Pochade sur la situation en Syrie à la fin du mois de mai 2018 [pour commenter quelques cartes]

 

Ainsi que je m’y étais engagé, voici quelques orientations simples qui devraient vous permettre de ne pas [trop] vous perdre sur l’état – conjecturable [car certains aspects, touchant en particulier à la relation triangulaire Israël-Russie-Iran, me semblent très opaques ces temps-ci, la possibilité d’un certain infléchissement des positions russes, de toute façon toujours complexes lorsqu’il s’agit d’Israël, ne pouvant être écartée à mon sens]  – de l’un des dossiers qui nous a le plus occupés, assez légitimement je crois, ces derniers mois. 

En commençant – de façon aussi simple que possible – par ce que je n’ai cessé de vous dire depuis le premiers cours en février :

1/ La Syrie ne sortira certainement pas en 2018 – ni même à mon sens d’ici à l’été de 2019 – de l’affreuse situation dans laquelle elle s’est trouvée plongée par les mauvaises fées qui se sont penchées sur le berceau du « printemps » syrien à peu près dès l’origine.

2/ Le plus probable est que, même si elle retrouve une certaine paix de fait, dans un an ou davantage, elle demeure plus ou moins amputée d’une partie de son territoire, dont l’étendue, simplement, ne saurait être sérieusement envisagée aujourd’hui, la possibilité de l’inclusion à terme d’un Kurdistan moins étendu que celui que suggère sur le terrain Washington, dans une fédération syrienne ne pouvant être strictement exclue [ne serait-ce que dans la mesure où, au sein d’un accord global, la limitation de la souveraineté kurde pourrait apparaître comme la condition d’un accord et d’un retrait, total ou partiel, turcs].

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Situation  grossière en mai 2017 [ci-dessus] et en mai 2018 [ci-dessous]. Rose pour les forces loyalistes ; gris pour Daech ; vert pour les divers « rebelles »,  soit « modérés », soit « jihadistes », dont il est avéré, quels que soient les dires atlantiques que les neuf dixièmes, pour le moins, sont des islamistes radicaux ; violet, forces israéliennes d’occupation du territoire syrien du Golan ; gris vert en haut à gauche, zone controlée par les Turcs ; jaune, Kurdes supposés mais les Kurdes ne pèsent démographiquement que dans quelques poches au nord [v. carte plus loin], et cette vaste région est en vérité une zone d’occupation largement contrôlée par les États-Unis et leurs alliés occidentaux, non sans que le mécontentement des populations arabes ne croisse.

Syrie, situation en mai 2018.png

Ci-dessous, la carte d’ensemble Southfront au 21 mai

Carte Southfront au 21 mai.png

 

3/ Certes, l’Armée arabe syrienne, et les milices que les médias atlantistes désignent comme « prorégime » [le terme, en bon français, est = loyalistes], ont marqué beaucoup de points en un an et demi, avec l’aide [tout à fait décisive lorsqu’elle contribua à inverser le cours des choses au début de l’automne de 2015, mais désormais un peu déclinante semble-t-il, à la suite d’ailleurs d’un retrait partiel ordonné par M. Poutine en décembre dernier] de l’aviation russe, de certaines forces au sol russes aussi, en particulier de maintien de l’ordre, et le concours encore de l’axe chiite de la Résistance, le Hezbollah, beaucoup moins actif dorénavant, et des effectifs iraniens significatifs, comprenant des pasdaran, généralement de haut niveau technique, mais aussi les éléments sans doute plus inégaux de sortes de brigades internationales chiites, d’origine en particulier hazara [Afghans chiites dont certains souhaitent devenir iraniens et acquittent ainsi le prix – dont on dit qu’il pût être lourd – du sang].

4/ Pourtant, il demeure l’action, à cette heure irréductible, des mauvaises fées que j’évoquai, s’employant d’une façon ou d’une autre, non sans un sombre succès, à entraver toute possibilité d’une issue à court terme dans le maintien de l’entière souveraineté territoriale syrienne. Les États-Unis sont la plus continûment manifeste, même si les sautes d’humeur de M. Trump, croisant les effets complexes de la polyarchie étatsunienne, ont pu laisser penser parfois que Washington pourrait se désengager peu à peu.

Le Colleone de Verrochio .png

5/ Ce désengagement passerait toutefois, selon des vues trumpiennes affichées il y a quelque temps, par la constitution d’une sorte de corps expéditionnaire « arabe » conduit par l’Arabie séoudite, appuyée par les désormais activistes Émirats Arabes Unis, s’adjoignant peut-être des forces jihadistes fidèles à Riyad, mais sans pouvoir compter ni sur le Qatar – dans les nouvelles circonstances des tensions de la péninsule arabe -, ni surtout – enjeu stratégique d’une autre ampleur – sur l’Égypte, le maréchal Sissi n’ayant manifestement pas le goût d’aller soutenir ailleurs des Frères musulmans et autres salafistes qu’il combat sévèrement sur les bords du Nil. Quel est l’avenir de ce projet ? Il est difficile de le dire à cette heure. M. Trump, qui éprouve un net penchant – relevant à n’en guère douter de la médecine de la psyché – pour l’abjection, semble s’orienter parfois vers la possibilité que les potentats du Golfe « paient » simplement pour le sale travail accompli, soit sous la forme – une nouvelle fois – d’achats supplémentaires d’armes étatsuniennes, soit en employant des sociétés militaires privées bien connues [à commencer par celle fondée par M. Erik Prince, Blackwater, de sinistre mémoire, devenue Academi – ici, M. Jeremy Scahill doit être lu par la suite par ceux qui veulent comprendre sérieusement ce que devient le monde, à l’âge de la privatisation générale de toute activité, y compris de l’activité militaire, cette « mercenarisation », mais très nouvelle dans ses modalités, cette «condottisation », cette « colleonisation » – ci-dessus, l’écrasant Colleone de Verrochio – nous renvoyant à des temps antérieurs à l’affirmation des États], soit, le cas échéant, en acquittant les prestations ciblées de l’armée étatsunienne. [[ Je dois ici faire état de rumeurs très convergentes depuis des semaines ; lors d’une tentative de coup à Riyad, le redoutable prince Mohammed ben Salmane a presque certainement été blessé – certains l’ont même dit mort – ; au regard de ses pratiques ultraviolentes – sur lesquelles l’Occident ferme les yeux en feignant de juger véridique le portrait de « leader moderniste » que vend internationalement ce prince brutal et sans scrupules, auteur principal d’ailleurs de la décision d’agresser le Yémen -, un tel épisode, s’il était avéré, ne serait pas pour surprendre ; il ne serait d’ailleurs pas, a-t-on dit, le premier ; quoi qu’il en soit, l’on comprendrait ainsi, non seulement que le prince ne soit pas apparu en public depuis longtemps, mais encore que les combinaisons de forces arabes en vue d’une présence en Syrie n’aient plus été véritablement évoquées ces dernières semaines. ]]

6/ Deux considérations, de toute façon, risquent de différer durablement un clair retrait étatsunien. a/ La plus importante tient au soutien absolu apporté par l’équipe formée par MM. Trump et Pence à la politique de Tel Aviv. Il est bien possible que le Pentagone, en la personne du général Mattis, soit plus nuancé, peinant à voir sans doute en quoi il serait de la sécurité nationale des États-Unis, non pas de ne pas laisser agresser Israël, mais au fond d’assurer ses dirigeants qu’ils seront couverts quelles que soient leurs initiatives – ce qui est autre chose bien sûr, et risque même fort d’incliner ceux-ci à des choix dangereux. Mais l’on redoutera que M. Mattis ne soit assez isolé [si ses sentiments sont bien ceux que je lui prête] face au trio affolant constitué par Mme Nikki Haley, représentant Washington aux Nations Unies, M. Mike Pompeo, nouveau secrétaire d’État – pour lequel je ne vois pas d’autre rôle cinématographique que celui de troisième couteau dans une suite de la saga coppolienne [pour les soupçonneux de service, que notre temps produit en série : ma mère était Sarde…] -, et M. John Bolton, lequel est un pur et simple désaxé folamourien dont un épisode en particulier a démontré qu’il était prêt à menacer d’élimination physique la famille des personnes qui lui résistaient et souhaitaient faire obstacle aux mensonges bellicistes de Washington [en ce sens, l’affaire, parfaitement documentée du diplomate José Bustani, directeur de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques [OIAC], victime de la préparation de l’agression étatsunienne contre l’Irak en 2003]. Cette fine équipe, d’ailleurs, oscillant entre cynisme carriériste [Haley – qui se voit à la Maison Blanche – why not, dans notre temps fantastique ?], délire néocons [Bolton, même s’il vient d’autres horizons que l’ordinaire des néocons] et folies armageddoniennes obsessionnelles de l’évangélisme Christian-Zionist [Pence], ne considère plus vraiment la question syrienne comme distincte de la question iranienne : la paix ne doit pas revenir en Syrie parce que là se trouve peut-être la mèche, du fait de la présence de troupes de Téhéran, qui permettrait d’embraser l’ensemble de la région et de débarrasser bien sûr les grands alliés israélien et séoudien d’une menace, qui n’est peut-être pas imaginaire, mais que les tensions actuelles ne sauraient avoir pour effet d’éloigner, sauf si le propos – et il l’est peut-être – est de conduire une guerre d’anéantissement, ou à peu près, contre l’Iran, puis de favoriser l’éclatement de ce grand pays à la faveur de tensions séparatistes qui ne sont, de fait, pas inexistantes. 

7/ La deuxième considération entretient d’assez fortes relations avec la précédente : b/ Que Washington soit engagé dans une impasse avec son trop grand Kurdistan syrien, multipliant par quatre ou cinq le territoire plus ou moins kurde, je n’en ai jamais douté pour ce qui me concerne ; d’ailleurs, dans l’immense zone au-delà de l’Euphrate, le mécontentement de populations arabes est manifeste et donne lieu à des protestations dont il n’est guère question ici, mais qui sont documentées [encore, ce 26 mai, à al-Hasakah, ville déjà rencontrée, dans le nord-est de la Syrie] ; mais le propos des États-Unis est à multiples détentes, et ils ne se résigneront probablement pas à « lâcher l’affaire » [fam., et même pop., mais aucunement récent] aisément : 1°) comme Israël – qui s’apprête à reconnaître dit-on le nouvel État -, ils veulent favoriser au maximum l’éclatement de la Syrie pour la rendre moins dangereuse à terme, si improbable soit cette dangerosité d’un pays exsangue ; 2°) les tensions rebondissantes avec la Turquie invitent Washington à se doter de quelques bases stratégiquement placées, pour frapper ainsi l’Iran, ou la Syrie damascène, ou peut-être même un jour les « amis » turcs ou irakiens ; 3°) même si les ressources pétrolières de la vaste région occupée ne sont pas considérables, mais seulement non négligeables, il paraîtrait avantageux d’en permettre l’exploitation par une entreprise étatsunienne, d’en priver Damas, et bien entendu de favoriser la viabilité financière de l’État kurde s’il voyait le jour ; 4°) le grand axe Téhéran-Damas pourrait encore être rendu plus difficile, surtout, mais j’y reviendrai, si la poche d’at-Tanf, près des frontières irakienne et jordanienne, se trouvait à la fois dilatée encore et fortement tenue ; 5°) au nord-ouest du prétendu territoire « kurde » se trouvent enfin des régions dans l’ensemble peuplées majoritairement de Kurdes, qui sont menacées, et davantage, par la pression turque, laquelle a submergé Afrine il y a quelque temps, mais est dorénavant – simple effectivité sans affrontements significatifs – bloquée dans son offensive prévue naguère vers Manbij par des forces occidentales, en particulier étatsuniennes et françaises [puisque M. Macron a tenu, davantage encore que son prédécesseur, et tout en multipliant les fusées de paroles en tous sens, à nous enfoncer davantage encore que ce dernier dans cette vilaine affaire].

Dispersions ethniques en Syrie.png

8/ Puisque j’évoque les Turcs, je maintiens ce que j’ai dit et écrit à plusieurs reprises. Ils veulent rééditer à mon sens, avec l’aide des si proches Turkmènes [carte ci-dessus, de M. Fabrice Balanche pour le Washington Institute], l’opération du sandjak d’Alexandrette en 1939, en laquelle nous fûmes, nous autres Français, puissance « mandataire », à la fois stupides et coupables, ce qui fait beaucoup. Je doute, sauf disparition, point inimaginable, de M. Erdogan [à l’initiative à mon sens de Washington, qui a beaucoup de motifs de contrariété, et avait certainement fomenté le coup de juillet 2016] qu’ils rendent jamais Afrine – la question demeure simplement de savoir s’ils parviendront à pousser plus avant vers l’est où demeureront immobilisés par la présence étatsunienne appuyant les forces kurdes.

9/ D’un autre côté, Ankara appuie diverses milices jihadistes. Il ne sert à rien de discuter cet aspect : il est tout à fait indiscutable car pleinement et répétitivement établi – la Turquie à même aidé de façon visible Daech contre les forces kurdes à Kobané [à la frontière syroturque] à la fin de 2014 et au début de 2015.

10/ Demeure que les groupes jihadistes ne s’aiment en général guère entre eux ; lorsqu’ils forment des coalitions, elles sont souvent fragiles ; plus souvent, de telles ententes ne sont pas envisageables, autrement que sur le mode d’accords transitoires en vue d’un objectif limité ; actuellement, dans la région d’Idleb, saturée d’effectifs jihadistes – en particulier parce que leur nombre a sans doute été doublé par la méthode syrorusse de procéder pour libérer des zones plus stratégiques, ainsi autour de Damas [l’affaire de la Ghouta nous a particulièrement retenus, vous vous en souvenez certainement] : cette méthode transactionnelle, consistant à admettre le déplacement – en longues files de cars de luxe… – d’une sévère nuisance d’un lieu où elle devient insupportable, et propre à paralyser le fonctionnement de la machine étatique, en un lieu où elle sera seulement très pénible pour d’infortunées populations, est souvent critiquée ; elle a manifesté pourtant – au regard de l’horreur générale, irréductible à cette heure, de la situation – une grande sagesse en libérant ces derniers mois la ville de Damas des plus grands désagréments sans détruire exagérément la région et en épargnant de nombreuses vies civiles ; en différant aussi, mais je vais y revenir, les false flag au gaz, qui sont devenus une grande méthode pour les jihadistes et les occidentaux [j’ai bien porté la conjonction de coordination et] en vue d’interrompre l’avance du gouvernement légitime et d’entraîner des frappes des bonnes âmes d’Occident, moins sourcilleuses ailleurs, et en particulier au Yémen, où le massacre se poursuit avec les armes que nous vendons aux monarchies réactionnaires du Golfe.

11/ États-Unis – unis comme jamais à Israël -, monarchies violentes du Golfe – et servile de Jordanie -, Turquie erdoganienne, gouvernement israélien, je ne saurais pas n’évoquer pas, encore, l’Angleterre éternelle [dans nos affaires, quelques siècles font une éternité]. J’ai beaucoup dit et écrit et n’y reviens pas – ceci simplement : l’Angleterre, mue par une volonté de domination que l’on peut juger à la fois abominable et admirable par sa constance inlassable, qui s’est épanouie ainsi dans la très longue durée, placée au cœur, et plus ou moins à l’origine, en notre affaire particulière, des grands appareils de communication spécifiques [OSDH, White Helmets notamment], experte, grâce à ses puissants services – en particulier MI5 et MI6 – en coups fourrés en tous genres [la bouffonne et pénible affaire Skripal ainsi, préparant la manipulation bâclée de Douma], magnifiquement chez elle dans une région qu’elle connaît comme sa poche pour des raisons historiques déjà développées [en vrac : Grand Jeu, travail – après un si long soutien à Constantinople contre la Russie – en vue de la déstabilisation de l’Empire Ottoman avec la révolte arabe et Sykes-Picot, quête précoce du pétrole, mandat…], très à l’aise ainsi avec les cercles dirigeants et services d’Amman, intimement proche des milieux et organes pertinents aux États-Unis, plus qu’amie de l’État hébreu, fondatrice ou à peu près de celui-ci, la déclaration Balfour n’étant que le témoin bien identifié d’un très long travail, l’Angleterre ne saurait être sous-estimée au cœur du jeu glauque qui nous occupe… Il faut donc compter avec l’Angleterre ; et l’Angleterre n’est jamais rassurante ; encore du moins que l’on sache toujours avec un peu de réflexion, vers quoi elle tend – qui ne saurait être ici le retour à l’ordre dans le cadre d’un net rééquilibrage régional des forces et la manifestation d’un succès peu douteux de la Russie détestée.

12/ En ces derniers jours de mai, Damas ne saurait s’attaquer à l’espace étatsuno-islamiste d’at-Tanf ; ni aller chercher directement à en découdre avec la Turquie au nord ; ni placer tous ses efforts au nord-est, pour grignoter le territoire au-delà de l’Euphrate.

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13/ Il lui faut en premier lieu confirmer sa maîtrise sur les régions qu’elle domine désormais en général, c’est-à-dire : achever de purger toute la région de Damas ; se méfier d’opérations imprévues dans des zones en principe contrôlées désormais par les loyalistes [comme celles de Homs et de Hama, à mi-chemin de Damas et d’Alep, ou encore de Palmyre, un peu plus à l’est] ; assurer la plus totale sécurité de l’ensemble – tout à fait stratégique – de la voie autoroutière Nord-Sud, dite M5 [ci-dessus – NB : Antakya est bâtie à peu près sur le site de l’antique Antioche ; dire Antakya ou Hatay est dire même chose ; mais l’on parle plutôt, si je ne me trompe, de la ville d’Antakya et de la province de Hatay ; je vous le précise, non seulement parce que j’ai déjà évoqué Hatay, mais parce que le nom d’Alep n’est pas porté ; vous pouvez situer cette très grande ville dans le coude de la voie M5 qui se trouve au niveau d’Antakya]

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Les régions d’Idleb d’une part [carte ci-dessus] et de Deraa et Quneitra d’autre part [deux cartes ci-dessous] en mai 2018.

régions de Deraa et Quneitra en mai 2018.png

Région Deraa Quneitra fin mai 2018.png

14/ Il a pu sembler autour des 20-25 mai que le choix du gouvernement syrien ait été – parmi les deux grands objectifs qu’il devra de toute façon se fixer à terme – de privilégier la libération des régions de Deraa et Quneitra par rapport à celle d’Idleb. Cela se comprend ; la tâche est moins difficile ; les jihadistes, certes divisés je le répète, sont certainement quatre-vingt mille autour d’Idleb, davantage peut-être ; on doit être assez loin d’un tel effectif dans les régions méridionales, même si elles comportent des troupes de Daech juste au pied du Golan, dont il est notable qu’elles ne font pas mauvais ménage avec Tsahal, et toutes sortes de jihadistes pudiquement étiquetés « rebelles » ; et puis, au nord, il y a les Turcs, pas même ambivalents, désireux de jouer les milices jihadistes contre les Kurdes, de s’agrandir territorialement, et peu soucieux de voir se redresser la Syrie, manifestement satisfaits à l’idée que puisse se stabiliser un émirat islamiste d’Idleb à terme.

L'intervention du général Halevy en 2016.png

15/ L’embarras, pour Damas, tient à ce que, au sud, Israël, donc, veille. Tel Aviv veut à tout prix, et ne le cache nullement, achever d’annexer le Golan, occupé depuis 1967 – l’annexion a été accomplie sur le plan interne, mais il s’agirait d’obtenir une reconnaissance internationale de cet état de fait. Et le gouvernement israélien préfère avoir, au pied du plateau, des jihadistes, qu’il sera toujours possible de massacrer un peu s’ils s’agitent – et qui d’ailleurs ne s’agitent nullement, si ce n’est contre le nationalisme séculariste multiconfessionel arabe et contre l’abomination prétendue des chiismes -, plutôt que l’armée syrienne et ses amis iraniens [la fameuse intervention du Général Halevy, il y a deux ans, très haut responsable du renseignement israélien, avait fait parler, on le comprendra – v. ci-dessus]. Nous sommes dans une période où, appuyé comme jamais par Washington, point désavoué par Moscou – dont le grand écart diplomatique est assez impressionnant mais intelligible -, Israël se sent du jeu. Un auteur bien placé [il réside si je ne me trompe à Damas, où il est correspondant d’un groupe médiatique du Koweit], souvent perspicace, et en général stimulant, M. Elijah Magnier, a écrit récemment [23 V 2018] le contraire – I beg to differ. Certes, Israël n’est pas invulnérable, nul ne l’est ; mais, dans la mesure où cet État est doté en dernière instance de l’arme nucléaire, suraidé et surarmé, assuré de pouvoir faire ce qu’il veut à l’abri de la vigilante protection étatsunienne — et ne restreignant certes pas l’exercice qu’il fait de cette latitude d’action, à la fois pour bombarder de façon illégale la Syrie à tout bout de champ, et pour poursuivre contre l’infortuné peuple palestinien une action qui finit par revêtir la signification d’une sorte de génocide rampant [génocide au sens de l’article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, en particulier a, b et c], et qui n’est pas sans évoquer dans une certaine mesure, par son caractère à la fois progressif et implacable ce qu’ont dû subir, sur une plus longue période encore, les Indiens d’Amérique du Nord —, il me semble tout à fait exagéré, et même très aventuré, d’interpréter les échanges qui sont intervenus dans la nuit du 9 au 10 mai dernier, entre Israéliens d’un côté, et Syriens et Iraniens de l’autre comme un tournant très significatif [sachant d’ailleurs qu’un certain flottement concernant l’exact déroulement des opérations semble à cette heure ne pouvoir être véritablement réduit].

[[[ Certains seront intéressés peut-être par la convention de 1948 que je viens d’évoquer – par exemple

http://www.ohchr.org/FR/ProfessionalInterest/Pages/CrimeOfGenocide.aspx.   ]]]

16/ Le 25 mai, d’ailleurs, un communiqué d’une grande importance a été produit par la porte-parole du Département d’État [ci après], assez embrouillé et d’une mauvaise foi assez évidente – puisqu’il n’a jamais été question de cesser les hostilités avec des organisations du type de Daech, démontrant s’il était besoin un alignement total de Washington sur Tel Aviv et la nette préférence de tout ce petit monde, en Israël et aux États-Unis, pour ces « terroristes », certes massacrés lorsqu’ils gênent trop, mais encouragés ailleurs ou à d’autres moment, et défendus même par le « camp du bien » dès lors que la lutte contre eux pourrait avoir pour effet de renforcer le « régime d’Assad », incarnation, on le sait, du « mal absolu ». Sachant que l’épouvantail « terroriste » est brandi du soir au matin et du matin au soir lorsqu’il s’agit de comprimer nos libertés ancestrales au bénéfice d’un régime de liberté limitée et surveillée, l’on finit par se lasser vraiment des incessantes et mystificatrices blagues officielles du monde atlantique.

Communiqué du département d'Etat du 25 mai 2018.png

 

17/ Il faut, bien entendu, prendre la mesure des groupes que les États-Unis prétendent protéger : 1/ Daech bien entendu qui, dans la région, est habillée d’un autre nom – Jaych Khaled ben al-Walid – mais cela ne change rien ; 2/ Hayat Tahrir al-Cham, l’organisation de libération du Levant – telle est la signification du sigle HTS porté en légende de l’une des cartes ci-dessus – c’est-à-dire la muable fédération dont Jabhat Fatah al-Cham, le Front de la conquête du Levant, est l’âme ; or Jabhat Fatah al-Cham fut le nouveau nom adopté en 2016 par Jabhat al-Nosra, le Front pour la victoire, c’est à dire par al-Qaïda en Syrie [ces changements ont pour vocation, non d’ennuyer les étudiants et les professeurs, mais de permettre un travail adapté de communication et de perturber les nomenclatures – non homogènes d’ailleurs – des organisations terroristes] ; enfin, la Free Syrian Army [le sigle FSA sur la carte], grand mythe de cette guerre internationale, puisque l’Occident fait mine, dans sa communication, de croire qu’il y a une armée en forme de rebelles « modérés », au fond, laisse-t-on imaginer, « libéraux » et même « sécularistes » – il n’en est rien [quoi que racontent les sites supposés encyclopédiques en ligne, lesquels sont bien sûr le lieu d’une autre guerre] ; l’Armée syrienne libre n’est aucunement une armée, mais un agglomérat factice et fluide de dizaines de milices pour la plupart radicalisées, directement et systématiquement aidées par les puissances atlantiques et divers pays islamistes. De toute façon, la discussion sur l’ASL est ici de peu d’intérêt – ayant accumulé les fiches au fil des années, je pourrais dresser un catalogue partiel mais édifiant à ce propos, mais ne n’est pas le lieu, ni le temps. Il suffira de souligner que Mme Nauert exige – au nom certes de M. Pompeo – que l’Armée arabe syrienne ne touche pas un cheveu de « terroriste » de Daech ou d’al-Qaïda dans le sud du pays. Je souhaite ici être très net : la difficulté principale ne tient pas à ce qu’il y ait des musulmans radicaux et prônant la violence – c’est une effectivité, bien entendu extrêmement intéressante à étudier, appelant tout autre chose que des jugements simplistes et péremptoires, et les manifestations convenues de réprobation ne sauraient rien y changer, j’ajouterais même qu’il est dans la nature des choses que toutes sortes de récits et de montages, parfois redoutables certes, s’affrontent dans l’histoire, et encore que l’histoire n’est rien d’autre que cet agōn, cette lutte, ce polemos eût dit le vieil Héraclite, cette guerre, perpétuelle, infinie, muable, des esprits bien entendu dans ma vue ; la difficulté principale tient à ce que ceux qui prétendent lutter contre le « terrorisme » – et, je le redis, tendent à faire de cette lutte une arme contre les peuples, et même une arme contre leurs peuples, protègent, sans la moindre gêne désormais [ils furent longtemps plus hypocrites], les groupements « terroristes » les plus caractérisés. Tout cela est bien sûr renversant pour les pauvres gens que nous sommes : mais c’est ainsi et, face à la duplicité criminelle des puissants, la lucidité et la compassion sont les seules ressources – pacifiques – de ceux qui ne sont et n’ont rien.

18/ Quoi qu’il en soit, plusieurs sources crédibles ont fait part dès le 27 mai du souhait damascène – manifesté en particulier par le chargé d’affaires syrien en Jordanie – d’obtempérer à une telle invraisemblable instruction. Doutons de la sincérité de ce propos, puisqu’il est tout simplement impossible pour la Syrie d’abandonner un territoire aussi stratégique et de demeurer sous la menace d’effectifs aussi dangereux. Tout dépend à mon sens aujourd’hui – je vais y revenir – du choix de Moscou. J’ai déjà dit sa difficulté dans un billet précédent ; à cette heure, il ne serait guère possible de ne pas considérer que M. Poutine – conformément à ce qu’il pense être les intérêts de son pays en ce moment – a tranché pour la plus extrême prudence, et même affiché, en particulier le 9 mai dernier, une forme de connivence avec M. Netanyahou qui a beaucoup fait écrire en ligne. Pour autant, il n’est pas impossible qu’il juge que son interlocuteur israélien – dont certaines déclarations récentes donnent le sentiment qu’il est habité par une certaine démesure [ainsi dans telles déclarations du dimanche 27, lors d’une réunion du Cabinet, faisant suite d’ailleurs à la manifestation auprès de Moscou de son intention « to expand the scope of […] red lines in Syria »] – en fasse un peu trop. [[[ ci-après, lien avec le site israélien Debka, bien informé en général 

https://www.debka.com/israels-syria-operations-against-iran-and-hizballah-goes-into-next-stage/          ]]]

Je redis que, même si les circonstances [dont ces histoires à venir de ballon] inclinent M. Poutine à différer certains choix, il ne saurait durablement se résigner à abandonner la Syrie au milieu du gué, sauf à miner assez rapidement le crédit « alternatif » qu’il s’est forgé dans le monde, en dépit de son conformisme intellectuel, économique et social, mais grâce à la position de ferme pôle d’équilibre objectif dans le jeu international qu’il a su imposer à la considération. Certains penseront qu’il s’en moque. Mais ils oublient que le monde anglo-étatsunien fera tout son possible – plausiblement avec succès – pour lui interdire l’accès au club occidental, et même l’empêcher d’obtenir une décroissance rapide et sérieuse des sanctions, et que dès lors il ne sera pas si facile pour M. Poutine de perdre d’un côté ce qu’il ne retrouverait pas de l’autre. 

19/ D’ailleurs, Moscou vient de recevoir un avertissement calibré. Comme je vous l’ai plusieurs fois dit, la base étatsunienne d’at-Tanf – idéalement située à l’articulation de la Syrie, de la Jordanie et de l’Irak – est un lieu de la plus haute importance stratégique depuis le début du printemps de 2017. C’est là en particulier que les « pépiniéristes » de l’armée et des services étatsuniens dressent d’innombrables « rebelles modérés » qu’il est possible d’utiliser ensuite de la « meilleure » façon qui soit [et il semble que l’on ne s’en soit pas privé en particulier au moment de l’affaire de la Ghouta]. M. Lavrov a même déclaré ce 28 mai que de nombreux éléments de Daech étaient désormais en relation étroite avec cette importante centrale d’at-Tanf. Cette fois, diverses sources suggèrent qu’un considérable commando issu de cet effectif ait conduit – le 26 ou le 27 mai – une attaque contre une batterie syrienne à Deir er-Zor – toujours Deir ez-Zor, lieu stratégique on le sait, objet de toutes les sollicitudes des forces étatsuniennes -, et emporté la mort, non seulement de plusieurs artilleurs syriens, mais de quatre soldats russes, plusieurs autres se trouvant blessés. Hasard, pensera-t-on ? J’en doute ; les services militaires de Washington sont très équipés et travaillent suffisamment bien pour ne pas ignorer la présence, en certains endroits, de groupes de soldats russes significatifs impliqués sur le terrain ; et, s’il est vrai que les pertes des assaillants eussent monté à quarante-trois morts, l’on admettra qu’il fallait qu’il y eût eu une forte intention démonstrative au principe d’une expédition malgré tout lourde.

20/ Aujourd’hui, quoi qu’il en soit, l’incertitude concernant même le court terme est très forte. Bien entendu, l’écho parvient à peu près chaque jour d’escarmouches, parfois non négligeables, entre « rebelles » et armée syrienne dans les régions méridionales. Elles pourraient déraper et entraîner un affrontement plus ample. Mais il est impossible de savoir si la grande offensive que l’on évoquait il y a quelques jours encore sera conduite ou non ; et si oui, si l’aide aérienne russe l’appuiera – sachant qu’il est par contre très improbable – le propos n’étant certainement pas d’agiter un chiffon rouge – que d’importants effectifs iraniens – à l’exception de probables conseillers très qualifiés – ou du Hezbollah y participent, aux abords, non certes d’Israël, mais du Golan occupé depuis cinquante ans par Israël. La préférence de M. Poutine pour une voie moyenne, peu offensive, est probable – elle n’enthousiasmerait personne mais elle limiterait pour lui les inconvénients ; les forces loyalistes attaqueraient au mois de juin, à la suite d’agressions trop nombreuses et caractérisées des jihadistes du piémont du Golan, et après avoir évacué, selon la procédure devenue habituelle, les islamistes désireux de quitter la nasse ; l’aviation russe n’interviendrait qu’en cas d’assez improbables difficultés insurmontables.

21/ L’on annonce que M. Lieberman doit rencontrer M. Choïgou à Moscou ce jeudi 31 mai. Le terme « négociations » est, curieusement, utilisé : quel en serait le propos ? L’on ajoute que des responsables des services respectifs participeraient aux échanges. L’on verra bien. Il me semble malgré tout que l’heure est décidément à la réserve à Moscou. J’ai évoqué l’affaire de cette coupe mondiale de football – l’on est atterré qu’un jeu puisse se transformer en enjeu de politique internationale, et de saisir que le destin des peuples soit peut-être, dans une certaine mesure et à court terme, suspendu à de pareils enfantillages, mais c’est ainsi [et si j’étais un homme politique, je feindrais d’être passionné]. Le Kremlin redoute bien sûr la réitération du coup de Sotchi – c’est-à-dire du coup de Maïdan au début de 2014 – ; plus précisément, il ne peut ne pas enregistrer [et beaucoup mieux que nous bien sûr] que la pression des forces ukrainiennes s’accroît régulièrement depuis des mois aux portes du Donbass, et atteint désormais un niveau inquiétant ; il sait bien évidemment, puisque ce n’est pas un mystère, que les États-Unis ont livré des missiles Javelin à Kiev ; il ne saurait ne pas avoir noté que, sans que soient présentés d’éléments solides, l’improbable accusation selon laquelle, en juillet 2014, le vol MH17 eût été abattu par l’armée russe [depuis le territoire de la Russie !] a rebondi, comme s’il s’agissait, selon les montages les plus ordinaires de la communication de guerre, de préparer les esprits. Bref, pressentant, j’imagine, que des affrontements pourraient se développer dangereusement à la mi-juin sur le front occidental, sachant que – sauf à voir partir des délégations, ce qui ruinerait la grande entreprise de communication patiemment mise au point – il se trouvera à peu près impuissant pendant un mois, il se garde très probablement d’accroître à cette heure les risques sur d’autres fronts, sur le fond, d’ailleurs, d’une certaine résignation de sa part, non partagée bien entendu à Damas, à ce que la Syrie ne recouvre jamais sa pleine et souveraine intégrité territoriale. Au fond, comme le fait observer dans un texte persuasif du 29 mai M. Elijah Magnier, la Russie n’a-t-elle pas atteint pour l’essentiel les buts de guerre propres qu’elle pouvait raisonnablement se fixer ? Et n’est-elle pas, de toute façon, limitée, s’il m’est permis de compléter le propos du pénétrant auteur, par les contraintes stratégiques de trois jeux – avec Washington, avec Tel Aviv, et avec Ankara ?

 

[[[ Pour vos recherches, lien avec une carte très précieuse car vous pouvez l’agrandir autant qu’utile : ontheworldmap.com/syria/large-detailed-map-of-syria-with-cities-and-towns.    jpg  [NB : jpg doit être collé à l’adresse pour que cela fonctionne ; mais si je le fais, cela donne une carte « morte », comme ci-dessous, qu’il est impossible d’agrandir