Trois petites frappes… [3/4] […avec, dans le dernier tiers de ce billet, de hâtives considérations sur l’Angleterre, la France, & quelques autres, le commerce, l’industrie, l’État mercantiliste, la projection impériale, la rivalité pour la domination des mers, la thalassocratie & ses moyens techniques, les questions de la mondialisation & de la globalisation, etc.]

IV.

Abordons maintenant une question de quelque intérêt, celle, si l’on peut dire, de la « réception » de cette œuvre [« cinétique »] plausiblement ratée, mais surtout, et assurément, indigne. Il me semble – et je ne crois pas me bercer d’illusions – qu’elle a été dans l’ensemble tiède, et préoccupée.

I. – Je ne m’attarderai pas sur la fureur de M. Mohammed Allouche, bien qu’elle soit remarquablement significative, par-delà ses regrets de voir l’insuffisante productivité du montage des White Helmets. Le frère [certains disent = le cousin] de Zahran Allouche, tué dans un bombardement damascène le 25 décembre 2015, et l’un des principaux chefs depuis sa mort de Jaych al-Islam, a déclaré : « Punishing the instrument of the crime while keeping the criminal — a farce »… Bien entendu, un chef du principal mouvement jihadiste de la Ghouta depuis 2012 ne saurait être apaisé par l’action des trois puissances atlantiques auxquelles, simplement, il faut noter qu’il n’a vraiment rien à reprocher en général, et pour cause, tout comme son commanditaire séoudien, si ce n’est de ne pas taper suffisamment sur les forces sécularistes et multiconfessionnelles baathistes.

[[[  Concernant M. Allouche, je souhaiterais exprimer ma surprise : son compte Twitter est très actif – en arabe pour l’essentiel – ; je suis, pour ce qui me concerne, absolument hostile à toute censure, singulièrement générale et préventive, quelle qu’elle soit, dès lors que la parole est assumée et non pas anonyme ou rendue non imputable par un pseudonyme – ce qui est bien le cas des frères Allouche, lesquels ne se sont jamais cachés de leurs opinions – ; mais dans la mesure où Twitter, comme Facebook, multiplie, depuis des mois, les fermetures de comptes, pour des motifs que l’on peut parfois réputer légalement ténus et, surtout, hors de toute procédure transparente, l’on est,  dans un certain nombre de cas, frappé par la mansuétude manifestée ; peut-être faut-il y chercher quelque motif politique d’ensemble, assez peu avouable malgré tout – suffit-il en effet d’être un ennemi du président Assad, de n’être pas porté sur les listes des organisations « terroristes » en Occident, passablement incohérentes malgré tout, pour – afin de ne pas contrarier Riyad, et Londres aussi dont les liens sont probablement serrés avec Jaych al-Islam – ne pas être censuré par les GAFA alors qu’il est notoire, entre autres exactions atroces, que Jaych al-Islam a parfois jeté des homosexuels du haut des toits – à Douma justement – ou pratiqué le beheading, à la façon de Daech, et d’ailleurs en particulier contre des membres de cette organisation faits prisonniers dans le cadre des constantes rivalités interjihadistes, lesquelles se croisent curieusement avec les tendances inverses aux alliances entre groupes ou aux transhumances interjihadistes. Je n’insiste pas plus que cela : mais les ambivalences – dans le meilleur des cas – des Anglo-étatsuniens se retrouvent au moindre détour de nos affaires ; pour ceux qui les suivent avec attention, il va de soi que ce n’est pas là un simple argument de propagande de l’infatigable Mme Maria Zakharova, même s’il va de soi que les Russes ne se privent pas de souligner nos turpitudes – mais souligner n’est hélas pas tout à fait inventer dans certains cas. [Mise à jour le 7 mai = des rumeurs concordantes font état depuis deux jours du départ de M. Allouche pour la Turquie, suggérant qu’il ait détourné près de cinquante millions de dollars investis tant en Anatolie, où il résiderait, qu’en Arabie séoudite. Entre honnêtes gens, l’on se comprend aisément, et les généreux donateurs doivent trouver un apaisement dans le retour de leurs aides sous forme d’investissements propres à dynamiser leur économie…] ]]]

 

II. – Des stratégies combinées de M. Erdogan, j’ai suffisamment parlé, à diverses reprises, pour ne pas y revenir longuement ici. En Syrie, les voici pour l’essentiel, à la machette :

[1] à côté de l’obsession antikurde

[2] et du souhait à mon sens assuré d’agrandir la poche d’Antioche [l’ancien sandjak d’Alexandrette – « cadeau » scandaleux, en 1939, de la France mandataire… -, c’est-à-dire la province actuelle de Hatay] vers l’est,

[3] la perspective néo-ottomaniste, laquelle incline à plus que de l’indulgence pour diverses factions jihadistes [largement accueillies depuis quelques semaines dans la région d’Afrine – ainsi récemment celles qui viennent de la Ghouta -, appelées à se fédérer dans l’ « émirat » d’Idleb, soutenues depuis longtemps de diverses façons – ici, je dépasse la conjecture : ce que j’écris est purement et simplement avéré],

[4] et la préoccupation panturque, partagée par de nombreux turkmènes, trouvent à s’épanouir,

[5] en dehors même de la considération de la haine de ménage portée, selon une répétitive – et très plausible – rumeur,  par les Erdogan aux Assad, depuis que les premiers eussent eu le sentiment, il y a longtemps déjà, qu’Asma el-Assad, jolie, élégante, très « occidentalisée », et un peu snob peut-être, les prenait pour des rustres. [À quoi, parfois, tient – aussi – le destin des peuples…]

Les félicitations de M. Erdogan aux trois puissances frappeuses allaient donc de soi, malgré les relations complexes qui sont celles d’Ankara avec les Européens et, plus encore depuis le coup d’État manqué de juillet 2016, avec Washington, soupçonnée, avec quelque motif semble-t-il, d’avoir voulu se débarrasser d’un allié irascible, turbulent, imprévisible, et pour tout dire exagérément incommode, surtout dans la position stratégique qui est celle de la Turquie, à la fois du fait des détroits – Bosphore et Dardanelles – et sur le flanc sud-est de l’OTAN. Au lendemain de l’épisode de la Ghouta, M. Erdogan, avait, dans les termes modérés qu’il affectionne, et en recourant aussi à la formule américaniste « pay the price », prononcé ces mots : « Je maudis ceux qui ont commis ce massacre, quels qu’ils soient. Ceux qui ont commis ce massacre en paieront inévitablement le prix fort ». Après les frappes, il se contenta d’exprimer sa satisfaction : « We consider this operation as appropriate […]. The regime has seen that its mounting attacks in recent days against dissidents […] will not be left unanswered. » Cette relative modération de ton ne saurait vraiment surprendre : regretter l’absence de bombardements plus intenses et plus larges, c’eût été malgré tout défier une Russie qui a certes de bonnes raisons – anti-étatsuniennes plus encore que touchant à l’acheminement des hydrocarbures vers l’Europe méridionale – d’être très patiente avec M. Erdogan, mais qu’il ne faudrait sans doute pas répétitivement défier au-delà d’un certain point.

Il est intéressant de relever d’ailleurs que le ministre des Affaires étrangères turc a sermonné M. Macron [les autorités turques sont promptes à attaquer les uns et les autres] en lui reprochant dès le 16 avril d’essayer de mettre de l’huile sur le feu dans les relations de Moscou et d’Ankara. Dans son entretien avec MM. Bourdin et Plenel du 15 – dont on verra qu’il lui a valu aussi des remontrances de Washington – M. Macron avait affirmé que les frappes avaient eu le mérite aussi, à ses yeux, d’avoir « séparé les Russes des Turcs ». M. Cavusoglu, du ton sentencieux et réprobateur qu’il affectionne comme la plupart des responsables erdoganiens, lesquels préfèrent laisser le monopole des hurlements et de l’outrance caractérisée à leur incandescent leader, lui a indirectement répondu, dans le cadre d’une conférence de presse faisant suite à un entretien avec M. Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN :

« Nous attendons de lui [M. Macron] des déclarations qui correspondent plus à un niveau présidentiel. Nos relations avec la Russie sont aussi solides qu’avant. Mais elles ne constituent pas une alternative aux relations avec les pays occidentaux. C’est pourquoi de pareilles déclarations sont incorrectes. »

L’Hôpital se moquant de la Charité…

[[[ Dois-je rappeler que l’antagonisme géopolitique de la Russie et de la Turquie fut suffisamment fort dans les siècles pour nourrir treize guerres russoturques entre la fin du XVIe siècle et 1918 ? Et peut-on oublier que, après que les Turcs, le 24 novembre 2015 au matin, aient abattu le Sukhoï 24 du lieutenant-colonel Pechkov, et que les Turkmènes de Syrie alliés d’Ankara aient assassiné cet officier parvenu au sol, M. Lavrov, si pondéré, avait parlé d’une « provocation planifiée », et M. Poutine, en général très maître de lui, avait non seulement évoqué les relations troubles entre les forces turques et les jihadistes, mais proféré de nettes menaces contre les dirigeants turcs, la Russie adoptant un certain nombre de sanctions.

Voici un extrait intéressant du discours annuel devant l’Assemblée fédérale du 3 décembre 2015 – le même exercice que celui du 1er mars dernier, déjà commenté dans le blogue -, que tous les commentateurs paraissent avoir très vite oublié, le considérant sans doute – et il l’était en partie peut-être – comme dicté par des considérations de politique intérieure, mais dont je persiste à penser – singulièrement en suivant, depuis si longtemps, le comportement erratique mais constamment dangereux de M. Erdogan – que nous serions sages de le conserver dans un petit coin de notre mémoire lorsque tous font semblant, désormais, plus ou moins bien, d’être bons amis :

 » […] les terroristes ne doivent trouver refuge nulle part. Il ne doit pas y avoir de double standard. Aucun contact avec des organisations terroristes. Aucune tentative de les utiliser pour des buts égoïstes. Aucune transaction criminelle avec les terroristes.

Nous savons qui se remplit les poches en Turquie et permet aux terroristes de prospérer grâce à la vente du pétrole qu’ils ont volé en Syrie. Les terroristes utilisent ces fonds pour recruter des mercenaires, acheter des armes et planifier des attaques terroristes inhumaines contre des citoyens russes et contre des civils en France, au Liban, au Mali et dans d’autres pays. Nous nous souvenons que les extrémistes armés qui opéraient dans le Caucase du Nord dans les années 1990 et 2000 ont trouvé refuge et ont reçu une aide morale et matérielle en Turquie. Ils s’y trouvent toujours.

Cependant, le peuple turc est généreux, travailleur et capable. Nous avons beaucoup de bons amis dignes de confiance en Turquie. Permettez-moi de souligner qu’ils doivent savoir que nous ne les assimilons pas à la partie de l’élite dirigeante actuelle qui est directement responsable de la mort de nos soldats en Syrie.

Nous n’oublierons jamais leur collusion avec les terroristes. Nous avons toujours considéré la trahison comme l’acte le plus grave et le plus honteux qui puisse être commis, et cela ne changera jamais. Je voudrais qu’ils se souviennent de cela – ceux en Turquie qui ont tiré sur nos pilotes dans le dos, ces hypocrites qui ont tenté de justifier leurs actions et de couvrir les terroristes.

Je ne comprends même pas pourquoi ils l’ont fait. Tout différend qu’ils pouvaient avoir, tout problème, tout désaccord au sujet desquels nous ne savions rien auraient pu être réglés d’une manière différente. De plus, nous étions prêts à coopérer avec la Turquie sur toutes les questions les plus sensibles qu’elle avait soulevées ; nous étions prêts à aller encore plus loin, là où ses alliés mêmes ont refusé d’aller. Allah seul sait, je suppose, pourquoi ils ont fait ça. Et sans doute, Allah a décidé de punir la clique au pouvoir en Turquie en les privant de leur discernement et de leur raison. 

Mais s’ils s’attendaient à une réaction nerveuse ou hystérique de notre part, s’ils voulaient nous voir devenir un danger pour nous-mêmes autant que pour le monde, ils n’obtiendront rien de tel. Ils ne recevront aucune réponse visant à impressionner la galerie ou même à obtenir quelque gain politique immédiat. Ils ne l’obtiendront pas.

Nos actions seront toujours guidées principalement par la responsabilité – envers nous-mêmes, envers notre pays, envers notre peuple. Nous n’allons pas faire cliqueter les sabres. Mais si quelqu’un s’imagine qu’ils peuvent commettre un crime de guerre odieux, tuer nos citoyens et s’en tirer, sans rien subir à part un embargo sur les importations de tomates ou quelques restrictions dans la construction ou d’autres industries, il se fait vraiment des illusions. Nous leur rappellerons ce qu’ils ont fait, plus d’une fois. Ils vont le regretter. Nous savons ce qu’il faut faire. »  ]]]

Vassoli Nesterenko, We stanf for Sevastopol, 2005.png

Puisque j’évoque les répétitives guerres russo-ottomanes, voici un tableau contemporain, très caractéristique de la constance, digne d’attention, d’un art patriotique russe depuis la Grande Guerre Patriotique : il est de Vassili Igorevich Nesterenko, de naissance ukrainienne, et on le présente souvent sous le titre – dont je ne sais s’il est [en russe bien sûr] le titre original – « We stand for Sevastopol ! » [il me semble que j’avais lu il y a quelques années quelque chose comme « le bastion »]. Il a été peint en 2005, mais vous imaginerez sans peine l’importance nouvelle qu’a pu lui donner l’affaire de 2014. Le long siège de Sébastopol, en 1854 et 1855, est demeuré vivant dans la mémoire russe, avivé par le souvenir douloureux d’une guerre finalement perdue malgré une résistance acharnée. Hélas, comme cela arrive lorsque nous sommes dans les mains de mauvais gouvernants – et Napoléon III fut un chef d’État, à tous égards, absolument déplorable en dépit de l’espèce d’affection injustifiable que lui porte souvent notre classe politique sous la Cinquième -, nous avons été emportés par ses décisions, toutes stupides, dans une politique étrangère répétitivement désastreuse, dont vous savez certainement qu’elle a « culminé », le 1er septembre 1870, dans l’humiliation de Sedan suivie de la perte de l’Alsace-Moselle. Dans la guerre de Crimée – dixième des guerres russo-ottomanes – nous fûmes bien sûr, sans en être vraiment conscients, et sans aucune préparation sérieuse, habilement attirés [ce sont des choses qui arrivent semble-t-il] par les britanniques, âme véritable – toujours le « Great Game » [leur véritable propos, la suite le montrera, était que les Russes fussent chassés du Caucase et d’Asie centrale] – d’une « coalition » forgée autour de l’Empire ottoman afin de bloquer l’expansion de l’empire russe, lequel menaçait certes diverses puissances, mais aucunement au fond la France, laquelle pourtant finit par fournir l’effort principal [l’Empire ottoman était militairement inexistant], non sans que l’opinion publique ne devînt critique à la longue envers cette aventure, en dépit du prestige, factice et très temporaire, retiré par notre pays. Le siège de Sébastopol, port stratégique comme aujourd’hui de la Flotte russe de la Mer Noire, donna lieu à des combats effroyables – évoqués par cette toile saisissante – dont les lecteurs de la comtesse de Ségur connaissent au moins l’un des héros fictifs, le brave zouave Moutier [notez que la comtesse de Ségur, fille de ce gouverneur Rostopchine qui organisa l’incendie de Moscou contre la Grande Armée, manifeste beaucoup de tact dans le traitement, sans doute difficile pour elle, de la Guerre de Crimée].

 

 

III. – Je ne crois pas, non plus, utile de souligner trop longtemps que les autorités israéliennes aussi ont été – très – profondément déçues. Mais, en même temps, je dois m’attarder un peu sur cette dimension de nos affaires, car elle est certainement l’une des plus redoutables de l’heure [la plus dangereuse même, j’en suis tout à fait persuadé], au regard tant de la nette inflexion de la sensibilité de la Maison Blanche depuis l’accès de MM. Trump et Pence aux affaires, que du souhait si manifeste de Tel-Aviv d’exploiter à fond cette disposition favorable en tentant très probablement d’obtenir que les États-Unis, non seulement affaiblissent par tous les moyens, mais attaquent purement et simplement l’Iran – nouvel épisode dont, s’il survenait, je pense qu’il donnerait, comparativement, le sentiment que les épouvantables – et inextinguibles – affaires d’Afghanistan, d’Irak, de Syrie ou du Yémen, ne sauraient lui être comparées, en violence, en intensité, du point de vue de la résonance internationale [et non de façon régionale seulement, fût-ce avec l’implication de plusieurs pays extérieurs à la zone, mais d’une manière véritablement mondiale, sans en particulier que la prudente Chine, énergétiquement si dépendante, puisse demeurer cette fois dans la relative réserve qui est toujours la sienne tant que ses intérêts immédiats ne sont pas directement lésés].

Les amateurs de folies armageddonesques, tels M. Pence et ses amis, y trouveraient leur compte, lesquels prétendus « évangéliques » et apparentés, ramassis vraiment insupportable de faux lettrés, d’exégètes obliques, et de vrais furieux manipulant des malheureux en ponctionnant soigneusement leurs maigres ressources, feraient mieux de se nourrir des évangiles [ici, ne connaissant ni le jour ni l’heure, de ne pas prétendre les faire advenir follement, et avec un effroyable orgueil, de répondre simplement, et dans l’humilité, au « Vigilate ! », Mt xxv, 12 sq., Mc xiii, 30 sq., ou bien encore 1Co xvi, 13], des actes et des épîtres, en tout particulier celles du Tarsiote, que d’un texte, l’Apocalypse, dont la canonicité fut difficilement et tardivement reconnue – et point même par toutes les communautés chrétiennes -, qui ne peut se comprendre en dehors d’un genre littéraire situé, splendide, fabuleusement pictural, mais c’est une autre affaire, et de l’originaire sentiment – déçu pourtant – de l’imminence des Temps, et qui ne doit pas servir de socle, si fragile, à des interprétations prophétiques de l’histoire de notre temps en particulier, après tant d’autres, puisqu’il ne fut pas de siècle qui n’abritât quelques effectifs assurés que leur époque était sur le point de voir s’accomplir la « révélation » [apokalupsis] prétendument accordée à saint Jean… Dois-je préciser que, les mondes sunnites et chiites abritant des possibilités de montages tout à fait du même ordre, il est, si j’ose dire, urgent d’attendre, de rester bien calmes, d’accorder tout ce qu’elle mérite à la sécularité de la pensée, en formant le vœu que celui que l’Apôtre immense appelle le Katechōn, le retenant… retienne, et d’abord tant d’esprits embrumés ? [v., sur ce personnage, mon billet « Du Guatemala […] »].

Quant à M. Poutine – je souhaite donner mon sentiment d’emblée -, ce serait peu dire, concernant cette stricte dimension israélienne, qu’il se trouve plongé dans un embarras immense. [une mise à jour à la date du 12 mai, à la fin de la présente sous-section IV.iii, esquissera une réponse très probable à telle question abordée ci-après]

D’un côté, il ne peut guère, à mon sens, refuser de façon persistante à Damas les moyens de se défendre par elle-même contre les constantes et parfaitement illégales intrusions et agressions d’Israël [certains, ainsi le courageux Bruno Guigue – normalien et énarque qui a été révoqué de la préfectorale et a choisi, dit-on, d’enseigner la philosophie en terminale – prétendent cent en sept ans – cela me semble beaucoup si l’on songe à des avions et à des missiles -, sauf à compter bien sûr toutes sortes d’actions au sol, ou par drones, des services – et en ce cas ce ne serait certainement pas assez]. Sachant que le propos de Tel Aviv n’est aucunement de diminuer la fréquence et l’intensité de ses attaques [le dimanche 29 avril au soir, l’on a même assisté à la plus importante frappe israélienne sur la Syrie des dernières années, plus importante même que celle contre la base T4 le 9 avril dernier – elle n’est pas revendiquée, mais l’on éprouve un doute assez limité en effet – même si l’on ne saurait à cette heure être assuré de rien – sur l’origine des missiles qui ont frappé plusieurs bases militaires dans les régions de Hama et d’Alep, avec l’effet obligé, notons-le, de renforcer les poches jihadistes et l’ « émirat », disputé certes entre diverses factions, d’Idleb].

Mais, d’un autre côté, même si l’on a pu avoir le sentiment, en particulier cette dernière année, qu’il était un peu agacé peut-être par la politique d’Israël et le désir manifeste de ses gouvernants de pousser à une guerre élargie, le président russe préférerait de beaucoup éviter une dégradation marquée des relations entre les deux pays. Très sincèrement, je ne pense pas que ce soit par l’effet d’une profonde tendresse pour la politique israélienne ; assez naturellement, M. Poutine se préoccupe en général, il est vrai, de sa propre patrie et non de celle des autres, sauf bien entendu si le destin de tel pays peut être, d’une façon ou d’une autre, lié à celui du sien ; je mise donc sur le caractère strictement politique – et donc arbitrable, si je peux dire, au regard d’autres considérations – du comportement prudent qu’il a toujours adopté jusqu’à présent ; M. Poutine ne saurait certes sous-estimer les effets proprement politiques de la solidarité, légitime et profonde, d’une grande majorité des membres des communautés juives du monde entier, y compris bien entendu de celles qui sont issues de Russie, ou de celle, assez importante, qui est demeurée en Russie, ou y est revenue après une alya manquée, avec l’État hébreu [dont sont d’ailleurs citoyens de très nombreux juifs venus de Russie] – davantage, il me semble, aujourd’hui qu’autrefois -, lesquelles communautés par ailleurs ne se trouvant certainement pas uniformément ancrées, par-delà bien sûr les dissentiments personnels de leurs membres, dans les mêmes vues sur le chapitre de la Russie, car ces communautés sont bien entendu diverses ; il ne saurait ainsi ne pas redouter de devenir, de façon caractérisée, un adversaire désigné pour les mondes juifs, avec le risque de voir s’exaspérer encore des tensions Ouest-Est déjà terriblement envenimées, ce qui n’est certes pas son souhait.

Enfin, en dépit de ce que pensent et disent certains, je ne crois pas que M. Poutine ait « choisi » l’Iran, soit le bras armé suprême de l’immense croissant chiite qui court, maigre par endroits, mais fort dilaté en son milieu, de Lattaquié à Lahore. J’ai déjà écrit ou dit, ces derniers mois – je ne sais plus – les deux peut-être – que je ne croyais pas M. Poutine très sensible à l’esthétique politique chiite ; j’ai été en mesure de le dire, bien évidemment, parce que je suis profondément ému par le récit de Kerbala [malgré ma goutte de sang des omeyyades damascènes…], et comprends assez aisément ce qu’une histoire comparée des « passions » peut nous apprendre de certaines sensibilités religieuses – je n’insiste pas tant tout cela est évident pour ceux qui comprennent et peu intelligible pour la plupart, qui s’exposent toutefois à ne pas entrevoir qu’il est toutes sortes d’esprits sous la lune, lesquels construisent une infinité de mondes, souvent irréductibles, et qui, lorsqu’ils sont analogues peuvent l’être par ce qui ne ressemble justement guère aux mondes les plus répandus des jeunes gens supposément universels, mais fort peu nombreux, d’Occident. Mais s’il s’agit de M. Poutine, je ne crois pas que ces choses l’intéressent. Il y discerne surtout à mon sens les ressources qu’elles donnent à la radicalité – ce qu’il apprécie chez M. Assad, selon moi, en dehors d’une aptitude impressionnante à tenir bon, tient à la probable tiédeur aimable de celui-ci dans le domaine religieux ; l’orthodoxie même à ses yeux est plausiblement d’abord, à la faveur bien entendu de l’autocéphalie, l’expression et la condition du Moi commun national russe et un cadre précieux pour le déploiement d’une certaine moralité partagée – n’excluant pas, notons-le, le divorce, ni celui de nombre de ses proches, ni le sien. Je peux certes me tromper, mais je sens les choses ainsi. C’est dire que M. Poutine ne souhaite certainement pas être entraîné dans une histoire, justement, apocalyptique ; il songe à l’accès aux mers chaudes – pas pour s’y baigner, pas seulement avec le propos « to show the flag », selon une expression traditionnelle, mais aussi à d’évidentes fins stratégiques générales, avec la préoccupation majeure des routes, maritimes ou autres, qui ne saurait n’être pas celle du premier responsable d’un pays gravement emmuré par l’espace, les glaces et la veille ennemie, toujours plus pressante ; et, ici, dans le propos d’éviter de trop dangereuses remontées jihadistes dans le proche Caucase ou en Asie centrale. Il n’a bien sûr aucun souhait – comment en irait-il autrement ? – de contribuer à la construction d’une sorte de théocratie chiite élargie territorialement ou au renouveau de quelque empire perse.

 

Jeunes flagellants lors de l'achoura à Lahore.png

Jeunes flagellants chiites commémorant à Lahore la passion de l’imam Husayn lors de l’achoura. [Vous trouverez d’innombrables photos en ligne en saisissant quelque chose comme achoura procession Lahore – bien entendu, les chiites sont très minoritaires au Pakistan, mais nombreux puisque le Pakistan est très peuplé]. Ci-dessous, crucifiement commémorant la passion de Jésus le vendredi saint aux Philippines – les clous sont effectivement plantés dans les mains.

Crucifiement Philippines Commémoration de la Passion.png

 

Gardons à l’esprit ce qui précède : M. Poutine se trouve plongé dans le plus grand embarras, et il est difficile de savoir comment il va trancher pour en sortir, puisqu’il lui est impossible de ne pas, après tant d’efforts déjà consentis, soutenir Damas, qu’il ne peut pas ne pas se coordonner avec Téhéran, et abandonner purement et simplement l’Iran, avec lequel les projets ne manquent pas, à la violence étatsunienne, mais qu’il ne souhaite pas non plus lier au-delà d’un certain point le destin de la Russie a celui de la république islamique, ni se confronter véritablement, fût-ce par Syrie interposée, à Israël. Dans l’idéal, pour lui, tous resteraient assez calmes ; mais il n’est pas certain du tout qu’il en aille ainsi, moins à cette heure du fait des Iraniens, qui ne réagissent pas violemment pour le moment, quoi qu’ils en pensent bien sûr, aux agressions israéliennes, que d’Israël qui peut redouter que la fenêtre de tir de l’exact moment trumpien ne se trouve bientôt obturée – qui sait ?

[[[ Israël dont je rappelle – nul observateur sérieux ne le conteste, cet aspect doit être toujours conservé à l’esprit, et l’on ne doit pas douter que M. Poutine, et d’autres, n’ignorent rien de la chose – je laisse de côté le facétieux M. Hollande et son entretien du 14 juillet 2015 – qu’il dispose – grâce à la France de la IVe dans un premier temps – de l’arme atomique de façon tout à fait assurée, et hors de tout contrôle international – plusieurs dizaines, peut-être plusieurs centaines d’ogives, c’est-à-dire autant plausiblement que la France – qui en compterait moins de trois cents si l’on se fie au très important discours prononcé le 19 février 2015 à Istres par M. Hollande – ou le Pakistan, et beaucoup plus que n’en a assurément Riyad, qui ne disposerait au plus que d’une poignée d’ogives cédées par le Pakistan en échange d’une aide financière très large consentie, en particulier, au programme nucléaire d’Islamabad. — La question de « la bombe » israélienne est très documentée, y compris en ligne ; le dernier livre, fort intéressant, que j’ai lu, évoquant notamment cette question, est celui, paru il y a quelques semaines, de M. Vincent Nouzille, Histoires secrètes France-Israël [1948-2018]. ]]]

 

Très peu, quoi qu’il en soit, après les frappes, Al-Monitor. The Pulse of the Middle East, a produit une prise de position, imputée à un ministre israélien anonyme, dont tout indique que, sur un ton plutôt modéré toutefois, elle était représentative de celle du gros des dirigeants israéliens :

« […] it is obvious to us that this attack does not increase America’s deterrent capacity in the region in any significant way, nor does it indicate whether President Donald Trump is planning what we would like to see happen in the future. Once the dust settles, it will become clear that President Trump did the minimum he could, which is far from what really needs to happen in order to rein in Bashar al-Assad, Putin and Nasrallah. »

[ http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2018/04/israel-us-missile-attack-syria-assad-trump-withdrawal-forces.html#ixzz5Dz8kpf3K ]

[[[ Un mot sur Al-Monitor ; cet organe en ligne, qu’il est utile de consulter régulièrement pour ceux que ces choses intéressent –   https://www.al-monitor.com/pulse/home.html    , a son siège à Washington ; il a certes été fondé en 2012 par un Étatsunien d’origine arabe, M. Jamal Daniel – un riche homme d’affaire syrolibanais, chrétien né à Tartous, assez proche dit-on de M. Assad, et qui a aussi fondé et préside The Levant Foundation, organisme qui se tourne volontiers vers le dialogue interreligieux – ; mais ce serait peu dire qu’il ne s’agit pas d’une feuille électronique anticonformiste ; disons, pour n’être pas obscur, que ceux qui n’ont pas envie – ce qui est le cas le plus général désormais en Occident, beaucoup plus que dans ma jeunesse – de s’attarder vraiment sur la terrible situation palestinienne, ni de considérer que les monarchies réactionnaires, surarmées et bellicistes du Golfe sont des régimes assez effroyables – peuvent lire les yeux fermés Al-Monitor – ils ne courront pas le risque que cette feuille virtuelle, appréciée par la presse capitaliste étatsunienne, les leur ouvre, un peu douloureusement. Comment interpréter le jeu de M. Daniel ? En considérant, d’une part, que M. Assad n’avait rien de l’extrémiste politique que l’on décrit par ici, et qu’il pouvait être apprécié par des personnes tout à fait conformes à ce qu’il est, en principe, attendu en Occident [lequel Occident d’ailleurs n’est pas toujours très fidèle aux orientations qu’il affiche dans le choix de ses amis…], et d’autre part que si le rôle que s’assigne M. Daniel est de réinsérer la Syrie assadienne dans le concert des nations « fréquentables » selon les perspectives occidentales, alors une stratégie du type de celle qui est la sienne pouvait sembler la meilleure. Je ne vois guère comment conjecturer en un autre sens au regard de mes observations bien sûr partielles et très extérieures.

— À la suite d’une question, au fond appelée par les lignes qui précèdent : pour élargir le spectre des sites d’information sur le Moyen Orient, l’on peut, d’un côté, suivre Middle East Eye, fondé en 2014, moins conforme aux vues dominantes en Occident, et qui dispose d’une édition française, moins complète il me semble que l’anglaise : http://www.middleeasteye.net/fr.  Très précieux aussi, car proche des services israéliens – avec l’avantage de donner des informations parfois très inédites, et l’inconvénient, très faible dès lors qu’on le sait, d’appartenir au fond à un appareil communicationnel très engagé – le site Debka : https://www.debka.com. J’ajoute, pour les quelques-uns que les questions moyen orientales intéresseraient durablement, un site dont l’intérêt tient en particulier à ce qu’il publie des synthèses historiques souvent utiles, ainsi que d’assez belles cartes https://www.lesclesdumoyenorient.com.  Je m’arrête-là avec l’espoir que quelques-uns, une fois les examens passés, persisteront à s’occuper de ces ces affaires à la fois passionnantes et terribles. ]]]

 

La passion monta rapidement au sein de la classe politique israélienne dans les jours qui suivirent lorsqu’il apparut que la Russie pourrait se décider à livrer des missiles S-300 à la Syrie, commandés depuis longtemps par Damas mais non livrés par Moscou – bien qu’il s’agît d’armes défensives – à des fins d’apaisement.

Dès le 14 avril, le jour même des frappes, le général Roudskoï [chef, vous le savez, du commandement opérationnel de l’état-major russe] évoqua cette possibilité. Il allait de soi, en une affaire aussi délicate, qu’il n’improvisait pas ; il y avait là, au contraire, la principale réponse, préalablement définie très certainement aux frappes dont Moscou avait demandé de façon très ferme qu’elles n’eussent pas lieu [puiqu’elles étaient gravement illégales et au mieux très prématurées]. Dans les jours qui suivirent, il apparut bien que la décision de principe était prise, bien que le gouvernement russe ait tenu à ne pas en précipiter l’annonce en forme tout en s’employant à la justifier. Parmi d’autres interventions, l’on retiendra par exemple ce passage d’un long entretien accordé par M. Lavrov à la BBC le 16 avril :

« Question : Are you going to send this latest sophisticated S-300 anti-aircraft missile to President Assad in Syria? And if you are, the Israelis are going to be gravely concerned.

Sergey Lavrov : President Putin addressed this issue. And he clearly reminded that few years ago at the request of our partners we decided not supply S-300 to Syria. Now that this outrageous act of aggression was undertaken by the US, France and UK, we might think how to make sure that the Syrian state is protected.

Question : To be clear, you’re saying that what has happened in the last few days makes you reconsider and feel positive about sending those very sophisticated anti-aircraft missiles to Syria.

Sergey Lavrov : It makes us convinced that whatever is required to help the Syrian army to deter aggression, we will be ready to consider. »

Que nous dit le ministre russe ? Que M. Poutine lui-même a abordé la question ; que, certes, la Russie avait bien voulu se montrer il y a quelques années conciliante avec l’Occident – et Israël, n’en doutons pas -, mais que la situation a radicalement changé, du fait de l’agression des trois puissances atlantiques, certes, mais aussi – comment Moscou n’y songerait pas, même si M. Lavrov ne se laisse pas entraîner sur ce terrain ? – alors que les frappes israéliennes se répètent. La Russie doit veiller à ce que le Syrian State, conformément au droit pour tout État de se défendre bien sûr, puisse être protégé contre des agressions répétées et intempestives. Et c’est pour cela – l’ultime réplique est à la fois très ferme et malgré tout prudente – que Moscou est prête à considérer – la décision ne serait pas exactement prise ainsi – vraiment tout ce qui pourrait aider l’Armée arable syrienne à dissuader les agressions.

Plusieurs responsables russes, tel, le 23 avril, M. Vladimir Ermakov, directeur du département de la non-prolifération et du désarmement au Ministère des Affaires Étrangères, insisteront par la suite sur ce que, et c’est incontestablement le cas, aucun obstacle légal à la livraison de S-300 ne saurait être invoquée :

« Nous n’avons pas d’accords internationaux qui pourraient limiter nos livraisons d’armes défensives en Syrie. »

Mais il ajoutera :

« En tout cas, ces questions sont réglées au niveau des autorités du pays, cela sera annoncé de manière appropriée. »

Et complétera son propos en ces termes :

« C’est toujours une décision bilatérale. Aucun accord de la Russie ou de la Syrie dans les structures internationales ne la limite. Ce sont des armes défensives qui, lorsque les parties se sont accordées, peuvent être livrées dans un autre pays. »

 

Le Pitlivy et le Smetlivy dans les Dardanelles en route vers Tartous le 21 IV 2018.png

Dans les Dardanelles, le 21 avril 2018, le Pitlivy et le Smetlivy, appartenant à la Flotte de la Mer Noire, font route « southbound », plein sud, vers Tartous. L’on ne supposera pas que cette frégate et ce destroyer aient été chargés d’apporter des S-300 à la Syrie. Le Flichenkov, important navire de débarquement qui, retour de Tartous, passait le même jour dans les Dardanelles, mais « northbound », serait beaucoup plus adapté, s’il y avait lieu, lors d’un prochain voyage. De toute façon, les guetteurs des deux détroits, dont la passion – si précieuse pour nous – est d’enregistrer les mouvements en ces lieux stratégiques, devront patienter j’imagine. — Ci-dessous, une autre photo, superbe, des mêmes navires, le même jour, toujours dans les Dardanelles [ou peut-être encore dans la Mer de Marmara – une poétique brume laisse un peu indécis].

Le Petlivy et le Smetlivy dans les Dardanelles le 21 avril - southbound.png

Ci-dessous, la frégate lance-missiles Pitlivy. L’intérêt pour nous de cette autre image tient à ce que nous pouvons nous confirmer dans le sentiment que les questions de drapeau ou de pavillon sont envisagées traditionnellement avec rigueur dans le monde de l’État – toutes ces choses n’y souffrent aucune fantaisie, car elles touchent aux jeux de forme, à l’armature symbolique, par le truchement desquels une pure idée se donne à voir [l’épée – the sword de Hobbes – venant la faire sentir autrement s’il le faut] – d’où le caractère très surprenant de la mise en scène de la photo officielle du général Lecointre [billet 2/3]. Ici, comme le navire est au mouillage, le pavillon de beaupré est hissé à la proue du navire ; à l’arrière, le pavillon de la marine russe – le pavillon naval, si l’on préfère, de la Fédération de Russie – ; ces deux pavillons, ordonnés autour de la croix de saint André bleue, furent ceux, dès le début du XVIIIe siècle – il est très intéressant de le noter -, de la marine impériale russe, qui fut l’une des grandes œuvres du tzar Pierre le Grand [décision de 1696] au point que, à la fin de notre Ancien régime, la flotte russe sera la troisième du monde, derrière la nôtre, elle-même devancée bien entendu par celle du Royaume Uni ; l’on comprend aisément la difficulté des montages symboliques dans un pays qui est l’héritier de deux mémoires immenses, celle d’un très grand empire, et celle bien sûr d’une très grande révolution. D’une certaine façon, la France se trouve confrontée à une richesse, et donc à une difficulté, du même ordre ; mais, on le sait – à très juste titre chez nous – le choix s’est finalement  fait de privilégier la symbolique  issue de la Révolution, consacrée il est vrai par la tentative de réconciliation de l’ancien et du nouveau, de dépassement intégrateur, dialectique si l’on veut, de la période consulaire et impériale. Bien que la marine nationale soit parfois désignée comme « la Royale », les jeux symboliques anciens de ce type y ont pour l’essentiel disparu et le pavillon de la marine ne se distingue pas du drapeau français  [même si, au mouillage, une marque distinctive en forme de flamme joue le rôle de pavillon de beaupré en portant le symbole de la décoration allouée pour quelque motif au navire].

Quelque chose, pourtant, subsiste du monde ancien : des marques de commandement sont hissées pour signaler la présence à bord d’une haute personnalité ; or, s’il s’agit du chef d’état-major de la Marine, la marque consiste en un sautoir de deux ancres, c’est-à-dire en deux ancres croisées et formant… croix de Saint-André – elles se détachent sur le blanc des trois couleurs. Bien entendu, ce privilège symbolique rappelle le privilège héraldique du Grand Amiral de France de l’ancienne monarchie, lequel posait son écu familial sur deux ancres en sautoir [encore ainsi, sous la Restauration, le fils aîné de Charles d’Artois, qui va devenir Charles X, Louis duc d’Angoulême – jeton aux armes ci-dessous, datant de 1817, les armes de France, comme vous le voyez, mais crénelées de gueules, selon la brisure retenue pour la branche d’Artois, et posées donc sur deux ancres en sautoir. — Une aimable question m’a été posée sur ce jeton. Voici une brève – aussi brève que possible du moins – réponse : les colliers qui entourent l’écu sont ceux des ordres du roi, par ordre d’ancienneté de création à partir de l’écu lui-même ; en premier donc, bien qu’il soit de bien moindre dignité, et souvent consenti aux intellectuels – c’est dire… -, mais finalement assez peu distribué, l’ordre de Saint-Michel, créé par Louis XI, aisément reconnaissable à ses coquilles ; la médaille porte l’archange – « monsieur saint Michel » – terrassant le dragon, lequel dans la durée symbolise en général le mal et plus précisément l’hérésie – le serment du sacre, vous avez sans doute croisé cela en histoire des institutions – impose au roi de France de pourchasser les hérétiques afin de les exiler hors du royaume – ; à l’extérieur, l’ordre du Saint-Esprit – symbolisé traditionnellement par une colombe -, réservé en pratique à infiniment peu, généralement de la plus haute naissance selon les perspectives du monde ancien ; c’est l’infortuné roi Henri III qui, parmi les grands malheurs des Guerres de Religion, créa cette « milice du benoît Saint Esprit » pour souder ses fidèles ; ainsi parmi les mailles du collier repérerez-vous un H couronné ; notez qu’un chevalier du Saint-Esprit est dit chevalier « des ordres du roi », parce qu’il a toujours été reçu dans l’ordre de Saint-Michel immédiatement avant d’être reçu dans le Saint-Esprit. Vous pourriez-vous demander pourquoi ne figure pas, en troisième lieu, la Légion d’honneur alors qu’elle avait été expressément maintenue par la Restauration [l’art. 72 de la Charte avait disposé – entre autres mesures de sage réconciliation nationale : « La Légion d’honneur est maintenue »], et que, ainsi que vous le relèverez ci-après dans le portrait de Louis XVIII, oncle du duc d’Angoulême, donné par Robert Lefèvre, le roi lui-même la portait ; mais vous relèverez dans ce portrait que le prince portait aussi, tout contre l’étoile de la Légion d’honneur, une croix soutenue elle aussi par un ruban rouge ; il s’agissait de l’ordre de Saint-Louis, créé à l’intention exclusive des militaires par le roi Louis XIV ; l’un et l’autre étaient distribués sous la Restauration ; il eût été difficile de donner l’avantage, dans les conventions héraldiques concernant les membres de la famille royale, à la Légion d’Honneur au détriment de Saint-Louis, alors que l’égalité des deux ordres était affirmée, aucun ne devant acquérir préséance sur l’autre ; or Saint-Louis n’avait jamais figuré à la suite des deux ordres du roi, la Légion d’honneur ne l’eût par suite guère pu ; sans doute y eut-il là malgré tout une erreur, un manque de sens historique si l’on veut ; mais admettons que la tâche était très difficile. J’ajoute, sans un être certain, que la plaque portant une croix, à droite, juste sous l’épaulette, est peut-être l’ordre anglais de la Jarretière reçu en 1814 par Louis XVIII ; je n’ai aucun doute par contre sur la plaque portée en bas à droite, tout contre l’écharpe bleue du Saint-Esprit : il s’agit – grande croix de Malte à dominante verte portant en son centre une croix grecque d’argent – de la plaque de l’ordre royal de Saint-Lazare-de-Jérusalem et de Notre-Dame du Mont-Carmel dont Louis XVIII, alors comte de Provence, avait été nommé grand-maître en 1773 ; je tends à penser, au regard de certaines représentations anciennes, que le collier que porte le roi est celui du même ordre ; là encore, donc, une forte trace du monde ancien, mais d’un monde révolu cette fois puisque l’ordre n’étant plus distribué par le roi, il s’éteignait à mesure avec la disparition des chevaliers anciens. — La même personne m’a interrogé sur le sens des mots latins formant légende, en haut – GALLIS SIDUS AMICUM ; je pense, sidus étant un substantif neutre, et amicum pouvant être l’adjectif amicus au neutre, et, s’agissant de Gallis, qu’il s’agit certainement du datif pluriel de Gallus – que l’on peut traduire : un astre amical, bienveillant plutôt, pour les Gaulois, c’est-à-dire les Français ; l’astre peut-être le duc d’Angoulême lui-même ; mais sidus ne dit pas seulement l’astre, l’étoile isolée, mais la constellation – l’on dirait alors : une constellation bienveillante pour les Français, et il s’agirait non seulement du duc d’Angoulême mais des Bourbons ; j’ajoute, puisque l’on a affaire à un monde, en principe, de marins, que l’on peut songer à un fameux cantique marial cher à ce milieu, et probablement fort ancien, « Astre béni du marin » – cette étoile est bien entendu la Vierge -, dont on connaît plusieurs versions ; ce cantique dit l’angoisse que fait naître la mer, terrible, et l’espérance du salut ; ainsi, conformément au fond à l’esprit de l’ancienne monarchie, deux significations, mais au fond indémêlables, l’une séculière touchant à la qualité supposée des hommes, l’autre spirituelle, tenant à la protection que le Ciel donne singulièrement aux sujets du royaume très-chrétien, et en particulier à ceux qui vont sur mer à son service. Voici, j’espère avoir répondu.]

Jeton aux armes du duc d'Angoulême, amiral de France [1817].png

Robert Lefèvre, Louis XVIII - Carnavalet.png

Voici, pour ceux qui seraient curieux d’apprécier par eux-mêmes l’importance plus qu’historique de ces aspects symboliques de la puissance, autant « causes » peut-être, dans la longue durée, qu’ « effets » de celle-ci, un lien – à titre d’exemple – avec le long décret du 15 août 1851 sur le Service à bord des bâtiments de la Flotte. Ils relèveront, après un très intéressant rapport au président de la République [Louis-Napoléon…] que le titre II, « Des pavillons et autres marques distinctives de commandement », vient dès le début du décret, aux articles treize et suivants. Voir : https://books.google.fr/books?id=ZFxfAAAAcAAJ&pg=PA592&lpg=PA592&dq#v=onepage&q&f=false

 

La frégate lance-missiles Pitlivy.png

Ci-dessous, un écusson portant le nom de la frégate vous permettra de mieux déchiffrer les lettres blanches peintes sur la coque. Ma femme me dit que cela veut dire le curieux, et même un terme sensiblement plus fort.

Ecusson du Pitlivy.png

 

Mais je reviens à mon affaire. Comme on le comprend, en ces derniers jours d’avril, la décision n’est probablement pas encore tout à fait prise à Moscou – peut-être même divise-t-elle les plus hauts responsables, M. Poutine suspendant encore son choix. Bien que des rumeurs, assez largement reprises, aient fait état à partir du 28 avril de premiers essais du système S-300 en Syrie, j’éprouve un – très – fort doute à ce sujet : aucune arme de ce type n’a pu être acheminée en aussi peu de temps ; et ceux qui suggèrent qu’elles eussent été déjà sur place à Hmeimim n’apportent pas d’éléments en ce sens propres à persuader.

Du côté d’Israël, quoi qu’il en soit, la simple perspective que la Syrie puisse faire obstacle aux frappes fréquentes de Tel-Aviv choque singulièrement. Bien entendu, M. Avigdor Li[e]berman, le ministre de la Défense, est le plus raide dans l’expression, mais l’on ne doutera pas un instant qu’il n’exprime le point de vue gouvernemental, et très largement celui des élites israéliennes. Dès le 16 avril – pensant de façon claire à la possible livraison de S-300, il prononça, au cours d’un entretien, des paroles d’une particulière netteté, dont on comprendra qu’elles étaient adressées à M. Poutine, qu’il s’agissait de ne pas, non plus, froisser inutilement :

« We will maintain total freedom of action. We will not accept any limitation when it comes to the defense of our security interests […]. But we do not want to provoke the Russians. We have an open line of communication at the level of senior officers. The Russians understand us and the fact is that for years we have managed to avoid friction with them. »

Le propos liebermanien, si on le suit, tend tout entier – et c’est évidemment la seule voie intelligente – à distinguer, et donc tendanciellement à opposer, la Russie et l’Iran, répétitivement désigné comme ennemi. Si l’on a bien compris mon propos antérieur, l’on admettra, à la fois qu’une telle façon de procéder est la meilleure, et en même temps qu’elle comporte des limites évidentes. Car, je le répète, M. Poutine ne peut pas laisser le pays qui l’a appelé à l’aide, et auquel il a donné sa protection, à la merci des fantaisies guerrières d’un voisin dont il est peu douteux que son propos ne soit d’entretenir un certain chaos régional propre à dissoudre ses rivaux et à l’assurer de pouvoir agir librement contre eux selon ses intérêts. Comment d’ailleurs, ne soupçonnerait-il pas qu’il puisse y avoir là un exemple dangereux donné à Paris, Londres ou Washington ? Si Tel Aviv frappe Damas à sa convenance, pourquoi tel autre adversaire de M. Assad ne procéderait-il pas ainsi ? J’espère me faire bien comprendre : le piège me paraît redoutable pour M. Poutine ; la manifestion d’une certaine faiblesse, même puissamment raisonnée, pourrait voir s’inverser la dynamique qui l’a conduit, qu’on le veuille ou non, de succès en succès depuis quatre ans.

Le 24 avril, M. Li[e]berman tint des propos à Ynet qui ne modifièrent pas vraiment sa position antérieure, contrairement à ce que l’on put lire parfois :

« What’s important to us is that the defensive weapons the Russians are giving Syria won’t be used against us. If they’re used against us, we’ll act against them. […] One thing should be clear – if anyone’s shooting at our planes, we’ll destroy them. »

Bien entendu, nul n’eût pu être surpris qu’Israël souhaitât détruire des systèmes menaçant ses avions et ses missiles – frappant eux-mêmes illégalement les installations syriennes.

À cette heure, attendons et voyons.

[[[ Mise à jour à la date du 12 mai = quels qu’aient été les contours de l’affaire de la nuit du 9 au 10 mai, marquée en particulier par de très sévères frappes de Tel Aviv sur la Syrie – je reviens sur ces frappes dans le billet 4/4 -, il est désormais acquis [ainsi que je l’avais justement conjecturé ci-dessus] que Damas n’a reçu aucun système S-300 au cours des dernières semaines, et il devient d’une très haute probabilité qu’elle n’en reçoive pas à court ou moyen terme. Dans l’ « embarras » qui était le sien, M. Poutine a tranché – et il a tranché à mon sens, quelles qu’en soient les raisons – au-delà d’une position négociée de juste milieu, il a plausiblement reconnu – de façon très troublante – la justesse d’au moins une partie des inacceptables revendications de Tel Aviv ; il est notable d’ailleurs que le passage par Moscou de M. Nétanyahou à l’occasion, le 9 mai, de la parade du « Régiment immortel » n’ait rien changé, mais ait encore encouragé, à un niveau sans précédent depuis longtemps, les pratiques illégales du gouvernement israélien. Tout cela promet des lendemains très sombres à tous dans la région – mais, comme on fait son lit on se couche, disaient les bonnes gens, dont la sagesse, donnant accès ici à une philosophie de l’histoire comme liberté mais totalité, est un trésor pour l’esprit –  et à mon sens fort peu de reconnaissance internationale à M. Poutine.

Voici les pièces qui laissent peu de doute :

1/ Une déclaration de M. Nétanyahou – assez déplacée en elle-même, mais il connaît désormais manifestement la marge de son jeu, et il ne peut résister à la joie de l’étaler publiquement – après son entretien avec M. Poutine : 

« Il est peu probable que la Russie essaie de limiter les opérations militaires qu’Israël mène en Syrie […] vu ce qu’il se passe en Syrie actuellement, il est nécessaire de garantir la poursuite de la coordination miliaire entre l’armée russe et les Forces de défense d’Israël. »

2/ Une confirmation au journal Izvestia de M. Vladimir Kojine, le conseiller du président Vladimir Poutine pour la coopération militaire avec les pays étrangers :

« Pour l’instant, il n’est pas question de livraison de nouveaux systèmes modernes [de défense aérienne à la Syrie]. […] L’armée syrienne a déjà tout ce dont elle a besoin. » 

Ite, missa est !   ]]] 

 

 

Exécution capitale en Arabie séoudite.png

 

IV. Le monde musulman se manifesta surtout, presque immédiatement, par une déclaration de la Ligue arabe. Celle-ci a vu triompher en son sein – bien entendu, conformément au rapport de forces qu’a vu s’instaurer notre temps – l’axe conduit par l’Arabie séoudite et favorable à la politique atlantique. D’ailleurs, la Syrie, pays fondateur pourtant, a été suspendue de la Ligue, dans des conditions d’une légalité douteuse, en novembre 2011 et le sommet en cours au moment des frappes – le vingt-neuvième – se déroulait justement à Dhahran, sur la côte séoudienne du Golfe persique [en région à la fois chiite et pétrolière, notons-le, mais les chiites ont un droit fondamental en Arabie séoudite, celui de se taire, de travailler dur, et de raser les murs], si bien que ce fut le ministère des Affaires étrangères séoudien, Adel al Djoubeïr qui exprima les vues majoritaires de la Ligue, condamnant des attaques chimiques « criminelles » [oui, vous avez bien lu : ce sont les bourreaux intégristes et réactionnaires du malheureux Yémen, ceux dont les pilotes s’amusent à bombarder les mariages dans les régions zaydites, ceux qui pratiquent chez eux – ci-dessus – comme d’autres jouent au croquet, l’exécution capitale au sabre et l’amputation, de femmes autant que d’hommes – « including women », comme dirait M. Trump en vagissant de l’air tendre du loup dans le rôle de la mère-grand -, qui osent parler de crime même lorsque le crime est imaginaire et monté par les clients des Séoud que sont les membres de Jaych al-Islam – ainsi va le monde et l’argent séoudien a toujours fait des merveilles ; ne demandez pas à M. Le Drian, à Mme Parly ou à M. Pompeo ce qu’ils en pensent, vous n’obtiendrez aucune réponse – l’Arabie séoudite est membre de plein droit du camp du bien et cela en dit long sur l’inversion totale des plus élémentaires valeurs humaines sur lequel est édifié ce dernier], et approuvant fermement les frappes des trois puissances atlantiques.

Cette prise de position ne devait pas cacher l’absence d’unanimité véritable. Certains membres d’ailleurs, à commencer par l’Algérie, la Tunisie ou l’Égypte, souhaitent la réintégration de la Syrie dans l’organisation ; et certains États arabes, à titre individuel – ainsi le Liban et l’Irak – ont condamné les frappes ; l’Algérie, cette fois encore, a montré sa fidélité à ses vues les plus classiques ; dès le 11 avril, M. Abdelkader Messahel, son ministre des Affaires étrangères, a rappelé les effets déplorables de l’action occidentale en Libye et considéré que

« Les interventions militaires étrangères en violation du droit et de la légalité internationale ont généré le chaos là où elles ont eu lieu. Elles ont créé les conditions idoines de non-droit favorisant le développement du terrorisme. »

Après les frappes, dès le 14, le Premier ministre algérien, M. Ahmed Ouyahia a exprimé – diplomatiquement – ses vifs regrets :

« L’Algérie ne peut que regretter les frappes qui se sont déroulées cette nuit en Syrie au moment où toute la communauté internationale attendait plutôt l’envoi d’une commission d’enquête pour évaluer où vérifier toutes ces informations relatives à l’usage présumé d’armes chimiques que l’Algérie avait dénoncé. »

Le psdt Xi en IV 2018.png

V.- La Chine manifesta immédiatement son inquiétude en mettant en alerte sa marine et son aviation en Mer de Chine. Le président Xi s’impliqua personnellement, visitant  à l’occasion d’exercices prévus antérieurement une marine que le pays – avec le deuxième budget militaire du monde, mais fort loin des États-Unis bien sûr – s’emploie à renforcer très rapidement, en particulier pour garantir la sécurité de son commerce international, mais surtout pour assurer sa maîtrise du très vaste espace maritime qu’il revendique en Mer de Chine méridionale, avec de raisonnables espoirs de combler par son exploitation une dépendance énergétique préoccupante. [Mise à jour = il est notable que le deuxième porte-avions chinois – mais le premier fabriqué en Chine – ait quitté les chantiers de Dalian, sur la mer de Corée, non loin de la Corée du Nord, ce treize mai, en vue de ses premières manœuvres en mer ; d’autres porte-avions suivront, si l’on comprend bien.]

La Chine se montre toujours prudente dans son expression dès lors qu’elle n’est pas strictement et directement visée – et c’est pour cela d’ailleurs qu’elle peine encore, malgré sa présence au Conseil de sécurité comme membre permanent, à devenir la superpuissance vraiment internationale qu’elle sera à moyen terme sans doute -, mais il va de soi que la déstabilisation de l’Orient, de la Méditerranée à l’Hindou Kouch, telle qu’elle menace de se trouver aggravée de façon affolante par les risques d’un embrasement de toute la région – et très au-delà – du fait du souhait probable de Washington, de Tel Aviv et de Riyad d’en découdre avec Téhéran, ne peut que la préoccuper au plus haut point, ne serait-ce que du fait des lourdes menaces qu’elle fait peser sur le programme de projection, en principe essentiellement commercial, des routes de la soie – projet dont je répète toutefois que, splendidement « vendu » aux foules occidentales [sans cesse affamées de nouvelles sottises touristiques, et dont des effectifs immenses commencent à se lasser d’aller manquer l’ « été indien », si bref, au Canada, entendre le chant triste des baleines ou voir dériver des ours blancs sur des glaçons – que tous ces gens cessent donc d’agiter leur vide et fichent la paix aux ours et aux baleines, qu’ils cessent aussi, en passant de s’empiffrer de viande, les Indiens, hélas, les mêmes ou à peu près les ont tous massacrés d’une façon ou d’une autre ! -, et que la formule fait rêver de façon irréfléchie – car de soie il ne s’agit guère…], il ne manquera pas de permettre, s’il aboutit à suffisance, une projection commerciale peut-être écrasante pour nous, de favoriser possiblement, tout au long de la route, des mouvement migratoires imprévus – point seulement de Chinois, Han ou Ouighours -, et de s’accompagner d’une inévitable projection militaire à des fins de « sécurisation » des fameuses routes.

M. Xi à Davos le 17 I 2017.png

[[[ Je suis assez surpris, je dois le dire, de la nouvelle sinophilie de tant de penseurs rebelles désormais. Tout à leurs justes passions anti-étatsuniennes, ils s’éprennent étrangement de Pékin ; emportés par leurs aspirations légitimes à la « dédollarisation », vraiment indispensable, ils rêvent d’un yuan impérial – dans mes très jeunes années, les vieilles personnes appelaient encore cela faire la politique de Gribouille… Bien entendu, il faut jouer l’empire faible contre l’empire fort, lorsque l’on aspire à redevenir une cité libre ; mais justement, la Chine n’est plus du tout un empire faible, et elle sera le plus fort des empires sous peu – sauf si telles contradictions internes la minent trop ; et, non seulement il n’est pas d’empire bienveillant – l’un des plus compréhensifs de l’histoire fut celui de notre Rome, et il lui arriva pourtant d’être terrible -, mais encore cet empire-là est celui – je l’écris sans ciller – qui accompagne une idéologie libréchangiste illimitée [dont l’apologie sans nuance qu’il en a donnée a valu au camarade Xi les salves d’applaudissements à répétition des capitalistes réunis à Davos en janvier 2017 – image ci-dessus] d’une tyrannie de masse sans exemple au monde, entée par exemple, chose vraiment atroce, sur des capacités de reconnaissance faciale sans équivalent – les Sarkozy et Valls sont des enfants de chœur agités et brutaux à côté du bon M. Xi – ; notre mortelle bêtise est justement de pousser une Russie affaiblie, et plus flottante à mon sens qu’on ne fait mine de le croire pour se faire peur – trop flottante peut-être pour pouvoir revêtir d’ailleurs la signification d’une promesse de changement véritable, pour elle-même et pour les autres -, dans les bras de Pékin. Bref, procédons sans amour d’aucune puissance qui ne soit pas la nôtre sur nous-mêmes, aimons les faibles et les infortunés, où qu’ils soient, mais ne soyons les alliés de personne sinon, chacun d’entre nous, les uns des autres ; et conservons toujours à l’esprit qu’il faut une bien longue cuillère pour dîner avec le dragon, même lorsqu’il sourit vaguement. ]]]

 

Ilya Glazounov, The Market of our Democracy.png

Ilya Glazounov, « Le marché de notre démocratie » [1999]. Je poursuis, sans grand effort systématique, en me promenant, et lorsqu’un lien me semble possible avec le texte, ma présentation de quelques œuvres propres à illustrer le thème à mon sens très intéressant [l’on ne trouverait rien de véritablement équivalent ici] « Peinture et politique en Russie à l’époque contemporaine ». L’on comprend sans peine que cette composition de la fin de l’ère Eltsine a une nette vocation critique – disons : anti-« occidentaliste », hostile à notre « Market Democracy », qui est la négation même de la démocratie et le masque de l’oligarchie la plus féroce. Ilya Sergeievitch Glazounov, mort il y a un an, à l’été de 2017, est représentatif, il me semble de la synthèse politique permise par la Grande Guerre Patriotique : fidèle à l’orthodoxie, il passait pour nostalgique de l’époque tzariste, mais son patriotisme lui permit de trouver sa place dans une Union soviétique remodelée dans une certaine mesure par les nécessités idéologiques de la lutte contre l’Allemagne nazie puis la rivalité avec l’Occident [lui-même, né en 1930, n’a pu être un peintre significatif de l’âge stalinien, lequel a vu s’opérer cette puissante inflexion]. M. Poutine a toujours manifesté une grande estime pour ce peintre [ci-dessous], sans qu’il faille forcément en tirer autant de conséquences que le suggèrent ceux de ses partisans que l’on pourrait désigner comme « eurasistes » et néo-« slavophiles ». Sur Glazounov, vous pouvez par exemple consulter le site dédié :  http://glazunov.ru/en

M. Poutine en compagnie du peintre Ilya Glazounov.png

 

VI.- La Russie manifesta sèchement son mécontentement, parfaitement nourri par le rappel de l’histoire des vingt dernières années, depuis le complet scandale Yougoslave, et selon les termes de la légalité internationale la mieux assurée. Une déclaration solennelle du président Poutine, le 14 avril même, donna immédiatement le ton :

« Le 14 avril, les États-Unis soutenus par leurs alliés ont frappé des sites militaires ainsi que ceux de l’infrastructure civile de la République arabe syrienne. Sans l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU, en violation de la Charte de l’ONU, des normes et des principes du droit international, un acte d’agression a été commis à l’encontre d’un État souverain qui se tient à l’avant-garde de la lutte antiterroriste.

À nouveau, tout comme il y a un an, lorsque les États-Unis ont attaqué la base aérienne de Shayrat, en tant que prétexte a été utilisée une mise en scène d’usage de substances toxiques contre les civils, cette fois à Douma, banlieue de Damas. Après avoir visité le lieu de l’incident fictif, les experts militaires russes n’ont pas découvert de trace d’utilisation de chlore ou de toute autre substance toxique. Pas un seul habitant n’a confirmé le fait de l’attaque chimique.

L’Organisation sur l’interdiction des armes chimiques a dépêché ses spécialistes en Syrie afin d’élucider la situation. Or, un groupe de pays occidentaux l’a méprisée de façon cynique en entreprenant une action militaire sans attendre les résultats de l’enquête.

La Russie condamne avec une extrême fermeté l’attaque contre la Syrie où des militaires russes aident le gouvernement légitime à combattre le terrorisme.

Par leurs actions, les États-Unis aggravent davantage la catastrophe humanitaire en Syrie, apportent des souffrances aux civils, laissent faire les terroristes qui déchirent depuis sept ans le peuple syrien, provoquent une nouvelle vague de réfugiés en provenance de ce pays et de la région en général.

L’escalade en cours autour de la Syrie produit des effets destructeurs sur l’ensemble du système des relations internationales. L’histoire remettra tout à sa place et elle a déjà attribué à Washington une lourde responsabilité pour avoir mis en œuvre sa justice sanglante en Yougoslavie, en Irak et en Libye.

La Russie convoque une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU afin de discuter des actions agressives d’États-Unis et de leurs alliés. »

Bien entendu, ainsi que je l’ai dit déjà, peu importe une déclaration en particulier.

[[[ Mais, si vous en voulez-vous une autre, je vous recommande, très caractéristique de l’évolution du ton des autorités russes, cet entretien consenti le 3 mai par M. Lavrov au magazine italien Panorama :

https://southfront.org/foreign-minister-sergey-lavrovs-interview-with-italys-panorama-magazine/.    ]]]

La défiance de la Russie envers Washington et Londres est devenue totale : il est désormais à peu près évident, de quelque façon que l’on qualifie la situation, qu’elle ne pourra en aucun cas être rétablie à moyen et peut-être long terme, sauf si les Occidentaux parviennent un jour à remplacer M. Poutine par un séide pur et simple de l’Occident, prêt à transformer la nation, à la façon des pays de l’Union européenne, en purs et simples « satellites » de Washington, ce qui demeure pour le moment très improbable [moins probable que, peut-être, le remplacement de M. Poutine, quelque jour, par une véritable Stavka – v. ci-dessous –, mais rien ne permet pour le moment de l’envisager, M. Poutine parvenant à concilier à suffisance civiliki et siloviki, comme l’on dit parfois là-bas, et, d’un autre côté, le parti communiste demeurant faible et manifestement peu capable d’un renouvellement persuasif – le choix, à la présidentielle de mars, de M. Pavel Groudinine, nouveau riche ayant multiplié les comptes à l’étranger, « patron social » dit-on, mais devenu « roi de la fraise » en reprenant la ferme d’État Lénine – l’on a tous les ingrédients de l’opérette… -, ne semblant pas avoir été une idée grandiose]. Ce qui est regrettable c’est que la France, toujours davantage depuis le mandat de M. Hollande, se trouve engagée dans une exacerbation croissante des tensions avec la Russie, parfaitement contraire à ses intérêts les plus constants. Et ici – j’y reviendrai – ce ne sont pas les alternances de propos brutaux [si déplacés lors de la réception du président russe à Versailles, le 29 mai 2017] et de cajoleries affétées de M. Macron [appelant par exemple, à la suite, en cette fin d’avril, de son entrevue avec M. Trump, son ami « Vladimir », en le tutoyant avec affectation, depuis l’avion du retour], qui donneront le change au Kremlin : même lorsque M. Poutine nous sourira – mais il est sensiblement moins souriant ces temps-ci -, il gardera le cœur glacé.

De toute façon, à cette heure, nous attendons tous la nouvelle investiture de Vladimir Vladimirovitch, le 7 mai. Saura-t-il, pourra-t-il, ensuite, se débarrasser des plus libéraux et occidentalistes de son équipe actuelle, par exemple du président du Gouvernement, M. Medvedev [sans faire de place, surtout, à l’ultralibéral Koudrine, infecté jusqu’à la moëlle par les « évidences » économiques qui font ici le malheur de nos peuples et la destruction de nos libertés et de notre souveraineté] ? Fort d’une grande légitimité populaire, voudra-t-il donner une impulsion plus sociale à l’action gouvernementale, rendue plus indispensable sans doute encore alors que les sanctions emportent des effets cruels sur le pays ? [N’oublions jamais ceci : nos sanctions atlantiques, innombrables, font la misère des peuples, les autres et le nôtre.] Brisera-t-il, comme nous devrions le faire partout, l’absurde indépendance de la Banque centrale, particulièrement conformiste entre les mains de la si conformiste dame Nabioullina ? Le prochain gouvernement sera-t-il cette Stavka que certains, qui prennent plausiblement leurs rêves pour des réalités, annoncent répétitivement depuis quelques mois ? Je n’en sais rien bien entendu, assuré simplement d’une chose : il faut de l’idéologie pour conquérir les esprits et les cœurs, du mythe, du rêve, une espérance, individuelle mais collective aussi, un immense élan spirituel du peuple tout entier, et le modèle poutinien n’est certes pas assez vigoureux pour emporter la Russie sur des chemins véritablement inédits, il n’est pas assez alternatif par rapport à celui de l’Occident capitaliste pour rayonner largement, sur le mode de la fascination négative, en Europe, où ce dernier modèle déploie ses illusions parmi la concurrence dérisoire des égoïsmes, et susciter davantage que l’estime de ceux – je m’y inclus – qui voudraient, du moins, retrouver leur souveraineté à l’occasion de l’éclatement du monde unipolaire étatsunocentré.

[[ Mise à jour le 7 mai = À peine investi, le président Poutine a proposé à la Douma le renouvellement de M. Medvedev [candidature agréée le 8 mai]. La continuité prévaudra pour l’essentiel, peut-on imaginer. Il est bien sûr très difficile de faire la part des convictions propres de M. Poutine – dont j’avais suggéré de façon argumentée, au fil d’une partie significative de mon cours de l’hiver et du printemps de 2016, qu’elles fussent très probablement nettement libérales [et je le regrette pour ce qui me concerne], et celle d’un rapport de forces dont la configuration et la consistance m’échappent. Espérons encore que quelque Koudrine ne s’imposera pas, comme cela s’est parfois murmuré, dans le secteur de l’économie et des finances – sans cela, la Russie demeurera un atout pour la multipolarité, mais nullement une ressource pour la pensée politique critique. Che peccato ! ]]

[[ Mise à jour le 18 mai = Le Gouvernement sera pour finir à peu près inchangé ; l’on peut en être soulagé, de ne pas y voir tel, certes, et de savoir que demeurent en charge, dans une période redoutable, des hommes disciplinés et très compétents, parfaitement au courant des dossiers entremêlés du temps, tels que M. Lavrov, diplomate exceptionnellement expérimenté, ou M. Choïgou, dont on pressent que sa main saurait ne pas trembler, ce qui est préférable dans un monde où l’excès d’incertitude mine tout particulièrement la sécurité internationale ; toutefois, l’on ne doutera décidément pas du chemin adopté quant à la politique économique et sociale, celui d’un libéralisme assez pragmatique, préférable certainement à celui du libéralisme dogmatique qui, à l’ouest, pulvérise désormais les peuples et mutile l’esprit, mais à mon sens très insuffisant, non seulement pour acheminer vers ce troisième monde – au sens ni de Popper… ni de Mao… ni, je le précise, d’une certaine « Terza Posizione » tout aussi amie des runes que le détestable bataillon bandériste Azov -, ce monde réconcilié et spirituel que l’intensification démonique de l’ordination économique de l’esprit d’aujourd’hui et les contraintes liées, dans le climat actuel, à l’inévitable lutte internationale pour la survie, paraissent différer au-delà de tout horizon, mais simplement pour permettre de rompre sérieusement avec la tendance aujourd’hui universelle à l’oligarchisation ploutocratique du monde. ]]

[[[ Le mot Stavka est à la mode dans certains milieux ces temps-ci. La Stavka serait, en vieux russe, la tente. La steppe, n’est-ce pas, comme nostalgie vague et horizon pour la constitution symbolique de soi – tout ceci est loin pour nous, mais fait rêver un peu. Cette tente est en principe celle du commandant en chef, de l’état-major, au temps du tzar, mais aussi sous Staline, pendant la Grande Guerre patriotique, désignant alors une sorte de gouvernement militaire secret réuni autour de lui, composé à titre principal de maréchaux. ]]]

La question principale, quoi qu’il en soit, s’agissant de l’attitude du Kremlin envers les frappes, paraît bien être qu’il est impossible d’en rien conclure de bien définitif. Certains ont jugé M. Poutine un peu mou puisqu’il ne déclenchait pas – ou à peu près – une guerre mondiale. D’autres, au contraire, ont exulté en soulignant qu’il avait démontré sa force en assignant les Occidentaux à faire passer leurs missiles bien entre les clous, et en assurant aussi une probable large démonstration de la vulnérabilité desdits missiles – et peut-être de tels navires. D’autres encore ont pensé de même et conclu de la chose qu’ils tenaient enfin la preuve que M. Trump était un agent du Kremlin. Ainsi l’étrange Vil Sultanovitch Mirzayanov [[ chimiste russe d’origine tatare qui prétend avoir été au cœur du développement du « Novichok » en Russie, passe pour un agent étatsunien, a écrit notamment le livre State Secrets. An insider’s Chronicle of the Russian Chemical Weapons Program, a livré publiquement les recettes de ces poisons dont il dit, non seulement mensongèrement mais contradictoirement, que seule Moscou sait les concocter, et jacte [Arg. et pop. …] à tort et à travers depuis le début de l’affaire Skripal ]] eût écrit dans son blogue [dont une vérification assure toutefois qu’il est inactif, mais il ne serait pas étonnant que Mirzayanov ait tenu un tel propos au regard de la tonalité générale de ses interventions] : « Trump confirmed that he is a Putin’s agent! Poor Nikki [Haley] should slam the door and leave, as an honest person can’t serve under Kremlin’s agent. » Poor, honest Nikki en effet…

Aucune de ces vues contradictoires ne me semble pertinente. M. Poutine a, tout à la fois, montré la force de la Russie en persuadant ses adversaires – pour le moment du moins [l’on y reviendra dans la section V, au billet 4/4] – qu’il y aurait quelque péril à pousser le bouchon trop loin et, dans le même temps, montré sa faiblesse en ne parvenant pas, selon son souhait le plus ardent, à décourager purement et simplement toute frappe illégale ; et l’on peut redouter que Washington ne se soit dit qu’elle disposait donc d’un certain jeu qu’il lui serait possible d’utiliser ultérieurement à ses fins constantes de déstabilisation de la Syrie. 

Mais, je ne peux ici guère ne pas revenir à l’embarras de M. Poutine, évoqué plus haut : il ne voit pas de bonne solution – il en va très souvent ainsi dans les affaires humaines, contrairement à une trop optimiste vue reçue [mais pas, on le sait, par le cher Aristote, qui forge sa vertu intellectuelle de phronēsis pour nous permettre, au moins, d’entendre les conditions de nos choix dans le monde sous la lune] – et il gagne du temps, en espérant probablement, à tort ou à raison, que la lente, mais régulière, progression des forces damascènes sur le terrain finira, avec l’assistance russe, pas donner une dynamique heureuse au jeu tout entier [mais, je le dis et le redis : on n’y est certes pas et, hélas, nous ne verrons la fin de la presque guerre mondiale de Syrie, ni en 2018, ni à mon sens avant l’été de 2019, ni jamais peut-être s’il s’agit de retrouver une Syrie libérée et souveraine à l’intérieur de ses antérieures frontières]. Si l’on écoute bien ceux de Moscou, ils admettent répétitivement juger leurs adversaires « imprévisibles » ; c’est bien le cas ; et cela ne tient pas seulement au probable déséquilibre lourd de M. Trump, mais à l’exaspération dans la durée des tendances chaotiques de la polyarchie étatsunienne, secouée au demeurant en permanence par l’activisme de tels groupes de pression.

 

VII. Il serait difficile de considérer que les réactions des autres pays de l’OTAN aient été enthousiastes. Il n’y eut aucune condamnation des frappes bien sûr, mais un accueil plutôt mesuré. Peut-être ne doit-on pas exclure des sentiments du même ordre que ceux que l’on retrouve dans l’Union européenne, composée pour l’essentiel des mêmes « Hautes Parties Contractantes » : une forme d’agacement résigné devant le poids particulier de quelques pays – en un cas, sous les États-Unis, l’Angleterre et la France, en l’autre, encore que de façon toujours plus déséquilibrée, l’Allemagne et la France. Ici, il est apparu avec netteté que les trois puissances de l’OTAN membres du Conseil de sécurité et disposant de l’arme nucléaire jouaient un rôle éminent dans une affaire qui pouvait finir par engager tous les membres de l’Alliance, dont certains d’ailleurs souhaiteraient manifestement une, désormais improbable, amélioration des relations avec la Russie.

 

36o Le Capitaine SANKARA.png

 

VIII. – Quant aux malins génies frappeurs, ils furent égaux à eux-mêmes. L’on sait déjà ce que je pense de la structuration saisissante – mais du moins incroyablement constante, ce qui force assez l’admiration – de la vue britannique du monde. De façon très étrange, la Grande-Bretagne ne parvient pas à sortir de l’imaginaire singulier qui a accompagné sa longue et si brillante histoire coloniale.

Il me semble que l’on peine à le comprendre en France, où la rupture avec le passé colonial, violente et douloureuse pourtant en de certains cas, s’est mieux accomplie finalement même s’il a pu apparaître sur le moment qu’elle se déroulait parfois beaucoup moins bien : ce passé, pour le gros du pays, peut certes constituer un horizon actuel en vue de l’intelligence collective de soi – et il est heureux et enrichissant, sous bien des aspects, en particulier humains, culturels et artistiques, qu’il en aille ainsi – mais seuls certains milieux assez étroits, pour des motifs indissociablement politiques et économiques, financiers et monétaires [le franc CFA], stratégiques aussi à l’époque la plus contemporaine, se préoccupent vraiment des horizons, bleus et gris, ménagés par le passé colonial du pays – mais alors, certes, avec une intensité qui peut évoquer les temps postcoloniaux d’une active et ambivalente « Françafrique » [selon le terme de Félix Houphouët-Boigny qui – autres temps – en faisait l’enseigne d’une espérance partagée sur laquelle plana longtemps toutefois l’ombre controversée de Jacques Foccart].

Par moment, bien entendu, de telles questions affleurent à la conscience commune – celle du moins des lecteurs de journaux. Comment pourrait-on suggérer le contraire ? – à l’heure par exemple des lourdes difficultés « portuaires » de M. Bolloré ; ou bien si l’on entend évoquer le souvenir pénible des sottises du discours prononcé en juillet 2007 à Dakar par M. Sarkozy [« l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire »…] ; ou lorsque l’on éprouve une affreuse gêne, à la fin de novembre 2017, au Burkina Faso, au spectacle du comportement peut-être plus honteux encore de M. Macron [le même pourtant qui, de façon inadaptée, avait caractérisé en février 2017 la colonisation comme « crime contre l’humanité »…], lors de la scène humiliante à laquelle – à l’occasion du discours qu’il prononçait à l’Université de Ouagadougou – il a jugé convenable de soumettre le président burkinabé Roch Marc Christian Kaboré, etc.

Mais assez peu, même parmi le public que l’on dit cultivé, se préoccupent, par exemple – pour rester au « Pays des hommes intègres », ainsi qu’avait souhaité l’appeler le capitaine Sankara – , qu’en ce pays les autorités françaises aient – disons, en mettant un bémol – facilement admis l’élimination de Thomas Sankara en 1987 et fermement soutenu M. Blaise Compaoré, l’infidèle ami de Sankara, de son accession au pouvoir en 1987 jusqu’à sa chute en 2014 devant la rue, l’utilisant bien entendu, on l’a vu, pour soutenir les adversaires de M. Laurent Gbagbo, président de la Côte d’Ivoire voisine qui finira par tomber en 2011 au terme d’une longue crise de neuf années dans laquelle nous aurons joué, de façon continue, un rôle déterminant. Guère davantage ne se sont émus à propos de l’affaire libyenne, après que les Clinton leaks ont mis en évidence qu’il était plausible qu’un malfaiteur international de la taille de notre ancien président pût pulvériser un pays en particulier pour assurer la sauvegarde de l’institution difficilement défendable qu’est le Franc CFA, etc.

[[[ Pour les curieux, un dossier intéressant de RFI :

http://webdoc.rfi.fr/burkina-faso-qui-a-fait-tuer-sankara/index.html

; partic. – sur le rôle incertain des autorités françaises –

http://webdoc.rfi.fr/burkina-faso-qui-a-fait-tuer-sankara/chap-04/index.html

Je redonne par ailleurs, pour les mêmes curieux, la référence proposée dans la partie orale du cours – long double film, très émouvant et éclairant sur Thomas Sankara :

https://www.youtube.com/watch?v=s1E3ffh2_5Y    ]]]

J’entends par là que la France peut bien avoir adopté dans la durée un comportement « néo-colonial » en Afrique : le gros des Français, même raisonnablement informés, n’en a pas une véritable conscience ; la conscience commune ne comporte pas un département que l’on pourrait inscrire dans la dépendance d’une manière d’imaginaire néo-colonial ; et lorsque M. Macron évoque nos « responsabilités » en Syrie, très peu songent simplement – je ne le crois pas d’ailleurs, et fort heureusement, car cette notion de responsabilités spéciales qui seraient nôtres est déjà assez absurde comme cela – qu’il pourrait évoquer le « mandat » de la France sur la Syrie il y a trois quarts de siècle, simplement parce presque tous – ici, pas à Damas, certes ! – ignorent cette affaire de mandat, et que même ceux qui sortent Sykes et Picot [16 mai 1916] ne voient pas très bien le plus souvent de quoi il s’agit, ni comment ces affaires, en lesquelles nous fûmes des comparses, à la fois naïfs et arrogants, conduits en particulier par le Quai d’Orsay anglophile des frères Cambon, s’ordonnent profondément – si liées d’une part à la déclaration Balfour [2 novembre 1917, elle-même formant ensemble avec un engagement d’Ibn Séoud dès 1915 auprès de Percy Cooks — il faut sans doute lire Cox, du nom du futur High Commissioner en Mésopotamie —, sur lequel je reviendrai au billet suivant de cette série], d’autre part au premier élan de Londres en vue de s’accaparer le pétrole, et enfin au « grand jeu » central britannique auquel nous n’avions guère de part. [Notons que, même en étant ravagé d’admiration pour Wagner ou pour la philosophie allemande, il nous fallait bien être suffisamment « germanophobes » en politique extérieure, et dès lors qu’il eût été difficile d’éviter tout à fait nos autres ennemis, les Anglais — la vie n’est jamais facile, surtout lorsqu’on ne jouit pas d’une démographie florissante, permettant – je dis cela tristement, croyez-le, et sans cynisme aucun, simplement parce que les peuples vont ainsi, et qu’il y a bien longtemps que notre beau pays ne porte plus assez de fruit – d’abandonner du monde sur le champ de bataille, reviviscent et divers, et d’en garder beaucoup encore pour le défilé de la victoire… N’oublions jamais que nous ne sommes là, porteurs d’une langue et d’une culture magnifiques, d’une contribution splendide à l’humanité qu’il s’agit de revivifier, que parce que, au fil des siècles, des millions et des millions d’hommes sont morts les armes à la main, des millions et des millions de femmes sont mortes en enfantant – tout le reste est bavardage, et bavardage offensant pour la mémoire de tant de héros inconnus.]

Mais quelle pourrait être la différence, en nos affaires, entre la France et l’Angleterre – où la culture historique internationale des personnes un peu formées me semble très supérieure à la nôtre ? Je me suis souvent interrogé sur cette question que je ne crois pas tout à fait une fausse question.

La différence me semble tenir à ceci : les anciennes colonies françaises sont bien évidemment très marquées, en des sens divers, par l’ancienne métropole ; et celle-ci demeure, elle aussi, indélébilement modifiée par son contact si profond avec, en tout particulier, les Afriques, lesquelles ont bouleversé au fond – je le répète – notre intelligence des possibles de l’art, contribué de façon profonde au renouvellement des disciplines humaines, et apparaissent aussi – mais il y faudrait sans doute moins de fautes de nos « élites » indissociablement politiques et économiques désormais – comme une ressource considérable pour l’avenir de la langue et de la culture françaises. Pour autant, la projection coloniale, comme projection coloniale, n’est pas de la même façon en France qu’en Angleterre un élément central de la constitution imaginaire de soi – elle n’a pas la même actualité, au sens plein de ce terme [qui évoque par exemple le passage de la puissance à l’acte], la même opérativité, mythopoïétique en quelque sorte, d’un côté et de l’autre de la Manche [la France peut bien être le pays de la Révolution, ou des « droits de l’homme », ou des « quarante rois », ou des Intendants et des Préfets, ou de la Levée en masse – peu importe, et il est bon à mes yeux que tout se mélange et combine dans une tension créatrice permanente, un pays vit de la vigueur qu’il peut tirer encore des contradictions fécondes de son passé – l’Angleterre est d’abord, dans sa projection imaginaire la plus riche, reine des mers, empire des Indes puis Commonwealth].

Plus profondément, l’on pourrait admettre que si l’Allemagne ne fut pas avare – selon l’orientation propre de son génie – de concepts pour la géopolitique naissante, le Royaume-Uni fut le seul pays [avant les États-Unis, lorsque, à partir, intellectuellement, de Mahan, ils se mêlèrent d’imiter, à leur manière, ce dernier] à concevoir très tôt – c’est très impressionnant, autant que très effrayant – une politique vraiment mondiale, et il en demeura indélébilement marqué [quant aux concepts, notons que Mackinder, que j’évoquai l’autre jour, ne pouvait guère faire autre chose – mais tard déjà, en 1904-1919 – que de conforter sa patrie dans l’idée que la thalassocratie ne devait pas oublier le « Grand Jeu » – mais qui, au fond, pensait autrement à Londres, et ce dernier eût-il été imaginable, pour une île lointaine, sans l’ample possibilité de se projeter maritimement ? L’eût-il été pour le prolongateur et amplificateur étatsunien sans le dépassement de la thalassocratie dans une fluidocratie intégrée articulant en particulier – bien longtemps avant les succès spatiaux puis le couronnement de la cyberdomination – l’air et l’eau autour de la figure, difficilement dépassable encore, malgré sa probable nouvelle vulnérabilité, du porte-avions ?]

Les enjeux européens, continentaux, ici, nous ont retenus sans relâche, sous nos rois comme sous nos républiques. Nous pouvions songer à nous projeter, et nous le fîmes certes — n’étions-nous pas ce pays vraiment remarquable qui tient à la mer – et aux deux grandes mers de la plus grande histoire jusqu’à présent – autant qu’à la terre ? –, mais il nous fallait bien veiller à nos frontières intérieures, dans l’anxiété, en particulier, d’abord de la tenaille impériale et espagnole, puis dans l’épouvante de l’Allemand qui nous fit si cruellement souffrir, sur notre propre sol, trois fois en trois-quarts de siècle [ci-dessous le front en Picardie – juste au-dessus de Paris – pendant la Première Guerre].

Le front dans l'Oise pendant la Première Guerre.png

D’un autre côté, notre implication africaine a été moins articulée, moins intriquée, que l’implication coloniale britannique avec les très grands enjeux européens. Au fond, à l’abri de son insularité mais [même si elle nous posait constamment – pas seulement dans les temps médiévaux – de grandes difficultés…] longtemps faible – ne serait-ce que démographiquement -, tout à sa politique d’attisement continuel des divisions de l’Europe, Londres ne pouvait guère ne pas jouer les puissances continentales les unes contre les autres selon un jeu subtil et évolutif – Royaume-et-République de France, Empires centraux sous diverses formes, Empire ottoman, Empire de Russie.

Copie du "Triomphe de la mer", magnifiant Cornelis de Witt.png

Copie du « Triomphe de la mer », toile magnifiant Cornelis de Witt après l’incroyable raid néerlandais sur la Medway au cours de la deuxième guerre anglo-néerlandaise. En 1667 ainsi, l’Angleterre n’est nullement devenue l’inégalable puissance maritime qu’elle sera quelques décennies plus tard ; et les Provinces-Unies demeurent une puissance impressionnante, venue de loin dans son effort, noué peu à peu dès la fin du Moyen âge [v. en partic. Sicking, La naissance d’une thalassocratie. Les Pays-Bas et la mer à l’aube du Siècle d’Or] et point appelée à un reflux imminent ni très rapide [dans la somme de Jonathan Israël – The Dutch Republic. Its Rise, Greatness, and Fall, 1477-1806 – l’on trouve de quoi se faire une idée assez ferme] ; mais le traumatisme de la Medway, au fond confirmé quelques années plus tard par le déroulement de la troisième guerre anglo-néerlandaise, va, justement, agir comme un puissant aiguillon et pousser [par un effort très impressionnant, car à une grande marine, il faut de beaux bateaux, dont la construction est ruineuse, surtout pour un pays de taille modeste et de population étroite, et il faut aussi des hommes formés, à la fois courageux, savants, audacieux mais raisonnables – des hommes pour les construire, pour les conduire, et aussi pour élaborer la stratégie et la tactique] à un accroissement remarquable de la flotte anglaise à la fin du siècle et au début du suivant — j’admire, je dois le dire, dans les siècles, sans pouvoir les aimer, sans regretter un instant que nous ayons su, jusqu’à il y a peu du moins, garder nos vives particularités, nos inévitables ennemis anglais et allemands – nos pères n’ont vraiment pas eu la tâche facile entre ces grands et terribles peuples, mais il est vrai que pour tous les peuples l’histoire est difficile, se présente comme une épreuve, éternellement recommencée, jusqu’à ce que, un jour, ils disparaissent, et avec eux un monde de l’esprit. Chaque peuple, sans doute, est appelé, quelque jour, à devenir l’Indien de service – de sévices  – et à ne plus vivre que dans la mémoire sans mémoire de cœurs nostalgiques, affectueux et imaginatifs, qui ne le comprendront jamais. 

[[[ NB : cette question n’étant souvent pas très claire, voici un petit rappel ; Nederland = Pays-Bas en néerlandais ; les Provinces-Unies, entre 1581 et 1795, sont les sept provinces des Pays-Bas dits septentrionaux, dont l’une seulement était la Hollande ; par la suite, dans un cadre territorial en gros constant, en 1795, sous l’influence française, les Provinces-Unies deviendront République Batave, puis en 1806 royaume de Hollande, par le choix de Napoléon qui, en 1810, incorporera purement et simplement ce territoire à l’Empire, avant que, à la chute de l’Empire, ne soit proclamé le Royaume des Pays-Bas, agrégeant les Pays-Bas méridionaux au Pays-Bas septentrionaux, c’est-à-dire l’ensemble des territoires de ce que l’on a appelé par la suite Benelux ; en effet, la révolution belge de 1830 entraînera une nouvelle séparation des Pays-Bas méridionaux et septentrionaux avec la création du royaume de Belgique dont le Grand-duché du Luxembourg sera séparé institutionnellement en 1839. ]]]

Mais le déploiement propre de la projection militaire, coloniale et commerciale que permit à cette île, modeste à tous égards, le développement assez précoce d’une très importante marine de commerce et de guerre

[[[ sans concurrence véritable entre la fin du Siglo de Oro ibérique [siècle d’or centré peut-être sur le XVIe, mais poussant fort avant dans le XVIIe] — lequel, sur mer, montre son essoufflement, mais aussi, en dépit de vues classiquement reçues, la résistance encore de la Grande y Felicisima Armada, au fil de la longue guerre hispano-anglaise, 1600 date ronde –, puis le déclin de la Staatse Vloot des Provinces-Unies [si puissante encore lors du terrible raid, si audacieux, que lancèrent les frères de Witt en 1667 sur la Medway] autour de 1700 date ronde, et le renouveau remarquable – des décennies après que les effets temporaires du grand moment colbertien, prenant la suite de l’impulsion donnée par le cardinal de Richelieu [persuadé, après les difficultés du siège de La Rochelle en 1628, de l’urgence pour le royaume de se doter d’une flotte] se fussent estompés -, de la flotte française sous Louis XVI ]]]

s’opéra de telle manière que, par-delà les questions proprement liées à la perspective, obsédante pour tous, de l’ « équilibre européen », Londres ne pouvait guère ne pas se trouver à peu près structurellement confrontée à la descente vers le sud de l’Empire russe au XIXe siècle – ce que l’on finira par désigner, je le répète, d’une expression de Kipling dans son roman Kim, comme le « Great Game », lequel ne pouvait guère, avec l’effondrement de l’Empire ottoman, auquel la Grande-Bretagne prit une part importante [en particulier en assistant, de 1916 à 1918, la « Révolte arabe »], ne pas se prolonger à l’ouest jusqu’à la Méditerranée, dessinant une grande ligne de fracture, toujours si douloureuse, entre l’Himalaya et les Balkans.

La conférence de Somerset House préludant au traité de Londres de 1604.png

La conférence de Somerset House préludant au traité de Londres de 1604, manifestant que l’équilibre des forces sur mer demeure favorable encore à l’Espagne.

[[[ Une question m’a été posée par une personne qui, s’étant promenée un peu en ligne n’en tirait pas même conclusion que moi : il me semble toutefois que le jugement sur cette affaire a été très renouvelé – mais je ne suis bien entendu pas spécialiste de ces questions immenses et très complexes – par le grand livre, paru il y a quelques années, et que j’avais à l’époque acquis et lu un peu rapidement, celui de M. Luis Gorrochategui Santos, Contra Armada. La mayor catastrofe naval de la historia de Inglaterra ; ce livre a été traduit en anglais il y a quelques semaines – The English Armada. The Greatest Naval Disaster in English History – ; je l’ai commandé, lisant beaucoup plus vite en anglais, dès lors du moins qu’il ne s’agit pas de grande littérature mais de politique, d’histoire ou de philosophie. Je précise une nouvelle fois : l’on tient là aux enjeux les plus importants de notre destin dans la très longue période moderne – même si ni l’avantage anglais, ni l’avantage espagnol n’eussent pu être heureux pour le royaume des Lys, qui s’est toujours d’autant mieux porté, bien sûr, que ses ennemis ne s’aimaient pas et s’affaiblissaient mutuellement – or l’Espagne n’était certes pas amie alors, si elle le deviendra lorsque, après 1700, contre une Europe liguée – la terrible « Guerre de Succession d’Espagne » – le duc d’Anjou, petit-fils du Grand Roi, montera sur son trône sous le nom de Felipe Quinto el Animoso, Philippe V le Brave, avec des conséquences géopolitiques fabuleuses puisque, bientôt, avec le duché de Parme à compter de 1731 et le royaume de Naples à partir de 1734, la Méditerranée occidentale, verrouillée au nord par la France, deviendra Mare nostrum puisque mer bourbonienne, mer capétienne, mais avec une France affaiblie et, cette fois, une Angleterre assurément en marche vers une suprématie de plus de deux siècles sur les mers. ]]]

Je reviens au tableau. À droite, les plénipotentiaires anglais ; à gauche, ceux d’Espagne et des Pays-Bas espagnols. Cette grande huile sur toile serait de Juan Pantoja de la Cruz, assez impressionnant peintre de la cour d’Espagne – portraitiste saisissant en particulier – sous Philippe II [fils de Charles Quint] et son fils Philippe III. [Elle se trouve au National Maritime Museum de Greenwich, ce qui au fond – mais il faudrait creuser – en dit long sur la suite du rapport de forces dans les siècles. À moins bien sûr que cette toile n’ait été une commande anglaise, l’attribution à Pantoja étant – très – discutée.] Vous admirerez certainement le splendide tapis d’Orient, signe de luxe et de raffinement alors [mais dès avant – vous connaissez certainement, sept décennies plus tôt, les fameux ambassadeurs de Holbein, célèbres surtout il est vrai par une extraordinaire anamorphose, ou peut-être même, c. 1490, la Vierge brugeoise, dite de Jacques Floreins, de Memling, etc. -, et à nouveau depuis le XIXe, moins aujourd’hui peut-être avec le déferlement des nouvelles classes riches, d’une inculture si remarquable dans l’ensemble], tout comme le seraient, très largement à partir du milieu du XVIIe, les admirables céramiques extrême-orientales. — Ci-dessous, une composition, de qualité assez moyenne, de Jurian van Streeck [c. 1670], a le commode mérite d’illustrer assez bien la sorte de goût et de luxe nouveaux que favorisa la première grande vague de la « mondialisation » moderne [mais point alors, certes, « globalisation » = c’est tout autre chose — v. ci-dessous mon esquisse de réponse à une question à ce propos]. Vous voyez, en particulier, le tapis, fin tapis, dont le froissement mis en scène, le froissage, voyez-vous, ne laissera la douleur d’aucune froissure, et les trois pièces de céramique blanche et bleue, le blanc retranché ici comme sous un voile bleuté – pudeur de la céramique, toujours, par les effets infinis et divers de la glaçure – ; notez qu’il n’est pas certain que – toutes – ces céramiques soient importées de Chine ; peut-être sont-elles – pour partie – de Delft [où l’on s’était mis, mais sans encore le kaolin, à imiter la porcelaine d’extrême-orient en fabriquant une faïence fine], mais conçues, pour satisfaire le goût du public européen, à l’imitation de la Chine, et cela revient assez au même finalement. J’attire votre attention sur l’aiguière de forme balustre, assez banale – peut-être est-elle de Delft, mais possiblement de Chine ; or elle marque la naissance d’une orientation très émouvante du goût, laquelle culminera au XVIIIe siècle ; un objet vient de loin, mais il se trouve  « monté » en Europe, des intermédiaires de grand discernement – au royaume de France, les « marchands merciers » – œuvrant à ces mariages, lesquels, manifestant un amour sincère, et le souhait de rendre hommage, ne sauraient être considérés comme des trahisons que pas des esprits décidément trop chagrins ; ici avec une monture d’étain ou peut-être d’argent, par la suite souvent avec une monture en bronze doré manifestant  l’excellence à laquelle parviendront, en toutes leurs disciplines, les arts décoratifs – en  particulier, du fait de la demande d’une clientèle raffinée et de la constitution d’un monde d’artisans supérieurs, parfois originaires du Saint-Empire germano-flamand – dans la France de Louis XV et Louis XVI [à titre d’exemple, je place ci-après un grand pot d’époque Kangxi – l’empereur Kangxi fut presque contemporain de Louis XIV – avec sa superbe monture en bronze doré  datant des premières années du XVIIIe. La Chine, par-delà les échanges commerciaux à dimension artistique, a hanté les Lumières : certains de nos penseurs ont cru y trouver un modèle de gouvernement – Voltaire ainsi, mais surtout, favorables au « despotisme éclairé », Quesnay et les physiocrates – ; ses motifs, souvent infléchis, ont inspiré jusqu’à l’art du jardin – avec ce que l’on a appelé le jardin « anglo-chinois » ; la manufacture royale de Beauvais a donné dès les dernières années du XVIIe et le premier quart du XVIIIe la série de neuf – me semble-t-il – tapisseries de l’ « Histoire de l’empereur de Chine » – ci-dessous, en troisième position, « La collation de l’empereur de Chine », sur laquelle, vous le relèverez, les pièces de céramique ne manquent pas, etc.]

[[[ Une question m’a été posée sur ma distinction « mondialisation »/ »globalisation ».

I.- Premier aspect – de façon très grossière – : les concepts ne sont que les concepts ; ils ne sont dotés d’aucune « réalité » autre que celle d’artéfacts de la pensée, de montages fragiles et provisoires ; mais l’esprit ne procède pas sans les créer et, bien entendu, les associer à des mots, et même ne pouvoir, fugitivement, [croire] les étreindre qu’à l’aide du filet, maladroit mais ensorcelant, des mots ; il ne sait pas enfanter le monde – son monde – et se le rendre intelligible, hors de ces instruments labiles, et si difficiles à communiquer d’un esprit à l’autre puisque tout concept est montage de concepts, et ceci à l’infini, au mieux circulairement, plus souvent vers un néant cotonneux ; il n’y a pas d’atomes du sens, mais seulement des molécules de molécules de molécules, etc. Et pourtant, miraculeusement, certains esprits parviennent à s’accorder partiellement, en général de façon provisoire ; la solitude de l’esprit est presque absolue ; mais la plupart n’en savent rien ; tout se passe comme si une sorte d’instance sociale que je ne veux pas nommer – sauf à faire naître des interprétations inutiles et parasitaires puisqu’il n’y a aucun lieu de lui réputer aucune consistance extérieure à la combinaison des opérations psychiques individuelles – installait ses mots dans leur bouche, mimétiquement, spéculairement – avec des prescripteurs certes assez souvent, professionnels parfois à l’âge de la communication avancée [celui de ces « éléments de langages » prégnants, qui disent sans vraiment dire en un incessant matraquage] -, emportée, cette instance qui n’en est pas une, dans une glissade perpétuelle et sans jamais point d’arrêt. Je ne m’attarde pas – simplement je fixe une limite à mon propos – à tous mes propos – et davantage aux deux concepts ici construits, et ne souhaite pas, surtout, prétendre leur attribuer une valeur qu’ils ne sauraient revêtir à mes yeux.

II.- Au fond, en souhaitant conserver à la fois, en français, le terme français « mondialisation » et le terme anglais « globalization », je souhaite dire une chose très simple : a) la « mondialisation » ne saurait utilement être réputée un phénomène nouveau ; les vastes mouvements de population par exemple, et donc les interactions fortes et imprévues de populations diverses, et bien sûr les plus puissants échanges culturels, ont toujours existé par exemple, et l’existence de routes commerciales fort longues ne fut pas strictement une nouveauté du XVIe siècle ; b) mais quelque chose s’est passé qui incite à considérer que si le monde, par exemple, de la colonisation à la fin du XIXe, ou bien au même siècle des « traités inégaux » imposés à la Chine, était plus ou moins comparable [malgré le développement rapide de l’industrie dans une partie limitée du globe, certes encouragée à s’étendre pour obtenir des ressources et vendre des produits] au monde de l’expansion européenne, en particulier ibérique, au  XVIe siècle, par contre, construire intellectuellement le monde d’aujourd’hui comme un simple prolongement du monde des États mercantilistes modernes ou des puissances coloniales d’il y a un siècle, n’est pas très fécond, même si notre temps s’inscrit évidemment dans le prolongement des précédents.

 

Joachim de Flore.png

 

III. – C’est pourquoi il me semble qu’il est utile de construire un nouveau concept, plus spécifique, pour évoquer quelque chose qui peut être considéré comme assez nouveau par rapport à  toutes sortes de phénomènes souvent fort anciens de « mondialisation », différents d’ailleurs les uns des autres ; l’on conserverait le concept de « mondialisation » comme concept générique, appelant certes toutes sortes de spécifications ;  et « globalisation » permettrait de construire intellectuellement une sorte spécifique de mondialisation, distincte par exemple de la mondialisation singulière du grand âge des États – 1500-1980 si l’on veut -, celle-ci distincte d’autres bien entendu, mais ce n’est pas notre propos ;  à partir du moment où la planète – c’est-à-dire, fût-il partiel par rapport à l’ensemble des terres émergées, un espace très large abritant jusque là des entités diverses en faible interaction si ce n’est de proximité – devient un espace de projection effective pour certaines entités,  que cette projection semble surtout politique, surtout religieuse, surtout commerciale, etc., il importe peu, l’on peut évoquer des procès de mondialisation – aussi bien ainsi pour la projection d’Alexandre, que pour celle de l’Islam, ou pour celle des Mongols, ou celle des Européens aux Amériques…

Il me paraît que l’on peut évoquer utilement – puisqu’il ne s’agit pas de produire du concept pour le plaisir, mais autant simplement qu’il semble que cela puisse favoriser les montages d’esprit – un procès de globalisation seulement à partir du moment où  le monde n’est plus seulement l’espace de projection de sujets identifiables, rapportables plus ou moins à une histoire et à une géographies propres [l’armée d’Alexandre, l’Islam conquérant des débuts, arabe, puis arabo-berbère à l’occident, les Mongols détruisant le califat abbasside puis se convertissant à l’Islam, les royaumes mercantilistes de l’âge moderne…], n’est plus seulement un monde d’entités plus ou moins interdépendantes économiquement [il ne viendrait à personne l’idée de suggérer qu’il vaudrait la peine de réputer véritablement globalisé le monde, certes mondialisé sous divers aspects, de la traite intercontinentale des noirs, de l’importation toujours plus massive de thé depuis la Chine par l’Angleterre au XIXe siècle, des emprunts russes, ou de la cruelle exploitation du Congo par l’ignoble Léopold II de Belgique par exemple], mais devient une sorte d’espace en voie lente de neutralisation pour des acteurs capables de se penser comme sujets originaires planétaires, aux prises certes, dans un premier temps, avec des sujets plus classiques, dont les États bien sûr, mais eux-même soumis, dans de telles nouvelles circonstances, à un dépérissement relatif, ce qui ne veut pas dire à une disparition véritable [le Capital compte trop sur leurs capacités répressives, en voie de développement constant à la faveur de l’argument « terroriste » – curieux terrorisme d’ailleurs qui ne touche jamais les puissants -, pour les gommer entièrement]. Il me semble ainsi que ce que l’on peut constituer comme globalisation n’a pu éclore en effet qu’à la faveur d’une certaine fluidification du jeu de totalité, caractérisée notamment par l’amplification sans mesure de la financiarisation des économies, le déploiement de marchés vraiment globaux, l’instantanéisation des rapports entre acteurs du fait à la fois de la révolution des transports puis de l’éclosion d’un cyberespace permettant l’interaction instantanée d’une infinité d’acteurs planétaires, notamment.

IV. – Bien entendu, ce tournant a à la fois résulté et considérablement amplifié une intelligence libérale, individualiste radicale, du destin des individus, propre à estomper toute différenciation politique de quelque ordre qu’elle soit [à commencer par celle, constitutive de la possibilité de quelque pensée politique que ce soit, et de la politique elle-même, comme politique, du citoyen et de l’homme], ne résultant pas d’un procès [biaisé au demeurant, ne répondant aucunement, jugeât-on les vues libérales strictement entendues simplement acceptables, aux réquisits classiques de la « concurrence pure et parfaite »] de marché planétaire, avec l’effet de favoriser la libéralisation maximale des flux de personnes, de biens et de capitaux —- Le saint « marché » — permettant finalement l’oligarchisation transétatique de l’influence, l’oligopolisation d’un marché-monde que seuls des mastodontes peuvent véritablement utiliser dans toutes ses terribles ressources [y compris humaines bien entendu], et finalement la centralisation planétaire de la puissance effective — est bien entendu présenté, avec un succès impressionnant du procès de la suggestion s’accomplissant en aliénation sans précédent [en un sens beaucoup plus large sous ma plume que dans une certaine tradition de la pensée], comme procès d’émancipation, de libération de l’homme – et de la femme, il s’entend, comprise par les grands joueurs comme une variable stratégique.

Ce tournant a fini par nourrir une idéologie activiste que l’on peut appeler globalisme [laquelle ne saurait ne pas entretenir des rapports ambivalents avec la quête impérialiste par nombre d’Étatsuniens, assistés par leurs fidèles répartis dans le monde, mais si nombreux en Europe, d’un « New World Order » tendant à se confondre parfois – mais il n’y a pas de nécessité intellectuelle absolue à cela, plutôt une commodité en vue du cheminement vers l’unipolarité et aussi un risque stratégique, pour Washington d’un côté, comme pour les plus authentiques « globalistes » de l’autre – avec un « New American Century »].

Et bien sûr encore, les partisans d’une telle évolution, ne pouvant en nier entièrement les effets redoutables, destructeurs, prédateurs, cruels, propres à jeter la planète dans les vents irrésistibles d’un nouvel état de nature [mais fort encombré, avec sept milliards sept cents millions d’âmes et d’innombrables sites dangereux appelant un contrôle organisé sauf à ce que s’engrènent les catastrophes…], proposent pourtant de l’amplifier sans mesure afin de surmonter ceux-ci – c’est le fameux thème, délibérément antipolitique bien sûr [puisque la Cité et son horizon d’authentique souveraineté démocratique – c’est-à-dire d’accomplissement illimité de la liberté de chacun en liberté de tous – doivent disparaître] de la quête [si grossièrement infectée d’un millénarisme illuminé, d’un joachimisme paradoxal pour très riches] d’une « gouvernance mondiale », aux mains sans doute d’une poignées de mages absurdes – mais influents – du genre de M. Jacques Attali – lequel, relevant ses vaticinations hallucinées  de la bimbeloterie péremptoire et verroterie pour bobos des bords de Seine dont il orne inlassablement ses innombrables livres depuis bientôt cinquante ans, passe son temps à annoncer la chose d’un air définitivement supérieur et inspiré, sans paraître en mesure de distinguer l’ampleur des obstacles et les risques de dérapages chaotiques qu’une telle poursuite affolée contribue, non à amoindrir, mais à accroître dangereusement. De plus méchantes langues et plumes que les miennes, toujours délicatement humectées, mes langue et plume, de cette sancta benignitas qui n’échappera pas, suggéreraient que le chaos est le propos justement – je ne veux pas m’abandonner à une vue aussi noire et, dans un esprit sincère de charité, je laisse tous ses droits à la sincérité du délire.  ]]]

[[[ complément le 20 mai pour faire suite à une question : trois idéologies vigoureuses, à mon sens, minent aujourd’hui la possibilité propre de la politique ; le globalisme assurément ; le racialisme ; le fondamentalisme religieux ; il n’y a pas d’horizon imaginable pour la politique si l’on n’admet pas que la loi relève absolument des citoyens d’une cité pour cette seule cité, 1/ loi séculière donc – quels que soient les légitimes sentiments religieux des uns et des autres -, 2/ loi souveraine, c’est-à-dire radicalement indépendante de toute directive ou jugement extérieur, 3/ citoyens dans l’acception pleine du terme, c’est-à-dire considérés exclusivement en fonction de leur appartenance à la cité, et donc sans considération d’origine, de « nature », mais sans pour autant que soit reconnue à tout membre de l’humanité vocation à exercer les droits spécifiques du citoyen d’une cité, ni à s’en voir d’ailleurs imposer les sévères devoirs, car par définition seule la cité peut conférer, selon les perspectives partagées par les membres du corps politique, de tels droits et fixer la mesure des devoirs qui leurs sont associés. – Je précise donc : que je ne considère pas que le globalisme libéral capitaliste soit le seul danger du temps, même s’il me semble le principal ; mais que toutefois je tends à juger que les communautarismes – par définition antipolitiques, puisque entés sur une origine ou une religion – ont partie liée avec le globalisme, et que les tenants de celui-ci en sont fort conscients, leur propos étant d’affaiblir l’État souverain, unique cadre imaginable pour l’exercice de la souveraineté démocratique, et bien entendu de miner la souveraineté au nom – car c’est bien de cela qu’il s’agit – de la propriété. ]]]

 

Jurian van Streeck, c. 1670.png

Grand pot Kangxi monture en bronze doré d'époque Kangxi.png

La collation dans la série de l'Histoire de l'empereur de Chine.png

 

Fin de l’excursus, et de l’excursus dans l’excursus. Je reprends.

Entés, à n’en pas douter, sur des montages culturels, et même spirituels, de la présence au monde différents, que je n’évoquerai pas même tant il y faudrait de temps, bien entendu autant modelés par l’histoire que donnant à celle-ci son tour, l’extraordinaire et si précoce industrialisation anglaise d’abord, la découverte plus tard de la ressource inouïe qu’allait constituer le pétrole, n’eussent guère pu ne pas contribuer à donner à la thalassocratie britannique

Debout Bismarck - la conférence de Berlin.png

[[ dont la Première Guerre montra que même la si puissante Allemagne wilhelm[in]ienne n’avait pas pu, finalement, se mettre en état de rivaliser victorieusement avec elle sur mer [il m’a été demandé d’être plus précis sur cet aspect : voir la cursive légende de la carte de la Mer du Nord au cours de la Première Guerre portée dans quelques dizaines de lignes +++], alors que, avec son habituel sérieux, elle s’était lancée à partir de 1897, sous l’impulsion du Großadmiral Alfred von Tirpitz, dans un effort méthodique en vue de constituer une marine égale à celle de Londres ; — Le propos premier d’un tel effort maritime avait d’ailleurs été, à l’instar de l’Angleterre ou de la France, en un temps où la possession d’un tel empire semblait indispensable aux puissances rivales en Europe, de se doter d’un empire colonial digne de sa grandeur nouvelle, d’obtenir ce que les penseurs de la nouvelle Weltpolitik, remplaçant, sans certes plus d’humanité, ceux de la Realpolitik bismarckienne [laquelle s’accommodait d’ailleurs de la projection coloniale, puisque le Reichskanzler, revenu de son indifférence antérieure sous la pression des milieux économiques, avait joué un rôle particulier dans la tenue à Berlin, de novembre 1884 à février 1885, de la conférence de quatorze puissances, essentiellement européennes, en vue moins d’opérer le partage de l’Afrique que d’en poser le principe et d’en fixer la procédure ***], appelaient cyniquement, sans s’embarrasser des considérations humanitaires, plus pénibles encore peut-être, d’un Jules Ferry dans son fameux discours de juillet 1885, immédiatement postérieur à la conférence, une « Platz an der sonne », une place au soleil, au soleil des autres bien entendu ]],

Les Balkans après le traité de Berlin de juillet 1878.png

[[[*** Une question m’invite à une précision qui ne saurait être, vous l’allez voir, étrangère à nos préoccupations les plus aiguës = la Conférence de Berlin de 1884-1885 – dite par ses organisateurs Berliner Konferenz, mais aussi Westafrikakonferenz ou encore Kongokonferenz – ne doit pas être confondue avec le Congrès de Berlin, der Berliner Kongreß de juin-juillet 1878, certes non moins important, et parfaite manifestation des plus vastes questions abordées cette année à propos des rebondissantes « questions d’Orient » [[je choisis à dessein un pluriel, car plusieurs questions s’entremêlent, redoutablement, dans la durée et que la question du destin de l’Empire ottoman à la fin du XIXe et au début du XXe n’est pas la seule qui mérite la considération [même si vous voyez qu’il y a un lien, méconnu par la plupart désormais, entre, par exemple, ce dernier quart de siècle, l’affaire yougoslave et l’affaire syrienne, et que ce lien c’est l’empire ottoman justement], si l’on aspire à comprendre quoi que ce soit à ce qui s’est joué dans la durée, et jusqu’à présent, dans un espace immense et souvent tourmenté — et quant à « rebondissantes », je ne suggère pas du tout que ces questions « rebondissent » en quelque sorte tout seules, même si elles ont certes un terrible ressort propre, inscrit au cœur de configurations géopolitiques, niché aussi au sein de cœurs antagonistes dans les siècles : l’Angleterre, et on le voit justement à l’occasion du Congrès de 1878, est toujours là, comme une pièce active, et constante dans ses fins, du jeu, et plus généralement les impérialismes occidentaux opèrent tantôt contradictoirement, tantôt de concert]]. [Ici, il serait bon que vous jetiez un coup d’œil sur le billet mis en ligne le 4 mai 2018, « Quelques cartes du cours […] », à la septième carte, pour une vue d’ensemble de la région au milieu du XIXe ; je la complète ci-dessus par une autre, très éclairante s’agissant des Balkans dessinés par le traité issu du congrès de 1878.]

Vassili Vassilievitch Verechtchaguine, L'apothéose de la guerre, 1871.png

Vassili Vassilievitch Verechtchaguine, « L’apothéose de la Guerre » [1871 – et donc quelques années avant l’expédition de 1877-1878, à laquelle toutefois le peintre a participé]. Verechtchaguine est un peintre russe très intéressant du dernier tiers du XIXe siècle. Son œuvre peut être placée sous le signe d’une certaine ambivalence puisque, peintre officiel de l’armée impériale russe, il dénonçait volontiers les horreurs de la guerre – ainsi dans cette toile. Dans celle-ci, l’ambivalence se trouve toutefois redoublée, et dans une certaine mesure retournée, puisque la pyramide de crânes est l’une des spécialités répertoriées des armées turcomongoles depuis leur choc médiéval – à l’ouest simplement – avec, pour dire en gros les choses, les mondes romain, perse, arabe, slaves orientaux, slaves méridionaux et bulgaro-slaves si l’on veut [des tribus turcophones de la steppe s’étant croisées avec des populations slaves], magyar, puis germanique. Choisissant ce thème pour son allégorie, le peintre la transforme plutôt, pour dire les choses simplement, en synecdoque particularisante picturale — l’empilement des crânes [la partie] signifie la guerre [le tout] —, avec l’effet de suggérer que la façon turcomongole de faire la guerre [tout à fait antérieure à l’islamisation des tribus turcomongoles, notons-le, et dont les populations musulmanes perso-arabes – la malheureuse Bagdad abbasside ainsi –  ont été les premières victimes] met le comble aux horreurs de celle-ci, les exemplifie en les portant à leur acmé. [ci-dessous, très haut lieu du patriotisme serbe, la tour des crânes, édifiée par l’ennemi ottoman après l’échec du premier soulèvement serbe en 1809 à la bataille du Mont Čegar perdue avec un héroïsme sans pareil par l’assez modeste troupe de Stevan Sinđelić]

Serbie, La tour des crânes.png 

L’histoire qui conduit au Congrès de Berlin de 1878 est assez simple ici, nullement pour vous surprendre dans son scénario – je m’attarde suffisamment, puisque l’occasion m’en est donnée, sur cette affaire majeure [encore que moins sur sa genèse que sur son issue], qui favorise grandement, il me semble, l’intelligence de certains aspects du nouveau jeu ouvert, pour trois-quarts de siècle au moins, au terme de notre écrasement, par l’avènement du Deutsches Reich en 1871 – :

1/ Constantinople – et non Ankara, alors simple bourgade, et capitale de la nouvelle Turquie seulement en 1923 en remplacement d’une ville dite désormais Istanbul – a remporté une victoire sur la Serbie en 1876 et, la même année, réprimé avec la dernière brutalité l’insurrection des Bulgares ;

2/ Le tzar Alexandre II, protecteur de la chrétienté orthodoxe, animé aussi désormais par une orientation panslaviste, et bien entendu désireux encore, à la faveur des désordres qui agitent alors la cour ottomane, de prendre sa revanche sur la précédente guerre russoturque – celle que nous appelons « de Crimée », en laquelle nous a aventuré le calamiteux Napoléon III, manipulé par Londres [v. au début du présent billet, la notice d’un frappant tableau de Nesterenko] -, parvient à imposer la tenue d’une conférence internationale ;

3/ Celle-ci, réunie à Constantinople à l’extrême fin de 1876 et au tout début de 1877, ne tourne pas comme le voudrait Moscou du fait de l’action usuelle de Londres, laquelle parvient à faire consacrer l’indivisibilité de l’Empire ottoman en échange d’une réforme constitutionnelle libérale dont le « tzar autocrate » n’a, si j’ose dire, rien à cirer ;

4/ Ayant obtenu, en échange d’une promesse d’allocation ultérieure de la Bosnie-Herzégovine à Vienne, la neutralité bienveillante du vaste ensemble limitrophe Kaiserlich u. Königlich, le tzar déclare la guerre au sultan en avril 1877, avec le soutien intéressé de la Roumanie, mais une Serbie partagée, et qui tardera à rejoindre la coalition, parce que – ceci résonne bien sûr fortement en notre temps… – elle déplore l’engagement pris envers François-Joseph ;

Giancinto Gianni, le cuirassé HMS Alexandra quittant La Valette.png

Une toile d’un certain [Gian-]Giacinto Gianni, peintre qui a donné d’assez nombreuses marines : le cuirassé HMS Alexandra quittant La Valette [Malte – territoire hautement stratégique, occupé des 1800 par l’Angleterre, et formellement annexé à l’Empire britannique en 1816 – ; Valletta fut la base principale de la Mediterranean Fleet pendant un siècle et demi, sauf pour quelques années après 1930, où il sembla plus prudent de la transférer à Alexandrie]. En 1878, l’Alexandra fur le navire-amiral du vice-amiral Geoffrey Hornby en mer de Marmara [fils et père d’amiral – appelé lui-même à parvenir à peu près au sommet de l’édifice naval britannique].

Ci-après, Bab-i Ali, la « Sublime Porte » dans la langue internationale d’autrefois, qui était… la nôtre. Il s’agissait de la porte du Grand-Vizirat, c’est-à-dire du gouvernement ottoman ; par suite, métonymiquement, la Porte permettait simplement d’évoquer l’État impérial ottoman. J’ai évoqué cela dans l’un des tout premiers cours de l’année, mais j’imagine que certains seront curieux de voir la chose, assez modeste l’on en conviendra pour avoir nourri si extraordinairement l’imaginaire.

Bab-i Ali - la Sublime Porte.png

5/ Après avoir conduit deux offensives, avec des hauts et des bas, l’une par le Caucase, et l’autre par les Balkans, la Russie manifesta sa supériorité ; en janvier 1878, à l’est, ses troupes approchèrent d’Erzouroum, tandis qu’à l’ouest, Andrinople [Edirne] était emportée, à deux cents kilomètres seulement de Constantinople ; la Porte sollicita un armistice ;

6/ Bien entendu, l’Angleterre était furieuse – de façon certes intelligible au regard de ses vues habituelles -, et une forte escadre de sa Mediterranean Fleet vint croiser en Mer de Marmara dès la fin de janvier [j’ai lu des choses contradictoires sur ce point ; je me fie au livre de Piotr Olender, Russo-Turkish Naval War, 1877-1878, qui est le plus détaillé sur les mouvements des diverses flottes alors] ; le tzar préféra ne pas pousser plus avant ;

La "Grande Bulgarie" en 1878.png

7/ Les puissances belligérantes signèrent le traité de San Stefano – dans les faubourgs de Constantinople – le 3 mars 1878 ; celui-ci marquait une nette victoire symbolique de Moscou, même si les modifications territoriales obtenues pouvaient sembler – mais à tort – assez limitées, quoique marquantes ; la Russie obtenait de son alliée roumaine le sud de la Bessarabie, abandonné par elle après la guerre de Crimée ; au Caucase, elle grignotait – assez significativement malgré tout – l’Anatolie au nord-est ; la Roumanie, dont l’indépendance ne sera plus contestée par Constantinople – pas plus que celle de la Serbie et du Montenegro -, soustrayait à la Porte la Dobroudja et les vastes bouches du Danube immense ; quant à la Bulgarie, elle allait pouvoir devenir une principauté jouissant d’une forte autonomie à la faveur d’une occupation temporaire par la Russie ; mais surtout, elle se trouvait consacrée, du moins sur le papier, comme « Grande Bulgarie », non sans arguments puisés d’ailleurs dans les temps médiévaux, avec un territoire vraiment splendide, s’étendant du Danube à la Mer Égée et  ouvrant sur deux mers stratégiques [carte ci-dessus] ;

De San Stefano à Berlin - 1878.png

8/ Mais, une nouvelle fois, les Anglais étaient fort mécontents – de voir, bien entendu, l’ampleur morale et finalement géographique du succès du tzar, pour son Empire, mais aussi pour ses alliés, sur lesquels, sans doute, il pourrait compter, peut-être même à terme pour menacer les détroits en profitant de l’affaiblissement croissant de l’Empire ottoman ; l’ours, n’est-ce pas, doit demeurer dans sa cage de glaces, de montagnes et de steppes, et laisser les nations civilisées – et surtout la Grande-Bretagne – façonner le monde [= les États-Unis aujourd’hui, la si haute civilisation à tête de Trump, de Pompeo, de Haley et de Bolton…] ; la monarchie bicéphale éprouvait de son côté le sentiment d’avoir été bernée, car elle n’avait pas reçu la Bosnie ; d’ailleurs, cette nouvelle puissance de la Russie et de ses probables amis dans les Balkans l’inquiétait vivement ;

Après la solution de l'affaire d'Agadir en 1911.png

9/ Les Allemagnes, il ne faut jamais l’oublier, sont devenues, un peu plus de quinze ans plus tôt, l’Allemagne ; le cheminement lent vers le singulier a rendu prudents les Prussiens tout d’abord et, jeune politicien encore, Bismarck s’est employé à entraver ainsi un engagement contre la Russie dans l’affaire de Crimée ; mais, si atrocement humiliant pour nous, l’accès triomphal au singulier, le 18 janvier 1871 dans la Galerie des Glaces de Versailles, allait débrider, mais de façon très lente — l’ouest français étant vaincu, et mutilé – mais toujours préoccupant malgré tout, redouté même par Bismarck dont le propos principal était d’isoler internationalement notre pays, bien avant les grands moments ultérieurs de tension [dans l’affaire marocaine ainsi, avec l’épisode du discours de Tanger en 1905, puis celui d’Agadir – de la Panther – en 1911 //ci-dessus, l’on oublierait presque que, au bord de la guerre, la France a dû péniblement négocier avec Berlin pour que l’Allemagne renonce à ses ambitions marocaines//] —, l’imaginaire allemand de la projection orientale ; l’obligeant Bismarck – que le passé autorisait à se présenter, sans éveiller le soupçon des protagonistes, comme un tiers désintéressé en l’affaire, soucieux au plus [et cet aspect était sûrement le principal à ses yeux, car l’Empire ne prétendait pas encore rivaliser vraiment avec les puissances impérialistes avérées] d’ « équilibre européen », était le mieux à même – après que Vienne n’eût pas été retenue – de réunir une conférence en vue d’amender le traité de San Stefano ; ne soyons pas trop naïfs sans doute, même si certains suggèrent que c’eût été à l’occasion seulement de cette conférence – le Congrès de Berlin de la fin du printemps et du début de l’été 1878 – que le chancelier impérial eût pris conscience d’une nouvelle urgence allemande en Orient ; dès avant, ne doutons pas un instant qu’il n’ait été – tout à la fois, je découpe pour simplifier – a/ point désireux, bien sûr, de voir le tzar de toutes les Russies accroître son emprise, ni sur les Balkans, ni même sur le Caucase, b/ préoccupé par la stabilité de l’empire d’Autriche, et songeant même semble-t-il à sa projection vers la Mer Égée – exclusive bien entendu d’une « Grande Bulgarie », c/ susceptible déjà de nourrir le projet, un peu vague encore dans ses contours, d’une Mitteleuropa sous l’hégémonie de Berlin, d/ préoccupé dès alors par l’horizon d’une projection possible de l’Allemagne – essentiellement commerciale pour l’heure [ « Le marchand doit précéder le soldat », dit-il – l’on songe presque, non à ce que dit, mais à ce que pense de façon peu douteuse l’honorable M. Xi…], mais sans que cela ne fasse obstacle dès 1880 à l’envoi, notamment, d’instructeurs pour l’armée ottomane – vers des orients dont, d’ailleurs, les griefs envers Berlin étaient dans l’ensemble moindres – et pour cause, en veut-on à ceux que l’on ne connaît pas ? – qu’envers Londres ou Moscou, ou même Paris – au point que l’empereur Guillaume II pourra, drôlatiquement, se prétendre quelque temps plus tard le « protecteur des musulmans » [ouvrant la voie à l’ultérieur argumentaire du suivant Reich] – il est très intéressant de manière générale de déchiffrer la façon dont le nouvel impérialisme allemand a su durablement, avec habileté, se nourrir d’un discours plus ou moins anti-impérialiste à l’encontre des puissances impérialistes établie [tout comme, avec Napoléon, la domination, admettons-le, avait pu galoper en croupe de la libération ; sans cynisme aucun – j’ai horreur du cynisme -, je peux ajouter que ma si sensible préférence pour la cité de Rousseau – la vertueuse, ou comme-si vertueuse, démocratie hoplitique non-commerciale, ou si peu, si l’on veut dire les choses un peu caricaturalement -, ne m’interdit pas de songer pour mon pays, si le chemin du Contrat social semble trop difficile, au moins dans les circonstances internationales que l’on connaît, et au regard de l’état de corruption généralisée que nous devons considérer, à ce destin, que l’histoire de la France permet si commodément de tisser narrativement – moyennant un artiste travail à l’estompe ici, et là des rehauts de blanc ou des figures stylisées à l’encre de Chine, tracées à la plume ou au calame –, lequel passerait certes désormais par une sévère révolution tendant à briser la puissance de l’Or, destin d’inspirateur et de guide – actif – pour les libérations anti-impérialistes, dans le prolongement de ce qu’entrevoyait le dernier de Gaulle, avec une modération dans l’usage des moyens intérieurs toutefois, qui a permis son éviction dans des circonstances dont l’élucidation ne me semble certes pas accomplie] Littérature considérable sur le rôle de l’Allemagne dans la « question d’Orient » autour de 1880-1890 – pour une synthèse plus complète que la mienne : les vingt ou trente premières pages du livre de M. Antoine Fleury, La pénétration allemande au Moyen Orient […]] ;

10/ a/Le principal effet – régional – du traité signé à Berlin le 14 juillet 1878 fut la suppression du projet de « Grande Bulgarie », mais un tel effet ne saurait n’être pas considéré comme immense, même si la Roumélie orientale [v. cartes ci-dessus et – pour que les grandes masses soient bien en place – première carte ci-dessous] fut rattachée à la principauté de Bulgarie dès 1885 ; ces affaires territoriales demeureront extraordinairement envenimées et donneront lieu encore aux Guerres Balkaniques en 1912 et 1913 ; la première permettra de facto, même si le traité de Londres de mai 1913 ne le précisera pas, que la Bulgarie rejoigne peu ou prou une bonne partie des frontières de San Stefano [deuxième carte ci-dessous] ; mais dès août 1913 le traité de Bucarest, mettant fin à la Seconde Guerre Balkanique, imposera un repli – mais non total – à la Bulgarie [troisième carte ci-dessous] ; lequel repli – pour sanction de son alliance avec les Empires centraux – sera accentué au traité de Neuilly en novembre 1919, privant en particulier Sofia d’un accès, même étroit, à la Mer Égée [quatrième carte ci-dessous]. Je ne veux pas m’attarder davantage sur ces considérables affaires territoriales ; ne doutez pas une seconde qu’elles ne demeurent très vivantes dans la mémoire des populations des Balkans, lesquelles ne sont nullement indifférenciées – rien n’est indifférencié dans l’univers – mais toutes dotées au contraire de personnalités et de mémoires très distinctes et, parfois, contradictoires au sein d’une même formation étatique.

De San Stefano à Berlin.png

Après la Premierre Guerre Balkanique.png

Traité de Bucarest en 1913.png

La Bulgarie et le traité de Neuilly - 1919.png

 

b/ Quant aux frontières de l’Empire russe dans le Caucase, vous relèverez sans peine, j’imagine, deux choses [en remontant à la sixième image à partir d’ici] : les acquis de San Stefano n’avaient pas été négligeables ; le repli de Berlin fut limité ; là était la condition pour qu’aboutisse une solution transactionnelle. Je laisse de côté les autres modifications territoriales, nullement négligeables d’ailleurs.

11/ Bien entendu, les puissances occidentales obtiennent des avantages considérables au Congrès de Berlin, lesquels ne donnent pas vraiment le sentiment que le propos ait été de sauver la mise du sultan dont la souveraineté ne demeure affirmée que nominalement, ou à peu près, sur d’importants territoires désormais administrés par les grandes puissances européennes : Paris se voit consentir la possibilité d’occuper la Tunisie et y établira un protectorat en 1881, dont le tour deviendra rapidement à peu près colonial ; Vienne de mettre la main sur la Bosnie-Herzégovine, qu’elle annexera purement et simplement en 1908, non sans déclencher alors une crise très vive ; Rome d’occuper la Tripolitaine [partie nord-occidentale de la Libye], qu’elle constituera en colonie de 1912 à 1943.

Mais l’affaire de Chypre est plus intéressante encore peut-être. Chypre fut un royaume latin attribué aux Lusignan pendant trois siècles [de 1191 à 1489], mais devint en fait assez précocement, dès l’époque des Lusignan, un protectorat gênois puis vénitien, et enfin une possession vénitienne [1489-1571], avant de tomber sous la coupe ottomane pour trois cents ans [1571-1878]. En même temps que le Congrès de Berlin, deux conventions, signées le 4 juin et le 1er juillet 1878 à Constantinople, entre l’Empire ottoman et le Royaume Uni, établissaient une alliance défensive entre Londres et Constantinople et, tout en maintenant une souveraineté formelle de la Porte sur Chypre, la vidait de tout contenu en donnant « l’île de Chypre pour être occupée et administrée » par l’Angleterre.

Chypre deviendra une pure et simple possession anglaise lorsque Londres l’annexera au début de la Première Guerre, cette annexion se trouvant consacrée après le conflit par le traité de Lausanne de juillet 1923, passé entre les Alliés victorieux et la nouvelle Turquie ; et Londres ne renoncera à l’île qu’en 1959-1960, après avoir joué un jeu détestable en armant des milices turques contre les rebelles grecs, non sans exaspérer lourdement des tensions communautaires dont saura profiter Ankara en 1974, avec l’effet d’une partition sinistre dont on ne voit pas la fin. [[[ Une source documentaire, à mes yeux attachante, le premier volet de « Trois zones », diaporama de Louis-Cyprien Rials [en bas de la page] :

http://www.louiscyprienrials.com/scape/

Du même, un fragment de vidéo sur la cathédrale Saint-Nicolas de Famagouste, devenue mosquée Lala Moustapha Pacha en 1571 [quatrième extrait sur la page, « The Last Crusader Kingdom »]

http://www.louiscyprienrials.com/videos/         ]]]

Peut-être, ayant l’oreille un peu plus faite, après ces trois mois, à la petite musique impériale, trouvez-vous remarquable déjà que les Anglais aient véritablement quitté une île si commode stratégiquement… Il me faut vous rassurer, ou bien achever d’assombrir les meilleures âmes ; il n’en est rien ; ils ont conservé, non pas une, mais deux énormes bases sur l’île, Akrotiri et Dhekelia, l’une et l’autre de plus de 75km2, avec le statut de bases souveraines. À quoi bon, se demanderont certains ? Par exemple pour piloter les opérations – très – spéciales en Syrie, ou bien encore pour frapper le gouvernement légitime de Damas – ainsi le 14 avril dernier, justement depuis les pistes d’Akrotiri.

12/ Un dernier aspect fut d’une importance remarquable à ce moment-là – non par son efficace immédiate, mais par ce qu’il révélait de la rémanence de certaines perspectives, et de l’incubation lente de certaines autres, appelées à bouleverser le monde, jusqu’en nos heures exactes ; c’est bien à tort ainsi qu’on embrasserait cet aspect, apparemment unique, de façon indistincte car, si, d’un côté, il était au fond récapitulatif de la longue histoire, inachevée certes à cette heure, des tensions entre la chrétienté, peu à peu sécularisée mais toujours conquérante, et l’islam, de l’autre, il ouvrait la porte à des évolutions dont les effets se font sentir aujourd’hui avec la plus extrême violence. D’un côté, la lecture des traités de l’heure – ainsi Berlin ou Constantinople en 1878 – donne le sentiment que la préoccupation européenne est de favoriser la liberté religieuse des chrétiens au sein de l’Empire ottoman, voire, là où l’Ottoman se replie, des musulmans ; mais un peu d’attention ne laisse guère de doute, de fait, sur l’intention qui prévaut certainement chez beaucoup que la question soit désormais posée plus largement, comme celle de la liberté religieuse en général ; comme, sous l’empire du sultan et calife, la question de la liberté musulmane ne se pose guère – les querelles intramusulmanes ne semblant guère perceptibles aux Européens -, il est assez probable que tels songent tout particulièrement aux juifs.

La présence à Berlin de Disraeli lui-même a beaucoup fait évoquer cet aspect ; j’ai le sentiment, pourtant, que certains des propos publics prêtés à l’homme politique, voire réputés figurer dans les traités eux-mêmes, ne se trouvent pas aisément [peut-être parce qu’ils sont fictifs – autre chose seraient des propos privés ou tirés de la correspondance, mais je n’ai pas le temps de me lancer maintenant dans une vaste enquête au propos de ce sujet] ; je tends à penser, en l’état actuel de mes – insuffisantes – connaissances, que l’on prête beaucoup à Disraeli parce que Herzl, personnage assurément très impressionnant, le plaçait très haut, et que nombre d’auteurs appréciés de beaucoup ont pu conjuguer un éloge peu mesuré de lord Beaconsfield et, de façon intelligible après les déclarations Balfour et Sykes-Picot, de l’impérialisme anglais et du sionisme. [[[ Hannah Arendt est ici un cas un peu impressionnant ; elle a écrit dans le sens que je suggère des pages assez curieuses dans son livre Les origines du totalitarisme, publié d’abord en 1951 – il est plausible d’ailleurs qu’elle eût écrit ces pages différemment par la suite – ; cette somme adulée, plus que lue sans doute, est à mon sens assez faible d’ailleurs, mais d’une grande importance, puisqu’elle a beaucoup contribué à l’installation de la notion [si peu persuasive intellectuellement mais littéralement matraquée à longueur d’années par tous les appareils idéologiques de la domination néobourgeoise globalisée – classe politique, presse, et bien sûr, n’oublions pas ce rouage désormais pleinement « normalisé », Université] de « totalitarisme », laquelle joue évidemment le rôle de grand pivot idéologique dans la justification du système contemporain d’implacable oppression capitaliste à couverture prétendument « libérale ». ]]]

Demeure un document que je n’ai jamais eu entre les mains, un bref texte publié en 1947, introuvable, qui eût été écrit en 1877 : Unknown Documents on the Jewish Question. Disraeli’s Plan for a Jewish State. Ce papier [ou ensemble de papiers], dont il est prétendu qu’il eût été rédigé en 1877, et qu’il eût servi, comme on aime à dire aujourd’hui, de « feuille de route » partielle aux efforts de l’activiste diplomatie anglaise en 1878, est-il, à un degré ou un autre, authentique ? Je n’en sais fichtrement [vieilli, fam. et pop.] rien. [[[ Des développements intéressants sous la plume de Norma Claire Moruzzi, Speaking Through the Mask. Hannah Arendt ans the Politics of Social Identity, partic. pp. 82 sq. ]]]

De toute façon – et j’ai eu l’occasion de le dire, et de l’écrire dans un précédent billet – il me semble que la principale veine du sionisme atlantique a été et demeure évangélique, et par conséquent – dès lors que l’on recherche une pensée construite [fût-elle – dans son recours au thème apocalyptique comme à une clef pour l’interprétation historique – déraisonnable] -, anglaise et étatsunienne. [[[ Ici, s’il faut citer un nom à l’époque de Disraeli, ce sera celui du septième comte Shaftesbury – je précise le numéro car ce nom fut porté par plusieurs personnages très notables, avec le même prénom, Anthony, dont un très attachant philosophe c.1700, troisième comte ; le septième comte, à peu près strictement contemporain de Disraeli, fut connu notamment comme un réformateur social ; mais cet autre aspect est bien sûr très important, même si l’histoire des enchaînements des orientations de Londres dans la durée demeure, il me semble – mais je ne suis pas spécialiste de cette affaire -, à écrire ; le livre que pourraient retenir ceux – bien français en cela – qui peinent à prendre au sérieux la considération des ressorts religieux d’aspects majeurs de l’histoire contemporaine serait bon livre de Donald Lewis, The Origins of Christian Zionism. Lord Shaftesbury and Evangelical Support for a Jewish Homeland. ]]]

L’on se confirme en tout cas dans le sentiment que l’affaire est alors à l’ordre du jour à un degré ou à un autre, d’une façon assez nouvelle [et en des termes qui ne sont plus du tout ceux de notre abbé Grégoire à la fin de l’Ancien régime], en relevant que le traité de Berlin est prolixe sur la question des………

 

JE DOIS ENCORE ECRIRE ICI QUELQUES LIGNES

 

[[[ Une référence utile : Pierre Albin, Les grands traités politiques. Recueil des principaux textes diplomatiques depuis 1815 jusqu’à nos jours, 2e éd. 1912

Vous trouverez sans peine en ligne ce précieux recueil – réédité, mais toujours pour la même période -, s’il peut vous être utile quelque jour ; ainsi sur Gallica ; mais, par exemple, le site archive.org est plus commode à utiliser [sachant que vous pourrez choisir entre plusieurs présentations selon votre commodité] :

https://archive.org/details/lesgrandstraitsp00albi

Il produit la deuxième édition, de 1912, chez Alcan, qui est celle que l’on découvre le plus aisément, pour une vingtaine d’euros, sur le marché de l’occasion. Vous y trouverez le traité de San Stefano pp. 187 sq., et celui de Berlin – fort long, puisqu’il faut bien y délimiter de nombreuses frontières [pour vous donner l’idée de la patiente méthode avec laquelle il faut procéder, je vous copie deux pages ci-dessous – tout cela est pittoresque et charmant sur le papier, puis douloureux souvent sur le terrain] -, pp. 204 sq. Il va de soi que si, pour un mémoire ou une thèse, ou même un exposé, vous deviez, dans les années qui viennent, évoquer ce traité, il vous faudrait ne pas vous contenter de ma légère esquisse, mais vous reporter au texte lui-même : de la même façon bien sûr s’agissant de la Kongokonferenz de 1885, que vous trouveriez pp. 388 sq.

Un passage de l'éd. Albin du traité de Berlin.png

L’un d’entre vous, mesurant justement que beaucoup des affaires qui occupent – dangereusement – notre temps se sont nouées il y a un siècle ou un siècle et demi, m’a demandé de lui recommander, comme instrument pour la suite, un manuel permettant de démêler un peu simplement ces difficiles affaires ; les manuels d’histoire d’autrefois – ceux, simplement, du lycée, encore dans les années soixante – étaient vraiment très bien faits, j’imagine qu’on les trouve sans trop de peine ; mais je me sers surtout, en priorité, lorque je souhaite lire quelque chose de simple et de solide – incomparablement plus détaillé bien sûr, concernant nos affaires que mon propre propos, très léger et simplement destiné à soulever quelques questions en les inscrivant dans la durée longue – des deux assez forts volumes publiés par de bons maîtres de la Troisième sous la direction de Henri Hauser, Histoire diplomatique de l’Europe (1871-1914) ; l’ensemble, publié aux Puf, compte plus de huits cents pages assez serrées, ce qui permet un récit assez complet – selon la stricte perspective bien sûr indiquée par le titre. La table est détaillée et permet de se retrouver aisément dans le livre ; l’index est abondant ; malheureusement, il n’y a pas de cartes ; mais on supplée aisément en ligne à cette lacune. S’agissant de nos affaires, les développements ont été rédigés par un certain Lajusan, professeur au lycée d’Évreux – ils sont à mon sens très bons mais pas forcément très simples au regard de contraintes très lourdes résultant à la fois de la complexité des événements et de la subtilité des conjectures psychologiques portant sur les principaux acteurs. ]]]

 

 

"La Gloire", l'une des premières frégates cuirassées, mise en service par la France dès 1858.png

La Gloire, mise en service en 1859 par la France – pionnière bientôt dépassée, comme cela arrive souvent -, est l’une des premières frégates cuirassées ; elle recourt à la fois à la voile et à la vapeur ; c’est un bâtiment très modeste encore, dont la coque en bois est simplement revêtue d’un blindage, et qui n’atteint pas quatre-vingt mètres de long.

1/ d’autres moyens techniques

[[ a/ les premiers bateaux à vapeur, envisagés dès la fin du XVIIIe, mais opérationnels dans les années 1830, bientôt utilisés aussi à des fins militaires, comme l’invention par le Français Paixhans, futur général, du « canon-obusier » dit « à la Paixhans », propre à déclasser rapidement les navires construits seulement en bois, car capable de tirer des obus, c’est-à-dire des projectiles explosifs [jusque là utilisables seulement en tir courbe au moyen de mortiers] en trajectoire tendue [jusqu’alors réservée aux projectiles pleins, les boulets], avaient à la fois permis et, d’autres progrès techniques contribuant à faire l’artillerie navale toujours plus redoutable [tels la généralisation du canon rayé accroissant la précision de nouveaux projectiles oblongs], rendu inévitable la naissance du cuirassé à partir du milieu des années cinquante du XIXe ;

b/ au début du XXe, après bien des améliorations [en particulier celle, rapide, des poudres ou des explosifs chargeant les obus, le chargement par la culasse, autorisant, entre autres effets, l’allongement des canons et l’accélération des cadences, le remplacement du fer par l’acier comme principal matériau de construction, ou encore la disposition des canons en tourelles et casemates], c’est en développant le type dit « Dreadnought » [= which dreads nought, qui ne redoute rien, nom du premier bâtiment illustrant le nouveau modèle, lancé en 1906 – image ci-dessous], que Londres, choisissant de façon décidée, après la déroute infligée à la flotte russe par la flotte japonaise à Tsoushima, à la fois des canons en nombre significatifs [dix], et à long rayon [12km], d’un seul – gros – calibre [all-big-gun], en l’espèce 305mm [bientôt 345, puis 381, et l’on parlera alors de « superdreadnoughts »…], et le système optimisé de propulsion à vapeur mis au point par Charles Algernon Parsons, permettant de filer plus de vingt nœuds, maintiendra une avance incontestée dans la durée, mais que la décision allemande de se lancer de façon extrêmement ardente, du fait de la volonté du nouveau Kaiser – monté sur le trône en 1888 – dans la course navale [1897] et coloniale [1885] aurait pu menacer ;

c/ puis la recherche d’une vitesse croissante avec un poids accru impliquera, autour de 1910, le remplacement progressif du charbon par, justement, le mazout permettant une plus grande discrétion – le panache de fumée… – et un plus long rayon d’action – ici, il serait difficile de ne pas citer la classe Queen Elizabeth, lancée à partir de 1912, avec des unités – cinq en deux ans – plus importantes de moitié que le HMS Dreadnought, équipées d’environ quinze canons, et propulsées jusqu’à vingt-trois nœuds grâce au pétrole. ]]

Le HMS Dreadnought.png

2/ et d’autres fins  

[[ la quête privilégiée bien entendu, dès avant la Première Guerre, des hydrocarbures [avec les effets que l’on a dit sur la conclusion en 1916 des accords secrets Sykes-Picot puis la modification des emprises respectives prévues par ces derniers au bénéfice respectif de la France, assez naïve en l’affaire, et du Royaume-Uni] – hydrocarbures dont, à la différence du charbon, la Grande-Bretagne ne disposait pas, mais dont il apparaissait avant 1914 qu’ils seraient abondants… en Perse et en Mésopotamie, ce qui fut bien le cas ]],

3/ tout en lui assurant durablement une supériorité inégalable, tenant bien sûr, intimement liées, à des capacités financières remarquables [même si la construction de bâtiments toujours plus coûteux et la sévère course avec l’Allemagne à la fin du XIXe et au début du XXe, menée en tête par Londres, les éprouva sévèrement – le coût de la marine doublant entre 1896 et 1910 -, tandis que la concurrence internationale affaiblissait progressivement la place relative de la Grande-Bretagne dans le commerce mondial, tombée de 25 à 17% entre 1860 et 1900] et à une avance technique longtemps impressionnante, mais aussi, car l’esprit est toujours au principe [qu’il se murmure « À quoi bon ! » et rien ne commence ou bien tout s’interrompt], à une vue du monde, qui était en même temps une vue de la planète, et à une conscience de son destin dont il fut sans doute très peu d’exemples dans l’histoire des communautés humaines, et qui était propre à favoriser ici une lutte idéologique opiniâtre en des domaines cruciaux [ainsi en faveur du libre-échange et de la doctrine ricardienne de l’avantage comparatif, lesquels avaient vocation à assister le maintien de l’avance acquise par la Grande-Bretagne, mais n’emportèrent pas tous les effets espérés dans un monde qui demeurait fort légitimement enclin à se protéger],

4/ mais non exempte d’anxiété – sous la lune, nul n’échappe à l’anxiété, le dominant – et ce n’est certes que justice – pas davantage que le dominé. Comment échapperaient-ils à l’anxietas animi ceux qui ne peuvent oublier plus que pour un instant d’étourdissement que casura exstant, qu’elles sont destinées à la chute toutes les choses qui se tiennent debout, les individus, les lignées, les cités, les empires ? Et la crainte de la chute – suggère Kipling [voir annexe au présent billet] – peut hanter spirituellement même le triomphe…

 

Sites des engagements navals  en Mer du Nord - 1914-1918.png

+++ La bataille de Heligoland dès août 1914 constitua une leçon limitée mais sévère pour la flotte allemande de surface ; celle du Dogger Bank, toujours en Mer du Nord, en 1915, obtint que la Hochseeflotte ne vînt plus canonner les côtes britanniques ; en 1916, la terrible bataille du Jutland – ou encore du Skagerrak – incita la Kaiserliche Marine, en dépit d’une très habile manœuvre, à demeurer à l’abri de son grand port de Wilhelmshaven en évitant de défier la Grand Fleet jusqu’à la fin du conflit ; l’Allemagne, notons-le, inférieure certes en nombre d’unités, ne fut pas écrasée sur mer, mais elle fut dominée à suffisance pour se trouver dissuadée, obligée de se concentrer sur la guerre sous-marine – mais, à son tour, dissuadant toutefois elle-même par sa seule présence la flotte anglaise de s’éloigner trop de la Mer du Nord – ; après la défaite, la flotte impériale allemande fut sabordée au large de Scapa Flow – ainsi ne tomberait-elle pas, du moins, dans les mains de l’ennemi britannique…

Je ne veux pas mettre un terme à ces si insuffisantes pauvretés – simple résumé pour nombre d’entre elles du programme d’histoire du secondaire d’autrefois, dont je ne sais dans quelle mesure il a été modifié – sans ajouter quelques mots sur une question qui me préoccupe. Je ne vais pas ici m’interroger sur le concept d’impérialisme dans les termes qu’en particulier le débat interne au marxisme, singulièrement dans la deuxième décennie du XXe siècle, a moins forgés que beaucoup affinés [je songe bien sûr, après l’éblouissant Hilferding, aux talentueux Rosa Luxembourg et Nikolaï Boukharine, et bien sûr à Lénine et à son Impérialisme, stade suprême du capitalisme, ouvrage qu’il est habituel de placer au-dessus de ceux des précédents, mais dont on aurait tort, si l’on s’intéresse à la question, de considérer que sa lecture doive conduire à l’oubli de ces derniers – ou qu’il soit sans telles faiblesses qu’il faut peut-être imputer à ce que le penseur chef de parti doit opérer sous l’effet de deux considérations au fond] ; je souhaite simplement donner quelques observations, disons historiennes, peu architectoniques en quelque sorte, puisant leurs ressources propres à une moindre ambition, sur une question difficile entre toutes – en termes très classiques, et tout à fait ordinaires : celle de l’articulation entre, d’un côté, la liberté inextinguible de l’esprit [à laquelle ne croient certes pas les esprits forts de notre temps, mais qui, raisonnablement posée, n’a fini par revêtir à mes yeux d’esprit faible et méditatif aucune sorte de difficulté] et, d’un autre côté, mais comme enté sur le précédent, les jeux d’engrènement qu’engendrent peu évitablement les orientations relativement stables de cette liberté, de la volonté, d’une volonté partagée, de cette volonté qui semble rétrospectivement celle d’un peuple, et qui revêt tous les caractères de cette sorte de totalité culturelle que l’on désigne classiquement comme une « seconde nature », d’un mot d’Augustin [De musica, VII, 19, à propos de la coutume : « […] consuetudo quasi secunda et quasi affabricata natura […] », reprenant une formule cicéronienne – De finibus, V, 25, in lim. – retenue sous la forme simplifiée « Consuetudo quasi altera natura » – ainsi des sentences maillent-elles, justement, ce que l’on désigne comme une culture, le Volksgeist bien compris si vous préférez], seconde culturelle nature qui appelle bien entendu, dans la bulle qu’elle dessine, ce déchiffrement que l’on peut dire herméneutique [si l’on n’entend pas ce terme étroitement].

Peu importe si ces quelques lignes d’annonce de mon propos ici ne sont pas claires pour tous – je dois songer constamment à n’abandonner ni ceux qui aiment penser, ni ceux qui n’y ont pas été assez rompus par le temps ; et tous, bien entendu, entendront ce qui suit, qui est simpliste mais éclairant à suffisance j’espère. Au fond, sans recourir à d’ambitieux montages, l’humble historien peut bien se persuader de quelques vues propres, il me semble, à rendre à peu près intelligible l’engrènement comme irrésistible – encore que résultant de la liberté, mais si contrainte, des gouvernants – des logiques impériales de tous ordres, et à favoriser l’inscription de certains aspects rencontrés antérieurement dans une perspective dynamique :

L'empire génois.png

I/ Que le commerce appelle le transport – celui des routes intérieures mais celui aussi, dès lors que la capacité technique devient suffisante, des routes maritimes, lesquelles impliquent dans une certaine mesure le comptoir ultramarin ; que certaines villes fameuses – Venise ou Gênes sont identifiées j’imagine par tous, sans être uniques même si leur place fut remarquable – n’eussent rien connu de leur brillant destin [Venise, dans un si pauvre endroit…] si, sous la houlette sévère d’une oligarchie puissante [l’oligarchie est le régime par excellence des mondes commerçants – nous sommes assez bien placés pour le comprendre en notre temps sinistre où des oligarchies de fer, pas même artistes comme leurs devancières, imposent leurs stricts intérêts aux masses], elles n’avaient pas développé des comptoirs tendant à se dilater parfois en [bien] davantage.

L'empire vénitien.png

II/ Que la rivalité des États mercantilistes entre eux, à l’âge de leur première grande affirmation, à partir du couchant du Moyen âge – tendît-elle ultimement au maintien de ce qu’on désignera plus tard comme l’ « équilibre européen », ou bien à sa modification à leur avantage respectif – appelait pour tous – même si la terre accaparait surtout l’attention de la plupart de ces formations continentales – un minimum d’orientation maritime. Sans doute de plus savants que moi vous ont-ils entretenu de ces choses dans le cours d’histoire des institutions, et je ne fais ainsi que vous le rappeler aussi simplement que possible

« Le » mercantilisme ne fut pas d’abord une école doctrinale constituée [et d’ailleurs je ne m’intéresse pas ici, faute de temps, à des mises en forme doctrinales plus ou moins élaborées, usuellement considérées comme mercantilistes ex post], mais un ensemble de politiques économiques diversifiées conduites activement par des États européens du XVIe au XVIIIe siècle, avec la préoccupation centrale de l’affirmation et du déploiement de leur puissance – et donc de leur survie au fond dans le jeu agonistique des puissances. Ces politiques ont comporté plusieurs volets complémentaires – je caricature assez – :

a/ Un volet tarifaire utilisé en général de façon souple : ce « protectionnisme », en lui-même, est d’une originalité modeste puisque, à l’âge de l’État, c’est-à-dire depuis la prise de conscience de l’État par lui-même [c’est-à-dire par ses personnels et ses sujets], c’est la protection qui a été la règle, et non ce que l’on a appelé beaucoup plus tard le libre-échange. Bien entendu cette politique pragmatique a tendu à frapper davantage les produits manufacturés que les matières premières indispensables ; elle n’a pas frappé seulement des importations, mais aussi des exportations jugées peu souhaitables.

b/ Un volet, pourtant, d’encouragement au commerce international, en particulier au grand commerce maritime ; ce commerce passait par une interpénétration entre la puissance publique et les intérêts privés qui fut poussée fort loin parfois dans les grandes « compagnies des Indes » : ainsi la compagnie néerlandaise, la V.O.C., jouissait-elle de compétences régaliennes élaborées ; de façon générale, cette synergie entre le monde des entrepreneurs et le monde des administrateurs prenait place au sein d’une vue dirigiste souple, fort éloignée une nouvelle fois de toute perspective systématique.

c/ Le mercantilisme est encore, et c’est sous cet aspect en particulier qu’on en conserve la mémoire [et qu’on tend à le caricaturer] un « bullionisme » raisonné [bullion = lingot en anglais] ; l’on définit en général le bullionisme comme la position selon laquelle, il n’est qu’une richesse, les métaux précieux, et l’or en particulier [un peu comme la terre serait l’ultime richesse pour les ultérieurs physiocrates] ; en ce sens d’ailleurs, le mercantilisme n’est pas exactement un bullionisme : /// dans un monde de bimétallisme monétaire argent et or (surtout argent mais or aussi), il faut bien sûr veiller à ce qu’il n’y ait pas de pénurie de ces métaux [sachant que de toute façon – et le cours d’économie a dû évoquer cela – même à l’âge de la monnaie fiduciaire, cette monnaie papier, dont la valeur intrinsèque est nulle, demeurera durablement convertible en or – ce qu’on a appelé étalon-or [Gold Standard] – et que même lorsque ce système est abandonné, ce qui est le cas partout depuis quelques décennies [non définitivement peut-être], la possession de réserves primaires en or est pour un État un atout important en vue de la solidité de sa monnaie] ; /// le grand commerce international suppose de toute façon des métaux précieux dans le monde ancien car certains partenaires commerciaux, qui n’ont bien sûr aucun motif d’accepter du « papier » peuvent exiger d’être réglés en or [ainsi l’Inde il y a quelques siècles pour ses épices] ; /// l’or est un bien rare qui a une certaine tendance à s’évaporer [c’est bien sûr une image] ;       j’évoquai ainsi l’Inde : elle voulait de l’or mais tendait à le transformer en bijoux plutôt qu’à lui conserver le caractère d’une stricte réserve de change ; et comme elle avait beaucoup à vendre mais était modérément intéressée par les produits que l’Occident pouvait lui vendre, une sorte de circuit de l’or conduisait le précieux métal, par exemple des Amériques au Portugal, du Portugal en Angleterre, d’Angleterre en Inde, et en Inde le métal finissait en bijoux et se trouvait donc retiré de fait du circuit ; si bien que le risque de manquer d’or dans les grands pays européen n’était nullement une vue de l’esprit, comme l’on dit, et que la thésaurisation était un agissement rationnel.

d/ Enfin, le mercantilisme, dans le cadre de sa politique commerciale à vocation mondiale, a tendu à favoriser les entreprises coloniales tout en assurant à la métropole ce que l’on a appelé le « privilège de l’exclusif », c’est-à-dire l’attribution du monopole du commerce extérieur des colonies à la métropole et à sa marine commerciale.

L’on saisit assez bien ainsi comment l’affirmation de l’État « mercantiliste » n’eût guère pu ne pas généraliser et amplifier considérablement les tropismes, indissociablement, marin, commercial, voire colonial, qui avaient ordonné surtout dans les siècles précédents l’action d’un certain nombre de notables cités commerçantes.

III/ Que les révolutions de la technique accroîtront démesurément les possibilités de la projection maritime, en même temps que son urgence ; à la suite des cités, vient-on d’observer, de grands États s’étaient lancés dans le développement d’une puissance maritime significative ; certains d’entre eux conservaient leur cœur sur terre – à commencer par le royaume des Lys, admirablement élargi sous le Grand Roi, du traité de Westphalie en 1648 jusqu’au traité d’Utrecht en 1713, selon une marche que parachèvera l’annexion de la Lorraine en 1738 – ; d’autres prospéraient du fait de la rente impériale et de l’afflux de métaux précieux, mais – pour des motifs assurément spirituels, enracinés, si l’on veut, dans une vue largement partagée du monde – tendaient à les convertir en possibilité de projection terrestre plutôt qu’en socle pour un développement « moderne » dont on ne voyait pas encore les contours [tel le royaume d’Espagne, puissance majeure au XVIe siècle – et très préoccupante pour nous, en particulier à la fin des Guerres de Religion : songez qu’une importante garnison espagnole s’installa même à… Paris pendant le gouvernement de la Ligue, dans les années quatre-vingt-dix] ; mais les Provinces-Unies et l’Angleterre, ainsi qu’on l’a dit, s’engageaient délibérément dans les perspectives thalassocratiques que leur autorisaient ou leur suggérait diverses considérations ; après que la première fût parvenue à la suprématie maritime qui sera la sienne pendant deux siècles, son développement industriel précoce lui rendra une affirmation maritime toujours accrue indispensable, afin d’exploiter au mieux l’avantage comparatif qui était le sien et de pouvoir importer des biens agricoles, sans limites après l’abolition des Corn Laws en 1846, tout en espérant pouvoir accroître significativement ses exportations industrielles, ce qui ne fut pas exactement le cas [il n’est pas inusuel que les certitudes libérales se trouvent démenties, point rare non plus que l’ « avantage comparatif » ne finisse par apparaître comme la dissimulation habile de l’intérêt des uns au détriment des autres] ; dans le même temps, elle s’imposera comme la première puissance coloniale du monde, en particulier à partir du développement, à compter de 1858, du « Raj », de l’empire britannique des Indes, articulé autour de l’Inde ; la vapeur et l’acier accompagneront en le favorisant ce bond en avant impérial [le cuirassé] et, désormais, la puissance industrielle aura partie liée avec la projection coloniale, en vue de débouchés certes, ou de la captation de ressources, mais aussi par l’intimité nouvelle du lien entre marine de guerre et industrialisation avancée, la seconde appelant comme irrésistiblement la première, permettant des coques toujours améliorées et des canons qui eussent été inimaginables quelques décennies plus tôt, et encourageant aussi la projection coloniale [l’Allemagne de Guillaume II en donne la plus persuasive illustration].

IV/ Que la survenue des horizons nouveaux du pétrole et du caoutchouc allait emporter, après 1900, une évolution rapide des termes des questions des transports et des besoins prioritaires – et le recours au pétrole lourd, au mazout, sur un mode accéléré dans la marine de guerre britannique dès la deuxième décennie du XXe siècle, modifier assez rapidement les capacités navales des plus grands pays, le besoin de pétrole appelant la projection, et même une concentration tout particulière sur certaines projections, et le pétrole permettant un bond nouveau à celle-ci, et autorisant à terme les seuls plus grands pays à garantir sur mer la régularité de leur approvisionnement, avec un effet effrayant d’avivement des rivalités internationales entre ceux-ci et une nouvelle centralité [passive, certes], dessinée dès avant 1914, du large Moyen Orient.

[[ N’oublions pas en effet le caoutchouc, indispensable au développement automobile, ni la sinistre aventure conduite par Léopold II de Belgique au Congo – je souhaitais consacrer un certain nombre d’heures de la partie orale du cours à la République démocratique du Congo – j’ai choisi finalement, comme vous le savez, de m’attarder sur la passionnante, et moins douloureuse certes, malgré beaucoup de difficultés, Côte d’Ivoire, dont la considération éclaire sur tant d’aspects des remarquables complexités africaines. ]]

Die Bagdadbahn.png

Ici, bien entendu, il me faudrait m’interroger sur la genèse et certains propos [« buts » dit-on parfois – terme un peu fort à mon sens, même s’il l’est moins qu’un autre, qui a les faveurs d’une partie des historiens, « cause »] de la Première Guerre.

Je l’ai fait à deux ou trois reprises dans le volet oral du cours – en particulier autour de la question ottomane, qu’il s’agisse 1/de l’affaire, en cours de réalisation en 1914, du Bagdadbahn – avec le propos conscient de Berlin, surmontant les oppositions des autres grands pays européens, d’accéder à de probables ressources pétrolières en Mésopotamie, et aussi au Golfe persique, tout en évitant le canal de Suez, sous contrôle anglofrançais et de l’entrée en guerre de la Porte, finalement, auprès des empires centraux, ou qu’il s’agisse 2/des accords Sykes-Picot et de leur évolution.

Mais cette question immense, effrayante, ne peut être traitée légèrement tant elle est complexe – insoluble peut-être au-delà d’un certain point, une fois admises

a/ l’importance première de la rivalité proprement économique et impérialiste de Londres et de Berlin [c’est d’ailleurs, quelques années avant la terrible Guerre des Boers de 1899-1902, que – à la suite d’un télégramme de Guillaume II à propos de la République boer du Transvaal, adressé à Paul Krüger en janvier 1896, après l’expédition de Cecil Rhodes – les tensions s’exaspérèrent], et

b/ la haine plus proprement politique de Berlin et de Paris [qui ne pouvait se résigner à la perte de ses provinces de l’est], laquelle inclinera seule notre pays, sous la conduite opiniâtre du très grand ministre des affaires étrangères radical et patriote Théophile Delcassé [de 1898 à 1905, durée remarquable], malgré les déplaisantes façons de Londres [Fachoda en 1898-1899], à doubler la précieuse Alliance francorusse de 1892 [renforcée notamment en 1899] par une Entente cordiale avec l’Angleterre en 1904 [débouchant sur la Triple Entente en 1907],

c) sur fond bien entendu de rivalités complexes, telle celle des empires ottoman et russe -,

et tant les controverses demeurent, au fond, vives, même si elles ne revêtent plus l’âpreté de ton d’autrefois. [Au sein d’une littérature abondante, que je suis loin de connaître, un livre ancien mais utile sur la fascinante affaire du Bagdadbahn, Earle, Turkey, the Great Powers, and the Bagdad Railway. A Study in Imperialism.]

 

 

Recueil des capitulations ottomanes.png

L’on me pardonnera ce développement à la serpe, effroyablement et à rougir, et pourtant un peu long – mais pour des choses immenses on en conviendra -, et saccadé. Il nous faut comprendre que – malgré le quart de siècle du mandat SDN sur l’espace syrolibanais d’une France maladroite et même brutale -, en dépit du rôle que les Capitulations ottomanes avaient si longtemps – depuis le règne de François Ier – consenti à notre pays en particulier en vue de la défense des chrétiens en Orient, cette histoire n’était pas aussi centrale pour Paris que pour Londres : nous ne sommes pas hantés, sur les bords de Seine, à tort ou à raison, par les rebondissantes et diverses questions d’Orient ; sur ceux de la Tamise, si, même avant l’obsession des hydrocarbures [sans même qu’il soit besoin d’évoquer les origines circassoturques de M. Johnson].

L’on ne sera pas étonné, ainsi, que l’affaire – de Skripal en Douma – ait été conduite très manifestement – de façon d’ailleurs techniquement très médiocre et finalement risible – par Londres, dont les courroies de transmission sont nombreuses – OSDH ou White Helmets – et, pour des motifs historiques fort intelligibles, les accointances avec les réputés services jordaniens – le Dairat al-Mukhabarat al-Ammah [Direction des renseignements généraux] – fortes.

Si bien que la France a donné le sentiment pénible dans l’affaire des frappes, non seulement d’avoir bafoué ce qui lui était demeuré d’attachement à la loi internationale, mais de jouer un jeu assez décalé, dont on a fini par comprendre qu’il n’avait pas de rationalité propre mais devait être compris au sein de la façon – à mon sens désastreuse – qui est celle pour M. Macron de pratiquer l’art si difficile de la politique étrangère.

M. Macron est affecté par ce que l’on pourrait appeler désormais le syndrome de Tricornot [du nom de son découvreur, le journaliste au Monde Adrien de Tricornot – suivre le lien.  https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/140517/comment-macron-m-seduit-puis-trahi  et cet autre, moins précis :

Le thème macronien du « en même temps » n’est pas en lui-même critiquable : le propos de la conciliation ou de la réconciliation est plutôt heureux ; mais il peut trouver ses limites au-delà d’un certain point. Jouer un jeu double ou triple dans le dangereux monde des relations entre États risque d’emporter de sévères déconvenues. Certes, les orientations internationales de M. Macron ne manquent pas de fermeté. L’on comprend, de façon très claire, qu’il souhaite – conformément à ses engagements de Young Leader of the French American Foundation – nous rapprocher davantage encore des États-Unis, nous intégrer le plus possible dans l’espace impérial atlantique, mais, familier du monde si londonien de la finance, qu’il prétend, au sein de ce mouvement plein ouest, coller le plus qu’il se peut à Londres en dépit du Brexit, avec le risque pourtant de contrarier peut-être ses ambitions continentales européennes, de façon précieuse d’ailleurs sans doute pour Madame Merkel, assez sérieusement affaiblie, et qui trouve possiblement dans cette diversion un répit.

L’on a compris que le ressort de la pathologie décrite par M. de Tricornot tient aux mouvements désordonnés d’un ego dilaté en quête de soi : ce n’est pas que M. Macron n’ait pas d’idéaux sincères – il est sincèrement néolibéral, néoconservateur, atlantiste, indifférent à ceux qui ne sont « rien » -, c’est qu’il ne peut pas ne pas faire son « intéressant » comme disaient autrefois les vieilles personnes ; d’où, doublant une politique fort construite d’injustice sociale et de renoncement national, une politique de la pose au jour le jour qui s’exaspère aisément lorsque l’intéressant n’intéresse pas suffisamment – l’on comprend ainsi que cet homme qui prétend être maître de lui, le soit finalement assez peu et s’emporte plus facilement qu’il ne le voudrait sans doute ; il est jeune, il progressera peut-être, mais fallait-il absolument qu’il fût le premier avant de s’être fait ?

Ici, bien entendu, l’on eut droit à un engrenage tout à fait intéressant. Lors de son entretien du 15 avril avec MM. Bourdin et Plenel, le président Macron zézéya :

« Il y a dix jours, Donald Trump disait que les États-Unis avaient vocation à se désengager de la Syrie. Nous [= je] l’avons convaincu qu’il fallait rester dans la durée. Nous l’avons aussi convaincu de limiter les frappes aux capacités chimiques alors qu’il y avait eu un emballement médiatique par voie de tweets. »

Mais voici, M. Trump n’a sans doute pas été content de voir ainsi parader celui qu’il ne peut pas même considérer en l’affaire comme un supplétif, qu’il juge au plus avoir été une commodité symbolique en vue de permettre d’ajouter un zeste de continent européen et de très vague latinité à l’usuelle et cynique violence anglosaxonne. Lisez bien le propos de M. Macron : sans lui, M. Trump n’eût pas persévéré en Syrie ; sans lui – le pauvre vieux se lâchant sur Twitter et s’emballant tout seul en pianotant – les frappes eussent été bien plus effroyables. Comment M. Macron a-t-il pu croire que sa revendication stratégique serait agréée par Washington et même plairait à Londres ? Quoi qu’il en soit, M. Trump a chargé sa porte-parole, Mme Sarah Sanders, de répondre immédiatement par un communiqué, sans confrontation inutile, à M. Macron :

« The U.S. mission has not changed — the President has been clear that he wants U.S. forces to come home as quickly as possible. We are determined to completely crush ISIS and create the conditions that will prevent its return. In addition, we expect our regional allies and partners to take greater responsibility both militarily and financially for securing the region. »

Le président français s’est trouvé ainsi acculé [j’imagine qu’un membre de l’entourage de M. Trump a même appelé un membre de celui de M. Macron pour exiger la chose] à rectifier son propos antérieur tout en essayant de masquer le désaveu agacé de la Maison-Blanche :

« La Maison Blanche a raison de rappeler que l’engagement militaire est contre Daech et se terminera le jour où la guerre contre Daech sera parachevée. La France a la même position. Je n’ai indiqué aucun changement hier. »

Lors de son voyage à Washington quelques jours plus tard, M. Macron fut selon beaucoup la victime des façon faussement affectueuses et passablement perverses – il y a à mon sens beaucoup de perversité chez cet homme finalement faux et odieux – de M. Trump. Il est assurément des photos qui gênent, dont le spécialiste goguenard de la téléréalité ne pouvait certainement pas douter de l’effet destructeur sur l’image de son jeune ami. N’excluons pas qu’il ne lui ait fait payer le prix [pay the price…] d’avoir osé défier sa mégalomanie en plastronnant et jabotant inutilement au fin fond d’une lointaine province de l’empire.

 

MM. Trump et Macron.png

Le Grand méchant loup, exhibant ses grandes dents, entraîne le Petit Chaperon rouge à l’écart afin de le dévorer tout cru. Pauvre petit chaperon rouge qui croit suivre sa mère-grand… Allez les enfants, avertissons-le, crions tous : « Petit Chaperon rouge, Petit Chaperon rouge, c’est le loup ! c’est le loup! »

 

Du moins peut-on se réjouir – sincèrement – que M. Macron, malgré tout peu assuré du sérieux des motifs de notre engagement le 14 avril, ait tenu à en minimiser la portée immédiatement – nous faisons la guerre à la Syrie mais en même temps nous ne faisons pas la guerre à la Syrie, toujours cette merveilleuse « coincidentia oppositorum » du disciple imprévu du grand Nicolas que serait le jeune Emmanuel.

Ici, l’on se tenait fort heureusement loin – faute d’un ressort premier suffisamment puissant de notre action de guerre – de certaines inclinations bellicistes telles qu’elles se manifestaient à Londres ou à Washington. À MM. Bourdin et Plenel, dans l’entretien qu’il leur accorda le quinze, M. Macron déclara même que « La France n’a pas déclaré la guerre au régime de Bachar al-Assad », tout en ajoutant – toujours cet art déroutant du contrepoint – : « Nous préparons une solution politique » afin de « permettre une transition ». Et en tenant huit jours plus tard un propos d’une incroyable arrogance à la chaîne Fox News : « We will have to build the new Syria » [au nom de quoi ? par l’effet de quelle légitimité ? que dirions-nous si M. Poutine ou bien l’honorable M. Xi, « Fils du Ciel » pourtant, déclarait son souhait de construire la « nouvelle France » ?]]

Certes, à Washington, M. Trump [au risque de faire sourire ultérieurement lorsque l’incertain destin des instruments de la punition serait largement évoqué] se lançait dès après les frappes dans un grand cri d’autosatisfaction via Twitter : « A perfectly executed strike last night. […] Mission Accomplished ! » Comme le suggéraient ceux qui paraissent encore assurés – ce n’est pas mon cas – que le président des États-Unis demeure fidèle à ses engagements de campagne, il n’eût pu mieux dire que les trois petites frappes n’étaient pas les trois coups d’une pièce autrement sombre.

Mais, au cœur de l’économie si complexe de la parole officielle à Washington, une autre tonalité – non pas contraire, mais complémentaire et plus menaçante, passablement offensante même – se manifestait dans le même temps. Le vice-président Pence, et ce n’est pas pour étonner, déclarait :

 » [President Donald Trump] made clear that the United States of America is prepared to sustain this effort to reestablish the deterrent framework that exists in order that the Syrian regime and its patrons know there will be a price to pay if chemicals weapons are used again against men, women and children. Our message to Russia is, you’re on the wrong side of history. It’s time for Russia to get the message that President Trump delivered last night. That you’re known by the company you keep. »

L’on retombait ainsi immédiatement dans le montage permettant tous les montages, c’est-à-dire tous les false flag, en particulier dans les moments décisifs au cours desquels l’Armée arabe syrienne, les forces chiites et l’aviation russe devront bien s’attaquer aux jihadistes probablement appuyés par Israël à proximité du Golan et aux probablement quatre-vingt ou peut-être même cent mille jihadistes appuyés plus ou moins expressément par la Turquie dans la région d’Idleb vers laquelle ont lieu la plupart des transferts en car des jihadistes conduits à abandonner depuis quelques semaines la Ghouta et plus généralement tous les abords de Damas.

 

ANNEXE. Un texte de Kipling en 1897.

Nous avons déjà rencontré Rudyard Kipling, à propos du « Great Game ». Il fait partie de ces auteurs qui, sans être de ceux qui jettent dans un éblouissement, sont de première importance s’il s’agit de comprendre l’Angleterre impériale au tournant des deux siècles – un peu, encore que tout différemment et moins immédiatement, comme, deux générations plus tôt, Anthony Trollope, si précieux pour la connaissance de la politique, de la société et de la religion au milieu du XIXe siècle. De deux poèmes très controversés que commit Kipling à l’extrême fin du XIXe siècle, je retiendrai le seul « Recessional », qui illustre il me semble cette anxiété qui ne saurait guère ne pas s’emparer même des dominants.

God of our fathers, known of old,
  Lord of our far-flung battle line,
Beneath whose awful hand we hold
  Dominion over palm and pine—
Lord God of Hosts, be with us yet,
Lest we forget—lest we forget !

The tumult and the shouting dies;
  The Captains and the Kings depart:
Still stands Thine ancient sacrifice,
  An humble and a contrite heart.
Lord God of Hosts, be with us yet,
Lest we forget—lest we forget !

Far-called our navies melt away;
  On dune and headland sinks the fire:
Lo, all our pomp of yesterday
  Is one with Nineveh and Tyre !
Judge of the Nations, spare us yet,
Lest we forget—lest we forget !

If, drunk with sight of power, we loose
  Wild tongues that have not Thee in awe,
Such boastings as the Gentiles use,
  Or lesser breeds without the Law—
Lord God of Hosts, be with us yet,
Lest we forget—lest we forget !

For heathen heart that puts her trust
  In reeking tube and iron shard,
All valiant dust that builds on dust,
  And guarding calls not Thee to guard,
For frantic boast and foolish word—
Thy Mercy on Thy People, Lord !

JE CHERCHERAI DEMAIN UNE TRADUCTION À PEU PRÈS PERSUASIVE ET JE PORTERAI QUELQUES MOTS DE COMMENTAIRES.