Récits des temps sarkozystes

 

Il arrive six ou huit fois par an qu’un étudiant évoque les textes qui suivent, peinant parfois à mettre la main sur tel ou tel. Les voici. Ils ne sont que ce qu’ils sont, mais ils n’ont peut-être pas perdu toute actualité. Quatre observations préalables toutefois :

1°) les titres ou intertitres, comme les chapeaux, sont choisis par la rédaction des organes de presse ;

2°) je n’ai pas l’image du dernier, publié comme le premier, sur la sinistre affaire de Tarnac, mais cette fois non dans Libération mais dans l’Obs, avec d’ailleurs, dans mon souvenir, quelques modifications limitées et une biographie absurde ; je me suis contenté de reprendre ici le texte que j’ai envoyé finalement pour qu’il soit publié ;

3°) certains amis avaient redouté que ces textes ne me causassent quelques sérieux inconvénients en retour de la part, sinon de M. Sarkozy, du moins de certains de ses amis ; tel ne fut pas le cas, je dois à l’honnêteté de le dire ; je n’eus à souffrir, peut-être, que de l’usuelle réprobation de certains effectifs de nos facultés néolibérales et néoconservatrices de droit – j’y suis habitué et je m’en moque – ;

4°) le plus triste – en dehors du fond même des questions bien entendu, et de l’insignifiance de ma personne, cela va sans dire – tient donc à ce que, sous M. Macron, il me serait impossible d’écrire ce que je pense, tant de lui-même, que de sa politique – et Dieu sait, pourtant, que j’aurais à dire, même en me coinçant à regret la plume dans l’étau des lois telles qu’on nous les sert… – ; le bouclage complet de la presse par le Capital le plus conscient de l’urgence de la lutte idéologique [et du caractère redoutablement opérationnel du montage idéologique libéral-libertaire] a été achevé [Libération, ainsi, appartient à l’empire médiatique de monsieur Drahi – tout comme, parmi d’autres titres, l’Express ou BFM -, financier endetté à hauteur de cinquante milliards d’euros dont nul n’ignore que son acquisition de SFR à été favorisée par un certain secrétaire général adjoint à l’Élysée puis ministre de l’Économie devenu Président de la République avec l’appui activiste de la presse en général et de la presse Drahi en particulier], les rédactions, de toute façon conformistes ou prudemment timorées au regard de la violence des maîtres [même après la mort de Pierre Bergé…] ont toutes été mises au pas, et la presse est aujourd’hui uniformément néolibérale et néoconservatrice, assaisonnée bien sûr de ce libertarisme « sociétal » qui permet à la domination la plus totale de revêtir les habits trompeurs d’une fausse émancipation, et bien entendu il n’est pas exagéré de la prétendre unanimement « macronienne », les bémols des uns ou des autres ne pouvant égarer que de petits lecteurs ; bien sûr, il y a beaucoup de choses sur la toile, mais les menaces s’aggravent rapidement, du fait en particulier de Google et de You Tube [c’est-à-dire Alphabet, c’est-à-dire… Google], qui « déréférencent » ces temps-ci à tour de bras les sites qui « pensent mal », ou simplement contestent quelque aspect jugé crucial de la « narrative » officielle dans le monde atlantique ; et l’insuffisance d’efforts du public le plus en mesure de s’informer – à commencer par celui des jeunes gens, qui perdent beaucoup trop de temps sur des réseaux sociaux intrinsèquement manipulateurs – laisse, hélas, très mal augurer de l’avenir de la liberté d’esprit.

 

Libération, début décembre 2008

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Libération 15 septembre 2009

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Libération 4 juillet 2009

 

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Libération, 20 octobre 2009

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L’Obs, juillet 2015

 

Tarnac ou la révolution des coupe-boulons

Stéphane Rials

Professeur à l’Université Panthéon-Assas

 

La Justice française travaille beaucoup. On ne peut lire le Réquisitoire produit par le Parquet il y a quelques semaines dans l’ « affaire de Tarnac » sans être impressionné. Cent quarante pages serrées font affleurer un monde : non celui d’un « terrorisme » imaginaire (comme le « Parti » du même nom) ; celui de la machine antiterroriste. Ceux qui ont défendu l’indéfendable projet de loi sur le Renseignement puiseront dans ces pages un argument pour minimiser leur choix : la situation des libertés était à peu près la même avant que l’on ne s’avise de l’urgence de ce dernier.

Quoi qu’il en soit, au fil des pages, policiers, gendarmes, magistrats, experts, agents de renseignement, et j’en passe, des centaines d’acteurs, individualisés ou non, montent sur la scène de la fausse grande affaire, font leur tour, et puis s’en vont. Ils se succèdent les uns aux autres dans les fonctions ; les gouvernements passent : rien ne change – l’accusation de 2008 poursuit sa carrière comme par une sorte de principe d’inertie. Visages successifs, mais rôles constants, ils assujettissent à leurs conjectures et à leurs routines des dizaines de personnes, jetées, dans l’anxiété, de l’autre côté de la table.

Travail magnifique : je le dis sans ironie. Une affaire à plusieurs millions d’euros assurément – je n’aime pas porter un regard « économique » sur le « droit » (qui devrait se soucier davantage de la vertu de justice), mais enfin. Des moyens considérables : pour rien (mais je contredirai plus loin cette vue trop optimiste), si ce n’est ce passionnant Réquisitoire qui ne serait pas suivi sans scandale.

AMBIANCE

Rien, en effet, n’est prouvé. On ne saurait partir d’un texte programmatique, dont l’auteur demeure inconnu, pour conclure, à partir de son programme, à des actions effectivement commises. On ne peut faire reposer une partie de l’effet de persuasion que l’on espère sur le seul témoignage du témoin 42, qui n’impressionne pas favorablement.

Le Réquisitoire produit sans doute des indices : certains laissent froid, d’autres sont plus troublants peut-être – rien de plus. Surtout, il crée, avec art, une ambiance : le comportement paranoïaque supposé des « terroristes », quelques prises de contact révélant bien sûr un planétaire « plan orchestré », cent détails montés en épingle, afin que pas un bouton de guêtre ne fasse défaut à la panoplie ; il y manque pourtant quelque chose : des années de travail, des dizaines de perquisitions, d’innombrables ordinateurs fouillés, des écoutes, des filatures, des interrogatoires à n’en plus finir, et pourtant pas une seule arme, pas un explosif ; une liste par contre, poétique et misérable, de riens ; des livres, beaucoup de livres ; et aussi – ne pas oublier – des coupe-boulons, rouge qui plus est – ces misérables, décidément, ne cachaient pas leur jeu !

Un terme du Réquisitoire livre la clef de la démarche : compatible. Rien n’est prouvé – l’auteur de ce texte le sait –, mais il n’est pas impossible d’esquisser un récit qui soit compatible avec la culpabilité de tel ou tel. Le renversement est complet : si mon emploi du temps est compatible avec la commission d’un acte répréhensible, il m’appartiendra de prouver que je n’en suis pas l’auteur ; peut-être ne suis-je pas innocent ; mais il appartient en principe à ceux dont c’est l’office de démontrer ma culpabilité.

LES CROCHETS D’ARCHIMEDE

Bien entendu, l’affaire des TGV perturbés apparaît dérisoire à l’heure du Califat. Nul ne nie que les auteurs des dégradations des lignes n’aient eu à aucun moment l’intention de porter atteinte à l’intégrité physique de qui que ce soit. La méthode utilisée, d’ailleurs, semblait éprouvée : elle était l’une de celles que prônait le mouvement antinucléaire pour ses actions « Castor » (du nom des trains chargés du transport des déchets nucléaires).

Mais l’on comprend que le propos est de donner une portée remarquable à un programme hyperbolique, selon la loi du genre. Le petit livre L’Insurrection qui vient est brandi comme une arme invincible par l’accusation : le fameux « Comité invisible » eût projeté, avec une économie de moyens confinant au génie, de faire basculer le système-monde en disposant subtilement en quatre lieux, à l’automne de 2008, une poignée de fers à béton formant « crochets griffe » sur des lignes électrifiées… L’ingéniosité de ce nouveau levier d’Archimède révélerait un programme terroriste mondial sur le point de parvenir à ses fins. L’on ne sait s’il faut rire ou pleurer.

SI PEU ?

Pourquoi avoir fait tant de cas de si peu ? Parce que la « War on Terror » à la française devait se trouver un ennemi pour se déployer. La « mouvance anarcho-autonome » faisait l’affaire ; et la désignation de la communauté de Tarnac comme l’une des manifestations maléfiques d’un prétendu « réseau mondial des anarchistes », semblait commode, même si, vu de près (car le Réquisitoire forme un curieux document ethnologique), le « mode de vie néo-rural communautaire » du modeste groupe ne terrifie pas.

A l’automne de 2008, les « terroristes » étaient suivis, avec des moyens considérables, depuis des mois. On épiait leurs actes : participation à des manifestations, voyages politiquement orientés, appui donné à des sans-papiers, et même – l’on en frémit – interruption de journées d’étude ou, pis, bris d’un bac à fleurs en béton… ; on les suivait pas à pas ; on souhaitait leur faute ; tout cela était bien long ; on eût été déçu qu’il ne se passât rien. Il fallait une justification rétrospective à tant d’efforts. Heureusement, les sabotages vinrent : quels qu’en aient été les auteurs, on tenait les coupables. Et l’on pouvait construire de premiers motifs en vue de faire progresser sans mesure les instruments légaux du contrôle de la société. L’histoire est ironique (du moins à première vue) : M. Sarkozy en rêvait ; MM. Hollande et Valls l’ont fait – à la faveur il est vrai, non de la menace « anarchiste », mais de celle de l’islamisme radical.

L’Appareil d’Etat – l’affaire le montre – ne manquait d’aucun moyen pour identifier, contrôler et jeter dans sept ans de malheur (et même en prison), les membres de toute mouvance alternative : mais avec la loi du 13 novembre 2014 sur le terrorisme et la loi sur le renseignement, tout ce qui était effectif devient légal, tout ce qui était possible peut devenir systématique et constant.

Pourquoi cette démesure ? Parce que la domination s’étend jusqu’à ce qu’elle rencontre une résistance ? Certes – mais encore ? Pour identifier les menaces véritables ? Mais les Merah, Kouachi, Coulibaly et autres Salhi étaient parfaitement « connus des services », et les « terroristes » de Tarnac plus qu’identifiés. Pour empêcher l’éclosion de toute pensée alternative ? Cette réponse est plus probable.

Au fond, M. Juncker, sans doute parce qu’il se croit tout permis, même à jeun, a tout dit il y a peu en martelant qu’il n’y a pas de démocratie contre les traités. Tel est le tour pris par la construction européenne qui place un « néo-libéralisme » de fer à l’abri d’une sorte de plafond de verre, et qui s’emploie à ce que, lorsque les peuples disent non (Traité constitutionnel européen), tout se passe finalement comme s’ils avaient dit oui (Lisbonne).

Il ne doit plus y avoir de pensée contre le marché-monde, ou tendant, simplement, à ce que soit posée la question du destin collectif. Les termes du Réquisitoire dessinent les contours de l’inexcusable faute : elle n’est pas d’avoir perturbé le trafic (si tel fut le cas) ; elle doit être cherchée dans le propos, même littéraire ou manifesté dans un genre de vie, de développer « une pensée critique sur l’évolution du capitalisme » et de lutter « contre le capitalisme et la société de contrôle ». Tout cela est curieux : voici que des vues, exprimées jusqu’à la nausée quand j’avais vingt ans, sont désormais réputées intrinsèquement « terroristes »… C’est que leur actualité est plus grande sans doute : cela les rend intolérables.