question : cum grano salis, il y a quelques alinéas = avec distance, scepticisme, mais aussi à mon sens une pointe de cruauté, car le sel brûle ; le grain de sel – le passage au français a modifié il me semble la vocation de l’expression – évoque par contre l’ajout peu souhaité ou peu souhaitable – car redoutons qu’ici le grain de sel d’Ivanka ne soit souhaité par le vieux rocker solitaire.] Je reviens sur la question de l’image : l’image s’offre comme présence absolue – le propos de l’intelligence est d’aborder toute image, au contraire, comme énigme, comme chiffre – appelant ainsi déchiffrement. L’éclat factice de l’image plonge l’esprit dans l’obscurité, anéantit la liberté de l’âme [croit-on que les manipulateurs, formés par exemple à la terrible école de la publicité, puissent l’ignorer ? – bien entendu, les « psychologues sociaux » qui s’intéressent à la question, très étudiée, de l’ « influence », tendent à la présenter très largement, d’une façon qui s’inscrit assez dans le prolongement au fond de l’optimisme de la doctrine tardienne de l’imitation, sur le mode le plus heureux qui soit, comme un facteur de socialisation – on l’a certes vu avec le nazisme, forte intégration assurément, mais forte désintégration aussi… – mais le monde universitaire ne doit être surestimé, ni dans ses facultés intellectuelles, ni dans sa force morale, on ne le répétera jamais assez] – seul le travail de l’esprit sur l’image ramène peu à peu la lumière, ou du moins les conditions de la lumière.

Capture d’écran 2017-04-22 à 18.11.19.png

Bien entendu, de cette configuration psychique un peu étrange, l’on doit parler à Pékin ou à Moscou. L’on y est certainement fort ennuyé. L’on attendait sans doute un joueur de poker retors ; et l’on est confronté – peut-être – au cœur d’une jeune femme ; MM. Poutine et Xi méditent peut-être une sentence fameuse de « Titanic » [ça tombe assez bien] : « A woman’s heart is a deep ocean of secrets ».

Capture d’écran 2017-04-22 à 18.36.21.png

[[Ajout le 26 avril 2017 : venue à Berlin les 25 et 26 avril pour une réunion de femmes tenue à l’occasion du G20 – réunion dite « sommet du G20 des femmes » [en anglais, le W[omen]20 Summit Intercontinental Berlin – sic -, toujours la daube idéologique et le lexique sur mesure qui accompagnent, ici avec la mise en scène de femmes ultraprivilégiées, les stratégies du monde capitaliste afin d’estomper les vrais clivages, qui concernent, selon une combinatoire dont l’élucidation appelle en tout lieu un travail attentif, les classes et les nations, dont certaines – ces nations – doivent être réputées impérialistes, et d’autres prolétaires dans le système-monde] -, en présence de Mme Merkel, chancelière de la puissance invitante, Mme Trump-Kushner a été assez maltraitée : c’est bien la goujaterie de notre monde « développé », si profondément régressif du point de vue du cœur et des mœurs, qui ne sent plus même que tout invité doit être traité parfaitement, quels que soient les dissentiments, et ne pas être placé dans une situation impossible lorsqu’il est reçu – telle celle d’avoir à défendre son père parmi les rires et les huées de centaines de tricoteuses gavées d’argent public ; bien entendu, cela signale aussi, s’il est besoin, que la jeune femme n’est pas du tout à sa place, mais puisque tel est le cas, il appartient aux gens qui la rencontrent de « faire avec » et de se tenir bien – quelle contenance eussent adoptée toutes ces harpies si l’invitée avait fondu en larmes ? À Berlin, quoi qu’il en soit, Mme Kushner a pu répondre que la rumeur selon laquelle elle eût pesé d’un poids singulier dans la décision de son père de bombarder al-Chaayrat correspondait à une « wrong interpretation ». Il va de soi qu’on ne l’eût pas imaginée, pour diverses raisons tenant à la fois à son père et à elle-même, et aussi d’ailleurs au respect des rôles respectifs des uns et des autres, les militaires en particulier, MM. Mattis et McMaster, répondre autre chose.]

12) Admiration, honte et transgression. L’on me pardonnera, j’imagine, de psychologiser encore un instant. Pendant la campagne électorale de M. Trump, j’avais été assez surpris, à plusieurs reprises, à la fois par le caractère assez obsessionnel de l’évocation de M. Poutine par M. Trump, et par la curieuse manière dont le second construisait l’expression de sa position sur le premier.

Capture d’écran 2017-04-24 à 13.45.39.png

Voici quelques fragments du dernier mois de campagne :

Le 7 septembre 2016 : « If he says great things about me, I’m going to say great things about him. I’ve already said, he is really very much of a leader. I mean, you can say, ‘Oh, isn’t that a terrible thing’ – the man has very strong control over a country. Now, it’s a very different system, and I don’t happen to like the system. But certainly, in that system, he’s been a leader, far more than our president has been a leader. »

Le 5 octobre 2016, lors d’une réunion au Nevada : « I don’t love, I don’t hate. We’ll see how it works. We’ll see. Maybe we’ll have a good relationship. Maybe we’ll have a horrible relationship. Maybe we’ll have a relationship right in the middle. »

Lors d’une émission de radio, le 17 octobre 2016 : « I think I could see myself meeting with Putin and meeting with Russia prior to the start of the administration. I think it would be wonderful. »

Le 19 octobre 2016, lors du troisième débat avec Mme Clinton, il lui assène que M. Poutine « had outsmarted » tant M. Obama qu’elle-même.

Lors d’une réunion dans l’Ohio, le 27 octobre 2016, il attaque Mme Clinton qui parle « very badly of Putin ».

En tant que « président élu », il fut moins prolixe sur ce chapitre, peut-être d’ailleurs que parce que les fariboles sur l’intervention russe dans la campagne étatsunienne le préoccupaient.

Première conférence de presse, huit jours avant sa prise de fonction, le 11 janvier 2017 : « […] if Putin likes Donald Trump, I consider that an asset, not a liability, because we have a horrible relationship with Russia. »

Au cours de la même période, il était possible encore de relever quelques tweets dont ces deux-ci :

Capture d’écran 2017-04-24 à 13.43.18.png

Capture d’écran 2017-04-24 à 13.42.41.png

Il me semble que l’admiration de M. Trump pour M. Poutine soit peu douteuse. Il le juge un homme tout à fait supérieur, et un grand chef. Il se montre agacé par les propos volontiers délirants de Mme Clinton à son sujet [celle-ci n’avait pas hésité, par le passé, à comparer le président russe avec Hitler, ce qui manifestait à suffisance la pure et simple folie de cette femme]. Il peut lui arriver de manifester qu’il est flatté de l’estime que lui porterait M. Poutine. L’étonnant est la façon dont la question des relations est volontiers placée par lui, selon ce qui me semble être son orientation assez constante, sur le terrain des sentiments, et de sentiments réciproques – ce qui n’est probablement pas la meilleure façon de la poser à un tel niveau d’enjeux, surtout lorsqu’il est douteux qu’une telle débauche d’expressions sentimentalistes revête quelque signification sérieuse pour soi, ne relève pas en quelque sorte de l’ordre de cette encre du poulpe que les humains projettent autour d’eux pour avancer dissimulés.

Quoi qu’il en soit, l’intention affichée de rencontrer M. Poutine aussi vite que possible, et peut-être même avant l’entrée en activité de la nouvelle Administration, a disparu tout à fait à la Maison-Blanche, comme si le « wonderful » de la chose s’était effacé.

Je suggère d’envisager que M. Trump puisse redouter de rencontrer un homme dont il pressent qu’il lui est supérieur. M. Trump est extrêmement vaniteux – tout le montre dans son comportement, dans ses paroles, dans ses gestes, dans la façon dont il se tient, dans ses mimiques – ; cela n’implique pas qu’il manque absolument de lucidité, qu’il se leurre sur le caractère sans doute assez [très ?] limité de sa connaissance des dossiers les plus techniques, en particulier dans l’ordre des relations internationales ; la partie russe a plusieurs fois exprimé le souhait qu’une rencontre donne lieu à des échanges sérieux et approfondis – assez éloignés dans leur style, semble-t-il, de ceux dont M. Trump paraît se réjouir à Mar-a-Lago. Ce dernier redoute-t-il de se montrer un peu trop « petit-garçon » face à celui dont il semble à peu près acquis qu’il demeurera comme le plus grand chef d’État du premier quart du XXIe siècle ? Peut-être. Je le crois assez.

D’où, peut-être – bizarre trait de feu tracé d’ouest en est autour du trente-cinquième parallèle -, cette étrange parade transgressive de coq à crête blonde, gonflant le jabot, lançant Tomahawks et MOAB comme autant de cocoricos [cock-a-doodle-do en anglais…], et expédiant en mer du Japon toutes sortes de navires puissants [very, very powerful]. L’on serait ici dans l’ordre de ces comportements qui relèvent de l’éthologie appliquée aux humains [qui sous certains aspects sont des oies cendrées comme les autres murmurait parfois mon maître Sicarus McSlair, lequel avait travaillé quelques mois sous la direction de Konrad Lorenz à l’Institut Max Planck de Physiologie comportementale – c’est l’époque à laquelle McSlair entama un énorme travail, inédit encore, sur « La ronde propitiatoire du berger allemand »]. La transgressive sarabande relèverait de la gamme infinie des conduites de refus et manifesterait le désir, probablement inconscient, de rendre impossible la douloureuse rencontre.

Voici : je ne peux guère en dire davantage ; mon propos semblera peut-être, déjà, intellectuellement risqué. Je ne le crois pas absurde pourtant – vraiment pas.

*

*****

*

Avant de quitter ce jour du 8 avril, je souhaite encore évoquer l’interprétation proposée sur son site du « Réseau Voltaire » par M. Thierry Meyssan, auteur intelligent, jouissant d’informations parfois remarquables sur le Proche Orient [il habite en Syrie depuis longtemps – ce qui lui donne évidemment accès à certaines choses, mais en même temps peut le rendre parfois quelque peu soupçonnable de jouer des jeux complexes], mais fort controversé, non parce qu’il fut un activiste homosexuel, mais pour des motifs bien particuliers [il m’arrive de dire en plaisantant qu’il fait partie des mauvais esprits qui doutent que des terroristes séoudiens puissent faire tomber trois immeubles – non seulement les tours jumelles mais le bâtiment WTC 7 – avec deux avions – doute on le sait extrêmement répréhensible – mais il est vrai qu’il ne se borne pas à exprimer son scepticisme sur quelques aspects simplement du récit officiel du 11 septembre et qu’il peut à juste titre sembler manquer de pondération], et, pour dire mon sentiment, commentateur très inégalement persuasif : il fait partie de ces auteurs qu’il ne faut pas négliger, mais dont il n’est pas certain qu’ils soient une bonne lecture de débutant en nos affaires. Concernant la frappe des États-Unis sur al-Chaayrat, quoi qu’il en soit, j’ai jugé sa réaction à chaud curieusement faible – comme résultant d’une espérance si chevillée qu’elle ne pouvait être surmontée.

Dès le 7 avril, il produisait un billet que l’on peut résumer ainsi : 1) Il est pour le moins étrange que les missiles de croisière aient pu franchir les défenses russes et même syriennes ; 2) Il y a eu très peu de morts du côté syrien, ce qui signale que l’on eût été averti ; 3) D’ailleurs, seulement 23 missiles et non 59 eussent été tirés par les navires étatsuniens ; 4) Il faut donc admettre que M. Trump ait joué un coup de maître, ménageant d’un côté les Russes avec lesquels il se serait très probablement accordé avant d’agir, mais contraignant d’un autre côté son opposition néocons nationale et internationale à l’applaudir et à relâcher sa critique ; 5) Ainsi se serait-il mis à même de poursuivre sa politique de destruction, et non simplement, selon la perspective obamienne, de réduction des jihadistes, et de persister dans son intention, au fond, de ne pas s’opposer au maintien de M. Assad au pouvoir ; 6) Certes, les groupes jihadistes eussent été avertis de la frappe, d’où leur offensive immédiate après le bombardement, mais non par quelque instance étatsunienne – plutôt par les puissances européennes qui soutiennent les groupes extrémistes – M. Meyssan songeant manifestement, avec quelques motifs certes, au Royaume Uni et à la France, puissances dont le rôle en Syrie toutes ces dernières années a été effectivement déplorable, plus encore celui du premier d’ailleurs que celui, pourtant lamentable, et inintelligible pour les chrétiens de Syrie, de la seconde.

Comme on va le comprendre en lisant mes commentaires des jours suivants, une partie des suggestions de M. Meyssan est tout à fait plausible et même probable. Mais l’interprétation d’ensemble me semble très aventurée, et pour tout dire extrêmement peu persuasive : il est probable que M. Trump et ses proches aient fait en sorte de ne pas mettre le feu aux poudres au-delà d’un certain point – ce qui eût été le cas si, sur la base d’al-Chaayrat, comme cela eût été possible, des avions et des militaires russes avaient été touchés -, mais il est plus que douteux que ce début de mois d’avril n’ait pas vu la nette amorce d’un tournant dans les perspectives de la politique internationale de M. Trump. Je tends à penser que M. Meyssan projette sa propre complexité, et celle de cet Orient où il est installé depuis une dizaine d’années, sur la psyché de M. Trump et qu’il ne prête trop à celui-ci. D’un autre côté, l’on ne voit pas comment M. Trump eût pu imaginer agir comme il l’a fait sans courir le risque d’enclencher une dynamique immaîtrisable : vous pouvez bien coordonner une frappe limitée avec un adversaire, mais vous n’interdirez pas aux tiers d’interpréter votre geste comme un tournant – tel eût été d’ailleurs le propos de M. Trump s’employant à leurrer les néocons selon la thèse même de M. Meyssan – et vous risquez fort ainsi d’encourager un climat politique qui dépasse de beaucoup vos souhaits. Au demeurant l’immédiate réaction russe n’a certes pas manqué d’énergie, en paroles du moins, invitant à penser que même si la Russie avait été informée – ce qui est effectivement probable -, elle avait désapprouvé vivement l’évolution de la pratique des États-Unis qui, jusque là, ne s’étaient, fort justement, pas jugés en mesure d’attaquer directement les forces syriennes.

Quoi qu’il en soit – pour en finir avec l’interprétation de M. Meyssan, fût-ce en dépassant le cadre chronologique du 8 avril -, il me faut rapporter qu’après quelques jours, dès le 12 avril, il a semblé infirmer son propos antérieur : « Au cours de deux semaines d’intense bataille au sein de l’administration Trump – ainsi commençait ce nouvel article -, les États-Unis ont […] multiplié les signes contradictoires, avant d’abattre leurs cartes : en définitive, ils relancent leur politique impérialiste ». M. Meyssan donnait quelques arguments à l’appui de son propre revirement : aucun n’étant absolument déterminant, il me semble qu’il suffit de considérer qu’à la réflexion sa première réaction, à chaud, avait cessé de le satisfaire.

Très étrangement, pourtant, il revenait sur ce premier retour critique dès le 18 avril dans un nouveau texte sur le même sujet dont le chapeau indiquait l’intention : « Alors que la presse internationale décrit le grand retournement de Donald Trump, Thierry Meyssan montre qu’il n’en est rien : loin d’avoir abandonné son idéal de paix, le président des États-Unis hurle et bombarde, tout en faisant attention à ne rien commettre d’irréversible. » La conclusion de ce nouveau texte tentait d’ailleurs de surmonter au fond la contradiction des deux précédents : « En apparence, l’administration Trump hurle sa puissance et bombarde, mais en réalité, elle veille à ne rien commettre d’irréparable. Le pire et le meilleur sont donc possibles. « L’on aura, quoi qu’il en soit, compris mon propos, au terme de cette longue journée du 8 avril : je ne doute guère qu’il ne faille plus miser sur ce que M. Trump avait laissé espérer de sa politique étrangère ; pour autant, je demeure un peu incertain sur les causes et l’engrenage de ce revirement, ou du moins de cette forte inflexion ; et dans le doute aussi sur la portée qu’elle revêtira finalement sur les divers théâtres d’opérations possibles. 

Complément à la date du 5 mai : Chose extraordinaire, voici que près d’un mois après son premier texte, M. Meyssan revient une fois encore sur les lieux du crime… de M. Trump [son site à la date du 2 mai]. La question soulevée par quelques jours de folie – à mes yeux -, et du moins d’inversion brutale des engagements de la campagne électorale, conduisant de la frappe injuste et illégale d’al-Chaayrat au largage effrayant de MOAB [v. plus loin], et, troisième effusion de la toute-puissance [supposée] yankee, à l’expédition d’une prétendue « Armada » vers la Mer du Japon [épaulée par l’installation au sol, en Corée du Sud, de missiles THAAD] – cette question, il est vrai, alors que M. Trump semble désormais – plusieurs signes paraissent l’indiquer – plus apaisé, presque anxieux rétrospectivement, conserve, au fond, tout son mystère. [Ci-dessous, une amusante composition contemporaine recourant à l’esthétique, à la fois langagière et graphique, qui prévaut sur les réseaux sociaux depuis quelques années pour remettre en honneur l’un des slogans, obsessionnel et hélas inoubliable, de la lutte anti-impérialiste des années soixante et soixante-dix du dernier siècle.]

Capture d’écran 2017-05-05 à 15.00.34.png

Que suggère désormais M. Meyssan ? Au fond, il revient à peu près – mais de façon plus élaborée – à son point de départ après une boucle qui pourrait sembler presque parfaite. Il déchiffre dans ce que l’on pourrait peut-être considérer comme l’errance trumpienne tous les signes du plus méticuleux montage.

Pour le suivre, toutefois, il faudrait pouvoir admettre telle vue qui me paraît, dans son extrême et trop commode pauvreté, peu acceptable [concernant « l’État profond »], passer sur ce qui me semble constituer une difficulté de chronologie [car si contact véritable il y a eu avec MM. McCain et Graham, il semble que ce soit bien après l’épisode d’al-Chaayrat, lors d’un dîner de la fin d’avril], considérer que pour résoudre la question du « jihadisme », M. Trump eût accepté d’abandonner tout le volet européen et russe, supposé, de ses [improbablement] vastes perspectives de Weltpolitik.

Il me semble de plus un peu oublieux des propos antérieurs de M. Meyssan dans cette affaire : ainsi ne m’était-il pas apparu qu’il eût suggéré que le gouvernement étatsunien eût « utilisé cette attaque pour faire pression sur ses alliés européens et contraindre les vrais organisateurs de cette guerre, le Royaume-Uni, à se dévoiler ». Puisqu’il suggère désormais cette piste, je me contente d’observer ici, a) que je ne vois guère comment l’exaction d’al-Chaayrat eût pu obliger Londres à quoi que ce soit, d’une part, et b) que s’il s’agit, d’autre part, de suggérer que le choix toujours plus explicite des hauts décideurs étatsuniens, dès la fin du XIXe siècle, de faire de leur pays, sans jeu de mot, la « nouvelle Angleterre », ne s’est certes pas traduit par la renonciation d’Albion à poursuivre son « Grand Jeu » asiatique, de la Méditerranée à l’Himalaya et à l’Océan Indien, il dit juste selon moi, mais sans que le rapport précis avec l’exacte situation évoquée ne m’apparaisse clairement.

Ne renonçant pas, quoi qu’il en soit, à ce point de vue [inexprimé certes jusqu’alors, je le répète], M. Meyssan, pour l’essentiel, suggère la construction suivante :

1) « Le président Trump […] doit faire face à la fois à l’opposition de la classe dirigeante de son pays et à celle de l’État profond US » [je ne reviens pas sur mes réserves concernant ce mystérieux « État profond » que tant supposent et dont aucun ne saurait, ni dessiner la configuration, ni suggérer la moindre procédure sérieuse de fonctionnement ; répétitif flatus uocis donc, qui aide moins la pensée qu’il ne l’invite à se soulager – le soulagement est l’ennemi de l’esprit, seul l’inapaisement est véritablement humain, et donc par là-même surhumain -, à ne pas persévérer… — Notons quand même que M. Meyssan se montre plus précis que d’autres en suggérant du moins un peu plus loin que, dans « le contexte particulier des États-Unis […] l’État profond est d’abord composé de militaires et accessoirement de civils », thèse à mon sens peu persuasive, dans le cadre même d’une problématique que je répute inadéquate en sa méthode, mais qui du moins présente le mérite, cette thèse, de ne pas être fuyante comme cela est si souvent le cas chez d’autres commentateurs, qui ne prennent pas même la peine d’élucider pour leur lecteur ce qu’ils entendent par « État profond ».]

2) Conscient de la non-culpabilité du gouvernement de Damas, M. Trump eût averti ce dernier afin d’éviter des dommages excessifs. [Soit – là-dessus tous s’accordent, que Damas ait été averti directement, ou bien par l’intermédiaire du commandement russe.]

3) « Sur ce, il a entamé des négociations avec l’État profond US, tout au moins avec un de ses porte-parole, le sénateur John McCain. Un représentant d’Israël, le sénateur Lindsey Graham, a assisté aux discussions. » [N’insistons pas sur ce « représentant d’Israël » dépourvu de sens sérieux – s’agit-il d’évoquer l’israélophilie de M. Graham ? Mais celle de M. McCain n’est pas moindre, l’un et l’autre se montre actif au sein de l’AIPAC, organisation déjà rencontrée – et d’ailleurs de tels sentiments sont partagé, au plus haut degré, par la très grande majorité de la classe politique étatsunienne de l’un et l’autre parti. Que s’agit-il, pour M. Meyssan, de suggérer ici ? Qu’Israël a, plus ou moins médiatement, participé à une sorte de négociation, pourtant interne, préalable à la décision ? Si telle est l’idée, je la crois impropre. Autre chose serait de dire qu’il peut y avoir, dans une telle décision de la Maison-Blanche, une certaine considération – voire une considération certaine lorsque se trouvent plus ou moins aux manettes des personnes particulièrement sensibles à la question – pour les vues, aussi clairement établies que possible dans le dossier syrien, de l’État hébreu, adversaire mortel de Damas en particulier et de l’ « Axe de la Résistance » en général, tel qu’il court, au moins, de la Beyrouth du Hezbollah à la Téhéran du Guide en passant par la Damas, au fond éternellement omeyyade – c’est-à-dire tolérante, syncrétique, continuiste -, des Assad.]

4) Quant à la tractation passée entre M. Trump et « l’État profond », voici quels en seraient les termes : « […] il semble que le président Trump ait accepté de renoncer – pour le moment – au démantèlement de l’Otan et de son volet civil, l’Union européenne [formule assez intéressante]. Cette décision implique que Washington continue à considérer – ou à feindre de considérer – que la Russie est son ennemi principal. De son côté l’État profond US aurait accepté de renoncer à soutenir les jihadistes et à poursuivre le plan britannique des “printemps arabes”. » [L’on comprend ici pourquoi la continuité de l’activisme britannique a été soulignée en commençant – d’une façon dont je redis mon sentiment qu’elle convient – ; par contre, la possibilité d’une telle transaction, ses termes mêmes, au regard de tout ce que je viens de suggérer, m’apparaissent invraisemblables – je suis confus, une nouvelle fois, de décevoir les amateurs du roman noir de l’État profond [sans, certes, douter moi-même une seconde que l’histoire qui nous intéresse ne ressemble fort à un roman noir – toutefois beaucoup plus complexe], tout en ne pouvant séduire par ailleurs, je n’en doute pas, les gens qui prétendent que notre monde oligarchique et violent assure la transparence du pouvoir, la promotion d’un libéralisme politique sincère et la manifestation de la démocratie la plus authentique – la solitude, au demeurant, ne m’a jamais effrayé, je n’ai pas l’esprit de meute – si l’esprit peut seulement s’accommoder de la meute -, et il m’indiffère, par grâce, de déplaire de tous côtés.]

5) Enfin, M. Meyssan – ailleurs – a évoqué un dîner privé à la Maison-Blanche entre M. Trump et les deux sénateurs, le 24 avril 2017 [bien après al-Chaayrat donc – j’y ai fait allusion en commençant ce bref supplément] ; ce dîner, de fait, semble bien avoir eu lieu. Est-il possible pour autant d’écrire ce qui suit : « Pour sceller cet accord, deux personnalités néo-conservatrices devraient entrer prochainement dans l’administration Trump et y diriger la politique européenne : — Kurt Volker, le directeur du McCain Institute (université d’État d’Arizona) serait nommé directeur du bureau Eurasie au secrétariat d’État. Volker, un ancien juge militaire, avait été l’ambassadeur du président Bush Jr. à l’Otan durant la guerre de Géorgie (août 2008). — Tandis que Tom Goffus, un des assistants de McCain à la Commission sénatoriale des Forces armées, serait nommé assistant adjoint du secrétaire à la Défense chargé de l’Europe et de l’Otan. Goffus est un officier de l’Armée de l’Air qui avait déjà occupé ce type de fonctions auprès d’Hillary Clinton et au Conseil national de Sécurité. En ce qui concerne la Syrie, cet accord, s’il est ratifié par les deux parties, devrait marquer la fin de la guerre des États-Unis contre la République arabe syrienne ; guerre qui se poursuivrait à l’initiative du Royaume-Uni et d’Israël, avec leurs alliés (Allemagne, Arabie saoudite, France, Turquie, etc.) » Admettons que les nominations, le bruit, parmi d’autres, en court, aient bien lieu prochainement – ce qui d’ailleurs pourrait n’aller pas, mais c’est autre chose, sans inconvénients – : cela ne suffirait pas à établir bien entendu la justesse de l’hypothèse meyssanienne de la transaction. Mais surtout : est-il plausible que M. Trump ait renoncé à l’essentiel de la politique extérieure esquissée autrefois pour simplement obtenir – peut-être – le désengagement de certaines officines étatsunienne d’une politique de soutien au jihadisme ? n’est-il pas plausible que M. Trump ne se soit de toute façon, dépris de ses propres vues antérieures pour divers autres motifs ? une négociation avec MM. McCain et Graham eût-elle de toute façon emporté un effet mécanique sur le haut commandement ou la CIA par exemple ? et doit-on considérer que la frappe d’al-Chaayrat est été le préalable indispensable – et le plus raisonnable – à la possibilité d’une improbable négociation avec nos deux – supposément omnipotents – néocons ? 

Je le dis et le redis : j’aime la pensée qui s’efforce. Mais je trouve ici le montage de M. Meyssan médiocrement persuasif, dans sa dernière version, plus élaborée, comme dans la première.

*

*****

*

Mais au fond, et telle sera la paradoxale conclusion que j’apporte à l’essai d’inventaire qui précède –  inévitablement très insuffisant par endroit, et même lacunaire, et excessif en d’autres -, faut-il toujours conclure ? Doit-on prétendre ordonner le discontinu que l’on crée par l’esprit en aspirant à lui donner la signification d’une sorte d’image de l’indémêlable continuité des opération de cet esprit autre – celui ici de M. Trump – que le présumant, l’on aura préalablement constitué en impossible objet ? Serait-il possible même d’espérer, quelque jour, telle révélation qui nous tirerait de la perplexité ? Quel secret même pourraient-ils ainsi, s’ils venaient, nous offrir les mémoires, un jour peut-être, de M. Trump – que sait-il aujourd’hui de lui-même, et comment en saurait-il plus en construisant pour la postérité un présentable profil ?

Le propos d’un esprit supérieur et cruel me revient à l’esprit – que je ne cite pas tout entier car il se trouve réduit en sa portée par l’ « application » très partielle que lui donne Flaubert – : « La rage de vouloir conclure est une des manies les plus funestes et les plus stériles qui appartiennent à l’humanité. » [in Lettre du 23 octobre 1865 à Mlle Leroyer de Chantepie. Pour ceux qui connaîtraient ce texte, je me garde bien sûr de souscrire pour mon propre chef à l’une de ses limitatives et vaniteuses propositions : « […] les plus grands génies et les plus grandes œuvres n’ont jamais conclu. » — V. aussi, et plus encore peut-être, une Lettre à Louis Bouilhet du 4 septembre 1850 – sans doute est-ce elle qui m’a fait songer ici à ce thème flaubertien : n’est-il pas saisissant qu’elle ait été envoyée de… Damas ? – voici quelques mots de ce texte fameux qu’identifieront ceux qui l’ont croisé puisque notre passage commence par ces phrases saisissantes, incandescentes même, si agaçamment flaubertiennes : « J’ai lu à Jérusalem un livre socialiste […]. Il m’a été prêté par un catholique enragé, qui a voulu à toute force me le faire lire afin que je visse combien, etc. [l’etc. est de Flaubert bien sûr] J’en ai feuilleté quelques pages : c’est assommant de bêtise. Je ne m’étais du reste pas trompé. Il y a là dedans des mines de comique immenses, des Californies de grotesque. Il y a peut-être autre chose aussi. Ça se peut. Une des premières études auxquelles je me livrerai à mon retour sera certainement celle de toutes ces déplorables utopies qui agitent notre société et menacent de la couvrir de ruines. » Ma citation, toutefois : « L’ineptie consiste à vouloir conclure [sdt]. […] Oui, la bêtise consiste à vouloir conclure. Nous sommes un fil et nous voulons savoir la trame. »]

La perplexité, au fond, est notre destin ; elle accompagne notre grandeur [je ne parle jamais de moi en disant nous ; quand je porte nous, c’est à vous, à moi, et à tous les autres que je pense, à l’humanité, laquelle n’est pas perplexe [ou appelée, plutôt, peut-être, à cette perplexité que sa suffisance peut lui cacher] par une sorte d’infirmité, mais par l’effet même, tout à la fois, de la finitude de sa présence, de la liberté, pourtant, comme infinie de son âme et de l’océan sans rivage de l’inconscient – qu’attendre [ici] de l’ordination de la méditation d’une âme à celle d’une autre âme ? mais comment l’effort de l’âme se réfléchissant ne lui désignerait-il pas, justement, comme fin inscrite en sa tension, un tel destin, d’une si hautaine humilité ? comment ne se sentirait-elle pas assignée, comme par le Ciel, à échapper à l’immanence fusionnelle des transes mimétiques ? — Quant à la perplexitas, j’aime de longtemps la boucle étrange, spéculaire et métaleptique – j’essaie de toujours rester simple – que l’on dessine dans sa profération, puisqu’elle entrelace le lacis qu’elle répute du réel avec le labyrinthique nexus de notre esprit. Ci-dessous : l’ouroboros, si le serpent est un du moins, comme dans le tatouage dont je retiens l’image, celle au fond pour moi de la perplexité, ultimement de l’âme seule – ce pourquoi j’écarte les représentations dualistes qui confrontent en les entremêlant deux serpents – ; je ne me préoccupe pas des usages symboliques les plus répandus de cette figure – les vues cycliques – au-delà du moins du montage khaldounien, j’y ai déjà fait allusion – ou plus encore d’éternel retour ne sont, en particulier, pas miennes.]

Ouroboros tatoué.png

[*] Je redonne au propos de la situation absolument scandaleuse de la presse un lien fondamental [en redisant que Le Monde diplomatique n’a plus rien à voir avec Le Monde] :

http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/ppa

Et j’en ajoute un second, du 5 avril dernier, qui complète utilement le premier :

https://www.bastamag.net/Le-pouvoir-d-influence-delirant-des-dix-milliardaires-qui-possedent-la-presse

[**] Depuis, l’inénarrable Nikky Haley – la péniblement stupide mais si satisfaite représentante à l’ONU de l’anomique république impériale – a pris un air mystérieux et entendu, dans un entretien donné à CNN le 9 avril [Fake CNN comme le répète son patron, qui adore le comique de répétition], pour affirmer que l’Administration disposait de preuves irréfutables mais qu’il n’était pas question pour l’instant de les montrer. L’on ne saurait juger la question du sénateur Kossatchev, président de la commission des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, déplacée : ne serait-ce pas une bonne idée de présenter ces preuves accablantes au Conseil de Sécurité ? – Je ne résiste pas à la joie de vous citer le passage le plus absurde de l’intervention de Mme Haley – le reste se composant pour l’essentiel d’une longue pleurnicherie contrastant avec le visage hilare d’une femme manifestement ravie d’être là, à jouer son petit rôle au bord du précipice – : « We saw the evidence. The President saw the evidence. All of that is naturally classified. And I’m sure when they can declassify that, they will. »

[***] Sachant que ses « petites phrases » se sont multipliées jusqu’à son voyage à Moscou le 13 avril – voyage que nous retrouverons à cette date.

9 avril :

Les rumeurs se succèdent aujourd’hui sur les divisions qui déchireraient le trumpisme. Elles se ramènent finalement toutes à une question principale, de quelque importance pour la suite : M. Bannon est-il complètement isolé ? ou bien, contre un bloc dominé par les généraux Mattis, Secrétaire à la Défense, et McMaster, Conseiller à la Sécurité Nationale, rencontrerait-il l’appui, tout bien pesé, de M. Kushner ? Quant au Secrétaire d’État, M. Tillerson, il semble plutôt affaibli : il y a une dizaine de jours, il paraissait le plus avancé dans l’aggiornamento de la politique syrienne tendant à admettre le maintien au pouvoir de M. Assad, en cas de vœu populaire assez assuré ; d’un autre côté, on le disait depuis le début moins hostile que d’autres à la Russie du fait de son expérience passée de grand dirigeant du secteur des hydrocarbures et même d’une certaine compatibilité [dont certes la portée ne saurait être exagérée, à la façon de ces journalistes qui parlent sottement d’ « amis », de « proches » – pourquoi pas d’ « intimes » ?] avec M. Poutine, qui l’a effectivement décoré de l’Ordre de l’Amitié en 2012 [décoration qui semble toutefois assez généreusement distribuée par le Kremlin aux étrangers qui participent au succès des relations extérieures de la Russie en toutes sortes de domaines]. Il semble en train de se replier sur la nouvelle position orthodoxe, qui ressemble fort à celle qui semblait avoir été abandonnée à la fin de mars – et procède à ce mouvement de retraite avec plus de célérité, me semble-t-il, que de dignité. Sans doute tient-il à l’emploi. Mais l’on se prend à craindre qu’il ne soit vraiment pas un grand homme.

M. Poutine décore en 2012 M. Tillerson de l'Ordre de l'Amitié.png

Mme Haley, la représentante aux Nations Unies, qui s’était aventurée sur le même chemin que M. Tillerson, opérant une première conversion après des débuts tonitruants et agressifs, en opère une nouvelle, annulant la première. La voici sur CNN évoquant les preuves irréfutables de la culpabilité syrienne que détiendraient les États-Unis. Elle ne semble pas gênée le moins du monde, tout au contraire : elle est ravie, et de l’image et du son – les siens bien sûr. Elle ajoute que ces preuves sont secrètes et ne peuvent être « déclassifiées » dans l’immédiat : un jour, peut-être… [voir supra note ** du 8 avril]

Plus important au fond que ces palinodies à la fois lamentables et banales : l’on apprend que 23 missiles seulement eussent atteint leur cible, pour 60 envoyés – l’un certes semble être tombé dans la mer très vite, mais tous conjecturent à propos du destin des 36 autres. Comme bien souvent, beaucoup s’expriment péremptoirement pour proposer leur explication, réputée par eux vérité. Selon les uns, le Pentagone se fût débarrassé de vieux Tomahawks bons pour la casse ; selon les autres, la défense anti-aérienne russe, ou même syrienne, eût fait merveille ; certains suggèrent ici que les Russes eussent finement joué, préférant sauver la face de M. Trump en laissant une partie des missiles atteindre leur objectif, mais point tous, afin de donner tout de même un avertissement soigneusement calibré, c’est le cas de le dire, à Washington ; les plus admiratifs du génie russe supposent même un raffinement dans la contre-frappe qui me paraît excéder ce que l’on peut raisonnablement supposer : les Russes eussent frappés les missiles dont leurs calculs eussent indiqué qu’ils allaient frapper la piste, indispensable pour la suite des opérations… Magnifique – mais fort improbable.

Je ne sais que penser trois jours après l’engagement. Les observateurs les plus compétents en principe ne sont pas même d’accord sur l’essentiel et je suis bien sûr incapable de trancher entre leurs positions, faute de réponses à peu près claires aux questions suivantes : de quels missiles disposaient les Syriens d’un côté, les Russes de l’autre ? Les missiles russes étaient pour partie des S 400, instrument remarquablement performant, mais en petit nombre, autant que j’ai cru le comprendre lorsque la Russie a choisi de se retirer – assez provisoirement donc, et de toute façon de manière partielle – au milieu de mars 2016 – y en avait-il suffisamment pour faire face à une frappe massive ? [J’avais noté à l’époque le maintien d’une seule batterie de S 400 avec une capacité maximale de 48 missiles.] Ces missiles étaient-ils disposés de telle manière qu’ils pussent être opérationnels dans ces circonstances, sachant que certains suggèrent que les Tomahawks eussent fait un large détour méridional par la Jordanie ? En particulier y avait-il des missiles russes, et lesquels, en dehors des lieux dont la Russie assure de façon vigilante la protection – ses bases en tout particulier, et peut-être exclusivement, de Tartous et Hmeimim ? Les missiles syriens et russes installés en Syrie étaient-ils en mesure d’intercepter des missiles de croisière – j’ai parfois entendu suggérer que ce n’était pas la figure la plus aisée, du moins jusqu’aux matériels les plus récents ? Les vieux S 200 syriens, en tout cas, n’en eussent assurément pas été capables et j’ignore – ayant lu des considérations contradictoires à ce propos – si les Pantsir commandés il y a une dizaine d’années, dont on dit qu’ils seraient en mesure d’intercepter des missiles de croisière, du moins de type Tomahawk, ont été finalement livrés par Moscou à Damas ; quant aux S 300 qui eussent été cédés à Damas en 2013, je ne sais rien de précis, ni sur l’effectivité de la livraison, ni sur la quantité, ni sur les exactes capacités techniques dans de telles circonstances ; à cela il faut ajouter que l’armée syrienne a perdu beaucoup d’armes au fil des années, pas toutes remplacées, et que, de toute façon, la Syrie est fort éloignée à ma connaissance de disposer d’une défense aérienne intégrée maillant le territoire contrôlé, etc. [Ci-dessous, vous repérerez sans peine la petite base navale de Tartus, un peu au-dessus de la frontière libanaise ; un peu plus haut, notez que la base aérienne de Hmeimim se trouve légèrement au sud-est de Lattaquié ; quant à al-Chaayrat, la base aérienne syrienne est implantée au sud-est de Homs, de façon à peu près symétrique à la base d’al-Qusayr par rapport à la route Homs-Damas.]

Capture d’écran 2017-04-25 à 15.31.31.png

Le plus extraordinaire est qu’il se confirme que les dégâts causés à la base d’al-Chaayrat eussent été limités, ainsi que la Syrie l’avait indiqué dès le 7 avril [v. plus haut, à cette date] : des hangars détruits, certes, quelques bâtiments, mais la piste à peu près intacte ; les aéronefs les plus précieux avaient été protégés ou retirés ; quelques avions déjà anciens eussent seuls été mis définitivement hors service ; un certain trafic de l’aviation militaire syrienne a déjà pu reprendre. Le nombre de Tomahawks parvenus à destination semble n’être connu que par le nombre d’impacts relevés à al-Chaayrat : une telle méthode suffit-elle ? Le bruit court que certains missiles eussent pu frapper des villages ça et là ; tout cela est invérifiable bien sûr. Il faut attendre, encore qu’il soit assez probable que ces quelques morts ne retiennent guère l’attention – les morts, on le sait, ne sont pas tous égaux devant l’opinion occidentale, et l’on se compromettrait si l’on prétendait les pleurer tous.

Quoi qu’il en soit, la tension ne décroît pas : l’on apprend que la frégate Amiral Grigorovich, de la flotte de la Mer noire, chargée jusqu’à la gueule, dit-on, de ces missiles Kalibr qui ont déjà démontré leurs qualités remarquables [en particulier, avec le même navire, contre Daesh, le 15 novembre 2016], cingle depuis Sébastopol [à moins que ce ne soit Novorossiisk, seconde base de la Flotte de la Mer Noire] vers Tartous : elle a traversé du nord vers le sud [ci-dessous, devant le palais de Dolmabahçe, ultime résidence des sultans puis résidence d’été d’Atatürk – de quelle intensité l’on peut charger une telle simple photo grise en laquelle les temps et les mondes se croisent ou se superposent !] le Bosphore dès le 8 – les hommes n’ont certainement pas eu le temps de dire adieu à leur fiancée ; les suivant en esprit, je les imagine heureux pourtant d’aller faire flotter le pavillon blanc à la croix de Saint-André bleue en Méditerranée orientale – et davantage, hélas, si nécessaire.

La frégate Amiral Grigorovich dans le Bosphore le 7 avril.png

Les nouvelles se précipitent. Un instant de détente : le pitral Boris Johnson – je me garde de dire clownesque car j’aime les clowns -, le British Foreign Secretarya déclaré hier qu’il décommandait un imminent voyage à Moscou : « My priority, a-t-il notamment annoncé, après avoir affirmé la culpabilité de Damas et sous-entendu celle de Moscou, is now to continue contact with the US and others in the run-up to the G7 […] ». L’on se surprend à sourire, bien que l’on n’en ait guère envie : comment résoudre une question sans parler ? Mais bien entendu, il ne s’agit surtout pas de résoudre quoi que ce soit ; l’on préfère échanger avec la grande sœur étatsunienne, ou bien alors au sein du G7, en lequel ne figure bien entendu plus la Russie, puisqu’elle en a été « suspendue » [!] hâtivement par ses partenaires en mars 2014, selon une procédure secrète, dont Mme Merkel eût pris l’initiative, et dont la légalité, ou du moins la légitimité, mériterait d’être discutée. Ici, toutefois, l’on ne saurait se contenter de considérer que, M. Tillerson devant se rendre très bientôt à Moscou, M. Johnson – le Cabinet – ait estimé préférable que l’Occident ne parle que d’une voix.

Il faut considérer un aspect beaucoup plus profond et ancien : le Royaume-Uni se juge, depuis deux siècles, une particulière vocation entre Inde et Proche Orient, et vers le sud, bien entendu, dans toute la région de l’Océan indien ; il m’arrive ici de dénoncer le rôle fâcheux de l’Angleterre et de la France au Proche Orient, rôle prolongeant, ou plutôt prétendant prolonger, celui d’anciennes puissances « mandataires », on le sait, lorsque la Société des Nations, à la chute de l’Empire Ottoman, donna mandat à la France pour ce qui est devenu Syrie et au Royaume Uni pour l’Irak, afin de « guider » des peuples, certes en bonne voie, mais encore quelque peu immatures et devant faire leur profit de la sagesse – si constante et avérée – de puissances européennes… 

[Pour mémoire, l’art. 22-4 du Pacte de la Société des Nations : « Certaines communautés qui appartenaient autrefois à l’Empire ottoman, ont atteint un degré de développement tel que leur existence comme nations indépendantes peut être reconnue provisoirement, à la condition que les conseils et l’aide d’un Mandataire guident leur administration jusqu’au moment où elles seront capables de se conduire seules. […]. »]

Mais il y a bien entendu, dans le cas de la Couronne anglaise, un aspect beaucoup plus large – et dans toutes les catastrophes orientales contemporaines, le rôle britannique est très supérieur au nôtre [les coups du MI 6 paraissent ainsi, si l’on met bout à bout tant d’indices, à peu près du même ordre que ceux de la CIA] – : celui du « Grand Jeu » contre l’Empire russe en Asie centrale. Je n’y reviens pas. [NB : il se trouve que le passage correspondant à ce renvoi dans les deux billets des cartes n’est pas encore rédigé ni illustré à la mi-avril – ce sera fait dans les temps qui viennent, j’en forme le vœu et ferai tous mes efforts.]

Enfin, la conscience de soi de M. Johnson est possiblement plus complexe qu’on ne serait tenté de le croire en suivant ce pur produit de l’Angleterre éternelle. J’ai déjà dit l’importance que j’accorde, pour bien des raisons, à la généalogie : nullement, je l’ai précisé, parce que l’origine serait porteuse de déterminations spirituelles – ma doctrine de l’âme suggère le caractère négligeable de cet aspect ; mais parce que leur ascendance est une préoccupation des humains, entée sur la hantise de la filiation – hantise surtout masculine bien sûr pour d’intelligibles motifs, mais, sous l’aspect qui m’intéresse ici, hantise générale, commune aux deux sexes -, et que sa méditation fournit des occasions pour la constitution mythique de soi qui est au principe de l’identité personnelle. Une généalogie complexe, je parle, de divers côtés, d’expérience [j’ai eu l’occasion de dire en passant cette année que certaines choses m’avaient dès longtemps passionné parce que je descends, par les Lauzières puis en amont, corbeille étonnamment féconde que ceux-ci, les Clermont-Lodève, de Musa bin Nusayr, conquérant en particulier d’al-Andalus, et par lui de deux califes omeyyades de Damas, Marwan Ier et son beau-père Uthman [Otman] – je manque ainsi le prophète de l’Islam de fort peu… mais point les Quraychites bien sûr], invite bien entendu à un jeu spéculaire qui éclaire moins sur un déjà-là de sa personnalité que sur les étranges rêveuses possibilités de celle-ci. Or, sur M. Johnson, l’on pourrait écrire, selon l’orientation que j’esquisse, un livre très passionnant. Je retiendrai un aspect simplement, parce qu’il est ici, à mon sens, hautement pertinent : Boris Johnson est fils de Stanley Johnson, fils lui-même d’Osman Kemal qui changea son nom en Wilfred Johnson, cet Osman étant lui-même fils d’un plutôt notable Ali Kemal, poète et journaliste libéral ottoman exilé en Angleterre, et d’origine d’ailleurs circassienne par sa mère – or les Circassiens [dits aussi Adyguéens, et qui subsistent notamment comme Tcherkesses], issus des rives russes de la Mer Noire nord-orientale, eurent beaucoup à souffrir de l’Empire russe que, convertis peu à peu au cours de leur histoire à l’islam sunnite, ils quittèrent pour l’Empire ottoman après en avoir été pour un grand nombre expulsés.

Voyez-vous, ce n’est possiblement pas une bonne nouvelle pour Moscou : Londres [à laquelle Washington a emboîté tardivement le pas] est une ennemie multiséculaire de toute façon, la plus acharnée peut-être – l’Allemand vient immédiatement après, pour de tout autres affaires, moins globales, plus européennes, mais voici qu’à la tête du Foreign Office se trouve un homme qui non seulement aurait certains motifs, issus des rêveries enfantines de soi, de se sentir une certaine affinité ottomane [même si son arrière-grand-père a dû fuir l’empire et finit par mourir lynché en Turquie en 1922 – je n’invente pas, tout cela n’est pas très léger et peut-être M. Boris Kemal-Johnson fuit-il tant de spectres – peut-être aussi se fiche-t-il de tout cela, simplement], mais encore n’ignore rien sans doute des rudesses indéniables qui purent être celles de l’Empire russe, point seul certes de sa sorte en cela, en sa phase d’expansion [et d’ailleurs l’expulsion des Circassiens par les Russes, si insupportable soit-elle, n’est pas le génocide arménien par les Turcs ; elle ne peut pas même tout à fait se comparer à la Mikrasiatikē Katastrophē de 1922-1923, lorsque, après bien des exactions, et même des massacres, l’antique terre chrétienne de saint Paul fut purgée de tous ses chrétiens, condamnés, pour près de deux millions d’entre eux, à s’exiler misérablement.]

La partie russe, quoi qu’il en soit, manifeste de l’agacement ; si je lis bien, elle juge aussi que M. Johnson est un pitre – écoutons la porte-parole de la place Smolenskaïa, la talentueuse Mme Maria Zakharova, habilitée manifestement à cravacher un peu l’histrion britannique : « This cancellation of the visit followed its recent postponing. The UK side named various reasons. The impression is that our western counterparts live in some special reality, where at first they are trying to make collective plans unilaterally, and then to have them changed also unilaterally, inventing absurd reasons. »

Ci-dessous : les bienveillants évoquent la manifestation inlassable de l’excentricité britannique. L’erreur serait peut-être de sous-estimer l’amuseur et ses douleurs secrètes, et, le voyant à ses facéties, de moins redouter l’impressionnante politique extérieure britannique dans la durée.

Capture d’écran 2017-04-26 à 10.55.08.png

Notez que le niveau de la compétition internationale est extrêmement élevé et qu’il n’est pas tout à fait assuré que M. Johnson puisse conserver le titre olympique. Ci-dessous, le préoccupant – dans le cadre, il est vrai, du très redoutable climat de la région nord-caucasienne – Ramzan Kadyrov, Président de la République de Tchétchénie, composante de la Fédération de Russie. Notez que les deux hommes de belle allure qui l’entourent sont revêtus d’une tenue traditionnelle qui n’appelle évidemment aucun commentaire amusé d’aucune sorte.

Capture d’écran 2017-05-01 à 10.55.29.png

10 avril :

Cette nuit  – le 9 aux États-Unis – a été communiquée une pièce de très grande importance et qui ne saurait n’être pas considérée comme telle, soit que l’on pose au juriste, soit que l’on s’essaie à une sorte d’histoire de l’immédiat : la lettre du président Trump, datée du 8 avril, aux chambres du Congrès faisant suite – deux jours plus tard – à son choix de frapper la base aérienne d’al-Chaayrat.

La lettre de M. Trump au Congrès après la frappe d'al-Chaayrat.png

Avant de nous interroger sur ce texte, attardons-nous un instant sur une question de « droit constitutionnel » étatsunien.

La constitution, comme sans doute vous l’avez lu, porte que « le Congrès aura le pouvoir […] [11] De déclarer la guerre […]. » [art. premier, section 8] ; et que « Le Président sera commandant en chef de l’armée et de la marine des États-Unis […]. « Un autre texte au moins doit ici être considéré : la War Powers Resolution de 1973, encore mentionnée comme War Powers Act, dont le propos a été d’encadrer la possibilité que le Président n’engage le pays dans une guerre.

Ceux que cela intéresserait pourraient commodément consulter le texte à l’adresse suivante :

http://avalon.law.yale.edu/20th_century/warpower.asp

Cette résolution conjointe des deux chambres part d’une interprétation assez constructive de la constitution en laquelle je ne veux pas me perdre ici. Retenons simplement que l’histoire des entrées des États-Unis dans des situations d’hostilité n’a guère manifesté ici l’empire de la constitution dans l’articulation simple que celle-ci suggérait entre la déclaration de guerre, réservée au Congrès, et le commandement en chef – fonction qu’il semblait possible de subsumer sous la notion de fonction exécutive. À cinq reprises seulement un conflit a été engagé à la suite d’une décision en forme du Congrès [au XXe siècle, ainsi, pour les seuls engagements dans la Première, puis la Deuxième Guerre mondiale.

Concernant la Syrie, l’on sait que M. Obama, le 31 août 2013, a fini par refuser à M. Hollande qui y tenait tant – et a répétitivement geint par la suite qu’il ne se remettait pas de n’avoir pas écrasé les forces de M. Assad sous les bombes – de frapper Damas sans « demander l’autorisation de l’usage de la force » au Congrès. Or un nombre croissant de parlementaires étatsuniens se montrait plus réticent au début de septembre. Et c’est alors que l’entremise de la Russie permit d’engager un processus permettant de retirer à Damas ses armes chimiques – celles du moins qui étaient sous le contrôle des forces loyalistes, et non déjà aux mains des rebelles, il s’entend. Le président Obama prit alors la sage décision de ne pas entamer une lutte parlementaire incertaine – l’une des plus sages de ses deux mandats avec celle d’engager et de conduire à leur terme des discussions avec l’Iran.

Au lendemain de la Guerre du Vietnam, quoi qu’il en soit, la résolution de 1973 ne prétendait pas remettre en cause une telle dérive – aboutissant à peu près, sauf circonstances tout à fait remarquables – au transfert pur et simple de la compétence du Congrès au Président -, mais simplement la limiter, l’encadrer, en imposant au président – je me tiens au strict essentiel – d’informer le Congrès, de préférence avant, mais au plus tard dans les quarante-huit heures suivant un engagement de troupes à l’étranger et en l’astreignant à solliciter un vote dans les soixante jours. Curieusement, les présidents successifs tendirent à réputer inconstitutionnelle cette résolution car elle porterait atteinte à leur prérogative de commandant en chef. Au fond, l’inconstitutionnalité de la résolution de 1973 est assez assurée puisqu’elle conduit d’une certaine façon à bafouer à la fois le pouvoir pour le Congrès de déclarer la guerre, et celui pour le Président de la conduire en principe à sa guise.

En pratique, le Congrès n’étant tout de même pas tout à fait dépourvu de moyens de pression, en particulier parce qu’il dispose de l’arme budgétaire, une autre transaction s’est installée, le président informant effectivement le Congrès, précisant que cette démarche est « consistent with the War Powers Resolution » – expression peut-être ambivalente qu’il faut sans doute entendre comme portant l’idée d’une compatibilité avec plus que d’une conformité à la War Powers Resolution, mais s’employant à la pas mentionner dans son message quoi que ce soit qui puisse avoir pour effet d’admettre que soit déclenché le délai de soixante jours – subterfuge dont on peut admettre qu’il n’opère que du fait de la bonne volonté di Congrès, sans exclure quelque jour la possibilité d’un conflit constitutionnel entre les deux « pouvoirs ».

Peut-être faut-il tout de même, pour apprécier le choix de M. Trump sur le plan légal, se montrer un peu moins imprécis.

Un premier recours à la résolution fut le fait du président Reagan au moment de la Guerre du Liban de 1983 : le Congrès autorisa alors le Président à prolonger la présence étatsunienne de dix-huit mois ; l’affaire, au demeurant, tourna fort mal puisque plus de deux cents « Marines » perdirent la vie à la suite d’un attentat.

[[Notez en passant – car cela est de quelque intérêt pour comprendre la situation présente, telle qu’elle résulte d’un envenimement si long et si profond – que la situation du Liban était dès longtemps remarquablement instable et violente, mais qu’elle s’était trouvé très aggravée – je résume très grossièrement une affaire très complexe – par l’opération « Paix en Galilée » conduite par Israël, en principe contre l’Organisation de Libération de la Palestine [O.L.P], en juin 1982 [quatre ans après une première incursion antipalestinienne], opération au cours de laquelle les militaires israéliens, appuyés par ceux des chrétiens qui étaient regroupés dans les Kataëb, les Phalanges de la famille Gemayel, avaient poussé leur offensive jusqu’à Beyrouth, plongeant le pays dans une situation désastreuse, assurant une défaite cuisante à la Force Arabe de Dissuasion [F.A.D.], qui était composée pour l’essentiel d’un effectif militaire de vingt-cinq mille soldats syriens, et frappant durement en particulier les forces aériennes de Damas. L’on a supposé que l’attentat très meurtrier de Habib Chartouni – chrétien lui aussi mais d’une autre sensibilité, et fort hostile à Israël, contre les Phalanges -, qui coûta la vie à Bachir Gemayel, très peu après son élection à la Présidence de la République libanaise, avait été commandité par Damas, ce qui est plausible mais non avéré. C’est alors qu’eurent lieu les terribles massacres de Sabra et Chatila, deux camps palestiniens proches de Beyrouth se trouvant cernés par les Israéliens qui firent entrer dans l’enceinte des phalangistes soucieux de venger un attentat auquel il est à peu près assuré que l’O.L.P. n’avait pas pris part ; les autorités israéliennes prétendront n’avoir pas voulu un tel bain de sang mais ne parviendront pas à faire disparaître le soupçon d’avoir souhaité, à la fois, se débarrasser d’un maximum de Palestiniens, et accroître les terribles divisions du Liban. Un semblant de paix revenu, Amine Gemayel ayant succédé à son frère Bachir à la Présidence, le retrait symétrique des forces syriennes et israéliennes fut engagé. Mais, dès l’automne 1982, la guerre reprit entre une coalition laïque, qui comprenait à la fois des communistes, des chiites, diverses milices favorables à la Syrie, et certains groupes palestiniens, et de l’autre côté des milices sunnites appuyées par le gros de l’O.L.P. et notamment le Fatah ; ce conflit entre pro- et anti-syriens ne cessera de rebondir dans les années qui suivirent et il finira par diviser profondément les effectifs chrétiens, peu à peu affaiblis d’ailleurs. Je n’insiste pas davantage et reviens à la ligne de mon propos : c’est en octobre 1983 que deux attentat-suicide ont ravagé une caserne étatsunienne et une française [l’ambassade américaine avait été durement touchée déjà quelques mois plus tôt] ; le Hezbollah chiite fut tenu pour responsable par les autorités des deux pays occidentaux – il me semble d’ailleurs qu’il avait revendiqué les attentats. L’intéressant est de relever que, alors, le renouveau chiite emporté par la révolution islamique iranienne marquant aussi le Liban – où jusqu’alors les chiites avaient joué un moindre rôle que les chrétiens et même les sunnites -, se mettaient en place les grands acteurs que nous voyons aux prises en Syrie toutes ces dernières années.]]

Sous George H.W. Bush [le père], le Congrès paraît d’abord fort passif : lorsque, après l’invasion du Koweit par l’Irak, le 2 août 1990, les États-Unis commencent à déployer, quinze jours plus tard, plus de deux cent mille hommes à la frontière séoudienne [opération Desert Shield], les parlementaires ne jouent aucun rôle. Ce n’est qu’en janvier 1991 que le Congrès nouvellement élu autorisera le Président à s’engager dans l’expulsion des forces irakiennes hors du Koweit [Opération Desert Storm en janvier et février 1991]. D’une certaine façon, il serait difficile de considérer que la Résolution sur les Pouvoirs de Guerre a été pleinement considérée dans cette affaire ; toutefois la phase finale n’a pas été engagée sans l’accord du Congrès. Une opération en Somalie lancée par le même président alors qu’il venait d’être battu par M. Clinton ne donna lieu à aucune consultation parlementaire d’aucune sorte. L’on pourrait objecter qu’il s’agissait d’une opération humanitaire [« Restore Hope »]. Toutefois lorsqu’elle prendra un caractère plus nettement militaire, peu à peu en 1993, le président Clinton ne se tournera pas vers le Congrès, non sans essuyer des critiques après quelques pertes, dont l’une en particulier bouleversa l’opinion étatsunienne. [Ci-dessous l’image que je viens d’évoquer – le cadavre d’un militaire américain traîné le 4 octobre 1993 dans les rues de Mogadiscio.] Après cet épisode sinistre, le Congrès donnera six mois à M. Clinton pour rapatrier l’effectif envoyé en Somalie, injonction à laquelle celui-ci se soumettra.

Mogadiscio 4 octobre 1993.png

Alors s’ouvrit la période « yougoslave » de la présidence de M. Clinton, présentée comme un magnifique succès et que, pour ce qui me concerne, je juge, j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer cette affaire, très particulièrement déplorable, l’alibi humanitaire – qui est toujours un alibi, on le comprend quand on voit des populations immenses abandonnées à la détresse – je pourrais en servir la liste cruelle – parce qu’elles ne peuvent servir aucun plan de court ou moyen terme – ayant eu en cette occasion la vocation, tout à la fois [et cette politique se poursuit en 2017 – ce pourquoi je la dessine à gros trait], d’affaiblir la Serbie orthodoxe d’une part, et d’autre part d’assister la dynamique de l’islamisme radical dans les Balkans et ailleurs — afin, ébranlant à mesure, selon un mouvement sud-nord, l’Orient d’abord et l’Europe méridionale, d’atteindre une nouvelle fois le Caucase d’une part, et d’autre part l’Asie centrale de la Caspienne jusqu’à Urumqi, de frapper de la sorte la Russie, mais aussi dans une certaine mesure la Chine, et encore – ne l’oublions pas ici – d’affaiblir la France, autrefois liée à la courageuse Serbie, mais totalement oublieuse à cette heure, dans la majorité de son effectif, de son haut destin spirituel et géopolitique, et devenue absolument servile, France autrefois splendide, France garance pour défier la mort, France désormais vautrée, laquelle, on le pressent sombrement, va s’abandonner davantage encore à l’empire bicéphale germano-anglosaxon, à l’empire nordique si l’on veut faire plus court, malgré la trop lente montée d’une belle résistance populaire en son sein, insuffisante hélas pour permettre à court terme la simple reprise d’une histoire au fond, dans la très longue durée, si profondément a- et peut-être même anti-occidentale, résistance trop incertaine encore pour faire obstacle au renforcement, jusqu’au plausible effondrement dans l’anomie planétaire, du résurgent empire continental germanique et de la fluidocratie financiaro-maritimo-aéro-spatio-cybernétique anglosaxonne, ces deux mondes intimement liés depuis la fin de la Première Guerre Mondiale en tout cas, qui sont toute haine pour la puissance-continent eurasiatique russe, et bien entendu toute hostilité à l’altière histoire française d’autrefois – il ne saurait nous être pardonné d’être le pays de la petite Jeanne et du général de Gaulle, et même d’avoir été ce pays, en 2003, qui a dit non à la monstrueuse agression étatsunienne contre l’Irak – il nous faudrait flinguer encore, ignominieusement, bien des Kadhafi pour rassurer les soupçonneux… 

Non sans tensions, il serait, quoi qu’il en soit, difficile de considérer que ces années aient vu se conforter l’efficace de la Résolution de 1973 : c’est tout le contraire qui s’est passé. En 1995, le sieur Clinton n’a pas manifesté le moindre égard pour un Congrès dominé par les Républicains dont il pensait qu’il ferait obstacle à ses vues – même si les perspectives républicaines et démocrates n’étaient pas véritablement contradictoires quant aux fins poursuivies – : il dépêcha de son propre chef au sein de l’IFOR – Implementation Force de l’OTAN ayant succédé après les accords de Dayton à la FORPRONU, Force de Protection des Nations-Unies, et qui se transformera elle-même un an plus tard en SFOR, Stabilization Force – vingt-cinq mille militaires étatsuniens ; les parlementaires, placés devant le fait accompli, essaieront d’entraver ultérieurement le financement de cette force mais y échoueront.    

Deux ans plus tard, le représentant républicain Campbell instruira le procès de la pratique clintonienne en l’engageant sur le terrain principalement légalo-constitutionnel. Mais il échouera assez nettement à faire voter une résolution demandant au Président de retirer les troupes étatsuniennes de Bosnie dans les soixante jours, sauf à obtenir dans ce délai l’autorisation parlementaire de les maintenir.

L’intéressant est que Campbell, appuyé par d’autres membres du Congrès, ne s’avoua pas vaincu après cet échec mais tenta de faire arbitrer ce conflit constitutionnel par la juridiction, laquelle, répétitivement, se déroba – la Cour suprême elle-même pour finir, dans la décision Campbell v. Clinton d’octobre 2000, à propos de l’affaire du Kosovo, en argüant, semble-t-il, de la classique « political question doctrine », que l’on peut sous certains aspects rapprocher de notre doctrine des « actes de gouvernement », telle que vous l’étudierez dans le cours de droit administratif de deuxième année. [J’ai porté « semble-t-il », car l’argument est implicite, simplement identifié par les commentateurs.]

L’on imaginera sans peine que l’utilisation qui sera faite par le néo-conservatisme ultraviolent de l’internationalement criminelle équipe Bush des attentats du 11 septembre 2001 paralysera toute possibilité de rééquilibrage raisonnable des « War Powers » [Il me semble que, après M. Valls, ses textes, ses pressions et ses façons brutales, nous savons en France comment les choses se passent ; ne doutons pas que le faiseur ridicule qui va s’emparer du pouvoir, à la suite d’un véritable coup de force financiaro-politico-médiatique, ne servira les intérêts globalistes néolib-néocons avec la même extrême violence – il ne saurait en aller autrement puisque les objectifs du Grand Capital réactionnaire, soucieux de définitivement briser les mondes ouvrier, paysan, de la classe moyenne, de l’intelligentsia en sa minoritaire fraction rebelle et de ce qui demeure de véritable bourgeoisie nationale, ne sauraient être poursuivis sans aggraver des tensions multiples dont la répression, sur divers fronts, devra être toujours plus dure, au nom de prétendues « valeurs de la République » – c’est ainsi, il faut armer, pour l’heure, son âme – je m’adresse évidemment à l’étroite minorité lucide – les autres seront dessilés à mesure que passeront les mois, lorsqu’ils comprendront qu’ils ont été les dindons d’une farce effarante.]

La représentant Barbara Lee.png

Sans doute tels qui ne veulent pas voir se loueront-ils rétrospectivement que le Congrès ait été appelé à voter la guerre au lendemain du 11 septembre : telle est la stricte vérité ; incomplète toutefois ; puisque cette déclaration ne précisait pas vraiment – tenez-vous bien ! – À QUI ; l’on voulait de la guerre ; il fallait asperger de sang étranger les cendres fumantes encore du WTC ; peut-on imaginer, chez des « civilisés », comportement plus « sauvage », pareil déshonneur pour l’intelligence critique, telle déroute pour l’idée même de représentation comme possibilité de filtrage des supposées passions populaires ? Je pressens que tel de mes lecteurs suppose que je cache ici quelque aspect qui pourrait tempérer l’épouvante que déclenche l’évocation d’une déclaration de guerre sans la désignation préalable, instruite, construite, justifiée, d’un ennemi : je m’emploierais ainsi à masquer l’ardeur des débats parlementaires, ou bien le caractère étroit des majorités qui ont voté cette guerre, possiblement, au genre humain – cette guerre – dois-je le répéter ? – dont nous ne sommes pas sortis, après tant de morts et tant de destructions… Non, je ne farde rien : CETTE GUERRE À N’IMPORTE QUI FUT DÉCLARÉE À L’UNANIMITÉ, PAR LE VOTE, DÈS LE 14 SEPTEMBRE [LA SIGNATURE DU PRÉSIDENT BUSH INTERVIENDRA LE 18], D’UNE JOINT RESOLUTION, DITE 23  – MOINS UNE SEULE VOIX D’UN MEMBRE DE LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS, BARBARA LEE [photo ci-dessus], DÉMOCRATE DE CALIFORNIE SAUVANT À ELLE SEULE L’HONNEUR DE L’HUMANITÉ EN CE MOMENT ET EN CE LIEU.

Capture d’écran 2017-05-06 à 15.33.56.png

                                                                                                           

Ayant lu ce texte – dit Authorization for Use of Military Force » –, peut-être jugez-vous l’ennemi assez clairement désigné par une formule telle que « against those responsible for the recent attacks launched against the United States ». Mais lisez bien : « the President is authorized to use all necessary and appropriate force against those nations, organizations, or persons he determines planned, authorized, committed, or aided the terrorist attacks that occurred on September 11, 2001, or harbored such organizations or persons, in order to prevent any future acts of international terrorism against the United States by such nations, organizations or persons ». Comme, par la suite, M. Bush osera par exemple prétendre que Saddam Hussein était associé à Al-Qaïda [!!!], et qu’il s’est trouvé encore ces derniers temps des membres de l’Administration Trump pour déclarer d’un œil bleu et franc que le cœur de la dynamique terroriste dans le monde devait être recherché dans la République Islamique d’Iran [!!!], l’on comprend rétrospectivement que le Congrès n’avait été sollicité qu’afin qu’il justifiât n’importe quelle action ultérieure, même totalement imprévisible en septembre 2001. [L’on sait d’ailleurs que M. Bush eût souhaité que le texte de la résolution fût encore plus extensif si possible, et affranchît l’action ultérieure de toute référence, même ténue, au 11 septembre, et même à toute action « terroriste ».] Peut-on ainsi oublier que lorsque la décision fut prise d’agir contre l’État islamique en 2014, le fondement légal invoqué par M. Obama à l’appui de sa décision fut la Résolution 23 de 2001 ?

Il est juste toutefois de relever : d’une part qu’une nouvelle Joint Resolution fut sollicitée pour engager l’agression contre l’Irak en 2002 – l’affaire, il est vrai, était vraiment énorme, propre à déstabiliser une immense et stratégique région, et tel fut d’ailleurs le cas – ; et d’autre part que M. Bush, alors, ne put bénéficier, pour cette « Authorization for use of Military Force against Iraq » [n° 114 du 16 octobre 2002], de l’unanimité, mais seulement de larges majorités, car l’opinion et les parlementaires avaient commencé – lentement, certes, et partiellement – à se ressaisir.

Pour ceux qui en seraient curieux, un lien avec cette résolution :

https://www.congress.gov/107/plaws/publ243/PLAW-107publ243.pdf

Au fond, des mandats du second Bush, il ressortit que la Maison-Blanche ne manquait pas de se tourner vers le Congrès, mais si et seulement si le caractère considérable des opérations envisagées d’une part, et la prévision d’un soutien parlementaire assuré d’autre part, permettaient d’attendre d’une telle démarche un bénéfice certain et de se couvrir pour l’avenir au cas où les conflits déclenchés s’éterniseraient, appelant un appui financier considérable et durable du Congrès.

Mais le caractère opportuniste du choix à chaque fois accompli par l’Exécutif fut confirmé en 2011 lors de la scandaleuse affaire libyenne. L’on se retrouvait alors dans une affaire assez comparable à celle de la Yougoslavie – avec le propos d’une « ingérence humanitaire » alléguée, au nom de quelque « responsabilité de protéger ». Le président Obama procéda bien à une notification de son action auprès du Congrès, mais il ne demanda aucune autorisation ; il espérait que l’affaire serait vite expédiée ; comme ce ne fut pas tout à fait le cas, il fit publier une doctrine contestable, et qui fut contestée largement, soutenant que le War Powers Act ne trouvait pas application puisque les États-Unis ne se trouvaient pas engagés à proprement parler dans des « hostilities », selon la terminologie de la résolution de 1973.

Quoi qu’il en soit, et quoi que l’on pense, et d’un tel cadre légal, et de telles pratiques, et des choix récents de M. Trump, il serait ici – puisque telle est la question dont nous sommes partis – assez difficile de considérer que le comportement de celui-ci vis-à-vis du Congrès en cette affaire ait manifesté une particulière mauvaise volonté.

sr