Trois petites frappes… [1/4]

Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales porte dans son « Portail lexical », onglet « Lexicographie », V° FRAPPE 2, subst. fém. :

Arg. ou pop. Jeune voyou. […]

Je tiens à préciser d’emblée que ce blogue, rédigé on le sait dans une langue « soutenue », comme on dit dans les écoles primaires contemporaines pour évoquer une expression française à peu près convenable, ne recourt pas à un tel vocabulaire. Nul n’ignore, d’ailleurs, que M. Trump est peut-être, sous divers aspects, un vieux voyou préoccupant, mais non une petite frappe. Il s’agira donc ici d’évoquer simplement, dans un bref billet, les « frappes » de la nuit, à mon sens lourdes d’enseignements plutôt prometteurs, à proportion de leur légèreté délibérée.

 

Militants anti-impérialistes athéniens manifestant contre l'agression occidentale en Syrie.png

Militants anti-impérialistes athéniens protestant contre l’agression occidentale en Syrie

 

Manifestants communistes athéniens protestant contre l'agression occidentale en Syrie.png

 

 

« La Russie dispose de faits concrets sur des préparatifs en vue de l’utilisation d’armes chimiques contre des civils par les forces gouvernementales. Après la provocation, les États-Unis projettent d’accuser celles-ci d’utiliser des armes chimiques […] de fournir de prétendues “preuves” […] et Washington prévoit de lancer une frappe de missiles et de bombes contre les districts du gouvernement de Damas. »

 Général Valery Guerassimov, chef d’état-major des forces armées de la Fédération de Russie, 13 mars 2018.

 

 

[[[ NB : Quelques jours après l’agression occidentale, la meilleure contribution, à mon sens, d’un homme politique français, et la plus complète, est, devant celle de M. Asselineau, lequel a dit comme souvent des choses rigoureuses et justes, celle de M. Mélenchon, un peu trop prudent parfois, mais manifestant une connaissance profonde et sensible, et douloureuse même, du sujet, fort rare dans notre « classe politique », connaissance qui lui fait honneur et honore bien évidemment, en les « rachetant » un peu devant le monde, ceux de ses concitoyens qui se sentent salis par une telle politique extérieure ; l’on comprend certes que, dans la position qui est la sienne, M. Mélenchon doive nuancer son propos, justifié, sur l’absence de « preuve » d’une attaque chimique ; l’on saisit qu’il puisse lui être difficile de suggérer que certaines organisations internationales techniques — comme l’OIAC après 2003 – date qui se comprend d’elle-même : les impérialistes veulent brandir des petites fioles quand ça leur chante et n’être pas trop nettement démentis avant de lâcher missiles et bombes, ou d’accabler les peuples sous les « sanctions » — ne semblent pas toujours présenter des garanties d’indépendance suffisantes – les organisations sont peuplées d’hommes, n’est-ce pas – ; l’on agrée moins aisément au silence de cet homme courageux et talentueux sur la Libye, exemple absolument accablant de torsion violente d’une résolution du Conseil de sécurité par les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne – du moins y avait-il en ce cas, du fait de l’activisme mortifère de M. Juppé, un début de début de « base textuelle » apparente, objecterait-il peut-être, mais c’est à la façon dont les grandes puissances militaires atlantiques ont « sollicité », mot bien faible, la résolution 1973 du 17 mars 2011 –

http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/1973(2011)

– que l’on doit la prétendue « paralysie » du Conseil de sécurité – lexique, on le sait, breveté par une « communauté internationale » réduite à une petite partie des puissances atlantiques.

Lien avec le propos, estimable, articulé, fort complet et formateur, de M. Mélenchon [dont on peut certes mais le choix, politiquement délicat, n’est pas facile – ne pas partager la dilection qui semble la sienne – cadre placé derrière sa tête – pour Bernard Buffet] : 

https://www.youtube.com/watch?v=g0MxvhHqqF4    ]]]

 

Il n’est pas question pour moi de revenir sur les motifs de droit et de fait des frappes conduites. À quoi servirait-il que je répète, concernant les motifs de fait, ce que j’ai exposé de façon détaillée dans la partie orale du cours : dans l’affaire de Douma comme dans l’affaire Skripal, qui à mon sens lui est liée dans le cadre d’une élaboration narrative d’ensemble, on ne peut en appeler qu’à de hautes probabilités, et celles-ci sont tout à fait inverses de celles invoquées par les agresseurs de la Syrie souveraine ?

[[[ Mise à jour à la fin d’avril = « [é]laboration narrative d’ensemble », ai-je écrit ; et, comme il est devenu habituel dans le monde atlantique étasunocentré, exposée bien entendu, si l’on peut dire, « in plain sight » – ce serait l’un des nouveaux vices du temps, semble-t-il, que d’accompagner ses turpitudes d’une déclamation les prophétisant ou du moins les récapitulant à l’usage des mal-entendant [la rationalité de la chose tenant peut-être, en dehors de la jouissance qu’elle doit procurer à des acteurs pervers, d’asservir la conscience commune en l’abaissant – l’Occident, n’est-ce pas, passe son temps à souligner d’un trait rouge ses mauvaises façons, nous demeurons silencieux pour la plupart, qu’objecterions-nous ensuite, ne sommes-nous pas – presque – tous complices, par lâcheté ou simple commodité ?]. Ici, comment ne pas citer – on ne saurait décidément s’en lasser ! – Mme Haley, tissant rétrospectivement le programme pour que nul n’en ignore [je porte en gras le leitmotiv – qui est bien entendu celui du mensonge] ?

[Texte produit par le site officiel United States Mission to the United Nations – lien : https://usun.state.gov/remarks/8400. ]]]

« Thank you, Mr. President. Thank you, High Representative Nakamitsu, for your briefing. And I thank my British colleague for keeping the Security Council updated.

Last week, the Council met five times to discuss the chemical weapons attack in Douma. Today, we are here yet again talking about chemical weapons. This time, it’s about a military grade nerve agent used against two people on British soil. In the constant push of meeting after meeting here in this chamber, it’s easy to lose track of what this means. We are rapidly confronting a frightening new reality. If chemical weapons can appear in a small English town, where might they start appearing next?

None of us will be immune from this threat, unless we immediately start rebuilding our consensus against chemical weapons. I will not engage in an argument over self-evident facts. I will not trade accusations of shameful behavior with those who have no shame. I will not waste this Council’s time.

I will say only this: the Organization for the Prohibition of Chemical Weapons has released an independent report that confirmed the United Kingdom’s lab analysis of the toxic chemical that was used in Salisbury. Three people were seriously injured. Hundreds were exposed. This act was brazen, and in complete defiance of the international consensus against the use of chemical weapons. As we have stated previously, the United States agrees with the UK’s assessment that Russia is responsible for the chemical weapons in Salisbury.

Whether that is their direct act or irresponsibly losing control of the agent, which could be worse, our support for our British friends and colleagues is unwavering. Douma and Salisbury are just the two latest incidents involving the use of chemical weapons around the world. They offer us a reminder that these are weapons of terror. They are indiscriminate [sr : pas comme les bombes étasuniennes à Mossoul ou à Raqqa, ou sur l’infortuné Irak !]. They have no place in the civilized world.

We hope our colleagues on this Council will join us, as they have before, in delivering a clear condemnation of the use of a Russian nerve agent on another member’s soil. Because unless we stop this now, there will be more death and more scenes that nobody wants to see.

There is nothing more troubling than the idea that the use of a weapon of mass destruction becomes routine [comme en Irak en 2003, madame Haley ?]. Last year it was Malaysia and Khan Sheikhoun. Last month it was Salisbury. Last week it was Douma. If we don’t come together – soon – and take a firm, unequivocal stance against this deadly trend, the next attack will come. And it could very well come closer to home for one of us.

Then of course it will be too late. Too late for the victims. Too late for the wounded survivors. Too late for the women and children. This is a matter of basic morality. We cannot, in good conscience, allow this to continue. Thank you. » [Faut-il rappeler que lorsque Mme Haley a prononcé ces paroles, il était déjà acquis – et cela n’a cessé de se confirmer avec de nombreux témoignages – que pas une seule personne n’avait succombé à la suite d’une action – venant de Damas ou, comme à Khan Cheikhoun, des jihadistes eux-mêmes – impliquant l’usage de gaz ? Et quant aux Skripal, pourquoi les cache-t-on ? Redoute-t-on que le FSB n’ai conservé un stock de « parapluies bulgares » ? – je ne plaisante pas et reproduis ci-dessous un extrait qu’il serait injuste pour les merveilleux clowns de dire clownesque du Parisien]

Le Parisien 18 III 2018 Affaire Skripal.png

Ci-dessus et ci-dessous, deux extraits d’un long article publié dans Le Parisien le 18 mars dernier à l’heure où l’on s’est mis à ressortir les « parapluies bulgares »… Ce serait à mourir de rire si cela ne risquait pas quelque jour de nous conduire trop loin.

Le Parisien 18 III 2018 Skripal 2.png

Bien entendu, un argument aussi commode doit être maintenu aussi disponible que possible. Je vais vous proposer, une fois n’est pas coutume, un plan en deux parties :

I/

Pendant 

A/ d’un côté, que

1/ l’exploitation de l’homme par l’homme atteint des sommets [y compris en France bien entendu, où la précarisation des travailleurs, jetés massivement dans l’angoisse du travail intérimaire, c’est-à-dire du travail à temps partiel structurel, se développe de façon continue],

2/ l’appropriation de la totalité de l’étant et la destruction accélérée de la nature menacent l’humanité elle-même, et bien entendu l’ensemble de ses frères dans le vivant, à moyen terme [puisque la « croissance verte » que l’on nous impose violemment depuis M. Sarkozy, de façon ruineuse pour les plus pauvres, n’a, de manière démontrée, rien de vert],

3/ les services publics sont méthodiquement détruits avec le propos d’une privatisation globalisée générale, déjà extraordinairement avancée,

B/ mais que, d’un autre côté, la domination absolue du monde dont ont rêvé les atlantistes depuis un quart de siècle semble marquer le pas [malgré le renfort, effarant dans son ardeur, depuis 2007 de la France, qui y perdra ce qui lui demeurait de prestige historique, et n’y gagnera rien, ni en tant que pays, ni pour ce qui concerne même le bien-être matériel de son peuple infortuné],

II/

il faut absolument,

A/ déclencher des fausses peurs [c’est de cancers que l’on meurt, favorisés pour une notable partie par une industrie chimique et agroalimentaire hors de tout contrôle, ou de faim, moins ici qu’ailleurs pour le moment, mais tremblons donc devant les terrifiants « parapluies bulgares » ou les couteaux des « terroristes », bien réels, certes, ces derniers mais qui doivent être considérés pour ce qu’il sont, c’est-à-dire, fort heureusement, pour le moment du moins, une menace limitée ne justifiant pas la remise en cause de l’ensemble de nos plus que séculaires libertés – je laisse de côté les affaires Charlie, du Bataclan ou de Nice où la faute des collectivités publiques fut, hélas, éclatante à chaque fois],

B/ se donner le moyen simple [il suffit de demander à des faux témoins appointés comme les « Casques blancs », de raconter n’importe quoi, ou de procéder à des montages grossiers, comme à Douma ou à Salisbury, ou de procéder à un véritable false flag au gaz, comme probablement à Khan Cheikhoun] de justifier, ou plutôt de prétendre justifier, tout recours à la force voulu par l’Occident sans l’aval du Conseil de sécurité.

Une conclusion bien sûr :

Qui s’étonnera, dès lors, de l’initiative – par l’intermédiaire de son compte Twitter personnel – de M. Macron le 29 avril ? [Même s’il est difficile de n’être pas, pour le moins, gêné par l’amalgame auquel il procède en faisant suivre immédiatement ses tweets « chimiques » d’un tweet qui ne saurait ne pas faire allusion, et pour cause, aux chambres à gaz. Certes, le 29 est la journée de la déportation ; mais en ce cas, soit il eût été préférable de s’en souvenir plus tôt qu’au milieu du jour, soit il eût fallu différer toute autre annonce, surtout porteuse, pour le moins, d’ambiguïté ; est-il en effet simplement décent d’accuser en un tel jour, de façon transparente, Moscou en oubliant comme toujours – M. Macron fait sans doute partie de ceux qui pensent, absurdement, que l’Allemagne nazie a été vaincue par les États-Unis, qui ont laissé cent-vingt fois moins de mort dans la guerre continentale européenne que les soviétiques – que ce sont les troupes soviétiques qui, avec des pertes sans exemple dans l’histoire des guerres, ont ouvert les camps et fait tomber Berlin ? L’on songe à M. Sean Spicer, porte -parole alors de la Maison-Blanche, déclarant au lendemain de Khan Cheikhoun, il y a un peu plus d’un an que même un être aussi méprisable que Hitler n’avait pas sombré dans l’abomination au point d’utiliser des gaz :

« You know, you had someone as despicable as Hitler who didn’t even sink to using chemical weapons. »

https://www.theguardian.com/us-news/video/2017/apr/11/sean-spicer-hitler-chemical-weapons-syria-assad-video

Twts de M. Macron fin IV 2018.png

 

Je reprends. Et s’agissant des motifs de droit, il me semble que j’ai été assez clair dans le deuxième billet « Arrêter de faire tanguer le bateau », porté au présent site : il n’est pas de la « responsabilité » – selon son lexique fantaisiste – de M. Macron, de tracer des « lignes rouges » et, tel Jupiter bien entendu, de recourir de son propre chef à la force contre tel pays qui viendrait à les franchir, quand bien même il détiendrait, comme il le prétend de façon très évidemment inappropriée [il suffisait d’écouter vasouiller ce pauvre M. Le Drian à la télévision après la frappe – lien ci-dessous], des « preuves » [preuves dont je précise qu’elles devraient établir irréfutablement, 1/ la réalité de l’utilisation d’un gaz, mais aussi, si tel était le cas, 2/ l’utilisation de ce gaz de combat par l’Armée arabe syrienne et non, comme dans un false flag bien conduit, par les jihadistes ou encore par les membres de services occidentaux ou autres].

 

[[ voir la lamentable prestation de M. Le Drian le 14 avril sur la première chaîne :

https://tv-programme.com/journal-de-tf1_emission/replay/frappes-en-syrie-les-arguments-du-gouvernement_5ad297410be8d

— le passage le plus déraisonnable – la langue se fait pâteuse et l’absence de sérieux et de rigueur patente – à 1mn17sq. « du chlore sans doute aussi d’autres gaz ». Combien, M. Le Drian ? Deux, trois, six ? On se pince pour y croire ]]

 

Non, je souhaite simplement ici m’interroger, assez brièvement d’ailleurs, sur ces frappes un peu étranges, correspondant au fond au deuxième scénario esquissé dans mon billet « Un nouveau monde ».

 

I.

A/

La première question qui vient à l’esprit est la suivante. Comment – si l’on veut bien admettre que la décision collective de frapper a été dominée par le choix étatsunien – interpréter le comportement erratique de M. Trump ? Je m’empresse de préciser que je ne pense pas que cet homme soit très stable mais que je considère pourtant que la décision prise, peu évitablement collective et probablement transactionnelle, l’a été dans la considération à peu près rationnelle de nombreux aspects.

 

Reprenons en premier lieu un certain nombre de tweets du président des États-Unis – pour certains produits par moi dans le cours de jeudi soir dernier [quelques éléments synthétiques d’interprétation suivront, lesquels permettront, je l’espère, d’éclairer un peu cette suite étrange].

Voici d’abord ceux du 8 avril [attention : lire de bas en haut] :

 

twt Trump 8 IV 2018.png

 

Ceux désormais du 11 avril :

 

twt Trump 11 IV 2018.png

 

Le 12 avril maintenant :

twt Trump 12 IV 2018.png

 

Et enfin le 14 avril, après la frappe :

twt Trump 14 IV 2018.png

 

 

B/

Cette série est bien sûr du plus grand intérêt sous divers aspects. Pour autant, tout en éprouvant la considération la plus vive pour la nouvelle branche de cette psychologie presque clinique [puisque, grâce à Twitter tous se trouvent placés comme au chevet du malade, en mesure d’écouter les expressions en longues rafales d’appel de son désir inassouvi] que tend à devenir, au fil d’échanges savants entre praticiens imprudents, la trumpologie [imprudents et infidèles au serment hippocratique en ses versions diverses, lesquelles appellent le médecin à s’efforcer de guérir en silence le malade et non à l’enfoncer publiquement], je tends à penser qu’aucune discipline ne saurait prétendre s’emparer des affaires humaines complexes : il y faudrait plus que des savoirs partiels et fragiles – l’art composite de ce grand romancier qui se documenterait avec le soin vétilleux d’un chartiste de l’immédiat.

Ici, l’on doit partir moins de la psyché de M. Trump, à mon sens – celle-ci méritât-elle attention bien sûr, en particulier pour comprendre la tonalité singulière des ses paroles et de ses écrits, et bien entendu tels aspects de son rôle important, mais certes pas exclusif, dans le procès décisionnel – que d’une méditation d’une certaine ampleur sur la décision.

J’ai déjà dit à plusieurs reprises que le « droit constitutionnel » formel devait être considéré comme autorisant une perspective sur les questions qui nous occupent, mais que cette perspective pouvait être réputée, non seulement assez limitée, mais encore moins opérative à l’âge contemporain qu’en d’autres, et enfin nullement plus efficace dans ce monde supposé de l’empire du droit constitutionnel que seraient les États-Unis. J’ajoute – sans intention subversive de principe – que le discours sur l’État de droit est dans une bonne mesure [en particulier par son refus de considérer, tout à la fois, l’injustice foncière de l’antidémocratique loi libérale, l’impossibilité de comprendre de toute façon le juge comme « bouche de la loi », et l’extrême inégalité contribuant à l’écrasement d’une majorité immense de justiciables par une minorité étroite, et aussi des personnes physiques par les personnes morales] une mascarade dans l’acception la plus étymologique qui soit de ce terme ; et qu’il n’est pas digne d’une bonne intelligence de s’illusionner en particulier sur la figure du juge, quelles que soient les intentions, souvent les meilleures du monde à n’en pas douter, des juges, même « constitutionnels » peut-être [mais les concernant, j’éprouve des doutes…]

Je ne veux pas me répéter plus qu’il n’est utile à un professeur de le faire ; ce serait d’ailleurs en pure perte auprès de beaucoup dont l’âme s’insurge incoerciblement contre toute pensée lucide de l’interprétation – car elle ferait chavirer le monde qu’enfante leur esprit heureux et simple –, et qui ne sauraient consentir à ce que d’ordinaire, 1/ le logos – le discours d’apparence rationnelle si vous voulez – soit l’enfant, pour dire vite la chose, du thumos – émotion, sentiment, passion, désir d’une certaine manière, peu importe ici –, et même de l’epithumia – du premier degré du désir en quelque sorte, de l’appétit dans le sens le plus pauvre de ce terme qui comporte des usages savants et plus vastes ; et 2/ les psychés soient emportées dans le sac et le ressac d’immenses flux mimétiques [v. Tarde par exemple], dont il est tentant pour certains d’essayer d’ordonner à leurs fins la puissance comme infinie [selon le projet esquissé par un neveu de Freud du nom de Bernays, lecteur aussi de Gustave Le Bon et de quelques autres – projet d’un art général de la « suggestion », selon un grand mot de la psychologie de la fin du XIXe siècle, dont on ne doutera pas qu’il n’ait été perfectionné avec un soin infini depuis lors, tout à fait à la manière dont les industriels du tabac ou ceux de l’agroalimentaire ont poussé à un sommet impressionnant l’art de fabriquer d’ensorcelants poisons auxquels d’innombrables malheureux reviennent sans cesse jusqu’à la mort].

Laissons cela de côté [mais ne l’oubliez pas tout à fait]. Ne nous interrogeons pas davantage sur la question de la décision, fort traitée par de bons auteurs [[ même dans les facultés de droit – l’on songera par exemple au cher Lucien Sfez dans ses travaux des années soixante-dix, après sa belle thèse sur Hauriou, auteur imaginatif et vraiment pour lui, à l’époque de ses ouvrages L’administration prospective et Critique de la décision, lesquels, étudiant en licence, à l’I.E.P. et en diplôme d’études supérieures, firent partie de ceux qui m’aidèrent beaucoup à élargir mes vues ]], ni sur l’estompage rapide à partir de la première guerre mondiale, pour des motifs divers, des paradigmes qui avaient, la concernant, cette décision, longtemps semblé suffisamment opérationnels.

Partons simplement de mon propos simplificateur : il faut chercher partout la polyarchie, même dans les monarchies apparentes ; la polyarchie étatsunienne est particulièrement assurée et complexe dans l’entrecroisement qui est le sien avec cet objet propre des « constitutionnalistes » que ceux-ci désignent comme « séparation des pouvoirs » [mieux vaudrait = assez forte indépendance des organes accompagnée d’une assez faible distribution des fonctions, mais il n’importe pas à mon propos]. Ici, donc, derrière la prérogative formelle du « POTUS » – légalement justifiable dans l’ordre interne, et en tout cas politiquement acceptée dans l’ensemble, par le pays en général et le Congrès en particulier –, il s’agit de conjecturer la configuration du procès polyarchique qui a trouvé son accomplissement dans l’aube encore profonde de la Syrie samedi aux premières heures.

 

C/

Il faut d’abord admettre, il me semble, non seulement que la « narrative » emporte un certain degré de contrainte, mais encore que de ce récit permanent sur le monde, aucun homme n’est véritablement le maître, même si beaucoup tentent bien entendu, je viens de le dire, de l’orienter, de l’utiliser comme une puissance mentale disponible ; et ceci d’autant moins que le Zeitgeist rend certains récits assez largement acceptables et d’autres non ; bien entendu, paragei gar to schēma tou kosmou toutou [1Co, VII, 31], et il n’est pas jusqu’à la forme [au schēma] de l’esprit du temps et du lieu, qui, en sa notion même, ne soit appelée à passer, à se trouver remplacée par une autre, comme imperceptiblement d’abord, mais profondément dans le terme long. Mais enfin, en un certain temps et en un certain lieu, il n’est pas de sujet qui puisse prétendre reconfigurer rapidement une grille subjective d’intelligence du monde répandue parmi ses concitoyens et contemporains ; pour précaire, évolutive du moins, que soit une telle grille de déchiffrement du et d’allocation de sens au monde, l’acteur politique est contraint dans une large mesure de considérer les jeux de forme a priori qui opèrent assez largement parmi les effectifs au sein desquels il souhaite œuvrer, tâche d’une extrême complexité à proportion, soit que la pensée de l’homme politique soit dans une certaine mesure dissidente, soit que – ainsi à l’articulation dans le temps de deux mondes de la subjectivité collective, de deux générations de l’esprit, si l’on préfère – les effectifs auxquels il s’adresse divergent assez profondément sur certains aspects cruciaux [et sans doute est-ce le cas désormais aux États-Unis, ce qui contribue à expliquer à la fois la victoire de M. Trump et les remarquables difficultés internes auxquelles il s’est trouvé et demeure confronté].

 

L'agent orange.png

Petite leçon de morale universelle à l’usage des Vietnamiens : l’épandage aérien massif de l’agent orange par les forces étatsuniennes.

 

En deuxième lieu, il se trouve qu’un discours sur les « ADM » a été développé méthodiquement par le gouvernement étatsunien il y a quinze ans de façon à justifier une insoutenable agression contre l’Irak. Aucun dirigeant occidental ne renoncera à ce discours car il est devenu un instrument stratégique de l’impérialisme atlantique justifiant prétendument les « guerres préventives », et même des guerres qui, désormais, ne prétendent pas même « prévenir » quelque danger que ce soit pour l’empire atlantique, ni même obéir à une prétendue « responsabilité de protéger », mais simplement « punir », au nom de l’humanité de supposés délinquants internationaux [je veux dire que l’Occident, avec une arrogance remarquable, se revendique désormais, purement et simplement, sur le fondement risible d’une morale universelle dont il serait l’interprète souverain, d’une doctrine que l’on ne saurait pas ne pas caractériser comme une « doctrine de la guerre punitive »].

Ce discours est bien sûr malhonnête : Washington est le seul pays qui ait utilisé massivement des armes que je dirais chimicobiologiques [chimiques mais emportant un effet durable sur les procès même du vivant] depuis la Seconde Guerre mondiale, au Vietnam bien sûr, de façon effroyable [le fameux « agent orange » ainsi], mais aussi partout où des munitions à uranium appauvri, fort cancérigènes dans la très longue durée, ont été utilisées [comment prétendre, s’agissant de celles-ci, que de tels armements « classiques » ne sont pas aussi biologiques ?]

 

Agent orange 1.png

 

« Babies » chers à M. Trump. Mais ceux-ci n’ont pas été mis en scène dans des False flags des White Helmets : ils sont les victimes de l’agent orange [dioxine] déversé sur le Vietnam. La sale guerre conduite par les impérialistes a entraîné un accroissement très notable des malformations à la naissance pendant des décennies. L’on attend les larmes de la sensible Ivanka et les excuses de son père au nom des États-Unis . 

 

Agent orange 2.png

 

Il est bien sûr aussi absurde : entre Himalaya, Ukraine, Balkans, Méditerranée et Océan indien, les guerres engagées ou entretenues par les Etats-Unis ont emporté en moins de vingt ans de l’ordre de deux millions de morts directs ou indirects ; la part, parmi les causes, de ces gaz qui nous obsèdent à dessein est véritablement infime.

Mais voici, ce discours est là, à disposition de l’Occident, mais aussi de ceux qui veulent manipuler l’Occident à leurs fins propres [ainsi les groupes jihadistes, dont les fins, certes, rejoignent celles que s’assignent les néoconservateurs atlantiques – de destruction de l’Orient pour divers motifs souvent évoqués par moi, en particulier antirusses, antichinois, anti-iraniens, proisraéliens, touchant à la disposition des ressources naturelles, à la viabilité ou non des routes terrestres et maritimes, etc.] Tels pourraient souhaiter n’en être plus les dupes, mais l’on ne voit guère comment ils pourraient procéder dans les circonstances générales de l’esprit.

Et d’ailleurs, dès avril 2017, dans l’affaire de Khan Cheikhoun, avec ses histoires absurdes de « babies », proférées en couinant par cette grande chose si manifestement peu sensible, et les pleurs horripilants d’Ivanka – si peu intéressée par certains enfants –, M. Trump s’est plus ou moins lié dans ce type d’affaire.

 

En troisième lieu, il est très difficile de répéter que l’on va frapper, et de ne pas frapper pour finir. Bien entendu, M. Obama a osé procéder ainsi à la fin de l’été de 2013 ; mais M. Obama jouissait d’une légitimité d’ensemble dans le monde atlantique qui n’est pas celle de M. Trump ; l’état des forces politico-institutionnel à Washington n’était pas le même qu’aujourd’hui ; la proposition de M. Poutine de faire en sorte que la Russie détruisît les armes chimiques détenues par le gouvernement en Syrie permettait de trouver une issue justifiable même dans le cadre du récit dominant en Occident.

 

Ainsi est-il possible de considérer que la décision qui nous intéresse aujourd’hui n’était pas complètement libre : il fallait que fût engagée, d’une façon ou d’une autre, une frappe. Bien entendu, on eût pu attendre le résultat de l’enquête ; mais le risque était grand, en cas de nouvelle manipulation, que l’arrivée du groupe aéronaval Truman n’obligeât, dans huit ou dix jours, à engager une action plus massive que celle qui a été finalement retenue.

 

D/

Agir, donc. Agir vite, de préférence. Mais selon quel scénario ?

Ayons bien à l’esprit, tout d’abord, la liste de ceux qui, d’une façon ou d’une autre, pouvaient peser sur la décision du président Trump [je laisse de côté le vice-président Pence, le général Kelly ou M. Kushner – peut-être en perte de vitesse, on l’a vu –, dont j’ai eu l’occasion de parler de façon suffisante] :

Le Secrétaire à la défense, le général Mattis – je vais y revenir.

Non certes le Secrétaire d’État, puisque M. Tillerson, vous vous en souvenez, a été limogé sans égards il y a peu. Certes, un nouveau Secrétaire d’État a été désigné, M. Pompeo, mais il demeurait lors de l’agression à la veille de sa confirmation par le Sénat.

Par contre, en tant que directeur de la CIA en exercice, ce dernier se trouvait bien entendu placé au centre du jeu. Il passe pour un faucon, très particulièrement hostile à la République islamique d’Iran.

Mme Nikki Haley est représentante permanente des États-Unis aux Nations Unies ; il s’agit d’une fonction importante, en particulier du fait du rayonnement international obligé de son titulaire pendant les périodes de tension ; la place de Mme Susan Rice pendant le premier mandat de M. Obama, puis celle de Mme Samantha Power, ont été très significatives. Il me semble que Mme Haley tient une place supérieure. Je crois avoir déjà suggéré que je la considère comme une très violente sotte ; ses ambitions politiques sont, dit-on, considérables et il faut je crois s’en inquiéter ; quoi qu’il en soit, les mauvaises relations de M. Tillerson avec M. Trump lui ont donné un jeu qu’elle a su exploiter avec audace ; pour un motif que j’ignore – l’évocation d’une possible liaison par certains ne me semble pas vraiment pertinente ici, à supposer qu’elle soit avérée, au regard au moins de la faible reconnaissance manifestée par M. Trump pour ses anciennes maîtresses –, le président la ménage manifestement alors que la concordance des vues respectives ne saute pas toujours aux yeux. Ayant écouté ou lu à peu près tout ce que Mme Haley a proféré ou écrit de furieuses bêtises depuis quinze mois, je la considère comme une redoutable extrémiste.

Sur M. John Bolton, le successeur du général McMaster dans une fonction, celle de Conseiller à la sécurité nationale, qui n’appelle pas de confirmation sénatoriale, je me suis attardé dans le cours oral lors de sa désignation : je rappelle simplement qu’il est tenu à juste titre pour un néoconservateur particulièrement virulent, assez spécifique d’ailleurs, parce qu’il n’a pas eu le parcours d’un liberal hawk rallié au parti républicain, mais plutôt celui d’un républicain très raide converti au néoconservatisme. Il passe de façon très large pour un extrémiste en politique étrangère, désireux notamment que de radicales hostilités soient engagées avec l’Iran.

Affolante galerie, on en conviendra : la plupart de ces gens sont des warmongers caractérisés, avides d’en découdre avec l’Iran et la Russie, dans un premier temps du moins, la Chine ne perdant rien, imaginera-t-on, pour attendre.

 

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Le général Dunford [ci-dessus] ; la circonscription du Centcom [ci-dessous]

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Mais, comme je l’ai annoncé, je crois devoir revenir sur le général James Mattis, placé à la tête du Pentagone. Et je ne saurais le faire sans évoquer deux autres militaires éminents à cette heure, le général Joseph Dunford, Chairman of the Joint Chiefs of Staff depuis 2015 – chef d’état-major des armées si l’on veut –, et le général Joseph Votel, Commander of United States Central Command depuis 2016, placé donc à la tête de ce Centcom déjà évoqué, dans la sensible circonscription de laquelle se trouve la Syrie.

Le général Dunford passe pour un homme raisonnable. Il n’appartient certainement pas au clan des vatenguerres. Il est à mes yeux un critère qui ne saurait tromper ces temps-ci : celui du degré d’agressivité envers l’Iran. Or M. Dunford ne semble certes pas souscrire aux vues du clan ultrabelliciste, conduit en particulier par les apocalyptistes évangéliques [dont M. Pence est le plus inquiétant représentant au sommet de l’Union], les étatsuniens de confession juive les plus sionistes, favorables à un très Grand Israël, et les néoconservateurs qui, en toute hypothèse, pensent qu’une guerre mondiale seule permettra de sauver l’empire. [Il ne faut jamais oublier ceci : si détestable soit M. Trump, il a du moins évité au monde la beaucoup plus agressive encore Mme Clinton ; si le président venait à être empêché, le vice-président Pence lui succéderait – et ses airs chattemittes ne doivent pas égarer : c’est un médiocre certes, mais animé des idées folles de ces évangéliques qui, au lieu, selon l’office que semble dessiner leur raison sociale, de lire dans un esprit d’amour et de justice les évangiles et les lettres de saint Paul, déchiffrent périlleusement les relations internationales contemporaines comme un fragment d’histoire sainte inscrit dans le champ létal qu’ils font éclore de quelques vues vétérotestamentaires et de l’Apocalypse de saint Jean.] Quant à M. Dunford, il a courageusement exprimé à la fin du mois de septembre dernier devant la Commission sénatoriale des Forces armées le sentiment que la République islamique d’Iran respectait l’accord nucléaire. Certes, il a tenu aussi des propos plus convenus pour admettre que l’Iran soutenait des « organisations terroristes » en Syrie, en Irak et au Yémen, mais l’on conviendra qu’il avait fait le maximum dans le climat de l’enceinte sénatoriale…

 

S’agissant de M. Votel, il s’est murmuré il y a quelques jours qu’il eût dit qu’il obéirait. Cela eût pu surprendre tant une telle position peut sembler aller de soi. Mais, justement, lorsque l’on dit ce qui va de soi, c’est que cela va un peu moins de soi qu’on ne pourrait le penser. Bien entendu, j’ai songé à la démission de l’amiral William Fallon [image ci-dessous] en mars 2008, il y a tout juste dix ans ; l’amiral Fallon était l’un des prédécesseurs du général Votel à la tête du Centcom ; et – après avoir exprimé diverses réserves par le passé sur un certain nombre de choix effectués par les États-Unis au Moyen Orient – il avait manifesté dans un entretien accordé à la revue Esquire son désaccord avec les façons inutilement provocatrices selon lui de l’Administration Bush envers l’Iran, se pensant en mesure de maintenir la paix de façon plus subtile ; sa démission avait suivi, probablement exigée par la Maison-Blanche.

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Ici, il faut se souvenir encore de ceci : le Secrétaire à la Défense n’est pas en principe un militaire, mais un politicien [il en allait de même auparavant, en tout cas depuis la Guerre de Sécession, du Secrétaire à la Guerre – remplacé donc par un Secrétaire à la Défense en 1947]. Il me semble que le général Mattis est le premier militaire à diriger le Pentagone [inauguré en 1943] depuis le fameux général George Marshall – celui de l’admirable ruse impérialiste que fut le « plan » – en 1950-1951 [le cher Clouscard et quelques autres furent, assez justement, intarissables sur le chapitre du « plan »…]

Je réunis mes deux observations : certes, Cedant arma togæ ; mais en M. Mattis, la toge et les armes, en quelque sorte, sont réunies, il exerce un pouvoir civil mais jouit d’une légitimité militaire ; et s’il n’est pas consenti aux militaires un pouvoir de remontrance, du moins peut-il être compris que les chefs aient le souci de ne pas voir risquer la vie de leurs hommes de façon exagérément aventurée, et puissent, pour les caractères les mieux trempés, préférer démissionner en cas de contradiction entre leurs devoirs ; mais, de toute façon, s’agissant de M. Mattis, il a bien entendu le devoir d’exprimer son opinion dans les délibérations collectives et, s’agissant de guerre, il bénéficie bien évidemment d’un poids très singulier en face d’un Pompeo par exemple, d’autant plus que M. Trump paraît assez fasciné par les grands militaires.

Le bruit a couru, avant l’agression du 14, et immédiatement après, que le Secrétaire Mattis avait présenté plusieurs scénarios mais qu’il avait plaidé pour le plus modéré d’entre eux : en l’état actuel de mon information, j’ai tout lieu de supposer effectivement que le Secrétaire à la Défense a pesé dans le sens d’une certaine modération et a été suivi par le président Trump.

 

 

E/

Un aspect souvent négligé pouvait compter il est vrai dans le choix par le général Mattis de prôner une démarche modérée. Le seul véritable contact désormais entre les Etats-Unis et la Russie passe par les militaires, engagés de part et d’autre dans les procédures que ceux-ci appellent de « déconfliction », c’est-à-dire favorisant la coordination des chaînes de commandement militaires à la fin de réduire le plus possible les risques de friction entre forces susceptibles d’exaspérer les tensions, voire de conduire à un affrontement dangereux [il n’y a pas de terme français – lequel serait peut-être « déconflictualisation » – ; notre intégration dans le monde atlantique porte en elle, cela va de soi et appelle la réflexion, la destruction de la possibilité d’une langue militaire française, tout comme elle porte, à assez brève échéance, l’impossibilité que subsiste un armement français indépendant, l’ « interopérabilité »  – laquelle ne concerne d’ailleurs pas seulement le monde de l’armement – conduisant inexorablement à ce que nous devenions au mieux des sous-traitants, l’utilisation d’autre part de composants sous licence étatsunienne permettant à Washington de s’opposer à nos exportations même de produits pour l’essentiel de notre conception et fabrication… Je suis tenté d’ajouter, malgré mon incompétence technique, que je ne vois guère comment, vis-à-vis de l’adversaire russe ou chinois, puisque l’on en est là, l’interopérabilité ne s’accompagnerait pas d’une vulnérabilité plus grande – ne facilite-t-elle pas, à la fois par son exposition transversale, et par le partage d’un certain nombre de clefs entre un grand nombre de partenaires – je parle avec mes mots, qui sont ceux d’un illettré de ces choses – le travail des saboteurs électroniques d’ « en-face », par exemple, ou la mise au point de réponses commodément uniformes à des menaces elles-mêmes uniformisées procéduralement ? Réfléchissons-y simplement.]

[[ Sur la doctrine particulièrement extensive de l’interopérabilité qui prévaut dans l’OTAN, voir par exemple ce lien :

https://www.nato.int/cps/fr/natohq/topics_84112.htm   ]]

 

Réunion entre les chefs d'état-major étatsunien, russe et turc à Antalya en mars 2017.png

De gauche à droite : les chefs d’état-major étatsunien [Dunford], turc [Akar] et russe [Guerassimov] lors d’une réunion à Antalya le 7 mars 2017.

Bien entendu, les procédures de « déconfliction » sont pour l’essentiel formelles. L’on tendra à douter, pourtant, qu’elles ne s’accompagnent pas de certains échanges plus généraux aux niveaux les plus élevés. Il ne semble pas, certes – du moins rien ne l’indique à ma connaissance –, que le général Mattis échange régulièrement avec son homologue le général russe Choïgou ; par contre, il y a, de façon non pas fréquente mais régulière, en tout cas depuis le tout début de 2017, des contacts entre le général Dunford et son homologue, le général Valeri Vassilievitch Guerassimov, chef d’état-major des forces armées de la Fédération de Russie depuis 2012 et vice-ministre de la Défense [contacts en général téléphoniques, mais parfois, exceptionnellement, en tête à tête].

Il me semble, par conséquent, que les états-majors sont assez à même de mesurer leur état d’exaspération respectif et de conseiller le pouvoir politique en tenant compte d’aspects qui pourraient lui échapper. Je redis mon sentiment : l’irritation russe a beaucoup crû ces derniers mois, à la suite de divers [lourds] incident, mais en particulier depuis la grotesque affaire Skripal il y a un gros mois. Il faut conjecturer que cette irritation, et la détermination qui l’accompagne, soient perceptibles à l’échelon du commandement russe et que l’état-major étatsunien, très probablement prêt à obéir à des ordres qu’il jugerait dangereux, ne souhaite pas véritablement qu’ils viennent.

Nous pouvons d’ailleurs retenir peut-être, comme une directive assez générale – souffrant probablement des exceptions bien sûr –, que les hauts responsables militaires contemporains des plus grandes puissances sont probablement moins radicaux dans leurs perspectives stratégiques et tactiques que certains civils influents. Ces derniers manient des abstractions, des pions sur un échiquier au fond mental [le « Grand Chessboard », selon un titre de Brzezinski] ; ceux-là savent ce que sont les corps déchiquetés et le désespoir des familles ; en la présente affaire, ils ne doutent pas un instant – parmi les chefs étatsuniens – que les forces russes ne sachent exactement où se trouvent les militaires étatsuniens, et aussi les milliers de contractuels [six mille en Syrie au-delà de l’Euphrate dit-on ces temps-ci] des « sociétés militaires privées » étatsuniennes ; ils ne redoutent pas seulement le conflit avec Moscou, mais aussi [car la perspective de l’imminence du grand combat de l’Armaggedon est certainement moins leur tasse de thé que celle de tant de prédicateurs hallucinés – hurlant leurs insanités politicoreligieuses, dans les bâtiments somptueux des Megachurches, à des milliers de kilomètres du moindre risque] que n’explose une guerre très difficile à maîtriser entre l’Iran et Israël – conflit très probablement recherché par les plus faucons des faucons israéliens, tel le ministre de la Défense Avigdor Li[e]berman, qui appâte Téhéran en massacrant par dizaines des Palestiniens ces immédiats temps-ci, et en frappant régulièrement l’Iran et ses alliés en Syrie, dans le mépris absolu de la loi internationale, tuant plusieurs – plus qu’on ne l’a dit suggèrent certains – Pasdaran ainsi dans la frappe de la base T4, entre Homs et Palmyre, le 9 avril dernier [cette quête de guerre est folle mais nullement inintelligible puisqu’il ne fait aucun doute que les États-Unis trumpistes engageraient des opérations massives en vue de secourir Tel-Aviv, quelles qu’aient été les causes du conflit – la situation, dans cinq ou dix ans, pourrait devenir, de ce point de vue, moins assurée qu’aujourd’hui, même si ce n’est pas l’évolution la plus probable].

Bref, le probable conseil de modération relative [je reviendrai sur cet adjectif] donné par le général Mattis ne saurait guère n’avoir pas correspondu à l’état d’esprit le plus répandu parmi les hauts responsables militaires étatsuniens ces temps-ci, et il n’eût pas été facile pour M. Trump de l’écarter pour faire plaisir à un zozo belliciste dans le genre de M. Bolton.

 

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Ci-dessus, M. Avigdor Li[e]berman, leader du parti Israel Beytenou et ministre de la Défense d’Israël. Ci-dessous, successivement, l’icône guerrière des Pasdaran – l’homme des « opex » iraniennes, très présent sur tous les terrains à fort enjeu, Irak en particulier et Syrie -, le général  Qasem Soleimani, commandant de la brigade al-Qods [Jérusalem en arabe], entré dans la légende ces dernières années, apprécié du Guide de la Révolution, aimé de ses hommes, adulé par les foules chiites ; puis sayyed Hassan Nasrallah, l’intransigeant responsable du Hezbollah, orateur hors pair ; traqué par les agents israéliens, il ne dort bien sûr jamais deux nuits de suite au même endroit ; sa simple survie manifeste le très haut niveau d’organisation du Parti de Dieu [Hezbollah].

 

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F/

Revenons, si vous le voulez bien, pour terminer cette première partie consacrée à la décision prise par les puissances impérialistes de frapper la Syrie, en violation absolue de la légalité internationale, aux tweets de M. Trump. Peut-être va-t-il être possible d’interpréter la sorte d’étrange hiatus qui paraît les partager.

 

Je vais, par commodité, numéroter les tweets de M. Trump que j’ai reproduits plus haut en I/A. En procédant ainsi : je porterai d’abord le jour – par exemple 8/ ou 11/ ; puis le numéro d’ordre du tweet en remontant à chaque fois, c’est-à-dire en tenant compte de l’ordre chronologique.

 

Donc, en 8/1 [puis 2 qui en forme la suite], M. Trump nous sert à peu près la même complainte qu’il y a un an en faisant mine de n’avoir aucune sorte de doute sur la véracité des éléments fournis par les « White Helmets », dont toute personne faisant un modeste effort pour s’informer sait pourtant que ce sont des nosristes subventionnés par Londres pour jouer les « secouristes » à temps partiel, en vérité assurer des montages souvent assez réussis à première vue – avec maquilleuses et tout et tout, comme au cinéma –, mais péchant toujours par un aspect ou un autre ; j’ai déjà évoqué cela dans le journal de guerre d’il y a un an ; je n’ai pas lieu d’y revenir ; il est notable ici que le travail ait été bâclé dans de telles proportions qu’une autre officine de l’empire britannique, l’Observatoire syrien des droits de l’homme [OSDH], dont je vous ai aussi parlé, ait préféré ne pas confirmer. Le pseudo Rami Abdel Rahmane a dû se dire qu’il ne manquerait pas de se faire un tort excessif et que ses relations de Coventry finiraient par lui rire au nez [MM. Johnson, Le Drian et autres n’ont pas de ces pudeurs…]

Un nombre significatif de britanniques raisonnablement cultivés savent bien sûr cela, comme ils n’ignorent pas, d’un autre côté, que l’affaire Skripal, jouée en ouverture de la séquence présente, fut une grossière imposture – risible puisque tout le monde serait finalement en bonne forme, le père et la fille certes toutefois, cyniquement instrumentalisés, comme il est probable, par la CIA et les MI5 et 6, prisonniers définitifs des services anglosaxons et promis peut-être à une disparition opportune – : mais voici, ces gens pas complètement stupides, ils sont comme moi et, je l’espère nombre d’entre vous – ils sont gouvernés par des menteurs, des menteurs qui financent parfois d’autres menteurs, ils le savent, ils en ont le rouge au front pour leur patrie, et ils n’y peuvent pas grand chose, tout en mesurant l’énormité des risques que tous ces gens font courir à l’humanité, non sans engraisser les marchands de canons, les sociétés militaires privées, les pétroliers, etc.

Vous écouterez avec curiosité peut-être le fameux Roger Waters, musicien britannique qui fut le fondateur du groupe Pink Floyd – plus célèbre sans doute quand j’avais votre âge qu’aujourd’hui – : ce qui est beau dans sa prise de parole, c’est qu’il ne peut ignorer qu’il s’expose à des inconvénients – il ne faut rien attendre, dans le meilleur des cas, quand on conteste les dominants – ; mais voici, il a le cœur droit, il est le fils d’un homme mort au champ d’honneur dans la lutte contre les puissances de l’Axe, et il n’en peut plus de ces guerres justifiées par les manipulations les plus grossières – voici le lien :

https://www.youtube.com/watch?time_continue=5&v=_r2s9ppgCGA

Bravo !

Notez que le propos de M. Trump se veut argumenté – ce n’est pas le fou que l’on dit qui écrit, sous l’empire d’une émotion qui le submerge et fait chavirer sa raison ; c’est un homme politique qui souhaite écarter les doutes de ceux qui le lisent, persuader. C’est, écrit-il, dans un espace hermétiquement clos que l’ « atrocité » est survenue ; ce ne peut donc ne pas être du fait d’un bombardement extérieur. L’argument est nul bien entendu : la clôture n’était pas hermétique il y a assez peu encore [comment fussent venus d’ailleurs, en particulier, les « casques blancs » ?] ; les jihadistes occupaient les lieux depuis 2012 ; à plusieurs reprises les effectifs russes ont évoqué ces dernières semaines la découverte de laboratoires clandestins de fabrication de gaz de combat. Mais ce n’est pas la faiblesse de l’argumentation qui doit nous importer ; mais l’argumentation elle-même, qui signale que nous sommes déjà dans l’exposé des motifs d’une frappe.

Évidemment, chacun reconnaîtra ensuite les façons trumpiennes habituelles : injure envers M. Assad [et nos frères les animaux si M. Assad est le monstre que l’on dit] ; atroce vulgarité, typiquement étatsunienne, des formules [« Big price to pay » – pouah !!!] ; mot transformé en interjection [l’on a beaucoup eu « Sad ! » – voici « Sick ! »]. Mais, je le redis, le propos est construit : il y a crime ; le crime ne saurait être imputé qu’aux assaillants – les effectifs de l’Armée arabe syrienne – ; ceux-ci ont des complices – la Russie et l’Iran – ; et davantage, le chef de la bande est, bien entendu, « President Putin ». Chacun sait que si l’Orient est à feu et à sang, ce n’est pas du fait des impérialistes atlantiques, mais de celui des sauvages de Moscou, et en premier lieu de leur chef – agaçant il est vrai, après sa brillante réélection, pour un homme qui, lui, a été élu sans même une majorité de voix.

Je ne m’attarde guère sur 8/3, encore que ce tweet permette de constater l’incroyable mauvaise foi de M. Trump ; le « régime » de Damas serait liquidé depuis longtemps, n’est-ce pas, et « Animal Assad would have been history », si le président Obama – figure obsessionnelle dans l’imaginaire pauvre de son successeur – avait osé franchir la ligne rouge qu’il avait tracée dans le sable… M. Trump a-t-il oublié ses tweets de la fin de l’été 2013, alors que M. Obama s’apprêtait, pouvait-on croire, à enjamber cette fameuse « Red Line » dont on se demande – je ne saurais assez le répéter – sur le fondement de quel titre une poignée de gouvernements occidentaux prétendent la tracer et la faire respecter ? Il écrivait alors en particulier :

 

M. Trump twt IX 2013.png

 

Le 11 avril fut le jour du grand retournement. Un premier mail nous donna du « grand » Trump. J’ironise à peine.

[[[ Digression[s]. – J’éprouve une sorte de faible, disons littéraire, pour le délire d’un certain niveau ; peut-être parce que, identifiant ce que notre monde tend à considérer comme discours ou propos délirant à un moment donné – car tout cela est emporté dans une sorte de permanent glissement de terrain, chaotique et imprévisible, mais donnant naissance à des configurations temporairement stables, et même dures, à de certains moments –, je peine, très sincèrement, à juger moins délirants le plus souvent les discours des gens réputés « normaux » que ceux de tels que – en dehors même de pathologies très caractérisées dont je n’exclus pas l’horizon, ni ne sous-estime, parfois, le danger – ils tendent, avec un coup d’œil saisissant, une pénétration remarquable, à retrancher, sauvagement en général, de leur monde ; l’on verra moins dans ma position un trait générationnel, quelque peu « sixties », qu’une orientation profonde, à la fois, de ma pensée et de ma sensibilité ; et s’agissant de ma pensée, elle ne fait ici que donner un prolongement à ce que j’évoquerais comme mon idéalisme radical s’accomplissant, pour dire brièvement la chose, en une manière d’herméneutique posthumboldtienne très élargie : l’humanité – irréductiblement fragmentée ainsi en monades toutes distinctes bien sûr, vous, votre voisin d’amphithéâtre, moi cela va sans dire [puisqu’il semblerait que je ne sois pas la monade des monades], mais s’ordonnant dans une certaine mesure en monadologies partielles et limitées, ce que l’on appelle commodément mais grossièrement des « cultures », c’est-à-dire des entremêlements de perspectives assez largement partagées – ne saurait constituer sa présence au monde autrement que selon des perspectives ordonnées en montages mythiques – ou, si l’on préfère : ce que nous appelons « monde » n’est rien de plus qu’un choc sans fin d’utopies – les gens prétendant avoir « les pieds sur terre » appelant simplement bâillement et sourire –, simplement parce que le monde est sans autre lieux que mentaux et subjectifs. ]]]

 M. Trump, donc, put jouir un moment de l’onde de choc des quelques mots du tweet 11/1. C’était bien sûr moins le fond du propos – partagé par la plupart des « huiles » du bloc impérialiste occidental – que la forme, qui devait faire frissonner les gens biens. Quelle indécence – « Tiens toi prête Russie, car ils [nos missiles] arrivent, beaux, et neufs, et “intelligents !” Vous ne devriez pas être associés à un Animal qui Tue avec du Gaz, qui tue son peuple et y prend plaisir ! »

 

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Rackham – l’un des plus parfaits illustrateurs wagnériens – : Siegfried découvre la peur en contemplant Brünnhilde

 

Si l’on veut bien y réfléchir, M. Trump ne disait pas grand chose de plus ou de moins que les responsables britanniques – les Français demeuraient un peu en retrait. Au plus [mais ce n’était pas rien au fond], interpellant directement « Russia », la personnifiant presque, réincarnation parodique, lui-même, avec sa factice tignasse blonde, du jeune Siegfried s’apprêtant à affronter le dragon Fafner [l’oiseau de Twitter, compagnon constant de M. Trump, n’est-il pas l’image de celui qui guide le guerrier en marche dans la forêt ? – Siegfried, II, 2], brandissant ses missiles, nouveaux et intelligents, comme son blond prédécesseur faisait tournoyer Nothung après l’avoir forgée à nouveau, interpellant le dragon : « Hier kennt einer das Fürchten nicht/ Kann er’s von dir erfahren ? », ici il en est un qui ne connaît pas la peur, peut-il l’apprendre de toi ? [vous savez peut-être que le héros va tuer Fafner, et que la peur, il ne l’apprendra que lorsque Brünnhilde, endormie dans un cercle de feu, dans l’attente de l’homme qui ignorerait la peur, lui apparaîtra après qu’il ait tranché doucement les liens de sa cuirasse, découvrant une femme, en III, 3, « Das ist kein Mann ! […] Feurige Angst faßt meine Augen », ce n’est pas un homme, une ardente angoisse s’empare de mes yeux – certes, avec cet admirable duo amoureux, l’on est loin des relations, sur lesquelles je vais revenir, puisqu’elles ne sont pas sans lien, suggèrent certains, avec le bombardement de la Syrie, de Donald Trump et de Stormy Daniels – le temps retrouvé peut-être…].

 

[[[ Très facile à consulter en ligne – controversé, mais il en va toujours ainsi, et l’éloge a très sensiblement dominé –, le Siegfried donné par Zubin Mehta il y a dix ans avec l’orchestre de Valence – avec un Lance Ryan, ténor canadien, très persuasif, car puissant, dans le rôle-titre, joué d’ailleurs par lui par la suite, à plusieurs reprises, au festival de Bayreuth ; vous trouverez la lutte avec Fafner de 2h 8mn à 2h 14mn, et la découverte de Brünnhilde à partir de 3h 24 mn, partic. 3h 28mn 32s – ceux qui sont peu amateurs feront mieux, ensuite, de reprendre au début, car le duo amoureux, certes sublime, pourra leur sembler un peu long – mon propos n’est pas, bien sûr, de détourner, mais de faire aimer – :

https://www.youtube.com/watch?v=BaF8zdfS0q8 ]]]

L’étrange folie poétique qui est parfois celle du vieux Siegfried de la Maison-Blanche, non seulement peu soucieux des convenances, mais comme désireux de les transgresser méthodiquement [dans son si brillant The Perfect Wagnerite, George Bernard Shaw évoquait Siegfried comme le « Young Bakunin »…], rôdait en ces lignes comme en tant d’autres ; j’ai été persuadé tout au long de la campagne électorale, que j’ai suivie avec une très grande attention – davantage au fond que la française qui vint après –, absorbant d’innombrables discours, souvent en direct puisque je ne dors guère, que M. Trump, quoique, à mon sens, moins intelligent qu’il ne le prétend répétitivement, était redoutable pour ses adversaires parce que, non seulement orateur impressionnant – orateur « contrariant », certes, en la forme et au fond, mais sans égal alors –, mais aussi doté d’un véritable talent littéraire, celui, même si son lexique est pauvre, et d’autant plus propre à toucher les moins lettrés, d’une sorte d’inventeur de langue, il ne pouvait pas ne pas émouvoir profondément de nombreux électeurs ; et c’est bien sûr parce qu’il en est conscient qu’il ne veut pas renoncer à tweeter comme un malade, malgré la longue pression de son entourage ; les mots pourraient le perdre, selon beaucoup, mais lui pense que les mots le sauvent, le sauveront, les mots et aussi, tant à l’oral qu’à l’écrit, le rythme si particulier de ses phrases ; peut-être a-t-il raison.

L’on a beaucoup dit que ce que l’on constituait en « nouveau » « dérapage », sur le ton de maître d’école qu’aiment tant prendre la plupart des gens – il n’en fait jamais d’autres, celui-ci ! –, devait être relié peut-être à la perquisition du FBI – péniblement étrange à n’en pas douter – chez l’avocat de M. Trump, M. Michael Cohen. Tout indique, y compris tels tweets, que le président a très mal pris cette démarche peut-être dangereuse pour lui sous divers aspects, même si elle semblait cantonnée à l’affaire de sa liaison avec la nommée Stormy Daniels [cette élégante créature en photo ci-dessous], laquelle d’ailleurs pourrait, à elle seule, n’aller pas sans inconvénients. Certains ont suggéré que l’ « aventure » [comme l’on disait autrefois] de M. Trump risquait à peu près d’aboutir au déclenchement de la Troisième Guerre mondiale : je crois tout à fait que le montage classique dans les termes de la fameuse sentence évoquant le « nez de Cléopâtre » est d’un profond intérêt [par-delà la question des avantages de certaines femmes – je dois ajouter, je crois, dans les circonstances du temps : ou hommes -] ; je n’exclus certes pas que d’effrayants engrenages puissent se déployer à partir de minces affaires [ce qui n’est certes pas exactement la bonne expression pour Mme Daniels] ; mais il se trouve que je doute fort ici que l’anxiété de M. Trump au sujet de cette liaison minable [comme tant d’autres qu’il semble avoir nouées] et de cette perquisition agaçante, ait constitué le moteur de la précipitation d’une « frappe ».

 

Stormy Daniels - le nez de Cléopâtre ?.png

 

D’ailleurs, la chronologie semble ne pas servir une telle construction. La perquisition a eu lieu le lundi 9 avril ; or le « big price to pay » était annoncé dès le 8, d’une manière qui, au regard de l’expérience d’avril 2017 d’une part, et de propos répétés ces derniers temps dans les hautes sphères atlantiques, ne laissait guère de doute sur le principe d’une « punition », les questions de son extension et de son intensité demeurant au fond seules véritablement en suspens. Je crois surtout que l’affaire de Douma – répétitivement prédite par les Occidentaux depuis des semaines, en dépit de l’improbabilité rationnelle d’une telle action du « régime », prend place dans un scénario large englobant l’affaire Skripal, scénario d’ailleurs parfaitement connu – tout aussi à l’avance – par les hautes autorités russes et syriennes. [Je le redis – je ne veux pas revenir sur des affaires déjà évoquées oralement par moi assez longuement, et qui à mes yeux sont cousues d’un fil point immaculé – ; notez simplement que le général Guerassimov, chef d’état-major des forces armées russes, ne doutait pas d’un tel rebondissement il y a déjà plus d’un mois ; v. en ce sens l’épigraphe au présent billet]

Au contraire, le 11 avril, c’est le radoucissement soudain du ton qui surprend plutôt. Dans le tweet 11/2, M. Trump paraît déplorer la profondeur de la dégradation des relations avec la Russie ; puis, dans le tweet 11/3, il met en cause le rôle, de fait assez contestable à mon sens, des démocrates – car un tel climat conduit à une destruction à peu près irrésistible des institutions de l’Union, et peut-être à terme de l’Union elle-même –, et le harcèlement, à cette heure assez vain, mais perturbateur, du procureur spécial Robert Mueller, chargé de l’enquête sur les possibles liens entre le monde trumpien et les autorités russes, est véritablement injustifiable. En tant qu’anti-impérialiste, je me dis bien sûr que Quos uult perdere, Iupiter [pas le nôtre] dementat. Mais un tel désastre, dangereux pour tous, ne parvient pas à me faire jubiler, il choque trop peut-être mon sens esthétique – même l’infatigable Philippe Grasset, dans ses bons papiers, me paraît d’ailleurs en avoir parfois la nausée.

Certes, l’on peut juger 11/2 condescendant – et d’autant plus déplaisant que M. Trump n’a certes rien fait pour ralentir le déluge de « sanctions » tombées sur la Russie, qui ne peuvent pas contribuer, certes, au développement de ce grand pays –, et trouver confirmation dans 11/3 que la préoccupation centrale de M. Trump, au regard de laquelle il faudrait comprendre même la décision d’agresser illégalement la Syrie, relève de la politique intérieure, et même – ce n’est pas une vue exagérée – de la préoccupation d’assurer sa survie politique. Il n’empêche que beaucoup d’observateurs, le lisant dans la deuxième partie du 11, ont tendu à considérer que le risque d’une action soudaine s’éloignait un peu, et jugé que, décidément, M. Trump était imprévisible, voire mentalement chaotique.

Le livre de M. Trump.png

 

D’autres on vu dans ce parcours – si l’on ose – de montagnes russes une illustration de cet Art of the Deal dont se targue M. Trump [il a signé il y a trente ans, avec un succès considérable, un livre de ce titre – je n’en parlerai pas car je ne l’ai pas lu – compris simplement qu’il ne s’agissait nullement, certes, d’un ouvrage, disons, « théorique »]. Ceux qui n’oublient pas que M. Trump fut, et demeure peut-être, d’abord un homme d’affaires, tendent à considérer que son art fort peu diplomatique de la négociation se trouve inspiré par cette longue expérience : ici, il faudrait comprendre ces tweets faisant souffler le tiède et le froid comme une façon de jouer dans un jeu, certes à plus haut risque que celui d’un promoteur immobilier brutal.

Suspendons donc, pour l’instant, notre jugement ; le tweet du 12 puis le silence du 13, immédiatement avant l’attaque, vont nous permettre, je pense, de trancher.

 

L’unique tweet du 12, en effet, semble amplifier le repli – stratégique, on peut le dire. C’était le jour où nous nous sommes vus. Beaucoup alors ont pensé que le spectre d’un conflit absurde s’éloignait : lorsque l’on dit que l’on n’avait jamais indiqué quand on frapperait, et qu’on laisse presque entendre que ce pourrait n’être jamais, l’on suggère que l’on prendra plutôt son temps, surtout si l’on souligne, assez inexactement, qu’on est le vainqueur de Daech, alors que les forces de la « Coalition » ont assez peu fait au fil des années, et à peu près rien ces derniers mois – toutes les informations concordent sur ce point. Le legs des États-Unis, concernant cet aspect, sera pour l’essentiel une destruction très exagérée de Mossoul en Irak, et la démolition presque totale de Raqqa, sans la plus petite aide apportée à une population dont les témoignages actuels manifestent la profondeur de la détresse.

Rétrospectivement, l’on pourra comprendre que M. Trump, ici, mentait à peu près ; tout était évidemment organisé le 12. Par contre, l’on tendra à penser que l’étonnante série du 11 donnait une indication : parti assez probablement pour une frappe lourde, M. Trump – peut-être impressionné par les conseils des militaires, ainsi que je l’ai suggéré – aurait souhaité détendre un peu le climat ; peut-être a-t-il craint – ou ses généraux – que les menaces trop raides contre la Russie n’emportent une réaction très forte de celle-ci en cas de doute sur les intentions étatsuniennes à l’exact moment de la frappe. Comprenons en effet que nous sommes là dans un monde qui ne revêt pas de particularité au regard de l’interprétation ; si vous pensez qu’un camarade vous déteste, et qu’il renverse par sincère mégarde sa tasse de café sur votre pantalon, vous tendrez à penser qu’il l’a fait exprès et vous lui balancerez peut-être, surtout si une jeune fille de vos amies éclate – nerveusement certes – de rire, votre poing dans la figure [ce n’est pas un conseil que je donne, cela va sans dire]. La question de l’interprétation, du sens et de la signification surtout, est une question centrale dans l’ordinaire des jours des humains [et bien entendu de tous les animaux que je connais]. Bref, il faut faire attention, constamment, aux signaux de tous ordres que l’on envoie, s’interroger raisonnablement sur la façon, souvent très diverse, dont ils pourraient être interprétés, sachant qu’il fallait que son auteur consente, on en conviendra, un certain effort si son propos était de minimiser un tweet du genre « Get ready Russia », et de ne pas nourrir au-delà du raisonnable les plus noires interprétations par les Russes des intentions étatsuniennes.

 

voir la suite dans un deuxième billet en date du 22 avril, puis dans un troisième