Fragments d’un journal de guerre. La Syrie & le monde après Khan Cheikhoun & Al-Chaayrat [2/2 – aux dates des 11 & 12 avril]. Avec, chemin faisant, des développements sur la doctrine de la Counterinsurgency & sa pratique supposée en Irak & en Afghanistan

 

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[à la date du 20 juin :] Je renonce à dévider le calendrier au-delà du 12 avril. Avec les rappels utiles ou les orientations qui pourraient être stimulantes pour la pensée, cela me prend un peu trop de temps désormais au regard d’autres [heureuses] obligations intellectuelles. Et, d’une certaine façon, s’il s’agit de l’affaire majeure d’al-Chaayrat, je pense avoir contribué à indiquer quelques voies pour son interprétation. Il se passe d’ailleurs à cette heure des événements très graves en Syrie, du fait d’agissements répétés des États-Unis violant, comme ils en ont pris l’habitude, toute interprétation imaginable de la légalité internationale.

A) Il s’agit moins, 1) de l’aide apportée aux Kurdes au nord, encore qu’elles ait pour effet de favoriser le très large débordement par ceux-ci de tous les cadres géographiques dont leurs peuples peuvent légitimement se revendiquer, ce qui n’est pas du tout raisonnable et donne le sentiment que, assez comme en Afghanistan en 2001, l’on se sert d’antagonismes ethniques pour résoudre une difficulté, avec l’effet de tendre tous les ressorts d’une catastrophe ultérieure, 2) des manœuvres, hélas habituelles, tendant à favoriser l’exfiltration des jihadistes de Mossoul ou de Raqqa vers la région, décidément cruciale, de Deir ez-Zor afin d’empêcher les forces damascènes et leurs alliés de progresser autant qu’elles le pourraient,

B) qu’il ne s’agit, 1) de l’installation de forces étatuniennes dans la région d’at-Tanf, et 2) des frappes multipliées contre les forces loyalistes terrestres les 18 mai, 6 et 8 juin dans cette région proche de la frontière jordanienne, et le 18 juin contre un avion syrien opérant plus au nord.

Les conditions d’un dérapage redoutable sont désormais réunies, d’autant qu’il n’est pas impossible que certaines autorités de la polyarchie étatsunienne n’aient pour propos de « tester » le degré de l’engagement de la Fédération de Russie, ce qui pourrait se révéler assez vite imprudent, car cette dernière ne peut assurément pas tolérer n’importe quoi sauf à perdre dangereusement la face, à voir s’éroder la confiance de ceux qui veulent bien jouer avec elle dans le cadre international, à s’exposer à de nouvelles provocations du monde atlantique. Je ferai un point aussi complet qu’utile de ces affaires en les articulant avec celles du Golfe, extraordinairement envenimées ces dernières semaines, rendues sans doute plus dangereuses par la promotion, le 21 juin, du prince Mohammed ben Salman aux fonctions de prince héritier [voir à ce propos les pièces produites à la fin du corrigé de l’examen du début de ce mois], car il ne fait guère de doute que les deux volets d’une situation régionale globalement catastrophique se tiennent dans le cadre de l’articulation de trois groupes plus ou moins fortement constitués et solidaires, a) russo-irano-syrien, b) turco-qatari, et c) séoudo-étatsunien – avec les émirats en particulier. Ce sera à l’occasion de l’annonce de mon cours de l’an prochain [un peu à la façon dont j’avais procédé pour Deir ez-Zor en septembre dernier – voir plus haut dans ce blogue – mais de façon plus substantielle] ; et je tâcherai de donner ceci avant la mi-août avec, d’ailleurs, la liste, à peine modifiée des films qui devront être étudiés [il y en aura deux de plus mais les huit films – six plus deux – seront répartis en deux groupes selon une modalité que je préciserai le moment venu].

 

 

11 avril :

Les mots qui tuent – qui justifient, paraît-il, que l’on tue – ne cessent de fuser dans le monde atlantocentré, qui est devenu, à l’imitation de son centre étatsunien, celui de l’intempérance et de la brutalité. Moscou, manifestement très contrariée – l’on pourrait l’être à moins -, paraît désireuse de ne pas donner trop d’aliment à cette sorte de vortex ascensionnel auquel, passé un certain stade, l’on ne saurait plus échapper jusqu’à une catastrophe devenue fatale. Afin de n’énerver point le taureau [ci-dessus, le Bull de Wall Street, sur lequel je vais revenir], mais avec le souci de ne pas perdre non plus la face, le Kremlin et la place Smolenskaïa font donner un second couteau, mais notable tout de même, relevé de l’un de ces titres tristes que la Russie a conservé de la bureaucratie soviétique : M. Vladimir Jabarov, premier directeur adjoint du Comité international du Conseil de la Fédération de Russie [la « chambre haute », on le sait] ; celui-ci n’est pas un inconnu ; on le voit ainsi, parfois, chargé de faire passer une certaine sorte de messages dont la signification ne saurait être, ni négligée, ni surestimée. Le monde international de la parole est – j’y ai insisté parfois en cours – remarquablement subtil, car terriblement dangereux ; de ce point de vue, Moscou s’inscrit dans la plus haute tradition diplomatique de la vieille Europe – longtemps imitée, mais qui pourrait peut-être ici trouver désormais en l’ancienne élève un modèle de contrôle de soi – ; tout cela n’est pas médiocre, mais grand au contraire ; et je redoute que l’incontinence des responsables occidentaux – sollicités il est vrai par des journalistes qui, tout à leurs stupides défis à vocation parisienne, washingtonienne ou autre [M. Trump a fait savoir d’ailleurs au début de mai que la Maison Blanche s’orientait vers une procédure de communication écrite avec la presse – son porte-parole, M. Sean Spicer, se trouvant de toute façon étrangement dépourvu de talent oratoire, je l’ai déjà dit, lorsqu’il ne profère pas de pénibles sottises, telle celle-ci : M. Assad est pire qu’Hitler car… il recourt au gaz !], semblent incapables de comprendre les enjeux si graves de la parole, lorsqu’elle peut faire plusieurs fois le tour de la planète avant d’exploser – ne soit pas le signe d’un progrès de l’esprit politique. M. Jabarov, quoi qu’il en soit, évoquant telle menace américaine de réitération d’opérations du type de celle d’al-Chaayrat en cas de nouveau supposé débordement de Damas, a annoncé que la Fédération ne riposterait pas à une autre agression étatsunienne, mais souhaitait faire tout son possible au contraire pour éviter de s’ « impliquer dans une confrontation armée [qui] risque[rait] de provoquer une guerre à grande échelle ». Il est vrai qu’à Moscou beaucoup semblent redouter qu’une partie des responsables étatsuniens ne souhaite pousser la Russie à la faute afin d’engager une frappe nucléaire massive sur le pays : il s’agirait dès lors d’éviter un tel piège [si piège il y a – ce qui, d’ailleurs, pourrait donner une autre portée encore à la frappe d’al-Chaayrat].

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Le [Charging] Bull de Wall Street ne pouvait guère ne pas me venir à l’esprit, dès lors que je songeais au plus raisonnable comportement qu’il convient d’adopter avec ce taureau que j’évoquai comme une possible figure allégorique de la puissance étatsunienne, dont on pouvait redouter que l’assez taurin M. Trump ne fût, il y a quelques jours, au bord de la débrider une nouvelle fois. Comme vous l’allez comprendre, l’on tient ici l’une de ces histoires qui manifestent crûment, sous plusieurs aspects, le Zeitgeist [qui sous ma plume est toujours, au fond, épouvante et oubli – oubli peut-être de ce Volksgeist qui, en chaque province de l’humanité, ne saurait s’entendre que rétrospectivement et récapitulativement, comme en-deçà, opaque à la plupart,  en partie caché par la tuméfaction de la cicatrice sans cesse renouvelée – hors certes la silencieuse et immobile cité de Rousseau  –  d’une inconstante, dans sa constance, Zerissenheit, d’un déchirement répété, inextinguible et mouvant, celui pour faire court et pauvre de la mode, du déchaînement mimétique]. 

Sans doute connaissez-vous l’œuvre d’Arturo di Modica, sur laquelle je vais revenir. Peut-être savez-vous que le taureau, plus anciennement, fut le symbole qu’avait choisi pour ses ambitions une institution financière très américaine, Merrill Lynch, rachetée par Bank of America au moment de la crise de 2008, mais dont, si l’on peut dire, la culture d’entreprise semble, dans le monde du déchaînement planétaire du capitalisme financier que nous connaissons, comme insubmersible [la submersion viendra, certes – casura exstant -, mais parmi des tsunamis, hélas, qui risquent fort de nous achever.]

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Qu’a voulu « dire » Arturo di Modica ? [puisque cette œuvre ne fut pas, je vais y revenir, une commande] Il me semble assez peu douteux qu’il a, justement, souhaité – bien sûr créer une œuvre à laquelle son esprit aspirait, mais aussi donner une allégorie de la puissance, et en particulier de la puissance de Wall Street, de la puissance de la Finance, de la puissance financière sans équivalent des États-Unis, de la vocation planétaire de la place de New York. Son intention était-elle critique ? Tel de ses propos laisserait plutôt penser que non, mais l’on peut admettre sans doute qu’un artiste ne soit nullement astreint à révéler ses intentions – supposons que l’œuvre, ici, soit plutôt ambivalente. 

Il créa l’œuvre à ses frais et, en 1989, l’installa de son propre chef, juste en face du New York Stock Exchange. En l’absence d’autorisation, les autorités procédèrent au retrait ; mais la popularité de l’énorme bronze était déjà telle qu’il sembla prudent de trouver un arrangement : le Bull fut installé quelques centaines de mètres plus au sud, en un lieu dit Bowling Green ; il est très visité ; toutes sortes de rites plus ou moins pénibles – obscènes même – se sont organisés peu à peu. [Admettons – au regard de ce que je suggérerai plus loin –  que l’œuvre ne puisse ne pas échapper à l’artiste ; du bronze mis en la forme d’une statue, il ne saurait au fond en aller différemment de ce qu’il advient des mots mis en la forme de la loi — pardonnez-moi d’enchaîner les pauvretés, mais comme elles semblent échapper obstinément [j’entends : par l’effet de quelque obstination appelant déchiffrement] à neuf professeurs des facultés de droit sur dix – au moins -, qui ne paraissent d’ailleurs pas même soucieux de distinguer, au moins dans une certaine mesure, entre sens et signification, il me faut, selon mon office de vieil écolâtre, rabâcher  — ; cette considération pourrait anéantir le propos qui suivra s’il n’était assez raisonnable de distinguer jusqu’à un certain point les opérations interprétatives immédiates des âmes du public et la révision délibérée, au fond, de l’œuvre elle-même par un autre artiste ; non que le travail constant de l’interprétation par l’auditoire, le spectateur, le public, le justiciable, le juge, etc., ne se poursuive à l’infini, mais parce que l’intervention violente de l’artiste réviseur ne saurait ne pas interférer dans une certaine mesure – dont il n’est simplement pas davantage le maître que l’artiste initial, multipliât-il les explications de son intention –  avec le travail interprétatif portant sur la totalité.]

Dans les premiers jours de mars dernier, la veille du « Women’s Day », une petite fille effrontée – la Fearless Girl – a été installée en face du taureau [image plus haut]. Bien entendu, notre monde badin, tout à son panludisme ordinaire [tout est « rigolo », n’est-ce pas], s’est volontiers réjoui de cette merveilleuse idée. La protestation d’Arturo di Modica a paru à beaucoup celle d’un type trop vieux pour comprendre le monde ; l’on a souri de voir l’artiste venir cajoler le monstre [ci-dessous]. Quoique un peu plus jeune – si peu -, j’ai plutôt songé que, tout à ses jeux de farces et attrapes, c’était peut-être bien notre monde qui ne comprenait pas l’art. En quoi consiste ici l’œuvre d’art ? Nullement dans la statue elle-même, mais dans cette « installation », comme disent volontiers les artistes contemporains, qui dispose en un tel lieu, et dans sa solitude, le grand bronze. Si le sculpteur avait souhaité donner de la compagnie à son taureau prêt à charger, il l’eût fait – mais il ne l’a pas fait, et il proteste même amèrement contre ce détournement, inévitable, de son œuvre du fait de la profonde modification de l’installation emportée par cet ajout.

Redoutons qu’Arturo di Modica n’obtienne pas gain de cause. Car voici que l’isolement voulu de son taureau devenu « machiste » [mais je le redis : qui pourra jamais dire que l’intention de l’artiste n’était pas critique, ou que l’œuvre n’était pas fréquemment interprétée comme une charge contre la constante charge américaine ?] se trouve dénoncée par toutes sortes de « féministes » et de « LGBTQ » qui constituent la petite fille en allégorie de la lutte qu’il est urgent de conduire contre la virilité dominatrice. Ce type ferait mieux de ne pas s’opiniâtrer, sauf à finir en prison ou – pourquoi pas ? – aspergé d’acide par des humanistes déterminés.

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L’on ne saurait, il me semble, n’ajouter pas quelques observations et considérations.

Tout d’abord, le geste extraordinairement désintéressé d’Arturo di Modica il y a trente ans – la chose lui aurait coûté alors plusieurs centaines de milliers de dollars – ne trouve nullement son pendant dans l’acte artistique qui bouleverse son installation. C’est en effet un fonds d’investissement, un machin financier brutal et prospère – State Street Global Advisors [SSGA] -, qui a effectué la commande de la Fearless Girl et qui en tire parti à des fins très évidemment mercantiles, dans le cadre d’un montage de finance et de communication impressionnant [vous verrez ci-après une image de la page d’accueil de ces braves gens – essentiellement des hommes, notons-le pour apprécier le degré de sincérité de ces nababs].

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Une plaque a été scellée dans le sol, qui souligne lourdement le sens de l’acte artistique – ne laisse pas même au spectateur la chance de pouvoir s’interroger [image ci-dessous]. Tout cela – pardonnez-moi – est abyssalement vulgaire. Dans le monde capitaliste globalisé, l’excès d’argent chemine au bras du mauvais goût le plus extrême. L’on sourit du clinquant de M. Trump : mais ceux qui le moquent sont au fond ses frères jumeaux – en plus conformistes, en moins déjantés…

Bien entendu, le « SHE makes a difference » mérite toute attention. Ce soulignement par des capitales est de la plus haute signification. C’est assez l’ennui de la dialectique contemporaine de la pride, de la proudness [qui hante désormais, en tant d’aspects, le discours étatsunien] : la revendication d’égalité mue inévitablement en affirmation de supériorité. Peu importe ici le fond, si l’on veut, moral de la chose : nous savons, quoique nous pensions, ce qu’il en est désormais. M’intéresse l’aspect artistique, l’intelligence de la souffrance d’Arturo di Modica : SHE allégorise bien entendu la place de la femme dans l’entreprise, confrontée à un monde encore masculin, capable, comme femme justement, d’un apport tout à fait nouveau et précieux. Mais SHE est aussi la nouvelle statue, et la formule « SHE makes a difference » sonne comme l’aveu, et même la revendication d’un bouleversement de l’installation précédente, affectant jusqu’au contenu allégorique du Bull. Admettons que celui-ci – là était, je l’ai suggéré, tout l’intérêt, proprement artistique, par-delà même la valeur propre de la statue – ait été fort ouvert : le voici réduit à une pauvreté extrême – le Bull est la figuration de la domination, de la brutalité, de la bestialité de l’homme. La mystérieuse présence instituée par Arturo di Modica se trouve emportée dans la mise en scène d’un affrontement sommaire que n’avait aucunement voulu l’artiste en faisant son cadeau à la ville et au peuple, nullement certes avec quelque intention hostile ou dépréciative pour les femmes.

La contestation de la force virile brute ne s’accomplit pas, pourtant, en remise en cause du paradigme spencérien de la lutte universelle [spencérien = darwiniste social], tel qu’il est placé au cœur de l’américanisme et, par conséquent, de l’idéologie libérale globaliste contemporaine : Power et leadership féminin [la plaque métallique ci-dessous], Powerful message [la plaquette de communication ci-dessus]… L’on n’en sort pas – c’est abominable. Lisez-moi bien : il n’est d’accomplissement de l’âme [accomplissement, dois-je le préciser, que je n’entends aucunement – bien au contraire – à la façon de l’achievement de tels montages de pensée étatsuniens, accomplissement que j’entends dans l’horizon du telos, tel que l’âme se réfléchissant le dessine comme désirable au-delà de son état présent, mais qu’elle actualise au fond dans l’instant de sa vision intérieure] que, non pas dans la renonciation au bon agōn, à la lutte – qu’il faut entendre d’abord comme lutte intérieure contre soi-même, et secondairement, sans relâche certes, contre ceux qui prétendent entraver l’esprit au bénéfice de leur appétit sans limite de domination et de leurs jouissances  perverses, une juste contre-violence s’inscrivant alors comme un chapitre de l’histoire de la charité -, mais dans le rejet de la lutte de principe contre l’autre, c’est-à-dire dans l’abandon résolu de l’idéologie vaine de la concurrence et de la domination injustifiable, dans le mépris des « victoires » que propose le système [dès l’Université, bien entendu – avec ses examens permanents qui nuisent gravement à des enseignements resserrés dans le temps, avec ses « majors » de « promotion », inventés il y a dix ou quinze ans seulement, ses prétendues « filières d’excellence », qui le sont essentiellement par la sélection de fer que l’ardeur de certaines ambitions professionnelles nullement romantiques autorise et même impose, et l’idéologie mortifère de la « réussite », qui écarte trop de jeunes gens du bon souci de soi et des voies selon lesquelles l’esprit se peut former], dans la constante attention à soi comme être d’esprit, capable d’une autarcie rayonnante qui seule maintient l’âme vivante, dans l’ordinaire des jours bien sûr, mais aussi sur les champs de bataille et les lits des services de soins intensifs, et seule peut aider véritablement le prochain.

Le SHE appelle au moins une ultime remarque. La statue de la fillette, observai-je, fut installée la veille de l’ « International Women’s Day ». Mais cette installation marquait aussi le premier anniversaire du SPDR SSGA « Gender Diversity Index » ETF SHE, un fonds de la société mécène qui ne détient que des sociétés dans lesquelles les femmes occupent des fonctions dirigeantes. [NB : 1) lire SPDR spider – il s’agit du nom d’une famille de fonds – ; 2) ETF = Exchange-Traded Fund, fonds négocié en bourse, i.e. panier de valeurs négocié en bourse à la façon de titres individuels]. SHE est ainsi le « ticker symbol », le symbole et le nom d’usage tout simplement, de ce fonds.La communication de l’événement fut par ailleurs relayée de telle sorte qu’il pût revêtir une portée aussi large que possible – il s’agissait « to highlight both female leadership and gender disparity », ce qui peut laisser imaginer que l’on n’ait dans cette affaire que l’épisode d’un feuilleton appelé à se déplier – pourquoi en effet exalter seulement les femmes, si l’on peut dire, main stream, en face du Bull masculin, et ne pas exploiter plus largement les ressources que ménage l’inventaire des orientations sexuelles ?]

Bien entendu – je reprends le fil principal de ma méditation -, en un âge supposé « postmoderne », qui raffole de détournements de toutes sortes, semble en voie de glisser vers l’oubli de l’oubli de la subjectivité, et en tout cas assure la marchandisation de tout ce qui se dresse sous la lune inquiète, comment pourrait-on juger que, avec la modification violente du propos de l’œuvre de di Modica tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes new yorkais possible ?

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Ce même 11 avril, le bruit selon lequel l’affaire de Khan Cheikhoun résulterait d’un false flag devient de plus en plus insistant. Les soupçons pesant sur les fameux « White Helmets » [ci-dessous] sont très lourds depuis des mois, et le fait qu’ils soient aidés en particulier, à hauteur de dizaines et de dizaines de millions de dollars, par le Royaume-Uni et USAID, de l’aveu même des autorités respectives des deux pays, n’y change rien, et pour cause : divers recroisements ne laissent guère de doute sur – pour le moins – leur connivence avec les groupes jihadistes, et en particulier les successives moutures d’al-Qaïda au Levant ; il est même, à mon sens, raisonnable [et cette opinion est très partagée par les observateurs locaux] de considérer – sans certitude parfaite, bien entendu – que ces « Casques blancs » sont de purs et simples jihadistes qui revêtent la tenue humanitaire uniquement lorsque cela peut présenter quelque commodité en vue d’une communication manipulatrice des opinions occidentales ; à Alep, d’ailleurs – des habitants témoignèrent en ce sens après la libération de la ville il y a quelques mois -, ils eussent cohabité avec al-Nosra dans le même immeuble avant d’occuper un bâtiment tout proche. Bien entendu – même si, comme sur tous les sujets sensibles, Wikipedia veille, à peu près quotidiennement, au grain -, la toile a résonné d’un immense et sombre éclat de rire lorsque Hollywood leur a décerné au début de 2017 un « Oscar » pour un documentaire après que le gouvernement français, jamais en reste, se fût employé à leur faire attribuer le Prix Nobel de la Paix [pour lequel, il est vrai, le nom d’Adolf Hitler, pacifiste bien connu, avait circulé en 1939…]

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D’ailleurs, ces Casques blancs sont joueurs, ce qui est beau dans des circonstances aussi noires. Au point que nombre d’internautes furent choqués en novembre 2016 par une vidéo qui les montrait en train de mimer une opération humanitaire. Les White Helmets, devant le scandale naissant, prétendirent avoir organisé un macabre « Mannequin Challenge » : ils persuadèrent inégalement, faut-il le préciser ? D’autant que d’autres vidéos circulent dans lesquelles on les voit abattre des blessés à l’arme de poing ou agiter des drapeaux jihadistes. [Il faut rendre hommage – image ci-après – à l’excellence des maquillages réalisés : la photo ci-dessous n’est en effet pas celle d’un cadavre…]

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Je le redis : n’espérons pas de strictes certitudes en de telles affaires : elles ne se constituent – nullement toujours d’ailleurs – qu’avec le temps. Toutefois, si l’on me posait la question : réputez-vous les Casques blancs capables de participer à des coups aussi tordus que des False Flags ? – je répondrais, au regard de tout ce que j’ai pu croiser et recroiser les concernant : en conscience, oui.

S’agissant de Khan Cheikhoun, le maniement sans gants des victimes de l’attaque supposée au gaz sarin par les Casques blancs eût signalé, selon une floraison de posts et de tweets, une supercherie grossière. Je creuse un peu et m’aperçois que les plus attentifs avaient mesuré la chose depuis quelques jours. Peut-être est-ce ce genre de considérations qui eût incliné, dit-on, le nouveau directeur de la CIA, M. Mike Pompeo, a suggérer à M. Trump la possibilité sérieuse d’une manipulation. Pompeo, d’ailleurs, se fût abstenu de participer à la sorte de conseil de guerre qui eût retenu le choix de bombarder al-Chaayrat [à moins qu’il n’en ait été écarté pour dissidence inopportune…]

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Il va sans dire que je n’ai aucune sorte de compétence dans le domaine des protections dont doivent être revêtus les secouristes après une attaque au gaz sarin. Une recherche en ligne, en particulier sur des sites présentant toute garantie technique [hospitalo-universitaires ainsi], ne laisse toutefois aucun doute : il est impossible de manier les corps des victimes sans avoir enfilé, non seulement des gants, mais des gants très spécifiques. Admettons que cela ne saurait faire diminuer le soupçon que cette affaire si lourde de conséquences comporte des aspects – pour le moins – troubles.

Un site iranien vient d’évoquer le projet qu’eût caressé M. Trump de frapper directement le palais de M. Assad. Il suggère que, une fois abandonnée, elle fût demeurée « sur la table », comme l’on dit, pour le cas d’une réaction inappropriée de Damas au bombardement d’al-Chaayrat. Le billet iranien expose le chemin plutôt plausible par lequel l’information lui fût parvenue ; n’excluons pas que l’idée ait été agitée – on parle, on parle, et l’on finit par dire des bêtises, selon un mot populaire assez juste. L’opération contre Damas eût porté le nom de code « Décapitation » : cet aspect me semble douteux, à moins qu’il ne s’agisse d’une déformation ; un tel nom n’a pas vocation à être celui d’une opération particulière, puisqu’il est celui d’un type d’opérations ; l’on sait en effet de façon assurée que certaines opérations sont désignées, à la fois par les États-Unis et, imitant ici le lexique de ces derniers, Israël, comme des opérations de « Décapitation » [Beheading Operations] – tel l’assassinat à Gaza, le 24 mars dernier, très certainement – immédiatement ou médiatement – par Tel-Aviv [qui ne revendique jamais ses actions], d’un très notable chef du Hamas, Mazen Faqha, l’un des principaux responsables de la branche armée du mouvement, les fameuses Kataeb Izzaldine al-Qassam [image ci-après puisque nous n’avons pas encore eu l’occasion de rencontrer ces acteurs de quelque importance ; le casque et le vêtement est tantôt noir, tantôt kaki, tantôt « camo » ; plus ordinairement, ils portent le keffieh, qui nous semble pied-de-coq mais ne l’est pas, rouge et blanc, d’origine bédouine, mais cher aux Palestiniens, parfois vert ou noir aussi, soit une épaisse cagoule noire, comprenant parfois une visière, ou bien sommée d’une casquette noire ou kaki aussi — le bandeau vert, cela est bien connu – de ce vert que l’on pourrait dire fatimide – est le signe distinctif le plus usuel].

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[Gaza produit aussi des chanteurs, ainsi ce désormais fameux Mohammed Assaf qui a remporté l’émission panarabe « Arab Idol », finalement assez différente des équivalents occidentaux, avec une chanson patriotique musicalement  très réussie même pour qui ne comprend pas les paroles – il chante très bien, dans la grande tradition contemporaine du chant arabe, un peu assouplie par rapport au temps de l’inégalable Oum Kalthoum, la divine – je songe à lui car sa chanson s’appelait « Ali al-Keffiyeh », que l’on traduit par quelque chose du genre « remonte ton keffieh », c’est-à-dire, en quelque façon, « ne baisse pas la tête ». Notez que cette année encore, un palestinien chrétien, Yacoub Shaheen a remporté, dans un genre tout différent, la même compétition. Ci-dessous, un lien avec la chanson précitée d’Assaf, telle qu’il l’a chantée lors de sa victoire il y a quatre ans ; ce sera une découverte pour ceux qui ne sont pas très familiers avec cet art très impressionnant, ni avec cette saisissante allégresse collective, émue toutefois, qui contrastent si fort avec l’horreur ordinaire, hélas, des jours d’Orient – manière d’allégorie héroïque de la vie humaine tout entière, invitée à chanter, à danser et à rire tandis que s’affaire la mort.

Cette émission panarabe d’origine libanaise, qui a connu quatre saisons depuis 2011-2012, revêt, il me semble, une véritable importance politique et culturelle à l’heure où l’élan du panarabisme des années soixante semble bien essoufflé, miné par l’essor d’un grand mythe alternatif, islamique, à la fois plus qu’arabe et vigoureusement hostile à la pluralité confessionnelle traditionnelle en Orient : les candidats viennent du Maghreb, du Machrek, de la péninsule arabe ; cela emporte un certain traditionalisme musical, très attachant, propre à toucher des publics malgré tout très divers et à renforcer le sentiment, en lui-même heureux, d’une autreté par rapport à l’Occident dans le respect des génies respectifs [pour simplifier : la domination libanaise dans cette affaire ne s’étend pas au style dominant de l’expression] ; les antagonismes confessionnels semblent surmontés ; des villes fort éloignées accueillent chaque semaine le jury et les candidats ; la Palestine, plus oubliée, moins soutenue, aujourd’hui qu’autrefois, peut se trouver honorée et fêtée [avec Assaf et Shaheen, respectivement vainqueurs des saisons deux et quatre, mais aussi avec les deuxièmes des saisons trois et quatre].

Mais justement, l’assassinat, parfaitement exécuté, de Faqha fait ressortir le caractère tout différent d’une opération contre le palais assadien, qui eût pu manquer le Président bien sûr – peut-être ne commet-il pas l’erreur curieuse de dormir toujours au même endroit [l’on sait par exemple que Sayyed Hassan Nasrallah, l’homme sans doute le plus menacé par Israël, ne dort jamais deux fois de suite dans le même lieu] -, qui eût peut-être entraîné la perte d’un nombre important de membres de l’entourage et du personnel, et qui enfin aurait définitivement rendu impossible toute relation féconde avec la Russie, ce qui ne saurait être le propos le plus plausible de M. Trump ou de M. Tillerson à cette heure – mais ils ne sont pas tout à fait seuls, certes, à pouvoir peser dans l’embrouillement polyarchique très avancé des jeux washingtoniens de l’influence. Le plus probable ainsi est que l’on n’ait pas songé très sérieusement à une pareille folie, évoquée sans doute par principe au rang des possibles, mais ni méthodiquement examinée, ni vraiment projetée.

12 avril :

Un bruit assez insistant ces deux derniers jours, au point qu’il serait de mauvaise méthode de ne pas le considérer : le général McMaster, Conseiller à la Sécurité Nationale, pèserait en faveur d’une large action au sol en Syrie. Avec quels objectifs précis ? La réponse n’est pas absolument univoque. Mais l’on murmure qu’il suggérerait un effectif de cent cinquante mille hommes – rien que cela ! Si le bruit était avéré, cela confirmerait dans l’idée que les hautes sphères de l’établissement militaire étatsunien s’inscrivent statistiquement un peu au-delà des limites de l’aliénation mentale. Bien entendu, on aurait là sans doute, tout bien pesé – et cet aspect va s’éclaircir dans les pages qui viennent – la manifestation d’un souhait de recourir à la fameuse doctrine Petraeus, dont il n’est pas certain toutefois, on va le comprendre, qu’elle ne soit pas, quant à sa pratique, quelque peu mythique, la doctrine, en quelque sorte, prêtée justement à Petraeus à un moment de sa carrière, opérant comme une sorte de biais cognitif modelant l’interprétation donnée de l’action du même Petraeus. [Comme je l’ai porté à la date du 8 avril, McMaster passe pour un disciple du général David Petraeus, qui aurait très fortement appuyé sa désignation après la chute du général Flynn.]

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Ainsi que cela est assez largement connu, M. Petraeus n’est pas seulement assez fameux pour ses galipettes extra-conjugales, qui eussent dû, pour le moins, conduire, en un temps raisonnable, à l’éliminer purement et simplement, de façon définitive, de toute possibilité d’influence [je fais allusion, et davantage, aux fuites de documents secrets qui résultèrent, tandis qu’il était directeur de la C.I.A. [!], de sa liaison avec Mme Paula Broadwell… qui, après une carrière en partie militaire, écrivait sa biographie et poussait, on le voit, le souci de la documentation fort loin – ci-dessous, une image du couple – pénible pour plusieurs motifs que je laisse le spectateur déchiffrer – en 2011, un an avant la démission obligée de M. Petraeus de ses fonctions à la C.I.A. Notez que le titre du livre – ci-dessus -, de quelque façon qu’on le traduisît selon les possibles usages de la langue, fit sourire lorsque le scandale éclata, neuf mois après sa parution au tout début de 2012 – la dame, assurément, n’avait pas manqué d’audace.]

Le Gal Petraeus et Mme Broadwell en 2011, avant le scandale.png

Après une carrière particulièrement accélérée sous George Bush le second, cet officier fort politique, mais intellectuel aussi, théoricien de la « guerre asymétrique », c’est-à-dire d’une entité étatique contre un mouvement insurrectionnel, de la Counterinsurgency [contre-insurrection] – c’est-à-dire de cette guerre qui, même si elle peut se combiner avec elle au sein d’un procès guerrier que l’on tend alors à dire « hybride », se distingue de ce que l’on appelle souvent « guerre conventionnelle » au sens le plus étroit, l’une et l’autre se distinguant bien sûr de la « guerre nucléaire » -, et appréhendant à n’en guère douter beaucoup d’aspects des nouvelles conditions, sinon de « la » guerre, du moins de la plupart des guerres d’aujourd’hui, avait semblé en mesure d’esquisser la mise en forme des voies propres à se désembourber en Irak ou en Afghanistan. [Un point de lexique, très grossièrement, sachant que les usages peuvent souvent sembler assez flottants. Je propose de retenir que : la guerre symétrique est celle qui intervient entre deux adversaires de même nature et paraissant à peu près de même force, ainsi la guerre conventionnelle entre deux États d’un poids à peu près équivalent et possédant des armes comparables, ou au fond, dans la logique du rapport dessiné, entre deux groupes rebelles opposés – ce que tous ne semblent pas admettre – ; la guerre asymétrique serait alors considérée comme cette guerre qui oppose des adversaires de natures différentes, recourant à des armes et à des techniques de combat différentes ; la guerre dissymétrique pourrait alors être considérée comme celle en laquelle la disparité des parties est éclatante – ainsi serait la guerre entre un petit État et une superpuissance militaire ; d’une certaine façon, la guerre asymétrique est une figure de la guerre dissymétrique, mais pas forcément l’inverse ; si on hésite à l’admettre, c’est parce que le propos de la guerre asymétrique est, pour la guérilla, de gommer en partie la dissymétrie par l’atténuation des conséquences de la disparité – l’État est en général plus puissant que la guérilla, mais dans le cadre de la guerre insurrectionnelle, sa puissance se trouve comme empêtrée.]

Faut-il imputer ici à M. Petraeus une découverte remarquable ? L’on en doutera bien sûr, et lui-même ne l’a pas prétendu. L’armée française ainsi a abrité depuis le XIXe siècle de bons théoriciens et de grands praticiens de la contre-insurrection, en particulier du fait d’une expérience coloniale riche. [[ La question n’est pas ici de s’interroger sur la valeur de la colonisation – j’ai déjà dit mes réserves – réserves de plusieurs ordres qui sont celles, inévitables, de tout politique rousseauiste [syntagme assez oxymorique peut-être] – sur les divers types de colonisations, au demeurant fort différents les uns des autres, depuis le XVIe siècle, en particulier dans mon billet « De quoi Fidel est-il le nom ? », qui n’est au demeurant pas au programme de votre examen – en disant en particulier mon sentiment sur Jules Ferry, « cette étrange idole nationale »… La question – puisque la colonisation a eu lieu – est de ne pas refuser de considérer – que ce soit par nostalgie coloniale chez un petit nombre, ou hostilité au colonialisme chez un plus grand nombre – les effets culturels, artistiques, touchant au développement des disciplines académiques, ou même, puisque c’est la question ici, les effets sur la réflexion militaire qu’a emporté sur la France la rétroaction de la projection coloniale, laquelle, au fond, n’a laissé aucune des parties indemne, ce qui d’ailleurs les appelle toutes à une méditation très fine de leurs destins respectifs. ]] Gallieni ou Lyautey par exemple manifestèrent beaucoup de subtilité en ce sens. Mais c’est surtout à l’heure de la décolonisation, dans les années cinquante et soixante du siècle dernier – que la doctrine française fleurit. [Retenons, sans y insister que, dans des circonstances comparables, les Britanniques développèrent aussi – quoique avec moins d’ampleur – une certaine réflexion, et bien sûr des pratiques assez voisines.] Comment ne pas citer ainsi le nom du colonel Roger Trinquier, issu d’une famille paysanne des Alpes, exemplaire par sa fermeté d’âme, soldat héroïque, tacticien imaginatif – inventeur en particulier pendant la « bataille d’Alger » du D.P.U. [Dispositif de protection urbaine] -, et capable de formaliser sa pensée – notamment dans le très bref essai La guerre moderne –, ce qui n’est pas toujours le cas des hommes d’action [et inversement bien sûr] ? [Doit-on préciser que Trinquier fut à plusieurs reprises fort maltraité par l’institution militaire et par les politiques ?] Comment ne pas évoquer encore le colonel Charles Lacheroy, doctrinaire, à la faveur de la guerre d’Indochine, de l’ « action psychologique », plus rudement éprouvé encore par l’histoire [il fut condamné à mort par contumace – dois-je préciser que l’on peut se sentir gaulliste, approuver la politique algérienne du général de Gaulle – tel est très fermement mon cas -, et éprouver toute compassion, compréhension et même admiration pour des officiers rebelles à la fin de la douloureuse affaire algérienne : l’estime, à mon sens, est due à tous ceux qui, contradictoirement dans l’histoire, crurent servir la France de leur mieux, dès lors qu’ils furent sincères, désintéressés, courageux, prêts au sacrifice – ce constant compromis patriotique, prompt à l’admiration de toutes les grandeurs, réservant son mépris à l’esprit individualiste de jouissance, et singulièrement de lucre, est d’ailleurs indispensable à la survie de la nation, et je ne crois pas qu’il soit possible à un Français de quelque intelligence et d’un peu de cœur, dès lors bien sûr que l’heure des souffrances respectives les plus aiguës s’éloigne avec la mort de ceux qui les ont vécues, de ne pas aimer toute notre immense histoire en saisissant rétrospectivement sa profonde unité de totalité, qui ne saurait échapper qu’aux sectaires, aux imbéciles et aux opportunistes]. Il faut aussi mentionner au moins le général Jacques Hogard, doctrinaire dans les années cinquante de ce qu’il appelait « guerre révolutionnaire ». [Membre d’une talentueuse et féconde dynastie militaire, il jouit de la plus haute estime des spécialistes ; Mériadec Raffray lui a consacré un petit livre stimulant ; mais malheureusement les articles de ce penseur militaire ne me semblent pas avoir été réunis en recueil ; ne pas confondre avec son fils, autre Jacques, fort intéressant aussi]

[Pour ceux que ces questions intéresseraient – ils auraient bien raison, et se trouveraient ainsi assez modifiés j’imagine, puisqu’ils comprendraient sans doute que si l’action psychologique put avoir un propos au fond local, elle ne saurait n’être pas devenue globale en vue de guider à suffisance des opinions innombrables dont dépend le plein succès politique de certains engagements ou de certaines actions militaires, à commencer par celles, si fâcheuses, que l’Occident a conduites en Orient depuis une quinzaine d’années -, il serait possible, mais plus tard bien sûr, car ce n’est pas l’heure, de consulter quelque jour le gros livre de Paul et Marie-Catherine Villatoux, La République et son armée face au « péril subversif ». Guerre et action psychologiques. 1945-1960 ; le même P.V. a donné aussi un précieux La guerre psychologique […] De ou sur Lacheroy, on peut consulter ses brefs mémoires, De Saint-Cyr à l’action psychologique, ainsi qu’un texte en ligne des Villatoux :

http://rha.revues.org/7512#ftn19

Sur l’influence de l’ « école française », en particulier dans les Amériques latines, un livre inévitablement très critique : Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort. L’École française. Il faut enfin, si l’on souhaite progresser dans l’intelligence de ces affaires, étudier les techniques et doctrines de la guerre de guérilla : il va de soi que la guérilla et la contre-insurrection sont l’avers et le revers de la même médaille – même si la guérilla a précédé historiquement la méditation spécifique tendant à son anéantissement ou du moins sa marginalisation – ; en particulier, pour devenir une force contre-insurrectionnelle, un effectif militaire doit acquérir à suffisance les qualités spécifiques d’une force insurrectionnelle [ce que l’on appelle « Forces spéciales » a vocation à assurer, en particulier du moins, les missions contre-insurrectionnelles les plus militaires, appelant précision, rapidité, discrétion, mais pour l’ordinaire des jours des opérations de contre-insurrection, il suffit en principe, dans la pratique, de fantassins « ordinaires » suffisamment expérimentés]. Doit-on insister sur ce que, ultimement, toute guerre patriotique est appelée à se présenter, selon les rapports de forces et les circonstances, comme guérilla et comme contre-insurrection ?

J’ai enfin mentionné à deux ou trois reprises la question de la guerre urbaine, différente de celle évoquée ici mais qui, dans la guerre contemporaine, telle qu’elle a évolué en particulier depuis l’affaire yougoslave à la fin du siècle dernier, ne saurait guère ne pas la croiser. Voici une simple référence bibliographique, intéressante et assez illustrée : Frédéric Chamaud et Pierre Santoni, L’ultime champ de bataille. Combattre et vaincre en ville. Faut-il insister sur l’actualité intense de cette question – certes point nouvelle, que l’on songe à la bataille, qui fut celle du retournement de la guerre, de Stalingrad ! – après Alep et alors que se poursuit, difficilement, la reconquête de Mossoul ?]

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Quatre officiers doctrinaires : Hogard [hg], Lacheroy [hd], Trinquier [bg], Galula [bd]

Doit-on pour autant considérer que le rôle de M. Petraeus et de quelques autres ait été mince ? Non certes – il n’est pas si facile, lorsque l’on est immergé dans une certaine culture de la guerre [comme du « droit » ou de n’importe quelle autre figure particulière de la présence au monde] de sortir de la boîte en laquelle s’entassent la plupart, de construire le monde autrement sous un aspect ou un autre, et de saisir ce que l’on peut apprendre d’autres cultures. Car le général Petraeus était parfaitement conscient de sa dette : il suffit de lire la préface exceptionnellement élogieuse qu’il a donnée à l’ouvrage, devenu « culte » comme l’on dit, publié en anglais en 1964 par David Galula, mais traduit en français, justement, avec la caution de Petraeus, en 2008, Contre-insurrection. Théorie et pratique [sur ce dernier, v. Mathias, David Galula, combattant, espion, maître à penser de la guerre contre-révolutionnaire]. Le Gal Petraeus fut toutefois incliné au tournant auquel il a apporté sa contribution par le climat de désillusion que plusieurs années de guerre afghane et deux années de guerre irakienne avaient répandu à Washington dès le milieu de la première décennie du siècle, après la bouffée vaniteuse qui avait suivi immédiatement des victoires classiques très rapides… qui toutefois s’étaient révélées bientôt n’avoir pas constitué de véritables victoires.

Le manuel de la Contre-insurrection dans sa version de 2007 - largement inspiré par le Gal Petraeus.png

Ci-dessus – commun on le lit en haut de la couverture à l’Armée de Terre et aux Marines -, le manuel [Field Manual] FM 3-24 – le « manuel militaire le plus médiatisé de l’histoire » selon un bon auteur, le colonel Goya [in Res Militaris, p. 282]  -, dans sa version de 2006-2007, largement inspirée par le Gal Petraeus, en collaboration avec le Gal Mattis, actuellement secrétaire à la Défense – avec une équipe d’intellectuels et de colonels plus jeunes et d’importants conseils extérieurs. Ce texte a été rapidement évoqué, même dans des documents officiels, comme « The Doctrine Petraeus », ce qui a représenté un grand succès de communication pour le général. N.B. : en ligne on trouve une version du manuel de 2014, assez remaniée jusque dans le plan. Je n’ai jamais à cette heure étudié sérieusement les inflexions successives de la doctrine d’édition en édition, et ne saurais proposer de commentaire. Je pense simplement que, tel quel, le document de 2014 permet de prendre une convenable connaissance des enjeux. 

https://fas.org/irp/doddir/army/fm3-24.pdf

En France, l’on préfère parler désormais de « contre-rébellion ». Un je-ne-sais-quoi me fait regretter ce choix terminologique – peut-être parce que la rébellion au service de quelque idée me paraît toujours comporter, dans sa forme pure, quelque aspect de beauté – ; mais il faut l’enregistrer. Un Manuel de contre-rébellion de l’Armée de Terre a été rédigé en 2009 ; il est assez souvent mentionné par les « hommes de l’art », mais je ne l’ai jamais eu en mains, et les trois ou quatre fois où j’ai tenté de le trouver en ligne, j’ai dû me montrer exagérément maladroit et ne suis pas parvenu à le découvrir.

Le paradoxe de cette doctrine de la contre-insurrection tenait à ce que — tout en posant clairement que la solution des conflits appelant une action de contre-guérilla ne saurait résider seulement dans la multiplication et l’intensification d’actions proprement militaires, puisque cette doctrine COIN [COunter INsurgency], cette « stratégie de l’anaconda », c’est-à-dire de l’étouffement, comme put le suggérer M. Petraeus, requérait que l’on envisageât une « approche globale », mariant, selon le lexique militaire mis en vogue, le recours aux moyens « cinétiques » et aux moyens « non-cinétiques », et misât en particulier – au tout premier chef – sur l’action psychologique auprès des populations civiles des pays occupés [afin, selon la formule usuelle, de « gagner les cœurs et les esprits », avec l’effet qu’elles se séparassent des forces insurrectionnelles], mais aussi auprès de la population que je dirai par commodité, en évoquant les guerres coloniales, métropolitaine — elle impliquait toutefois, pour de plus larges effectifs militaires engagés, non seulement un effort culturel, ou une flexibilité permettant d’assurer plusieurs rôles selon les occasions et les urgences, missions non plus seulement militaires, mais techniques, administratives, sociales, humanitaires, mais encore un accroissement sensible des risques encourus du fait d’un contact physique beaucoup plus étendu avec des populations forcément mélangées et jouant pour une partie d’entre elles un jeu probablement ambigu. [De même que Lyautey – dont on ne saurait oublier qu’il parlait l’arabe et connaissait bien l’islam et dont on trouvera ci-dessous un portrait de jeunesse en tenue orientale alors qu’il venait de découvrir avec éblouissement l’Afrique du Nord – plaidait pour une spécificité poussée de l’armée coloniale, forcément multifonctionnelle, de même un certain nombre de partisans de la démarche contre-insurrectionnelle – tel l’important théoricien australien David Kilcullen, conseiller du Gal Petraeus et de Mme Condoleezza Rice, alors secrétaire d’État, auteur d’une œuvre assez importante dont je n’ai pas pris connaissance – purent penser qu’elle appelait une infanterie sélectionnée et spécialisée.]

Le jeune Lyautey en arabe.png

D’un autre côté, la place centrale dévolue au renseignement pouvait incliner au recours à la torture – mais c’est un autre aspect qui, même s’il a certainement pesé dans le sens d’un certain discrédit des doctrines contre-insurrectionnelles dans le troisième tiers du XXe siècle, n’intéresse pas mon journal sous l’angle qui est le sien, et je ne suis de toute façon pas certain que le lien entre torture et contre-insurrection puisse être établi – comment dire ? – conceptuellement, d’autant que l’un des propos de la contre-insurrection, en vue justement de se concilier population du pays « d’accueil » et population du pays « d’origine » [en cas, cela va de soi, d’opération ultramarine – mais le schéma est le-même si l’action contre-insurrectionnelle est développée dans un seul pays], est d’éviter les violences propres à faire « mauvais genre » et, singulièrement dans des régions en lesquelles la vengeance d’un proche est un très haut devoir moral, à enclencher des dynamiques imprévisibles de solidarisation de la population avec les insurgés [certes – techniquement, et en dehors de toute considération morale ou légale -, cela n’interdit pas la torture, mais devrait exclure qu’elle soit pratiquée à grande échelle et de façon trop décentralisée, sauf à s’exposer à des fuites ruineuses pour la réputation des militaires].

Un ultime aspect, peu évoqué, mériterait une étude systématique : la démarche contre-insurrectionnelle risque fort de n’être pas coûteuse seulement du fait d’une présence humaine renforcée ; un aspect à peine aperçu par un auteur dont l’ambition d’exhaustivité était pourtant grande – je veux parler de Galula – semble avoir pris, dans le cadre d’un monde nouveau, dès lors surtout qu’y dominaient les Étatsuniens, une place très importante : la persuasion paraît passer largement par le déversement de sommes importantes sur les populations ciblées. En un autre temps, et s’agissant d’un pays comme la France, dont la culture était, alors, tout à fait autre, l’argent jouait à n’en guère douter un rôle ; mais il n’apparaissait pas comme une variable tactique de première importance – et c’est pourquoi David Galula attirait l’attention seulement sur la considération des « réformes […] réellement souhaitées » par la population, en ajoutant toutefois – mais il raisonnait, le contexte l’indique à suffisance, dans le cadre d’un rapport de type plus ou moins colonial – qu’il était possible aussi de « commencer à travailler sur divers projets dans les domaines économiques, social, culturel et médical » [op. cit., trad. franç., p. 178]. Bien entendu, dans le cadre d’un autre rapport, tant en Iraq qu’en Afghanistan, un tout autre pays, en un tout autre temps, tendit à mettre en avant le levier purement matériel – avec d’ailleurs un possible effet de retour par l’effet de commandes passées aux entreprises œuvrant à la suite de l’armée. [Dans un livre intéressant et bien informé que j’évoquerai à propos de l’Afghanistan, M. Jeannerod va jusqu’à écrire : « Petraeus rappelle […] à quel point l’argent joue un rôle fondamental dans la marche vers la victoire. Dès lors, un véritable lobby de la COIN s’installe à Washington encourageant l’envoi de renforts et l’augmentation des dépenses budgétaires. »]

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Enfin, l’opérativité, l’efficacité, l’actualisation réussie du projet contre-insurrectionnel, comme du projet insurrectionnel, dépend du rapport entre le petit nombre – les activistes ou les militaires spécialisés – et le grand nombre – la population environnante [mais aussi, j’y faisais allusion il y a un instant, l’opinion du pays envoyant au loin son armée, voire l’opinion de divers pays internationalement de quelque poids]. Selon le mot de Mao Tse-toung, le rebelle doit vivre parmi la population « comme un poisson dans l’eau » ; mais ceux qui sont engagés dans la contre-guérilla ont justement le même propos ; l’on peut certes affiner, de part et d’autre, les techniques « psychologiques » tendant à faciliter un tel lien favorable ; mais il va de soi que la situation de départ peut varier infiniment ; Ernesto « Che » Guevara [ci-dessus] – icône de la jeunesse lors de sa mort il y a cinquante ans exactement – se heurta manifestement à une certaine difficulté dans l’établissement d’un lien solide avec la population bolivienne ; en Syrie aujourd’hui, malgré la relative faiblesse de ses effectifs militaires [décrits en cours], la contre-insurrection damascène – au sein d’une guerre hybride – opère du fait d’un suffisant appui populaire très manifeste pour ceux qui connaissent un peu le dossier ; par contre, la force française de l’opération Barkhane [qui a succédé en août 2014 à l’opération Serval avec un ressort territorial opérationnel très élargi] peine manifestement au Mali ces années-ci car, même si le chef targui d’Ansar Dine, Iyad Ag Ghaly, qui est parvenu, vers le 1er mars dernier, à fédérer les diverses forces jihadistes autour de lui [ci-dessous – Iyad Ag Ghaly au centre], se réclame du « Jihad global », le véritable obstacle auquel se heurte l’effort contre-insurrectionnel tient à ce que les forces rebelles sont, plus qu’il y a quelques années, parfaitement immergées dans le monde saharo-sahélien, en particulier targui et peul, au sein duquel elles opèrent, un recrutement largement local assurant un lien vivant entre les combattants et une population peu évitablement solidaire des siens.

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Il est un autre aspect de la guerre contre-insurrectionnelle [comme de la guerre insurrectionnelle elle-même]. Elle ne saurait opérer pleinement, pourrait-on penser, tout autrement par exemple qu’une guerre hautement technicisée et faite plus ou moins à distance, dans l’abstraction de l’environnement humain, sans, d’une part, une forme d’intelligence sacrale de la lutte chez les combattants, d’autre part la possibilité que cette sacralité soit partageable avec de larges effectifs de la population. Si l’on revient à la guerre d’Algérie – qui pour cela fut terrible et laissa de profondes cicatrices de part et d’autre, qu’il faut s’employer à réduire et non à aviver, comme l’a fait sans sagesse, mais avec calcul, le candidat devenu président -, le sacré patriotique opérait de l’un et l’autre côté, et de larges effectifs de la population algérienne pouvaient partager l’une ou l’autre construction mythique de soi qui s’affrontaient dans une lutte implacable. [Je répète que le terme « mythe » n’est généralement pas utilisé dépréciativement sous ma plume : toute présence au monde d’étants spirituels se construit mythiquement, et c’est la forme même du mythe qui donne, pour chacun, en tant qu’individu mais aussi membre d’un peuple, sa forme de totalité, projetée, au monde] ; certains, douloureusement, pouvaient même se sentir écartelés entre deux identités, c’est-à-dire entre deux montages mythiques de soi, et partant entre deux mondes, et cette richesse – résultant de la construction et de la projection croisée de leurs regards constituants -, d’un certain point de vue, risquait de se muer en souffrance, dans le sentiment devenu soudainement insupportable d’une double appartenance invivable.] Le jihadiste ou le croisé, ou encore le guérillero plus ou moins marxiste des Amériques latines trouve aussi dans sa religion ou son idéologie la possibilité de donner un sens et une signification puissante à sa mort. Mais est-ce le cas du soldat américain en Irak ou en Afghanistan ? ou bien du mercenaire d’une « société militaire privée » [SMP] ? les manœuvres en vue de la domination et du Regime Change peuvent-elles suffire à justifier la [leur] mort – sachant que la guerre contre-insurrectionnelle peut être consommatrice de vies, vies des soldats, vies de ceux des membres des populations locales qui se laissent envelopper par l’art, sincère mais manipulateur, des opérateurs de la contre-insurrection ? Je n’insiste pas, tant la vue que j’esquisse me paraît compréhensible dans son orientation générale.

Revenons à la mise en œuvre supposée de sa doctrine par M. Petraeus, en Irak puis en Afghanistan, pour déchiffrer la possible orientation voulue désormais [peut-être] en Syrie par le général McMaster.

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La méthode Petraeus parut emporter un sensible succès à partir de 2007 : après que la général eut été nommé au début de cette année-là comme commandant de la coalition militaire en Irak, l’on crut pouvoir évoquer le Surge, le sursaut. Mais il n’est pas tout à fait assuré que l’on eût eu un agencement d’opérations illustrant strictement les perspectives de la contre-insurrection dessinées par le fameux « manuel ». Quels avaient été le propos et la méthode ? – essayons d’en prendre très grossièrement la mesure.

À la fin de 2006, certains responsables étatsuniens eussent préféré, après trois années et demie de présence en Irak, que fût adoptée la démarche « Go Home » du repli des troupes. Ainsi pensaient alors des hommes appelés à quelque avenir – tels messieurs Obama et Kerry. Mais il ne s’agissait-là que d’une assez étroite minorité tant l’effondrement du régime mis en place semblait à beaucoup inévitable en cas de départ précipité. La commission bipartisane Baker-Hamilton remit en décembre 2006 un rapport recommandant, avec ce goût irritant pour des formules supposées frappantes que j’ai déjà souligné, une autre voie, désignée comme « Go Long » ou « Train and Retreat », soit, respectivement « Durer » et « Entraîner et se replier ». Il s’agissait purement et simplement de la reprise de la méthode dite de « vietnamisation » utilisée en Asie du sud-est entre 1970 et 1972. Le corps expéditionnaire serait réduit des deux tiers ; en son sein, l’effectif des instructeurs serait considérablement accru, à côté de forces spéciales et d’unités d’intervention rapide.

La nouvelle majorité démocrate au Congrès était favorable à une telle démarche. Mais ce ne fut pas celle que retint M. Bush. Celui-ci, au début de janvier 2007 annonça un autre choix, désigné d’abord comme « The new way forward », et seulement par la suite « The Surge ». L’établissement militaire était partagé, mais – mais, mais, mais, voici que nous tombons sur certains des vatenguerre dont vous avez dû, peu à peu, devenir familiers : le sénateur John McCain et le cadet des Kagan, Frederick, qui avait commis un rapport au nom de l’« American Enterprise Institute ». Tout ce petit monde, comme d’habitude, pensait qu’il fallait accroître les moyens, à la fois financiers et humains. Voici qu’était venue l’heure du général Petraeus.

À celui-ci furent consentis, certes, des moyens accrus, mais finalement modestes : plusieurs bons auteurs évoquent 18 000 ou 20 000 hommes. Mais il semblerait que l’effectif alloué ait été un peu plus important : la valeur indiquée eût été affectée dès les premiers mois de 2007, un envoi complémentaire eût suivi. Le graphique qui suit paraît en tout cas l’indiquer :

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Quoi qu’il en soit, l’affinement de la vue ne semble pas revêtir ici une grande portée pour nous. Force est de constater que le « sursaut » fut modeste en tous les cas, insuffisant, eu égard à l’ampleur des difficultés, pour autoriser le recours le plus appliqué aux méthodes consommatrices en personnel de la contre-insurrection.

De plus le général Petraeus n’agit pas seul et, à supposer que ses vues aient été, en les circonstances, exactement celles qu’on lui prête, l’on n’a pas le sentiment – mais il faudrait creuser – qu’il ait joui de toute latitude. À ses côtés, le général Odierno – son subordonné certes, comme il sera son successeur -, placé au commandement du corps multinational [c’est-à-dire associant Irakiens et Américains, ce qui n’était bien sûr pas sans portée dans l’esprit général même de démarches contre-insurrectionnelles, mais peut-être davantage en apparence que du point de vue du ressort même de la dynamique enclenchée], était partisan de la manière forte [qui n’est sans doute pas incompatible, tout au contraire, avec une démarche contre-insurrectionnelle, mais ne saurait en constituer qu’un volet – le volet « cinétique », bien distinct, n’est-ce pas, du « non-cinétique »] et, en particulier à Bagdad, ville multiconfessionnelle – essentiellement contre les salafistes, mais aussi dans une certaine mesure parfois contre les milices chiites, et en particulier la puissante Armée du Mahdi – il recourut de façon à peu près exclusive à de très sévères mesures de police qui, dans les premiers mois, contribuèrent à accroître les violences [avec quantité d’abominables attentats suicides et… des attaques aux gaz, vous savez, ce gaz dont les Occidentaux soutiennent si volontiers [quand cela est du moins utile au récit qu’ils souhaitent promouvoir] que les « rebelles » n’y sauraient recourir – de très nombreuses embuscades tendues à des hélicoptères aussi, avec un succès tout d’abord croissant] avant, très manifestement, de contribuer à les faire sensiblement diminuer à compter du milieu de 2007, sans pourtant qu’il soit possible de considérer que les démarches contre-insurrectionnelles eussent été pratiquées dans toute leur subtilité.

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Même les aspects qui évoqueraient le plus l’esprit de la contre-insurrection dans l’activité étatsunienne du temps n’obéirent pas véritablement à sa dynamique. Examinons-les assez grossièrement.

Le propos majeur de l’occupant était de favoriser quelque réconciliation nationale entre les trois ensembles chiite – majoritaire -, kurde – sunnite, mais d’abord kurde – et sunnite – au sens d’arabo-sunnite [v. ci-dessus une carte d’une grande clarté – qui toutefois ne souligne pas le caractère pluriconfessionnel de Bagdad]. Quoique majoritaires, les chiites rejoignaient les Kurdes dans leur aspiration à une organisation nettement fédérale de l’État : ils conservaient le souvenir de ce qu’ils considéraient comme l’oppression baathiste au temps de Saddam Hussein, indéniablement conduite par des effectifs essentiellement arabo-sunnites, et ils souhaitaient au fond, non à l’imitation véritable, mais à l’exemple du moins de l’Iran, s’engager plutôt dans les perspectives que l’on dira pour faire court d’un certain chiisme politique, dont les contours toutefois, me semble-t-il, demeuraient très flous à défaut que l’on souscrivît à la doctrine du velayat-e faqih khomeiniste.

Bien que minoritaires, les arabo-sunnites étaient dans l’ensemble hostiles à une telle évolution, en particulier parce qu’ils redoutaient de devenir les parents pauvres de l’attelage, les chiites jouissant des gisement d’hydrocarbures du sud, et les Kurdes d’une grande partie de ceux du nord. Pour les États-Unis, il fallait rapprocher les points de vue, sauf à courir le risque que les arabo-sunnites ne rejoignissent en masse l’insurrection sans cesse renaissante, ne se coordonnassent peu à peu davantage avec al-Qaïda – organisation contre laquelle les autorités tribales, et de façon plus générale le gros des sunnites iraqiens, même lorsqu’ils n’étaient pas les héritiers du sécularisme baathiste, pouvaient avoir pourtant quelque puissante prévention [du fait, certes, de la radicalité, plus propre à diviser qu’à réunir, du groupe, mais aussi dans la mesure où les combattants qaïdistes étaient pour la plupart des étrangers, algériens, syriens, yéménites, soudanais, égyptiens, voire séoudiens… – une certaine iraqisation de l’effectif ne s’étant développée peu à peu qu’à partir de 2005] -, et ne proclamassent au fond, sous un nom ou un autre, un vaste émirat sunnite – voire quelque califat dont l’idéal salafiste était porteur et dont l’idée commençait à rôder dans certains milieux iraqiens dès alors, combinée avec l’horizon takfiriste, au fond assez nouveau dans ces termes, d’une pure et simple liquidation d’effectifs chiites réputés corrompre irrémédiablement la pureté religieuse de l’oumma – et soupçonnés aussi par nombre de sunnites iraqiens, selon une autre perspective, dans l’ensemble assez absurde j’imagine, à la différence de ce qu’il en est par exemple à Bahrein, de n’être pas de véritables arabes, mais plutôt des persans. [Notons que la position étatsunienne n’allait pas de soi ici, puisque d’un côté, l’on ne saurait guère douter que les États-Unis n’aspirent à une certaine fragmentation du Moyen Orient, mais que d’un autre côté il ne faut sans doute pas que le procès de celle-ci leur échappe. Que pouvaient-ils redouter en l’affaire ? Peut-être – à tort ou à raison – la surinfluence iranienne sur un État chiite, simplement. Je ne connais pas assez l’état précis des termes de la question, tels qu’ils apparaissaient au gros des responsables étatsuniens il y a dix ans ou plus, pour trancher.]

Gouvernorats irakiens.png

Quoi qu’il en soit, d’abord favorables à l’institution d’une fédération, les États-Unis se retournèrent bientôt et différèrent pour commencer l’examen de la question, sans parvenir véritablement à rapprocher les points de vue des diverses communautés. L’inflexion de la situation vint bien, pour finir, d’une évolution dont on peut considérer qu’elle correspondit dans une certaine mesure aux formes que peut revêtir une démarche contre-insurrectionnelle. Dans un climat fort dangereux – marqué par les assassinats -, le mouvement sunnite dit de la Sahwa [le réveil] se rapprocha des forces étatsuniennes dans la région occidentale d’al-Anbar [v. carte ci-dessus ; le chef-lieu d’al-Anbar est Ramadi]. [Ci-dessous, le cheikh Abdul Sattar Abou Richa – encore dit al-Richawi -, chef d’une importante tribu sunnite, fondateur et animateur principal de la Sahwa et assassiné en septembre 2007 – à trente-cinq ans mais il ne fait pas très jeune.] 

Abdul Sattar Abou Richa.png

Le ressort de l’inflexion stratégique de ces sunnites de la région occidentale de l’Irak était clair : il s’agissait en premier lieu de faire obstacle au risque d’une domination irano-chiite – c’est-à-dire, pour ne pas s’avancer de façon trop sommaire : chiite sous l’horizon d’une possible influence iranienne – ; or, tout bien pesé, les responsables étatsuniens ne pouvaient pas véritablement voir les choses différemment dans les circonstances générales du moment. Se trouvait-on dès lors dans le cadre le mieux assuré de l’esprit de la contre-insurrection : tout bien pesé j’en doute ; celui-ci ne saurait tenir seulement, s’il peut bien sûr l’utiliser, dans le calcul concordant effectué par des acteurs collectifs se jugeant dans l’ensemble le même ennemi [ici l’adversaire chiito-persan surtout, dans un premier temps, puis aussi al-Qaïda en Irak dans un deuxième temps, dont les erreurs tactiques avaient été considérables, en particulier jusqu’à la mort de l’ultraviolent al-Zarqaoui en 2006 – dont on n’oubliera pas qu’il fut le premier à mettre en scène, dès 2004, selon un scénario appelé on le sait à beaucoup d’avenir, la décapitation, semble-t-il par lui-même, d’un otage étatsunien, Nick Berg, entrepreneur en radiotélécommunication venu faire des affaires, comme tant d’autres nouveaux carpetbaggers, dans les fourgons de l’armée d’agression  – ci-dessous] ; il réside plutôt dans une suffisante fraternisation entre un manipulateur [fût-il sincère], et un manipulé [songeât-il aussi à ses intérêts] – fraternisation ici fort improbable alors que le souvenir des épouvantables et déshonorantes horreurs de la prison d’Abou Ghraib devait demeurer vif et que les sanctions appliquées dans cette affaire, à la fin de 2005, aux tortionnaires et aux pervers étatsuniens étaient scandaleusement indulgentes. [La simple notice française de Wikipédia édifiera ceux qui lui jetteront un coup d’œil :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Scandale_d%27Abou_Ghraib#cite_note-37   ]

Nick Berg - 2004.png

Il se trouve simplement que, Petraeus s’étant trouvé au cœur du dispositif dans le gouvernorat d’al-Anbar, et ses aptitudes communicationnelles étant ce qu’elles sont, la tentation fut forte de subsumer l’homme d’action en Iraq sous le doctrinaire devenu si fameux quelques mois plus tôt, d’autant que le succès remporté dans l’ouest irakien s’étendit peu à peu, en remontant la vallée de l’Euphrate, permettant de constituer une assez large force de stabilisation pour l’essentiel sunnite désignée comme celle des « Fils de l’Iraq » [ou parfois, entre autres appellations, le « Salut d’al-Anbar » ou le « Mouvement du Salut sunnite »], regroupant nombre d’éléments issus des tribus sunnites, mais aussi d’anciens militaires de l’ère de Saddam Hussein – synthèse nouvelle, efficace semble-t-il, mais dangereuse peut-être [l’on n’oubliera pas que la formule daechienne, en cours de maturation alors, reposa en partie sur un tel rapprochement ; et l’on notera que plusieurs observateurs ont pu considérer que le refus postérieur du Premier Ministre chiite al-Maliki de consentir une place suffisante aux sunnites, aurait de fait conduit un certain nombre de « Fils de l’Iraq » à rejoindre l’État islamique tandis que d’autres se trouveraient ultérieurement massacrés par celui-ci.]

Le Marjah Sistani devant la Mosquée de l'imam Ali à Nadjaf.png

C’est grâce à cet assainissement rapide de la situation que l’offensive put être reprise contre al-Qaïda à l’été de 2007, à la fois un peu au nord et un peu au sud de Bagdad, et aussi à Falloujah – ville si fameuse dans l’histoire de la guerre d’Iraq -, peu à l’ouest de la capitale, avec un sensible succès [Opération dite Phantom Thunder, suivie de l’opération Phantom Strike plus au nord]. Dans le même temps, les milices chiites les plus radicales, devant la nouvelle collaboration sunnito-étatsunienne, tendirent à se montrer plus prudentes que par le passé, avec là encore un effet d’apaisement : ainsi l’hodjatoleslam Moqtada al-Sadr – fils d’un fameux ayatollah chiite, Sayyed Mohammed Sadiq al-Sadr mis à mort sous Saddam Hussein – et son Armée du Mahdi [Jaich al-Mahdi], qui dominaient les trois quarts des quartiers de Bagdad à partir du quartier pauvre dit Sadr-City, firent-ils tout pour éviter un affrontement dans lequel ils risquaient fort, la suite le montrera, de n’être pas en position de force ; Jaich al-Mahdi, amoindrie, éclatera en plusieurs groupes dès 2008 après une violente offensive de l’armée irakienne. [Ci-dessous, Moqtada al Sadr et son père] — [Retenons, pour n’y plus revenir, puisque ce n’est pas le cœur du propos ici, que l’armée du Mahdi renaîtra en 2014 face à l’envol bientôt irrésistible de Daech, avant de connaître des hauts et des bas – je donnerai un élément de bibliographie plus loin – ; quant à Moqtada al-Sadr, il faut surtout éviter les propos catégoriques concernant ses relations avec Téhéran ; bien entendu, de telles relations existent, mais le chiisme nettement majoritaire d’Iraq, fort de très anciennes et très hautes traditions, riche d’un puissant clergé lettré, très largement hostile à la construction khomeyniste du velayat e-faqih, gardien des deux si éminents lieux saints de Nadjaf  << ci-dessus, avec au premier plan de la composition, le fameux ayatollah d’origine iranienne Ali al-Sistani, marja, c’est-à-dire l’une des autorités doctrinales suprêmes du chiisme – il a appelé au jihad contre Daech tout en invitant les chiites à la modération envers les sunnites >>  et de Kerbala – l’endroit, vous le savez, de la sainte bataille chère au chiisme -, n’est nullement inféodé au clergé chiite iranien ; il fut saisissant d’ailleurs d’observer, lors de l’affreuse guerre iraqo-iranienne de 1980-1988, excitée depuis l’Occident, que les chiites iraqiens se battirent en bons patriotes aux côtés des sunnites et des autres, sans faire prévaloir une solidarité en quelque sorte confessionnelle sur la fraternité patriotique au combat, ce qui d’ailleurs révèle rétrospectivement, non seulement un moindre antagonisme confessionnel autrefois qu’aujourd’hui, mais encore – en dépit du caractère très clanique du pouvoir de Saddam Hussein, fortement adossé à la tribu du Raïs, celle des Abou Nasser [Albounasser porte parfois la translittération] de Tikrit – une certaine effectivité spirituelle de l’État iraqien construit par le baathisme – l’État est d’abord et essentiellement une formation spirituelle, si cette dimension vient à défaillir, il se dissout inévitablement, gardât-on ces apparences formelles auxquelles s’arrêtent les juristes [je vais y revenir un peu plus loin, tant il me semble important que de jeunes juristes ne s’abêtissent pas exagérément dans des jeux d’illusions qui les feraient bientôt plafonner] – ; Moqtada al-Sadr pousse d’ailleurs l’esprit d’indépendance fort loin – sans qu’il soit aisé de faire la part de son tempérament dans des prises de position qui surprennent parfois – ainsi, en ce début de printemps la curieuse invitation à quitter le pouvoir qu’il a lancée à M. Assad…]

Moqtada al-Sadr et son père.png

Il suffit à mon propos, et je conclus lapidairement – et de façon assurément trop sommaire – ce développement iraqien :

1/ le succès de 2007 en Iraq fut indéniable, dans des circonstances particulièrement difficiles surtout, dans lesquelles, à partir du terrible attentat de Samarra, à l’hiver de 2006, le pays glissait purement et simplement vers une guerre de religion [la large destruction de la plus que millénaire mosquée d’or de Samarra – image ci-après -, haut lieu de la spiritualité chiite situé sur le Tigre un peu en amont de Bagdad, et abritant les tombes sacrées du dixième et du onzième imam, imputée à des sunnites – sans grand risque de se tromper – avait achevé de porter à incandescence les relations entre les communautés musulmanes, encourageant, sous l’effet des peurs intercommunautaires, de très importants flux migratoires à l’intérieur du pays] ;

2/ l’on ne voit pas trop, quelle que part qu’y ait pris le général Petraeus, en quoi ce succès devrait être placé au crédit de la « doctrine Petraeus » COIN dans ce qu’elle pourrait avoir de plus spécifique ;

3/ certes, le travail accompli eut pour conséquence l’apaisement sur le front sunnite et la nette réduction de la pression chiite, mais cela se fit, pour ce qui concerne le premier volet, par l’effet spontané d’une puissante conjonction d’intérêts, et pour ce qui est du second par la considération d’un nouveau rapport de forces d’ensemble, résultant notamment de cette conjonction sunnito-étatsunienne – nullement, dans l’un et l’autre cas, par la suite d’un travail méthodique de contre-insurrection ;  

4/ l’extension de la pacification des sunnites buta d’ailleurs en 2008 dans d’autres régions, dans lesquelles une conscience différente des rapports de forces inclina dans l’ensemble les populations – sauf les effectifs déjà acquis des « Fils de l’Iraq », à ne nullement s’orienter vers un procès de collaboration avec l’armée des États-Unis, si bien qu’une nouvelle opération Phantom, dite Phantom Phenix, lancée par le général Odierno, rencontra de vives difficultés au nord-est de Bagdad, dans le gouvernorat de Diyala, et tout à fait au nord dans celui de Ninive ; en ces lieux, le jeu de bascule habituel tendait parfois à favoriser plutôt l’offre de protection d’al-Qaïda, en particulier contre les forces chiites ; le résultat fut ainsi médiocre, achevant de démontrer que ce que des jeux d’intérêts tactiques avaient permis de réaliser en certains lieux, d’autres consciences de ces jeux ne le permettaient pas en d’autres lieux.

Destruction de la mosquée d'or de Samarra en 2006.png

5/ plus largement, le succès de 2007 – au moment même où, à partir d’al-Qaïda en Irak, se dessine ce qui s’appelle dès la fin de 2006 Dawla al-Iraq al-islamiyya, l’État islamique d’Iraq, cet aspect a été évoqué lors du dernier cours, le 11 mai] ne porta nullement d’ailleurs des lendemains qui chantèrent puisque, dans une certaine mesure, il put jeter quelques bases pour la réconciliation de l’islamisme le plus radical avec la nostalgie de l’ancien ordre baathiste de tant de soldats, sottement congédiés, comme la plupart des fonctionnaires, sans réflexion sérieuse par Paul Bremer, administrateur étatsunien de l’Iraq [Order du 23 mai 2003 – lien ci-dessous]. Beaucoup considèrent que, après l’effrayante décision bien entendu d’envahir illégalement l’Iraq, la décision de Bremer fut, dans la durée, l’une des plus désastreuses qui pût être, puisqu’elle jetait brutalement dans le désespoir et le désœuvrement des effectifs nombreux et capables militairement – ou pour d’autres administrativement -, tout à fait propres à devenir dangereux par la suite, l’effet premier de désorganisation militaire et administrative du pays étant à lui seul calamiteux et propre à créer les conditions de bien des désordres futurs. [Pour être juste toutefois, il faut admettre que Bremer ne fut que le relais du clan washingtonien dont il était le tributaire, puisqu’il lui devait sa nomination, qui prônait la « débaathification » immédiate et totale sur le modèle de la dénazification [!] – clan comprenant, entre autres néocons, Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense et son secrétaire-adjoint, Paul Wolfowitz. La débaathification, notons-le, devait toucher essentiellement des sunnites, puisque le régime baathiste s’était largement appuyé sur la minorité sunnite – à terme, le sentiment de persécution de cette minorité, naguère certes passablement persécutrice elle-même, risquait fort de la rendre sensible à la radicalité jihadiste – nous tenons-là un fil important, semble-t-il, pour comprendre ce qui s’est passé.]

http://nsarchive.gwu.edu/NSAEBB/NSAEBB418/docs/9b%20-%20Coalition%20Provisional%20Authority%20Order%20No%202%20-%208-23-03.pdf

Je m’arrête ici au regard de mon propos, qui n’est nullement de brosser un tableau un peu général de l’interminable guerre d’Irak – un livre de mille pages en petits caractères, qui n’existe hélas pas, loin s’en faut – à ma connaissance du moins -, n’y parviendrait probablement pas -, mais simplement de soulever la question de l’opérationnalité du mythe de la démarche COIN : la préférable conclusion me paraît résider dans une invitation à se résigner à admettre, tout simplement, que les circonstances étant infinies – dans leur possibilité de totalité comme dans leur agencement singulier de détail -, les démarches ne sauraient ne pas s’exercer à s’assouplir comme infiniment ; jouer des populations en se jouant d’elles, et en se jouant bien souvent de sa propre opinion publique, est certes une merveilleuse horrible idée, mais cela est sans doute plus facile, pour les décideurs, par exemple à New York ou à Paris, auprès de populations acquises à la propagande ordinaire d’un « système » – capitaliste globaliste atlantocentré et habile à déclencher de vastes épidémies de fausse conscience par l’effet desquelles toutes sortes de petits-bourgeois sans aisance véritable, vaguement « formés », et baragouinant plus ou moins l’anglais, se prennent risiblement pour les rois de l’époque et séparent avec dédain leur destin de celui des infortunés de la « France périphérique » ou des red neck en blue collar de la Rust Belt,  en attendant de voir leur propre tête tomber dans le bac de sciure globaliste – qu’en des lieux en lesquels peuvent prévaloir des sentiments profondément et au fond irréductiblement alternatifs par rapport à l’Occident, réduisant les forces de celui-ci à dresser simplement, parfois avec un certain succès, parfois avec des effets catastrophiques, des communautés les unes contre les autres, chacune parfaitement étrangère, de toute façon, aux perspectives de l’étranger surarmé et moralisateur, dont il faut bien s’accommoder, mais que tous, très justement, détestent, et souhaitent – fort honnêtement dans de telles circonstances – berner au service d’agendas communautaires à peu près inintelligibles à des gens dont la plupart ignorent tout des lieux et peuples dont ils se croient les guides. Et l’Algérie dira-t-on, puisque je l’évoquai comme l’un des laboratoires de la contre-insurrection : mais justement, le lien entre la métropole et l’Algérie était ancien – treize décennies – et, dès lors, une partie notable de la population « non-européenne », comme l’on dit, pouvait éprouver des sentiments très ambivalents offrant du jeu aux militaires en lutte contre la rébellion, à tel point que ce serait à tort que l’on poserait que la guerre d’Algérie fut perdue militairement par la France, alors qu’un choix politique fut effectué par le général de Gaulle.

[À tels qui souhaiteraient, par la suite, lire un peu sur l’abominable et très lourdement criminelle affaire iraqienne, je recommande le très bon livre, simplement un peu trop bref à mon sens – et peu intéressé par le côté étatsunien de l’affaire -, de Mme Myriam Benraad, Irak. La revanche de l’histoire. Sur les aspects les plus militaires, il est possible de se fier au volume du colonel Goya, Irak. Les armées du chaos. Comme annoncé d’autre part, un livre très complet sur Jaich al-Mahdi : Nicholas Krohley, The Death of the Mehdi Army. The Rise, Fall, and Revival of Iraq’s Most Powerful Militia.

Et aux rares qui ont aimé « le bac de sciure globaliste », pour l’éviter il s’entend, et déplorer que d’autres, si silencieusement unanimes, en méconnaissent l’horizon fatal, et ne comprennent décidément pas qu’il faut écouter les orgues car elles jouent pour eux aussi, je dédie ce parfait texte de Gainsbourg qui s’accordera, j’espère, à leur humeur – noire – du moment :

 https://www.youtube.com/watch?v=amccZ1XEJms   ]

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 Évoquerait-on l’Afghanistan ? [Et je me résigne à le faire un peu plus longuement que pour l’Irak puisque je vous ai soumis un film important que vous devez, vous le savez, vous employer à comprendre de votre mieux.] Voici, de fait [trad. Figaro de l’époque], une belle tirade du général Stanley McChrystal [ci-dessous en compagnie du général Petraeus] en septembre 2009, trois mois après sa nomination comme commandant de l’ISAF [International Security Assistance Force, FIAS, Force Internationale d’Assistance et de Sécurité – opérant, tenez-vous bien, dans le cadre de l’OTAN, du moins à partir de 2003 – comme cela ne vous a pas échappé, l’Afghanistan, tout à fait arbitrairement désigné par Washington comme coupable, entretient des liens manifestes avec le monde nord-atlantique, et il est clairement intelligible que la France ait été impliquée, finalement jusqu’aux épaulettes, dans des opérations guerrières tendant à défendre l’allié étatsunien sur les flancs difficiles de l’Hindou Kouch ; un jour, soyez-en sûr, nous irons faire couler nos navires en mer de Chine méridionale – je pose, très sérieusement, la question : est-il avisé d’être alliés, sous la contrainte du fameux « Article Cinq » du Traité de l’Atlantique Nord, à des gens qui passent leur temps à chercher des crosses, comme l’on disait encore dans mon enfance, à d’innombrables pays ou groupes – apporteriez-vous votre garantie physique et matérielle à un camarade dont vous sauriez qu’il gifle les passants tout en en appelant constamment à votre solidarité sous prétexte de la fantasmatique agression dont ses victimes seraient les auteurs ?] : « Notre premier devoir, commençait McChrystal, c’est l’humilité. La situation afghane est excessivement complexe : nous avons tous encore beaucoup à apprendre. Nos officiers doivent progresser dans la connaissance des langues et des mœurs de ce pays [Huit ans après l’agression américaine et alliée contre l’Afghanistan !]. Nous devons nous rapprocher de la population en nous débarrassant de tous ces blindages et autres gilets pare-éclats. Nos hommes doivent mieux connaître l’histoire et la culture afghanes, afin de mieux agir de concert avec leurs camarades afghans. Revenons aux leçons données par les Français Lyautey et Galula en matière de contre-insurrection ! Notre affaire, ce n’est pas de tuer le maximum de talibans, mais de protéger la population. Il faut qu’elle réalise que notre seule préoccupation est de la protéger. Notre principal effort militaire doit être le développement des forces de sécurité afghanes. Il faut accroître les effectifs de la police et de l’armée (ANA) et améliorer leur professionnalisme, leurs équipements et leur entraînement. Changement significatif, la manière que nous proposons pour y arriver, c’est de faire ce que j’appelle du embedded partnering (partenariat intégré). On ne peut pas prétendre contrôler la totalité du territoire en même temps. Tous les districts ne requièrent pas le même degré de sécurité, au même moment. On doit sélectionner les régions les plus densément peuplées, leur apporter la sécurité, afin que le développement et la gouvernance aient de réelles chances. Nous ne pouvons plus nous permettre de conquérir un territoire par une opération éclair et puis nous en aller. Car les talibans arriveraient juste après pour punir les habitants ayant travaillé avec nous. Lorsque nous attaquons, nous devons rester, jusqu’à ce que les forces afghanes et la gouvernance soient assez fortes pour faire échec aux insurgés. »

[[ Je m’attarde une seconde sur un terme, il me semble, d’une extrême importance en notre temps : embedded. On le retrouve par exemple souvent depuis une dizaine d’années ou davantage, dans l’expression « embedded journalism » – en ce sens, ceux qui ont un peu de curiosité pourront profiter de l’été pour regarder en ligne, et méditer, le film important, frappant, honteux pour tant et tant, de John Pilger, « The War you don’t see », dont une v.o.s.t. circule assez largement en ligne ; ce film ainsi que « La France en face », documentaire que j’ai chaleureusement recommandé dès la première séance du cours cette année, sans grandes suites m’a-t-il semblé, seront – sDlv – ajoutés à la liste des six films actuels. Mais je reviens sur embedded, ce mot qui, je le le crois et le crains, constitue une clef majeure pour l’intelligence de certains aspects de la méthode de la domination, peut-être de tous le temps, mais assurément du nôtre, et s’agissant de ce dernier, à un niveau de sophistication et de détermination sans précédent. Qu’est-ce que l’embedment ? Les usages du terme et de ceux de sa famille sont innombrables. Mais l’on comprend que ce n’est pas en tant que l’on songe à un état – intimement lié au procès d’ajustement des psychés et de socialisation – mais dans la mesure où l’on évoque un agir, construit, mûri, savant, déterminé, destiné à nourrir une dynamique d’aliénation et de fausse conscience, et un agir au fond intrinsèquement insincère, qu’il peut, dans un haut le cœur immense, nous intéresser ici. Rendez-vous sensibles à l’épouvante de la chose : il y a le procès, constant, d’embedding, qui opère à la faveur de la commodité à laquelle on aspire, de la reconnaissance pour laquelle on lutte, de l’apaisement premier qu’apporte le confort du bed partagé avec celui qui, situationnellement, domine, du tropisme mimétique auquel on est sujet, du retournement des valeurs qu’opère la vie sociale, lorsque – que disait d’autre, au fond, Nietzsche, qui soit véritablement utile pour notre pensée ordinaire, dans sa Généalogie de la morale ? – le héros, dans les jours communs, a vocation à être le méchant, et au contraire le lâche, l’accommodant, à devenir le type bien ; et puis l’on est embedded, l’on est enfoncé – comme la vis embedded dans le bois – jusqu’au col dans la collaboration, la trahison – la trahison ainsi, et tel est le propos de Pilger, de ses devoirs lorsqu’on est journaliste, la trahison de son peuple au bénéfice de l’occupant si l’on songe à la démarche contre-insurrectionnelle – ; mais l’embedment est le risque auquel nous sommes tous exposés à chaque heure, un pas en emporte un autre, un silence appelle un autre silence – et chez les meilleurs, fort petit nombre hélas, l’inextinguible nausée qui viendra, certains des interlocuteurs de John Pilger en font part, et la distance se trouve alors – sous leur parole de remords, porteuse de libération, de mort, sociale du moins, et partielle en tout cas, et de rédemption – abolie, l’écran effacé, le malaise s’insinue dans le spectateur, appelant peut-être en lui la surgie irrépressible du sacrement des pleurs par lequel sont passés sans doute ceux qu’il écoute avec compassion et estime. ]]

Les généraux McChrysthal et Petraeus.png

Vous avez désormais pris connaissance, j’imagine, du  film vraiment passionnant « Afghanistan. Le prix de la vengeance » [j’espère que vous n’avez pas craqué à la vingtième seconde en écoutant le sieur Sarkozy, qui dès 2007 — mû par son activisme fébrile, ce nervosisme si manifestement pathologique, et sa dévotion étatsunienne, celle qui – honte à lui pour les siècles ! – l’a conduit à renier – sans aucun débat dans le pays, moins encore, c’est dire, qu’au Montenegro ces derniers mois, pas davantage que pour le traité de Lisbonne violant la plus expresse et large volonté populaire – l’un des héritages centraux du général de Gaulle – lequel certes eût dû aller plus loin, sortir de l’Alliance et établir un régime à suffisance antibourgeois, sauf à se trouver éliminé lui-même comme ce fut le cas, les parents achevant en 1969 par le choix libéral ce qu’avaient commencé, par l’affirmation libertaire, les enfants en 1968 selon les termes d’une division du travail rétrospectivement impressionnante – en nous faisant regagner le commandement intégré de l’Alliance Atlantique — nous a absurdement enfoncés bien davantage dans le bourbier afghan, avec des conséquences immédiatement dramatiques dans la lamentable affaire de l’Uzbin – puis ensuite à partir de la cinquième minute en butant sur Georges Bush… – l’on se sent étreint par un si grand désespoir devant tant de crimes cyniques dont nous sommes collectivement coupables puisque nous ne nous rebellons pas contre eux – je m’excepte, certes, avec d’autres, en quelque mesure : j’agite du moins les bras dans l’avalanche, par ici, hélas – dans cette citadelle molle du conformisme globaliste libéral-libertaire et sauvagement ingérentiel – vox clamantis in deserto…]

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Il est donc inutile que je vous expose avec un grand luxe de détail – plus ou moins mal – une situation là aussi fort complexe, mais dont vous savez déchiffrer le dessin d’ensemble, du moins jusqu’à la période qui va nous intéresser ici, selon la stricte perspective retenue, celle de la guerre contre-insurrectionnelle, dont on parle plus qu’on ne la « voit », et surtout qu’on ne la voit – si les mots ont un sens – réussir selon les termes spécifiques qui sont les siens. Pour m’en tenir au strict indispensable – si l’on aspire à poser à peu près quelques questions, ce qui est le propos -, cet indispensable que le film vous aura d’ailleurs appris plus plaisamment [si l’on peut dire, car tout cela est fort sombre] que je ne saurais le faire avec l’instrument moins prenant de ma plume :

Le gouvernement afghan, en 2001, se trouvait – sous l’appellation Émirat islamique d’Afghanistan – assumé par les talibans, sous la direction d’un émir et « commandeur des croyants », un certain mollah [Mohammed] Omar, homme pour le moins discret soucieux de demeurer dans l’ombre [ci-dessous, rarissime photo d’un personnage dont le rayonnement parmi les siens fut toutefois important et qui finira par mourir en 2013 au Pakistan – notez qu’il a perdu l’œil droit dans sa lutte contre les Russes].

Mohammed Daoud Khan.png

Une quarantaine de lignes suffiront à dessiner très grossièrement le déroulement chaotique de l’histoire contemporaine afghane tel qu’il avait conduit au régime taliban : 1) L’homme fort du règne du roi Zaher Chah avait depuis toujours été son proche cousin le prince Mohammed Daoud Khan [photo ci-dessus au moment du coup de 1973] ; 2) Celui-ci, politicien autoritaire et « modernisateur », Premier ministre de 1953 à 1963, s’était peu à peu rapproché de Moscou, pour des motifs non pas idéologiques mais stratégiques ; 3) Les relations de l’Afghanistan avec le Pakistan s’étaient profondément dégradées lorsque Daoud avait prétendu encourager la création d’un Pachtounistan ayant pour effet le démembrement du grand état voisin ; 4) Le roi Zaher ayant recouvré la plénitude de son influence en 1963, il avait fait adopter en 1964 une constitution d’inspiration libérale européenne, mais sans que les conditions générales du pays puissent autoriser l’éclosion d’un système partisan comparable à ceux d’Occident ; 5) Deux organisations émergent pourtant peu à peu, sinon dans l’enceinte parlementaire, du moins par leur organisation croissante : le Parti Démocratique du Peuple Afghan [PDPA] et l’Organisation des Jeunes Musulmans ; 6) Le PDPA se divisera en deux assez vite – le Khalk d’un côté [le Peuple], et le Partcham de l’autre [le Drapeau] -, sur une base dont il est notable qu’elle ait été ethnique, puisque recoupant une division interne au monde pachtoune, celle des Durrani et des Ghilzaï ; la réunification de ces groupes communistes, ou supposés tels, se fera en 1977 seulement, et alors le poids communiste dans l’armée sera fort, du fait en particulier que les officiers afghans étaient formés en U.R.S.S. ; 7) Quant à l’O.J.M., elle permit à toute une génération d’islamistes nés autour de 1950 de se former ; beaucoup deviendraient fameux au sein du Jamiyat-e Islami après la venue des soviétiques en 1979 [tels M. Hekmatyar ou bien sûr le futur commandant Massoud] ; 8) Mais, quelques années plus tôt, Mohammed Daoud était revenu au pouvoir ; en 1973, il avait chassé le roi son cousin et proclamé la république ; mais, ce nationaliste séculariste avait dû prendre appui sur les communistes ; lorsqu’il les chassera du gouvernement en 1974, il perdra peu à peu ses appuis, et sa politique à la fois interne et internationale complexe lui aliénera toujours davantage les soviétiques ; 9) En 1978, des effectifs communistes attaqueront son palais et l’assassineront avec toute sa famille ;

Babrak Karmal.png

10) Le chef communiste Mohammed Taraki sera victime dès 1979 des dissensions du parti ; Hafizullah Amin, parvenu au pouvoir après son assassinat, adoptera un comportement déstabilisateur qui paraîtra très vite très menaçant à l’Union soviétique ; 11) Laquelle se résoudra à intervenir en décembre 1979 et à remplacer Amin – assassiné à son tour par des Spetnaz – par Babrak Karmal [photo ci-dessus], homme de bonne venue, marxiste distingué, représentant de l’ancienne faction Partcham, alors que ses deux prédécesseurs étaient issus de la faction Khalk – Karmal était un Durrani, tandis que ses prédécesseurs, je le rappelle, étaient Ghilzaï : selon le mot amusant de Michael Barry, dans son Royaume de l’insolence. […], l’affaire « perpétu[ait] sous un déguisement marxiste la plus ancienne vendetta de l’Afghanistan »…

Mohammed Najibullah assiste à une parade des soldats soviétiques à Kaboul en 1986.png

12) La phase soviétique sera évoquée d’un mot par la suite ; retenons simplement que les soviétiques préféreront retirer Karmal en 1986, tout en l’accueillant à Moscou, le remplaçant par Mohammed Chamkani très vite remplacé lui-même par Mohammed Najibullah [photo ci-dessus, alors qu’il assiste à une parade soviétique à Kaboul en 1986], lequel sera renversé en 1992 [puis assassiné en 1996 par les talibans ; ci-dessous, l’exhibition de son cadavre et de celui de son frère], trois ans après le départ des troupes soviétiques, et alors que l’Union soviétique venait d’être formellement dissoute à la fin de 1991 après une longue agonie [notons que Najibullah était… Durrani].

Assassinat par les talibans en 1996 des frères Najibullah.png

 

À n’en pas douter, si l’on se place en 2001, le gouvernement conduit par le mollah Omar – qui ne dominait d’ailleurs que huit ou neuf dixièmes du territoire afghan – avait accueilli des camps d’entraînement pour des effectifs dépendant de cette entité passablement mystérieuse qui a nom al-Qaïda ; très isolé internationalement, il n’avait d’ailleurs peut-être pas pleinement le choix, puisqu’il semble que l’entregent d’Oussama ben Laden dans le Golfe lui permettait de draîner certains flux financier vers Kaboul. Cela inscrivait-il l’émirat afghan dans une quelconque subordination stricte, de portée en quelque sorte stratégique, envers « la Base » ? Je crois que l’on peut répondre sans trop de risque de se tromper par la négative : assisté autrefois contre la Russie par des sortes de brigades internationales islamistes, dont le retour des membres dans leurs pays respectifs put n’aller pas sans lourdes difficultés en divers lieux [ainsi, pour parler d’un pays qui ne saurait laisser la France inattentive, en Algérie, où le retour de ceux que l’on appelait « les Afghans » marqua très cruellement les années quatre-vingt dix – les « années de plomb », les « années de braise » put-on écrire de la terrible période courant de la fin de 1991 au début de 2002], il se trouve simplement que, tout en n’étant nullement porté vers l’internationalisation de sa propre action, en conjuguant son islamisme avec un nationalisme assez affirmé [même si ethnocentré sur les Pachtounes – les Pathans disait-on autrefois, selon l’usage anglais, qui n’était autre que celui prévalant en Inde], le mouvement taliban pratiquait une intelligible solidarité islamique, volontiers présentée comme la manifestation d’un devoir à peu près religieux d’hospitalité, mais en tout cas enté sur le souvenir de l’effectivité historique de l’assistance qu’il avait lui-même reçue – et continuait dans une certaine mesure à recevoir – depuis l’oumma.

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Doit-on rappeler que l’Occident, conduit par les États-Unis, avait prêté l’appui le plus complet et le plus ferme à la radicalité islamique… contre la puissance soviétique [et peut-être davantage, on le verra ci-après en lisant un texte de Z. Brzezinski], laquelle, de fait ne s’en remettrait pas [du fait, du moins, dans ces circonstances, des choix de M. Gorbachev, idéologiques et tactiques, qui mériteront d’être réévalués quelque jour, très sérieusement, à mon sens, car lorsque l’URSS a achevé de se retirer d’Afghanistan, en février 1989, elle était éprouvée mais non pas exsangue comme on le prétendra par la suite – moins de quinze mille morts toutes causes confondues, et un peu plus de cinquante mille blessés constituaient des pertes supportables pour un pays alors considérable].

Nous étions dès lors — par le choix délibéré de Washington et de ses alliés et fidèles répandus à travers le monde, et l’acceptation de tant qui se trompaient de guerre en Occident, en particulier, en France, jusque dans les rangs, dès alors, d’une droite rarement puissante dans l’ordre de la pensée stratégique, aussitôt qu’elle s’écartait – et elle le faisait toujours davantage – du legs de l’inoubliable Général [je songe à Jean-François Deniau, lequel, se trompant souvent, à mon sens, mais avec un charme dont il était d’ailleurs trop visiblement conscient, galvanisait sur quelques sujets dont celui-ci les femme des beaux quartiers] — entrés dans un monde dont nous ne sommes pas sortis pour l’heure, loin s’en faut, et ne parvenons pas à sortir, tout simplement parce que les mêmes forces poussent toujours dans le même sens et œuvrent de la même façon [sans même qu’il soit besoin de souligner, rigoureusement avérée, la collaboration des responsables étatsuniens avec Oussama ben Laden pendant l’épisode afghan – ben Laden s’occupant de lever, de coordonner et de financer des légions de milliers et de milliers de volontaires islamistes arabes – quinze mille combattants en tout a-t-on suggéré -, en particulier grâce à de considérables financements séoudiens – avec par la suite des conséquences considérables lors de la dispersion des ancien jihadistes dans de nombreux pays, d’autant que s’était forgée dans l’action une doctrine internationaliste du jihad appelée à un fabuleux avenir, en particulier du fait de sa composante touchant à l’apologie, scripturairement fondée, mais de façon assez ténue, du martyre dans l’acception qu’a dès lors revêtu ce terme dans l’islam sunnite ; l’on ne saurait guère douter non plus que cette affaire n’ait accéléré la radicalisation tactique du vaste mouvement des Frères musulmans, très actif et désormais tourné vers le jihad, tout autant que les milieux plus pittoresquement, si l’on peut dire, salafistes. – Ci-dessous, poster de propagande pour les moujahidines – le personnage tient, bien sûr, un Coran sous un bras, tandis qu’il brandit de l’autre – image cruelle, même si elle proclame l’excellence soviétique – une kalach.]

 

Poster exaltant les moujahidine.png

 

 

[[ Un document parmi d’autres. – Il m’est arrivé d’évoquer Zbigniew Brzezinski – mort d’ailleurs à la fin de mai 2017 [image ci-après]. Penseur intelligent, mais submergé par une haine sans beaucoup d’égales envers le monde russe [les Polonais, on ne saurait l’ignorer, auraient plus de motifs encore de vouer une haine historique au monde germanique, mais ils tendent à vomir les slaves orientaux – c’est ainsi, et cela pèse lourd bien sûr dans le jeu politique européen actuel]. Brzezinski n’a pas joué le rôle de M. Kissinger [le conseiller du président Carter ne pouvait marquer autant l’histoire que celui du président Nixon – quelles qu’aient été et demeurent les réelles qualités de M. Carter] ; mais il a très évidemment marqué la pensée stratégique et géopolitique des quarante dernières années, sans se montrer véritablement créatif [il a surtout rénové à la marge des montages géopolitiques anciens], et il a, à n’en pas douter, accompagné son temps dans certaines de ses pires orientations, et contribué au fond à ce que l’établissement étatsunien incline aux choix qui furent ceux du pays ce dernier quart de siècle.

Voici, quoi qu’il en soit – pas absoluent isolé mais particulièrement intéressant – le texte d’un entretien accordé par ZB au Nouvel Observateur en 1998 – l’homme s’y montrait, à son habitude, incroyablement suffisant, monstrueusement cynique et follement péremptoire – :

Le Nouvel Observateur :L’ancien directeur de la CIA Robert Gates l’affirme dans ses Mémoires : les services secrets américains ont commencé à aider les moudjahidine afghans six mois avant l’intervention soviétique. A l’époque, vous étiez le conseiller du président Carter pour les affaires de sécurité ; vous avez donc joué un rôle clé dans cette affaire. Vous confirmez ? 

Zbigniew Brzezinski : –  Oui. Selon la version officielle de l’histoire, l’aide de la CIA aux moudjahidine a débuté courant 1980, c’est-à-dire après que l’armée soviétique eut envahi l’Afghanistan, le 24 décembre 1979. Mais la réalité, gardée secrète jusqu’à présent, est tout autre : c’est en effet le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime pro-soviétique de Kaboul. Et ce jour-là, j’ai écrit une note au président dans laquelle je lui expliquai qu’à mon avis cette aide allait entraîner une intervention militaire des Soviétiques. 

Le Nouvel Observateur :Malgré ce risque, vous étiez partisan de cette covert action. Mais peut-être même souhaitiez-vous cette entrée en guerre des Soviétiques et cherchiez-vous à la provoquer ?

Zbigniew Brzezinski : – Ce n’est pas tout à fait cela. Nous n’avons pas poussé les Russes à intervenir, mais nous avons sciemment augmenté la probabilité qu’ils le fassent.

Le Nouvel Observateur :Lorsque les Soviétiques ont justifié leur intervention en affirmant qu’ils entendaient lutter contre une ingérence secrète des États-Unis en Afghanistan, personne ne les a crus. Pourtant, il y avait un fond de vérité… Vous ne regrettez rien aujourd’hui ?

Zbigniew Brzezinski : – Regretter quoi ? Cette opération secrète était une excellente idée. Elle a eu pour effet d’attirer les Russes dans le piège afghan et vous voulez que je le regrette ? Le jour où les Soviétiques ont officiellement franchi la frontière, j’ai écrit au président Carter, en substance : « Nous avons maintenant l’occasion de donner à l’URSS sa guerre du Vietnam. » De fait, Moscou a dû mener pendant presque dix ans une guerre insupportable pour le régime, un conflit qui a entraîné la démoralisation et finalement l’éclatement de l’empire soviétique.

Le Nouvel Observateur : Vous ne regrettez pas non plus d’avoir favorisé l’intégrisme islamiste, d’avoir donné des armes, des conseils, à de futurs terroristes ? 

Zbigniew Brzezinski : Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ?

Le Nouvel Observateur : – « Quelques excités » ? Mais on le dit et on le répète : le fondamentalisme islamique représente aujourd’hui une menace mondiale.

Zbigniew Brzezinski : – Sottises ! Il faudrait, dit-on, que l’Occident ait une politique globale à l’égard de l’islamisme. C’est stupide : il n’y a pas d’islamisme global. Regardons l’Islam de manière rationnelle et non démagogique ou émotionnelle. C’est la première religion du monde avec 1,5 milliard de fidèles. Mais qu’y a-t-il de commun entre l’Arabie saoudite fondamentaliste, le Maroc modéré, le Pakistan militariste, l’Égypte pro-occidentale ou l’Asie centrale sécularisée? Rien de plus que ce qui unit les pays de la chrétienté… 

L’on doutera un peu – j’imagine – lisant la fin de cet entretien, du jugement de M. Brzezinski…]]

 

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Ce monde est celui dans lequel les puissances capitalistes et impérialistes atlantiques – en tout particulier anglo-saxonnes, font semblant de lutter contre l’islamisme radical tout en l’aidant trois fois sur quatre, selon des voies diverses, en s’alliant même formellement à lui s’il s’agit par exemple, en 1945, de la sainte union des États-Unis avec les Séoud scellée à bord de l’ « USS Quincy », et en le frappant la quatrième, selon la commodité des perspectives stratégiques ou tactiques successivement – ou concomitamment  – envisagées, en tout particulier contre « l’empire [russe] du mal » et ses alliés – puisque le capitalisme intrinsèquement pervers [je détourne une formule pontificale] a besoin constamment, à des fins absolutoires – non seulement pour ses propres agissements, mais pour la terrible misère de son anthropologie, profondément destructrice de l’humanité de l’homme -,  de construire des doctrines et des concepts [celui du « totalitarisme » ainsi – frein immense désormais pour toute philosophie politique et toute intelligence de l’histoire politique contemporaine – l’un de ces concepts qui valent pure et simple interdiction de penser] et des artéfacts supposés réels d’un Mal un et au fond transhistorique. [Le suggérer ne revient nullement à sous-estimer les horreurs du « communisme », non réalisé d’ailleurs, mais à inviter à ce que l’on se méfie que des horreurs d’autrefois ne servent pas cyniquement de justifications, pourtant inopérantes, non seulement à d’autres horreurs du passé, mais encore à l’épouvante contemporaine – ce qui semble pourtant désormais leur vocation première.]

Lorsque survint l’affaire du 11 septembre – sur laquelle il est à mon sens raisonnable d’admettre que nombre de probables élucubrations, elles-mêmes contradictoires d’ailleurs [les « debunkers » faisant feu de tout bois, si l’on peut dire – et de tout métal en tous cas], ont été nourries par le caractère imparfaitement clair de divers aspects [faute de compétences techniques raisonnables, je m’abstiens de juger, sans pour autant pouvoir échapper à un doute sérieux sur diverses questions] et par les maladresses des promoteurs d’une vérité d’État propre, par la vertu d’infalsifiabilité qui lui fut conférée imprudemment, à exciter les soupçons des soupçonneux -, nul ne put d’abord penser que l’Afghanistan serait mis en cause aussi frontalement : pour la plupart d’entre eux en effet, les terroristes étaient séoudiens et aucunement afghans ou liés au gouvernement taliban.

N’oublions pas au demeurant que la décision de M. Bush et des siens de considérer qu’un acte de terreur dût être considéré comme un acte de guerre n’allait certainement pas de soi. En procédant ainsi, en engageant une étrange « Global War on Terror », Washington ouvrait la voie à beaucoup d’errements contemporains [y compris – dois-je préciser mon sentiment ? – en France]. La lutte contre le terrorisme incline à chercher l’individu ; la guerre invite à chercher un ou plusieurs États : l’Afghanistan paya le prix fort – en attendant d’autres victimes, dont vous et moi – pour un tel glissement, certes nullement fortuit ; et, bien entendu, puisque, d’une part, l’on allait s’employer à déstabiliser toujours davantage un monde fragile, et que d’autre part l’on allait pas s’attaquer aux mécanismes spécifiques du terrorisme [lorsque les pays occidentaux n’iraient pas plus loin en aidant des organisations assurément terroristes en vue de faire chavirer des États prétendument terroristes], le « terrorisme » ne manquerait pas de prospérer, avec – certes – l’avantage assuré pour les dominants de pouvoir conforter cet instrument assuré de leur domination que sont devenues les supposées « démocraties ». [Notons que, dans la mesure où la plupart des « terroristes » opérant en Europe sont opérationnellement lamentables, à un point parfois saisissant, la tentation doit être forte chez certains de la « communauté du renseignement », ou d’ailleurs, d’un pays ou d’un autre, d’aider un peu le destin – c’est l’un des aspects préoccupants de la situation actuelle : il va bien falloir une grosse affaire pour justifier l’accélération de notre glissement vers une dictature pleinement consentie par neuf occidentaux sur dix, parfaitement inutile pour l’essentiel au regard des fins invoquées, mais dont le propos est très évidemment d’accroître démesurément les moyens de la société de contrôle au bénéfice des dominants ; il est possible, toutefois, que la très grosse affaire survienne d’elle-même lors de la dispersion mondiale, dans les mois ou années qui viennent, des jihadistes concentrés à cette heure dans un nombre limité de régions du globe – alors, à la faveur de politiques migratoires d’une incroyable légèreté, quelques dizaines de très « bons professionnels » des désastres pourraient surgir parmi nous.]

L’histoire de la région, de plus, en dehors de tout sentiment de justice, plaidait il me semble pour la réserve. Certes, la façon dont elle est souvent présentée n’est probablement pas la plus persuasive. Le XIXe siècle n’a pas démontré, en dépit de ce que l’on entend parfois, une sorte d’invincibilité « afghane » : la redoutable Albion, tout à son « Grand Jeu » avec l’Empire russe, et sachant jouer avec une cruelle habileté des divisions internes à l’ethnie dominante des Pachtounes, est parvenue à dominer dans une certaine mesure la région – à la neutraliser géopolitiquement du moins, à la fermer à l’influence russe – après la première guerre anglo-afghane [1839-1842], et plus encore après la deuxième [1878-1880], donnant d’une certaine façon à l’Afghanistan sa consistance moderne, au moins territoriale, et encourageant comme mécaniquement une certaine « modernisation » étatique autour de la monarchie, qu’il s’agit simplement pas de surévaluer rétrospectivement, d’autant qu’elle s’est répétitivement heurtée à de puissantes résistances religieuses et tribales. Il est exact, par contre, que l’émancipation de l’Afghanistan, qui n’avait jamais perdu une large indépendance intérieure, fut précoce, puisqu’elle résulta, dès 1919, de la troisième guerre anglo-afghane. Difficultés du « State Building » issu pourtant d’une dynamique interne, persistance de l’opérationnalité des structures tribales, résistances religieuses à la sécularisation : tous ces aspects eussent dû contribuer à dissiper l’illusion qu’une nouvelle affaire afghane pût être facile. [Sur les décennies précédant la première guerre anglo-afghane, et sur celle-ci, les trois volumes de John William Kaye, History of the War in Afghanistan, demeurent utiles un bon siècle et demi après leur parution ; mais l’on pourra se contenter bien sûr – sous la condition de n’être pas déchu de tout esprit critique – de la vaste synthèse récente de M. Ali Ahmad Jalali, A Military History of Afghanistan. From the Great Game to the Global War on Terror ; c’est aujourd’hui un tableau commode, puisqu’il couvre, en six cents pages, les plus de deux siècles qui courent des origines de la première guerre anglo-afghane jusqu’à 2014 ; il convient bien sûr de n’oublier par le haut – très haut – degré d’acculturation au monde anglosaxon de M. Jalali, politicien et diplomate afghan de notre temps, et universitaire aussi – à la National Defense University de Washington D.C. – après avoir été longtemps le responsable pour l’Afghanistan de… « The Voice of America ».]

 

Le départ des troupes soviétiques en 1989.png

 

Plus récemment, les embarras soviétiques – auxquels avaient tant contribué certes les Etats-Unis, on l’aura compris -, même s’ils ne s’étaient nullement soldés par la défaite militaire que l’on a dite, n’eussent pas dû inviter à l’optimisme. [Ci-dessus, une image du départ des troupes soviétiques en train de passer un pont sur l’Amou Darya, à la frontière ouzbèque, en février 1989 : elles quittent alors l’Afghanistan. V., sur cette affaire importante et intéressante, en dehors du livre de M. Jalali, le livre très complet du colonel Sidos sur La guerre soviétique en Afghanistan ; et Eric Bachelier, L’Afghanistan en guerre. La fin du grand jeu soviétique. – M. Jalali avait donné aussi un livre précieux, accompagné de beaucoup de cartes d’opérations, au titre de contribution à l’histoire des techniques de la guérilla : The Other Side of the Mountain. Mujahideen Tactics in the Soviet-Afghan War ; livre formant le pendant explicite – considérez les titres respectifs – de l’essai sur la contre-insurrection soviétique de Lester W. Grau, The Bear Went Over the Mountain. Soviet Combat Tactics in Afghanistan. Dois-je insister sur ceci : si les autorités étatsuniennes ont aidé puissamment les moujahidines, les militaires étatsuniens contemporains ont beaucoup médité, d’un point de vue stratégique et tactique, l’affaire soviéto-afghane ?]

Quoi qu’il en soit, en refusant le moindre délai à Kaboul, en écartant tout horizon pour des négociations [proposées pourtant avec constance et de façon persuasive par le mollah Abdel Salam Zaef, ambassadeur taliban au Pakistan – qui sera par la suite envoyé méditer cinq années à Guantanamo…], en exigeant l’expulsion immédiate d’Afghanistan des combattants qaïdistes, Washington montra, non même sa préférence, en toute hypothèse, pour la guerre, mais sa volonté absolue, irréductible, de guerre. D’ailleurs, le général Colin Powell, secrétaire d’État étatsunien, appela très rapidement le général Pervez Musharraf, le président du Pakistan de 1999 à 2008, pour le sommer de choisir entre un ralliement pur et simple à la position de Washington, ou bien l’inscription de son pays, pourtant allié, au rang des adversaires des États-Unis, si bien que celui-ci fut bien contraint d’obtempérer en dépit du large soutien dont les talibans jouissaient dans son pays très au-delà des « zones tribales » pachtounes à la frontière afghane. Il est vrai que, au milieu de septembre, la violence extrême, revêtant la signification d’une menace planétaire illimitée, du ton adopté par les États-Unis — dont le sol n’avait jamais été sérieusement frappé depuis leur création, qui ressentaient ainsi avec une extraordinaire acuité qu’on leur fît éprouver, atrocement certes, et de façon intrinsèquement injustfiable, un peu de la douleur et de l’humiliation qu’ils n’ont cessé d’infliger à tant de peuples depuis les Indiens et les esclaves noirs jusqu’aux victimes innombrables des sombres jours que nous avons vécus à partir de l’enclenchement de la sinistre affaire yougoslave — emportait l’un de ces emballements mimétiques à la circularité oppressante desquels, individus – sauf quelques âmes mieux trempées qu’il n’est ordinaire – et collectivités ne parviennent le plus souvent pas à se dérober : sans ce climat de terreur supposément contre-terroriste, il serait incompréhensible que la folie de l’agression occidentale contre l’Afghanistan – dont en ce printemps de 2017 [je reprends ce passage au début de juin] il ne se passe pas de semaine sans que ses désastreuses conséquences ne se rappellent – explosivement – au souvenir des moins inattentifs – eût pu être aussi largement – et légèrement – applaudie. [Il est vrai jusque dans les rangs de féministes, probablement pacifistes ou du moins pacifiques en temps ordinaires, mais habilement manipulées et conduites à penser que les mœurs séculaires des peuples afghans – la burqa surtout -, et en particulier des rigoristes pachtounes, devaient être éradiquées, fût-ce par la guerre – ce qui est complètement fou : doit-on mutiler dans des bombardements les enfants des femmes voilées, et voilées sur leur sol, selon le mos maiorum ? croit-on les « libérer » en réduisant en cendres leurs maisons et en déchiquetant leurs proches ? peut-on justifier une agression massive par un tel motif, ainsi que n’ont pas manqué de le faire, inlassablement, tant de responsables occidentaux, et encore M. Sarkozy lorsque, parvenu à l’Élysée par la suite, en 2007, il tint, en se revendiquant répétitivement de cet argument [ex., en son inimitable style, sans la gestuelle hélas : « on va quanmêmpa laissér’vnir ces moillenajeux quimettai la burqa avecjustuneptitfenêt à ces mallleureuzz » – ben non, mon bon monsieur, on ne les a pas laissés revenir, ils sont revenus tout seuls, ils ne sont même jamais vraiment partis, et leurs usages semblent à cette heure inexpugnables…], à nous enfoncer davantage dans ce désastreux conflit en lequel nombre de nos hommes perdirent la vie ? — le film vous a montré cela et l’affaire de l’embuscade de Surobi, dans la vallée d’Uzbin, le 18 août 2008 – dix morts et vingt-deux blessés dans nos rangs -, demeure, pour diverses raisons, une blessure très cruelle au cœur de beaucoup des nôtres ; ci-dessous un extrait d’un numéro de Match qui fut très critiqué, à tort selon moi].

 

Match sur Uzbin.png

 

Que fit le Conseil de sécurité se demandera-t-on ? Rien – ou plutôt : rien d’autre que d’accompagner, et en fin de compte contribuer à justifier, s’il eût été possible, l’agression occidentale. Le temps n’était pas venu où la Russie se sentirait en mesure d’opposer – et encore pas assez souvent [que l’on songe, en 2011, à la façon dont elle s’est fait rouler dans la farine dans l’ignominieuse affaire libyenne !] – son veto au bellicisme universel, au nom d’une vocation prétendûment universelle, des États-Unis [M. Poutine était devenu président seulement l’année précédente – il avait beaucoup à faire pour essayer de redresser patiemment un pays qui cheminait vers le plus complet renoncement, et même glissait à la catastrophe en tous domaines — et même au pur et simple collapsus démographique – et sur ce point, aujourd’hui même, la situation n’a été que partiellement redressée — à la fin de la si humiliante période eltsinienne]. Le film que vous avez vu montre, lors de la première intervention du Conseil de sécurité au lendemain du 11 septembre, une assez sinistre farce – puisqu’aucun vote, en forme, respectueux, tout physiquement, des participants, n’intervint, l’adhésion unanime se trouvant manifestée par le fait que tous les membres invités à se lever le firent sans discussion – à la demande du représentant de la France, M. Jean-David Levitte [qui sera quelques années – parfaitement en phase idéologique certes avec le maître despotique et mal élevé qui le choisira – le « sherpa » de M. Sarkozy à l’Élysée] : ainsi se trouvait, en fait – et nul ne put véritablement le comprendre autrement -, orchestré le solennel appui de la « communauté internationale » à n’importe quelle agression à venir des États-Unis dans les termes que ses dirigeants pourraient bien fixer au terme d’un libre travail d’interprétation dont le propos serait de désigner d’ailleurs discrétionnairement l’ennemi à abattre – souverainement mais au nom de la « communauté internationale ».

Bien sûr, cette première résolution, unanimement adoptée dès le 12 septembre 2001 – la brève résolution 1368 – peut être considérée comme allant de soi si l’on se contente d’une lecture rapide ; mais un examen plus serré laisse, rétrospectivement surtout, entrevoir les suites [en particulier par la façon dont ce texte combine affirmation imprécise du « droit inhérent à la légitime défense » — qui deviendra, fort classiquement certes, réaffirmation du « droit naturel de légitime défense » dans la résolution 1373, l’invocation  du uim ui repellere licet renvoyant toutefois à une interprétation forcément délicate lorsque l’on sort des figures de l’agression directe —  et dénonciation de ceux qui viendraient à « héberger les auteurs, organisateurs et commanditaires de ces actes »], telles qu’elles seront mieux précisées, encore que de façon abstraite, par la résolution 1373 du 28 septembre 2001, que je viens d’évoquer, beaucoup plus longue, mais surtout prise, toujours sous la présidence, mensuelle, de M. Levitte, au titre du chapitre VII de la Charte des Nations Unies et revêtant donc la signification d’un appel en principe contraignant aux États pour qu’ils s’engagent dans la lutte contre le terrorisme et renforcent le contrôle de leurs frontières.

Après une nouvelle résolution 1377 du 12 novembre 2001, deux mois après l’événement du 11 septembre, l’Afghanistan se trouva enfin expressément visé par la résolution 1378 du 14 novembre 2001 : mais alors, il s’agira de soutenir les éléments rebelles afghans poussés par l’Occident contre le gouvernement taliban, expressément accusé d’avoir appuyé al Qaïda [ « Condamnant les Taliban pour avoir permis que l’Afghanistan soit utilisé comme base d’exportation du terrorisme par le réseau Al-Qaeda […] et appuyant dans ce contexte les efforts que fait le peuple afghan pour remplacer le régime des Taliban »], et de justifier, sans la mentionner précisément, l’intervention des États-Unis, non seulement engagée alors depuis cinq semaines mais proche d’avoir porté toutes les conséquences dont elle pouvait être grosse – c’est-à-dire briser le régime taliban sans pouvoir résoudre les questions touchant à l’avenir du pays et à la cessation du fameux « terrorisme ».

C’est en effet dès la dernière décade de septembre que les premières opérations, touchant à la fois à la quête d’une information opérationnelle et à l’examen des voies d’une « transition » politique en Afghanistan s’étaient déroulées, et à compter des 7 et 8 octobre 2001 [pas même un mois après l’affaire du World Trade Center] qu’avait commencé l’offensive [Operation Infinite Justice [!!!] qui deviendra bientôt Operation Enduring Freedom], conduite dans les airs par les États-Unis et le Royaume Uni – avec bien sûr, au sol, des forces des services spéciaux [SOF = Special Operations Forces] -, caractérisée par l’habituelle tactique du tapis de bombes [le carpet bombing se trouvant d’ailleurs complété par le lancement aussi de nombreux « missiles de croisière »], et assurée au sol, à partir de la fin d’octobre, par l’Alliance du Nord, celle des « Seigneurs de Guerre » que les talibans avaient chassés quelques années plus tôt, au terme d’une offensive lancée en 1994 [qui avait triomphé en 1996 avec la prise de Kaboul], et confinés dans leurs septentrionales montagnes – des Tadjiks bien sûr, traditionnellement adversaires des dominants Pachtounes, mais aussi des Ouzbeks, sunnites certes mais tièdes dans l’ensemble, et des Hazaras, chiites et défavorables au rigorisme sunnite pachtoune [et même, a-t-on parfois suggéré, mais très temporairement et de façon à mon sens fort peu plausible, des forces pachtounes d’Hekmatyar qui deviendrait très vite en tout cas l’un des adversaires les plus détestés des Occidentaux et de leurs alliés].

Kaboul prise à la mi-novembre, cinq ans après sa chute aux mains des « étudiants », la victoire paraissait complète.

L'Afghanistan ethnique.png

Bien entendu – sans même considérer les souffrances infligées à beaucoup d’innocents [certes tous les hommes sont coupables suggérait l’étincelant Joseph de Maistre, mais justement cette vue, d’une radicalité remarquable dans son fatalisme lapsariste, était sienne…], les massacres interethniques ou politiques encouragés – rien n’était véritablement réglé. L’assistance occidentale, principalement étatsunienne, n’avait pas libéré l’Afghanistan d’une oppression insupportable pour tous : 1) elle avait contribué en premier lieu à un renversement du rapport de forces ethnique [carte ci-dessus] au détriment de l’ethnie pachtoune, la plus forte minorité du pays [au-delà de 40%] au bénéfice possible des Tadjiks [moins de 30%, point aussi soudés semble-t-il que les Pachtounes, unis surtout par la langue, le dari, qui n’est autre qu’une langue persane – notons que les circonstances feront que, ultérieurement, l’ANA, l’Armée Nationale Afghane assurera, sans doute inévitablement, une surreprésentation des tadjiks], des Ouzbeks [moins de 10%] ou des Hazaras chiites [autour de quinze pour cent peut-être, persanophones, descendant des mongols, et cela est parfois assez visible, résidant pour la plupart dans l’Afghanistan central, un peu à l’ouest de Kaboul] – Pachtounes afghans adossés, répétons-le, aux, plus nombreux, Pachtounes pakistanais [carte ci-dessous], dans un pays certes [je veux dire : le Pakistan] nettement dominé politiquement, administrativement et militairement par les Penjabis, mais nombreux toutefois puisqu’ils pèsent de dix à quinze pour cent d’une population de près de deux cents millions d’habitants ; 2) elle avait contribué en second lieu à restaurer la puissance de ces  « Seigneurs de Guerre » d’ethnies diverses, en principe non pachtounes certes, mais surtout peu susceptibles de faire éclore cet État moderne dont l’Occident entretenait l’illusion qu’il pût surgir des fourgons de l’étranger, puisqu’ils étaient de purs et simples entrepreneurs de guerre, de grands chefs de bande, avides de puissance et de richesse, se garantissant bien sûr l’une l’autre, capables certes, lorsqu’il y avait lieu, de poser leur kalash et de revêtir un costume occidental pour rassurer, et d’occuper même, formellement, des fonctions proprement étatiques, mais conservant inévitablement l’état d’esprit, les orientations, les finalités et les méthodes qui étaient les leurs hors de superficiels jeux de formes imités des traditions occidentales de l’État [lesquelles elles-mêmes paraissant parfois l’habillage de jeux de rapports moins désincarnés et plus complexes]. [Quant aux divisions ethniques – très grossièrement – : 1) elles comportent plus de rubriques que je ne le dis pour m’en tenir à l’essentiel ; 2) elles n’ont pas pour effet de dissoudre d’autres antagonismes, moins larges, ainsi entre groupes de tribus, tribus, clans, familles ; 3) elles entrent dans des combinaisons souvent insaisissables, et généralement évolutives, avec des jeux de clivages proprement politiques, religieux ou autres – l’on a affaire à un monde hérissé de tensions complexes et souvent redoutables – il n’est rien de moins simple que les mondes traditionnels, singulièrement lorsqu’ils sont éprouvés par une manière de guerre perpétuelle et soumis à des pressions et influences extérieures perturbatrices.] [L’un des auteurs occidentaux les plus fins concernant ces sortes de perspectives est, à n’en guère douter, M. Philippe Conte, qui a donné un Afghanistan, guerre lointaine ?, bref mais à mon sens, jusque dans ses développements marqués par un ferme engagement chrétien souvent stimulant sur divers sujets intéressant en particulier les évolutions des formes de la guerre, les faiblesses des armées « otanisées » et les conditions de succès des démarches contre-insurrectionnelles ; ici, sur la complexité de la question « ethnique », v. les remarques de son premier chapitre.]

 

Le Pakistan ethnique et ses voisins.png

 

[[[ La présente, longue incise, de quelque intérêt j’espère, se terminera par trois crochets inversés, selon un procédé auquel je recours assez souvent. Les Occidentaux sont assez sots pour la plupart, jusque dans les hautes strates de leurs prétendues « élites », et ils le sont d’autant plus que cette affreuse faiblesse leur échappe complètement, qu’ils se croient talentueux collectivement du talent historique de quelques-uns des leurs, pour la plupart morts, très souvent dans l’accablement, et de la rente de situation qui en résulte [en a résulté surtout] pour eux – et ils ne sont pas beaucoup plus malins dans les facultés de droit, je le redoute, qu’ailleurs – je parle des maîtres bien entendu, de l’esprit desquels devrait rayonner l’intelligence la plus lucidement critique sauf à ce qu’ils ne méritent d’être caractérisés comme simples répétiteurs du système -, non qu’en ces lieux, adonnés au traitement de fort lourdes questions, qui semblent presser l’intelligence d’œuvrer, ils ne puissent être assez souvent capables de vues profondes et subversives de la bêtise ordinaire, mais parce qu’ils ne veulent pas l’être, avec une folle énergie qui ne sourd pas des seules régions conscientes de la psyché, selon des ressorts dont je pourrais esquisser la trame cruelle, et que s’ils le deviennent malgré tant d’efforts, ils le dissimulent soigneusement afin de ne pas troubler, surtout, l’ « ordre » de la domination, lequel d’ailleurs sait les rétribuer – modestement – de diverses façons matérielles et symboliques – : ils tendent ainsi à croire, ou à faire du moins comme s’ils croyaient, qu’un État éclôt d’une constitution – se confond même avec celle-ci, ou bien avec l’ensemble du « droit », selon les théoriciens les plus goûtés, qui ne sont pas les moins absurdes – et, pratiquement, lorsqu’il s’agit d’apporter la supposée « démocratie », qu’une constitution se rédige, tout simplement, en plaçant quelques zouaves, de préférence étrangers, ne connaissant pas grand chose au pays – mais les illusions universalistes masquent le ridicule de telles prétentions à une ingénierie politique planétaire -, lesquels jouent au meccano et se demandent ce qui ferait bien dans le paysage, ce qui serait au standing « international », c’est-à-dire conforme à nos immémoriales vues tombées de la dernière pluie… [si l’on veut bien admettre que nos mondes d’Europe, ainsi, si profondément divers d’ailleurs, ne ressemblèrent jamais, jusqu’à il y a quelques décennies, à ce dont on prétend que cela formerait comme leur essence, et que nos Solon et nos Numa prétendent imposer au globe des perspectives et des techniques dont ils demeuraient manifestement inconscients naguère de l’urgence qu’ils leur revendiquent désormais, et qui au demeurant, ces techniques, ne sauraient opérer en dehors d’un contexte extrêmement complexe, et comme infini, lequel nul ne devrait prétendre faire naître par la magie de quelque acte juridique qui serait d’autant moins en mesure de donner son sens à un système qu’il ne saurait recevoir lui-même sa signification que de ce système] ; non ! un État est la manifestation insaisissable, variablement opérationnelle, d’une figure de la sociabilité, et celle-ci, ni plus ni moins que toute autre configuration sociable, est projetée par des jeux partagés de croyances et de sentiments ; la constitution, sérieusement entendue, ne se tient pas pour l’essentiel dans cinquante ou cent articles mais elle est le nom même d’une certaine configuration spirituelle assez largement partagée, à laquelle se trouvent généralement associés des jeux de formes et non seulement ces jeux de formes, mais certains états mentaux effectifs qui assurent leur interprétation, leur signification, et partant leur opérativité et conformité au dessein spirituel dont ils sont l’expression.

L’on verra ci-dessous – dans la veine de mon propos précédent – la photographie d’un livre extraordinaire, et d’une effroyable stupidité [l’ennui tient ici à ce que cette stupidité ne saurait n’être pas destructrice et même meurtrière]. Quand je dis que ce livre est extraordinaire, je ne veux pas dire qu’il soit unique en son genre : la Rand en particulier a publié plusieurs ouvrages des mêmes procédant à des variations autour du thème – et elle n’a pas eu l’exclusivité de la chose. Le « Nation-Building » est donc un horizon comme un autre pour les consultants en « organisation » : il serait trop beau qu’ils se contentent d’arriver tous les cinq ans avec leur nouvelle matrice pour bouleverser ruineusement les entreprises qui font appel à eux ; ils prétendent qu’ils peuvent construire les nations comme ils réorganisent les firmes. Bien entendu, ces volumes enfilent les platitudes les plus ridicules sur fond d’illusions débiles. Il va de soi que l’étape centrale de ce Nation-Building tient au State-Building, et que celui-ci passe par l’élaboration d’une belle constitution à l’occidentale… Il faut prendre au sérieux les « constitutionnalistes », voyez-vous : ils font partie aussi des bandes d’assassins planétaires qui contribuent au grand malheur des peuples avec les meilleures intentions du monde – il faut redouter les bonnes intentions des idiots [ou même simplement de ceux qui ont une « expertise » à vendre].

Pour vous toiletter l’esprit de tant d’âneries liées à l’universalisme dogmatique de notre temps, et aux illusions ridicules des supposées sciences managériales, ces quelques mots simples de notre grand général Gallieni vers la fin de Trois colonnes au Tonkin [1894-1895] :   » 1° L’organisation administrative d’un pays doit être parfaitement en rapport avec la nature de ce pays, de ses habitants et du but que l’on se propose; 2° Toute organisation administrative doit suivre le pays dans son développement naturel. C’est en vertu de ces deux principes absolument généraux que telle méthode, bonne à employer en telle région, est déplorable en telle autre ; que tels procédés administratifs, excellents aujourd’hui en raison de l’état de choses existant, seront à rejeter quelques mois après, si des événements quelconques modifient la situation des contrées où ils sont appliqués. » Que dire de plus ?

 

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Il peut y avoir d’ailleurs des agencements que je caractérise comme « État pelliculaire » [j’entends : particulièrement tel, car bien évidemment, dans une vue telle que la mienne, tout État est d’une certaine façon « pelliculaire », demeure un horizon symbolique chargeant plus ou moins de nos vapeurs d’âmes le ciel de l’ordinaire des jours, renvoie – très au-delà de ce qu’un Hauriou, point certes le moins subtil des maîtres canoniques des facultés de droit, désignait par exemple comme « constitution sociale » – à un monde complexe et enfoui hors duquel il serait non seulement inintelligible mais impraticable, à une articulation plus profonde encore, si l’on veut, que celle qui adosse « le droit » à « la langue » – ce pourquoi, comme je ne me lasse pas de le dire, c’est d’une herméneutique totale, bien entendu inaccessible mais qui mérite d’être constituée en destin pour la méditation, dont on aurait besoin, très au-delà de la manière d’idéaliste linguistic turn de mon cher Humboldt]. De façon plus politique, et en tout cas prosaïque, ces agencements ne peuvent être, plus ou moins, toujours temporairement et partiellement, stabilisés – car tout coule et tout finit par mourir, même les figures dessinées par l’infini jeu des âmes, dont les vols innombrables, ordonnés et désordonnés à la fois, dessinent l’histoire – que sous la condition de ménager ce qui peut être commodément représenté comme se trouvant sous la pellicule formelle en un temps et en un lieu donné. Je vais, pour la clarté de mon propos, en donner deux exemple, le second seulement pris en Afghanistan.

Réunion de chefs de tribus en Libye au temps de Muammar Kadhafi.png

Premier exemple. – Il était de bon ton en Europe de se gausser du colonel Muammar Kadhafi, lorsque du moins on ne le décrivait pas comme un monstre sanguinaire [et, de fait, sans qu’il soit utile de s’y attarder ici, il a commis à n’en guère douter de très lourdes fautes]. Il serait peu raisonnable toutefois de ne pas prendre la mesure, au moins, 1) du rôle régulateur puissant qui fut le sien [dans le domaine ainsi des flux migratoires sud-nord, puisqu’il s’est passé dans ce domaine exactement ce qu’il avait annoncé lorsque nous fûmes sur le point de le renverser et de l’assassiner il y a six ans], 2) du jeu tout bien pesé apaisant qu’il put jouer dans l’Afrique sahélienne [là encore, l’on ne saurait juger que la situation ait été améliorée par sa disparition – et lorsque l’on comprend, par les leaks de Mme Clinton, que M. Sarkozy était enragé contre Tripoli parce que le Raïs aurait accumulé cent quarante-trois tonnes d’or afin de mettre fin au franc CFA, qui devra de toute façon être supprimé, et peut à beaucoup d’égards être considéré comme une institution scandaleuse, l’on se dit que l’on a été – vraiment – bien mal gouverné], mais aussi, 3) de la grande habileté qui fut la sienne pour se maintenir pendant plus de quarante années au pouvoir de façon globalement assez féconde pour son pays, difficile et divisé. L’extraordinaire image que je vous présente ci-dessus représente une réunion des chefs de tribus autour du Raïs : n’imaginez surtout pas qu’il s’agît là d’une cérémonie en quelque manière folklorique : négocier avec les chefs des tribus, assurer la conciliation de leurs points de vue, est un aspect très important de l’activité d’un chef « d’État » libyen, qui peut bien faire jouer des rouages que nous jugeons plus « étatiques », s’appuyer sur un embryon – et davantage parfois – de fonction publique « moderne », mais ne saurait économiser ses efforts pour dialoguer avec les représentants les plus significatifs des peuples divers, jusqu’à un certain point, que constituent les nombreuses et fort inégales tribus. [Dois-je préciser que le monde des tribus n’est pas le mien, et que je suis profondément hostile à celui des communautés que les tenants du globalisme, grands ennemis de l’Etat-Nation, veulent imposer à notre grand Royaume-et-République de France ? Mais j’ai la plus grande considération – et l’intérêt le plus vif – pour les façons autres de monter le monde, telles qu’elles s’épanouissent dans les cadres qui sont traditionnellement les leurs ; les mondes confédératifs tribaux n’ont bien entendu rien de ridicule à mes yeux et la prétention de crétins diplômés occidentaux à vouloir les jeter à bas me fait horreur – que ces gens méditent donc sur nos sociétés malades – politiquement, moralement, démographiquement, économiquement, intellectuellement… – avant de prétendre donner la leçon au monde !]

Deuxième exemple. – S’agissant de l’Afghanistan, il est un épisode trop remarquable [pour nous] pour que nous ne le méditions pas. Je l’aime très particulièrement parce que, d’une certaine façon, il démontre admirablement le ridicule de notre prétention à régenter la planète, à donner des leçons de « droit constitutionnel » ici et là, à distribuer les bons et les mauvais points. L’élection présidentielle organisée en Afghanistan en 2014 a abouti au succès de M. Ashraf Ghani, dont on ne saurait certes dire qu’il n’eût pas été frotté – et davantage – de vues occidentales : M. Ghani est un pur produit du système étatsunien de formation ; il a même participé à son fonctionnement, puisqu’il a été professeur d’Université, assumant aussi les fonctions d’anthropologue à la Banque Mondiale ; M. Ghani présente même une particularité très remarquable puisqu’il a épousé, il y a une quarantaine d’années, une jeune fille chrétienne – maronite – du Liban, née Rula Saadé, elle même, en particulier, ancienne élève de la rue Saint-Guillaume ; le couple a vécu plusieurs décennies aux États-Unis, et n’est revenu en Afghanistan qu’en 2002, lorsque M. Ghani est devenu ministre des finances.

L’élection de M. Ghani, toutefois, est apparue comme une relative surprise. Au premier tour en effet, il était arrivé loin derrière M. Abdoullah Abdoullah [à peine plus de 30 contre 45%]. Or il battit celui-ci, au second tour, en juin, avec plus de 56% des suffrages, non sans fraudes semble-t-il, nullement nouvelles certes. À mon sens toutefois, même en admettant les fraudes – dont il n’y a peut-être pas lieu de préjuger d’ailleurs qu’elles n’eussent avantagé que l’un des deux candidats -, les cartes des deux tours de l’élection paraissent indiquer, on va le comprendre, les ressorts significativement ethniques de l’élection, qui purent plausiblement jouer très largement dès lors que le candidat Rassoul eut été éliminé et que beaucoup, semble-t-il, se résignèrent à surmonter leurs réserves envers un homme dont l’épouse est chrétienne. 

Ci-dessous, une carte relativement éclairante du premier tour de la présidentielle afghane de 2014. Notez qu’Ahmadzaï est le nom relevé par M. Ghani dans son effort pour « afghaniser » son image. Quant à Rassoul, qui obtint un peu plus de 10% des voix au premier tour, retenons qu’il est un pur Pachtoune, mais aussi qu’il était poussé par le président sortant, M. Karzaï. Sous cette première carte, la carte du second tour est extrêmement intéressante par la netteté de la coupure qu’elle dessine, ethniquement intelligible dans une large mesure.

Election présidentielle de 2014, 1er tour.png

Election présidentielle afghane de 2014 deuxième tour.png

 

M. Abdoullah Abdoullah, médecin kaboulien, avait semblé tout d’abord promis à l’emporter : malgré les efforts de M. Ghani pour se rendre aussi « afghan » que possible, il ne pouvait guère rivaliser à cet égard avec un homme qui avait exercé son office en Afghanistan ou bien, mais au service des Afghans expatriés, au Pakistan. Certes proche du commandant Massoud autrefois, M. Abdoullah Abdoullah pouvait encore bénéficier de sa venue au sein du « couple mixte » que formaient sa mère tadjik et son père pachtoune. Figure centrale toutefois de l’ « Alliance du Nord » en 2001, ministre des Affaires étrangères en 2002, dans le même gouvernement que M. Ghani, certains soutiens pouvaient lui faire défaut, d’autant que M. Ghani était, lui, pleinement pachtoune. A l’élection présidentielle de 2009, M. Abdoullah Abdoullah avait certes fait bien meilleure figure que M. Ghani face à M. Karzaï, mais au fond il semble – selon une expression consacrée – qu’il se soit heurté à une sorte de « plafond de verre » ethnique, et qu’il soit impossible de devenir président à Kaboul contre la communauté pachtoune, peut-être appuyée ici – mais les cartes, assez grossières, ne sont pas d’une interprétation aisée – par les quelques centaines de milliers de Turkmènes du nord-nord-ouest.

Je ne m’attarde pas mais tout cela est bien sûr très intéressant et mériterait un travail approfondi. Car la solution finalement trouvée par le vainqueur et le vaincu ne saurait se comprendre sans considération des divisions qui cisaillent nos cartes : dans le monde différencié des ethnies afghanes, la prétention des uns à emporter une victoire totale sur les autres ne manquerait pas de conduire au conflit – et à un conflit inévitablement armé au sein duquel renaîtrait peu évitablement l’affrontement des pachtounes, dont le fer de lance serait finalement constitué par les effectifs talibans, et du gros des autres ethnies, dans l’ensemble septentrionales. Dès lors, dans un tel climat d’ensemble, les résultats d’une élection présidentielle nationale ne sauraient être qu’indicatifs en quelque sorte, préparatoires à une discussion de type au fond suffisamment traditionnel, ultimement interethnique en ce sens qu’elle ne saurait ne pas tendre à apaiser, au moins, les belligènes rancœurs ethniques. Quoi qu’il en soit, la victoire de l’un des candidats sur l’autre n’eut d’autre effet ici, après deux mois de tractations, que de lui donner accès à la présidence, et donc à une primauté symbolique assurée, mais sous la condition que soit créé un N.U.G, un « Afghan National Unity Government », qui au fond se trouvait moins national qu’interthnique [ce n’est, on le comprendra, pas la même chose], et que M. Ghani abandonnât à son rival la fonction de Chef de l’Exécutif, créée il me semble à la seule fin de trouver une issue à la crise qui, déjà, faisait davantage que couver. [Ci-dessous, une belle photo – MM. Ghani, à gauche, et Abdoullah Abdoullah sourient de toutes leurs dents ; ils portent assez beau mais sont un peu souciants il me semble – lors de la présidentielle de 2009, M. Abdoullah Abdoullah appelait à la transposition en Afghanistan du « modèle politique suisse » ; le voyant, l’on est pris d’un doute – ce n’est certes pas véritablement une critique sous ma plume du « sud ». De fait, même si je manque d’éléments très précis, des lectures éparses ne me laissent guère de doutes, en particulier depuis 2016, sur le caractère fort tendu des relations entre les deux hommes, M. Abdoullah jugeant répétitivement M. Ghani peu capable de conduire des réformes et lui reprochant dans le même temps de le marginaliser.].  ]]]

 

MM Ghani et Abdullah.png

 

 

Ainsi puis-je reprendre le fil, si pauvre, de ma tentative de rappel historique, très en-deçà, l’on s’en souvient, de l’élection présidentielle de 2014 – simple opportun exemple ici à l’appui d’un mien propos général -, très en amont du projet et de l’action du général McChrystal surtout qui m’occupent en ces développements, dans le propos simple de favoriser l’intelligence de ce à quoi prétendait répondre le tournant supposément contre-insurrectionnel de la guerre occidentale en Afghanistan.

Que faire ? Comment transformer la prétendue victoire militaire en succès politique, inscrire l’instantanéité cruelle du bombardement massif dans un possible récit ultérieur des aventures heureuses de la « De-mo-cra-cy » ? [Me pardonnera-t-on de présenter pour la deuxième fois dans mes billets ce dessin – qui me hante depuis des années – du dessinateur brésilien Latuff – il intéresse bien sûr, rétrospectivement, l’affaire vietnamienne [VC comme Viet-Cong porte le casque] mais il revêt la signification d’une critique générale de l’impérialisme des supposés bons sentiments.]

 

AA LATUFF - ICI POUR APPORTER LA DEMOCRATIE....png

 

Comment, en particulier, faire sortir du jeu à suffisance ceux qui ont principalement contribué à la victoire de l’offensive au sol, les « Seigneurs de Guerre » ? Et comment faire en sorte que le levier ethnique du succès ne devienne pas un obstacle insurmontable à toute « réconciliation nationale » [terminologie occidentale ici bien entendu, bien qu’il soit excessif de sous-estimer, comme on peut en éprouver la tentation, l’effectivité d’un certain sentiment national afghan – forgé d’une certaine façon dans la résistance victorieuse, à plusieurs reprises, aux offensives de l’Occident], c’est-à-dire à une durable conciliation des ethnies et communautés [selon une vue globalement plus féconde à n’en guère douter] ?

L’on connaît la solution qu’affectionne la « communauté internationale » : réunir une conférence. Et l’on n’ignore pas son vice constitutif, celui que l’on retrouve toujours, tout simplement parce qu’il est inévitable, en particulier lorsque l’un des grands acteurs a été désigné comme l’incarnation même du « mal » politique. Que l’on me comprenne bien surtout : que ne soient pas admis, par exemple, à la « table des négociations » concernant la Syrie, ces temps-ci, l’État islamique ou les formations liées d’une façon ou d’une autre à al-Qaïda, cela peut sembler aller de soi, d’autant que, en dehors de toutes considérations liées au « terrorisme » des méthodes ou à la radicalité islamiste des doctrines, ils sont, très largement s’il s’agit du premier, dans une notable mesure s’il s’agit des secondes, formés d’éléments étrangers qui n’ont aucune vocation à décider de l’avenir des peuples syriens ; mais ceux qui, dans le même temps, prétendaient, naguère encore, écarter les représentants de Damas ne pouvaient s’orienter de la sorte vers une solution possible [à tel point qu’il était raisonnable de supposer que leur souhait – celui ainsi du monde atlantique, et en particulier de Londres et de Paris, dont le rôle en Syrie a été, dans cet ordre, scandaleux – était que la guerre mondiale se poursuivît en Syrie jusqu’à l’éclatement d’une notable partie du Proche et Moyen Orient] ; simplement, à partir du moment où l’on ne peut que disputer à l’infini de la légitimité des uns ou des autres à discuter de l’avenir, il devient assez clair que seul le rapport de forces sur le terrain peut décider de l’issue de conflits de cette sorte ; et l’on se trouve renvoyé à la question fondamentale et à la réponse qu’elle appelle – selon moi, on l’aura compris, absolument négative, sans exception aucune, jamais, la preuve étant amplement administrée que les « bonnes âmes » sont dans le meilleur des cas des salauds objectifs, et très souvent, on le mesure peu à peu, subjectifs – : toute puissance extérieure doit s’abstenir d’interférer, pour quelque motif que ce soit, avec le jeu conflictuel qui se déroule au sein d’un État souverain [sauf bien évidemment si elle est appelée par l’autorité légale, en particulier si son intervention vient alors contrer l’immixtion préalable d’une puissance ou d’effectifs étrangers].

Dans l’affaire afghane, la question qu’il eût fallu se poser est la suivante : les talibans étaient-ils de ceux avec lesquels toute négociation est impossible ? doit-on rétrospectivement admettre qu’ils méritaient d’être considérés comme aujourd’hui Daech ? Je ne saurais proposer une réponse ferme à une telle question, bien que mon sentiment soit plutôt, 1) quant au fond, que le national[pachtouno]-islamisme taliban est assez différent du takfirisme international daéchien [comme il est d’ailleurs plus largement préférable, soit au wahhabo-salafisme soutenu en particulier par les séoudiens, soit aux Frères musulmans appuyés notamment par le Qatar et la Turquie, plus présentables ces derniers mais tout aussi redoutables dans la durée], et 2) formellement, que l’on ne saurait réputer les talibans, qui rayonnent largement dans la principale ethnie afghane, comme des éléments extérieurs à l’Afghanistan, puisqu’ils ne sont évidemment pas tels. Mais, une fois de plus, ce n’est pas à moi qu’il appartient d’apporter des réponses qui, s’il s’était agi [improbablement…] de ma décision, ne se fussent jamais posées puisque la nouvelle guerre d’Afghanistan n’eût jamais été engagée et que notre front pourrait être soulagé d’une partie de sa honte et nos yeux s’élever avec une plus vive espérance vers notre propre avenir collectif.

Quoi qu’il en soit, la coalition étatsunienne ayant prétendu lutter pour le Bien et contre le Mal, il était impossible de s’asseoir tous ensemble autour d’une « table » de conférence : le Bien ne compromet pas avec le Mal, ne transige pas avec lui. C’est enfoncer une porte ouverte que de conclure que l’impossibilité de trouver une solution à la fin s’entait sur l’originaire radicalité – inévitable, je le redis, dans les circonstances – d’une telle position, « morale » de départ appelant non la discussion avec mais la destruction de l’adversaire.

 

le Président Hami Karzaï.png

 

C’est dans ces conditions que, dès la fin de novembre 2001, avec le sentiment d’urgence qui résultait de la situation de chaos violent qui s’installait en Afghanistan, se tint, sous l’égide des Nations Unies, la conférence de Bonn, en Allemagne. Celle-ci permit d’arbitrer entre des prétentions concurrentes, issues de diverses Loya Jirga [= Grande assemblée en langue pachtoune – structure originairement strictement intertribale adoptant ses décisions par consensus, solution seule respectueuse bien entendu de l’irréductible autonomie de chaque tribu par rapport à toutes les autres]. Cette conférence était dominée par l’Alliance du Nord à proportion que les Talibans s’en trouvaient exclus. Un compromis tenant compte de cette réalité, mais n’oubliant pas tout à fait le rapport ethnique des forces fut trouvé : la plupart des postes gouvernementaux reviendraient à des hommes issus de l’Alliance du Nord, mais le chef du gouvernement serait un pachtoune [tout comme le mollah Omar, notons-le, même s’ils n’étaient pas issus de la même famille de tribus], soutenu par les autorités étatsuniennes, hostile bien entendu aux talibans [du moins après l’assassinat probable de son père par l’un d’entre eux], originairement partisan d’ailleurs du roi Mohammed Zaher Chah, M. Hamid Karzaï [photo ci-dessus], homme qui donnait un sentiment vif d’intelligence [sans qu’il me soit possible d’en juger] et dont le rôle sera considérable, puisque – tout d’abord comme président de l’administration intérimaire, puis comme président de la République intérimaire élu à partir de 2004, enfin comme président de la République pur et simple à compter de l’élection de 2009 – il se maintiendra au pouvoir jusqu’en 2014.

M. Karzaï présentait un vif avantage : il connaissait la musique du lieu et la façon dont on la joue dans les pays de l’Hindou Kouch – il souhaitait, autrement dit, régler les difficultés à l’afghane, c’est-à-dire par la voie de compromis. Mais il échoua : le mollah Omar était retiré avec ses fidèles dans Kandahar ; il était prêt à assurer la reddition de la ville dans de bonnes conditions et à admettre sa mise à l’écart du pouvoir ; mais il convenait qu’on lui garantît la vie, et surtout qu’on lui sauvât la face. C’est alors que M. Donald Rumsfeld affirma la position la plus rigide qui pût être. Ne doutons pas ici que cette position ne lui ait pas été propre ; toutefois, aux côtés en particulier de son proche ami le vice-président Dick Cheney, le rôle de M. Rumsfeld dans l’épanouissement létal, planétaire, du bushisme, fut important – cet homme intelligent, dont le faux air de Jack Nicholson est parfois frappant, avait une vue d’ensemble, une volonté forte aussi, peu d’inclination à la commisération, d’évidence : jouissant d’une continuité remarquable au Pentagone [puisqu’il fut six ans Secrétaire à la Défense, de janvier 2001 à décembre 2006, avec une efficacité augmentée par le fait qu’il avait déjà exercé les fonctions un quart de siècle plus tôt, sous le président Gerald Ford], il put ainsi être désastreux, au service des perspectives néo-conservatrices les plus expressément assumées, en Afghanistan d’abord, puis en Irak. [L’on peut considérer d’ailleurs que ce sont les difficultés de la stabilisation de la situation en Irak – telles que nous les avons évoquées un peu plus haut – qui ont fini par lui coûter ses hautes fonctions ministérielles.]

 

M. Donald Rumsfeld.png

 

Faut-il considérer qu’il y a eu une erreur de M. Rumsfeld ? Tout dépend du sens que l’on souhaite donner à la question. M. Rumsfeld, à mon sens, n’était pas un crétin idéologisé : il était un un idéologue furieux, monstrueux même, mais brillant, d’une sorte dont les États-Unis contemporains n’ont pas manqué ; son propos minimal était d’assurer la domination absolue des États-Unis, et non de jouer habilement selon la perspective plus modeste et plus traditionnelle de victoires limitées au sein d’un monde pluraliste ; son propos profond était peut-être celui que certains prêtent à plusieurs dirigeants étatsuniens depuis quinze ans, en produisant des éléments assez persuasifs d’une part, et avec l’avantage, le temps s’écoulant, de pouvoir se revendiquer du déroulement, si catastrophique, des événements depuis de début du présent siècle. Ce propos profond eût été de promouvoir la pulvérisation du Grand Moyen Orient de l’Himalaya à la Méditerranée, pour des motifs complexes mais intelligibles, concernant en particulier l’intérêt propre des États-Unis, l’affaiblissement de l’ennemi iranien, la déstabilisation à peu près mécanique dans la durée de ce que la Russie appelle son « étranger proche », et à n’en guère douter la garantie de l’État d’Israël contre les risques que pourraient lui faire courir, dans la région, des États puissants, stables et hostiles.

S’agissant du Secrétaire Rumsfeld, il est en tout cas un témoignage que l’on ne saurait prendre à la légère, celui du général Wesley Clark [ancien SACEUR, Supreme Allied Commander Europe, commandant suprême des forces de l’OTAN en Europe de 1997 à 2000] rapportant que le ministre de la défense lui eût annoncé le propos d’agresser « seven countries in five years » [en dehors de l’Afghanistan : Iraq, Syrie, Somalie, Libye, Soudan, Iran et Yemen – liste pour le moins troublante, l’on en conviendra], et ceci dès la mi-septembre de 2001.

Lien avec une effarante vidéo portant une expression parmi d’autres du témoignage du général Clark :

Qu’eût pu faire M. Karzaï ? Rien. Il plia donc. Une paix de léger compromis eût-elle porté des fruits dans la durée ? Non peut-être ; mais on n’en saura jamais rien et l’uchronie est un jeu de l’esprit qui ne saurait guère nous aider, s’il demeure, à mon sens, que la raideur du choix effectué fut mal inspirée. Le 7 décembre 2001, quoi qu’il en soit, les responsables étatsuniens purent penser qu’ils avaient bien joué puisque les talibans engagèrent la reddition de Kandahar sans même combattre. Le sentiment de Washington était trompeur ; mais l’on ne put s’en apercevoir tout d’abord, encore qu’un peu de culture – moins littéraire qu’historique, en dépit de l’apparence – eût pu suggérer que plier, se replier, n’est pas rompre. [Ci-dessous une toile d’Achille-Etna Michallon, peintre en général plus talentueux que profond mais très intéressant parfois ; issu d’une famille d’artistes et formé de la meilleure façon, il fleurit quelques années seulement sous le roi Louis XVIII avant de mourir fort avant l’âge – ici, bien sûr, le chêne et le roseau.]

 

Chêne et le Roseau d'Achille Michallon.png

 

Certes, les peuples sont crédules ; beaucoup veulent espérer ; le film évoque très bien l’emballement qui saisit en 2002 tant d’Afghans – nombre d’exilés en particulier. Il est exact d’ailleurs que le désarmement des milices paraissait devoir suivre son cours : le Conseil de Sécurité des Nations Unies avait décidé [Rés. 1386] l’envoi à cet effet d’une Force Internationale d’Assistance et de Sécurité [ISAF, International Security Assistance Force] ; celle-ci ne sera dissoute toutefois, ce que l’on ne pouvait guère prévoir douze ans plus tôt, qu’à la fin de 2014 ; cela dit assez que rien ne se passa comme attendu par les États-Unis et leurs alliés.

Mais le reflux de l’espérance dans une partie de la population prit un peu de temps, d’autant qu’une activité souvent assez factice fut emportée tout d’abord par les efforts de recontruction, du moins dans les villes les plus significatives, dont Kaboul – activité certes bénéfique, mais surtout à certaines entreprises occidentales, et opérant sur le fond d’une considérable corruption, propre dans la durée à exaspérer divers secteurs de l’opinion. L’élection de M. Karzaï en 2004, à la faveur d’une importante mobilisation électorale, put certes être présentée comme un remarquable succès, mais elle ne dissimula pourtant pas aux plus perspicaces le caractère superficiel de la stabilisation accomplie. C’est ainsi qu’à partir de 2005-2006, la situation évolua de telle sorte que s’imposa peu à peu dans une partie de l’établissement militaire l’idée qu’il faudrait infléchir, et davantage, la stratégie qui avait longtemps prévalu, dans l’esprit des premières années du bushisme : c’est ce mouvement collectif des vues que manifestera en le condensant le texte important du général McChrystal cité plus haut.

Dès mai 2005, lorsque le général américain Karl Eikenberry devint commandant en chef des forces de la coalition – le CFC-A, Combined Forces Command – Afghanistan [dont je dois confesser à ma grande honte que je n’ai pas alors très bien saisi comment il s’articulait avec le commandement de l’ISAF, sans que les choses me semblent beaucoup plus claires aujourd’hui, rétrospectivement] – il signala que la situation était en cours d’aggravation rapide ; son sentiment était qu’il n’y avait pas d’issue favorable possible sans la destruction des forces talibanes, mais que celle-ci ne pouvait aucunement être envisagée sans une attaque des « zones tribales » pachtounes au Pakistan. Il était bien sûr impossible de procéder ainsi ; et les pressions exercées sur les autorités pakistanaises ne pouvaient aboutir au-delà d’un certain point, sauf, au regard de l’état d’esprit très majoritaire de la population du Pakistan, à engager le grand pays voisin dans une guerre civile pure et simple, aux conséquences incalculables ; de ces pressions, finalement, de celles exercées dans la modeste mesure du possible par le gouvernement d’Islamabad, résulta plutôt le renforcement des solidarités pachtounes autour de la figure du mollah Omar.

Et ce fut au printemps 2006 que l’on entra dans la phase dont, malgré tant d’efforts l’on n’est pas sorti : celle qui voit, chaque année, le mouvement taliban annoncer sa grande offensive printanière… et y procéder. Si bien que M. Eikenberry estimera en 2007 que la situation sera devenue vraiment critique. Ici s’interrompt bien sûr mon bref rappel puisque c’est alors, je l’ai dit, que fut posée la question de l’adoption des nouvelles perspectives contrinsurrectionnelles.

 

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Je ne souhaite pas non plus m’interroger ici sur les « vraies », les plus « profondes » intentions de ceux qui ont, à titre principal, programmé cette guerre – dont on ne saurait exclure qu’elle ait eu pour propos aussi, et même sans doute principalement, d’installer la puissance, pourtant en principe fluidocratique, des États-Unis [outlying island surmanifestant, au service d’une politique parente par son inspiration, les spécificités géographiques de l’offshore island britannique] au plus profond du Heartland mackindérien [l’inscription territoriale de la géopolitique de Halford John Mackinder se trouvant simplement déplacée vers une zone à la fois plus orientale et plus méridionale], en vue de tenir en toutes circonstances en respect, la Russie bien sûr, mais la Chine aussi, et l’Inde probablement encore, et certes l’Asie centrale elle-même, ses puits [caspiens ainsi – n’oublions pas que l’énorme gisement de Kashagan a été découvert en 2000] mais surtout ses routes, en y incluant l’ennemi iranien [et ce Pakistan qui, pour être un allié des États-Unis, pourrait bien soulever quelque jour d’immenses difficultés par l’effet de la combinaison d’une considérable population, d’une radicalité islamiste répandue, et… de la détention de l’arme nucléaire].

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Notons que, comme bien souvent, certains interprètes tendent à considérer que la préférence étatsunienne pour une frappe en Afghanistan, en 2001, eût été dictée par le souhait de permettre l’évacuation des hydrocarbures d’Asie centrale par le sud, et donc en évitant la Russie. Que dire ? Que le désir américain de nuire à la Russie est certes constant ; mais que, ici, l’on éprouve plutôt un doute – non seulement parce que l’explication par les hydrocarbures ne saurait tendre raisonnablement à devenir la clef unique des relations internationales, mais dans toute la mesure où, en ce cas, il y avait 1) des régions plus stratégiques sous l’aspect considéré, à commencer par celles, la suite le montrerait, du « croissant fertile », 2) un autre chemin [que l’on songe ici – projet lancé en 1999 et mis en fonctionnement progressivement à partir de 2006 – à l’oléoduc transcaucasien et transanatolien Bakou-Tblissi-Ceyhan que l’on repèrera sur la carte ci-dessus, et dont on notera qu’il conserve vocation à se prolonger vers le Turkménistan par un[e] Trans-Caspian Gas Pipeline]. Certes, il y eut bien un projet « TAP » [Turkmenistan-Afghanistan-Pakistan Natural Gas Pipeline] mais il est notable que, envisagé depuis longtemps, sa construction n’ait commencé qu’en 2015, en vue d’une mise en service vers 2020 – et qu’il s’agisse désormais d’un projet TAPI, dont le destinataire final le plus éloigné du Turkménistan est l’Inde, et donc d’un projet concernant infiniment moins l’approvisionnement de l’Occident que l’Asie méridionale. Bref, il n’y a peut-être pas lieu, au principe de l’interminable engagement afghan des États-Unis de s’obnubiler sur cette affaire, même si l’histoire détaillée des projets de tubes dans la région montre que des intérêts privés étatsuniens ont pu peser significativement sur le climat d’hostilité radicale aux talibans à la fin du XXe siècle et donc sur la préparation des esprits à une agression occidentale. [On a là un aspect peu douteux du bellicisme étatsunien : les armes ont vocation à 1) maintenir un rapport de forces géopolitique globalement favorable aux aspects divers de la domination américaine et à casser tout risque de développement d’un monde multipolaire ; 2) enrichir immédiatement les marchands d’armes et leurs actionnaires, et naturellement favoriser, à un degré incomparable « l’emploi » dans tous les secteurs liés de près ou de loin à la « sécurité » ; 3) ouvrir et garantir des marchés aux activités les plus diverses, à commencer bien sûr par celles concernant l’exploitation, le transport et la commercialisation des hydrocarbures.]

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[[ Il pourrait arriver que tel souhaitât lire un peu – mais rapidement, et sans trop de peine – sur la sinistre affaire afghane : il n’est, il me semble – en l’absence de toute façon du grand livre érudit qui s’imposerait ici, comme sur l’Irak je l’ai dit -, de lecture plus stimulante que celle du colonel René Cagnat, cyrard, ancien officier breveté, docteur en science politique, longtemps diplomate, connaisseur très complet de l’ancien monde soviétique, familier de l’Asie centrale – si diverse au fond, et cela ressort souvent de son propos -, où il vit depuis de très longues années [à Bichkek, au Kirghizistan] – il dit aimer trop la France pour en supporter le spectacle contemporain, désespérant il est vrai pour ceux qui se dévouèrent toute une vie au service de ce que nous fûmes. Ici, vous choisiriez par exemple un petit livre très facile, mais que – bien qu’il soit en partie composé d’articles publiés d’abord séparément – l’on ne saurait juger négligeable après l’avoir lu en deux heures qui donnent le sentiment de partager la conversation d’un homme abordant avec souplesse mais fermeté des affaires dont il saisit avec aisance et sans prétention tous les fils : Du Djihad aux larmes d’Allah. Afghanistan, les sept piliers de la bêtise [allusion, certains l’auront peut-être relevé, aux Seven Pillars of Wisdom du fameux colonel Lawrence.]

Vous pouvez entendre sept minutes et demie de résumé de son livre par l’auteur en 2012 :

Bien entendu, M. Cagnat, qu’il faut parfois lire entre les lignes dans le souvenir que j’en ai, ne dit pas tout ce qu’il sait – il y a des choses qu’il vaut mieux taire à suffisance si l’on ne veut pas être banni de la société des « gens biens » [ceux devant lesquels on ne saurait plus ouvrir la bouche interrogativement – même en en sachant manifestement vingt fois plus qu’eux – sans qu’ils vous accusent de « complotisme » et autres violentes balivernes, comme si, surtout après tant d’erreurs, tant de catastrophes même, l’injure pouvait tenir lieu de pensée et les hurlements de la bienpensance d’objection]. Peut-être vous demanderez-vous pourquoi le colonel Cagnat répète, à propos des motifs de l’absence de lutte contre la drogue, l’expression « pour toutes sortes de raisons », sans, manifestement, souhaiter en dire davantage [ainsi, deuxième occurrence à 3mn14s]. Voici la réponse : sachant que plus de quatre-vingt-dix pour cent du pavot à opium du monde est produit grâce à la culture de deux cent mille hectares en Afghanistan, contre le tiers sous le pouvoir taliban avant 2001, il est admis par la plupart des observateurs qui connaissent vraiment cette affaire que les autorités supérieures du nouvel Afghanistan de M. Karzaï [président de 2001 à 2014], plusieurs « seigneurs de la guerre » aussi, comme diverses officines ou intervenants étatsuniens [à commencer par la CIA – qui s’était déjà surpassée sur ce plan dans les Amériques latines] se sont trouvés au cœur de ce trafic à vocation mondiale. [V. en particulier les travaux de deux universitaires dissidents : Alfred McCoy aux États-Unis, et Peter Dale Scott, d’origine canadienne, mais dont la carrière s’est déroulée en Californie – ce dernier s’est peut-être montré imprudent parfois dans son recours aux concepts d’État profond, de politique profonde, etc. – mais cela n’affecte en rien la vue qu’il donne des activités illégales des services étatsuniens, et ne nuit pas même à l’intérêt d’ensemble de ses analyses.]

Vous trouverez ci-dessous une carte illustrant l’un des articles publiés en ligne par M. Cagnat – elle mériterait bien des commentaires en vue de procurer un certain éclaircissement au nouveau « Grand Jeu » qu’il dessine [le « Très Grand Jeu » écrit-il, pour le distinguer, avec ses acteurs plus nombreux, de celui qui vit si longtemps s’affronter le Royaume Uni et l’Empire russe dans la région] ; mais le premier d’entre eux ne saurait n’être pas celui-ci : ce que dit l’auteur, au fil de ses fines publications, façonnées sur le terrain, mérite d’être considéré. Un mot peut-être, bien sûr, sur la projection chinoise – les trouées rouges sont celles dont on parlera sans doute le plus dans le moyen terme, avec l’affaire, selon moi un peu préoccupante, des nouvelles « routes de la soie » – j’ai évoqué cette question dans mon premier billet sur les cartes ; et peut-être avez-vous entendu parler il y a quelques jours du grand raout donné auprès du lac Yanqi, dans la banlieue pékinoise, pour le « Belt and Road Forum » les 14 et 15 mai derniers, avec l’appui très marqué de M.Poutine que notre sottise précipite mécaniquement dans les bras de la Chine, estimables assurément, mais pas forcément tout à fait rassurants pour les mondes européens.]]

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En lisant René Cagnat, l’on saisit parfaitement la justesse d’un lieu commun que j’entendais déjà dans mon enfance : il opposait l’aptitude du soldat français – d’autrefois peut-être surtout – à vivre au contact des populations – à se nourrir comme elles, à adopter aisément une partie de leurs façons – à l’impossibilité pour le soldat étatsunien de procéder de même. Il en alla ainsi lors des opérations d’Afghanistan, dans le pays même ou dans les bases arrières du Kirghizistan ou d’Ouzbékistan. Relisez le texte précité du général McChrystal : cet homme manifestement assez fin, ne manquant pas d’ambition intellectuelle, est très conscient de la faiblesse, sous cet aspect, de ses hommes – au demeurant, ainsi que le montre M. Cagnat, organisée par l’administration militaire américaine elle-même, sans doute pour éviter toutes sortes d’inconvénients. Il m’a toujours semblé que la très longue expérience coloniale française et la diversité des populations qui forment un pays particulièrement soudé dans la durée, mais fort divers, ont conduit – dans un net contraste avec les sentiments longtemps ancrés dans les mondes anglogermaniques – à une très faible prévalence d’orientations, disons, racialistes parmi les populations d’ancienne appartenance française – qui peuvent avoir le légitime souci de leur identité culturelle d’ensemble, mais sans d’ordinaire perdre toute curiosité pour la culture des autres, ni a fortiori glisser vers on ne sait quelle obsession d’une prétendue identité « raciale » qui n’est nullement dans l’esprit général de ce pays malgré tout fort aimable : je sais que l’on dit volontiers le contraire aujourd’hui, mais je redoute que l’on ne dise souvent n’importe quoi et ne prenne un malin plaisir à abaisser cette grande nation désormais affaiblie en considérant comme « racistes » des sentiments que l’on ne saurait juger tels sans perdre toute chance d’affiner et de rendre utile un lexique des sentiments des groupes humains les uns envers les autres. René Cagnat relève d’ailleurs – et le Kirghizistan est devenu son pays – qu’il y eut de nombreux mariages entre nos hommes et de jeunes Kirghizes, particulièrement charmantes selon lui. Cet aspect serait anecdotique – encore que je peinerais à le juger – s’il ne permettait de comprendre que la démarche contre-insurrectionnelle n’ait pu être plus difficile pour les soldats des États-Unis : se « rapprocher de la population », telle était la recommandation de McChrystal ; mais comment faire si tout, en l’autre, inspire, non la curiosité, l’intérêt, et même une sorte de sympathie première, mais au contraire la répugnance, le dégoût et même l’horreur ?

Chemin faisant, il me semble que j’ai esquissé une forme de théorie, très souple, de la possibilité de l’entreprise contre-insurrectionnelle dans sa spécificité : cette possibilité, on l’aura compris tient aux deux parties principales [parties au sens des juristes] à ce que l’on pourrait considérer comme la convention implicite sans laquelle aucune démarche de cette sorte ne saurait obtenir de véritables résultats – c’est dire qu’elle est suspendue à deux facilités en quelque sorte, 1) l’une du côté des populations qui sont l’objet – mais nullement un objet passif, inerte – des opérations contre-insurrectionnelles que l’on pourrait dire de séduction, et 2) l’autre bien entendu du côté des effectifs militaires qui agissent, et ne sauraient agir sans véritablement être – lapalissade, certes – en mesure de le faire, c’est-à-dire sans en avoir le goût suffisant, et sans posséder ces sortes de savoirs sans lesquels, au sein d’un monde autre, l’on hérisse la plupart, même avec la meilleure volonté qui soit [sans aussi, je l’ai déjà mentionné, un suffisant appui, ou l’indifférence du moins de l’opinion du pays d’origine des troupes engagées dans la contre-insurrection]. Notez d’ailleurs que le général McChrystal, et cela doit très évidemment être porté à son crédit, saisit parfaitement bien cet aspect : les « officiers doivent progresser dans la connaissance des langues et des mœurs de ce pays. […] Nos hommes doivent mieux connaître l’histoire et la culture afghanes. » Optime !

Mais attardons-nous un instant sur le deux « facilités » que j’évoque. Il semblerait que la première n’ait pu que faire défaut. Je le redis : en Algérie, cent-trente années de cohabitation avaient tissé des liens, limité la radicalité de l’altérité des esprits les uns aux autres : d’une certaine façon, les plus âpres détracteurs de la métropole étaient pétris de la formation qu’elle leur avait donnée, articulaient des perspectives idéologiques que l’on peut dire occidentales. La situation afghane était pour l’essentiel extrêmement différente.

Mais le deuxième aspect ne saurait être lui-même sous-estimé. Vous relèverez que le colonel Cagnat, qui est placé aux premières loges de notre triste affaire, n’épargne pas la – selon lui – très médiocre qualité humaine – non seulement spirituelle ou intellectuelle, mais même physique – de la troupe yankee — ces types, reflets de leur monde, sont vraiment des bœufs, trop nourris, trop incultes, « hominidés sans âme » dit-il, très évidemment bannis de cette éternelle beauté hellénique que l’on souhaite trouver chez de jeunes hommes bien exercés à la palestre et, l’âme irradiant le sensible, soutenus en chaque fragment de leur corps par des vues hautes et le goût des combats, ajoutant – le bon officier sent ces choses – :  » […] je n’aurais jamais voulu de tels subordonnés et je plaignais leurs chefs ». [Les observations de M. Philippe Conte sur l’intrinsèque faiblesse des armées américanisées et otanisées suréquipées, au ch. 2 de son livre précité, sont intéressantes aussi.] Mais il trouve par contre à McChrystal – issu notons-le d’une notable famille militaire – de belles qualités dès qu’il apparaît à Kaboul en juillet 2009 : « Modeste, humain, il s’efforce de passer des répliques impitoyables du contre-terrorisme à l’approche compréhensive de la contre-guérilla. » La « War on Terror », pour parler comme ce dangereux dingue et ce grave criminel de Bush le second [que nul ne prétendit jamais « empêcher », ce qui est révélateur, craindra-t-on d’un délabrement d’ensemble du système moral du gouvernement des États-Unis, acharné contre les relatives peccadilles, à cette heure du moins, de M. Trump, et reconnaissant à Bush Jr d’avoir plongé une partie du monde dans une guerre qui n’en finit pas, tout en achevant de détraquer les finances publiques de son pays – selon Joseph Stiglitz, entre 2003 et 2011, la seule guerre d’Irak, par exemple, aurait coûté plus de trois mille milliards de dollars…], veut au fond « to terrorize terrorism » ; c’est ainsi que la lutte contre le terrorisme a poussé des États à agir en terroristes, tout comme la prétendue lutte contre de supposés « rogue States » a conduit tels États occidentaux à se montrer, et de loin, les pires « rogue States » de la planète. La belle formule de Cagnat indique à suffisance que la contre-guérilla, la contre-insurrection bien comprise, se manifeste par des manières inverses de celles d’un tel contre-terrorisme.

Quoi qu’il en soit, eût-on confiance dans les possibilités à peu près miraculeuses de la stratégie de contre-insurrection – ce dont on aura compris que ce n’est pas véritablement mon cas -, admît-on qu’il soit possible de tourner les feuilles des âmes comme l’on tourne celles des livres [mauvaise image d’ailleurs – les livres fussent-ils eux-mêmes opaques -, car les âmes ne se donnent pas ainsi à lire], et de passer en particulier du « tapis de bombes » des débuts [grande spécialité étatsunienne] à la franche camaraderie avec la population [sur le thème : les gars, on ne vous en veut vraiment pas de vous avoir massacrés et d’avoir détruit vos maisons et ruiné votre pays], chacun comprendra qu’un véritable résultat – relevant plausiblement de la stratégie contre-insurrectionnelle elle-même [je l’ai dit, il y a eu un certain résultat temporaire en Irak, mais je doute qu’il ait été obtenu par les moyens propres de la contre-insurrection] – suppose un effectif très importants, une suffisante exposition de cet effectif, qui ne saurait aller au contact véritable de la population sans accroître sa vulnérabilité, l’amélioration intellectuelle et morale d’une bonne partie de cet effectif, une inscription dans un temps suffisamment long et donc une forte continuité des choix supérieurs.

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Or, en Afghanistan, le choix fut opéré à moitié, comme il n’est pas rare – et au fond selon un trait tempéramental probable de M. Obama, lequel, désireux – et on peut l’en louer – « d’éviter les grosses bêtises », selon une formule qui lui est attribuée [ce à quoi il s’employa plutôt, sauf en Libye et en Ukraine, s’il joua un rôle prépondérant en l’une et l’autre affaire, ce qui n’est pas absolument assuré à mes yeux, tant les poids respectifs de Mme Clinton et de Mme Nuland y ont été lourds], put souvent sembler flottant et doit sans doute être réputé l’avoir été, se montrant assez incapable du meilleur [sauf avec l’Iran] comme du pire [quoique l’on dise, il eût pu faire plus mal encore en Syrie, s’il eut écouté ainsi le féroce M. Hollande – ne riez pas]. Il était au demeurant, dans l’affaire afghane, tiraillé entre des points de vue antagonistes d’une façon que le rapport institutionnel des forces ne lui permettait sans doute pas de surmonter aisément : lui-même inclinait probablement aux négociations que lui suggérait son envoyé spécial dans la région, Richard Holbrooke [qui mourrait peu après], diplomate, lorsqu’il échappait à l’attirance du secteur financier privé, d’une certaine valeur [même si son rôle en Yougoslavie fut à mon sens désastreux] ; mais d’un autre côté, les militaires ne l’eussent pas accepté et M. Obama ne devait pas se sentir en mesure de les braver.

Un Surge, un sursaut, de trente mille hommes [comme ils n’étaient pas seuls, l’accroissement de l’effectif de l’ISAF fut plus considérable, passant de 50 000 à la fin 2008, à 67 000 au début d’octobre 2009, 113 000 à la fin de même mois, et 133 000 au printemps de 2012 avant un déclin régulier] était fort lourd déjà pour les États-Unis et, au regard de ses engagements de campagne, difficile politiquement pour M. Obama – d’autant que tout effort pour recourir aux méthodes de la contre-insurrection accroît les risques pour une troupe de toute façon plus nombreuse [comme le montre le graphique ci-dessus], mais il ne pouvait suffire quantitativement – les informations de quelque portée sur l’indispensable amélioration du personnel faisant par ailleurs assez inévitablement défaut. Mais surtout ici, le général McChrystal fut absurdement – dès lors qu’il avait été nommé, c’est-à-dire que le choix d’éviter les négociations avait été effectué, à tort ou à raison – relevé de son commandement dès juin 2010 après onze mois seulement – et alors que, à la suite du rapport très complet qu’il avait remis en août 2009 au Secrétaire à la Défense Gates, sa stratégie pour l’Afghanistan avait été pleinement agréée à la fin de 2009 par l’OTAN -, pour un motif malgré tout insuffisant au regard de la gravité des enjeux. [Un journaliste du tabloïd Rolling Stone avait rapporté ses propos ironiques sur certains politiques notables, dont le vice-président, M. Biden ; il avait présenté ses excuses : peut-être eût-il été sage d’en rester là.]

Certains se rassurèrent dans la considération de ce que le général Petraeus fut appelé à remplacer McChrystal : le maître, au fond, ne ferait-il pas mieux encore que l’élève ? Ne saurait-il pas combiner à la perfection la manière forte et les démarches plus obliques et politiques, selon les recettes tendues de la contre-insurrection ? Et, de fait, il semble – dès lors que l’on admet, ce qui n’est pas mon cas [mais cela importe peu ici], la légitimité des objectifs fixés – qu’il ait su marier assez efficacement efforts, relevant certes d’une démarche contre-insurrectionnelle, en vue de construire une armée strictement afghane, et frappes ciblées sur les effectifs talibans les plus redoutables, nullement contradictoires, je le répète, avec la Counterinsurgency.

L’on ne doit pas négliger toutefois – même si le film passionnant qui vous a été soumis insiste sans doute trop exclusivement sur cet aspect vers la fin – que des deux volets de la contre-insurrection – l’effort pour pactiser avec les populations d’une part, et l’élimination d’autre part des insurgés les plus irréductibles – le second a probablement été privilégié de telle sorte, en de telles conditions, qu’il n’a pu que nuire très lourdement au premier : la multiplication des opérations nocturnes « capture-or-kill », les innombrables arrestations et détentions échappant à toute légalité, les rumeurs plus qu’insistantes de torture [au centre de Bagram ainsi, attenant à une importante base américaine], ont manifestement conduit à un nombre excessif d’abus graves et eu pour effet, dans un pays de solidarités fondamentales élargies, hissant la vengeance au sommet des biens moraux, d’augmenter plus que de rétrécir la base de soutien du mouvement taliban, voire d’impliquer un nombre croissant de villageois dans une véritable lutte de libération nationale qui serait peut-être l’effet paradoxal d’un combat engagé par l’Occident dans l’oubli de la pesanteur des ethnies, d’une certaine façon étrangères par leur nature même à l’horizon d’une lutte véritablement nationale. [D’une certaine façon, la calamiteuse affaire d’Uzbin, en août 2008, si douloureuse pour nos hommes, a montré l’ampleur de ce qui, peu à peu, se tissait.]

Il demeure qu’il n’y a nul lieu de ne pas suivre M. Thibaud Jeannerod lorsque, dans son petit livre, déjà brièvement croisé, intitulé justement La contre-insurrection en Afghanistan, il souligne quelques succès de l’action conduite – certes de façon bien générale [c’est l’une des faiblesses à mon sens de cet essai : il manque de nourritures ponctuelles, il tend souvent à se transformer en essai sur la doctrine et les voies de la contre-insurrection, et lorsqu’il semble entrer dans le vif du sujet, il se tient trop souvent à des développements un peu vides – cet auteur a fait Science-Po, disons sans méchanceté que cela se sent]. D’ailleurs, évoquant La contre-insurrection en Afghanistan, il ne faut surtout pas s’abandonner à la prétérition du sous-titre : Leçons d’un échec.

 

 

Le Maréchal Lyautey par Philip de Laszlo.png

 Mais il se trouve que M. Petraeus, comme on le sait déjà, fut appelé à la direction de la CIA à la mi-2011 et ne demeura ainsi lui-même qu’une année en poste avant d’être remplacé par le général John Allen puis ce dernier par le général Joseph Dunford, l’un et l’autre pour une période bien courte encore de dix-huit mois. [Notez en passant – autant que j’en puisse juger au fil des observations que j’ai pu faire à mesure – que le général Dunford, chef d’état-major des armées des États-Unis, est un officier général de qualité – et certainement, si je lis bien ses interventions, l’un des plus raisonnables parmi les grands chefs militaires américains des dernières années.] Bien entendu, les « carrières » n’attendent pas : mais l’on doutera qu’un bon travail puisse être accompli dans une telle discontinuité du commandement, si l’on veut bien admettre qu’il faut sans doute une bonne année pour qu’un nouveau commandant en chef prenne une certaine mesure de situations remarquablement complexes. [Notre admirable maréchal Lyautey était demeuré Résident général au Maroc pendant douze ans ! – v. ci-dessus le splendide portrait du merveilleux peintre mondain du début du siècle dernier Philip de Laszlo – je l’ai déjà évoqué, dans l’un des premiers billets de ce blogue, à propos d’un émouvant portrait d’Anna de Noailles.]

C’est alors, de succession en succession, que les choix stratégiques – surtout lorsqu’ils vont, et c’est le cas ici, contre la culture très dominante de la guerre qui est celle du pays, culture, on peut le craindre en ce cas, du pilonnage plus que de l’action fine et patiente, et pas seulement du fait de la surpuissance des armes étatsuniennes, qui certes ne saurait n’agir pas comme une tentation – risquent de devenir des choix très formels, que les méthodes tendent à se rigidifier sans considérer tout ce qui mérite de l’être dans chaque ensemble de circonstances, que les formules rodées se font mantras creux, et les manières de faire issues en principe de l’expérience simples tics routiniers donnant bonne conscience. Surtout bien entendu lorsque l’on pense, à partir de 2011, pouvoir se retirer du guêpier dans les meilleurs délais, que l’on prend toutes les mesures pour qu’il en aille ainsi – un retrait à la fin de 2014 ayant été décidé dès 2012 -, et que la mobilisation des hommes au service d’objectifs complexes et plutôt dangereux ne se trouve pas facilitée par une telle perspective, d’autant que les combattants afghans en principe hostiles aux talibans peuvent bien dès lors modifier insidieusement leur comportement au regard d’une anticipation renouvelée d’un avenir redoutable pour eux s’ils ne s’adaptent pas à l’éventuel rapport de forces ultérieur.

Effectif de Resolute Support en 2016 en Afghanistan.png

[[Avenir d’ailleurs toujours imprévisible puisque, à six mois d’un retrait complet, M. Obama avait annoncé en mai 2014 le maintien de près de dix mille hommes en Afghanistan après le 31 décembre de la même année, solution agréée par le gouvernement de Kaboul en septembre seulement. Mais solution, semble-t-il, très manifestement insuffisante au regard de l’évolution de la situation ; l’effectif, sans compter bien sûr les vingt-cinq ou trente mille employés de SMP – sociétés militaires privées – est d’ailleurs passé à plus de treize mille [tableau ci-dessus] dont sept mille étatsuniens seulement [et, du moins, pas la France] ; cette modestie numérique est d’ailleurs dénoncée par certains – à commencer par le général John Nicholson, commandant de l’opération Resolute Support qui se manifeste tout particulièrement dans cette présence ; d’autres au contraire, bien entendu, redoutent une nouvelle expédition afghane qui ne serait certes pas plus féconde que la précédente et qui peinerait à attirer de vastes effectifs non-étatsuniens dans les circonstances générales des temps, alors que le vœu de Washington est de donner au plus, tout en dirigeant bien entendu les opérations, le sentiment que c’est une prétendue « communauté internationale » qui agit – tandis qu’il suffit de lire la liste des participants pour être assurés que le soutien à l’impérialisme ne vient que de ses laquais de l’OTAN, de quelques pays qui aspirent à gagner une organisation à vocation toujours plus planétaire, avec les risques que cela comporte [pour nous ainsi], et d’une poignée d’obligés. – Lire attentivement, à cet égard, la liste assez comique ci-dessus – si l’on a le rire facile – vous chercherez bien sûr en vain, en dehors de la France, deux autres membres du Conseil de Sécurité la Chine et la Russie, et vous ne trouverez bien entendu aucun pays de la région, Inde, Pakistan, Kazakhstan, etc.]]

Groupes ethnolinguistiques en Asie centrale et méridionale.png

C’est ainsi que, dans ce pays qui fut, de toute façon, toujours, à la fois, ethniquement divisé et religieusement très rigoriste [les talibans, je le répète, n’ont rien inventé, contrairement à ce que la tentative de les « diaboliser » naguère a tenté de suggérer], les plus puissantes armées du monde, après plus de quinze ans, donnent le sentiment d’avoir largement échoué – contre-insurrection ou pas – devant les quelques dizaines de milliers de talibans seulement [ci-dessous, la situation en 2016] qui seraient, autant qu’on en puisse juger, de véritables professionnels de la guérilla, pour la plupart pachtounes [ci-dessus une nouvelle carte propre à vous aider], bénéficiant largement de l’appui de leur ethnie, et jouant de la porosité de la frontière pakistano-afghane [puisque, là encore ne l’oublions pas, le peuple pachtoune se répartit de l’un et l’autre côté de la « ligne Durand » tracée en 1893 par le représentant britannique qui a agréé cette délimitation entre Afghanistan et Empire des Indes, avec l’effet de séparer les tribus pachtounes entre « zones tribales » devenues pakistanaises après le démembrement de l’Empire en 1947, et moitié méridionale de l’Afghanistan].

Zones d'influence des Talibans en 2016.png

Ajoutons pour en terminer avec cette brève incursion en Afghanistan, selon une perspective d’ailleurs limitée, que le choix initial de tenter d’éliminer les talibans à l’automne de 2001, outre le fait qu’il s’est montré très imparfaitement efficace, résultait d’une erreur d’appréciation à mon sens majeure : les talibans sont des islamistes patriotes – ils consentent certes tout ce qu’il y a lieu à ce que l’on pourrait appeler l’internationalisme musulman, mais sans tirer de cette orientation la moindre conséquence politique précise ; ils ne prétendent pas créer une sorte de mouvement taliban global ; ils avaient certes pu accueillir avant 2001 des effectifs d’al-Qaïda, mais, ainsi qu’ils l’ont toujours revendiqué, au titre de l’ « hospitalité » musulmane ; admettons qu’ils n’aient pas été parfaitement sincères, il n’empêche que leur propos n’a jamais été de conduire un jihad mondial ; vous n’avez d’ailleurs jamais entendu dire, et pour cause, que des filières « terroristes » talibanes fissent peser des menaces sur notre pays ou sur un autre parmi les conjurés de la coalition conduite par les Etats-Unis.

Mais si les talibans étaient affaiblis au-delà d’un certain point, le risque pourrait ne pas être nul que l’État islamique, déjà implanté en Afghanistan, n’y prospèrât davantage. Il est douteux qu’une telle évolution soit préférable à celle qui verrait les talibans, comme il est probable, renforcer toujours davantage leur pression, au moins dans les deux tiers des régions, abolissant peu à peu la plupart des effets d’une longue mauvaise guerre, au cours de laquelle, au fond, l’Occident a démontré amplement que ce qui pouvait sous certains aspects faire sa force – la technique – pouvait aussi contribuer, en certaines circonstances, à son inefficacité dans les conditions les plus rustiques. En toute hypothèse, le plus probable semble que l’Afghanistan retourne à une situation de division ethnique, et partiellement religieuse, conduisant à ces jeux transactionnels spécifiques dont je ne crois pas qu’ils soient pour lui un horizon véritablement dépassable à cette heure. Tout au plus, ainsi que j’en ai esquissé la possibilité, n’est-il pas improbable que l’éclosion d’une forme encore élémentaire mais un peu renforcée de sentiment national n’ait été encouragée par la présence étrangère.

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Peut-être avez-vous oublié mon point de départ. Le bruit, en ce 12 avril donc, a couru de façon insistante que le Conseiller à la Sécurité Nationale, le Gal McMaster, ferait pression pour que cent-cinquante mille hommes fussent envoyés en Syrie – les effectifs actuels [hors les personnels chargés des frappes aériennes] ne dépassant probablement pas quelques milliers de membres des forces spéciales, cinq, dix mille, je ne saurais dire, dont une bonne partie dans le nord, auprès des Kurdes [un certain effectif aussi, à partir de juin, dans le sud, non loin d’at-Tanf, près de la frontière jordanienne – mais sur cet aspect, il faudra que je revienne de façon approfondie car, depuis l’affaire d’al-Chaayrat — qui n’avait été précédée, dans le même ordre de perspectives, que par l’invraisemblable affaire, invraisemblable au sens premier, de Deir ez-Zor, à laquelle j’avait consacré le premier billet de ce blogue concernant le cours de Relations internationales en septembre 2016 –, il y a eu plusieurs très graves incidents, terme insuffisant, manifestant la nouvelle tentation étatsunienne de persécuter sur son propre sol, en violation absolue de toute loi internationale imaginable, l’Armée arabe syrienne en procédant à des frappes de diverses natures sur les forces damascènes et leurs alliés, ainsi les 18 mai, 6, 8 et 18 juin derniers].

La question de légalité de quelque présence étatsunienne que ce soit en Syrie – a fortiori de cent-cinquante mille hommes ! – n’a pas même à être sérieusement posée : M. Assad n’a rien demandé que l’on sache à ces Étatsuniens qui veulent lui faire la peau depuis bien avant 2011, en particulier pour faire plaisir à Riyad et à Tel-Aviv – assez bons amis je l’ai dit à plusieurs reprises, car rapprochés par des ennemis communs qu’ils haïssent à un degré que l’on peine, je le mesure en certaines conversations, à saisir par ici] -, et dans une nette mesure aussi à Ankara [moins en cour, certes, depuis 2016…], mais encore certainement parce qu’ils vomissent eux-mêmes tous les alliés, réels ou supposés, et à quelque degré que ce soit, de la République Islamique d’Iran.

Ne nous attardons pas davantage sur la question – mes termes ne sont certes pas très élégants – de faisabilité internationale : la Russie prendrait fort mal une invasion pure et simple, nul n’en peut douter [après chacune des agressions étatsuniennes contre les forces syriennes depuis Deir ez-Zor, elle a d’ailleurs vivement et fermement protesté, rejetant les arguments en défense des autorités étatsuniennes]. Notons simplement que cent-cinquante mille hommes seraient considérables pour démolir Daech – sensiblement plus faible d’ailleurs que naguère – par une action massive au sol et qu’il est improbable que l’objectif de M. McMaster ait jamais pu être celui-ci, d’autant qu’il est douteux que les États-Unis soient prêts à accepter cinq ou dix mille morts en deux ou trois mois dans les rangs de leurs chères troupes : or, un engagement frontal d’intensité maximale n’irait pas – supériorité technique ou non -, sans pertes, non pas importantes au regard des guerres du passé, mais beaucoup trop importantes pour la sensibilité de notre temps. [Une observation à ce propos : à chacun de nos morts, une émouvante cérémonie est organisée aux Invalides, comme vous l’avez vu dans le film sur l’Afghanistan, gâchée simplement par les successives paroles présidentielles ; ne doutez pas une seconde que je ne souffre profondément pour nos soldats et leurs familles, tout en regrettant que l’on gaspille le plus souvent leurs nerfs et leur sang ; mais imaginez une seule seconde que l’on eût procédé ainsi lors de la Première Guerre… Signe des temps : il faut aimer profondément et sa patrie et sa liberté – mais sont-elles, certes, véritablement engagées dans les affaires afghanes ? -, non seulement pour aspirer à suffisance, s’il convient, à ce que l’on considérait autrefois comme une mort glorieuse – et même la plus douce des morts si l’on suit le grand poète Horace, Dulce et decorum est pro patria mori… – ; il faut être un citoyen vertueux, au sens le plus exigeant du terme, c’est-à-dire l’un des types les plus achevés il me semble d’humanité, que forgent seuls les siècles et la meilleure et la plus complète paideia ; mais il faut aussi des sentiments en partie estompés désormais pour saisir simplement le sens d’un monde en lequel s’accroissent les pertes humaines ; nous ne sommes plus, pour la plupart, que des individus épris de leurs commodités et asservis à leurs jouissances – et il est, au plus, de notre commodité et de la possibilité de notre jouissance que nous versions parfois une brève larme, vite séchée, sur le cadavre des nôtres, après le selfie d’usage.]

Comme j’ai déjà eu l’occasion de le préciser, M. McMaster est un disciple du Gal Petraeus. Sauf à considérer, une fois écartée la possibilité précédemment suggérée, que son objectif eût pu être d’attaquer directement les régions tenues par Damas afin de détruire frontalement le régime assadien [je n’examine pas davantage, je dois le dire, sans grande hésitation, même si je crois les néocons capables de bêtises immenses, une telle perspective, à tous égards folle, davantage même que l’agression contre l’Irak de 2003], il demeure l’éventualité que certains, à Washington, ne songent à « pacifier » une région pouvant servir de tampon entre la Syrie et les amis des États-Unis, Israël et la Jordanie, et à couper toute communication trop commode pour l’ « Axe de la Résistance » entre les chiites irakiens et le régime damascène, et au-delà, d’un côté l’Iran, et de l’autre le Hezbollah libanais. Cette région, j’ai déjà eu l’occasion de l’évoquer, en telle ou telle de ses parties, à deux ou trois reprises en cours [ainsi en mentionnant le 4 mai, signe de l’importance stratégique du lieu, la blessure possible, non loin de Deraa, du fameux général Qassem Soleimani — NB : en juin, Soleimani a reparu, après une manœuvre tactique brillante dans la région d’al-Tanf, que je viens d’évoquer, à droite sur la carte ci-dessus] – région disputée certes, mais dans laquelle l’état des forces en présence n’est pas tel qu’il ne soit possible pour un corps expéditionnaire important d’en venir à bout en se conciliant une partie des divers combattants et des populations plus ou moins denses selon les zones -, cette région est celle, toujours secouée par les antagonismes de divers acteurs, qui s’étend entre le Golan et At Tanf, et au-delà vers l’est s’il s’agit de verrouiller la communication entre Damas et Bagdad. J’ai eu l’occasion de dire qu’on ne lui prêtait peut-être pas assez d’attention, alors qu’elle est certainement appelée à être l’une des plus sensibles – et même dangereuses – des mois à venir. [en juin : je ne croyais pas si bien dire – je l’ai souligné il y a quelques diaines de  lignes et j’y reviendrai dans un billet spécifique]

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Quoi qu’il en soit, m’apprêtant à recopier l’ensemble des notes prises pour ce jour du 12 avril, je comptais conclure en suggérant que le mystérieux plan McMaster méritait plausiblement d’être réputé l’un de ces bruits qu’il ne faut pas prendre trop au sérieux, si nombreux parmi des circonstances aussi confuses et douloureuses que celles que traverse cette malheureuse région.

Il est toutefois un aspect sur lequel je peux essayer de conclure. Pourrait-on imaginer que les si délicates conditions d’un procès de contre-insurrection réussi fussent réunies en Syrie méridionale ? J’éprouve un doute, mais modéré [en laissant la question de la riposte russe de côté, et celle d’un envenimement devenant injugulable des rapports avec les forces chiites, emportant cette guerre étatsuno-séoudo-iranienne qu’il faut hélas redouter]. D’un côté, les troupes étatsuniennes seraient adossées à des régions exceptionnellement favorables ; d’un autre côté, si la grosse tache verte était occupée par des « rebelles modérés », comme on le prétend ici – et comme je persiste à penser que cela a peu de sens sérieux de l’affirmer, au-delà du moins d’une indication de portée tactique toujours modeste -, l’entente serait plutôt aisée ; il demeurerait que ni les partisans divers de M. Assad, ni les héritiers des Nosristes, en particulier entre Daraa et Quneitra ne pourraient être traités commodément, même si les seconds ont à n’en pas douter bénéficié dans l’ensemble de l’appui de l’Occident et de ses amis dans la région. [Peut-être toutefois les ex-Nosristes, qui veulent surtout créer leur émirat à Idleb, accepteraient-ils d’être exfiltrés vers le nord.]

Enfin, je doute – je le répète – que l’opinion des États-Unis, même avec des pertes physiques limitées – soit prête à accepter un nouvel investissement militaire d’une telle ampleur, dont il n’échapperait guère d’ailleurs qu’il ne pourrait être désigné comme contre-insurrectionnel qu’avec beaucoup d’audace, puisqu’il aurait pour effet de joindre les forces des américaines à l’insurrection [mais de cela, l’on ne doutera pas que les « communiquants » feraient aisément leur affaire]. Bref, sous la condition qu’un dérapage dans les relations avec la Russie – ou même avec l’Iran – ne se produise pas, il est assez plausible qu’une opération de cette sorte puisse réussir dans une certaine mesure : l’on y chercherait toutefois en vain l’intérêt véritable des États-Unis qui se seraient placés dans un nouveau guêpier, bien davantage qu’en assistant la naissance au nord de régions kurdes plus ou moins autonomes, dont il est plutôt probable qu’elles pourraient subsister très rapidement par leurs propres forces.

 

Quelques images donnant la figure d’une boucle à ce billet puisque l’on y retrouve les aventures du taureau de Wall Street :

 

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