Pseudépigraphie, canon des Écritures & Islam : vers la révision du Sahîh al-Boukhârî ?

 

Assurément, le cours de Relations internationales de 2018 ne manquera pas de matière. Et, comme les années précédentes, nous n’éviterons certes pas – après une visite bien sûr au troisième Kim [dont le parcours anti-impérialiste ne laisse pas – à cette heure – d’impressionner], et une autre certainement dans les infortunées, mais résistantes, amériques latines progressistes – de prêter toute attention aux évolutions préoccupantes des situations respectives de l’Ukraine et des Balkans, mais surtout et plus encore de nous promener ardemment, en particulier, entre Aden et Ankara, Beyrouth et Kaboul, Damas et Téhéran, Jérusalem – j’écris au lendemain de la démarche très gravement inappropriée de M. Trump – et Bagdad.

Mais, dans ce « grand Moyen Orient », nous nous garderons de négliger Riyad, laquelle vit, plus que jamais, au rythme endiablé des audaces souvent mal calculées, mais toujours résolues et violentes, auxquelles le prince Mohammed ben Salman nous a habitués depuis l’accession au trône de son père en janvier 2015, et notamment à compter de l’indécente, lourdement illégale, et si meurtrière agression contre le malheureux Yémen, le 26 mars 2015.

J’avais annoncé dans le cours de l’hiver et du printemps de 2017 le caractère à peu près inéluctable – ne serait-ce qu’en vue de faire évoluer un système successoral devenu trop lourdement inadapté – du coup de palais qui a fini par intervenir, plus tôt que je ne le pensais, dès le 21 juin dernier, le  prince Mohammed devenant alors prince héritier et concentrant désormais l’essentiel des pouvoirs dans le royaume.

Sans attendre le mois de février, je saisis la chance qui m’est donnée d’inscrire ici un fort trait d’union entre le volet oral de mon cours de Grandes doctrines – lequel a porté principalement sur la guerre des mots et la lutte pour l’interprétation dans les mondes dogmatiques [et en vue aussi de la dogmatisation des mondes], et n’a pu, bien entendu, ne pas croiser la question du canon des « Écritures » [la question du corpus de référence, si l’on veut, est tout aussi importante dans le monde « juridique » que dans le monde « religieux », et cela ne manque pas d’apparaître avec une force singulière – évidemment ! – dans les pays de Charî’a], et le cours à venir de Relations internationales.

Il n’est pas impossible en effet que l’on assiste [voir le document produit ci-dessous] à une tentative de « purification », en particulier, du Sahîh al-Boukhârî, de la version « authentique » [sahîh] donnée du Hadith par al-Boukhârî au IXe siècle de l’ère chrétienne, deux siècles donc après la disparition du prophète de l’Islam. [Le compilateur était né à Boukhara, en Asie centrale, mais il voyagea beaucoup pour collecter les fragments, et séjourna longtemps en particulier à la Mecque et à Médine. Sa compilation n’est pas la seule – le Sahîh Mouslim notamment, compilé à la même époque, jouit aussi d’une grande autorité – mais elle est la plus importante et l’on a suggéré qu’elle serait concernée en tout particulier, comme le seraient les positions de certains penseurs musulmans contemporains radicaux, tel Mohammed al-Albani [+1999], d’origine balkanique comme son nom l’indique.]

Je vous laisse chercher vous-mêmes ce que sont les « hadiths », et méditer plus largement la question des contours du corpus dans l’Islam [les islams ?] Comprenez toutefois, procédant à votre recherche, qu’il y a là une affaire incroyablement explosive, laquelle, si elle devait connaître un certain développement, pourrait conduire à l’éclatement du pacte wahhabite, si l’on peut dire, passé en 1744 entre Mohammed ibn Séoud [ancêtre de la dynastie des Séoud] et Mohammed ibn Abdelwahhab [réformateur religieux rigoriste et ancêtre des Al ach-Cheikh – ceux qui descendent du Cheikh -, la plus grande famille – disons : sacerdotale – séoudienne, dont l’un des membres est d’ailleurs nommé à la tête de la nouvelle institution.] L’extraordinaire brutalité manifestée par le prince Mohammed ben Salman [peut-être d’ailleurs à la suite d’une tentative d’élimination de sa propre personne] lors de la grande purge qu’il a lancée au début de novembre en vue de briser les « Grands » du royaume et, dit-on, de ponctionner leurs immenses fortunes, pourrait toutefois casser les velléités d’opposition des plus décidés de ses opposants, dans les élites du moins [car, du peuple wahhabisé, et largement maintenu sous perfusion grâce à une manne pétrolière affaiblie, j’imagine que peu sauraient dire beaucoup : même si l’on suggère, plausiblement, qu’il appuie le prince lorsqu’il fait rendre gorge à son arrogante parentèle, il n’est pas assuré qu’il le suive largement dans une éventuelle tentative de « modernisation » des mœurs, voire – sans considération pour l’infortuné peuple palestinien – dans une alliance, discrète encore, mais toujours plus profonde avec Israël contre l’Iran].

 

Voici, quoi qu’il en soit, le document évoqué :

 

Riyadh, 27 Moharam 1439 de l’Hégire, correspondant au 17 octobre 2017
Est paru ce jour l’ordre royal dont voici le texte :
« Au nom d’Allah, Clément, Miséricordieux
N° A/35. Date 27/1/1439 de l’Hégire.
 
Avec l’aide d’Allah,
Nous, Salman Ibn Abdelaziz Al Saoud, roi d’Arabie Saoudite
 
Après consultation du Code principal de gouvernance émis par l’ordonnance royale n° A/19 en date du 12/8/1412 de l’Hégire,
Et après consultation du Code du Conseil des ministres, émis par l’ordonnance royale n° A/13 en date du 3/3/1414 de l’Hégire,
 
Et après consultation des lois, ordonnances et protocoles afférents,
 
Et considérant la valeur de la Sunna du prophète pour les musulmans, en ce qu’elle est la seconde source de jurisprudence islamique après le saint Coran,
 
Et en conformité avec l’orientation de l’État de servir la Charia islamique et ses sources,
Et considérant la nécessité de créer un organisme dédié au service du Hadith, et des sciences qui en dérivent, notamment pour ce qui est de rassembler les Hadiths, les classer, les vérifier et les étudier,
 
Nous avons ordonné ce qui suit :
 
Premier : création d’un organisme dénommé Complexe Salman Ibn Abdelaziz Al Saoud pour le Hadith, dont le siège se situera à Médine l’illuminée.
 
Deuxième : le Complexe sera doté d’un Conseil des ulémas parmi l’élite des spécialistes mondiaux du hadith, les membres ainsi que le président du Complexe étant désignés par décret royal.
 
Troisième : est désigné président du Conseil des ulémas son Excellence le Cheikh Mohamed Ibn Hassan Al Cheikh, membre du Comité des Grands ulémas.
 
Quatrième : notre ordonnance devra être transmise aux instances concernées pour adoption et exécution.
 
Salman Ibn Abdelaziz Al Saoud, à 23:48, heure de la Mecque. 
[ traduction produite par lesakerfrancophone.fr ]
Mausolée de l'imam Boukhari à Samarcande.png
Le mausolée de l’imam Boukhârî à Samarcande [Ouzbékistan ; Samarcande n’est pas très éloignée de Boukhara, lieu de naissance de l’imam – mort d’ailleurs dans un village près de Samarcande -, et celui-ci est  évidemment une figure particulièrement vénérée de l’islam ouzbek]