« […] arrêter de faire tanguer le bateau à bord duquel nous somme tous – & qui s’appelle la Terre » [La rhétorique hypersonique de M. Poutine dans le discours du Manège du 1er mars 2018 répondant au NPR étatsunien] [1/2]

 

AJOUT D’UN NUMÉRO VII LE 1er AVRIL 2018. NUMÉRO VIII DISPOSÉ LES SAMEDI 7 ET DIMANCHE 8.

Comme annoncé, voici quelques mots sur le discours prononcé le 1er mars 2018 par le Président de la Fédération de Russie devant l’Assemblée fédérale, c’est-à-dire la réunion des deux chambres [le Conseil de la Fédération et la Douma d’État], dans le cadre d’une procédure qui en elle-même n’appelle pas de considération bien particulière, d’une part dans la mesure où elle se trouve prévue par l’article 84 f de la constitution de la Fédération russe, et d’autre part dans la mesure où elle ne revêt pas un caractère très exceptionnel, vous le savez, dans les agencements constitutionnels contemporains.

 

Capital de la presse française en 2017.png

 

Autre chose – vous l’aurez compris en entendant les commentaires affectant l’affolement des préposés à notre édification quotidienne – est bien entendu la signification de ce discours [je dis affectant car ces gens, de toute façon mis en forme dès leurs études, jouent la partition à laquelle ils sont voués par les neuf milliardaires qui possèdent la presse – comme le dit fort justement monsieur Mélenchon [voir aussi le document ci-dessus, qui suggère une vue un peu différente de celle du premier responsable de la « France insoumise », mais orientant strictement vers la même conclusion : la presse est entièrement aux mains des oligarques, qui disposent aussi d’un gouvernement aux ordres ; il serait bien étonnant que nous ne subissions pas les effets emportés par un régime oligarchique, en ce cas de l’espèce ploutocratique] – ; mais j’ajoute qu’un affolement sincère serait légitime car, certes, il n’est plus possible de se masquer que notre comportement, à la suite des Etats-Unis, nous a peu à peu conduits depuis 2014 à une situation dangereuse pour tous – et, dans l’immédiat, horriblement douloureuse pour trop de peuples, en plusieurs lieux d’Orient, en Ukraine, dans les Balkans, en Corée bien sûr où Washington fait tout son possible en ce moment pour miner un début d’apaisement entre peuples frères – écrit avant l’étrange journée du 6 mars sur laquelle il faudra revenir lorsque l’on y verra plus clair].

 

caricature - les rédactions après le discours de V.P. du 1 III 2018.png

 

Pour lire le discours en anglais :

http://en.kremlin.ru/events/president/news/56957

La traduction française proposée par le Saker francophone après quelques jours [j’en porte un extrait en annexe du présent billet] :

http://lesakerfrancophone.fr/discours-de-poutine

 

I.

L’aspect intéressant ici concerne principalement la signification de l’intervention de M. Poutine. Bien entendu, si vous lisez le discours, en vue de rédiger une note par exemple, vous ne peinerez pas à en dégager des éléments de sens, c’est-à-dire, si l’on veut, de contenu, de matière : l’orateur aborde, de façon assez clairement articulée, plusieurs questions, que vous pouvez énumérer en dessinant à chaque fois les solutions qu’il leur apporte selon vous. Mais vous ne pourrez guère ne pas vous interroger sur la signification de ses propos. L’orateur a certainement une intention de signification ; ainsi prétend-il prendre un engagement ici, ou bien profère-t-il là une menace conditionnelle, etc.

Mais, irréductiblement, ce sont les destinataires du discours qui alloueront, chacun différemment peut-être, non seulement son sens mais sa signification à tel ou tel passage. M. Poutine le sait si bien qu’il précise à un moment qu’il ne « bluffe » pas. Il souhaite probablement que les destinataires occidentaux de son propos ne se méprennent pas dans le choix d’une signification, qu’ils n’allouent pas à l’un de ses développements la signification d’une rodomontade à usage électoral interne, alors qu’il le profère avec l’intention de le constituer – c’est-à-dire que nous, les auditeurs assez négligeables, mais surtout ces auditeurs qui, selon les jeux d’une polyarchie confuse, prennent les décisions dangereuses outre-Atlantique, nous le constituions en menace dissuasive à usage externe. Bien sûr, rien ne vous interdit, dans vos conjectures, de franchir un degré, de penser que celui qui « bluffe » doit suggérer qu’il ne « bluffe pas », et que donc M. Poutine « bluffe », etc.

 

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N’allons pas plus loin : le travail de l’interprétation, du sens ou de la signification, ne saurait connaître – c’est la seule certitude que l’on ait en ces questions, la certitude de l’irréductibilité de l’incertitude si l’on veut – de terme dans son ordre propre, langagier ; et s’il s’agit de la signification on ne la connaît au fond qu’au terme physique de ce que, rétrospectivement, la profération originaire semblera avoir annoncé. Selon le mot d’un très grand auteur, « Covenants without the Sword are but Words », les conventions sans l’épée ne sont que des mots. Il vaut mieux élargir cette proposition de Hobbes : les mots sans l’épée ne sont que des mots [je suis désolé de suggérer le contraire de ce que pensent la plupart de mes éminents collègues et de juger les doctrines de la performativité elles-mêmes d’une portée tout à fait secondaire, et même au fond assez risibles au regard des illusions qu’elles nourrissent chez les « théoriciens du droit »] ; c’est-à-dire que c’est l’épée – c’est une image [et il faudrait préciser : l’épée ou son retrait au contraire] –, la force physique dès qu’elle est efficace, fût-elle menue, se présentât-elle comme force médiatement morale [car la « mort sociale », et même physique peut suivre l’emballement mimétique, par exemple, de la réprobation] qui, ultimement, alloue sens et signification à toute proposition quelle qu’elle soit ; cela veut dire ici que les conjectures qui suivront n’auront qu’une portée limitée.

Imaginons que les Etats-Unis bombardent Damas et Donetsk dans les temps qui viennent, comme Belgrade en 1999, la destruction de forces étatsuniennes, en riposte, par la Russie livrerait la seule interprétation authentique que l’on puisse imaginer de certains propos du président Poutine. [Dieu veuille, bien entendu, que M. Trump et sa junte – les généraux Mattis, McMaster et Kelly bien sûr, mais d’autres encore, tel, à la tête du Centcom, le général Votel – soient à peu près sages, que la question du sens et de la signification de certains propos de M. Poutine demeure inélucidée, et même – mais c’est beaucoup attendre du Ciel par les temps qui courent ! – que tous ces gens, comme M. Poutine dit le souhaiter, se remettent de bonne foi autour d’une table de négociation : il n’est que temps !]

 

II.

Les trois quarts du discours ne nous intéressent guère cette année. Il y a deux ans, j’avais choisi de consacrer une douzaine d’heures à l’esprit et aux techniques des politiques conduites par M. Poutine dans les domaines économique et démographique. Je ne veux pas y revenir. Ceci toutefois :

D’une part j’avais souligné la relative réussite mais les limites redoutables aussi de la politique démographique – et sanitaire – poursuivie. L’on ne saurait ne pas imputer à M. Poutine le redressement d’une situation conduite sous Boris Eltsine à un degré de détérioration plus qu’allemand : japonais. Mais ce redressement est demeuré insuffisant ; et l’arrivée, désormais, des classes très creuses de la fin du siècle dernier à l’âge de la procréation ne saurait guère ne pas le miner au cours des quinze ans qui viennent.

D’autre part, je m’étais employé à montrer le caractère plus que modérément alternatif des vues de M. Poutine par rapport à celles – néolibérales – qui ont cours en Occident. Il se trouve simplement que la Russie est un peu moins « avancée » dans la voie de ce que j’appelle capitalisme oligopolistique globalisé, qu’il y demeure un tout petit peu plus de traits de ce capitalisme monopoliste d’État qui demeurait le stade dominant du mode de production capitaliste en France il y a cinquante ans – traits avec lesquels la fin de la désastreuse période Eltsine a permis de renouer un peu, mais avec le propos qu’il ne s’agisse là que d’une étape temporaire. Mais, idéologiquement, je doute que M. Poutine ne partage pas en grande partie les vues qui ont cours par ici. Je ne dis pas cela pour lui « sauver la mise », puisque je regrette, pour ma part, cet alignement excessif. [Mais je vous rassure – en espérant vous faire sourire – ; je ne suis pas hostile aux « libertés économiques » bien encadrées par l’État ; à preuve : je pense que Fidel Castro a commis une erreur en nationalisant l’artisanat en 1968…]

L’on peut admettre que tout ce premier discours dans le discours expose – de façon assez creuse parfois, très énumérative le plus souvent, plutôt technocratique, selon le mot assez juste de certains commentateurs, ennuyés peut-être par un déluge de « chiffres » inégalement utiles –, les orientations du probable prochain mandat de M. Poutine dans l’ordre, si l’on veut, des choses ordinaires. Nombre des perspectives tracées sont louables d’ailleurs et peu leur objecteraient : qui pourrait être hostile à l’amélioration de la qualité de l’eau ? ou à des efforts en faveur de la santé ? ou à la création de parcs naturels ? Tous les innombrables aspects évoqués, très hétérogènes, ne trouvant pas leur unité dans une grande idée structurante, couvrent finalement près de la moitié de l’allocution.

M. Poutine inscrit manifestement, moyennant des retouches à la marge, son action à venir dans la continuité de celle qui a été précédemment conduite ; il ne consent pas grand chose, dans des circonstances difficiles pour beaucoup [du fait en particulier de l’effondrement des cours des hydrocarbures en 2014, et de l’effet des sanctions occidentales] à un certain appel social que souhaite manifester en particulier – encore que de façon très modérée – M. Groudinine, choisi comme candidat par le Parti communiste de la Fédération de Russie ; certes, il exprime avec une sincérité manifeste la sérieuse préoccupation qui est la sienne de voir croître à nouveau le nombre de Russes vivant sous le seuil de pauvreté ; mais l’on dit que M. Koudrine, longtemps ministre des Finances, et libéral et globaliste convaincu, « occidentaliste » si l’on veut, serait l’auteur du programme économique du candidat ; c’est tout à fait plausible ; il va de soi que si ce dernier devait remplacer M. Medvedev comme Premier ministre, la politique conduite ne se trouverait pas infléchie, mais peut-être même intensifiée [la corruption de M. Medvedev est, a-t-on dit, trop visible ; mais, dans un jeu très complexe, il est difficile de mesurer la latitude d’action de chaque acteur, même M. Poutine].

Quoi qu’il en soit, l’exposé proprement économique et financier, tel qu’il couvre le milieu environ de l’ensemble du discours, peut être considéré comme l’expression assez banale de la vulgate libérale contemporaine, telle qu’elle tend à s’imposer à peu près partout, incluant, ici comme ailleurs, le repli de l’État dans le secteur de l’économie [la question étant de savoir ce que l’on entend par là – le secteur de l’économie –, c’est même tout le sujet].

 

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III.

Au fond, s’agissant de ce long placard – celui de M. Poutine –, l’on peut se demander s’il revêt, de fait, une autre signification que celle d’une sorte de profession de foi électorale, fort prosaïque, se tenant à l’écart des trop vastes perspectives, se gardant, au fond, d’aborder avec précision même les points techniques, évitant les grandes questions – démographiques, familiales, éthiques, culturelles, religieuses, etc. L’on parvient à peu près aux deux tiers de la longueur du texte en s’ennuyant un peu.

Il me semble que ce que je suggère pourrait incliner à considérer que l’extraordinaire rebondissement qui nous sollicite – tel qu’il couvre toute la saisissante fin du discours – puisse se voir attribuer la signification d’une talentueuse manipulation électorale. Au fond, M. Poutine, qui refuse de se mêler au débat des autres candidats [lequel a pu tourner à la foire d’empoigne – par ex. : https://www.youtube.com/watch?v=BYpgt_Wk_4w ] aurait donné un premier exposé, peu enthousiasmant, mais couvrant assez méthodiquement les sujets intéressant la vie ordinaire d’une république contemporaine. Il fallait bien qu’il livre ses vues à moyen terme ; mais il ne voulait rien annoncer de trop consistant [peut-être parce qu’il n’aspire à rien de tel à l’intérieur du pays, ne voit pas l’utilité de bouleversements] ; et, de fait, il s’est mis ici en mesure, en vue de ce nouveau mandat, de conserver une assez grande latitude dans le cadre d’une orientation libérale d’ensemble, saupoudrée certes de bonnes intentions.

Il pouvait redouter, toutefois, que la relative vacuité de ce propos ne l’expose dans la campagne conduite par ses rivaux. En ce sens, le deuxième discours dans le discours, portant sur les relations extérieures, a permis de déplacer radicalement le commentaire, dans le monde certes, mais en Russie aussi.

Davantage : même si à cette heure M. Jirinovski, le candidat nationaliste, assez préoccupant il me semble, paraît faire jeu égal avec M. Groudinine dans les sondages – autour de 7% –, la seconde partie de l’ « Adresse » eût pu avoir pour vocation d’empêcher une ascension gênante du curieux M. Jirinovski dans les trois dernières semaines, dont des sondages semblent avoir ponctuellement montré dans les derniers temps qu’elle ne pouvait être entièrement exclue. [Certes, c’est M. Ziouganov, le candidat du Parti communiste, qui s’était hissé à 17% à la présidentielle de 2012, et, face à M. Medvedev, à près de 18% à celle de 2008 ; toutefois, quelques mésaventures récentes en Syrie – que vous connaissez mais que je récapitulerai un peu plus loin, pourraient donner à l’aile à strictement parler nationaliste, plus ou moins nostalgique de l’empire, le sentiment que M. Poutine tolère trop de l’Occident.]

Pourtant – sans exclure de telles perspectives, je les crois secondaires. Bien entendu, M. Poutine ne peut qu’aspirer à une élection au premier tour [à peu près certaine], avec une très large majorité, dépassant 60% [assez probable], et une participation convenable, supérieure à 65% [et ceci n’est sans doute pas le plus assuré]. Mais ce vœu est lié en particulier à mon sens au socle de légitimité qu’appelle une action internationale ferme et audacieuse : il doit redouter d’être affaibli, au cas par exemple où il n’obtiendrait pas la voix de plus de 40% des inscrits [objectif qui ne sera pas si aisé à atteindre si la participation est seulement moyenne, puisqu’il faudrait pour y parvenir qu’il recueille, par exemple, au moins, 61% des votants avec une participation s’établissant à 66% – Mise à jour le 19 III 2018 : avec près de 77% des voix et une participation dépassant très légèrement 67% des inscrits, M. Poutine a obtenu 51,5% des inscrits, valeur tout à fait remarquable au regard d’une offre variée, et méritant la réflexion – réflexion à laquelle nos élites communicationnelles ne semblent pas prêtes : quittant un moment RT hier soir afin de voir ce que BFM servait aux macroniens, j’ai eu la surprise d’entendre une femme savante leur expliquer que la véritable révélation de cette élection était, avec moins de 2%, Mme Sobtchak, promise à une victoire assurée dans six ans. Même M. Ulysse Gosset, préposé local aux affaires d’enjeu international majeur, avait l’air très ennuyé d’une telle déferlante de sottises. Formons le vœu – au regard du probable effet boomerang du traitement que les britanniques et leurs « alliés » ont réservé à l’affaire Skripal – que le président Poutine adresse un bouquet de fleurs de Crimée à madame May et une boîte de chocolats Roschen à ce dourak de Boris Johnson – montrant ainsi qu’il n’en veut pas à l’oligarque Poroshenko d’avoir fermé sa fabrique de Lipetsk il y a un an – ; pour comprendre la personnalité complexe de M. Johnson, rapidement si violente lorsqu’elle se trouve confrontée à la Russie et aux affaires anatoliennes ou proche-orientales, je suggère qu’on lise un passage de la fin de mon billet « Fragments d’un Journal de guerre/1 ». Il demeure, que l’on ne saurait juger tout cela vraiment drôle – sans même considérer le sort de la famille Skripal – ; l’on comprend en effet que le minuscule épisode de Salisbury prend place dans une « narrative » gazière plus ample, laquelle risque fort, après l’épisode suivant, que l’on ne saurait ne pas redouter, de porter l’affaire syrienne à une incandescence à la fois très injuste pour le malheureux peuple syrien et redoutable pour des relations internationales déjà fort conflictuelles ].

 

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IV.

Je tends donc à penser que les destinataires principaux de l’étonnante deuxième partie du discours, en couvrant le dernier tiers, sont les Etats-Unis, et les puissances occidentales qui leur sont inféodées, en particulier dans le cadre de l’OTAN, et en second lieu les puissances, petites ou grandes, qui ne peuvent pas manquer de souhaiter, dans un monde dangereux, sinon connaître, du moins conjecturer au mieux le degré de l’engagement de Moscou alors que la pression étatsunienne se renforce considérablement, au rebours de ce que l’élection de M. Trump avait d’abord laissé espérer.

Une mise en scène tout à fait surprenante – inédite en tout cas – a, quoi qu’il en soit, contribué à donner un écho international immédiat aux propos – illustrés – de M. Poutine.

L’on ne s’attardera pas trop sur la date retenue, le tout début de mars, et non le mois de décembre :

Chacun comprend – l’on sait que M. Macron avait envisagé de procéder de la même façon mais qu’une première baisse dans les sondages l’avait conduit il y a six mois à modifier sa « stratégie de communication » [en oubliant le conseil qu’avait donné à M. Giscard d’Estaing, dans mon souvenir, au lendemain de l’absurde prestation de celui-ci sur Maupassant chez Bernard Pivot, en 1979, Pierre Boutang, puissant philosophe, auteur d’Ontologie du secret, et pamphlétaire à ses heures, auteur, contre VGE justement, du Précis de foutriquet : « Ne vous montrez pas trop ; l’on apprendra à vous connaître »] – que le président de la Fédération de Russie ne souhaite pas, et même ne puisse pas « désolenniser » son verbe en parlant trop souvent, sachant que les occasions ne lui manquent pas d’évoquer les plus grands sujets, par exemple lors de la réunion, toujours très importante, du Club Valdaï, forum international annuel consacré aux relations internationales [ http://valdaiclub.com ] dont la dernière grande manifestation, la quatorzième, a eu lieu en octobre 2017 à Moscou, ou lors du Forum économique de Saint-Pétersbourg [SPIEF], dont la vingt-et-unième édition s’est déroulée en 2017, comme chaque année, en juin [ voici un lien concernant la préparation de la prochaine : https://www.forumspb.com/en/ ], ou bien à l’occasion de la grande conférence de presse traditionnelle de fin d’année, qui s’est bien sûr tenue en décembre 2017 et a duré quatre heures [ https://www.youtube.com/watch?v=OAdoguGjP08 ], etc. 

Et chacun comprend aussi que M. Poutine, s’apprêtant à solliciter un nouveau mandat, n’eût pu se contenter il y a trois mois d’un simple bilan de l’année 2017 ; et qu’il n’eût su utilement faire davantage pourtant, alors que sa candidature, annoncée seulement le 6 décembre, qu’il eût été possible sans doute de différer encore un peu [la date limite pour toute candidature ayant été fixée au 31 janvier] si les circonstances n’avaient pas été favorables, n’était pas validée par la Commission électorale centrale [C.E.C.] Il va de soi par ailleurs qu’il était prudent de sa part de ne pas donner trop tôt son programme – assez plat d’ailleurs à mon sens, et conformiste, je le redis – en pâture à ses rivaux, et même, dans ce dialogue qu’institue inévitablement la juxtaposition des monologues, de se mettre à même de leur répondre si indispensable, sans d’ailleurs forcément le souligner expressément, s’agissant d’un candidat qui demeurera à n’en pas douter comme le personnage historique mondial le plus marquant du premier quart du siècle, suivi seulement peut-être par M. Xi, et ne saurait ne pas ciseler à suffisance son effigie [comment n’y penserait-il pas ? et – ne l’oublions pas, c’est une perspective qui aide à analyser les coups à la fois rares, très calculés et extrêmement rapides et fermes que joue, en particulier depuis 2014, Moscou – comment laisserait-il détruire tant d’efforts par, en sa ronde rapide, l’effectif sinistrement, et dangereusement, bouffon des minables équipes étatsuno-occidentales ?]

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Plus intéressante est – peut-être – la considération du lieu : la Salle du Manège, située immédiatement à l’est du côté occidental du vaste triangle du Kremlin [le côté septentrional est bordé par la place Rouge, et le côté plutôt méridional par la Moskova].

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Vous savez que les Russes ont préféré – geste admirable, que l’on ne saurait évoquer sans une émotion très forte – brûler Moscou, ville de constructions en bois, certes, pour une bonne part, que d’abandonner la Troisième Rome à nos troupes infortunées, entrées dans la ville quelques jours plus tôt, à la suite du flamboyant génie à la pauvre redingote grise et au bicorne de feutre noir porté « en bataille », et obligées un peu plus tard, dans le terrible hiver russe, à une retraite dans laquelle un grand nombre périt dans des conditions affreuses [l’évoquer, simplement, fait mal – il y avait eu beaucoup de morts à l’aller déjà, mais mourir victorieux n’est pas, j’imagine, la même chose]. Le Manège date donc de la période de reconstruction de la ville, autour de 1820 : il est un témoignage intéressant de l’architecture néoclassique alors en vogue en Europe.

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Fils d’un peintre un peu plus doué que lui,  Bernard Édouard Swebach ne peut être, pourtant, oublié pour ce cuirassier [ce n’est pas, me semble-t-il, un dragon, car le turban du casque n’est pas en peau de panthère comme il l’eût dû à l’époque pour celui-ci]. Ce tableau n’est pas très beau, mais il exprime quelque chose de terrible. Les cuirassiers formaient le cœur de la cavalerie lourde ; même lorsque nous demeurons courageux, un peu d’anxiété nous saisit lorsque nous songeons à leur office : charger, sabre au clair, au sens premier mais aussi au sens second de cette expression, face à d’autres cuirassiers, à des canons… La promotion au grade supérieur semblait souvent parmi eux l’antichambre de la mort car l’officier allait devant – parmi les cuirassiers mouraient au combat des généraux de division. Les blessures du cuirassier – à la tête, au cou, au poignet – celles-ci sont le fait du sabre adverse – flancs transpercés, cuisses traversées par des coups de baïonnette – blessures causées par la mitraille, les pistolets, les biscaïens – plastrons découpés par un boulet qui emporte aussi parfois une jambe ou les deux… [je reprends ici quelques mots d’une note que j’avais donnée en ligne il y a quatre ans, sous pseudonyme] Rien de tout cela ici : sur son cheval mort, anéanti par l’hiver russe, détruit par la défaite, le cuirassier, disparu l’arrogant et merveilleusement inutile plumet rouge sur la gauche du casque, s’abandonne à la mort qui vient.

 

 

PETITES PHILOSOPHIES SUR LE CHAMP DE BATAILLE

[le placard qui figurait ici sous ce titre forme désormais un billet à la date du 23 mars]

 

L’on pourrait être tenté de considérer – bien que nul n’évoque ces derniers jours cet aspect – que le choix d’un lieu tel que le Manège n’est pas innocent : la Sainte Russie ne vient-elle pas à bout, fût-ce au prix de terribles souffrances, de tous ses ennemis ? – l’Allemand lorsque le Drang nach Osten, le désir tendu vers l’Est, et donc la marche vers l’Est, de celui-ci [au temps des ordres militaires médiévaux, ou bien avec le Troisième Reich – Eisenstein a fait le lien] le pousse à s’aventurer trop loin ; et bien sûr le Français, plus souvent allié – subjectif ou objectif – qu’ennemi [l’Allemagne rapproche ceux qu’elle menace et fait souffrir], et qui eût dû devenir un véritable allié après une paix de Tilsit [1807] à la suite de laquelle l’hostilité de l’Angleterre, ouverte ou dissimulée, eût pu rapprocher négativement les deux empires si Alexandre Ier l’avait sincèrement et durablement voulu, et n’avait pas évolué par la suite dans le sens le plus réactionnaire.

 

Le discours devant l'Assemblée fédérale de M. Poutine le 3 XII 2015, salle Gueorguievski.png

 

Quoi qu’il en soit, j’incline à penser [avec un vif regret, car j’aime les montages complexes, dont l’intention ne se découvre pas aisément ; nous sommes trop peu de choses pour faire l’économie de magiciens du sens – en un sens large] que de simples considérations techniques – et non subtilement – et cruellement – symboliques – ont conduit à retenir ce lieu plutôt que, comme lors de son précédent discours devant l’Assemblée fédérale, le 1er décembre 2016, ou du précédent encore, le 3 décembre 2015 [voir photo ci-dessus], la très belle salle du Kremlin dite Gueorguievski, laquelle ne se prêtait certainement pas à la projection de vidéos sur grand écran [et même deux grands écrans, comme le montre la capture d’écran réalisée ci-dessous]. Car, pour le reste, la Salle du Manège, admirablement placée, est depuis fort longtemps un simple lieu d’exposition – ainsi, à la mi-février dernier, la « Russian Art & Antique Fair » – que l’on compare parfois, sous cet aspect du moins, à notre Grand-Palais.

 

Discours de la salle du Manège le 1 III 2018.png

 

Il serait par contre d’un très vif intérêt de savoir quand la décision de déplacer le lieu de la réunion a été prise, probablement dans l’intention que je viens de dire : l’on saurait ainsi à quel moment M. Poutine a choisi de prononcer – dans les termes qui furent les siens, et accompagnée des images que l’on dira – cette longue seconde partie de son propos Je tends à supposer que M. Poutine a tranché en ce sens récemment, au regard de la multiplication invraisemblable des manifestations de l’agressivité des Etats-Unis, et de l’imminence plausible du choix de Washington de frapper Damas au terme de la manipulation médiatique concertée par les Occidentaux de l’affaire de la Ghouta, et à la suite d’un assez probable False Flag au sarin ou au chlore, dont il n’est pas certain que le verrouillage autour de la Ghouta et l’action des services syriens parviennent à l’empêcher.

 

V.

L’argument central qui, selon M. Poutine, justifie sa déclaration – et tous les efforts, depuis des années et des années, des techniciens russes afin, par leurs succès éminents, d’autoriser celle-ci – n’eût pu surprendre aucun observateur, même médiocrement attentif, de la vie internationale : les puissants d’Occident peuvent bien feindre la surprise ; celle-ci ne saurait se donner d’autre objet légitime que le niveau auquel le président Poutine affirme – de façon probablement justifiée – que la recherche militaire et industrielle russe serait parvenue [sans, probablement, qu’il puisse toutefois connaître exactement le niveau de celle de l’adversaire étatsunien – l’on doit en permanence garder à l’esprit et aspect négligé par la plupart des commentateurs, qu’ils se réjouissent ou qu’ils déplorent une suprématie russe dont il est sage de considérer que, inévitablement partielle et temporaire, elle est de toute façon simplement possible et, au plus, plausible].

L’on me pardonnera ici de donner quelques pages de généralités et observations assez pauvres, mais propres, je l’espère, à permettre – avant d’aborder le sujet plus technique des « ABM » – que vous puissiez, vous qui n’avez pas connu l’essentiel des temps et épisodes que je vais évoquer rapidement, placer notre affaire dans la perspective d’ensemble hors de laquelle il n’est pas très facile de la comprendre.

 

Nous devons, pour commencer, nous arrêter un instant sur un terrible handicap occidental. Nos peuples pensent – contre l’évidence – que le temps des guerres est révolu [[ pour eux du moins ; car – refouleraient-ils le sentiment du vieil Héraclite que Polemos pantōn men patēr esti, pantōn de basileus, Guerre est père de toutes choses, de toutes choses roi –, ils ne sauraient ignorer que la guerre ne cesse jamais ; campant toutefois [ceci est inévitable, inhérent à la nature de la présence humaine à un monde qui ne saurait être compris autrement qu’à la façon d’innombrables projections, perspectives, monadiques, dont rien ne suggère – hélas – qu’on puisse les supposer subsumables sous un ordre monadologique de totalité, ce qui n’est certes pas pour rien dans l’empire de Polemos], campant donc, chacun, au centre du monde, ils la pensent périphérique, même lorsqu’elle est si proche, et historiquement dépassée, c’est-à-dire appelée à disparaître très bientôt ]]. Tant nos dirigeants que nos peuples ne doutent pas que nous gagnerions, de toute façon, toute guerre à venir, si tout à fait extraordinairement nous devions être aspirés nous-mêmes – et nous mêmes ici, car ceux qui suivent un peu l’ « actualité » n’ignorent pas, bien sûr, que des effectifs non négligeables de nos hommes guerroient à quelques milliers de kilomètres – dans un conflit de très haute intensité. Tous ensemble, nous croyons que l’histoire est celle du « progrès » tel que nous l’entendons, et que le progrès consiste, pour l’humanité, à devenir comme nous, exactement comme nous, et comme nous aujourd’hui, pas hier surtout, comme nous tels que nous sommes devenus depuis que nous pouvons nous proclamer l’humanité même, et non l’une de ses possibilités infinies, comme nous à vrai dire telle que notre avant-garde des définitifs célibataires à bacplusquatrecinqousix des centrevilles et autres individualistes radicaux nous représente bien sûr ; que le scénario selon lequel s’écrit cette histoire merveilleuse est celui que construit l’esprit du temps entre New York, Berlin, Londres ou Paris, avec la vocation d’être imposé universellement, pour leur bien, à tous les peuples, notre domination de fer et d’argent devant être réputée l’apparence simplement de l’émancipation profonde des individus qu’elle s’asservit ; les hommes, les femmes et les enfants qui meurent frappés par les drones du monde atlantique [90% des assassinés par ce procédé ne sont pas même ceux qui se trouvaient visés] meurent ainsi – ou demeurent mutilés pour la vie – pour l’Humanité : est-il mort plus belle, plus enviable ? Les « pilotes », lesquels on ne saurait vraiment dire, sans indécence, virtuels, qui opèrent derrière leurs écrans dans telle base du Nouveau-Mexique peuvent dormir le cœur serein après avoir massacré tout ce qui bougeait dans le taudis que l’idéologie leur a désigné comme un nid de serpents.

Cet ensemble de sentiments nous a conduits, nous autres occidentaux, guidés par les États-Unis, à un unilatéralisme de plus en plus affirmé, et à un recours tout à fait nouveau aux interventions extérieures de toutes sortes, que ma génération avait pensé appartenir au passé après la fin de la terrible séquence asiatique ouverte par la Guerre de Corée [1950-1953] et poursuivie par la Guerre du Vietnam en ses diverses phases très distinctes [1955-1975 – accompagnée bien entendu par la Guerre du Laos, et plus tard la Guerre du Cambodge].

 

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Rétrospectivement, il semble bien que, en une quinzaine d’années, à la fin du siècle dernier, quatre [ensemble d’]événements aient joué un rôle déterminant dans l’ouverture de l’actuelle séquence, dont il n’est pas bien certain désormais qu’elle puisse trouver une issue raisonnable :

1/ La révolution islamique iranienne de 1979 [suivie – de 1980 à 1988 – de la terrible guerre irako-iranienne voulue par l’Occident, lequel a soutenu alors… Saddam Hussein contre les Iraniens – la haine étatsuno-israélienne de Téhéran est la seule constante des dernières décennies dans la région, avec le soutien absolu de Washington à la monarchie patrimoniale des Séoud, et désormais l’entente profonde de Riyad et de Tel-Aviv] ;

2/ La guerre soviétique en Afghanistan de la fin de 1979 au début de 1989, au cours de laquelle se noua l’alliance complexe de Washington et de ses amis, en tout particulier britanniques – experts depuis des siècles en manipulations orientales – avec la radicalité islamique [je dis complexe, parce qu’elle est intermittente – en un même lieu, Syrie ou Irak par exemple, des forces de la polyarchie étatsunienne ont pu exfiltrer des soldats de Daech d’un lieu menacé et les transférer en un autre pour continuer leur combat, tandis que d’autres effectifs étatsuniens poursuivaient, un peu plus loin, leurs bombardements d’autres membres d’État islamique, quitte d’ailleurs à leur sauver la mise en frappant l’Armée arabe syrienne si celle-ci progressait trop ; il s’agit de ne pas éliminer tant de gens commodes tout en s’assurant qu’ils mordent à « bon » escient – leurs chefs, certes, connaissent bien la feuille de route, mais ils ne peuvent pas toujours expliquer sans doute aux jeunes jihadistes que le Califat est dans une certaine mesure l’allié de la Coalition qui le bombarde pourtant vraiment, et même sévèrement parfois – je ne plaisante évidemment pas ; cela semble une histoire de fous ; c’est une histoire de fous, bien que l’on discerne aisément sa rationalité profonde ; mais je n’en suis pas l’auteur ; j’en quête simplement le chiffre, c’est-à-dire les conditions d’intelligibilité : je travaille toujours beaucoup et je considère n’avoir jamais autant appris sur les possibilités extravagantes d’une politique extérieure – conduite il est vrai, s’agissant des États-Unis, par plusieurs instances parfois en désaccord –, qu’en suivant au jour le jour la guerre de Syrie depuis tant d’années ; les écailles, peu à peu, me sont tombées des yeux [Ac IX, 18] ]

3/ La chute de l’empire soviétique et la dissolution de l’Union soviétique [disons, pour faire court, de la chute du Mur en novembre 1989, à la dissolution formelle de l’U.R.S.S. en décembre 1991 – suivie bien entendu de cette âge de destruction et de prédation de la Russie que fut l’ère honteuse de la présidence Eltsine, de 1991 à 1999] ;

4/ La guerre de Yougoslavie [1991-2001] dont, assis confortablement sur leur bonne conscience, ceux de nos compatriotes qui en ont une certaine connaissance ne mesurent pas l’extrême importance. Il n’est pas impossible que notre destin se soit dans une bonne mesure noué dans le triangle rectangle Sarajevo-Belgrade-Pristina – espace d’ailleurs où se joue depuis si longtemps le destin long des mondes européens –, et non seulement notre destin, ici, mais celui, sombre depuis, du « droit international », et celui du monde présent. Comment comprendrait-on l’histoire des dix-sept premières années du XXIe siècle en passant sous silence les folies germaniques et étatsuniennes – mais françaises, hélas, aussi, dans l’amnésie d’une longue et riche histoire, par la faute de la poignée de maléfiques guignols qui nous pousseraient ensuite à détruire la Libye –, en oubliant la terrible affaire de la destruction de la Yougoslavie, laquelle – doit-on le préciser – déchire toujours le cœur des hauts responsables russes, qui savent parfaitement que seule la faiblesse de leur pays l’a permise ?

 

Il se passa certes bien d’autres choses à la fin du XXe siècle : mais en 2001, à l’aube du nouveau siècle, l’Occident, derrière des Etats-Unis devenus la seule superpuissance – et tout à fait oublieux de la gifle retentissante que l’héroïque peuple vietnamien, malgré de terribles épreuves, leur avait infligée un quart de siècle plus tôt –, paraissait avoir emporté une victoire définitive sur tous les adversaires imaginables. Mais la situation était autre : enorgueilli, l’Occident tissait lui-même – de façon cohérente mais redoutable – les situations, orientations et dynamiques dont notre présent est dangereusement encombré – pour dire rapidement et grossièrement les choses, en laissant de côté la question démographique et la question écologique, moins dépendantes, immédiatement du moins, de la décision politique, et aussi les questions touchant aux ressources naturelles, nullement nouvelles, ainsi que ce que l’on peut considérer comme des constantes de l’horreur internationale, la plus douloureuse à mes yeux tenant à la domination par les Étatsuniens, appuyés par les bourgeoisies compradores locales, des Amériques latines :

Jeu pas même ambivalent avec l’islamisme radical sunnite ;

Développement agressif de l’O.T.A.N., en particulier avec les deux vagues de 1999 et de 2004, malgré les engagements pris envers M. Gorbatchev ;

Élargissement trop rapide de l’Union – modifiée dans son esprit, comme le Général l’avait prévu, par l’entrée du Royaume Uni en 1973, géopolitiquement bouleversée en tout cas avec les adhésions de 2004 et 2007 –, et adoption précipitée de l’euro ;

Libéralisation toujours accrue des échanges, avec des implications considérables ;

De façon générale, libéralisation à outrance et financiarisation accélérée de l’économie ;

Souhait à peu près constant de briser l’Iran, et plus largement les mondes chiites, haïs par des alliés séoudiens et israéliens qui, après avoir fait mine de se combattre, finiraient, au fil de la deuxième décennie du présent siècle, par cesser de jouer la comédie ;

Propos, en même temps, de mettre fin à l’ancienne dynamique séculariste du nationalisme panarabiste, telle que les baathismes par exemple l’exprimaient en Irak et en Syrie, tel que le Raïs Nasser en fut un temps l’icône, tel que le colonel Kadhafi sut l’incarner avec une grande habileté jusqu’à ce que – contre nos propres intérêts – nous missions fin à ses jours dans des conditions abjectes ;

Absence d’efforts sérieux pour faire progresser de façon équitable le processus de paix en Palestine, avec les conséquences cruelles que l’on connaît, etc.

 

Les 28 membres de l'OTAN en 2016.png

Depuis que cette carte a été dessinée, un vingt-neuvième État est entré dans l’Alliance, le Monténégro, minuscule pays balkanique qui fut l’unique façade maritime de la Serbie de 1992 à 2006. L’on comprend qu’il fallait que le monde atlantique et « européen » s’employât à faire disparaître la Communauté d’États [Fédération] de Serbie et Monténégro [laquelle avait pris la succession, en 2003, d’une République fédérale de Yougoslavie réduite à ces deux entités], afin d’acculer peu à peu la Serbie, qui n’est pas encore résolue à sauter le pas [mais le contraste est grand dans la Serbie actuelle entre le peuple et les « élites » urbaines, comme partout], à rompre ses relations privilégiées avec Moscou.

 

Ci-dessous, étroitement connecté à l’élargissement de l’OTAN, celui de l’Union européenne. J’ai choisi cette carte pour sa clarté visuelle. Veillez toutefois à retenir que le Royaume Uni est entré dans ce qui s’appelait alors la Communauté économique européenne en 1973, et qu’il est rapide de suggérer qu’il soit « sorti » de l’Union en 2016. Le principe de ce que l’on appelle « Brexit » a été approuvé par le référendum du 23 juin 2016 ; la notification par Londres de son vœu de sortir du Traité de l’Union européenne en enclenchant la procédure de l’art. 50 a été effectuée le 29 mars 2017 ; de longues et difficiles négociations concernant les modalités et effets de cette sortie ont été engagées, portant d’abord sur le retrait, puis sur la période de transition ; c’est dire qu’il est improbable que l’on puisse envisager une sortie avant 2019.

 

L'élargissement constant de l'Union européenne.png

 

 

Dans le même temps, deux orientations majeures se dessinaient, d’abord peu manifestes.

La plus importante pour la longue durée était sans doute l’envol économique de la Chine à partir des années quatre-vingt, tel qu’il ne pouvait plus être sous-estimé dans sa portée proprement mondiale, sur tous les plans, au début du XXIe siècle : si difficiles soient les comparaisons, il est admis qu’aujourd’hui le P.I.B. chinois est à peu près équivalent à celui de l’Union européenne ou à celui des États-Unis ; désireuse de garantir la sécurité de ses approvisionnements, et de faire valoir les droits qu’elle revendique en mer de Chine, la Chine est en passe de devenir une immense puissance militaire ; elle se projette à l’extérieur de ses frontières de façon tout à fait inédite – le cas de l’Afrique, souvent mis en avant, et de fait saisissant dans un certain nombre de pays, ne devant pas masquer une politique très large d’achats de terre, y compris, désormais, en France – ; les routes de la soie auront vocation à accélérer et accroître les flux de marchandises, mais l’on ne voit pas qu’elles puissent aller sans projection stable de forces dans des régions où la piraterie terrestre pourrait se développer [sans même évoquer ici le souhait manifeste de Washington de demeurer en Afghanistan avec l’intention manifeste de peser sur la Chine, le Pakistan, l’Asie centrale et bien sûr la Russie].

La deuxième orientation tint à un homme : le président Poutine. Arrivé au pouvoir en 1999, il serait difficile de ne pas considérer que, en dépit d’une économie assez faible et d’une démographie certes redressée, mais à mon sens très insuffisamment, il ne se soit imposé assez rapidement comme un homme d’État d’exception, capable de rendre à la Russie, après l’anéantissement international de la fin du siècle dernier, un rang particulièrement éminent dans le concert discordant des grandes nations. Notre haine, par ici, nourrie par une propagande qui ne connaît jamais de répit, est le plus grand hommage que notre médiocrité suffisante puisse rendre à sa grandeur historique, dont ses concitoyens, pour la plupart, même en désaccord avec certains de ses choix, sont très conscients. Je le répète : je n’exprime pas un sentiment d’affection ; je suis loin d’ailleurs de partager toutes les vues politiques de M. Poutine ; et ma patrie – faut-il le préciser ? – est la France, et non la Russie ; je constate, simplement, et admirativement, l’énormité du chemin parcouru par la Russie ; et en tant que Français aspirant à ce que son peuple puisse occuper une place conforme à la vocation que dessinait le général de Gaulle dans les dernières audacieuses années de sa présidence – celles pour lesquelles le monde atlantique et la bourgeoisie française l’ont éliminé politiquement –, je me réjouis bien entendu de tout ce qui contribue – comme un moindre mal – à l’instauration d’un équilibre multipolaire, donnant une petite chance à mon pays de renouer un jour avec l’indépendance rebelle qui est conforme à son génie.

 

C’est sur le fond de ces deux évolutions – l’affirmation désormais irrésistible de la Chine, la restauration, pour partie du moins, d’une puissance russe méritant la plus vive considération –, que notre présomption, si incroyablement choquante déjà, il y a en gros un quart de siècle, en Yougoslavie, s’est donnée libre cours depuis la première année du présent siècle.

Je préfère ne m’attarder pas sur l’affaire du 11 septembre 2001 : elle est de celles qui, selon moi, recèlent des zones d’ombre, lesquelles nourrissent des soupçons souvent démesurés et généralement peu compatibles les uns avec les autres ; mais comme elle fait partie des affaires dont il est, en fait, interdit de parler dans notre curieuse société de liberté, j’ai l’habitude de refuser absolument d’en discuter ; je n’y ai aucun mal car je la crois sans grande importance [en dehors de l’horreur de ces pauvres malheureux se jetant dans le vide, ou emportés vers la mort dans leurs avions détournés – et bien entendu de la manipulation de masse que permit un événement aussi traumatisant, lequel rendit inobjectables les mesures les plus attentatoires aux libertés] ; ce sont ses suites qui méritent la plus grande attention ; et j’ai fini par penser que l’on disposait de suffisamment d’éléments pour conjecturer que ces suites eussent été plus ou moins envisagées – avec sans doute un scénario un peu différent – même sans le 11 septembre, événement dont il va de soi que, de toute façon, il eût pu justifier peut-être une action, et du moins une enquête très poussée contre l’Arabie séoudite, mais certainement pas contre l’Afghanistan d’abord, et l’Irak ensuite.

Je n’ai pas lieu non plus de m’acharner à dresser, trop pauvrement de toute façon, le tableau – esquissé pour partie dans d’autres billets – de ce qui s’est passé depuis votre naissance dans les domaines qui nous retiennent. Il me semble que les États-Unis, avec l’appui de leurs principaux alliés [sauf la France en 2003 – loué soit pour cela M. Jacques Chirac, auquel on peut beaucoup pardonner pour cet acte de courage politique] ont purement et simplement détruit ce que l’on pouvait appeler, à l’âge contemporain, « le droit international », fondé sur trois principes majeurs : 1/ l’égale souveraineté des États, 2/ l’interdiction du recours à la force [sauf exceptions restrictivement entendues qui passent d’ailleurs pour n’être pas même des exceptions aux yeux des internationalistes] et, 3/ corollaire strict au fond du principe d’égale souveraineté, la liberté du consentement des États [lesquels ne sauraient être tenus qu’autant qu’ils y ont consenti].

Le lieu « privilégié », si l’on peut dire – mais avec un retentissement global, et des intentions qui incluaient et visaient à n’en pas douter certains acteurs extérieurs, à commencer par la Russie –, de ce qui revêt la signification rétrospective d’un tournant historique, déjà plus qu’esquissé certes en Yougoslavie, et accompagné aussi par la multiplication, soigneusement élaborée, de « révolutions de couleur » dans le cadre d’une stratégie globale de « Regime Change », a été le Grand Moyen Orient, disons, de la Libye à l’Afghanistan, et de la Syrie au Yémen. Le débridement d’une vue très extensive de la légitime défense a prétendu justifier la guerre préventive – ainsi en Irak. De supposées préoccupations humanitaires ont été invoquées pour légitimer l’ingérence habillée oratoirement en « responsabilité de protéger ». Alliées aux monarchies réactionnaires, Washington et Londres, en tout particulier, ont contribué aux prétendus « printemps arabes », en trouvant l’appui de la France sarkozyste en Libye et en Syrie [M. Hollande poursuivant avec une application obsessionnelle le travail contre Damas de son prédécesseur, et M. Macron semblant parfaitement incapable à cette heure de tracer cette nouvelle grande politique étrangère dont il avait laissé entendre qu’il en était porteur, soit qu’il y peine intellectuellement, soit, plutôt, parce qu’il est la « créature » de ceux qui comptent vraiment et qui, propriétaires en particulier de tous les médias, l’ont couronné après une manipulation médiatique sans aucun équivalent historique dans les élections françaises].

 

De ce délitement du monde international d’Après-Guerre, M. Poutine est longtemps demeuré le spectateur inquiet, dans un pays toujours plus cerné par l’OTAN et par les bases étatsuniennes, voyant se rapprocher dangereusement la menace des « révolutions de couleur », et redoutant beaucoup l’instrumentalisation occidentale de la radicalité musulmane, soit à ses frontières en Asie centrale, soit à l’intérieur même de celles-ci, dans la région située au nord du Caucase, destinée depuis la fin du siècle dernier par les islamistes radicaux à devenir quelque jour un vaste émirat du Nord-Caucase. D’un côté – évidemment –, il sait parfaitement que le coup de Maïdan de l’hiver de 2014 a été organisé par les Etats-Unis – en tout particulier par une Secrétaire d’État adjointe, Mme Victoria Nuland, épouse du gourou néocons Robert Kagan ; d’un autre côté, ses oreilles électroniques sont assez fines pour avoir entendu que des milliers parmi les plus performants des jihadistes de Daech parlaient russe dans leurs communications internes, et il sait qu’ils venaient en particulier de Tchétchénie, du Daghestan, de divers pays d’Asie centrale ayant appartenu autrefois à l’URSS ; la remontée à terme de ces hommes endurcis par la guerre, et enrichis dans leur expérience de toutes sortes de techniques redoutables, n’eût guère pu ne pas le préoccuper vivement ; de la haine soigneusement entretenue en Occident contre son peuple et sa personne – dont la ridicule affaire Skripal, en ce mois de mars, donne une affligeante illustration –, il ne saurait rien ignorer, constatant l’amoncellement des sanctions contre son pays et ses proches, et redoutant de se trouver déstabilisé dans sa légitime présence en Syrie [voir plus loin] à la suite par exemple d’un False Flag au gaz répétant celui de Khan Cheikhoun il y a un an et encourageant les occidentaux à procéder à une frappe parfaitement illégale mais pouvant nous conduire vers une situation très périlleuse.

 

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VI.

Mais il est une affaire qui, plus que toute autre, sollicitait depuis longtemps sa préoccupation, en dépit des mensonges répétés à son propos de l’Administration de M. Obama : celle des systèmes d’A.B.M. [Anti-Balistic Missile].

Il nous faut remonter ici de presque cinquante années dans le passé, alors que parvenait à son terme ce que l’on avait appelé « Guerre froide » et que prenait son essor ce que l’on définissait comme la « Détente », laquelle était née du moment d’affrontement aigu entre les « Blocs » que l’on retient comme l’épisode, en octobre 1962, de la « Crise des fusées [missiles] de Cuba ». À la suite de celle-ci, alors que le risque d’un affrontement nucléaire entre les Etats-Unis et la Russie avait semblé très élevé, des concessions réciproques avaient été consenties et des procédures tendant à éviter les conflits mises au point : les missiles russes furent retirés de Cuba ; des missiles étatsuniens furent rapatriés de Turquie et d’Italie ; les États-Unis prirent l’engagement de ne pas envahir Cuba, sauf agression de ce pays ; une ligne directe fut installée entre la Maison Blanche et le Kremlin, le fameux « téléphone rouge », dont le propos était d’éviter de dangereux malentendus.

La prise de conscience du danger avait enclenché, comme il n’est pas rare, une dynamique vertueuse qui allait porter des fruits toujours plus nombreux jusqu’à la fin des années soixante-dix, et en tout cas jusqu’à la première Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe [CSCE], dite Conférence d’Helsinki [1973-1975], première d’une série qui épousa les mouvements ultérieurs des relations entre l’URSS et les pays occidentaux. Car, dès la deuxième conférence, à Belgrade en 1977-1978, des tensions s’étaient manifestées qui signalaient que même la « coopération » n’abolissait par la conflictualité comme irréductible du rapport entre l’Ouest et l’Est [je croyais alors que le motif idéologique était essentiel ; l’aggravation constante, ces quinze dernières années, de la situation, sur fond d’homogénéité idéologique assez large, m’incline à penser que le gros des ressorts des antagonismes entre les grandes puissances sont d’une autre nature – ce qu’au fond discernait parfaitement le général de Gaulle, inscrivant le destin de chaque État dans une continuité métaidéologique, et persistant ainsi à évoquer l’URSS comme Russie].

Quoi qu’il en soit, du point de vue proprement militaire et technique qui nous occupe ici [certes à très gros traits], il faut surtout considérer les accords SALT et ABM. En n’omettant pas de rendre hommage au président Richard Nixon : celui-ci laisse une image déplorable, du fait d’une affaire dont tout ce que l’on a pu voir depuis contribue à donner le sentiment que la conscience commune lui accorde une place un peu disproportionnée [je parle du Watergate] ; pour ce qui me concerne, tout en regrettant que ce président ait mis fin au système de Bretton Woods en supprimant la convertibilité de dollar en or le 15 août 1971, je ne saurais ne pas lui être grandement reconnaissant de trois de ses audaces, le voyage en Chine [1972] engageant le processus de normalisation diplomatique qui aboutirait pleinement en 1979, la pacification active des relations avec l’URSS, et l’engagement décidé dans la voie qui permit de mettre fin, du côté des États-Unis, à la Guerre du Vietnam [1973].

[[ Je signale à ceux que cela pourrait intéresser l’une des plus puissantes – à mon sens – créations musicales de la fin du siècle dernier : l’opéra « Nixon in China » [1987] du très grand musicien « minimaliste » John Adams – merveilleuse musique pour un très grand moment historique – c’est l’organicité de tout cela qui est immense et poignante, en notre temps inorganique, comme une apothéose de l’esprit, en laquelle, tout autant au fond que sous le Grand Roi, l’art et le prince, malgré, par-delà la cruauté constante de la caricature, la dérision, et au fond le sentiment d’échec que dessine implacablement la fin de la pièce, semblent pleinement réconciliés – ; pour ceux qui ne voudraient donner que neuf minutes, je leur conseille d’écouter seulement le passage de l’arrivée de l’avion, de la minute 8 à la minute 17, lien 1 ci-dessous – ils sauront si cela peut ou non leur plaire :

Première version, découpée en quatre enregistrements, avec la musique et les paroles :

1) https://www.youtube.com/watch?v=5qTaeF9x8wk

2) https://www.youtube.com/watch?v=7m7G06m0rXY

3) https://www.youtube.com/watch?v=OoxaunpyA0g

4) https://www.youtube.com/watch?v=otGRqG3vM-k

Autre version en ligne, avec les images – vraiment fascinant – :

https://vimeo.com/192057057 ]]

Le mois de mai 1972 vit la signature à Moscou, au terme de quelques jours de négociation entre le président Nixon et le secrétaire général du P.C.U.S., Leonid Brejnev, de deux traités décisifs dans le domaine de la limitation de l’armement des superpuissances. C’est l’ensemble de ces deux traités que l’on désigne comme SALT I [Strategic Arms Limitation Talks I] :

D’un côté, URSS et Etats-Unis s’engageaient, pour cinq années, à limiter la fabrication d’armes stratégiques et l’installation de rampes de missiles balistiques [ICBM].

D’un autre côté – et c’est lui qui nous intéresse ici le plus – le traité ABM [Anti-Balistic Missile] interdisait le déploiement d’un système de défense antimissile sur les territoires étatsunien et soviétique. Une seule exception était apportée au principe : un seul système pourrait être disposé au choix, par chaque signataire, soit en vue de protéger sa capitale [choix de Moscou], soit en vue de protéger un site de lancement de missiles intercontinentaux [choix de Washington, rapporté par la suite]. Il était précisé par ailleurs que des systèmes ABM ne pourraient pas être installés, ni en mer, ni dans les airs ou l’espace extra-atmosphérique, ni sur des plateformes mobiles, ni dans d’autres États.

La négociation d’un traité SALT 2 parut aboutir lorsqu’un traité ainsi désigné fut signé à Vienne en juin 1979 par M. Jimmy Carter et Leonid Brejnev – lequel prévoyait de nouvelles limitations. Toutefois, l’évolution du climat inclina le Sénat des Etats-Unis à ne pas le ratifier.

Autour de 1980 en effet l’orientation se renversa. L’on dit parfois que ce fut à cause de l’aide apportée par l’URSS au gouvernement socialiste afghan ; ou l’on impute la responsabilité du retournement de la situation au seul M. Reagan, président des États-Unis de janvier 1981 à janvier 1989. Il me semble qu’il faut plutôt prendre ici au sérieux les propos de M. Zbigniew Brzezinski : conseiller à la Sécurité nationale du président Carter, et ennemi juré, non seulement du communisme, mais de la Russie, il semble qu’il ait joué un rôle éminent dans le choix de Washington d’aider les islamistes afghans contre les socialistes au pouvoir, et ceci plusieurs mois avant l’intervention soviétique, et avec l’intention d’accroître les chances que ceux-ci fissent le choix de venir s’enliser dans un pays redoutable. [Vous pourrez retrouver un entretien très éclairant avec Z.B. à peu près au milieu du billet « Fragments d’un Journal de guerre /2 ». Voici en particulier ce qu’il y confie : « Selon la version officielle de l’histoire, l’aide de la CIA aux moudjahidine a débuté courant 1980, c’est-à-dire après que l’armée soviétique eut envahi l’Afghanistan, le 24 décembre 1979. Mais la réalité, gardée secrète jusqu’à présent, est tout autre : c’est en effet le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime pro-soviétique de Kaboul. Et ce jour-là, j’ai écrit une note au président dans laquelle je lui expliquai qu’à mon avis cette aide allait entraîner une intervention militaire des Soviétiques. […] Nous n’avons pas poussé les Russes à intervenir, mais nous avons sciemment augmenté la probabilité qu’ils le fassent. […] Regretter quoi ? Cette opération secrète était une excellente idée. Elle a eu pour effet d’attirer les Russes dans le piège afghan et vous voulez que je le regrette ? Le jour où les Soviétiques ont officiellement franchi la frontière, j’ai écrit au président Carter, en substance : “Nous avons maintenant l’occasion de donner à l’URSS sa guerre du Vietnam.” De fait, Moscou a dû mener pendant presque dix ans une guerre insupportable pour le régime, un conflit qui a entraîné la démoralisation et finalement l’éclatement de l’empire soviétique. […]Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ? » ]

Ce qui va de soi, c’est que l’âge reaganien, idéologiquement très agressif, fit sortir le monde du climat qui avait prévalu dans la deuxième moitié des années soixante et dans les années soixante-dix. Le président relança le programme du bombardier stratégique Rockwell B1 Lancer, ordonna la production du missile MX Peacekeeper, particulièrement performant en son temps, et installa en Allemagne les missiles à moyenne portée Pershing II.

Surtout, les Etats-Unis agitèrent à partir de 1983 leur fameuse « Strategic Defense Initiative » [SDI], Initiative de Défense Stratégique [IDS], encore dite, au grand mécontentement de George Lucas, « Guerre des Étoiles » [Star Wars]. Un tel programme antimissile – qui eût violé SALT I en son volet du Traité ABM – était d’une ambition folle, combinant des systèmes opérant depuis le sol, et d’autres depuis l’orbite terrestre. Sa difficulté technique le fit juger à peu près irréalisable après quelques années.

L’affaiblissement – relatif – de l’Union soviétique dans l’engagement afghan, les difficultés peu douteuses du pays, mais surtout les choix imprudents selon moi du nouveau secrétaire général du P.C.U.S. désigné en 1985, M. Gorbatchev, conduiront à terme à l’effondrement du pays, malgré tout tout à fait imprévisible dix ans plus tôt – j’ai vécu cette période, j’étais professeur des facultés de droit lors de la révolution iranienne ou du début de la guerre d’Afghanistan, adulte donc, et attentif à ces affaires, et personne ne voyait vraiment se dessiner ce tournant historique majeur.

Quoi qu’il en soit, M. Gorbatchev fut en mesure, assez compréhensiblement, après de considérables efforts certes, de conduire un Reagan un peu rasséréné par toutes les concessions consenties par « l’Empire du Mal », à signer les traités que l’on a dit START [Strategic Arms Reduction Treaty] dont le propos, tel qu’il ressort de leur titre, était de réduire le nombre des armes stratégiques défensives. Le traité START I, signé en juillet 1991 entra en vigueur en 1994, suivi d’un START II puis III, d’un SORT [Strategic Offensive Reduction Treaty], d’un New START, mais je ne veux pas ici entrer dans des détails qui nous conduiraient trop loin au regard de mon propos, d’autant qu’entre les périodes de validité prévues, la non ratification possible de tel instrument [START III ainsi me semble-t-il], l’intrication complexe des dispositions, je ne suis pas très certain que je serais en mesure sans un travail qui m’assomme – et que l’esprit de l’heure me paraît rendre modérément fécond – de donner des conclusions très fermes.

Je souhaite par contre mentionner le traité INF, Intermediate-Range Nuclear Forces Treaty, signé à Wahington en décembre 1987 par MM. Reagan et Gorbatchev, et entré en vigueur en juin 1988. Celui-ci prévoyait l’élimination des missiles de croisière et des missiles balistiques lancés depuis le sol, et dotés d’une portée comprise entre 500 et 5500 km. Il ne concernait pas les missiles tirés depuis la mer. L’on parle aujourd’hui beaucoup de ce traité, dont l’interprétation ne semble pas toujours consensuelle, en particulier parce que les systèmes antimissiles installés par les Etats-Unis semblent en mesure de lancer aussi des missiles de croisière à moyenne portée.

S’agissant enfin du traité ABM de 1972, le second président Bush décida d’en retirer les Etats-Unis dès 2001, à effet du 13 juin 2002, et c’est bien entendu ce qui explique que cette question soit devenue tout à fait centrale depuis lors.

 

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Carte accompagnant un article de M. George Friedman – fondateur de la société de renseignement Stratfor – en mai 2016. L’on notera que l’image tend à suggérer que ce puisse être l’Iran, et non la Russie qui soit visée : tel était, de fait, le récit officiel, assez difficile à croire – on le comprend – pour les Russes. Notons que George Friedman, observateur brillant, dont le cynisme habituel des propos est particulièrement éclairant, est issu d’une famille juive hongroise ayant échappé à la Shoah et fui le régime communiste alors qu’il était enfant ; il est très caractéristique de l’intelligentsia néocons contemporaine, curieusement indulgente pour les mondes germaniques mais résolument hostile au monde russe, toute-puissante en tout cas aux États-Unis et dans les pays vassaux en particulier européens [même si l’on annonce périodiquement, après un quart de siècle d’une domination à peu près sans partage, son déclin], laquelle est l’acteur intellectuel principal de la grande guerre d’Orient conduite à l’époque contemporaine – de la Baltique à l’Océan Indien et de la Méditerranée à la Mer de Chine – par l’alliance occidentale.

 

VII.

 Bien entendu, dans la durée, les Etats-Unis et leurs plus proches amis [à commencer par la radicalement, biséculairement en tout cas, russophobe Angleterre] persistèrent à considérer la Russie comme un ennemi majeur, cet ennemi qu’il fallait empêcher de redresser la tête, et qui devint peu à peu, après les honteuses années Eltsine – qui convenaient si bien aux pillards occidentaux –, la bête noire du monde Atlantique, lequel n’avait cessé de renforcer son agressive alliance de l’OTAN et de l’étendre vers l’est [contrairement à des engagements certes verbaux, mais nullement douteux], et cet ennemi qu’il convenait aussi de briser à suffisance avant que le grand dragon chinois ne déplie, immense, ses anneaux en ne se contentant plus d’être une puissance commerciale, en prenant conscience surtout qu’il n’est pas de puissance économique d’une grande importance qui puisse n’être pas soutenue par la puissance militaire, et en particulier par une forte marine de guerre – au minimum pour assurer les considérables approvisionnements dont les bouches chinoises, les mains chinoises, les moteurs chinois ont besoin, et pour garantir les routes, maritimes mais peut-être terrestres aussi bientôt, permettant l’acheminement du flux considérable des biens exportés.

Mais l’Occident ne fit pas l’aveu tout d’abord de sa haine ; et j’ai toujours pensé que M. Poutine lui-même, une fois parvenu aux affaires, mit un certain temps pour mesurer qu’il n’y aurait jamais d’amitié entre Moscou et Washington, pour des motifs à peu près « objectifs » de géopolitique certes – l’Europe devait, non seulement rester dans le giron yankee, mais encore s’ouvrir toujours davantage à la domination étatsunienne [ainsi se passèrent les choses – même notre libre et hautain pays, trahi méthodiquement par des « élites » égoïstes et dévoyées, finit par enfiler la livrée dont le Général avait espéré le détourner], mais aussi par le fait d’une hostilité mystérieuse, peu compréhensible, attisée certes par tant de ceux qui avaient quitté à mesure, entre le troisième tiers du XIXe siècle et le troisième quart du XXe, soit l’empire du tzar, soit l’immensité dominée par la Rome rouge du prolétariat mondial.

 

Il convient, peut-être – s’il m’est permis de digresser un peu –, de n’oublier pas certains traits divers des peuples – des peuples comme singulière Idée destinale que, de quelque façon qu’elle se dessine, aucune pauvreté empirique, une fois que l’Idée est constituée et pensée, sollicitant l’esprit et exaltant le cœur, ne saurait affecter [Idée qu’il n’est nul besoin de penser, et tel est bien mon simple sentiment, comme issue de davantage que de la condensation de l’histoire réfléchie, l’effectivité muant peu à peu en ardente obligation, éthique collective tissée dans l’expérience partagée des siècles, destin comme issu du destin même dans la mutation de la signification des états répandus de la conscience ; Idée, notons-le, ouverte à tous, quelle que soit leur origine, dès lors qu’elle ne comporte aucune dimension « raciale », chère aux peuplades nordiques transatlantiques mais point à nous, et telle est, justement, l’Idée tutélaire de la France, idée profondément politique et morale, accueillante à tous ceux qui sont prêts à vivre et à mourir pour elle].

Il me semble depuis longtemps que la France, du fait à la fois, 1) en premier lieu, de son insubordination profonde vis-à-vis de tous les empires à prétention universelle, de ce que, 2) en deuxième lieu, j’appellerais, inégalable, le grand goût français, qui fut celui au plus haut point du Grand Siècle, ce grand goût qui sait tisser la plus sévère austérité chrétienne de beaucoup avec, tout aussi ascétique, également humble au fond, la haute exigence de la gloire pour le Royaume-et-République, et 3) enfin d’une aspiration profonde à l’égalité et à la fraternité – issue tant de l’esprit du christianisme que, manifestés par notre immense révolution, des horizons rationnels qui accompagnent un véritable État-Nation –, laquelle aspiration, émotive et vibrante, la rend rétive aux emballements du libéralisme radical, – la France, seule, lorsqu’elle n’est pas purement et simplement trahie, se trouve comme destinée à être l’autre absolu des États-Unis, après avoir été celui du Royaume-Uni, et aussi, bien entendu, des Pays-Bas [et cela eût resplendi comme jamais sous le général de Gaulle s’il avait su se méfier davantage de la bourgeoisie et promouvoir une politique sociale plus audacieuse, comme y aspiraient certains de ses partisans]. Elle est bien sûr aussi l’autre millénaire du Heiliges Römisches Reich : mais l’actualité, autrefois si vigoureuse, de cet antagonisme, porté à incandescence sous ces deuxième et troisième Reich qui furent nos bourreaux, se trouve atténuée depuis quelques décennies puisque notre Europe, assurément fort dominée par l’Allemagne depuis – terrible pour notre pays – le triple choc de la « réunification », de l’ « élargissement » et de la prétendue « monnaie unique », est devenue moins l’instrument du germanisme strictement entendu que celui du capitalisme nordique euro-étatsunien, selon des orientations dont il a été désormais démontré – en tout particulier, dans ses travaux si importants, par le Pr Annie Lacroix-Riz [décriés bien entendu par les laquais organiques du système et certaines officines répertoriées] – qu’elles se sont nouées précocement, et de la façon la plus active dès la fin de la Première Guerre mondiale.

 

L'imam Husayn. Il tient dans ses bras le petit Abdallay, son fils, percé par une flèche.png

J’ai, au fil des années, accumulé pas mal d’observations sur la passionnante question – en vérité beaucoup plus complexe qu’on ne pourrait le penser au regard de l’iconophobie de principe de l’Islam, entée sur la condamnation de tous les aspects de l’ « associationnisme » [le Chirk] – sur la question, donc, de l’image dans les mondes musulmans – j’emploie le pluriel à dessein. Voici, quoi qu’il en soit, une représentation très classique dans l’imagerie populaire chiite de l’imam Husayn à Kerbala – en bas à gauche, il tient le corps, percé d’une flèche, de son fils, le petit Abdallah.

La fascination de la plupart des pays des nombreux orients pour la « réussite » étatsunienne est par contre très troublante, par-delà l’extraordinaire diversité des cultures. Alors, seule la radicalité peut les aider à se construire contre la vue du monde dominante dans le grand espace atlantique. Je me demande souvent si l’Iran pourrait s’affirmer de façon alternative s’il n’y avait pas, vivifiée chaque jour par la révolution islamique, la grandeur sombre du chiisme duodécimain, le cri éternel de Kerbala [là-bas, vu d’Iran, au-delà du Tigre, et même de l’Euphrate], le sang de Husayn fils d’Ali et de Fatima, le tazieh comme récapitulation spéculaire d’un peuple au travers d’une passion réitérée [Kerbala, ne l’oublions pas, cité sainte mise à sac par les wahhabites en 1802 – terrible histoire, n’est-ce pas, dont on ne saurait n’être pas ému il me semble].

Et lorsque je songe à la Russie, je tends à penser qu’elle eût aimé, ces dernières décennies, devenir une puissance occidentale pleinement acceptée. M. Poutine doit finalement beaucoup à notre haine – elle l’a obligé à devenir un grand homme, elle a soudé autour de lui la grande majorité de son peuple, et ce peuple pourrait, grâce à nous, devenir à nouveau, comme nous le fûmes et devons nous efforcer de l’être encore dans l’intelligence supérieure des déplacements du monde, un peuple de l’Histoire si, les hommes veillant auprès d’elles, les femmes acceptaient de porter une plus riche moisson d’enfants pour peupler l’étendue comme sans limites et veiller à la dentelle du rempart. [Ce thème obsède Vladimir Vladimirovitch – extraordinaires mots, si manifestement désespérés, au lendemain de la catastrophe de Kemerovo, qui a vu périr dans un incendie une soixantaine de personnes, dont plusieurs dizaines d’enfants : « Nous parlons de la démographie et nous perdons tant de personnes ! »]

Elle n’a pas suffi, malheureusement, notre haine « libérale », à l’incliner à esquisser les voies d’un système économique et social suffisamment alternatif par rapport au nôtre. Et d’un certain point de vue, le souhait de rivaliser avec les Etats-Unis en recourant assez largement aux moyens de ceux-ci – issus de l’idéologie libérale –, pourtant porteurs, outre-Atlantique d’un tel échec économique, social et moral – écologique aussi bien sûr, et il faudrait évoquer l’absolu désastre intellectuel, obligeant, ce dernier, à ponctionner le monde de ses jeunesses studieuses pour maintenir à peu près le niveau –, ce souhait révèle une fascination profonde, partagée, hélas par beaucoup de jeunes Russes formés, qui rêvent d’Occident parce qu’ils s’illusionnent sur nous.

 

L’Occident cacha d’abord un peu sa haine, tout en projetant ouvertement – le film de Mme Loizeau ne saurait vous laisser l’ombre d’un doute – le renversement de M. Poutine et des siens, et des responsables aussi de pays liés à la Russie d’une façon ou d’une autre, par des « révolutions de couleur » conduites depuis Washington avec une incroyable impudence. Évidemment, lorsque de telles manipulations n’aboutirent pas, il eût été difficile qu’elle améliorassent les relations…

 

Quand des dispositifs de systèmes antimissiles furent projetés par Washington, les Etats-Unis prirent, répétitivement, la peine d’expliquer que Moscou n’était pas visée, mais Téhéran ou Pyongyang. M. Poutine manifesta alors à plusieurs reprises son scepticisme. Pour commencer, dans le discours [reproduit dans mon billet du 25 mars 2017] prononcé le 10 février 2007 à l’annuelle Conférence de Munich sur la Sécurité, discours véritablement fondateur du poutinisme dans l’ordre international, dans lequel le président russe condamnait, de façon pas tout à fait frontale mais transparente, l’obstination étatsunienne à vouloir imposer « un monde unipolaire » – caractérisé par « les actions unilatérales », « l’emploi hypertrophié […] de la force militaire », « un mépris de plus en plus grand des principes fondamentaux du droit international », etc. -, et disait aspirer à ce que soit « repens[ée] sérieusement l’architecture globale de la sécurité », en vue de la construction d’un monde désormais multipolaire.

Dans ce texte, je le répète, tout à fait fondamental, et d’une clarté véritablement adamantine, M. Poutine exprimait avec fermeté sa préoccupation sur le chapitre technique qui nous occupe ici des systèmes de missiles antimissiles :

« En ce qui concerne les projets prévoyant le déploiement en Europe d’éléments du système de défense antimissiles, ils ne manquent pas non plus de nous inquiéter. Qui a besoin d’une nouvelle relance – inévitable en l’occurrence – de la course aux armements ? Je doute fort que ce soient les Européens. Aucun des pays dits “à problèmes” ne possède de missiles ayant une portée de l’ordre de 5000 à 8000 kilomètres et susceptibles de menacer l’Europe. Mieux, dans un avenir prévisible, leur apparition dans ces pays n’est pas envisageable. Je dirais même plus : une tentative de lancer un missile nord-coréen, par exemple, vers les Etats-Unis via l’Europe serait contraire aux lois de la balistique. »

M. Poutine, on l’aura compris, n’éprouvait pas l’ombre d’un doute sur le propos du retrait de son pays du traité ABM par M. Bush : menacer la Russie de se trouver hors d’état de répliquer à une première frappe nucléaire la visant, avec l’effet d’abolir le procès même de la dissuasion.

 Je souhaite rester ici très sommaire, car il n’est pas besoin de vastes développements pour faire comprendre ce qui se trouve évoqué. Au cœur de la dissuasion se trouve la logique de ce que l’on a désigné de façon un peu provocatrice comme MAD [Mutual Assured Destruction]. La chose s’entend aisément : toute frappe nucléaire contre un pays doté lui-même d’une capacité nucléaire significative expose le pays qui en prend l’initiative à une contrefrappe tout aussi destructrice que la sienne propre ; ainsi chacun est appelé à demeurer prudent ; bien loin de répandre la guerre de haute intensité, l’arme nucléaire, en principe, en réfrène radicalement la tentation et incline même à redouter les engrenages trop risqués risquant d’y conduire.

Imaginons toutefois que l’un des acteurs se juge une First Strike Capability suffisante pour anéantir préventivement les forces de son ennemi, et une notable partie bien sûr de sa population, et pour repousser, grâce à sa barrière antimissile, l’essentiel de la Second Strike, de la Counter Strike de celui-ci. Alors, il ne cesserait pas d’être monstrueux, mais il pourrait devenir rationnel, selon une certaine perspective, de procéder à une frappe préventive massive contre un adversaire jugé irréductible.

Sans doute vous dites-vous qu’il n’est pas d’humain pour retenir une telle option. Je crains que vous n’ayez tort [sans doute m’eussiez-vous objecté, si je vous avais évoqué la possibilité de la Shoah au milieu des années trente, qu’une telle éventualité était humainement impossible – hélas, tout est possible et peut advenir sous la lune, et d’ailleurs toutes sortes d’horreurs, certes d’une intensité et d’une extension variables, surviennent en tout temps] : les élites étatsuniennes sont peuplées d’assez nombreux fous furieux [lesquels ne sont pas sans appuis en Europe – j’ai déjà entendu des gens tout à fait « comme il faut » proférer des horreurs, en particulier lorsqu’il s’agissait de la Russie], désireux de maintenir à n’importe quel prix, fût-il celui de dizaines de millions de morts, leur domination globale [je laisse ici de côté les évangéliques délirants qui souhaitent hâter l’Apocalypse – c’est une autre perspective, pas vraiment plus rassurante certes, en particulier pour cet Orient malheureux que ces hallucinés installent au cœur d’une supposée géopolitique du Ciel] ; j’ajoute que ces personnages effrayants ne se cachent pas vraiment : les « intellectuels » néoconservateurs, et l’ensemble des officines qu’ils animent, un certain nombre de politiciens de premier plan aussi [à commencer par l’abominable sénateur McCain] préparent très ouvertement les esprits à une guerre « préventive » contre la Russie, dont on ne voit pas qu’elle puisse suivre un autre scénario – évidemment nucléaire – que celui qui a été évoqué.

Je pense que vous saisissez désormais deux perspectives – totalement éludées par la presse du capital :

D’une part les dispositifs antimissiles – si sympathiques lorsqu’on n’y comprend rien – ne garantissent pas la paix mais conduisent plus probablement à la guerre et au génocide.

D’autre part, M. Poutine, en expliquant la limite de leur efficacité contre de nouvelles armes détenues par son pays, n’a pas manifesté ses intentions guerrières mais averti des ennemis atlantiques toujours plus agités que leurs calculs pourraient se révéler erronés, que leurs systèmes antimissiles ne permettraient pas de contourner la logique MAD ; il a ainsi apporté une contribution tout à fait décisive à la paix mondiale.

 

 

Dr Strangelove.png

 

 

VIII.

L’argument central, passablement hobbesien, du propos poutinien – la paix ne saurait résulter [[ au regard, singulièrement, dois-je le préciser, de l’agressivité toujours plus pathologique des Etats-Unis depuis la Guerre de Yougoslavie – ce tournant sinistre, je ne saurais assez le répéter, dans l’histoire du monde, et qui n’en finit pas d’ailleurs de détruire, dans notre complète indifférence, les malheureux Balkans –, et plus largement de l’Occident tout entier, toujours plus engagé, sous des dirigeants se succédant à l’identique, simples et, même s’ils semblent en douter, médiocres satrapes impériaux, dans l’offensive dominatrice de l’OTAN, en ce qui tend peu à peu à devenir pour le moins une « guerre froide » contre la Russie ]] que de l’équilibre raisonnable des peurs, lequel suppose finalement que nul grand acteur mondial ne puisse espérer statistiquement infliger à un autre un dommage incommensurablement supérieur à celui qu’en ce cas il en recevrait –, cet argument s’est trouvé, il me semble, renforcé par la tentative récente des Etats-Unis de banaliser, non l’arme nucléaire en général [laquelle est intrinsèquement mauvaise – n’est-ce pas – lorsqu’elle n’est pas chevauchée par Folamour en personne], mais leur possible recours à celle-ci [laquelle – affaire de signification – se trouve parée de grandes vertus dès lors qu’elle est placée au service de l’empire de la « Market Democracy »]

 

[[ lien avec « Dr Strangelove » le film du grand Kubrick – le cinéaste qui, peut-être, en savait trop –

https://archive.org/details/DRStrangelove_20130616

Vous découvrirez peut-être l’éblouissant Peter Sellers ]]

 

Mon propos n’est pas ici de recenser les textes – non ceux de journaux, mais ceux émanant d’autorités étatsuniennes, et en particulier des chambres ou, singulatim, de parlementaires, et notamment de sénateurs éminents, la palme du délire belliciste revenant assurément au sieur McCain – dans lesquels, depuis ces dernières années, la Russie est désignée comme l’ennemi par excellence, non seulement des Etats-Unis, mais de l’ensemble de ce « Free World » dont l’hôte de la Maison Blanche – et moins d’ailleurs M. Trump que son prédécesseur – se proclame le « leader » et à peu près le « Commander in Chief », formules qui sembleraient bouffonnes, si elles n’étaient pas malheureusement justifiées [sauf pour Free, bien entendu, puisque sont esclaves les peuples privés de souveraineté et gouvernés de façon ultime par de sauvages oligarchies transnationales qui ne laissent subsister d’autre liberté originaire que celle qui peut éclore de leur imparfaite intégration].

Je crois qu’il faut simplement conserver à l’esprit ceci, qui relève d’une psychologie dont le simplisme ne saurait affecter le caractère persuasif : un pays ou un peuple auquel les représentants d’un autre pays ou peuple manifestent constamment une haine extrême, tout en cherchant à acquérir sur lui un avantage stratégique insurmontable, ne saurait – ses propres représentants du moins – ne pas s’interroger sur les moyens d’échapper au destin qui lui est, à peu près, promis. C’est au fond ce à quoi, non pas de façon monstrueuse, mais de manière simplement humaine, semblent s’être employés l’appareil d’État et les techniciens de l’armement russes depuis l’avertissement clairement donné à Munich par le président Poutine en 2007.

La pauvreté, si elle demeure tempérée, invite au talent – la richesse excessive est un redoutable piège, pour les individus comme pour les cités – : la Russie est un pays dont les moyens sont limités et dont le budget militaire dépasse de peu le dixième de celui des Etats-Unis ; elle n’eût pu se lancer dans une course ruineuse à la construction de systèmes antimissiles dans laquelle, d’ailleurs, au regard de la géographie et des alliances respectives des deux pays, elle eût peiné à équilibrer le dispositif étatsunien ; d’ailleurs, l’annulation l’un par l’autre des deux systèmes d’ensemble, étatsunien et russe, de missiles et d’antimissiles, eût pu avoir pour effet d’accroître les risques d’une grande guerre conventionnelle en Europe [à supposer bien sûr que des systèmes antimissiles puissent être réputés entièrement étanches, ce qui est malgré tout douteux] ; Moscou a donc choisi de périmer la prétendue muraille antimissile des États-Unis, d’une façon qui – si les performances revendiquées étaient avérées – pourrait sembler particulièrement, élégante d’un côté, cruelle de l’autre au regard du caractère considérable des investissements consacrés à son propre projet par Washington.

Et l’on imaginera que les responsables russes n’auront pas regretté leur choix. Car il serait difficile de ne pas donner au discours du 1er mars le caractère d’une réplique dans un dialogue plus tendu encore à la suite, au début du mois de février dernier, d’une récente modification de la doctrine nucléaire des États-Unis. Cette signification ressort d’ailleurs clairement d’un passage très explicite de M. Poutine :

« Nous sommes grandement préoccupés par certaines dispositions de la révision de la posture nucléaire [des États-Unis], qui élargissent les possibilités de réduire le seuil d’utilisation des armes nucléaires. Derrière des portes closes, on peut dire n’importe quoi pour calmer quelqu’un, mais on lit ce qui est écrit. Et ce qui est écrit est que cette stratégie peut être mise en action en réponse aux attaques d’armes conventionnelles et même à une cyber-menace. »

 

[[ Voici un lien avec la brochure électronique « Nuclear Posture Review » – en anglais :

https://media.defense.gov/2018/Feb/02/2001872886/-1/-1/1/2018-NUCLEAR-POSTURE-REVIEW-FINAL-REPORT.PDF

L’on se méfiera de ce qui pourrait sembler une version française, publiée sous le titre « Examen de la Posture Nucléaire » :

https://media.defense.gov/2018/Feb/02/2001872890/-1/-1/1/EXECUTIVE-SUMMARY-TRANSLATION-FRENCH.PDF

Il s’agit non seulement d’un « résumé analytique », comme suggéré – résumé qui prétend simplement reprendre l’ « Executive Summary » du fascicule étatsunien –, mais encore, dans une certaine mesure, à de certains endroits, d’une légère adaptation ad usum Francorum. Dois-je préciser que je m’appuierai, du fond de mon indignité essentiellement latine, sur le texte rédigé dans la langue de la domination ? ]]

Ne nous attardons pas sur l’exposé des motifs, parfaitement convenu, de cette brochure : ce sont bien sûr les autres, en particulier la Russie et la Chine [mais surtout, et de loin, la Russie, qui hante littéralement le document], qui sont les bellicistes ; les Etats-Unis aimeraient tant, pour ce qui les concerne, mettre fin aux armes nucléaires, chimiques ou biologiques ; mais ce n’est hélas pas possible dans un monde aussi mal fréquenté, alors – comme le portera le document par la suite – qu’il s’agit de faire face à une « dramatic deterioration of the strategic environment » [p. XI – détérioration à laquelle, bien évidemment, les États-Unis, sages comme des images ces vingt dernières années, n’ont pris nulle part…], à la multiplication des « destabilizing behaviors » de la Russie [p. XII], à la violation par Moscou de tous les accords [étrange procès d’inversion accusatoire dont on sait qu’il est devenu de la plus grande banalité], le bellicisme des Russes culminant dans une position prêtée à la Russie dont je ne sais pas où les auteurs du texte étatsunien ont bien pu la pêcher, car pour ma part je ne l’ai jamais relevée [p. XI : « Russia’s belief that limited nuclear first use, potentially including low-yield weapons, can provide […] an advantage »].

L’essentiel tient au fond en peu de propositions, mais formant finalement un ensemble particulièrement redoutable :

Les capacités nucléaires visent à dissuader les agressions contre a) les Etats-Unis, b) leurs alliés, c) leurs partenaires [énumération, on le voit, dangereusement extensive et particulièrement imprécise – que sont en effet ces « partenaires », évoqués à nouveau dans la suite du texte, pour lesquels Washington se tiendrait prête, en dehors de tout engagement formel, à déclencher le feu nucléaire ?], et ceci, 1) soit que ces agressions soient nucléaires, 2) soit qu’elles ne le soient pas.

[ p. VI :  « The fundamental reasons why U.S. nuclear capabilities and deterrence strategies are necessary for U.S., allied, and partner security are readily apparent. U.S. nuclear capabilities make essential contributions to the deterrence of nuclear and non-nuclear aggression » ]

 

Brochure Nuclear Posture Review 2018.png

 

La suite du propos ne laisse aucun doute sur la vocation générale des armes nucléaires des Etats-Unis : elles ne sont décidément pas les armes spécifiques d’une guerre bilatéralement nucléaire, ni des armes même tendant à la seule sanctuarisation du territoire étatsunien ; elles appartiennent, simplement, à la panoplie très complète des armes dont Washington se réserve, tout bien pesé, souverainement la possibilité de choisir les plus adéquates en n’importe quelle circonstance.

Certes, une limitation semble introduite par l’évocation, à côté d’une « nuclear attack », d’une « non-nuclear strategic attack » [p. VII], mais l’on doutera de la portée de l’adjectif « stratégique », en général certes, mais plus encore dans un tel contexte. L’on ne voit guère comment stratégique pourrait signifier davantage que suffisamment générale, l’attaque stratégique non nucléaire devant être dès lors réputée l’attaque d’une ampleur certaine, par opposition à une attaque dite dès lors tactique qui serait d’une portée plus limitée. Il est bien évidemment impossible de tracer une ligne de partage même approximative entre deux ensembles aussi vaguement définis. L’agression emportant la destruction de deux ou trois porte-avions en mer de Chine, par exemple, serait-elle réputée « stratégique » ou « tactique » ?

L’on discerne d’autant moins les frontières évoquées, que l’un des propos de la nouvelle doctrine nucléaire étatsunienne est d’effacer progressivement la coupure longtemps considérée comme radicale par tous les grands acteurs de ce jeu terrible : celle qui aboutissait à la distinction finalement absolue de la guerre nucléaire et de la guerre conventionnelle. L’on eût pu espérer que l’érection de la notion, en elle-même point à l’abri de la critique, d’ « Armes de Destruction Massive » [ADM] en mythe central de l’argumentation internationale depuis en tout cas quinze ans [le si redoutable Saddam Hussein, la fiole agitée par M. Colin Powell…], tout comme l’affolement encouragé et entretenu envers tout possible recours, par exemple, à des armes chimiques, aurait pour effet de rendre, a fortiori, inattaquable la distinction du nucléaire et du conventionnel : or il n’en est, justement, rien.

D’une part l’intégration des deux volets doit devenir complète. Il s’agir de faire face par tout moyen utile, nucléaire ou non-nucléaire à toute « nuclear or non-nuclear aggression » [p. VIII], et à cette fin « to integrate US nuclear and non-nuclear forces » [ibid.] : en d’autre termes, c’est sur le fond d’un continuum affirmé de la guerre que se trouve dessiné désormais un continuum obligé des armes [au bénéfice des seuls États-Unis, certes, puisque le recours prétendu de tel pays à des gaz de combat demeure frappé d’une condamnation de principe n’admettant aucune nuance – avec l’avantage pour les puissances impérialistes atlantiques, désireuses d’anéantir la souveraineté syrienne, de se mettre à même de nous assommer sans relâche de leurs pénibles et dangereuses fariboles – l’empire ne déploie ses tentacules qu’en crachant continûment l’encre d’un mensonge comme infini].

D’autre part, dans la logique rigoureuse de ce qui vient d’être dit [avec le propos, on le comprend, d’assurer la continuité des moyens de riposte au regard de la continuité des manifestations possibles de l’agression], alors qu’il semblait plus ou moins entendu que les armes nucléaires devaient être considérées comme par nature stratégiques, se trouve désormais projetée, non exactement la création [car il y en a déjà, mais semble-t-il assez peu], mais le développement et la multiplication d’armes nucléaires tactiques, d’armes nucléaires, si l’on veut, du champ de bataille, ou bien propres à se voir assigner un objectif relativement ponctuel et limité, comme si les effets de moyen et long terme d’un projectile nucléaire – même « léger » – et d’un projectile conventionnel – même « lourd » – pouvaient être jugés équivalents.

Le texte de la doctrine, ainsi, évoque de façon très générale l’urgence, pour les Etats-Unis, de « maintain the range of flexible nuclear capabilities » [p. VIII ; range=gamme, en ce cas]. Il serait difficile de ne pas comprendre que cette gamme complète appellerait la création de projectiles nucléaires de « modeste » puissance, de l’ordre de celle de l’énorme bombe conventionnelle MOAB, ou même sensiblement moindre : il est assuré à cet égard que ce que le texte de la doctrine évoque d’abord [pp. 9 sq.] – à savoir l’amélioration de la bombe gravitaire [gravity bomb=larguée par aéronef et non guidée] B 61, laquelle bombe thermonucléaire admet d’ores et déjà des puissances très diverses, tantôt importantes, tantôt assez faibles – ne couvrirait pas la « gamme », forcément diversifiée, des instruments appelés par la doctrine de la continuité et de la flexibilité de la riposte ; et l’on comprend ainsi qu’un peu plus loin [partic. p. XII] au moins deux types d’armes supplémentaires soient envisagés à relativement court terme, d’une part des SLBM [Submarine Launched Ballistic Missile – en français : MSBS, Missile Mer-Sol balistique stratégique], et d’autre part des SLCM [Submarine Launched Cruise Missile [Missile de croisière lancé par un – ou : à lanceur – sous-marin], à tête les uns et les autres, nucléaire.

L’on croit devoir comprendre – bien que cela ne soit pas, me semble-t-il, reconnu, qu’il semble même que l’on veuille assurer le lecteur du contraire, mais d’une façon à mon sens peu réaliste [v. p. 22 par ex.] – que la banalisation de l’arme nucléaire emportée par la diversification vers le bas de sa puissance et l’intégration toujours accrue des moyens nucléaires et non-nucléaires de riposte aux agressions de tous ordres, ne saurait n’emporter pas, tendanciellement, la dissémination, la diffusion de la décision nucléaire, disons, de [relativement] petite intensité dans les sommets de la hiérarchie militaire, la transformation progressive, si l’on préfère, d’une décision hautement politique – stratégique –, relevant du seul « big button » du président [l’on se souvient du mot particulièrement raffiné de M. Trump à M. Kim : mon bouton nucléaire « is bigger than yours »…] en choix simplement technique – tactique. Il y aurait là, bien entendu, un tournant tout à fait remarquable dans l’histoire au sein de laquelle l’épouvante d’Hiroshima et de Nagasaki nous a fait entrer.

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Si l’on veut bien admettre que les Etats-Unis promeuvent par ailleurs, de façon violemment illégale, une doctrine de la « guerre préventive », il faut sans doute considérer de plus – assez inévitablement à mon sens – qu’une agression pourrait être réputée constituée – et dotée du statut d’attaque stratégique – avant le moindre accomplissement d’une attaque méritant d’être qualifiée comme telle.

Je redis donc que les Etats-Unis sont désormais, de façon à peine dissimulée ou édulcorée, le seul pays à s’attribuer le pouvoir purement discrétionnaire – dans le cadre de ce qu’ils évoquent comme « a tailored and flexible approach » [p. VII] –, non seulement de recourir à l’arme nucléaire en cas d’attaque nucléaire contre leur sol, mais de n’importe quelle attaque ou simple menace d’attaque, nucléaire ou non, contre leur territoire, celui d’un allié, celui d’un « partenaire » malaisément définissable [l’Ukraine sans doute…], en vérité, à bien y songer, en cas de n’importe quel type d’attaque ou simple menace supposée contre n’importe quel point de la planète.

Bien entendu, l’on peut considérer que les pays qui adoptent une doctrine plus restrictive pourraient fort bien ne pas se tenir à leur engagement. C’est assurément une possibilité. Mais l’on comprend d’autant moins, justement, un tel besoin étatsunien de se montrer pareillement menaçant, tout en maintenant pourtant une incertitude qui pourrait risquer de susciter de dangereux malentendus, même si la nouvelle doctrine donne une interprétation inverse du flou de ses annonces et promeut une étrange apologie de l’ « ambiguity » :

« To help preserve deterrence and the assurance of allies and partners, the United States has never adopted a “no first use” policy and, given the contemporary threat environment, such a policy is not justified today. It remains the policy of the United States to retain some ambiguity regarding the precise circumstances that might lead to a U.S. nuclear response. »

Certes, par endroit, le ton se fait moins offensif : « The United States would only consider the employment of nuclear weapons in extreme circumstances to defend the vital interests of the United States, its allies, and partners. Nevertheless, if deterrence fails, the United States will strive to end any conflict at the lowest level of damage possible and on the best achievable terms for the United States, allies, and partners. » [p. VIII] Mais sur quel fragment faut-il mettre l’accent dans une telle phrase ? Sur les « extreme circumstances » et les « vital interests » [sachant, certes, que l’extrême et le vital ne vont certes pas d’eux-mêmes] ? Ou sur le retournement du propos qu’amorce inévitablement l’adverbe nevertheless ?

L’on dira encore, bien sûr, qu’il convient d’avoir confiance dans les dirigeants des prétendues « démocraties » [que je caractérise pour ma part – et c’est pourquoi fiance me défaut – comme oligarchies ploutocratiques ultraviolentes, ainsi que l’eût fait n’importe quel « politiste » véritable, typologiste sérieux, des trois, ou presque, millénaires passés, capable par là-même de penser « out of the box », expression que je prends bien sûr à la lettre pour évoquer, tapissée de miroirs habilement disposés par la nouvelle sophistique communicationnelle, la maléficieuse boîte dont si peu, échappant suffisamment à la musique entêtante de la novlangue libérale – celle qui prétend et parvient à faire croire que la sauvage machine à jeter les hommes est une machine à épanouir -, essaient de s’extraire]. L’étrange est que les mêmes, qui tiendraient des propos apaisants sur la sagesse et l’évidente humanité de nos hauts responsables, ont passé leur temps à déblatérer, non sans quelque motif, sur M. Trump. Parmi ceux-ci, s’en trouveraient-ils beaucoup pour affirmer leur inébranlable confiance envers un type du genre du second George Bush ? J’ose espérer que non, mais demeure incertain de la réponse de la plupart – au mieux, ils préfèrent chasser l’idée importune. Quand on pense que, d’un côté, après sept années, ou presque, de procès, le malheureux M. Gbagbo, que l’on a accusé d’introuvables crimes contre l’humanité après que MM. Chirac [assisté du si vaniteux sieur Galouzeau de Villepin] puis Sarkozy l’ont eu d’abord déstabilisé puis purement et simplement déposé, vient d’être condamné à vingt ans de prison – autant dire : à mourir en prison – pour de supposés détournements de deniers publics dont on est surpris qu’ils intéressent l’invraisemblable Cour Pénale Internationale, et que, d’un autre côté, le serial killer international de masse – assurément l’un des grands criminels de l’histoire humaine, et criminel dont l’immensité du crime s’accroît chaque jour de ses incompressibles suites dans ce très grand Moyen Orient qui s’étend de l’ouest de l’Himalaya à l’est de la Méditerranée, et même de l’Atlantique, et aussi le dirigeant des Etats-Unis qui a le plus fait reculer les libertés dans son pays [préfigurant le destin de nos propres libertés détruites en particulier, avec un méthodique acharnement, par MM. Sarkozy, Valls et Macron] -, George Bush [Jr], donc, trottine en liberté, tandis que M. Sarkozy – lequel [assisté du si parfait, nous serine-t-on, M. Juppé – le Iago de la Cinquième comme le surnomme mon vieil ami Charles-Édouard McSlair, qui a beaucoup de mal à chausser d’autres lunettes que shakespeariennes] a anéanti purement et simplement la Libye, avec l’aide certes de Londres, et à un moindre titre de Washington – ne semble rattrapé par la justice [au grand scandale de ses « amis », point émus par contre par les dix ans de malheurs dans lesquels ont été plongés, par le même M. Sarkozy et Mme Alliot-Marie, les supposés « terroristes » de Tarnac] que pour une probable petite partie de ses lourds méfaits, l’on se dit que notre grand fabuliste n’avait pas trop mal vu les choses dans ses « Animaux malades de la peste ».

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La place Smolenkaïa ; à droite, les coupoles dorées de la blanche cathédrale du Christ Sauveur

L’on me pardonnera – observant beaucoup, écoutant et lisant énormément, exerçant mon jugement à longueur de temps, le suspendant aussi longtemps que les indices me paraissent insuffisants, avouant souvent mon incompréhension devant certains aspects dont je ne parviens pas à discerner quelque possible clef du chiffre, ne fuyant pas le spectacle déprimant [mais exaltant aussi, jubilatoire même, lorsque les pièces de l’affreux puzzle s’ajustent] que cruellement dégage la lucidité, retouchant et même révisant mes conclusions à chaque fois que je pense m’être trompé dans ma conjecture –, l’on me pardonnera, inversement [c’est mal, je sais, très, très mal, pendable même dans le Boboland des bords de Seine], d’avoir finalement plutôt, tout bien considéré, davantage confiance en M. Poutine, lequel certes, légitimement, mais rationnellement et calmement du moins, se préoccupe des intérêts d’État de sa patrie, qu’en M. Trump [dont tous ses partenaires occidentaux – je ne parle pas même des journaux agréés par le « Décodex » -, depuis deux ans, laissent à peu près entendre, à tort ou à raison, qu’il est lourdement zinzin], en l’équipe anglaise [avec – je pense cela, le concernant, depuis longtemps, mais il ne cesse à mes yeux d’aggraver son pauvre cas – le quasi-dément M. Johnson, qui est à peu près aussi rassurant – c’est dire – que M. Erdogan], ou même en M. Macron, lequel me donne le sentiment, erroné peut-être, j’en forme sincèrement le vœu, d’être beaucoup moins maîtrisé et, pour dire la chose, moins impeccablement stable psychologiquement que son homologue russe dont on nous fait un épouvantail, et de ne certes pas se grandir internationalement en multipliant les propos imprudents, les menaces claironnantes tout à fait hors de proportion avec nos capacités propres de projection, en s’alignant trop vite, d’une façon qui surprend, même chez un Young Leader of the French-American Foundation, en choisissant exagérément mal, à dessein certes, ses seconds couteaux [le couple Le Drian-Parly ne saurait ne pas faire sourire, et pas seulement place Smolenskaïa, dans les bâtiments aussi situés entre la 23e rue et Virginia Avenue du Département d’État ou, de l’autre côté du Potomac, à peu près symétriques par rapport au Lincoln Memorial, du fameux Pentagone – ci-dessous], en jouant finalement, dans un cercle d’une tout autre nature, et tout autrement redoutable, des jeux de la sorte que M. Adrien de Tricornot, journaliste au Monde, a naguère décrits.

 

A huit cents mètres du Potomac, les principaux bâtiments du Deptnt of State.png

Washington : le Département d’État [ci-dessus] et – à environ deux kilomètres et demi au sud à vol d’oiseau, de l’autre côté du Potomac, le Pentagone [ci-dessous].

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Quoi qu’il en soit, on comprendra que M. Poutine ait déplié le 1er mars sa trousse militaire à outils, répondant simplement à des ennemis hélas assez assurés – le dialogue est certes pénible, mais il n’y est pas pour grand chose – qu’ils devraient s’aviser qu’à l’abri de leur fabuleuse, dans tous les sens du termes au fond, herse antimissile, ils ne peuvent guère espérer, comme la publication quatre semaines plus tôt de la « Nuclear Posture Review » le suggérait, balancer à leur guise des projectiles nucléaires, tout en poussant bien entendu des cris d’orfraies à la simple évocation, purement imaginaire, du recours par tel moindre pays à quelque arme chimique.

 

 

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ANNEXE : LE DERNIER TIERS DU DISCOURS DE M. POUTINE, COMPORTANT LES LIENS AVEC LES VIDÉOS [traduction produite par le Saker francophone].

 

Tous les projets et les priorités que j’ai évoqués aujourd’hui, tels que le développement spatial, l’investissement dans les infrastructures, l’éducation, la santé, l’environnement, les technologies innovantes et la recherche, la promotion du talent, la jeunesse, tout cela est conçu pour travailler à une tâche stratégique – la percée du développement de la Russie. En même temps, nous ne pouvons pas oublier d’assurer, de manière fiable, sa sécurité.

Collègues,

L’opération en Syrie a prouvé les capacités accrues des forces armées russes. Au cours des dernières années, beaucoup a été fait pour améliorer l’armée et la marine. Les forces armées ont maintenant 3,7 fois plus d’armes modernes. Plus de 300 nouvelles unités d’équipement ont été mises en service. Les troupes de missiles stratégiques ont reçu 80 nouveaux missiles balistiques intercontinentaux, 102 missiles balistiques lancés par des sous-marins et trois sous-marins nucléaires, de la classe Borei emportant des missiles balistiques. Douze régiments de missiles ont reçu le nouveau missile balistique intercontinental Yars. Le nombre de porteurs d’armes de haute précision à longue portée a été multiplié par 12, tandis que le nombre de missiles de croisière guidés a augmenté de plus de 30 fois. L’Armée de terre, les Forces aérospatiales et la Marine se sont également considérablement renforcées.

La Russie et le monde entier connaissent les noms de nos plus récents avions, sous-marins, armes antiaériennes, ainsi que les systèmes de missiles guidés terrestres, aéroportés et maritimes. Toutes ces armes sont à la pointe de la technologie. Un réseau de radars d’alerte pour avertir d’une attaque de missile a été créé le long du périmètre de la Russie (c’est très important). D’énormes lacunes sont apparues après la désintégration de l’URSS. Toutes ont été réparées.

Un bond en avant a été fait dans le développement d’avions sans pilote ; le centre de contrôle de la défense nationale a été créé ; et le commandement opérationnel de la zone maritime lointaine a été mis en place. Le nombre de membres des services professionnels a augmenté de 2,4 fois et la disponibilité de l’équipement dans les forces armées est passée de 70% à 95-100%. La longue file d’attente pour les logements permanents (des personnels) a été éliminée et la période d’attente a été réduite de 83%.

Maintenant, sur le problème de défense le plus important.

Je parlerai des plus nouveaux systèmes d’armes stratégiques que nous créons en réponse au retrait unilatéral des États-Unis d’Amérique du Traité antimissile balistique et du déploiement, en pratique, de leurs systèmes de défense antimissile aux États-Unis et au-delà de leurs frontières nationales.

Je voudrais faire un petit voyage dans le passé récent.

En 2000, les États-Unis ont annoncé leur retrait du Traité sur les missiles anti-balistiques. La Russie était catégoriquement opposée à cette décision. Nous avons vu le Traité ABM Soviétique-US, signé en 1972, comme la pierre angulaire du système de sécurité international. En vertu de ce traité, les parties avaient le droit de déployer des systèmes de défense antimissile balistique uniquement dans l’une de ses régions. La Russie a déployé ces systèmes autour de Moscou et les États-Unis autour de la base ICBM de Grand Forks.

Conjointement avec le Traité de réduction des armements stratégiques, le Traité ABM a non seulement créé un climat de confiance, mais a aussi empêché les deux parties d’utiliser imprudemment des armes nucléaires qui auraient mis en danger l’humanité, car le nombre limité de systèmes de défense antimissile balistique rendait l’agresseur potentiel vulnérable à une riposte.

Nous avons fait de notre mieux pour dissuader les Américains de se retirer du traité. Tout à fait en vain. Les États-Unis se sont retirés du traité en 2002. Même après cela, nous avons essayé de développer un dialogue constructif avec les Américains. Nous avons proposé de travailler ensemble dans ce domaine pour apaiser les inquiétudes et maintenir une atmosphère de confiance. À un moment donné, j’ai pensé qu’un compromis était possible, mais ce n’était pas le cas. Toutes nos propositions, absolument toutes, ont été rejetées. Et puis nous avons dit que nous devrions moderniser nos systèmes de frappe pour protéger notre sécurité. En réponse, les États-Unis ont déclaré qu’ils ne créaient pas un système BMD (système anti-missile) global contre la Russie, qui est libre de faire ce qu’elle veut, et que les États-Unis présumeront que nos actions ne sont pas dirigées contre eux.

Les raisons derrière cette position sont évidentes. Après l’effondrement de l’URSS, la Russie, connue sous le nom d’URSS ou de Russie soviétique à l’étranger, a perdu 23,8% de son territoire national, 48,5% de sa population, 41% de son PIB, 39,4% de son potentiel industriel (près de la moitié de notre potentiel, je voudrais le souligner), ainsi que 44,6% de sa capacité militaire en raison de la division des forces armées soviétiques entre les anciennes républiques soviétiques. L’équipement militaire de l’armée russe devenait obsolète et les forces armées étaient dans un état pitoyable. Une guerre civile faisait rage dans le Caucase, et les inspecteurs américains supervisaient le fonctionnement de nos principales usines d’enrichissement d’uranium.

Pendant un certain temps, la question n’était pas de savoir si nous serions en mesure de développer un système d’armes stratégiques – certains se demandaient si notre pays serait même en mesure de stocker et de conserver en toute sécurité les armes nucléaires dont nous avons hérité après l’effondrement de l’URSS. La Russie avait d’énormes dettes, son économie ne pouvait fonctionner sans des prêts du FMI et de la Banque mondiale ; la politique sociale était impossible à soutenir.

Apparemment, nos partenaires ont eu l’impression qu’il était impossible pour notre pays, dans un avenir prévisible, de relancer son économie, son industrie, son industrie de défense et ses forces armées à des niveaux soutenant le potentiel stratégique nécessaire. Et si tel est le cas, il est inutile de tenir compte de l’opinion de la Russie, il est nécessaire de poursuivre l’ultime avantage militaire unilatéral afin de dicter les termes à l’avenir, dans toutes les domaines.

Fondamentalement, cette position, cette logique, à partir des réalités de cette période, est compréhensible, et nous sommes nous-mêmes à blâmer. Durant ces 15 années écoulées depuis le retrait des États-Unis du Traité sur les missiles anti-balistiques, nous avons constamment essayé de réengager le côté américain dans des discussions sérieuses, pour obtenir des arrangements dans la sphère de la stabilité stratégique.

Nous avons réussi à atteindre certains de ces objectifs. En 2010, la Russie et les États-Unis ont signé le nouveau traité START, contenant des mesures pour la réduction et la limitation des armes offensives stratégiques. Cependant, à la lumière des projets de construction d’un système mondial de missiles anti-balistiques, qui sont toujours en cours aujourd’hui, tous les accords signés dans le cadre du nouveau START commencent à être progressivement dévalués car pendant que le nombre de vecteurs porteurs et d’armes se réduit, l’une des parties, à savoir les États-Unis, s’autorise une croissance constante et incontrôlée du nombre de missiles anti-balistiques, améliore leur qualité et crée de nouvelles zones de lancement de missiles. Si nous ne faisons rien, cela aboutira finalement à la dévaluation complète du potentiel nucléaire de la Russie. Cela signifie que tous nos missiles pourraient tout simplement être interceptés.

Malgré nos nombreuses protestations et plaidoyers, la machine américaine a été mise en mouvement, la chaîne de production continue. De nouveaux systèmes de défense antimissile ont été installés en Alaska et en Californie ; à la suite de l’expansion de l’OTAN à l’est, deux nouvelles zones de défense antimissile ont été créées en Europe occidentale : une a déjà été créée en Roumanie, alors que le déploiement du système en Pologne est maintenant presque achevé. Leur gamme continuera d’augmenter ; de nouvelles zones de lancement doivent être créées au Japon et en Corée du Sud. Le système de défense antimissile mondial américain comprend également cinq croiseurs et 30 destroyers qui, à notre connaissance, ont été déployés dans des régions proches des frontières de la Russie. Je n’exagère pas le moins du monde ; et ce travail avance rapidement.

Qu’avons-nous fait, en dehors de la protestation et de l’avertissement ? Comment la Russie répondra-t-elle à ce défi ? Voici comment.

Durant toutes ces années, depuis le retrait unilatéral des États-Unis du Traité ABM, nous avons travaillé intensivement sur les équipements avancés et les armes, ce qui nous a permis de faire une percée dans le développement de nouveaux modèles d’armes stratégiques.

Laissez-moi rappeler que les États-Unis sont en train de créer un système de défense antimissile mondial, principalement pour contrer les armes stratégiques qui suivent des trajectoires balistiques. Ces armes forment l’épine dorsale de nos forces de dissuasion nucléaire, tout comme chez les autres membres du club nucléaire.

En tant que telle, la Russie a développé et continue de perfectionner des systèmes hautement efficaces mais à prix modique pour vaincre la défense antimissile. Ils sont installés sur tous nos systèmes de missiles balistiques intercontinentaux.

En outre, nous nous sommes lancés dans le développement de la prochaine génération de missiles. Par exemple, le ministère de la Défense et les entreprises de l’industrie des missiles et de l’aérospatiale sont en phase active de test d’un nouveau système de missiles doté d’un lourd missile intercontinental. Nous l’avons appelé Sarmat.

Sarmat remplacera le système Voevoda fabriqué par l’URSS. Son immense pouvoir était universellement reconnu. Nos collègues étrangers lui ont même donné un nom assez menaçant (SS-18 Satan).

Cela dit, les capacités du missile Sarmat sont beaucoup plus grandes. Pesant plus de 200 tonnes, il a une phase de décollage courte, ce qui le rend plus difficile à intercepter pour les systèmes de défense antimissile. La portée du nouveau missile lourd, le nombre et la puissance de ses ogives sont plus importants que ceux de Voevoda. Sarmat sera équipé d’un large éventail de têtes nucléaires puissantes, y compris hypersoniques, et les moyens les plus modernes d’échapper à la défense antimissile. Le haut degré de protection des lanceurs de missiles et les capacités énergétiques importantes du système permettront de l’utiliser dans n’importe quelles conditions.

Pourriez-vous montrer la vidéo, s’il vous plaît ?

 

La portée du Vevevoda est de 11 000 km alors que le Sarmat n’a pratiquement aucune restriction de portée.

Comme le montre la vidéo, il peut attaquer des cibles à la fois via les pôles Nord et Sud.

Sarmat est un missile formidable et, en raison de ses caractéristiques, n’est pas troublé par les systèmes de défense antimissile les plus avancés.

Mais nous ne nous sommes pas arrêtés là. Nous avons commencé à développer de nouveaux types d’armes stratégiques qui n’utilisent pas du tout des trajectoires balistiques lorsqu’elles se dirigent vers une cible et, par conséquent, les systèmes de défense antimissile sont inutiles contre elles, absolument inutiles.

Permettez-moi d’apporter des précisions concernant ces armes.

Les armes avancées de la Russie sont à la pointe de la technologie, une réalisation unique de nos scientifiques, concepteurs et ingénieurs. L’une d’entre elles est une unité de production d’énergie nucléaire à petite échelle qui peut être installée dans un missile comme notre dernier missile lancé par air X-101 ou le missile américain Tomahawk – un type similaire mais avec une portée des dizaines de fois supérieure, des dizaines, en pratique une portée illimitée. Il s’agit d’un missile furtif volant à basse altitude transportant une ogive nucléaire, avec une portée presque illimitée, une trajectoire imprévisible et une capacité à contourner les zones d’interception. Il est invincible contre tous les systèmes de défense antimissile et de défense anti-aérienne existants et à venir. Je vais le répéter plusieurs fois aujourd’hui.

Fin 2017, la Russie a lancé avec succès son plus récent missile à propulsion nucléaire sur le terrain d’entraînement central. Pendant son vol, le moteur nucléaire a atteint sa capacité de conception en fournissant la propulsion nécessaire.

Maintenant que le lancement du missiles et les essais au sol ont été couronnés de succès, nous pouvons commencer à développer un type d’arme complètement nouveau, une arme nucléaire stratégique équipant un missile avec un système de propulsion nucléaire.

Envoyez la vidéo, s’il vous plaît.

[ICI, LE LIEN NE FIGURE PAS – JE LE CHERCHERAI. SR]

Vous pouvez voir comment le missile contourne les intercepteurs. Comme la portée est illimitée, le missile peut manœuvrer aussi longtemps que nécessaire.

Comme vous le savez sans doute, aucun autre pays n’a développé quelque chose comme ça. Il y aura quelque chose de similaire un jour mais à ce moment-là, nos gars auront trouvé encore mieux.

Maintenant, nous savons tous que la conception et le développement de systèmes d’armes sans pilote est une autre tendance commune dans le monde. En ce qui concerne la Russie, nous avons développé des engins submersibles sans pilote qui peuvent se déplacer à de grandes profondeurs (je dirais des profondeurs extrêmes) par des voies intercontinentales, à une vitesse plusieurs fois supérieure à celle des sous-marins, des torpilles de pointe et de toutes sortes de navires de surface, même les plus rapides. C’est vraiment fantastique. Ils sont silencieux, très maniables et n’ont pratiquement aucune vulnérabilité à exploiter par l’ennemi. Il n’y a tout simplement rien dans le monde capable de leur résister.

Les véhicules sous-marins sans pilote peuvent transporter des ogives conventionnelles ou nucléaires, ce qui leur permet d’engager diverses cibles, notamment des groupes d’aéronefs, des fortifications côtières et des infrastructures.

En décembre 2017, une unité de production d’énergie nucléaire innovante pour ce véhicule sous-marin sans équipage a complété un cycle d’essai qui a duré de nombreuses années. Le moteur nucléaire est unique pour sa petite taille tout en offrant un rapport poids/puissance incroyable. Il est cent fois plus petit que les unités qui alimentent les sous-marins modernes, mais il est encore plus puissant et peut passer en mode combat, c’est-à-dire atteindre une capacité maximale 200 fois plus vite.

Les tests effectués nous ont permis de commencer à développer un nouveau type de vecteur stratégique qui peut transporter des armes nucléaire massives.

Lancez la vidéo, s’il vous plaît.

À propos, nous n’avons pas encore choisi de noms pour ces deux nouvelles armes stratégiques, le missile de croisière à portée illimitée et le véhicule sous-marin sans pilote. Nous attendons des suggestions du ministère de la Défense.

On sait que les pays à fort potentiel de recherche et de technologie de pointe développent activement des armes dites hypersoniques. La vitesse du son est généralement mesurée en nombre de Mach en l’honneur du scientifique autrichien Ernst Mach, connu pour ses recherches dans ce domaine. Un Mach est égal à 1 062 kilomètres par heure à une altitude de 11 kilomètres. La vitesse du son est Mach 1, les vitesses entre Mach 1 et Mach 5 sont appelées supersoniques, et l’hypersonique est supérieure à Mach 5. Bien sûr, ce type d’arme procure des avantages substantiels dans un conflit armé. Les experts militaires pensent que ce système serait extrêmement puissant et que sa vitesse le rendrait invulnérable aux systèmes actuels de défense antimissile et aérienne, puisque les missiles intercepteurs ne sont, en termes simples, pas assez rapides. À cet égard, il est tout à fait compréhensible que les principales armées du monde cherchent à posséder une telle arme idéale.

Amis, la Russie a déjà une telle arme.

L’étape la plus importante dans le développement des systèmes d’armes modernes a été la création d’un système de missile hypersonique de haute précision ; comme vous le savez déjà, c’est le seul du genre au monde. Les essais ont été achevés avec succès et, en outre, le 1er décembre de l’année dernière, ces systèmes ont commencé leur service d’essai sur les aérodromes du District militaire sud.

Les caractéristiques de vol uniques de l’avion transporteur à grande vitesse permettent la livraison du missile au point de décharge en quelques minutes. Le missile volant à une vitesse hypersonique, dix fois plus rapide que la vitesse du son, peut également manœuvrer pendant toutes les phases de sa trajectoire de vol, ce qui lui permet également de vaincre tout système de défense anti-aérienne et anti-missile actuel, et je pense futur, délivrant des ogives nucléaires et conventionnelles à une distance de plus de 2 000 kilomètres. Nous avons appelé ce système Kinzhal (Dagger).

Vidéo, s’il vous plaît.

Mais ce n’est pas tout ce que j’ai à dire. Une véritable percée technologique est le développement d’un système de missiles stratégiques avec un équipement de combat fondamentalement nouveau, une aile volante, qui a également été testée avec succès. Je vais répéter une fois de plus ce que nous avons dit à plusieurs reprises à nos partenaires américains et européens membres de l’OTAN : nous ferons les efforts nécessaires pour neutraliser les menaces posées par le déploiement du système de défense antimissile américain. Nous l’avons mentionné lors des discussions et nous l’avons même dit publiquement. Retour en 2004, après les exercices des forces nucléaires stratégiques lorsque le système a été testé pour la première fois, j’avais dit ce qui suit lors d’une réunion avec la presse (C’est embarrassant de me citer, mais c’est la bonne chose à dire ici) :

Ainsi, j’avais dit : « Alors que d’autres pays augmentent le nombre et la qualité de leurs armes et de leur potentiel militaire, la Russie devra également s’assurer qu’elle possède des armes et une technologie de nouvelle génération. 

À cet égard, je suis ravi de vous informer que les expérimentations réussies au cours de ces exercices nous permettent de confirmer que les forces armées russes, les Strategic Missile Forces, recevront prochainement de nouveaux systèmes d’armes à haute vitesse hypersonique et à haute précision capables de frapper des cibles à des distances intercontinentales et pouvant ajuster leur altitude et leur trajectoire pendant qu’ils voyagent. C’est une déclaration très importante car aucun pays dans le monde n’a à ce jour de telles armes dans son arsenal militaire. » Fin de citation.

Bien sûr, chaque mot a un sens parce que nous parlons de la possibilité de contourner les zones d’interception. Pourquoi avons-nous fait tout cela ? Pourquoi en avons-nous parlé ? Comme vous pouvez le voir, nous n’avons pas caché nos plans et nous en avons parlé ouvertement, principalement pour encourager nos partenaires à discuter. Je le répète, c’était en 2004. Il est étonnant qu’en dépit de tous les problèmes économiques, financiers et ceux de l’industrie de la défense, la Russie soit restée une grande puissance nucléaire. Non, personne ne voulait vraiment nous parler du problème et personne ne voulait nous écouter. Alors écoutez maintenant.

Contrairement aux types d’équipements de combat existants, ce système est capable d’effectuer un vol intercontinental à des vitesses supérieures à Mach 20.

Comme je l’ai dit en 2004, en atteignant sa cible, le missile de croisière en vol plané s’engage dans des manœuvres latérales intensives – horizontales et verticales – sur plusieurs milliers de kilomètres. C’est ce qui le rend absolument invulnérable à tout système de défense aérienne ou antimissile. L’utilisation de nouveaux matériaux composites a permis à ce type de missile de réaliser un vol guidé à longue distance pratiquement dans des conditions de formation d’un plasma. Il vole vers sa cible comme une météorite, comme une boule de feu. La température à sa surface atteint 1600-2000 degrés Celsius, mais le missile est guidé de manière fiable.

Lancez la vidéo, s’il vous plaît.

Pour des raisons évidentes, nous ne pouvons pas montrer l’apparence extérieure de ce système ici. C’est toujours très important. J’espère que tout le monde comprend cela. Mais laissez-moi vous assurer que nous avons tout cela et que cela fonctionne bien. De plus, les entreprises industrielles russes se sont lancées dans le développement d’un nouveau type d’arme stratégique. Nous l’avons appelé l’Avangard.

Nous sommes bien conscients qu’un certain nombre d’autres pays développent des armes avancées avec de nouvelles propriétés physiques. Nous avons toutes les raisons de croire que nous avons une longueur d’avance à ce propos – du moins dans les domaines les plus essentiels.

Nous avons réalisé des progrès significatifs dans le domaine des armes laser. Ce n’est plus seulement un concept ou un plan. Ce n’est même pas dans les premières étapes de production. Depuis l’année dernière, nos troupes ont été armées d’armes laser.

Je ne veux pas révéler plus de détails. Ce n’est pas encore le moment. Mais les experts comprendront qu’avec de tels armements, la capacité de défense de la Russie s’est multipliée.

Voici une autre courte vidéo.

Ceux qui s’intéressent aux équipements militaires sont invités à suggérer un nom pour ce nouvel armement, ce système de pointe.

Bien sûr, nous allons affiner cette technologie de pointe. Évidemment, il y a beaucoup plus de développement que ce que j’ai mentionné aujourd’hui. Mais cela suffit pour l’instant.

Je tiens spécialement à souligner que les armes stratégiques nouvellement développées – en fait, de nouveaux types d’armes stratégiques – ne sont pas le résultat de quelque chose qui nous est resté de l’Union soviétique. Bien sûr, nous nous sommes appuyés sur quelques idées de nos prédécesseurs ingénieux. Mais tout ce que j’ai décrit aujourd’hui est le résultat de plusieurs dizaines d’organismes de recherche, de bureaux d’études et d’instituts.

Des milliers, littéralement des milliers de nos experts, des scientifiques exceptionnels, des designers, des ingénieurs, des travailleurs passionnés et talentueux ont travaillé pendant des années, tranquillement, humblement, de façon désintéressée, avec un dévouement total. Il y a beaucoup de jeunes professionnels parmi eux. Ils sont nos vrais héros, avec notre personnel militaire qui a démontré les meilleures qualités de l’armée russe au combat. Je veux m’adresser à chacun d’entre eux et dire qu’il y aura absolument des prix, des prix et des titres honorifiques, mais comme j’ai souvent rencontré de nombreux participants en personne, je sais que vous n’êtes pas à la recherche de prix. Le plus important est d’assurer la sécurité de notre pays et de notre peuple de manière fiable. En tant que président et au nom du peuple russe, je tiens à vous remercier pour votre travail acharné et ses résultats. Notre pays en a tellement besoin.

Comme je l’ai déjà dit, tous les futurs produits militaires sont basés sur des progrès remarquables qui peuvent, devraient être et seront utilisés dans les secteurs civils de haute technologie. Je voudrais souligner que seul un pays doté du plus haut niveau de recherche fondamentale et d’éducation, d’une recherche développée, de la technologie, des infrastructures industrielles et des ressources humaines peut développer avec succès des armes uniques et complexes de ce type. Vous pouvez voir que la Russie a toutes ces ressources.

Nous allons développer ce potentiel et nous concentrer sur la réalisation des objectifs ambitieux que notre pays s’est fixés en termes de développement économique, social et d’infrastructure. Une défense efficace servira de garantie au développement à long terme de la Russie.

Je tiens à réaffirmer que chacun des systèmes d’armement que j’ai mentionnés est particulièrement important. Plus important encore, l’ensemble de ces avancées permet au ministère de la Défense et à l’état-major général de développer un système de défense complet, dans lequel chaque pièce du nouvel équipement militaire se verra attribuer un rôle approprié. En plus des armes stratégiques actuellement en alerte de combat et bénéficiant de mises à jour régulières, la Russie disposera d’une capacité de défense qui garantira sa sécurité à long terme.

Bien sûr, il y a beaucoup de choses à faire en matière de construction militaire, mais une chose est déjà claire : la Russie possède une armée moderne, de haute technologie, assez compacte compte tenu de la taille du territoire, centrée sur le corps des officiers, dévouée à son pays et prête à tout sacrifier pour son peuple. Tôt ou tard, d’autres armées auront également la technologie, les armes, même les plus avancées. Mais cela ne nous inquiète pas, puisque nous les avons déjà et que nous aurons de meilleurs armements à l’avenir. Ce qui importe, c’est qu’ils n’auront jamais des gens ou des officiers comme le pilote major Romain Filipov.

J’espère que tout ce qui a été dit aujourd’hui fera réfléchir à deux fois un agresseur éventuel, puisque des mesures hostiles contre la Russie, telles que le déploiement de défenses antimissiles et le rapprochement des infrastructures de l’OTAN à la frontière russe, deviennent inefficaces en termes militaires et entraînent des coûts injustifiés, les rendant inutiles pour ceux qui promeuvent ces initiatives.

Il était de notre devoir d’informer nos partenaires de ce que j’ai dit aujourd’hui sous les engagements internationaux auxquels la Russie avait souscrit. Le moment venu, les experts des ministères des Affaires étrangères et de la Défense auront de nombreuses occasions de discuter de toutes ces questions avec nos partenaires, si bien entendu ils le désirent.

Pour ma part, je dois noter que nous avons mené le travail de renforcement des capacités de défense de la Russie dans le cadre des accords actuels de contrôle des armements ; nous ne violons rien. Je devrais dire spécifiquement que la force militaire croissante de la Russie n’est une menace pour personne ; nous n’avons jamais eu l’intention d’utiliser ce potentiel pour des objectifs offensifs et encore moins agressifs.

Nous ne menaçons personne, nous n’attaquerons personne et nous ne saisirons rien de qui que ce soit sous la menace des armes. Nous n’avons besoin de rien. C’est exactement le contraire. J’estime nécessaire de souligner (et c’est très important) que la puissance militaire croissante de la Russie est une garantie solide de la paix mondiale car cette puissance préserve et maintiendra la parité stratégique et l’équilibre des forces dans le monde, qui, comme on le sait, a été et reste un facteur clé de la sécurité internationale après la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à nos jours.

Et à ceux qui, au cours des 15 dernières années, ont essayé d’accélérer une course aux armements et cherché un avantage unilatéral contre la Russie, ont introduit des restrictions et des sanctions illégales du point de vue du droit international visant à restreindre le développement de notre nation, y compris dans le domaine militaire, je dirai ceci : tout ce que vous avez essayé d’empêcher par une telle politique est déjà advenu. Personne n’a réussi à brider la Russie.

Maintenant, nous devons être conscients de cette réalité et être sûrs que tout ce que j’ai dit aujourd’hui n’est pas un bluff – et ce n’est pas un bluff, croyez-moi – et donnera à réfléchir, et éloignera, ceux qui vivent dans le passé et sont incapables de regarder vers l’avenir, pour qu’ils cessent de faire tanguer le bateau dans lequel nous sommes tous et qui s’appelle la Terre.

À ce propos, je voudrais noter ce qui suit. Nous sommes grandement préoccupés par certaines dispositions de la révision de la posture nucléaire [des États-Unis], qui élargissent les possibilités de réduire le seuil d’utilisation des armes nucléaires. Derrière des portes closes, on peut dire n’importe quoi pour calmer quelqu’un, mais on lit ce qui est écrit. Et ce qui est écrit est que cette stratégie peut être mise en action en réponse aux attaques d’armes conventionnelles et même à une cyber-menace.

Je dois noter que notre doctrine militaire dit que la Russie se réserve le droit d’utiliser des armes nucléaires uniquement en réponse à une attaque nucléaire, ou une attaque avec d’autres armes de destruction massive contre le pays ou ses alliés, ou un acte d’agression contre nous avec l’utilisation d’armes conventionnelles qui menacent l’existence même de l’État. Tout cela est très clair et spécifique.

Ainsi, je vois qu’il est de mon devoir d’annoncer ce qui suit. Toute utilisation d’armes nucléaires contre la Russie ou ses alliés, armes de courte, moyenne ou de portée quelconque, sera considérée comme une attaque nucléaire contre notre pays. Les représailles seront immédiates, avec toutes les conséquences qui en découlent.

Il ne devrait y avoir aucun doute à ce sujet. Il n’y a pas besoin de créer plus de menaces pour le monde. Au lieu de cela, asseyons-nous à la table des négociations et imaginons ensemble un système nouveau et pertinent de sécurité internationale et de développement durable pour la civilisation humaine. Nous disons cela depuis le début. Toutes ces propositions sont toujours valables. La Russie est prête pour cela.

Nos politiques ne seront jamais basées sur des déclarations prétendant à l’exceptionnalisme. Nous protégeons nos intérêts et respectons les intérêts des autres pays. Nous observons le droit international et croyons au rôle central inviolable de l’ONU. Ce sont les principes et les approches qui nous permettent de construire des relations fortes, amicales et égalitaires avec la majorité absolue des pays.

Notre partenariat stratégique global avec la République populaire de Chine en est un exemple. La Russie et l’Inde bénéficient également d’une relation stratégique spéciale privilégiée. Nos relations avec de nombreux autres pays dans le monde entrent dans une nouvelle phase dynamique.

La Russie est largement impliquée dans les organisations internationales. Avec nos partenaires, nous faisons progresser des associations et des groupes tels que l’OTSC, l’Organisation de coopération de Shanghai et les BRICS. Nous faisons la promotion d’un programme positif à l’ONU, au G20 et à l’APEC. Nous sommes intéressés par une coopération normale et constructive avec les États-Unis et l’Union européenne. Nous espérons que le bon sens prévaudra et que nos partenaires opteront pour un travail honnête sur un pied d’égalité.

Même si nos points de vue divergent sur certains points, nous demeurons des partenaires parce que nous devons travailler ensemble pour relever les défis les plus complexes, assurer la sécurité mondiale et construire le monde futur, de plus en plus interconnecté, avec des processus d’intégration de plus en plus dynamiques.

La Russie et ses partenaires de l’Union économique eurasienne cherchent à faire un groupe d’intégration mondialement compétitif. L’agenda de l’UEE comprend la construction d’un marché commun pour l’électricité, le pétrole, les produits pétroliers et le gaz, l’harmonisation des marchés financiers et la mise en relation de nos autorités douanières. Nous continuerons également à travailler à un plus grand partenariat eurasien.

Collègues,

C’est une période de changement pour le monde entier et ceux qui sont prêts et capables de changer, ceux qui agissent et progressent prendront les devants. La Russie et son peuple ont exprimé cette volonté à chaque moment décisif de notre histoire. En seulement 30 ans, nous avons subi des changements qui ont pris des siècles dans d’autres pays.

Nous continuerons à tracer notre propre chemin avec confiance, comme nous l’avons toujours fait. Nous allons rester unis, comme nous l’avons toujours fait. Notre unité est la base la plus durable pour les progrès futurs. Dans les années à venir, notre objectif est de renforcer davantage cette unité afin que nous formions une équipe qui comprenne que le changement est nécessaire et soit prête à consacrer son énergie, ses connaissances, son expérience et son talent à la réalisation d’objectifs communs.

Les défis et les objectifs ambitieux donnent un sens particulier à nos vies. Nous devons être audacieux dans nos plans et nos actions, prendre des responsabilités et des initiatives, et devenir plus forts, ce qui signifie être utiles à nos familles, à nos enfants, à tout le pays ; changer le monde et notre pays pour le mieux ; et créer la Russie dont nous rêvons tous. Ce n’est qu’alors que la prochaine décennie et l’ensemble du XXIe siècle seront sans aucun doute l’âge des triomphes exceptionnels pour la Russie et notre succès commun. Je crois que ce sera le cas.

Merci.