« […] arrêter de faire tanguer le bateau à bord duquel nous somme tous – & qui s’appelle la Terre » [La rhétorique hypersonique de M. Poutine dans le discours du Manège du 1er mars 2018] [2/2]

 

LE PREMIER BILLET – JUSQU’AU NUMÉRO VIII [COMPRENANT AUSSI LE LONG EXTRAIT PERTINENT DU DISCOURS DU 1er MARS DE M. POUTINE] – EST TERMINÉ.

ATTENTION, LE NOUVEAU NUMÉRO IX EST À VENIR ICI, ET LE NUMÉRO IX ANCIEN EST DEVENU – CI-DESSOUS – NUMÉRO X.

 

IX.

À VENIR 

 

X.

Bien entendu, il est recommandé de s’interroger sur les motifs d’une aussi profonde détérioration du climat international. Je pense que la raison du saut accompli par M. Poutine, malgré les ouvertures qu’il ménage à de souhaitables négociations, est assez simple : à Moscou, depuis quelque temps, l’on est persuadé que le niveau de l’agressivité étatsunienne [ou – affolante mais moins redoutable – britannique], sans cesse plus élevé depuis la révolution de couleur organisée à Kiev au début de 2014 [rendue plus âcre certes, par rapport au modèle standard, par le sang cyniquement versé] croîtra indéfiniment si un coup d’arrêt n’est pas donné à cet emballement mortel.

Il faut ici procéder à de très rapides rappels [voir ci-dessous]. Et n’oublier surtout pas ce qui suit avant de s’essayer à quelque considération que ce soit : les États-Unis et leur « Coalition » n’ont rien à faire sur le territoire de l’État syrien, État souverain, au même titre que tout État ; la Turquie, qui a déjà considérablement nui, toutes ces dernières années, dans la terrible affaire syrienne, viole tout aussi gravement – quelle que puisse être son invocation d’on ne sait quelle légitime défense – la souveraineté de Damas ; ni les uns, ni les autres, n’ont été invités à opérer par le gouvernement légal, seul compétent pour formuler une telle demande ; la Russie ou l’Iran, par contre, agissent dans le cadre strict du droit international, au titre de ce que celui-ci qualifie, justement, d’ « intervention sur invitation » [ou « sollicitation »].

 

Vous tenez ici les clefs du lexique dont on nous abreuve : jamais la presse aux ordres n’évoque l’État ou le Gouvernement Syrien ; le lexique obligé impose que l’on évoque seulement le Régime, notion dont on notera qu’elle est dépourvue de toute pertinence en droit international. Ainsi – dans la novlangue de la domination impérialiste étatsunocentrée et européosoutenue [non pas même parce que tel serait l’intérêt, fût-il en ce cas abject, des peuples européens, mais parce que c’est l’intérêt du Capital euratlantique et des commis qu’il sait récompenser lorsqu’ils ont accompli leur besogne à son service] –, convient-il de parler comme suit : la Communauté internationale [= les puissances impérialistes atlantiques, soudées derrière Washington, soit une partie infime de la population du globe] dénonce les Crimes [=tentatives pour restaurer légitimement par la force la souveraineté effective de l’État] du Régime [=le Gouvernement légal] d’Assad. Bien entendu, l’on évoque ensuite des « rebelles modérés » [qui ont peut-être minoritairement existé il y a sept ans, mais ont disparu depuis longtemps sur le terrain], et l’on appelle à témoigner des officines – l’OSDH et les White Helmets – assistées en particulier par Londres – la puissance occidentale la plus agitée dans ces affaires, dans la nostalgie incurable du temps où l’Angleterre dominait les mers et jouait un jeu d’enfer entre Méditerranée, Himalaya et Océan indien.

Pourquoi le « Régime » ? Parce qu’il s’agit de miner la légitimité du Gouvernement légal d’un État souverain, afin, justement, de priver de toute considération sa liberté de vouloir : le « Régime » demande-t-il aux occidentaux de quitter le sol et les airs de la Syrie ? prétend-il au contraire que les présences russe ou iranienne sont d’une autre nature ? Flatus uocis que tout cela.

 

Et ne croyez pas que « les nôtres » pensent que monsieur Assad soit minoritaire. Ils savent très bien qu’il n’en est rien. Souvenez-vous de cette pièce qui n’a évidemment rien appris à ceux qui suivent ces affaires avec droiture, mais qui du moins forme une preuve incontestée, le courrier électronique de M. Benjamin Norman ; et en particulier de ce propos de M. Satterfield, le représentant étatsunien à cette réunion maléfique de comploteurs internationaux, et la dominant de bout en bout de la façon la plus révélatrice qui soit : selon ce gentleman, « l’objectif [ser]ait de créer les conditions et des institutions qui permettraient des élections qu’Assad ne pourrait pas gagner » ; comment mieux dire qu’à défaut d’une manipulation lourde – dont on préfère ne pas imaginer les voies [des snipers comme sur Maïdan il y a quatre ans ? de fausses milices soutenant prétendument le gouvernement gazant des effectifs sunnites ? – ne brodons pas, admettons simplement que l’Assistant Secretary of State for Near Eastern Affairs David Satterfield, spécialiste assuré de la région, de très longue date, et diplomate compétent, n’est pas homme à parler en l’air].

D’ailleurs, en juin 2014, le « Régime » avait organisé une élection présidentielle. Nul n’a jamais prétendu sérieusement – en dehors des gouvernements occidentaux, des responsables des monarchies réactionnaires du Golfe, et de la prétendue opposition hors sol de ceux qui, pour des motifs qui furent les leurs et n’ont bien entendu aucun lieu d’être critiqués, ont depuis longtemps émigré en Occident – qu’avec une participation de 74% des électeurs – une partie de l’électorat se trouvant d’ailleurs dans les zones occupées par les jihadistes et donc dans l’impossibilité de participer au scrutin –, et en obtenant 89% des suffrages [11,5 millions de voix, ce n’est certes pas indifférent], le président Assad n’avait pas démontré – sans que cela puisse surprendre – la solidité de son assise populaire.

Les commentaires, dans cet appareil toujours plus grossier de propagande qu’est le gros de la presse atlantique, étaient d’ailleurs parfaits, même si l’intention n’était certes pas bienveillante : « Victoire sans surprise » ? Certes ; c’est cela ; et, demain, il en irait de même, sauf opérations de manipulation à grande échelle conduites par un appareil administratif onusien qui a beaucoup changé, et est fort éloigné désormais, trop souvent, de correspondre aux standards de neutralité que l’on pourrait espérer, les grands services occidentaux bien sûr, et tant de ces ONG qui sont de pures et simples courroies de transmission de l’impérialisme occidental, lequel peut ainsi varier les moyens de sa manipulation d’aspartame et de sa domination de fer, et la rendre présentable par le déchaînement, en lui-même heureux, mais scandaleux dès lors qu’il est partial [partiel] des bons sentiments de beaucoup de gens sincères mais parfaitement ignorants, et certes peu mis à même de s’informer par le système médiatique officiel [lequel voyait les souffrances à Alep, mais pas à Raqqa ou à Mossoul – abandonnées dans un état épouvantable après les massacres de la « Coalition » –, pleure sur la Ghouta, mais demeure parfaitement insensible au sort des habitants de Damas ou d’Afrine, ou de tant de lieux martyrisés de Syrie, ferme à peu près les yeux sur l’épouvante yéménite – vous savez, le Yémen, ce pays très pauvre, où le terrorisme d’État wahhabite, animé par le « modernisateur » Mohammed ben Salman, pilonne sans trêve les pauvres gens et laisse un peuple succomber à la famine et à l’épidémie].

 

Mais reprenons le point de droit, essayons-nous à la « qualification juridique » de « faits » ici divers.

 

Partons du Yémen, justement, pour revenir à la Syrie. Si vous lisez ici ce très étrange instrument d’information qu’est Wikipedia, vous apprendrez du moins qu’il faut y recourir avec prudence ; il y a parfois d’excellents articles, mais appelés en général à perdre peu à peu de leur qualité du fait d’interventions soit anarchiques d’incompétents, soit – lorsqu’il y a un véritable enjeu, en particulier international – orientées, de façon tout à fait compréhensible, par des acteurs divers dont certains – il ne saurait en aller autrement – agissent pour le compte d’États ou de groupes de pression ; vous serez d’ailleurs édifiés, concernant certains articles, par le nombre et la vivacité des échanges tels qu’ils sont retracés dans l’historique.

 

Au milieu de l’épouvante – et aussi de ce point VIII un peu austère -, trois images pour tenter de sourire dans un monde hypocrite :

 

M. Hadi et le prince Mohammed ben Salman.png

Un moment de détente entre véritables humanistes unis par le même sens de l’humour : M. Hadi et le prince Mohammed ben Salman

 

 

M. Hollande et le prince Mohammed .png

Deux démocrates sincères partagent une profonde préoccupation quant à la situation des « rebelles modérés » en Syrie

 

 

Mme Theresa May et le prince Mohammed b. Salman le 7 III 2018.png

Gageons que, recevant le prince Mohammed à Downing Street le 7 mars 2018, Mme Theresa May, charmeuse comme toujours mais sous le choc de l’affaire Skripal depuis le 4, ne lui ait fait part de ses graves inquiétudes concernant l’absence de démocratie en Russie et les lourdes menaces d’attaques au gaz des « populations civiles » par le « Régime » en Syrie

 

N’oubliez jamais ceci : la communication est une guerre qui ne connaît jamais de trêve ; davantage: la guerre, depuis au moins une centaine d’années, est d’abord – cela ne la rend nullement moins mortelle, mais justifie au contraire toutes les abominations – une guerre de communication, une lutte rhétorique générale, tendant à la persuasion des esprits, dans laquelle pas un mot, pas une image, pas une « information » ne saurait être « neutre », pas un thème, pas un seul aspect, fût-il « technique », pas une seule règle de droit, ne saurait échapper aux enjeux de la guerre totale pour [ou contre] la domination [aujourd’hui : du capital globalisé contre les peuples, servis seulement par quelques insurgés solitaires en quête du point archimédien qui permettrait – car rien n’est hors de portée du levier de l’esprit – de faire basculer la domination – sans pouvoir pour autant espérer, hélas, que l’humanité puisse échapper au sombre destin sur lequel mon grand ami Rousseau s’est montré – au-delà même de son plus explicite propos – si profondément éclairant ; mais, comme disait ma merveilleuse mère, à chaque jour suffit sa peine].

Si dans Wikipedia vous prenez la notice consacrée au Yéménite Abd-rabbo Mansour Hadi, quoi qu’il en soit, vous relèverez que ce dernier est présenté comme « président de la République depuis 2012 » ; de façon tout à fait ridicule – gadget permis par l’électronique – le compteur que porte l’encadré résumant la carrière de ce grand homme précise [à la date du 2 mars] 6 ans et 4 jours, et 5 jours demain, etc.Voici qui fait avancer le savoir ! D’autant plus qu’il s’agit d’une mention, à dessein, tout à fait inexacte.

Les courageux en effet, qui feraient l’effort modeste de lire avec un peu d’attention la notice, relèveraient ceci – qui est par contre tout à fait juste – : « Le 21 février 2012, seul candidat […], Hadi est élu président de la République […] pour un mandat transitoire de deux ans. » Un peu plus loin, la même notice porte, de façon là encore incontestable : « En janvier 2014, son mandat est prorogé jusqu’en février 2015. » Ne prenons pas la peine de nous interroger sur la « constitutionnalité » d’une telle prorogation, fort douteuse, si l’on veut bien considérer que M. Hadi avait été élu au suffrage universel direct et que la prolongation de son mandat fut arrêtée, dans un climat de guerre civile, par le simple accord de diverses « political factions » [Reuters], hors de tout cadre institutionnel formel.

 

Reprenons pour y voir clair, la chronologie de l’agression séoudienne. Soyez très attentifs, je vous prie, aux dates, lesquelles opèrent à elles seules démonstration. Pardonnez-moi d’être un peu digressif, mais n’oubliez pas de qui je vous parle : de l’homme jeune, arrivé au bord du trône de façon assez mal prévue naguère, ayant déclenché presque immédiatement la monstrueuse et lourdement illégale guerre du Yémen – laquelle peut être désormais considérée comme génocidaire, sans que cela trouble le moins du monde les chancelleries si droitsdelhommistes de notre bel Occident, plus intéressées à la survie des jihadistes qui martyrisent la Syrie – et pourraient même servir ailleurs [en Afghanistan déjà, cela commence à se savoir] – que par la douleur infinie des peuples yéménites –, et s’apprêtant, à une échéance qui ne saurait être lointaine, à devenir roi d’Arabie séoudite.

Le 23 janvier 2015, nonagénaire, malade depuis un certain temps, mourait le roi Abdallah, lequel exerçait le pouvoir depuis vingt ans, puisqu’il avait gouverné dès 1995 après l’attaque cérébrale dont avait été victime le roi Fahd ; il y aurait une erreur d’appréciation dans la supposition que le roi Abdallah eût été véritablement plus modéré ou moins violemment hostile aux mondes chiites que d’autres dans son milieu princier ; il était toutefois rendu prudent par les ans et l’expérience ; c’est ainsi qu’après avoir, certes, laissé le prince Bandar ben Sultan [surnommé Bandar Bush, personnage redoutablement intelligent et d’une dangerosité sans pareille sur lequel il y aurait énormément à dire] promener sa torche pendant quelques années dans la poudrière moyenorientale, il contribua à lui ôter, au printemps de 2014, dans des circonstances qui ne sont pas entièrement élucidées, les moyens d’injecter dans les relations internationales ce venin qui lui venait peut-être du caractère difficile, dans les circonstances, de sa naissance [il était le fils d’une esclave éthiopienne et du prince Sultan, prince héritier jusqu’à 2011, et très proche du roi Abdallah – je redis en passant l’importance des éléments de généalogie des Séoud que j’ai insérés à la fin du billet du 2 juin 2017 portant corrigé du qcm du printemps dernier].

À la disparition du roi Abdallah, le prince Salman, devenu prince héritier à la mort du prince Nayef, qui ne l’avait été lui-même que quelques mois à la suite de la mort du prince Sultan, monta sur le trône. N’oubliez pas qu’il s’agissait-là d’un homme fort délabré physiquement et intellectuellement assez diminué. Mais cette accession au trône confirme l’indication donnée par la suite des princes héritiers [regardez, une nouvelle fois, la généalogie] : le clan des Soudayri sortira en principe entièrement vainqueur – mais non, certes, sans une violente concurrence interne entre ses membres désormais – de l’inéluctable procès de mutation de la succession séoudienne ; en effet tout comme autrefois le roi Fahd, les princes Sultan, Nayef et Salman étaient des fils du [re]fondateur, le prince Abdelaziz, celui qu’on appelle simplement Ibn Séoud, et d’une épouse qu’il chérissait particulièrement, la princesse Hassa bent Ahmed al Soudayri.

Nous sommes, donc, à la fin de janvier 2015 : l’ascension de l’impitoyable ambitieux – plutôt mal formé intellectuellement, encore assez peu au fait des affaires du monde – qu’est le prince Mohammed ben Salman – lequel n’a pas encore trente ans – va pouvoir commencer. Il est, sur le papier, un fils parmi d’autres du nouveau roi – lequel a donné naissance à quatorze enfants. Il l’a obtenu de sa troisième épouse, Fahda bent Falah al-Hithalayn, issue des sommets de la tribu d’al-Ajman, importante dans la péninsule arabique, mais sans que cela – une nouvelle fois : sur le papier – semble avoir pu valoir au jeune Mohammed un avantage quelconque. Certes, des cinq fils, si je ne me trompe pas, donnés au prince Salman par sa première femme, Sultana bent Tourki al-Soudayri, nièce de la fameuse Hassa, deux étaient morts, Fahd en 2001 et Ahmed en 2002, mais demeuraient et demeurent en vie, de cette fratrie, le prince Sultan, l’astronaute séoudien, le prince Fayçal, lequel était gouverneur de Médine depuis janvier 2013, et aussi le prince Abdelaziz [portant, comme vous le voyez, le prénom de son fameux grand-père], vice-ministre du pétrole de 2005 à 2017 [et d’ailleurs – sans doute fallait-il le désintéresser à suffisance – devenu ministre d’État à l’Énergie en avril 2017]. De sa deuxième épouse, Sarah bent Fayçal al Subaiai, dont il aurait divorcé,  le roi Salman avait eu encore un fils, Séoud ; ce dernier a à peu près l’âge du prince Mohammed et est en vie ; mais je n’ai rien lu à son propos.

Bien entendu, je n’ai aucun élément qui me permette de comprendre la préférence du roi Salman pour ce fils plus jeune. Je crois simplement que celle-ci est avérée. Le prince Mohammed a su, manifestement, s’imposer avec beaucoup d’habileté à son père en le servant, dès 2009, à vingt-quatre ans seulement, comme conseiller dévoué au gouvernorat de Riyad, occupé par celui-ci, puis au Ministère de la Défense lorsque le prince Salman y a été nommé en 2011, devenant même directeur du cabinet lorsque, en 2012, Salman est devenu prince héritier. Il est notable que, dès la fin du règne du roi Abdallah, le prince Mohammed ait obtenu – je ne sais avec quel contenu – le titre de secrétaire d’État, avec accès, dit-on, au conseil des ministres.

Quoi qu’il en soit, lors de l’accession au trône de son père, à la fin de janvier 2015, le prince Mohammed est immédiatement devenu ministre de la Défense et a été à désigné pour assurer la fonction tout à fait stratégique, dans un tel régime, de « chef de la cour », cumulant d’ailleurs ces fonctions avec celles de président du Conseil des affaires économiques et du développement et président de la fameuse Saudi Aramco.

Or, voici que sept semaines plus tard, le 26 mars 2015, étaient lancées de violentes frappes aériennes sur le Yémen. Il apparut immédiatement que le prince Mohammed était l’organisateur de cette action scandaleuse – parée de l’un de ces noms grotesques, fanfarons ou antiphrastiques dont les gouvernants et militaires contemporains sont friands : « Decisive Storm » – ; et que l’argument séoudien se revendiquait de l’urgence de « défendre le gouvernement légitime du Yémen », selon les termes d’une déclaration de l’ambassadeur séoudien à Washington.

Le sanglant échec de cette opération eût pu valoir une certaine disgrâce au prince Mohammed : il n’en fut rien ; quand on aime on ne compte pas, même les cadavres ; et le roi Salman semble incapable de refuser quoi que ce soit à son effroyable rejeton – celui qui, à l’automne dernier, a fait torturer des membres de la famille royale dans l’intention, par ailleurs louable, de leur faire restituer une partie du produit de leurs rapines – ; si bien que trois jeux de chaises musicales modifièrent l’ordre de succession jusqu’à lui donner aujourd’hui, sauf grave accident de parcours, l’assurance qu’il régnera bientôt : 1/ du 23 janvier au 29 avril 2015, le prince Moukrine, plus jeune fils encore en vie d’Ibn Séoud, qui était le vice-prince héritier depuis mars 2014, devint prince héritier ; pendant la même période, le prince Mohammed ben Nayef assura les fonctions de vice-prince héritier ; 2/ ce même Mohammed succéda le 29 avril 2015 au prince Moukrine lorsque celui-ci – les guillemets semblent de rigueur – « démissionna » ; c’est, soit dit en passant, au prince Mohammed ben Nayef, que l’une de nos gloires historiques les plus assurées, le président Hollande, habitué des mauvaises pioches, remit les insignes de grand-officier de la Légion d’honneur en mars 2016, au titre certainement de la contribution séoudienne au jihadisme global et du maintien des meilleures traditions pénales, à commencer par celle, mortelle, du fouet ; en même temps que Mohammed ben Nayef devenait prince héritier, Mohammed ben Salman accédait – sans qu’il fût trop difficile de prédire le coup suivant – au titre de vice-prince héritier ; et, de fait, 3/ le prince Mohammed ben Salman est devenu le 21 juin 2017 prince héritier, après l’éviction, sans tendresse a-t-il semblé, du prince Mohammed ben Nayef. Fin de la noria, bien entendu : aucun vice-prince héritier n’a été désigné ; on ne sait jamais. Nouvelle phase, à n’en guère douter, dans le système de la dévolution du pouvoir en Arabie séoudite.

 

Quoi qu’il en soit, au moment de l’appel supposé de M. Hadi à une intervention séoudienne – et d’ailleurs beaucoup plus que séoudienne, puisque Riyad a tenté de constituer une vaste coalition, demeurée d’ailleurs assez factice dans l’ensemble, M. Hadi n’avait plus aucun titre à lancer une « invitation » de cette sorte, à supposer même qu’il ne l’ait pas perdu une année auparavant : il ne jouissait d’aucune compétence, n’était plus un organe formel de l’État yéménite, n’était en conséquence pas en mesure de le représenter, encore moins de l’engager ou de solliciter quelque « aide » que ce soit de la part d’un État tiers. Et l’on ne dira pas que l’affaire était entendue depuis longtemps, puisque le prince Mohammed venait tout juste de prendre ses fonctions.

 

Il faut ici évoquer brièvement l’état admis du droit international, dont le Pr Alland, l’un des tout meilleurs maîtres de cette Maison et un homme charmant, parlera beaucoup plus savamment que moi – ce n’est pas un mot aimable de ma part, c’est la stricte vérité s’agissant du rapport de nos savoir respectifs dans un tel domaine – à ceux qui suivront le M1 de droit public ; il enseigne aussi le grand cours de Droit international public en troisième année, mais je crois qu’il n’y aborde pas cette question de l’ « intervention sur sollicitation », ou « sur invitation », comme l’on dit. En quelques mots :

 

L’on doit partir de l’article 2 §4 de la Charte des Nations Unies, au chapitre premier :

« Les Membres de l’Organisation s’abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies. »

L’on admet pourtant trois exceptions à cette interdiction du recours à la force : la légitime défense ; l’action militaire autorisée par le Conseil de sécurité en vertu du chapitre VII de la Charte ; et, justement, l’ « intervention sur invitation ».

 

 

1/ La légitime défense est prévue à l’article 51 :

« Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée, jusqu’à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales. »

Notons – bien que ce ne soit pas la perspective des internationalistes contemporains – que s’il est un principe que l’on peut considérer comme « de droit naturel » – ce qui veut simplement dire : un principe naturel qu’il est tout à fait malsain de souhaiter encadrer positivement au-delà d’abus manifestes –, c’est bien ce Vim ui repellere licet porté, de façon un peu moins lapidaire, par le Digeste [XLIII, xvi, 1, 27] puis par le décret de Gratien, et que Rambo, philosophe moral moderne parfaitement cohérent – la Modernité n’est pas l’oubli de toutes les perspectives du monde ancien, elle niche dans la modification de leur agencement, de leur signification, et dans la radicalisation exclusive de certaines –, et certainement lecteur subtil du Pro Milone de Cicéron, a parfaitement rendu par « Don’t push it ! Don’t push it ! or I’ll give you a war you won’t believe. Let it go ! Let it go ! » [comme vous le voyez, je ne fais pas d’antiaméricanisme primaire, je reconnais qu’il y a de très bons penseurs outre-Atlantique : https://www.youtube.com/watch?v=R0uFXIflXC0 ]

 

 

2/ L’action autorisée par le Conseil de sécurité. Je ne vais pas recopier ici les quelques articles du chapitre VII de la Charte [39 sq.] qui prévoient une telle action. [ Je vous suggère toutefois de les lire paisiblement – voici un lien http://www.un.org/fr/sections/un-charter/chapter-vii/index.html – Bien entendu, déjà évoqué dans la partie orale de l’enseignement, vous conserverez bien à l’esprit – avec, selon moi, l’idée qu’il s’agit du moins mauvais agencement dans les circonstances, dès lors du moins que les membres du Conseil manifestent malgré tout l’indispensable multipolarité du monde, et même si l’on pourrait songer à élargir un peu le droit de veto en vue de favoriser la manifestation de l’heureuse diversité de la planète – le chapitre V de la Charte, not. l’art. 23 §1, concernant la composition du Conseil, et en particulier la liste des « membres permanents », et l’art. 27 §3 sur le vote, portant en particulier que « [l]es décisions du Conseil de sécurité […] sont prises par un vote affirmatif de neuf de ses membres dans lequel sont comprises les voix de tous les membres permanents […] », sachant que, dès l’époque semble-t-il de la Guerre de Corée, par le fait d’une interprétation particulièrement violente, et ayant pour effet une modification importante de l’économie du système – il suffit d’y songer trois secondes pour n’en pas douter –, « affirmatif » fut entendu comme « non-négatif » ; voici un lien avec le ch. 5 : http://www.un.org/fr/sections/un-charter/chapter-v/index.html ]

 

 

3/ Quant à l’intervention sur invitation, ou sollicitation, elle est celle qui correspond à la situation dans le cadre de laquelle un État, par l’intermédiaire de l’organe habilité en vertu de son droit interne à agir en son nom, appelle expressément à son secours un autre État, non seulement en l’autorisant, mais en le priant de recourir à la force militaire sur son propre territoire. C’est, par exemple, la façon dont a procédé le gouvernement irakien en 2014, lorsqu’il a demandé aux États-Unis de prendre la direction des opérations militaires d’une coalition chargée de lutter contre l’ « État islamique ». En Syrie, le président Assad n’a par contre nullement appelé les États-Unis et leurs affidés à intervenir sur le territoire de son pays ; il a, inversement, sollicité la Russie et l’Iran.

 

Pourrait-on objecter qu’il était et demeure un président « illégitime » ? On chercherait en vain une règle de droit international général fondant pareille objection. D’ailleurs, fort, une fois encore, des onze millions et demi de voix obtenus en juin 2014, M. Assad aurait-il été désigné de façon moins « démocratique » que tant d’autres, selon l’idée si idéologique et finalement si peu justifiable [même pour ceux qui n’entendent pas l’impeccable construction par Rousseau de sa République] que nous nous faisons de la « démocratie » ? [laquelle ne nous interdit d’ailleurs pas – l’on croit rêver – de trouver tout à fait « démocratique » que les deux tiers des lois « françaises » soient en réalité élaborées par les bureaucrates et lobbies opérant à Bruxelles, et que les lois restantes, de toute façon, soient exposées à la censure d’une poignée de juges ne représentant qu’eux-mêmes – dans le meilleur des cas]. S’agit-il, au demeurant, dans la lutte pour la paix internationale, de prétendre, de la façon la plus belligène qui soit, imposer ses propres vues sur le « bon régime » de l’ordre interne, bien entendu compris selon les perspectives ethnocentrées, et déjà fort hétérogènes d’ailleurs, des puissances atlantiques ? Faut-il – nos « bon sentiments » dissimulant d’ailleurs nos intérêts, ou notre souhait d’empêcher d’autres de poursuivre les leurs – imposer aux Afghans, par une guerre perpétuelle, de renoncer définitivement à trouver une transaction entre ethnies qui permette, enfin, une pacification proprement afghane de l’Afghanistan ? Ou pense-t-on que la paix, dans cette Libye que nous avons, aussi, plongée dans l’horreur il y a sept ans, pourra être trouvée sans la plus fine considération d’articulations tribales dont Mouammar Kadhafi – issu de la petite tribu Kadhafa – savait jouer avec considération et habileté ? Combien de temps prétendrons-nous donner des constitutions aux pays du monde ? [comme si d’ailleurs une constitution n’était pas – sauf pour les esprits courts, qui certes ne sont pas les moins nombreux – tout autre chose qu’un texte de vingt ou trente pages].

 

Quant à ceux qui, en Europe en particulier, brandissent une ectoplasmique opposition « modérée » subventionnée par l’Occident – dont on voudra admettre qu’elle ne se reconnaît pas dans les actions des innombrables groupes jihadistes opérant sur le territoire syrien, lesquels du moins sont parvenus un temps à exercer une puissance effective sur une très notable partie du territoire de la Jamahiriya al-Arabiya as-Souriya –, il leur faut considérer avec attention une décision de la Cour Internationale de Justice : celle ayant tranché une affaire opposant le Nicaragua aux États-Unis par un arrêt du 27 juin 1986 [je vous précise que le site de la CIJ, tout comme celui du Conseil de sécurité, est d’une grande commodité de consultation : http://www.icj-cij.org/fr ].

Voici comment le site de la Cour résume – parfaitement – cette affaire, si ordinaire au fond au regard des pratiques étatsuniennes :

Le 9 avril 1984, le Nicaragua a déposé une requête introductive d’instance contre les Etats-Unis d’Amérique, ainsi qu’une demande en indication de mesures conservatoires, au sujet d’un différend relatif à la responsabilité que ceux-ci auraient encourue du fait d’activités militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci. La Cour a rendu le 10 mai 1984 une ordonnance indiquant des mesures conservatoires. L’une d’elles tendait à ce que les Etats-Unis mettent immédiatement fin à toute action ayant pour effet d’entraver l’accès des ports nicaraguayens, en particulier par la pose de mines, et s’abstiennent désormais de toute action semblable. La Cour indiquait aussi que le droit à la souveraineté et à l’indépendance politique que possède le Nicaragua, comme tout autre Etat, devait être pleinement respecté, sans être compromis par des activités contraires au principe du non-recours à la menace ou à l’emploi de la force et au principe de non-intervention dans les affaires relevant de la compétence nationale d’un Etat. La Cour a aussi décidé dans l’ordonnance précitée que la procédure porterait d’abord sur la question de la compétence de la Cour et de la recevabilité de la requête nicaraguayenne. Juste avant l’expiration du délai imparti pour la présentation de la dernière pièce de procédure écrite dans cette phase, El Salvador a déposé une déclaration d’intervention en l’affaire sur la base de l’article 63 du Statut, demandant qu’il lui soit permis de soutenir que la Cour n’avait pas compétence pour connaître de la requête du Nicaragua. La Cour a décidé dans son ordonnance du 4 octobre 1984 que la déclaration d’intervention d’El Salvador était irrecevable en ce qu’elle se rapportait à la phase juridictionnelle de l’instance.

Après avoir entendu les deux Parties dans des audiences qui se sont déroulées du 8 au 18 octobre 1984, la Cour a rendu le 26 novembre 1984 un arrêt dans lequel elle a dit qu’elle avait compétence pour connaître de l’affaire et que la requête du Nicaragua était recevable. Elle a considéré en particulier que la déclaration nicaraguayenne de 1929 était valable et que le Nicaragua était donc fondé à invoquer la déclaration des Etats-Unis de 1946 comme base de compétence de la Cour (article 36, paragraphes 2 et 5, du Statut). La suite de la procédure s’est déroulée en l’absence des Etats-Unis, qui ont fait savoir le 18 janvier 1985 qu’ils n’avaient « l’intention de participer à aucune autre procédure relative à cette affaire ». La Cour a entendu, du 12 au 20 septembre 1985, les plaidoiries du Nicaragua et les dépositions des cinq témoins cités par lui. Le 27 juin 1986, la Cour a rendu son arrêt sur le fond. Entre autres décisions, elle a rejeté la justification de légitime défense collective avancée par les Etats-Unis relativement aux activités militaires ou paramilitaires au Nicaragua ou contre celui-ci, et dit que les Etats-Unis avaient violé les obligations imposées par le droit international coutumier de ne pas intervenir dans les affaires d’un autre Etat, de ne pas recourir à la force contre un autre Etat, de ne pas porter atteinte à la souveraineté d’un autre Etat, et de ne pas interrompre le commerce maritime pacifique. La Cour a en outre dit que les Etats-Unis avaient violé certaines obligations d’un traité bilatéral d’amitié, de commerce et de navigation de 1956 et commis des actes de nature à priver celui-ci de son but et de son objet.

Elle a décidé que les Etats-Unis étaient tenus de mettre immédiatement fin et de renoncer à tout acte constituant une violation de leurs obligations juridiques, et qu’ils devaient réparer tout préjudice causé au Nicaragua par les violations constatées du droit international coutumier et du traité de 1956, la fixation du montant devant faire l’objet d’une autre procédure si les Parties ne pouvaient se mettre d’accord. La Cour a ensuite fixé par ordonnance les délais pour le dépôt de pièces de procédure par les Parties sur les formes et le montant de la réparation, et le mémoire y afférent du Nicaragua a été déposé le 29 mars 1988, les Etats-Unis maintenant leur refus de participer à la procédure. En septembre 1991, le Nicaragua a fait connaître à la Cour, notamment, qu’il ne souhaitait pas poursuivre la procédure. Après que les Etats-Unis eurent informé la Cour qu’ils se félicitaient de la demande en désistement du Nicaragua, l’affaire a été rayée du rôle par ordonnance du président du 26 septembre 1991.

 

[ http://www.icj-cij.org/fr/affaire/70 – cette référence vous conduira plus largement vers l’ensemble des documents utiles à l’intelligence de cette belle affaire ]

Au cas où vous ne vous rendriez pas sur le site de la Cour, voici – de façon très sommaire et [extrêmement] appauvrissante, mais pour que vous puissiez comprendre suffisamment l’intérêt pour nous, ici, de cet arrêt – quelques extraits de la décision du 27 juin 1986, Nicaragua c. Etats-Unis d’Amérique [Affaire des activités militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci], dont on ne prétendra rendre compte ici ni de la subtilité, ni de la richesse des questions qu’elle aborde chemin faisant, ni de la complexité, au risque d’ailleurs d’en donner une présentation un peu déformée, mais utile, et je l’espère suffisante, dans les circonstances, malgré tout limitées, de l’enseignement :

 

Voici l’exposé liminaire des « faits » ; ils seront très longuement évoqués et discutés par le juge ensuite, du point de vue en particulier de la question de leur preuve – il sera impossible ici de s’y attarder.

  1. Le différend entre le Nicaragua et les États-Unis dont la Cour est saisie concerne les événements qui se sont déroulés au Nicaragua après la chute du gouvernement du président Anastasio Somoza Debayle en juillet 1979 et les activités du Gouvernement des États-Unis à l’égard du Nicaragua depuis lors. Après le départ du président Somoza, une junte de reconstruction nationale et un gouvernement de dix-huit membres furent mis en place par l’organe qui avait dirigé l’opposition armée au président Somoza, le Frente Sandinista de Liberacion Nacional (FSLN). Celui-ci occupait au départ une position importante dans ce gouvernement, dit de « coalition nationale », mais, à la suite de démissions et de remaniements il en devint la composante presque exclusive. Certains opposants au nouveau régime, en premier lieu des partisans de l’ancien gouvernement Somoza, et notamment des membres de la garde nationale, se constituèrent en forces militaires irrégulières et déclenchèrent une campagne d’opposition armée d’une ampleur initialement modeste.
  2. L’attitude du Gouvernement des États-Unis à l’égard du « gouvernement de coalition démocratique » était initialement favorable ; et un programme d’assistance économique au Nicaragua fut adopté. Dès 1981 cependant la situation changea. L’assistance accordée par les États-Unis au Nicaragua fut suspendue en janvier 1981 et supprimée en avril de la même année. Les États-Unis disent avoir modifié leur attitude à la suite d’informations suivant lesquelles le Gouvernement du Nicaragua aurait accordé un appui logistique et fourni des armes à la guérilla au Salvador. Il n’y a pas eu, cependant, rupture des relations diplomatiques, qui restent établies jusqu’à ce jour. C’est en septembre 1981 que fut prise la décision d’organiser et d’entreprendre certaines activités contre le Nicaragua d’après des témoins cités par celui-ci.
  3. L’opposition armée au nouveau Gouvernement du Nicaragua, qui comprenait à l’origine diverses tendances, fut organisée par la suite en deux groupes principaux : la Fuerza Democratica Nicaragüense (FDN) et 1’Alianza Revolucionaria Democratica (ARDE). Le premier se développa à partir de 1981 et s’organisa en unités combattantes bien entraînées opérant le long de la frontière avec le Honduras ; le second, formé en 1982, opérait le long de la frontière avec le Costa Rica. La question de savoir dans quelle mesure et de quelle manière précise le Gouvernement des États-Unis contribua à cette transformation sera examinée plus loin. Après une période initiale au cours de laquelle le public fut tenu dans l’ignorance des opérations « clandestines » d’agents des États-Unis et de personnes rétribuées par eux, il devint patent, non seulement dans la presse des États-Unis, mais aussi au Congrès et dans des déclarations officielles du Président et de hauts responsables de ce pays, que le Gouvernement des États-Unis appuyait les contras, terme employé pour désigner ceux qui luttent contre le présent Gouvernement nicaraguayen. Des crédits furent expressément inscrits au budget des États-Unis en 1983 pour permettre aux services de renseignements de ce pays de soutenir « directement ou indirectement les opérations militaires ou paramilitaires au Nicaragua ». D’après le Nicaragua les contras ont causé des dégâts matériels considérables et provoqué de nombreuses pertes en vies humaines ; ils auraient aussi commis des actes tels que l’exécution de prisonniers, le meurtre de civils pris au hasard, des tortures, des viols et des enlèvements. Le Nicaragua affirme que le Gouvernement des États-Unis exerce une autorité effective sur les contras, qu’il a mis au point leur stratégie et dirige leur tactique et que son objectif était, dès l’origine, le renversement du Gouvernement nicaraguayen.
  4. Le Nicaragua soutient d’autre part qu’il serait apparu après coup que certaines opérations militaires ou paramilitaires avaient été effectuées, non pas par les contras qui, à l’époque, en revendiquèrent la responsabilité, mais par des individus à la solde du Gouvernement des États-Unis et placés sous le commandement direct de ressortissants des États-Unis qui, dans une certaine mesure, participaient aussi aux opérations. Celles-ci […] comprennent le minage, au début de 1984, de certains ports nicaraguayens, ainsi que des attaques lancées contre des ports, des installations pétrolières, une base navale, etc. Le Nicaragua s’est également plaint de ce que des aéronefs des États-Unis survolaient son territoire, afin non seulement de recueillir des renseignements et d’approvisionner les contras en campagne mais encore d’effrayer la population.
  5. Sur le plan économique, le Nicaragua déclare que les États-Unis ont suspendu leur assistance au Nicaragua, réduit radicalement leurs importations de sucre en provenance du Nicaragua et imposé un embargo commercial ; ils auraient en outre usé de leur influence auprès de la Banque interaméricaine de développement pour bloquer l’ouverture de crédits au Nicaragua.
  6. Sur le plan juridique le Nicaragua soutient entre autres que par leurs actions les États-Unis violent l’article 2, paragraphe 4, de la Charte des Nations Unies ainsi que l’obligation de droit international coutumier de ne pas recourir à la menace ou à l’emploi de la force ; que les actions des États-Unis constituent une intervention dans les affaires intérieures du Nicaragua, en violation de la charte de l’organisation des États américains et des règles du droit international coutumier prohibant l’intervention ; et que les États-Unis violent la souveraineté du Nicaragua et diverses autres obligations reconnues en droit international coutumier général et dans le système interaméricain. Le Nicaragua affirme en outre que les actions des États-Unis sont de nature à priver de son but et de son objet le traité d’amitié, de commerce et de navigation conclu en 1956 entre les Parties, et à en violer les dispositions.

 

Le jeu de principes intéressés par cette affaire doit être considéré dans toute sa généralité [Je me garde ici d’entrer dans les développements très intéressants consacrés par le juge – en partic. n° 172 à 182 – au rapport entre « norme conventionnelle » et « norme coutumière » – peu m’importe ici que le terme norme soit selon moi mal utilisé. L’essentiel tient dans ce que soulignait le Pr Chemillier-Gendreau dans un article du Monde diplomatique d’août 1986 : « Des principes aussi fondamentaux que le respect de la souveraineté de l’État, l’interdiction du recours à la force (sauf cas de légitime défense soigneusement identifiée), l’interdiction de l’intervention dans les affaires d’un État, l’inviolabilité du territoire, ont tous été construits comme normes du droit international par la volonté des États exprimée non seulement sous la forme de certains traités dûment signés et ratifiés, mais aussi par l’adhésion à une coutume internationale […]. »].

Et la CIJ, dans la grande sagesse du premier arrêt qu’elle a rendu en 1949 dans l’affaire du Détroit de Corfou a exprimé ceci qu’il conviendrait ne ne jamais oublier :

« La Cour ne peut admettre un tel système de défense. Le prétendu droit d’intervention ne peut être envisagé par elle que comme la manifestation d’une politique de force, politique qui, dans le passé, a donné lieu aux abus les plus graves et qui ne saurait, quelles que soient les déficiences présentes de l’organisation internationale, trouver aucune place dans le droit international. L’intervention est peut-être moins acceptable encore dans la forme particulière qu’elle présenterait ici, puisque, réservée par la nature des choses aux États les plus puissants, elle pourrait aisément conduire à fausser l’administration de la justice internationale elle-même » (Recueil p. 35)

 

D’un côté [je reviens à l’arrêt Nicaragua],

  1. Le principe de non-intervention met en jeu le droit de tout État souverain de conduire ses affaires sans ingérence extérieure ; bien que les exemples d’atteinte au principe ne soient pas rares, la Cour estime qu’il fait partie intégrante du droit international coutumier. […]

D’un autre côté, les États-Unis ne sauraient ici invoquer – à titre d’exception aux principes – la légitime défense, ni individuelle, ni collective :

  1. Dans le cas de la légitime défense individuelle, ce droit ne peut être exercé que si l’État intéressé a été victime d’une agression armée. L’invocation de la légitime défense collective ne change évidemment rien à cette situation.

D’ailleurs le Salvador – invoqué par les Etats-Unis – n’a en aucune façon, le concernant, constaté cette agression, ne s’est pas proclamé agressé, et n’a effectué aucune demande en vue de la mise en jeu de la légitime défense collective, toutes exigences emportées pourtant, si l’on comprend la Cour, par le droit général coutumier.

Les choix politiques d’un État ne sauraient assurément, par eux-mêmes, être réputés à eux seuls une agression, ni justifier une exception au principe de non-intervention :

  1. […] En ce qui concerne le […] contenu du principe de non- intervention – la Cour se bornera à définir les éléments constitutifs de ce principe qui paraissent pertinents pour la solution du litige. À cet égard, elle note que, d’après les formulations généralement acceptées, ce principe interdit à tout État ou groupe d’États d’intervenir directement ou indirectement dans les affaires intérieures ou extérieures d’un autre État. L’intervention interdite doit donc porter sur des matières à propos desquelles le principe de souveraineté des États permet à chacun d’entre eux de se décider librement. Il en est ainsi du choix du système politique, économique, social et culturel et de la formulation des relations extérieures. L’intervention est illicite lorsque à propos de ces choix, qui doivent demeurer libres, elle utilise des moyens de contrainte. Cet élément de contrainte, constitutif de l’intervention prohibée et formant son essence même, est particulièrement évident dans le cas d’une intervention utilisant la force, soit sous la forme directe d’une action militaire soit sous celle, indirecte, du soutien à des activités armées subversives ou terroristes à l’intérieur d’un autre État.

De façon particulièrement intéressante – et portant par avance condamnation des pratiques qu’a toujours plus largement nourries l’impérialisme depuis en tout cas un quart de siècle, la Cour précisait toutefois qu’

  1. […] un certain nombre d’exemples d’interventions étrangères dans un État au bénéfice de forces d’opposition au gouvernement de celui-ci ont pu être relevés au cours des dernières années. […]. La Cour doit examiner s’il n’existerait pas des signes d’une pratique dénotant la croyance en une sorte de droit général qui autoriserait les États à intervenir, directement ou non, avec ou sans force armée, pour appuyer l’opposition interne d’un autre État, dont la cause paraîtrait particulièrement digne en raison des valeurs politiques et morales avec lesquelles elle s’identifierait. L’apparition d’un tel droit général supposerait une modification fondamentale du droit international coutumier relatif au principe de non-intervention.

Mais la Cour – d’une façon qu’il serait intéressant de reprendre si l’on avait le temps – ne retenait pas que les conditions indispensables à une modification du droit international coutumier pussent être considérées comme réunies.

Enfin, abordant la question qui nous sollicite particulièrement dans le présent développement, la Cour considérait, de façon particulièrement cinglante, qu’aucune intervention sur invitation – ou sollicitation – n’eût pu être légitimée par le simple appel d’une opposition au régime en place :

  1. Ayant conclu que les activités des États-Unis en relation avec celles auxquelles se livraient les contras au Nicaragua constituent prima facie des actes d’intervention, la Cour doit examiner s’il existe des motifs juridiques qui puissent les légitimer. Comme la Cour l’a indiqué, le principe de non-intervention relève du droit international coutumier. Or il perdrait assurément toute signification réelle comme principe de droit si l’intervention pouvait être justifiée par une simple demande d’assistance formulée par un groupe d’opposants dans un autre État, en l’occurrence des opposants au régime du Nicaragua […]. On voit mal en effet ce qui resterait du principe de non-intervention en droit international si l’intervention, qui peut déjà être justifiée par la demande d’un gouvernement, devait aussi être admise à la demande de l’opposition à celui-ci. Tout État serait ainsi en mesure d’intervenir à tout coup dans les affaires intérieures d’un autre État, à la requête, tantôt de son gouvernement, tantôt de son opposition. Une telle situation ne correspond pas, de l’avis de la Cour, à l’État actuel du droit international.

 

Bref, les positions des uns et des autres – Arabie séoudite et quelques comparses au Yémen, Russie, Iran, Turquie, États-Unis en Syrie, Israël aussi bien sûr [fermons les yeux pudiquement – en dehors même des frappes aériennes – sur les hommes de nos services, et ceux des services britanniques] ne sauraient être assimilées les unes aux autres : la présence de la Russie et celle de l’Iran, sont seules conformes à la figure légale de l’intervention sur invitation. Il ne faut pas l’oublier si l’on souhaite comprendre l’état d’esprit de M. Poutine lorsqu’il prononçait son discours, le 1er mars : certains s’incrustent, s’agitent, menacent, assistent les « terroristes », frappent les autorités légitimes et leurs amis, tentent de détourner les ressources naturelles – tout cela dans une maison dans laquelle ils n’ont pas été invités et qu’il leur a même été demandé de quitter.

J’ajoute, pour finir, que l’argument parfois invoqué selon lequel l’action des États-Unis et de leur « Coalition » en Syrie serait justifiée par la résolution n° 2249 [2015] du Conseil de sécurité, en date du 20 novembre 2015, ne saurait être retenu. Cette résolution porte certes, en particulier, que le Conseil 

« Demande aux États Membres qui ont la capacité de le faire de prendre toutes les mesures nécessaires, conformément au droit international, en particulier à la Charte des Nations Unies, au droit international des droits de l’homme, au droit international des réfugiés et au droit international humanitaire, sur le territoire se trouvant sous le contrôle de l’EIIL, également connu sous le nom de Daech, en Syrie et en Iraq, de redoubler d’efforts et de coordonner leur action en vue de

prévenir et de faire cesser les actes de terrorisme commis tout particulièrement par l’EIIL, également connu sous le nom de Daech, par le Front el-Nosra et tous les autres individus, groupes, entreprises et entités associés à Al-Qaida, ainsi que les autres groupes terroristes qui ont été désignés comme tels par le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies ou qui pourraient par la suite être considérés comme tels par le Groupe international d’appui pour la Syrie avec l’approbation du Conseil de sécurité, conformément à la Déclaration du Groupe en date du 14 novembre, et d’éradiquer le sanctuaire qu’ils ont créé sur une partie significative des territoires de l’Iraq et de la Syrie ».

Mais – sans même qu’il soit besoin de s’interroger ici sur le point de savoir si les États-Unis et leurs collaborateurs ont bien, toujours et continûment, lutté contre Daech et al-Nosra et ses avatars et alliés [[ tel n’est, je le répète, probablement pas le cas – plusieurs stratégies ont été en vérité combinées avec le propos de ne surtout pas nuire trop à ceux qui minaient l’effectivité du gouvernement de la Syrie et l’eussent fait chuter sans la particulièrement brillante projection de Moscou à partir du 30 septembre 2015 – et cela suffit à expliquer que les résultats obtenus jusqu’à l’intervention russe aient été dérisoires au regard de l’énormité apparente des moyens engagés ; je ne parle pas même de la Turquie, qui a assisté Daech de façon démontrée, à plusieurs reprises, contre les Kurdes – ainsi lors de la terrible lutte pour Kobané en 2014 -, et qui est un soutien ferme depuis longtemps des rejetons syriens d’al-Qaïda, et un appui en particulier désormais de la consolidation de l’émirat islamique d’Idleb, à l’abri duquel, désir certes inavoué encore mais inscrit dans la logique de l’action conduite, il serait si facile d’annexer à la Turquie – au strict minimum – la région d’Afrine, limitrophe des provinces d’Hatay [Antioche] à l’ouest et de Killis au nord ]] -, en n’entrant pas, donc, dans des considérations de « fait », il suffit de relever que la résolution de 2015 ne se réfère pas au chapitre VII de la Charte des Nations unies. Or, seule une décision prise expressément sur le fondement du chapitre VII permet de porter atteinte au principe à peu près absolu, on l’a vu, d’interdiction du recours à la force. Il va de soi que, disposant elle-même du meilleur des titres – celui d’une invitation -, la Fédération de Russie, engagée elle-même depuis quelques semaines à l’automne de 2015 – n’eût jamais ici approuvé une résolution légitimant les puissances atlantiques ou plus largement étatsunocentrées dans des opérations, dans le tout meilleur des cas, très ambivalentes.

5 fév 2003, Sec of State Colin Powell prétend montrer une fiole d'anthrax irakien au CS des NU.png

Le 5 février 2003, le général Colin Powell, Secretary of State, prétend montrer au Conseil de sécurité des Nations Unies un échantillon de l’anthrax produit en quantités industrielles – entre autres « armes de destruction massive » – par l’Irak de Saddam Hussein.

 

Redisons-le : il n’y a aucune justification légale à l’action de Washington, de ses comparses, et d’Ankara, sauf à souscrire à la doctrine intrinsèquement belliciste de la Preventive War, articulée par les États-Unis depuis l’agression contre l’Irak et résultant d’une dilatation monstrueuse et inacceptable – et rejetée par la doctrine internationaliste dans son ensemble – de l’horizon de la légitime défense, inévitablement adossée dans ce cadre à des allégations fantaisistes [les « armes de destruction massives » de Bagdad en 2003, dont pas une ne put être trouvée ; la lutte contre le terrorisme en Syrie et la protection de notre population alors que la vague des attentats se revendiquant plus ou moins de Daech – l’on oublie généralement que si Amedy Coulibaly, le criminel de l’Hypercacher, se réclamait de l’État islamique, les frères Kouachi prétendaient agir au nom d’al-Qaïda dans la Péninsule arabique, et plus précisément semble-t-il d’Ansar al-Charia, les alliés, les défenseurs de la Loi, appellation dont al-Qaïda au Yémen n’a d’ailleurs pas le monopole au sein de la mouvance islamiste radicale contemporaine – a commencé en France en janvier 2015, quelques mois seulement après que notre pays ait commencé à œuvrer au sein de la « Coalition » réunie autour des États-Unis à la fin de l’été 2014, tandis pourtant que l’État islamique était parfaitement connu par les milieux intéressés depuis la fin de 2013].

Ne suffirait-il pas d’ailleurs, dans une telle perspective, de laisser se développer un peu des mouvements prônant le Jihad global, d’attendre qu’ils fassent quelques dizaines de morts dans des attentats propres à frapper les populations, pour prétendre, à l’intérieur, comprimer toujours plus violemment les libertés et, à l’extérieur, bafouer à volonté le principe cardinal de l’égale souveraineté des États, et mettre la main sur des pays ou des provinces, et bien entendu des ressources naturelles ? [C’est ainsi, on le sait, la menace de la résurgence de Daech – laquelle organisation, dans le même temps, a pu curieusement exfiltrer une partie de ses effectifs de Raqqa ou de Mossoul par exemple, comme s’il fallait que le dangereux épouvantail ne disparût pas – qui est invoquée par les autorités étatuniennes pour occuper presque un tiers du territoire syrien, à l’est de l’Euphrate, et y implanter des bases tout en se préparant à accaparer, fût-ce médiatement, les assez importantes ressources en hydrocarbures que recèle cette région, au bénéfice du Capital étatsunien certes, mais aussi au détriment de Damas, dont les besoins financiers pour la reconstruction seront considérables, et bien entendu des sociétés russes qui pouvaient espérer tirer quelque avantage du maintien puis de la victoire de l’allié syrien.]

 

SUITE à VENIR