Brèves philosophies sur le champ de bataille

[ BILLET APPELÉ À S’ENRICHIR À MESURE AVEC LE PROPOS D’INVITER À LA LECTURE DE TEXTES PLUS OU MOINS CLASSIQUES ET D’ATTIRER TRÈS SIMPLEMENT L’ATTENTION SUR L’IMPORTANCE DES ŒUVRES « LITTÉRAIRES » POUR L’ÉLABORATION DES MONTAGES DES DISCIPLINES HUMAINES ]

 

 

Peut-être  éprouverez-vous quelque plaisir à lire ou à relire un passage fameux des Misérables [partie 2, Cosette, livre premier, Waterloo] de Victor Hugo, quelques unes des pages, nombreuses et saisissantes, que l’admirateur de Napoléon consacre – en dépit d’un lien fort ténu avec le récit d’ensemble [je fais la même chose – moins le talent] – à la bataille de  Waterloo. Je l’intitule, vous allez comprendre pourquoi,

 

[Le chemin creux d’Ohain] 

L’empereur se redressa et se recueillit.

Wellington avait reculé. Il ne restait plus qu’à achever ce recul par un écrasement.

Napoléon, se retournant brusquement, expédia une estafette à franc étrier à Paris pour y annoncer que la bataille était gagnée.

Napoléon était un de ces génies d’où sort le tonnerre.

Il venait de trouver son coup de foudre.

Il donna l’ordre aux cuirassiers de Milhaud d’enlever le plateau de Mont-Saint-Jean.

 

La cuirasse du carabinier Fauveau au Musée de l'Armée.png

Le plastron de la cuirasse du carabinier [et non du cuirassier] Fauveau, au Musée de l’Armée. Le cavalier François Antoine Fauveau, de la quatrième compagnie du deuxième régiment de carabiniers est mort le 18 juin 1815 à Waterloo, comme soixante de ses camarades du deuxième régiment, frappé par un boulet anglais. Vous noterez aussi le point d’impact d’une balle, sur la droite, non loin du cœur. D’autres traces d’impact, probablement causées par des armes de poing et non d’épaule, prouvent que l’acier des cuirasses [recouvert d’une feuille de laiton chez les carabiniers] était dans une bonne mesure protecteur. Quant aux carabiniers, ils appartenaient comme les cuirassiers à la cavalerie lourde – la « grosse cavalerie ».

[L’inattendu]

Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d’un quart de lieue. C’étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient vingt-six escadrons ; et ils avaient derrière eux, pour les appuyer, la division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d’élite, les chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix- sept hommes, et les lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. Ils portaient le casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec les pistolets d’arçon dans les fontes et le long sabre-épée. Le matin toute l’armée les avait admirés quand, à neuf heures, les clairons sonnant, toutes les musiques chantant Veillons au salut de l’empire, ils étaient venus, colonne épaisse, une de leurs batteries à leur flanc, l’autre à leur centre, se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante deuxième ligne, si savamment composée par Napoléon, laquelle, ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité de droite les cuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire, deux ailes de fer.

L’aide de camp Bernard leur porta l’ordre de l’empereur. Ney tira son épée et prit la tête. Les escadrons énormes s’ébranlèrent.

Alors on vit un spectacle formidable.

 

 

Sabre de cuirassier, modèle de l'an XI.png

Sabre de cuirassier, modèle de l’an XI [le sabre, notez-le, peut être droit, ce qui est le cas ici ; il se distingue de l’épée en ce que celle-ci est arme d’estoc simplement, permettant de porter un coup seulement avec la pointe, tandis que le sabre est arme de taille aussi, si bien qu’il permet de porter des coups non seulement avec la pointe  mais avec le tranchant de la lame ; la frappe d’estoc, contrairement à ce que l’on serait tenté de croire, était, pour divers motifs – mais en particulier parce qu’elle était infiniment plus efficace même si moins impressionnante que la frappe de taille, propre à faire beaucoup saigner et même à défigurer l’adversaire -, recommandée aux cuirassiers ; ceux qui se souviennent de l’épisode de Waterloo, au début de La chartreuse de Parme, n’ont pas oublié peut-être les conseils de la charmante cantinière à Fabrice – dont on soupçonne qu’elle est un peu amoureuse – : « […] si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la pointe de ton sabre, ne va pas t’amuser à le sabrer » – Fabrice se souviendra de ce conseil lors de l’épisode du pont, près de l’auberge du Cheval-Blanc, où on le verra « lanc[er] […] force coups de pointe »]. Le modèle de l’an XI – évolution de celui de l’an IX, lui-même proche de certains sabres de la Maison militaire du roi à l’extrême fin de l’Ancien régime [chez les Gardes du corps et les Grenadiers à cheval] – passe, à juste titre il me semble, pour le plus beau sabre réglementaire français. Il est aisément reconnaissable à ses quatre branches de garde en laiton – une branche principale et trois branches secondaires dont l’élégant mouvement vient s’amortir sur des boules à la coquille, rejoignant à leur autre terme la branche principale à la calotte [elles contribuent à la protection de la main qu’assure aussi la coquille ou plateau de garde, bien reconnaissable en haut,  au talon dit-on, de la belle lame à double pans creux sur chaque face, et non plate comme en l’an IX, plus large que cette dernière d’ailleurs d’un peu plus de cinq millimètres, avec l’effet d’alourdir un peu le sabre nu]. Ces sabres, issus du puissant effort de rationalisation de l’armement du Premier Consul, demeurèrent en service jusqu’au milieu du XIXe siècle, complétés à mesure par d’autres.

 

Ci-dessous, de gauche à droite, sabre de la Maison du roi, projet de l’an VIII, sabre de l’an IX, sabre de l’an XI [pour la cavalerie lourde ; le modèle an XI de la cavalerie légère était, entre autres différences assez nombreuses, à lame courbe et la garde ne comprenait que trois branches].

 

[[ Beaucoup de choses en ligne pour les amateurs d’armes anciennes, ou simplement d’histoire militaire. L’image ci-dessous est tirée de  http://www.7cuirassiers.be/index.php?option=com_content&view=article&id=99:le-sabre-an-ixxi-et-xiii&catid=45:les-armes&Itemid=34   – Pour ceux qui souhaiteraent un glossaire élémentaire, v. par ex.  http://www.sabre-epee.fr/glossaire/ ]]

 

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Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent, formée en colonne par division, descendit, d’un même mouvement et comme un seul homme, avec la précision d’un bélier de bronze qui ouvre une brèche, la colline de la Belle-Alliance, s’enfonça dans le fond redoutable où tant d’hommes déjà étaient tombés, y disparut dans la fumée, puis, sortant de cette ombre, reparut de l’autre côté du vallon, toujours compacte et serrée, montant au grand trot, à travers un nuage de mitraille crevant sur elle, l’épouvantable pente de boue du plateau de Mont-Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaçants, imperturbables ; dans les intervalles de la mousqueterie et de l’artillerie, on entendait ce piétinement colossal. Étant deux divisions, ils étaient deux colonnes ; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait la gauche. On croyait voir de loin s’allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d’acier. Cela traversa la bataille comme un prodige.

Rien de semblable ne s’était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskowa par la grosse cavalerie ; Murat y manquait, mais Ney s’y retrouvait. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n’eût qu’une âme. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du polype. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. Pêle-mêle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte discipliné et terrible ; là-dessus les cuirasses, comme les écailles sur l’hydre.

Ces récits semblent d’un autre âge. Quelque chose de pareil à cette vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques racontant les hommes-chevaux, les antiques hippanthropes, ces titans à face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l’Olympe, horribles, invulnérables, sublimes ; dieux et bêtes.

Bizarre coïncidence numérique, vingt-six bataillons allaient recevoir ces vingt-six escadrons. Derrière la crête du plateau, à l’ombre de la batterie masquée, l’infanterie anglaise, formée en treize carrés, deux bataillons par carré, et sur deux lignes, sept sur la première, six sur la seconde, la crosse à l’épaule, couchant en joue ce qui allait venir, calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter cette marée d’hommes. Elle entendait le grossissement du bruit des trois mille chevaux, le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis, subitement, une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut au-dessus de la crête, et les casques, et les trompettes, et les étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant : vive l’empereur ! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut comme l’entrée d’un tremblement de terre.

Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre droite, la tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et à leur course d’extermination sur les carrés et les canons, les cuirassiers venaient d’apercevoir entre eux et les Anglais un fossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain.

L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double talus ; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le second ; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l’air, pilant et bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne n’était plus qu’un projectile, la force acquise pour écraser les Anglais écrasa les Français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns sur les autres, ne faisant qu’une chair dans ce gouffre, et, quand cette fosse fut pleine d’hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa. Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme.

Ceci commença la perte de la bataille.

Une tradition locale, qui exagère évidemment, dit que deux mille chevaux et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d’Ohain. Ce chiffre vraisemblablement comprend tous les autres cadavres qu’on jeta dans ce ravin le lendemain du combat.

Notons en passant que c’était cette brigade Dubois, si funestement éprouvée, qui, une heure auparavant, chargeant à part, avait enlevé le drapeau du bataillon de Lunebourg.

Napoléon, avant d’ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud, avait scruté le terrain, mais n’avait pu voir ce chemin creux qui ne faisait pas même une ride à la surface du plateau. Averti pourtant et mis en éveil par la petite chapelle blanche qui en marque l’angle sur la chaussée de Nivelles, il avait fait, probablement sur l’éventualité d’un obstacle, une question au guide Lacoste. Le guide avait répondu non. On pourrait presque dire que de ce signe de tête d’un paysan est sortie la catastrophe de Napoléon.

L’on ne saurait assez méditer ce chemin creux dans lequel – si, bien que son récit semble excéder la réalité du « chemin creux », l’on suit Hugo [mais Hugo finira par le subsumer sous plus vaste: « Napoléon avait été dénoncé dans l’infini, et sa chute était décidée »] – l’Empire paraît s’engloutir dans une charge immense de ses cuirassiers.

 

 

La dossière de la cuirasse du carabinier Fauveau.png

La dossière de la cuirasse du carabinier Fauveau

 

Parmi les très grandes méditations de romanciers sur l’histoire, à l’occasion des guerres napoléoniennes, l’une se signale par sa profondeur, celle de Tolstoï dans Guerre et Paix. Ce bref passage, extrait des pages si fameuses sur la bataille de Borodino [dans l’ancienne traduction, que vous trouverez aisément en ligne –

https://fr.wikisource.org/wiki/Guerre_et_Paix_(trad._Paskévitch)

d’Irène Paskévitch, ici III, I, 10], que nous appelons de la Moskowa [7 septembre 1812] – victoire russe sous son premier nom, celui du village le plus proche, et victoire française sous le second, celui de la rivière qui coulait en ce lieu [et baigne, en aval, à une petite centaine de kilomètres vers l’est, Moscou], en vérité journée terrible et incertaine, mais qui, dans les circonstances, préludait dans une certaine mesure, peut-on admettre, à notre défaite finale – [Je place une nouvelle fois ma sélection de fragments sous un titre] :

 

[Les âmes de Borodino]

Plusieurs historiens assurent que si les Français ont été battus à Borodino, c’est parce que Napoléon souffrait ce jour-là d’un gros rhume. Sans ce rhume, ses combinaisons eussent été marquées au sceau du génie pendant la bataille, la Russie eût été perdue, et la face du monde changée ! Cette conclusion est d’une logique incontestable pour les écrivains qui soutiennent que la Russie s’est transformée par la seule volonté de Pierre le Grand ; que la république française s’est métamorphosée en Empire, et que les armées françaises sont entrées en Russie, également par la seule volonté de Napoléon. S’il avait dépendu de lui de livrer ou de ne pas livrer la bataille de Borodino, de prendre ou de ne pas prendre telle décision, il serait évident en ce cas que le rhume, qui aurait paralysé son action, eût été la cause du salut de la Russie, et que le valet de chambre qui oublia, le 28, de lui donner une chaussure imperméable, eût été notre sauveur ! Dans cet ordre d’idées, cette conclusion est aussi plausible que celle qu’en manière de plaisanterie Voltaire tire de la Saint-Barthélemy, due, dit-il, à un dérangement d’estomac de Charles IX. Mais, pour ceux qui n’admettent pas cette manière de raisonner, cette réflexion est tout bonnement absurde, et contraire en tous points à toute logique humaine. À la question de savoir quelle est la raison d’être des faits historiques, il nous paraît bien plus simple de répondre que la marche des événements de ce monde est arrêtée d’avance, et dépend de la coïncidence de toutes les volontés de ceux qui participent aux événements, et que celle des Napoléons n’y a qu’une influence extérieure et apparente.

Quelque étrange que paraisse à première vue de supposer que la Saint-Barthélemy, voulue et commandée par Charles IX, n’ait pas été le fait de sa volonté, et que le carnage de Borodino, qui a coûté 80 000 hommes, n’ait pas été réellement ordonné par Napoléon, bien qu’il eût pris toutes les dispositions à cet effet, la dignité humaine, en me démontrant que chacun de nous est homme au même degré que Napoléon, autorise cette solution, confirmée à plusieurs reprises par les recherches des historiens. Le jour de la bataille de Borodino, Napoléon n’a ni visé ni tué personne : tout fut fait par ses soldats, qui tuèrent leurs ennemis, non en conséquence de ses ordres, mais en obéissant à leur propre impulsion. Toute l’armée, Français, Allemands, Italiens, Polonais, affamés, déguenillés, fatigués par les marches qu’ils venaient de faire, sentait, en face de cette autre armée qui lui barrait le passage, que le vin était tiré et qu’il fallait le boire ! Si Napoléon leur avait défendu de se battre contre les Russes, ils l’auraient égorgé, et se seraient battus quand même, parce que c’était devenu inévitable !

À la lecture de la proclamation de Napoléon, qui leur promettait, comme compensation aux souffrances et à la mort, que la postérité dirait d’eux : « qu’eux aussi avaient pris part à la grande bataille de la Moskwa », ils avaient répondu par le cri de : « Vive l’Empereur ! » comme ils l’avaient déjà fait devant le portrait de l’enfant qui jouait au bilboquet avec la boule du monde, comme ils l’avaient acclamé à chaque non-sens qu’il avait dit. Ils n’avaient donc plus qu’une chose à faire, répéter : « Vive l’Empereur ! » et aller se battre pour gagner la nourriture et le repos qui, une fois vainqueurs, les attendaient à Moscou. Ils ne tuaient donc pas leurs semblables en vertu des ordres de leur maître ; Napoléon lui-même n’était pour rien dans la direction de la bataille, puisque aucune de ses dispositions n’a été exécutée et qu’il ignorait ce qui se passait. Ainsi donc la question de savoir d’une manière précise si Napoléon avait ou non un rhume à ce moment-là, n’a pas plus d’importance dans l’histoire que le rhume du dernier soldat du train.

Les historiens attribuent encore à ce rhume légendaire la faiblesse de ses dispositions, qui, selon nous, étaient au contraire mieux prises que celles qui lui avaient fait gagner d’autres batailles ; elles paraissent inférieures aujourd’hui, parce que la bataille de Borodino fut la première que perdit Napoléon. Les combinaisons les plus profondes et les plus ingénieuses semblent toujours mauvaises, et donnent prise aux critiques savantes des tacticiens, lorsqu’elles n’ont pas amené la victoire ; et vice versa. Les dispositions de Weirother, à la bataille d’Austerlitz, étaient le modèle de la perfection en ce genre, et cependant on les a désapprouvées, à cause même de cette perfection et de leur minutie.

Napoléon à Borodino avait joué son rôle de représentant du pouvoir aussi bien et même mieux que dans ses autres batailles. Il s’en était tenu aux mesures les plus sages. Aucune confusion, aucune contradiction ne peut lui être imputée ; il n’a pas perdu la tête, il n’a pas fui du champ de bataille, et son tact et sa grande expérience contribuèrent au contraire à lui faire remplir, avec calme et dignité, le personnage de chef suprême, qui semblait lui être attribué dans cette sanglante tragédie.

 

Jan Styka, Le comte Tolstoï âgé.png

Huile sur toile du peintre polonais Jan Styka : le comte Lev Nikolaïevitch Tolstoï peu avant sa mort en 1910, alors que son spiritualisme absolu l’a conduit à tirer toutes les conséquences de ce qu’il considère comme le véritable christianisme – celui des Béatitudes. Ce portrait le campe certainement dans sa propriété de Iasnaïa Poliana [la clairière des frênes – devenue un musée à lui consacré après sa mort, et comportant sa si simple sépulture]. Il y a écrit pour l’essentiel ses principales œuvres [c’est là qu’il a achevé d’écrire Guerre et Paix, après un travail immense, un peu plus de quarante ans plus tôt].  Vous noterez qu’il est vêtu, comme un simple moujik, d’une pauvre chemise russe boutonnée sur le côté et retenue par une ceinture. Il n’est pas coiffé ; sa barbe paraît peu taillée ; l’œil est saisissant.

 

Le propos de Tolstoï est d’un intérêt immense. Il est possible d’admettre que l’empereur ait commis quelques erreurs : la plus lourde, selon nombre de spécialistes, eût été, alors qu’il disposait seulement du tiers de ses troupes, de refuser d’engager la Garde impériale pour emporter la décision. Mais ce que suggère Tolstoï me semble remarquablement juste. J’ai l’habitude de poser que l’âme est la variable déterminante des conflits, surtout si elle s’ente sur le nombre, et donc la possibilité, en particulier, de combler les pertes – c’est la variable quantitative de ce qui s’offre pourtant d’abord comme qualité, la quantité d’ailleurs, le surcroît, est donné par la qualité – ; aucune arme, aucune puissance de la pensée stratégique ou talent dans l’art tactique ne saurait véritablement vaincre dans la durée un adversaire chez qui, selon les mots de Tolstoï, la coïncidence des volontés crée une manière d’invincible moi commun [selon l’expression d’un autre auteur qui m’est cher], doté – ce sont les termes qu’il utilisera à la chute du chapitre, d’une « force morale […] supérieure ». Pour autant, faut-il juger accessoire la rare figure du « Grand Homme » ? non, certes ; grand Législateur cher à Rousseau ou chef à suffisance charismatique, l’enchanteur, le « dichter », le poète georgéen que j’évoquai dans un billet d’octobre dernier, favorise, justement, la coïncidence des volontés, la constitution mythique du moi commun, la projection collective de soi. Nothing is real, sauf l’esprit, sauf le rêve bien sûr, qui enfante le monde pour ce en quoi il nous importe.

L’on comprendra, j’imagine, mon pessimisme à propos de notre destin, et mon agacement devant les futilités qui occupent [avec lesquelles on amuse à dessein] notre peuple infortuné, notre prahlend volk, notre peuple – pour griser sa misère – fanfaron, le détournant du seul objet qui vaille pour lui, son destin justement, d’une certaine façon, s’il s’agit du moins de ma vue, comme sujet moral de l’histoire, et non, si l’on veut, différemment entendu, comme poussière de sujets inorganiques des jeux du marché-monde.

Notez que le prince André Bolkonsky – qui mourra quelques semaines plus tard des suites de la bataille – développe un peu plus haut [ibid., 7]   la vue tolstoïenne en termes cinglants, inégalables [dans le contexte au demeurant d’une charge injuste contre le prince Mikhaïl Bogdanovitch Barclay de Tolly, que l’on peut considérer comme l’un des artisans les plus assurés de notre défaite en Russie] :

— Ah ! dit Pierre stupéfait en le regardant par-dessus ses lunettes. Mais alors que pensez-vous de la nomination de Koutouzow ?

— Elle m’a fait plaisir, c’est tout ce que j’en puis dire.

 

 

"Koutouzov", film de Vladimir Petrov en 1943.png

Le « Koutouzov » de Vladimir Mihailovitch Petrov fut tourné en 1943 et sortit cette année-là ou peut-être, selon certains, la suivante. J’ai déjà évoqué le grand Eisenstein, en particulier l’éblouissant « Alexandre Nevski » [voir les billets « Quelques cartes […] », 1, au début du troisième tiers, et 2, à la fin de la première moitié ; avec, dans le premier, un lien avec ce film magnifique, accompagné de la musique si parfaitement adéquate de Prokofiev]. Vladimir Petrov n’est pas un cinéaste du calibre d’Eisenstein ; mais ses grands films historiques, que l’on trouve en ligne sous-titrés en anglais, sont assez bien [voir lien ci-dessous pour le « Koutouzov » – le « Pierre le Grand » de 1937, et la « Bataille de Stalingrad » de 1949, se voient aussi avec intérêt, si l’on apprécie le genre]. L’intéressant pour nous de tels films tient à ce qu’ils nous rappellent l’extrême importance politique du cinéma. Dans les années trente et quarante, assurément, en Allemagne aussi bien sûr, avec en particulier les films fameux de la cinéaste – femme assurément libérée et résolument nazie – Leni Riefenstahl, en particulier « Triumph des Willens », le triomphe de la volonté de 1935, sur le Congrès de la NSDAP, tenu en 1934 à Nuremberg, et « Olympia », rendu en français par « Les dieux du stade », sur les jeux olympiques de Berlin de 1936 ; ce film manifeste de façon saisissante la force du « néo-hellénisme » halluciné de significatifs effectifs du nazisme, reprenant en la déformant une ligne de force de la culture allemande depuis le XVIIIe, et concurrençant fortement les jeux de forme du germanisme des intellectuels de la SS, quêtant, eux, les secrets de leur « vue du monde » parmi les mystères supposés des runes et de pauvres sites archéologiques nichés au creux des bois les plus sombres [v. J. Chapoutot, Le nazisme et l’Antiquité] ; c’est en évoquant ces jeux que l’intéressant M. Boris Johnson a dit il y a quelques jours que la coupe de football serait la même chose, pour le nouvel Hitler, M. Poutine, que les jeux de Berlin pour son prédécesseur allemand… Mais la daube, pour l’essentiel, désormais, du cinéma étatsunien contemporain – la malédiction de l’argent dans l’art -, il en allait, pour partie, assez différemment autrefois, sans que, certes, la vocation, par exemple, des délicieuses « comédies américaines » ait été, au fond, moins idéologique – revêt une portée tout aussi profondément politique. Ici, Joseph Goebbels, Reichsminister für Volksaufklärung und Propaganda, qu’il faut traduire à mon sens, pour rendre l’idée, ministre du Reich à l’Information éducative du Peuple et à la Propagande, avait déjà saisi qu’à côté des films les plus explicitement idéologiques, il convenait de proposer une abondante production diffusant de façon moins articulée des jeux de forme ordonnés aux finalités du régime. Idéologiquement, l’intérêt du cinéma stalinien à partir de la fin des années trente, tint à ce que, sans qu’il y ait eu véritablement de modification doctrinale explicite dans le parti, la question nationale, et religieuse, y fut traitée de façon tout à fait renouvelée au fil d’une nouvelle synthèse qui – dépassant les perspectives associées à l’ « État socialiste des ouvriers et des paysans » de la constitution de 1936, annonçait l’esprit de l’ « État du peuple tout entier » de la constitution de 1977 – peut être considérée comme populiste de gauche, et que l’on peut dire aussi, si l’on préfère, et bien que le communisme fût demeuré un horizon lointain, communiste nationale, assumant dans une certaine mesure, dans son ordination à la libération du peuple russe, l’héritage de la plus longue durée russe.

 

 

— Et quelle est votre opinion sur Barclay de Tolly ?… Dieu sait ce qu’on en dit à Moscou…, et ici, qu’en dit-on ?

— Mais demandez-le à ces messieurs, » répondit le prince André.

Pierre se tourna vers Timokhine, de l’air souriant et interrogateur que chacun prenait involontairement en s’adressant au brave commandant.

« La lumière s’est faite, Excellence, lorsque Son Altesse a pris le commandement, répondit-il timidement en jetant des regards furtifs à son chef.

— Comment cela ? demanda Pierre.

— Par exemple, le bois et le fourrage ? Lorsque notre retraite a commencé après Svendziani, nous n’osions prendre nulle part ni foin ni fagots, et pourtant nous nous en allions… Cela lui restait donc, à « lui », n’est-ce pas, Excellence ? ajouta-t-il en s’adressant à « Son » prince… Et gare à nous si nous le faisions ! Deux officiers de notre régiment ont passé en jugement pour des histoires de ce genre ; mais lorsque Son Altesse a été nommée commandant en chef, tout est devenu clair comme le jour !

— Mais alors pourquoi l’avait-on défendu ? »

Timokhine, confus, ne savait comment répondre à cette question, que Pierre renouvela en la posant au prince André :

« Pour ne pas ruiner le pays qu’on laissait à l’ennemi, répondit André toujours d’un ton de raillerie. C’était une mesure extrêmement sage, car on ne saurait tolérer la maraude, et à Smolensk il a jugé aussi sainement que les Français pouvaient nous tourner, que leurs forces étaient supérieures en nombre aux nôtres… Mais ce qu’il n’a pu comprendre, s’écria-t-il avec un éclat de voix involontaire, c’est que nous défendions là pour la première fois le sol russe, et que les troupes s’y battaient avec un élan que je ne leur avais jamais vu ! Bien que nous eussions tenu vaillamment pendant deux jours, et que ce succès eût décuplé nos forces, il n’en a pas moins ordonné la retraite, et alors tous nos efforts et toutes nos pertes se sont trouvées inutiles !… Il ne pensait certes pas à trahir, il avait fait tout pour le mieux, il avait tout prévu : mais c’est justement pour cela qu’il ne vaut rien ! Il ne vaut rien parce qu’il pense trop, et qu’il est trop minutieux, comme le sont tous les Allemands. Comment te dirai-je ?… Admettons que ton père ait auprès de lui un domestique allemand, un excellent serviteur qui, dans son état normal de santé, lui rend plus de services que tu ne pourrais le faire… Mais que ton père tombe malade, tu le renverras, et, de tes mains maladroites, tu soigneras ton père, et tu sauras mieux calmer ses douleurs qu’un étranger, quelque habile qu’il soit. C’est la même histoire avec Barclay ; tant que la Russie se portait bien, un étranger pouvait la servir, mais, à l’heure du danger, il lui faut un homme de son sang ! Chez vous, au club, n’avait-on pas inventé qu’il avait trahi ? Eh bien, que résultera-t-il de toutes ces calomnies ? On tombera dans l’excès opposé, on aura honte de cette odieuse imputation, et, pour la réparer, on en fera un héros, ce qui sera tout aussi injuste. C’est un Allemand brave et pédant… et rien de plus !

— Pourtant, dit Pierre, on le dit bon capitaine.

— Je ne sais pas ce que cela veut dire, reprit le prince André.

— Mais enfin, dit Pierre, un bon capitaine c’est celui qui ne laisse rien au hasard, c’est celui qui devine les projets de son adversaire…

— C’est impossible ! s’écria le prince André, comme si cette question était résolue pour lui depuis longtemps. Pierre le regarda étonné.

— Pourtant, répliqua-t-il, la guerre ne ressemble-t-elle pas, dit-on, à une partie d’échecs ?

— Avec cette petite différence, reprit le prince André, qu’aux échecs rien ne te presse, et que tu prends ton temps, tout à l’aise… Et puis, le cavalier n’est-il pas toujours plus fort que le pion, et deux pions plus forts qu’un, tandis qu’à la guerre un bataillon est parfois plus fort qu’une division, et parfois plus faible qu’une compagnie ? Le rapport des forces de deux armées, reste toujours inconnu. Crois-moi : si le résultat dépendait toujours des ordres donnés par les états-majors, j’y serais resté, et j’aurais donné des ordres tout comme les autres ; mais, au lieu de cela, tu le vois, j’ai l’honneur de servir avec ces messieurs, de commander un régiment, et je suis persuadé que la journée de demain dépendra plutôt de nous que d’eux ! Le succès ne saurait être et n’a jamais été la conséquence, ni de la position, ni des armes, ni du nombre !

— De quoi donc alors ? fit Pierre.

— Du sentiment qui est en moi, qui est en lui, — et il montra Timokhine, — qui est dans chaque soldat. »

Timokhine regarda avec stupeur son chef dont l’excitation contrastait singulièrement à cette heure avec sa réserve et son calme habituels. On sentait qu’il ne pouvait s’empêcher d’exprimer les pensées qui lui venaient en foule.

« La bataille est toujours gagnée par celui qui est fermement décidé à la gagner. Pourquoi avons-nous perdu celle d’Austerlitz ? Nos pertes égalaient celles des Français, mais nous avons cru trop tôt à notre défaite, et nous y avons cru parce que nous ne tenions pas à nous battre là-bas, et que nous avions envie de quitter le champ de bataille. Nous avons perdu la partie ; eh bien, fuyons, et nous avons fui ! Si nous ne nous l’étions pas dit, Dieu sait ce qui serait arrivé, et demain nous ne le dirons pas ! Tu m’assures que notre flanc gauche est faible, et que le flanc droit est trop étendu ? C’est absurde, car cela n’a aucune importance ; pense donc à ce qui nous attend demain ! Des milliers de hasards imprévus, qui peuvent tout terminer en une seconde !… Parce que les nôtres ou les leurs auront fui ! Parce qu’on aura tué celui-ci ou celui-là !… Quant à ce qui se fait aujourd’hui, c’est un jeu, et ceux avec lesquels tu as visité la position n’aident en rien à la marche des opérations ; ils l’entravent au contraire, car ils n’ont absolument en vue que leurs intérêts personnels !

— Comment, dans le moment actuel ? demanda Pierre.

— Le moment actuel, reprit le prince André, n’est pour eux que le moment où il sera plus facile de supplanter un rival et de recevoir une croix ou un nouveau cordon. Pour moi, je n’y vois qu’une chose : cent mille Russes et cent mille Français se rencontreront demain pour se battre : celui qui se battra le plus et se ménagera le moins sera vainqueur ; je te dirai mieux : quoi qu’on fasse, quelque soit l’antagonisme de nos chefs, nous gagnerons la bataille demain !

— Voilà qui est la vérité, Excellence, la vraie vérité, murmura Timokhine, il n’y a pas à se ménager !… Croiriez-vous que les soldats de mon bataillon n’ont pas bu d’eau-de-vie ?… » « Ce n’est pas un jour pour cela, » disent-ils.

Il se fit un silence.

 

 

Voici un troisième ensemble de fragments, extraits des chapitres trois et quatre de La chartreuse de Parme. 

https://beq.ebooksgratuits.com/vents/Stendhal-chartreuse.pdf

Que de répétitives pauvretés ne lit-on pas – ordonnées à ce en quoi la Chartreuse, bien sûr, est un roman de formation, d’apprentissage, de développement, au zénith du temps, aime-t-on à dire en allemand, du Bildungsroman, de l’Entwicklungsroman… – sur la « naïveté » – évidente, mais le cynisme d’un autre ne changerait pas grand chose à la situation – de Fabrice Valserra, marchesino del Dongo transporté sur le champ de bataille, comme illimité, de Waterloo. Le malheureux, dit-on, n’y comprend rien ! [Stendhal, lui-même, le répète, au ch. 5] Mais qui donc y comprend quelque chose ? Le prince de la Moskowa ? Napoléon ? Wellington ? Aucunement. Un seul serait-il en mesure de prédire l’issue d’engagements innombrables en un muable espace subsumés après coup sous le nom d’une seule bataille, Waterloo ? Fabrice ne cessera de s’interroger : « […] cette bataille était-elle Waterloo ? » [ch. 5]

Fabrice à Waterloo ? Une métonymie – Fabrice pour l’humanité – ou une allégorie – sa déambulation sur le champ de bataille pour notre présence au monde -, une allégorie donc de la présence humaine au monde, c’est-à-dire : à elle-même. Et la bataille de Waterloo n’a évidemment jamais existé : seulement la défaite, pour les uns, la victoire, pour les autres, lesquelles au fond ne se jouent jamais, elles-mêmes, là où on les campe. Fabrice, d’ailleurs, un peu avant le passage que je vais citer, pose une profonde question – de « qualification » diraient les juristes – : « Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille […]; mais ceci est-il une véritable bataille ? »

 

[ « Ai-je réellement assisté à une bataille ? »

– Le demi-quart de lieue ou l’œil de Fabrice ]

 

« Que peut-il me faire ici ? » pensa Fabrice, et il continua de galoper vers la cantinière. En donnant de l’éperon à son cheval, il avait eu quelque espoir que c’était sa bonne cantinière du matin ; les chevaux et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propriétaire était tout autre, et notre héros lui trouva l’air fort méchant. Comme il l’abordait, Fabrice l’entendit qui disait :

– Il était pourtant bien bel homme !

Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat ; on coupait la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces. Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d’eau-de-vie.

– Comme tu y vas, gringalet ! s’écria la cantinière.

L’eau-de-vie lui donna une idée : « Il faut que j’achète la bienveillance de mes camarades les hussards de l’escorte. »

– Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à la vivandière.

– Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour comme aujourd’hui ?

Comme il regagnait l’escorte au galop :

– Ah ! tu nous rapportes la goutte ! s’écria le maréchal des logis, c’est pour ça que tu désertais ? Donne.

La bouteille circula ; le dernier qui la prit la jeta en l’air après avoir bu.

– Merci, camarade ! cria-t-il à Fabrice.

– Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regards ôtèrent un poids de cent livres de dessus le cœur de Fabrice : c’était un de ces cœurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l’amitié de ce qui les entoure. Enfin il n’était plus mal vu de ses compagnons, il y avait liaison entre eux ! Fabrice respira profondément, puis d’une voix libre, il dit au maréchal des logis :

– Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrais-je rejoindre ma sœur ?

Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de Meunier.

– C’est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal des logis.

L’escorte repartit et se porta vers des divisions d’infanterie. Fabrice se sentait tout à fait enivré ; il avait bu trop d’eau-de-vie, il roulait un peu sur sa selle : il se souvint fort à propos d’un mot que répétait le cocher de sa mère : « Quand on a levé le coude, il faut regarder entre les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin. » Le maréchal s’arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu’il fit charger ; mais pendant une heure ou deux notre héros n’eut guère la conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las, et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau de plomb.

 

Édouard Detaille, La charge du quatrième régiment de hussard à Friedland e 1807, gravure rehaussée à la gouache .png

 

 » […] Il était si joli habillé en hussard ! » Les habits d’un cavalier du quatrième régiment de hussards mort en prison avaient été donnés à Fabrice. Ci-dessus, une gravure [détail] rehaussée à la gouache du fameux Édouard Detaille, « La charge du quatrième régiment de hussards à Friedland en 1807 ». Imaginons le héros ainsi vêtu [moins les galons certes, qui sont ici, je pense, ceux du colonel-baron André Burthe, lorrain d’origine – voir ci-après] – dolman rouge à brandebourgs, la couleur du régiment, traité en pelisse, et culotte à la hongroise bleue, ornée de broderies, elles aussi à la hongroise. Comme vous le relevez sur l’image – Detaille travaillait avec beaucoup de soin -, le sabre, avec une garde de laiton à une branche usuelle dans cette arme, un quillon droit, un oreillon très visible, possède une lame à un pan creux très courbée, autant que le modèle de l’an IV, peut-être ici, mais ce n’est pas certain, modifié d’une façon ou d’une autre ; la coiffure est un shako [les hussards avaient porté avant le consulat un bonnet haut, plus élégant je trouve] et non un casque [ni un colback en peau d’ours réservé aux compagnies d’élite], lequel casque n’est pourtant pas inconnu dans la cavalerie légère [chez les dragons ainsi, que l’on classe toutefois plutôt, à partir de l’Empire, à la charnière de la cavalerie légère et de la cavalerie lourde, dans ce qu’on appelle cavalerie de ligne] ; les sortes de dreadlocks ou papillottes sont assez ordinaires chez les hussards qui se tressaient des nattes, lesquelles les protégeaient, prétendaient-ils, des coups de sabre – ne chipotons pas, la vertu aussi à ses manies  – ; au-dessus de la croupe du cheval, vous voyez voler, si caractéristique des hussards, si supposément « hongroise », la sabretache noire, sans doute en cuir, relevée d’une aigle en laiton doré, certainement couronnée mais ce n’est pas très distinct ; devant la poitrine de l’officier semble curieusement flotter au bout de son cordon un hausse-col en lui-même sans originalité sans doute ; quant à l’uniforme, il variait dans ses couleurs d’un régiment à l’autre [chaque homme, les officiers surtout, disposant d’ailleurs – au sein d’un système fort complexe multipliant les variantes au regard de divers critères – de plusieurs costumes correspondant aux diverses circonstances de la vie militaire – grande tenue, tenue de campagne, tenue de campagne d’hiver, tenue de ville, petite tenue, tenue d’instruction, tenue d’intérieur, distinction de la tenue à pied et de la tenue à cheval dans la cavalerie, etc. – à titre de comparaison : un professeur des universités, fonctionnaire de l’État jouissant encore d’un peu des immunités d’Église médiévales par l’effet d’une subtile et heureuse combinaison – sur le point d’être détruite par le gouvernement de ceux qui veulent asservir l’ensemble de la société aux intérêts tyranniques et abêtissants du capital en détruisant méthodiquement l’État tout en renforçant sans cesse les instruments tendant au contrôle des citoyens – ne dispose réglementairement que d’une grande tenue, dite robe ou toge de cérémonie, très rouge à la faculté de droit – laquelle ne devrait se porter en principe qu’avec décorations – au modèle d’ordonnance – expression qui est la même que pour les armes – et non en réduction, réservées à l’habit – , et d’une sorte de petite tenue, celle, plutôt noire, que je revêts commodément en cours, pour son impersonnalité et parce qu’elle symbolise, je le redis, l’immunité, dans l’État et la société, de la seule Université, sur laquelle il est devenu très inusuel de porter, comme autrefois, les décorations en barrette – technique qui doit être distinguée de celle du port de rubans ou rosettes à la boutonnière des costumes civils, pour les hommes du moins, que vous avez certainement observée] ; les galons dorés sont difficiles à compter sur cette gravure – trois peut-être, pour un capitaine en ce cas, quatre pour un major ou peut-être un chef d’escadron, cinq pour le colonel commandant le régiment, je ne sais, mais le cavalier du premier plan est assurément le colonel puisque le haut de son shako est orné d’un double galon portant des cercles en intersection – c’est le double rang de galon, et non les cercles eux-mêmes, qui indique le grade de cet officier – ; le déploiement de l’État s’est accompagné ainsi d’une très soigneuse mise en ordre vestimentaire, hiérarchique bien entendu, des corps [au sens le plus physique du terme], dont la période consulaire et impériale a marqué l’intensification. L’étoile de la Légion d’honneur qu’il porte est forcément celle de commandeur [il a été créé chevalier, puis officier, dès 1804, et commandeur – l’on disait alors « commandant » – en 1805 ; il sera fait baron de l’empire en 1808 et deviendra général de brigade en 1810]. N’abandonnons pas cette image intéressante sans rappeler la saisissante phrase du général-comte de Lassale : « Tout hussard qui n’est pas mort à trente ans est un jeanfoutre ! » Le courageux général – lorrain lui aussi – fit attendre pourtant le Dieu des immenses cavaliers : il ne mourut lui-même, d’une balle en plein front, après avoir chevauché de fait d’armes en fait d’armes, « qu’à » trente-quatre ans, en 1809, à Wagram.

 

 

Uniformes des régiments de hussards sous l'Empire.png

 

Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes :

– Vous ne voyez donc pas l’empereur, s… !

Sur-le-champ l’escorte cria vive l’empereur ! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de tous ses yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis, eux aussi, d’une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient à leurs casques les dragons de la suite l’empêchèrent de distinguer les figures. « Ainsi, je n’ai pu voir l’empereur sur un champ de bataille, à cause de ces maudits verres d’eau-de-vie ! » Cette réflexion le réveilla tout à fait.

On redescendit dans un chemin rempli d’eau, les chevaux voulurent boire.

– C’est donc l’empereur qui a passé là ? dit-il à son voisin.

– Eh ! certainement, celui qui n’avait pas d’habit brodé. Comment ne l’avez-vous pas vu ? lui répondit le camarade avec bienveillance.

Fabrice eut grande envie de galoper après l’escorte de l’empereur et de s’y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre à la suite de ce héros ! C’était pour cela qu’il était venu en France. « J’en suis parfaitement le maître, se dit- il, car enfin je n’ai d’autre raison pour faire le service que je fais, que la volonté de mon cheval qui s’est mis à galoper pour suivre ces généraux. »

Ce qui détermina Fabrice à rester, c’est que les hussards ses nouveaux camarades lui faisaient bonne mine ; il commençait à se croire l’ami intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amitié des héros du Tasse et de l’Arioste. S’il se joignait à l’escorte de l’empereur, il y aurait une nouvelle connaissance à faire ; peut-être même on lui ferait la mine car ces autres cavaliers étaient des dragons et lui portait l’uniforme de hussard ainsi que tout ce qui suivait le maréchal. La façon dont on le regardait maintenant mit notre héros au comble du bonheur ; il eût fait tout au monde pour ses camarades ; son âme et son esprit étaient dans les nues. Tout lui semblait avoir changé de face depuis qu’il était avec des amis, il mourait d’envie de faire des questions. « Mais je suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la geôlière. » Il remarqua en sortant du chemin creux que l’escorte n’était plus avec le maréchal Ney ; le général qu’ils suivaient était grand, mince, et avait la figure sèche et l’œil terrible.

Ce général n’était autre que le comte d’A…, le lieutenant Robert du 15 mai 1796. Quel bonheur il eût trouvé à voir Fabrice del Dongo !

Il y avait déjà longtemps que Fabrice n’apercevait plus la terre volant en miettes noires sous l’action des boulets ; on arriva derrière un régiment de cuirassiers, il entendit distinctement les biscaïens frapper sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes.

Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsque l’escorte, sortant d’un chemin creux, monta une petite pente de trois ou quatre pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit un petit bruit singulier tout près de lui : il tourna la tête, quatre hommes étaient tombés avec leurs chevaux ; le général lui-même avait été renversé, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait les hussards jetés par terre : trois faisaient encore quelques mouvements convulsifs, le quatrième criait :

– Tirez-moi de dessous.

Le maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied à terre pour secourir le général qui, s’appuyant sur son aide de camp, essayait de faire quelques pas ; il cherchait à s’éloigner de son cheval qui se débattait renversé par terre et lançait des coups de pied furibonds.

Le maréchal des logis s’approcha de Fabrice. À ce moment notre héros entendit dire derrière lui et tout près de son oreille :

– C’est le seul qui puisse encore galoper.

Il se sentit saisir les pieds ; on les élevait en même temps qu’on lui soutenait le corps par-dessous les bras ; on le fit passer par-dessus la croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu’à terre, où il tomba assis.

L’aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride ; le général, aidé par le maréchal des logis, monta et partit au galop ; il fut suivi rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux, et se mit à courir après eux en criant :

Ladri ! ladri ! (voleurs ! voleurs !)

Il était plaisant de courir après des voleurs au. milieu d’un champ de bataille.

L’escorte et le général, comte d’A…, disparurent bientôt derrière une rangée de saules. Fabrice, ivre de colère, arriva aussi à cette ligne de saules ; il se trouva tout contre un canal fort profond qu’il traversa. Puis, arrivé de l’autre côté, il se remit à jurer en apercevant de nouveau, mais à une très grande distance, le général et l’escorte qui se perdaient dans les arbres.

– Voleurs ! voleurs ! criait-il maintenant en français.

Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison, il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourant de faim. Si son beau cheval lui eût été enlevé par l’ennemi, il n’y eût pas songé ; mais se voir trahir et voler par ce maréchal des logis qu’il aimait tant et par ces hussards qu’il regardait comme des frères ! c’est ce qui lui brisait le cœur. Il ne pouvait se consoler de tant d’infamie, et, le dos appuyé contre un saule, il se mit à pleurer à chaudes larmes. Il défaisait un à un tous ses beaux rêves d’amitié chevaleresque et sublime, comme celle des héros de la Jérusalem délivrée. Voir arriver la mort n’était rien, entouré d’âmes héroïques et tendres, de nobles amis qui vous serrent la main au moment du dernier soupir ! mais garder son enthousiasme, entouré de vils fripons !!! Fabrice exagérait comme tout homme indigné. Au bout d’un quart d’heure d’attendrissement, il remarqua que les boulets commençaient à arriver jusqu’à la rangée d’arbres à l’ombre desquels il méditait. Il se leva et chercha à s’orienter. Il regardait ces prairies bordées par un large canal et la rangée de saules touffus : il crut se reconnaître. Il aperçut un corps d’infanterie qui passait le fossé et entrait dans les prairies, à un quart de lieue en avant de lui. « J’allais m’endormir, se dit-il ; il s’agit de n’être pas prisonnier » ; et il se mit à marcher très vite. En avançant il fut rassuré, il reconnut l’uniforme, les régiments par lesquels il craignait d’être coupé étaient français. Il obliqua à droite pour les rejoindre.

Après la douleur morale d’avoir été si indignement trahi et volé, il en était une autre qui, à chaque instant, se faisait sentir plus vivement : il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrême qu’après avoir marché, ou plutôt couru pendant dix minutes, il s’aperçut que le corps d’infanterie, qui allait très vite aussi, s’arrêtait comme pour prendre position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des premiers soldats.

– Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain ?

– Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers !

Ce mot dur et le ricanement général qui le suivit accablèrent Fabrice. La guerre n’était donc plus ce noble et commun élan d’âmes amantes de la gloire qu’il s’était figuré d’après les proclamations de Napoléon ! Il s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur le gazon ; il devint très pâle. Le soldat qui lui avait parlé, et qui s’était arrêté à dix pas pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s’approcha et lui jeta un morceau de pain, puis, voyant qu’il ne le ramassait pas, le soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats les plus voisins de lui étaient éloignés de cent pas et marchaient. Il se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois ; il allait tomber de fatigue et cherchait déjà de l’œil une place commode ; mais quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d’abord le cheval, puis la voiture, et enfin la cantinière du matin ! Elle accourut à lui et fut effrayée de sa mine.

– Marche encore, mon petit, lui dit-elle ; tu es donc blessé ? et ton beau cheval ?

En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, où elle le fit monter, en le soutenant par- dessous les bras. À peine dans la voiture, notre héros, excédé de fatigue, s’endormit profondément.

 

 

Vous avez certainement lu La chartreuse de Parme. Mais il n’est pas certain que le troisième chapitre, point culminant des chapitres deux à cinq du livre premier, consacrés à la bataille de Waterloo, vous ait retenus autant que d’autres. Ils nous intéressent singulièrement ici puisqu’ils ne postulent pas, pour dire vite la chose, un « sens », à la différence des textes précédemment cités. Peut-être est-il un chiffre de tout cela, mais, au fil des événements, et nullement du seul fait d’une sorte de faiblesse de Fabrice lui-même, il est indémêlable – pour l’auteur même. 

Un peu plus haut dans ce troisième chapitre, le héros [« fort peu héros en ce moment » selon Stendhal] a progressé, certes, dans l’étrange jeu de piste du champ de bataille. Un signe ne lui était pas étranger : « Fabrice compta quatre chapeaux brodés » ; il sait que ce sont des généraux ; l’un serait le maréchal Ney ; il ne peut « deviner lequel » ; peu après, les hussards qu’il accompagne hurlent « Les habits rouges ! les habits rouges ! » ; le sol est jonché de cadavres et d’agonisants dont il suppose à juste titre que ce sont des Anglais ; l’activité principale des généraux paraît de « regard[er] avec leurs lorgnettes » ; l’un pourtant « gourmande son voisin » ; il ne saurait l’identifier malgré le rapport hiérarchique que dessine la réprimande adressée par un général à un autre ; « Pardi, c’est le maréchal ! », lui souffle un camarade – « Quel maréchal ? – Le maréchal Ney, bêta ! » ; il subsume les éléments de récit qui lui reviennent sous la tête blonde et la figure un peu rouge du grand homme : « […] il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves » ; le maréchal, tel qu’il le voit, fait ce que font tous les généraux : il passe son temps à regarder des lointains fort relatifs « avec sa lorgnette »… [et pensant les regarder, bien sûr, il les construit] Bref, notre Fabrice, lui, n’a rien vu de bien remarquable : il a légendé la tête banale d’un banal général, tel qu’il le suit du moins, des bribes entendues d’un récit glorieux, transformant profondément la signification d’une expérience plate sans cela, au moyen des ornements sang et or dont sa mémoire, vivement, la rehausse. Et, ignorant, au contraire, que le général-comte d’A… – autrefois le lieutenant Robert [au ch. 1er] – est son [très] probable père, il le côtoie un instant comme un étranger.

 

[[ Deux affaires connexes me viennent à l’esprit : la phrase du comte de Chambord – sans mon principe je ne suis qu’un gros homme boiteux – et le si fameux passage des Mémoires d’outre-tombe, évoquant  le pèlerinage accompli par le plus éblouissant des courtisans du malheur au Butschirad, près de Prague, en 1833, alors que Charles X, malade, était alité : « Une petite lampe brûlait sur la cheminée ; je n’entendais dans le silence des ténèbres que la respiration élevée du trentecinquième successeur de Hugues Capet. Ô mon vieux roi ! votre sommeil était pénible ; le temps et l’adversité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre poitrine. Un jeune homme s’approcherait du lit de sa jeune épouse avec moins d’amour que je ne me sentis de respect en marchant d’un pied furtif vers votre couche solitaire. Du moins, je n’étais pas un mauvais songe comme celui qui vous réveilla pour aller voir expirer votre fils ! Je vous adressais intérieurement cesparoles que je n’aurais pu prononcer tout haut sans fondre en larmes : “Le ciel vous garde de tout mal à venir ! Dormez en paix ces nuits avoisinant votre dernier sommeil ! Assez longtemps vos vigiles ont été celles de la douleur. Que ce lit d’exil perde sa dureté en attendant la visite de Dieu ! lui seul peut rendre légère à vos os la terre étrangère”. » Il importe peu, ici qu’il s’agisse d’un enchantement ancien rendu plus opératif par la délicieuse exaspération romantique – tous les enchantements sont enchanteurs, et la vraie vie ne s’actualise que dans la médiation de l’enchantement, auprès du moulin de Valmy comme au pied de la couche royale, c’est-à-dire nulle part – nulle part ailleurs qu’à l’abri de nos yeux, dans la seule chambre de l’esprit. Il suffit. Mais vous observerez que j’aurai évoqué, justement, « l’Enchanteur » ; certains parmi vous, peut-être, connaissent ce fameux, et assez bref passage, d’ailleurs, des Mémoires d’outre-tombe, dont l’incipit, tandis que je trace ces lettres, sonne à leurs oreilles sans doute – « Le 18 juin 1815, vers midi, je sortis de Gand par la porte de Bruxelles » – ; peut-être s’attendent-ils à ce que, plus loin, je le rapporte et l’assaisonne de quelques mots, pour eux, dans tous les sens du terme, sibyllins. Je ne le ferai pas. Il serait, à mon sens, de peu d’intérêt pour vos méditations, non certes pour votre style ; et puis je redoute Chateaubriand ; je crains parfois de partager certaines de ses faiblesses, et je l’évite, encore qu’il pourrait, dans le retournement contre moi de l’épouvante qu’il me cause, me donner de paradoxales leçons de modestie. Là, certes, le perspectivisme est radical ; Chateaubriand ne saurait n’avoir pas été à Waterloo ; Waterloo se trouve ainsi là où se promène – les Commentaires de César à la main – l’auteur divin ; et le récit de la « grande bataille, encore sans nom » tient dans les phrases vides du lointain « [a]uditeur silencieux et solitaire du formidable arrêt des destinées », lequel – bien évidemment – eût « été moins ému s’il [s’]étai[t] trouvé dans la mêlée », dans « le péril, le feu, la cohue de la mort », et non point accablé sous « le poids des réflexions ». ]]

 

Fabrice n’a nul souci de quelque imaginable horizon de totalité. Son œil, là où il le promène, construit spontanément un monde – réfléchissant ses lectures de jeune aristocrate italien, hanté par les « héros du Tasse et de l’Arioste » -, lequel monde, flottant d’ailleurs, au gré de l’inspiration juvénile, difficilement, s’ajointe à tous ces mondes que construisent ceux qu’il croise, ordonnés peut-être, toutefois, dans une certaine mesure, par une culture de la guerre qui lui demeure étrangère, un esprit de corps qui ne saurait l’instituer encore. Tous sont des individus enfanteurs de mondes – comme nous tous -, mais Fabrice n’a nul lieu de se le reprocher ni d’être ravi par l’emportement mimétique qui soude dans une certaine mesure les groupes humains : selon son mot, il demeure – il le croit du moins – « parfaitement le maître » de galoper dans un sens ou dans un autre, enfantant une bulle d’univers dans la course, comme à l’unisson, du cheval et de l’esprit. [L’art de Stendhal, certes, distend le champ de bataille de Waterloo – plus ramassé que celui dessiné par d’autres grandes rencontres de l’âge napoléonien -, pour qu’il puisse donner le sentiment de s’offrir, même au seul Fabrice, comme le lieu possible d’une infinité de perspectives.]