Un nouveau monde, quoi qu’il en soit

 

 

Douma le 11 IV 2018.png

Un moment de joie avant la tourmente ? Le drapeau syrien est hissé à Douma le 11 avril 2018

 

« […] les actes sont clairement distincts du point de vue de l’intériorité, alors qu’ils peuvent être tout à fait semblables en apparence. C’est le cas, par exemple, pour :

[…] L’invitation à l’examen attentif et la présentation du faux semblant. »

Al-Hakim al-Tirmidhi, Le livre des nuances ou de l’impossibilité de la synonymie, trad. Geneviève Gobillot, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 2006, p. 217.

 

 

 

[Cette pochade comprend deux sortes de notes – des notes développant en vert une simple allusion du texte, si elle pouvait manquer d’intelligibilité pour un lecteur – elles sont appelées par un chiffre romain en minuscule ; des notes lexicales violettes appelées par des astérisques]

 

 

Il est à cette heure une question intéressante entre toutes selon moi dans cette effroyable affaire mondiale dont le théâtre principal des opérations est situé depuis sept ans en Syrie : quelle conséquence, par-delà tous les ajustements locaux plus ou moins étendus et bouleversants [i] – et ceci, que la « Communauté internationale** » procède à des « frappes » [conformément à nos « responsabilités*** »], ou non – quelle conséquence porteront les derniers mois sur l’avenir des relations qu’il faut bien dire Est-Ouest, et plus généralement des relations internationales ?

J’écarte pour le moment la perspective d’un glissement vers une guerre mondiale comportant le recours à des frappes nucléaires. Non que je la croie impossible ; mais parce que je ne saurais rien dire de raisonnable ni de fécond sur les effets de cette irruption brutale de la plus haute déraison dans une histoire déjà fort déraisonnable [déraisonnable en dehors bien entendu de l’hypothèse toujours plus stimulante de la préférence d’un empire incapable d’assurer rigoureusement son ordre pour l’extension d’un chaos minant ses rivaux].

J’hésite entre plusieurs scénarios principaux :

1) celui d’une baisse lente de la tension dans les deux semaines qui viennent, en attendant que l’assaut donné contre Idleb, probablement cet été, ne nous replonge dans une situation très proche de celle que nous avons connue à l’occasion de l’affaire de la Ghouta ces derniers mois, mais sur un mode fort aggravé, puisque s’il fut possible d’acheminer les jihadistes, en très grand nombre, de la Ghouta vers la région d’Idleb, il faudra bien que ceux qui ne seront pas transportés, d’une façon ou d’une autre, vers l’Afghanistan – le grand Khorasan… –, la zone saharo-sahélienne, telle autre région sensible, voire certains pays européens, périssent sur ce sol, ce qui n’ira pas sans qu’un sang abondant ne soit versé et sans les gémissement hypocrites des soutiens occidentaux du jihad [non par sentiment religieux, cela va de soi – du moins si on laisse de côté de trop nombreux évangéliques trépignant dans l’attente de l’Armageddon –, mais par choix d’une stratégie, assez constante depuis la doctrine Brzezinski, mise en œuvre à partir de 1980 contre l’Union soviétique en Afghanistan] ;

2) celui – peut-être dès la mi-avril – d’une frappe assez ajustée, plus ample et plus forte que celle d’al-Chaayrat il y a un an, mais soigneusement discutée entre les responsables étatsuniens et russes, les premiers parlant aussi pour les Français et les Britanniques, les seconds s’assurant que les Iraniens et leurs amis ne soient pas trop malmenés ; une telle frappe toucherait quelques sites significatifs mais éviterait avec le plus grand soin, non seulement les effectifs non syriens venus au secours de la Syrie à la demande de celle-ci, mais encore les lieux proprement gouvernementaux à commencer par Damas, aucune tentative de mettre fin à la vie de M. Assad n’étant en particulier risquée ;

3) celui, en cas d’absence d’accord entre Moscou et Washington, d’une frappe véritablement conflictuelle mais malgré tout limitée, en riposte à laquelle la résistance syrienne, mais aussi les forces russes alors, et secondairement iraniennes, jugeraient hautement légitime de faire usage de tout moyen électronique utile et de recourir à une défense aérienne très améliorée – je l’ai dit en cours –, le propos demeurant malgré tout d’éviter de frapper les navires étatsuniens, mais pas forcément, à la marge, quelques avions, plus particulièrement français ou anglais peut-être ; sans doute n’attendrait-on pas, là non plus, davantage que trois à cinq jours pour qu’un tel scénario, disons « moyen » déplie ses possibilités.

4) dans la dernière décade d’avril, les moyens d’une frappe beaucoup plus massive seraient réunis – si bien que si la frappe était différée, ne survenait pas très vite, il ne faudrait pas se rassurer trop rapidement, car un tel délai ne manifesterait pas forcément une évolution vers l’apaisement – ; le porte-avions USS Harry S. Truman, qui quitte Norfolk [Virginie], serait alors parvenu en Méditerranée orientale avec son très important groupe aéronaval ; les capacités de cet énorme bâtiment de la classe Nimitz donneraient des moyens très supérieurs aux agresseurs occidentaux, même si un tel apport ne semble guère indispensable au regard, non seulement de capacités aériennes déjà importantes dans la région ou à une distance qui soit opérationnelle, de la présence supposée ou suggérée de sous-marins et de celle du destroyer lance-missiles USS Donald Cook, lequel a quitté Chypre pour des eaux encore plus voisines de la Syrie [où il sera rejoint dans cinq ou six jours par un bateau de la même classe Arleigh Burke, l’USS Porter, lequel a appareillé aujourd’hui 11 avril de Cherbourg].

 

Le titre porté au début de ce papier n’est guère mystérieux : la chute de l’Union soviétique nous a fait entrer dans un monde radicalement nouveau, lequel achève de se déliter sous nos yeux, de façon désormais irrémissible ; la déchéance de l’âge eltsinien, culminant dans la longue crucifixion serbe [je ne trouve pas d’autre mot, même à l’heure de l’apaisement opportuniste prôné de façon triste par le président Vučić], a fini par susciter le retour à une certaine conscience de son destin par la Russie ; un temps, Moscou a pensé qu’il serait possible de dissiper certains malentendus [ce qu’elle supposait des malentendus] ; mais l’offensive systématique conduite au moyen des « révolutions de couleur », le déploiement redoutable de l’OTAN, la multiplication des bases militaires étatsuniennes dans le monde, le choix de tenter d’interdire à la Russie toute riposte efficace à une agression nucléaire occidentale par l’installation de systèmes antimissiles prétendument infranchissables, le déchaînement même, nullement secondaire, d’une « russophobie » insensée dans la presse capitaliste occidentale, devaient à la longue persuader les hauts responsables de la Russie immense, mais affaiblie, que le monde atlantique aspirait à l’anéantissement d’un rival moins inquiétant que la Chine à long terme, mais plus irritant dans la mesure où tout dessein « eurasiatique », même tempéré, ne saurait guère ne pas revêtir la signification d’une alternative à l’intégration atlantique, sans qu’il soit même besoin ici de disserter sur le thème, classique et fécond, « Land und Meer ».

Pour les États-Unis, la question de l’arrimage de l’Europe occidentale – selon un projet constant et séculaire – demeure tout à fait prioritaire ; et contrairement à ce que l’on a cru souvent à l’époque récente, le basculement vers le Pacifique de certains enjeux n’a aucunement conduit à la diminution de l’importance stratégique de l’espace atlantique, européen mais africain aussi, ne l’oublions pas, et de ses dépendances – la Méditerranée ainsi – : au minimum, il ne pouvait ne pas apparaître qu’il eût été imprudent de se désintéresser de l’ « Ancien Monde », au risque de le laisser se constituer, peut-être, un jour, lointain certes, en espace eurasiatique immense, pourvu de ressources significatives, affaibli certes par une démographie désormais presque collaptique, mais capable à terme peut-être d’insulariser définitivement les Amériques, au moyen d’une entente tissée avec la Chine, voire de briser l’isolement postmonroéen du continent américain en développant des liens renforcés avec plusieurs États des Amériques latines.

Je comprends fort bien que l’intérêt de la domination étatsunienne – génératrice d’une rente fabuleuse amplifiée par la royauté, désormais plus menacée, du dollar – soit – de façon cohérente n’en doutons pas – de conforter la subordination des Amériques latines, de vassaliser l’Europe, de briser la Russie, de délabrer le très grand Moyen Orient [au service aussi de Tel-Aviv, bien évidemment], d’affaiblir la Chine, d’appuyer la nouvelle Inde modiste, de prendre pied dans les Afriques, de projeter toutes sortes d’illuminés évangéliques tout autour de la planète, de fomenter partout des désordres au nom de la « Market Democracy » – je comprends fort bien tout cela mais justement, n’y voyant aucunement l’intérêt de ma patrie [que je ne saurais confondre avec ceux des « élites » compradores et de leurs commis politiques] je ne saurais l’appuyer en tant que je suis un simple citoyen soucieux du destin de sa cité.

Et ceci d’autant moins que, me trouvant aussi être un intellectuel attentif, il ne saurait m’échapper que, comme il n’est pas surprenant, la domination impérialiste s’accompagne non seulement, cela va de soi, d’une construction idéologique propre à la soutenir et à la justifier, mais encore d’un effort narratif immense, dont les auteurs et les bénéficiaires sont si conscients de l’importance cruciale qu’il revêt, qu’ils souhaitent désormais, par l’intermédiaire des GAFA mais aussi au moyen de textes légaux spécifiques [ainsi en France, on le sait, où doit être prochainement adopté un projet de loi sur les prétendues « fake news »], éliminer les récits critiques, voire alternatifs de ceux des agences de presse, de la presse capitaliste et des gouvernants habilités par le Grand Capital [certes parcouru – ce bloc capitaliste – de tensions autorisant à répartir plus ou moins les perspectives de ses acteurs majeurs sur un axe courant des vues impériales classiques, aux États-Unis du moins, aux vues globalistes les plus radicales, en Europe surtout, en particulier parmi les marxistes repentis ayant versé au global-capitalisme pseudo-humanitaire le plus acharné à la ruine de notre classe ouvrière].

Or, il me semble peu gratifiant, intellectuellement justement, et même spirituellement, d’entretenir des récits manifestement manipulateurs et souvent mensongers, ceux que prodigue notre monde atlantique à l’appui de sa domination de fer sur les pauvres du monde et sur les pauvres d’ici-même, humanité désormais intérimaire, exploitable et jetable à volonté ; « Je veux bien, disait il y a bien longtemps mon maître Sicarus McSlair, que la vérité ne soit nulle part, mais il n’en va pas de même du mensonge ! » ; et l’intérêt propre d’un intellectuel, son office même, est de s’efforcer d’échapper aux enchantements du faux, même s’il ne doute guère – en un domaine tel que celui des relations internationales en tout particulier – que ses conjectures patientes ne le conduiront à aucune certitude, mais simplement et au mieux à ces hautes probabilités chères à madame May [avec cette différence toutefois que les hautes probabilités qui m’éclairent sont strictement inverses de celles dont elle se revendique, ou des « preuves » dont, risiblement, j’y reviendrai, fait état M. Macron].

Bien entendu, le propos de M. Poutine et de ses collaborateurs n’est pas le même que le mien. En tant que citoyen, ses préoccupations, s’agissant de la Russie, sont bien entendu du même ordre que celles qui devraient être celles de tout citoyen français pour son pays. Mais en tant que responsable suprême d’une grande nation, son office ne saurait bien évidemment être confonfu avec celui d’un intellectuel. Son propos n’est pas de connaître, ou du moins d’affaiblir l’erreur, mais de décider selon la perspective qui est la sienne de l’intérêt national. Certes, la décision passe par un certain effort de connaissance, mais celle-ci n’est qu’un moyen, permettant en quelque façon de nourrir les intérieurs « motifs de fait » de la décision ; il doit arriver à M. Poutine de mentir, j’imagine, ou bien de taire les opinions bien étayées, mais inopportunes, qu’il a pu se forger sur toutes sortes de question ; on ne saurait l’en condamner ; il en irait bien entendu tout autrement de l’intellectuel mercenaire qui propagerait sciemment l’erreur à des fins générales de succès.

Quoi qu’il en soit, je me crois en mesure de conjecturer que la vue de la situation globale qui est celle de M. Poutine et de son entourage a sensiblement évolué ces derniers mois. Qui a un peu d’oreille ne saurait en douter : le ton, même de M. Lavrov, s’est durci ; Mme Zakharova, sa porte-parole, a corsé assez nettement encore sa critique ; M. Poutine lui-même ne cache guère qu’il n’entretient aucune illusion sur ce qu’il faut bien appeler à nouveau les relations Est-Ouest – avec certes un Ouest dilaté et un Est fort rétréci. L’embellie du moment de l’élection de M. Trump était dissipée dès avril 2017, lors de la frappe d’al-Chaayrat, mais le pire ne semblait pas sûr encore ; la séquence des derniers mois – marquée par une avalanche sans fin de sanctions et de mauvaises façons, l’installation étatsunienne au-delà de l’Euphrate, manifestée violemment par l’assassinat de centaines de Russes à Khacham [revendiquée cyniquement par l’abominable Pompeo, bientôt secrétaire d’État, mais encore directeur de la C.I.A. – avant de laisser la place à la tortionnaire répertoriée Gina Haspel…], puis l’assez évidemment unique manipulation gazière Skripal-Douma, telle [je vous renvoie aux observations de la partie orale de mon cours] qu’elle déplie ses absurdités dangereuses depuis six semaines – interdit désormais à M. Poutine de juger peu probable l’horizon d’un conflit de très haute intensité entre Moscou et Washington et les siens. Il sait qu’il est en guerre, avec un ennemi qui a juré sa perte et celle de sa patrie.

 

M. Pompeo devant le Sénat le 12 IV 2018.png

M. Pompeo le 12 avril 2018 devant le Sénat au cours de la procédure tendant à confirmer sa désignation comme Secrétaire d’État – évoquant l’affaire de Khacham : « In Syria, now, a handful of weeks ago, the Russians met their match. A couple hundred Russians were killed. » [pour répondre à une question : to meet one’s match peut en général être traduit par « rencontrer son égal »; mais le propos le plus fréquent est de suggérer plutôt que celui qui a rencontré son égal a rencontré son maître – dans le contexte, je traduirais : les Russes ont trouvé à qui parler… – même s’il semble que la conversation ait été courte] À partir du lien ci-dessous, vous  pourrez voir le bref passage dans lequel  M. Pompeo évoque, parmi d’autres tendant à le faire juger  « performant » par les sénateurs – ce qui est certes très révélateur – ce massacre.

http://www.dailymail.co.uk/news/article-5609153/We-killed-couple-Russians-air-strike-Syria-CIA-boss-reveals.html#ixzz5CezWj8Ab

 

Ainsi sommes nous entrés dans un nouveau monde, quoi qu’il en soit, quoi qu’il advienne, même si finalement aucune frappe ne survient après une période agitée parcourue par les tweets incendiaires de M. Trump.

 

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[i] Parmi lesquels, rappelons-les, ceux auxquels contribueront en particulier

1/ Israël au sud-ouest, a) visiblement au Golan, terre syrienne illégalement occupée, ou aux pieds du Golan, b) invisiblement partout où Tel-Aviv [dont il est exagéré de dire que ses valeureuses troupes ont pour activité unique d’abattre des Palestiniens désarmés tournant en rond dans leur cage gazaouie et d’emprisonner des petites filles un peu rebelles telle Ahed Tamimi] – ourdit ses manigances toujours si subtiles – ;

2/ les États-Unis, plus balourds certes, attelés de nombreux chevaux tirant toujours en des sens divers*, à l’est, au-delà de l’Euphrate, ou au sud, au point de rencontre des territoires syrien, jordanien et irakien, dans la région d’At Tanf en laquelle ils ont installé un important élevage de serpents à sonnette jihadistes ;

3/ la Turquie, dont j’ai déjà écrit qu’elle doublait presque assurément,

a) son propos de lutter contre le PKK et ses pseudopodes réels ou supposés, souvent assez assurés admettons-le,

b) d’un projet annexionniste qui compléterait, au moins à Afrine, le coup d’Hatay-Antioche, jamais accepté par Damas, notons-le, c’est-à-dire, en 1939, la « cession » par la France « mandataire » – fort appuyée par Londres, avec le propos, sans suite, de rallier la Turquie dans la guerre qui se dessinait, fût-ce en trahissant et en méprisant une majorité arabe essentiellement alaouite ou dispersée entre des églises chrétiennes, au profit de turcosunnites opportunément kémalistes – du sandjak d’Alexandrette, qui deviendra Iskenderun [l’on eut là un aspect du sale travail accompli dans l’ensemble par la France dans la Syrie de l’entre-deux-guerres, lequel rend d’autant plus indécente notre présente arrogance, mais tout cela, le faux bon élève de l’Élysée – chacun le sait dans certains milieux et les curriculum vitæ habilement suggérés à la presse ne remplacent pas le travail sérieux – n’en a sans doute pas même la notion],

c) et encore, sans guère de doute à mes yeux, d’un programme d’encouragement de l’émirat islamique d’Idleb tel que, fort d’au moins quatre-vingt mille jihadistes, davantage peut-être, il est d’ores-et-déjà constitué, dans un désordre interne relatif qui finira par se réduire probablement, en danger principal pour toute la Syrie ciseuphratique.

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*ce que j’appelle, on le sait, la « polyarchie » étatsunienne, qui n’a pas grand chose à voir finalement, si elle les comprend à titre partiel, avec les équilibres que prétendait susciter la transaction constitutionnelle de Philadelphie.

**comme se désignent bouffonnement – dans la novlangue néolib-néocon de l’Oceania atlantique – une poignée d’États impérialistes, démographiquement inexistants et dont la puissance décline à cette heure, du fait de leurs propres choix, inexorablement, soudés derrière l’empire étatsuno-anglais, honorés de la présence de l’ancien grand chien blanc du roi devenu on le sait, au fil des mandats présidentiels, simple French poodle, « drivé » [casaque Stars and Stripes] par son affété « Young leader of the French-American Foundation ».

***selon le terme de monsieur Macron, dont on imaginera que le génie qu’il s’attribue sans compter – lorsqu’on s’aime, on ne compte pas – l’a dispensé d’ouvrir un manuel de droit international, à moins qu’il ne juge, à la suite de ses maîtres néoconservateurs que sa « responsabilité » ne soit d’achever l’anéantissement de cette immense élaboration de l’esprit humain moderne que fut le droit international, tel que la charte des Nations unies en a fort bien condensé l’esprit.