Images [1/2] pour le prochain cours de Grandes doctrines à l’automne de 2018 [Les empires, les états, les cités – Libertas, Natura rerum, Fortuna]

 

[…] though puzling Questions are not beyond all conjecture [bien qu’intrigantes Questions [elles] ne se trouvent pas au-delà de toute conjecture]

Sir Thomas Browne, Hydriotaphia, Urne-Buriall, or, A Discourse of the Sepulchrall Urnes lately found in Norfolk, London, Hen. Brome at the Signe Of the Gun, 1658, cap. V

 

Je prends la plume particulièrement tôt afin que vous puissiez paisiblement méditer vos choix.

Brièvement mais fermement : ne choisissez surtout pas ma matière comme option « fondamentale » – 1/ si vous n’aimez pas la « pensée » ; 2/ si votre propos – négatif – est d’éviter la « technique » ; 3/ si vous considérez que « fondamental » appelle simplement l’assiduité aux travaux dirigés ; 4/ si vous pensez ne pas pouvoir venir écouter mon cours. Je me moque éperdument d’ « avoir » moins ou plus d’étudiants sur le papier ; au stade d’un master, j’exige – non par caprice, mais conformément à mon office -, non seulement que l’on travaille suffisamment, mais que l’on aspire à éprouver, fût-ce dans le malaise, son esprit [l’intelligence artificielle manquera toujours de la ressource créatrice infinie de la souffrance : il vous faut la cultiver et non l’éluder].

Du titre ci-dessus, ne vous souciez pas plus qu’il n’est utile : mon propos n’est ni de distinguer les deux ensembles de trois termes, ni de les croiser d’une façon ou d’une autre. Vous comprendrez ce propos chemin faisant.

Ce que je peux vous dire, c’est que je consacrerai en tout cas dix ou quinze heures à trois montages que mon vœu, par contre, est d’articuler. Cette première partie sera intitulée « Trois contes ». Et ces trois « contes » revêtiront la signification d’un triptyque, devant donc être compris comme synoptiquement : 1/ L’asabiyya d’Ibn Khaldoun et la république sallustienne ; 2/ L’ « objet particulier » des états selon Montesquieu et le « moi commun » de Rousseau ; 3/ Interaction et imprévision selon Clausewitz.

La deuxième partie du cours sera consacrée – à titre en quelque sorte de cas pratique – à un « Essai d’interprétation de l’histoire de la thalassocratie anglaise » – comme volonté et comme engrenage en quelque sorte.

Si j’avais le temps, je consacrerais – à la lumière en particulier de la tradition marxiste – un certain nombre d’heures à des développements que je pourrais intituler : « Le capitalisme ou la chance de la philosophie de l’histoire ». La question posée sera celle-ci : la construction marxiste [postérieure à Marx] de la question de l’impérialisme permet-elle une intelligence plus approfondie de notre destin ? Ma réponse sera positive, mais j’ajouterai : dans une large mesure [je crois en effet qu’il convient de replacer la dialectique marxiste sur la tête].

Une réponse, que je devais d’abord à la jeune femme qui la sollicitait, mais  dont il serait contraire au principe d’égalité que, deux jours après l’avoir adressée, je ne la révélasse pas à tous :

Capture d’écran 2018-07-01 à 14.54.09.png

Je porterai dans le présent billet des images illustrant certains développements de la première partie de mon cours. J’aime beaucoup les images.

1 Thomas Browne, Hydriotaphia.png

 

Ibn Khaldoun Tunis.png

 

Jean Dassier, c. 1743, série des médailles d'histoire de la République romaine 1 Salluste.png

Médaille – avers et revers – de la série fameuse de l’Histoire de la République romaine de Jean Dassier – vers 1740-1743 [une petite soixantaine de médailles]. Les plus curieux se garderont de confondre ce Dassier avec André Dacier, époux d’Anne, d’un quart de siècle plus âgé, calviniste lui aussi d’ailleurs [mais qui abjura], Garde des Livres du roi, l’un des Quarante, et membre aussi de la Petite Académie [faisant fonction d’académie des médailles et l’on a trace d’interventions de Dacier à ce propos…], et traducteur fameux en son temps des Anciens [père ainsi, avec madame Dacier, de quelques-unes de ces « belles infidèles » que sont irréductiblement, mais alors davantage encore sans doute, ou plus délibérément, les traductions – d’autant, n’est-ce pas, qu’il travaillait en particulier ad usum Delphini]. Ceux que ces histoires – si importantes – de médailles intéressent, et qui souhaiteraient en savoir un peu plus sur les Dassier de Genève, peuvent lire l’intéressant livre d’Eisler – pour rien qui plus est.

 

Jean Dassier, c. 1743, série des médailles d'histoire de la République romaine 2 Tite-Live.png

 

Lucius Junius Brutus, l'un des fondateurs de la République en 509 ajc.png

Lucius Iunius Brutus – l’un des fondateurs de la république en 509 ajc

 

Le premier Brutus par Dassier 1.png

J’eusse difficilement évité le « premier » Brutus. Puisque nous avons rencontré Jean Dassier, voici la médaille qu’il lui a consacrée – dans la même série. Cet exemplaire, assez usé, est en argent. Quant à la légende, au revers, elle se comprend aisément : deux fils de Lucius, Titus et Tiberius, auraient conspiré avec une poignée d’autres blousons dorés ou muscadins en vue du retour du roi Tarquin le Superbe : il les abandonna bien sûr à la hache de Justice : à droite – ci-dessous – il manifeste sa distance du geste. [Dois-je préciser que ce qui concerne la chute de la royauté à Rome demeure nimbé d’un épais mystère. Je me souviens du grand professeur Magdelain, vers 1971 ou 1972 ; nous étions peu nombreux dans une petite salle du Panthéon, au premier étage de l’ancien bâtiment ; il était comme au cœur de toutes ces affaires lointaines  ; son élégance intellectuelle était pimentée de cette cruauté que j’ai souvent relevée chez les grands érudits lorsqu’ils abordent les questions les plus controversées ; ce jour-là, à propos de cabanes étrusques du mont Palatin, si je me souviens bien – mais je me souviens très bien -, il étrillait le fameux Massimo Pallotino avec des cruautés de chat – moment merveilleux ; esprit futile,  je trouvais satisfaisant qu’un Pallottino se fût occupé du monte Palatino ; à un moment, André Magdelain se tut quelques dizaines de secondes et nous dévisagea ; puis il posa cette simple question : « Êtes-vous allés à Rome ? » Peut-être voulait-il s’assurer que nous avions un peu de vue sur ce dont il nous parlait – bien que la moitié de l’effectif fût composé moins d’élèves de droit commun, si je peux dire, que de disciples plus âgés – le charmant, savant et trop dévoué Guy Augé était là, ainsi, ce jour là, que je connus beaucoup plus une dizaine d’années plus tard. J’étais allé une nouvelle fois à Rome quatre ans plus tôt, chez mon oncle Franco Coni, le cousin germain préféré de ma mère, lequel, fort connaisseur lui en « nuraghi », allait mourir très vite après d’un infarctus en Amérique latine ; mais je sentais qu’il ne fallait pas répondre ; mon ami Olivier Bailly, qui allait faire peu après l’ENA, n’entendit pas le même avertissement intérieur ; il dit la vérité ; Olivier était d’ailleurs un excellent élève et savait mille choses ; je ne saurais vraiment dire pourquoi, mais le moment qui suivit fut plutôt pénible – le savantissime maître avait manifestement été mis en appétit par les fameux fonds de cabanes du Germal, l’un des deux sommets du Palatin. Je compris ce jour-là que, de cette affaire, l’on ne pourrait jamais faire davantage que de conjecturer à l’infini en prenant les collègues pour des andouilles – ce qui est au fond toujours le cas dans l’Université, dès lors que l’on aborde les beaux sujets. Quelques années plus tard, en 1976, j’achetai un  nouveau livre de l’excellent  Jean Gagé – que je connaissais déjà par son Basileia, acquis et lu en deuxième année de droit, en 1970, lorsque j’avais été transporté par les institutions antiques -, La chute des Tarquins et les débuts de la république romaine : je tirai de sa lecture la confirmation que, décidément, cette passionnante question ne serait sans doute jamais véritablement éclaircie. J’ai repris ce livre, avec l’espoir de pouvoir vous écrire, malgré tout, quelques mots intéressants pour vous sur Brutus ; je viens de relire les premiers chapitres ; tout cela est impressionnant mais, tout bien pesé, je ne saurais rien écrire qui puisse contribuer à votre formation. Au fond, il vaut mieux que je me contente d’évoquer la fécondité du mythe – redoublé – des Brutus, lequel a tant hanté l’imaginaire politique européen.]

Le premier Brutus par Dassier 2.png

 

Une image en appelle une autre. Voici le tableau – terriblement loupé, associant des mièvreries encore greuziennes à des raideurs supposément républicaines – d’un peintre qui manifeste l’effondrement de la peinture classique entre le milieu du XVIIe siècle – Poussin, immense entre tous – et la fin du XVIIIe – David [avant le très grand siècle pictural que fut le XIXe]. Mais Jacques-Louis David est précieux bien entendu s’il s’agit de saisir fortement un moment dans l’histoire de l’esthétique politique de notre grande nation. – Ci-dessous, donc, « Les licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils », toile de… 1789.

 

David, Les licteurs apportent à Brutus le corps de ses fils.png

 

Ci-après,  un très saisissant tableau de Max Klinger, « La mort de César » [1879 – Klinger avait alors à peine plus de vingt ans – vous le connaissez peut-être pour des bustes de Nietzsche – c’est un artiste – très – intéressant]. Sur la méditation de cet épisode, que nous n’éviterons guère en croisant, deux ou trois heures peut-être – à propos de la vogue de Salluste -, les orientations – ambivalentes – du républicanisme à l’âge humaniste [même si mon propos n’est pas du tout de dresser un tableau des doctrines du « tyrannicide »], je vais vous présenter plusieurs images. Celle-ci n’est aucunement la plus vraisemblable, mais elle est ma préférée. [Curieusement, il n’y a pas  à ma connaissance, ni en français, ni en anglais, ni en italien, un volume consacré à la morte di Cesare comme grand thème de  la peinture, et plus généralement de l’image ;   un « curateur » en aura certainement l’idée quelque jour. Voici toutefois un lien avec un « musée imaginaire » plus ample que le mien, qui d’ailleurs le croise inévitablement :

https://mediterranees.net/histoire_romaine/cesar/iconographie_mort_cesar.html   ]

 

Max Klinger, La mort de César.png

 

Sublime – pour le même motif au fond – et tout aussi peu vraisemblable : la scène présentée dans une lettrine enluminée d’un manuscrit français des Métamorphoses d’Ovide, l’un des grands succès, pour diverses raisons, de la littérature latine à travers les temps [BnF – Ms Franç. 137 fol. 237]

La mise à mort de César dans un manuscrit français des Métamorphoses d'Ovide au milieu du XVe siècle.png

 

Jacopo del Sellaio [ou di Arcangelo ; Florence, 1442-1493], La mort de César [hsp] – en noir et blanc ; le dernier lieu où a été mentionné la présence de ce splendide panneau : un musée berlinois en 1945. Cette fois, il y a, plus plausiblement, du monde… La scène, on le sait, se déroula à la Curie dite de Pompée [remplaçant l’antique Curia Hostilia, qui eût été construite six siècles plus tôt par le roi Tullus Hostilius, mais qu’un incendie, allumé par les partisans de Publius Clodius Pulcher avait détruite huit ans plus tôt à la suite de l’assassinat de ce chef politique issu d’une très ancienne famille qui obtint plus de quarante fois le consulat sous la République – la Gens Claudia, mais il préférait ne pas prononcer claoudiouss mais clodiouss pour calquer l’orthographe de son nom sur la prononciation populaire romaine – et chef, donc, du parti des « Populares » – orientation de César lui aussi] aux Ides de mars 44 ajc. ; une vingtaine de sénateurs y eussent participé ; le cadre est bien sûr imaginaire [d’ailleurs ce bâtiment fut incendié lors des funérailles du « tyran » par une foule surexcitée] et la curie que l’on peut admirer au forum, à peu près à l’emplacement de la Curia Hostilia, est la Curia Iulia, projetée par César et construite par son neveu Auguste [Caius Octauius], bâtiment qui nous semble bien modeste pour un si grand empire, transformé en église pendant treize siècles et remise à peu près en sa forme antérieure grâce au travail de l’archéologue Alfonso Bartoli pendant le Ventennio ; mais on relèvera avec intérêt que certains motifs que l’on dira « pompéiens » [après les premières fouilles de Pompéi et d’Herculanum à partir du milieu du XVIIIe siècle] sont assez bien identifiés par un peintre florentin de la deuxième moitié du XVe siècle – qu’il ait eu vent ou non des découvertes alors très récentes [c. 1480-1485] du mont Oppius, une partie de l’Esquilin – l’une des sept collines de l’ancienne Rome [le décor de la Domus Aurea néronienne en particulier, visitée alors par de nombreux artistes. Je ne peux m’attarder ici sur cette question qui m’a notablement intéressé il y a une quinzaine d’années dans mes Siluæ metaphysicæ : en deux mots ; ce que je discerne ici, ce n’est point encore la « grotesque », qui va, selon des voies diverses, brillamment déferler pour trois siècles à partir des premières années quinze cent ; mais c’est une « mise en page », si l’on veut, une architectonique spécifiquement romaine – qu’elle soit venue de certaines peintures murales ou, plus plausiblement si la peinture date par exemple de 1475 et non de 1490, de motifs sculptés – qui formera largement le cadre de l’épanouissement de la grotesque. — La bibliographie intéressant la grotesque est considérable, en particulier depuis l’ouvrage de Mme Nicole Dacos sur la Domus Aurea en 1969 ; ceux qui seraient intéressés peuvent s’introduire à la question grâce à deux essais brefs, de Philippe Morel et d’André Chastel ; Mme Alessandra Zamperini a donné un volume somptueux à Citadelles-Mazenod en 2007].

Jacopo del Sellaio hsp Le meurtre de César.png

Je pense que vous serez intéressés par ces deux images de l’inauguration par le Duce lui-même de la Curia Iulia restaurée, en mai 1939. Bien entendu, pour celui qui souhaitait élargir l’empire – et qui, en dehors de tout jugement moral, ou même politique, a plutôt manifesté la terrible faiblesse du royaume d’Italie lorsqu’il prétendait projeter ses forces à l’extérieur -, le mythe impérial romain était tout à fait central ; nul individu, nulle collectivité, nul régime ne saurait se constituer d’une autre façon que mythique il me semble, mais l’une des caractéristiques du fascisme italien, s’affirmant comme idéalisme philosophique [du moins avec l’important philosophe posthégélien Giovanni Gentile], fut de le revendiquer de façon construite [ce qui ne fut certes pas le cas, par exemple, du franquisme] ; Mussolini prêta donc continûment une extrême attention à tout ce qui pouvait relayer sensiblement son grand mythe unitif, à l’architecture ainsi, domaine dans lequel les réalisations furent non-négligeables, mais aussi, justement, aux travaux archéologiques et de restauration et il est notable que les deux lois sur « la protezione dei beni culturali » à l’origine desquelles se trouve le « fasciste critique », comme l’on dit, Giuseppe Bottai, gouverneur de Rome en 1935 et ministre de l’éducation nationale à partir de 1936, n’aient été véritablement remplacées qu’à l’extrême fin du XXe siècle.

Inauguration de la Curia Julia restaurée par Mussolini en mai 1939.png

 

J’ai assez d’admiration pour Gertrud Stein [en dehors de son amour déraisonnable pour l’armée étatsunienne]. Elle pensait qu’il n’est rien de plus beau que la peinture à l’huile. C’est aussi mon sentiment : il y a un très grand mystère de la peinture à l’huile. Mais justement : ses échecs n’en sont que plus insupportables. Beaucoup de daube [pop. et m. arg.] parmi les images qui pourraient nous retenir à propos de la mort de César. Je ne classerais pas cette toile de Jean-Léon Gérôme du mauvais côté de la compagnie. Il fut d’un certain point de vue l’un des plus grandioses parmi ceux qui, au XIXe siècle, manquaient l’époque en en manifestant assurément l’écume [ils furent nombreux – souvent – sous certains aspects « techniques » si l’on veut – excellents] : je porte, après la toile qui m’intéresse, un tableau à nos yeux – car je me garde d’émettre des jugements anatomiques – absurde, postérieur [on peut le dire] d’une vingtaine d’années [« La grande piscine de Brousse » – Brousse, non loin d’Istanbul – illustrant le plus pénible côté de l’ « orientalisme », qui en connut heureusement de plus émouvants avec Fromentin par exemple ou, plus tard, Jacques Majorelle]. Et ce peintre infaillible, admirable technicien du néant réaliste si l’on veut, était un multirécidiviste. Il travaillait pour une classe bourgeoise dont les fils sauraient mourir à la guerre mais qui n’avait pas meilleur goût que celle dont nous sommes affligés [tant qu’à faire, il vaut mieux que l’insupportable domination s’accompagne d’un peu de création]. Son succès fut remarquable ; il est intelligible : comment eût-on pu mieux ajuster l’Orient aux âmes des acquéreurs ? Quoi qu’il en soit, cette mort de César, grande toile de 1859, mais retravaillée semble-t-il jusqu’en 1867, est, elle, assez prenante : la solitude, sans doute, de la mort, intensément manifestée. Je hais César – ce qui n’est pas si fréquent – ; mais cette dépouille m’attriste [voyez aussi le dessein préparoire que je porte ensuite].

Jean Léon Gérôme, La mort de César.png

Gérôme, Grande piscine de Brousse.png

Dessein préparatoire de Gérôme pour la mort de César.png

Peut-être serez-vous amusé par l’analyse proposée de ce tableau, partiellement persuasive, et propre en tout cas à nous assurer de l’application d’un peintre comme Gérôme :

https://www.arretetonchar.fr/hda-la-mort-de-cesar-jean-leon-gerome-1859-1867/

 

Rendons-nous à Florence au Quattrocento, à l’âge que l’historien de la pensée Hans Baron a réputé celui de l’ « humanisme civique », lequel par la suite a pu sembler un exemple parmi d’autres, tout particulièrement florentin, ou du moins italien, de ce que l’on a fini par construire – au titre d’une autre Modernité, faisant pendant au libéralisme, ou se mêlant à lui selon des combinaisons tendues et variables – comme « républicanisme classique ». Je m’attarderai un peu sur ces choses dans mon cours et j’espère être en mesure de suggérer que c’est à plutôt juste titre que le montage baronien a suscité des objections, tout en considérant pourtant qu’il eût été tout à fait possible [et même souhaitable s’il s’agit de mon opinion] de construire une telle idéologie politique – sans, élaborée avec exigence, qu’il soit pour autant possible de subsumer sous elle, en particulier, la Florence de Coluccio Salutati ou de Leonardo Bruni, ainsi que l’a fait, avec un écho considérable, Baron. Mais ici, quelques images, seulement, pour l’essentiel.

Des cartes d’abord, dont l’articulation ne va pas parfaitement de soi, mais qui permettent de se repérer suffisamment pour un propos d’histoire, non pas politique, mais de la pensée. Le premier ensemble, comme la dernière carte, sont dus à M. Laclau de l’EHESS ; la carte du milieu est de M. Mérienne.

L'expansion florentine au Quattrocento.png

 

Carte d'Italie au milieu du Quattrocento.png

Les fluctuations du territoire florentin c. 1500.png

 

De l’humaniste et homme d’État florentin de la fin du Trecento Coluccio Salutati, l’on dispose de fort peu d’images, mais convergentes il me semble. C’est une plaisante chance pour nous que l’une soit portée par un tableau [pour l’essentiel de l’avis des spécialistes] du grand peintre Masaccio  : Salutati est ce petit monsieur dont l’ample robe ou toge grise – un manteau sans doute, recouvrant d’autres vêtements – lisse un peu l’aspect probable d’embonpoint, et dont l’assez mauvaise mine est accusée par contre par la  coiffe noire, une sorte d’austère couvre-chef entre le mazzocchio et le berrettone, un chaperon fort couvrant en tout cas et mis en forme. Masaccio n’a certainement pas connu Salutati lui-même, puisqu’il est né en 1401 tandis que le chancelier de Florence était mort en 1406 – alors qu’il occupait ses fonctions depuis 1375. Mais il avait dû en voir des images sans doute. 

 

Masaccio, pê Coluccio Salutati, dans un tableau de la Capella Brancacci.png 

Voici le tableau tout entier, qui forme une sorte de tableau double, mais, on va le comprendre, dont la dualité est inscrite dans un continuum narratif – « Résurrection du fils de Théophile et saint Pierre sur le trône ». L’on dit que plusieurs autres visages sont identifiables, et l’on ne doute guère que Masaccio ne soit le grand jeune homme qui nous regarde, à droite de la composition [à sa droite, plus petit, Masolino ; à sa gauche, le grand Leon Battista Alberti, âgé de seulement une vingtaine d’années alors, et derrière, tout contre le bord, bien pâle, Brunelleschi, remarquablement connu pour sa coupole de la cathédrale Santa Maria del Fiore de Florence – ce duomo techniquement éblouissant, résolvant d’insolubles questions, en partie grâce à des solutions romaines d’ailleurs, construit entre 1420 et 1436]. Quant au miracle de saint Pierre, il est rapporté par la fameuse Légende dorée [legenda, adjectif verbal – les legenda sont simplement les choses qu’il faut lire, et il y a legenda aurea parce que ce que ce livre rapporte a la plus haute valeur] de Jacques de Voragine, dominicain né près de Gênes [Jacopo de Fazio dit, de son lieu de naissance, da Varazze – vorago-inis en latin, qui veut dire le gouffre ou le tourbillon d’eau], grosse compilation du XIIIe siècle, comportant d’importantes implications liturgiques, touchant en particulier au sanctoral, et dont le succès fut absolument énorme : libéré de prison à Antioche, à la suite de l’intervention de saint Paul, l’apôtre se rend sur la tombe du fils du préfet du lieu ; le fils de ce Théophile est mort depuis quatorze ans, mais saint Pierre le ramène à la vie ; le préfet se convertit et il contribue à l’édification d’une cathédrale ; pendant sept années, saint Pierre y prêchera depuis une chaire élevée avant d’aller poursuivre sa mission à Rome ; cette chaire est supposée revêtir la triple signification de chaire royale, sacerdotale et magistrale – tout cela, on l’admettra, n’est pas sans une vive portée – j’entends : même politique – mais je ne peut bien sûr m’y attarder [dans la petite édition GF en deux volumes de Jacques de Voragine, t. 1er, pp. 209 sq. ; ceux que cette affaire spécifique intéresseraient peuvent lire deux bons livres, ne faisant nullement double emploi : celui de M. Boureau, et celui de Jacques Le Goff.]

Masaccio Résurrection du fils de Théophile et saint Pierre sur le Trône.png

La Capella Brancacci, chapelle de l’église florentine de Santa Maria del Carmine, où se trouve ce tableau, est donc tapissée de peintures de Tommaso di Giovanni, dit Masaccio [1401-1428] – datant de 1425-1427 -, issues d’ailleurs d’une certaine collaboration avec son ami Masolino, et complétées ultérieurement par Filippino Lippi, fils de « fra » Lippo Lippi, l’ensemble formant un ensemble narratif complexe. En voici une partie – vous discernerez sans peine notre peinture – :

Capella Brancacci 2.png

Voici, enfin, un plan de l’ensemble des images de cette chapelle : vous saisissez ainsi qu’elles sont en particulier ordonnées autour de la figure de saint Pierre, qui était le saint patron du fondateur de la chapelle, le drapier Piero Brancacci.

Capella Brancacci.png

 

Pour que Leonardo Bruni [1370-1444], disciple de Salutati, et chancelier de Florence à sa suite – par séquences [en 1410 et 1411, puis de 1427 à 1444] -, devienne pour vous, à cette heure, un visage, je vais procéder de même, mais avec un autre support que la peinture. Retenez deux choses simplement pour le moment, lesquelles, le moment venu, seront nourries autant qu’utile à une bonne intelligence des questions que je pose : Bruni est l’un des humanistes les plus importants de son temps, et sous cet aspect son rayonnement fut européen ; lorsqu’on le lit, on ne découvre certes aucune radicalité politique – et ceux qui s’imaginent, sous sa plume, l’expression d’un « républicanisme classique » un peu raide et le lui imputent sans le lire se trompent aussi certainement qu’il soit possible d’évoquer la certitude en des affaires telles que les nôtres.

Bruni est le serviteur supérieur d’un monde nettement oligarchique, nullement soucieux de modifier les grands jeux des rapports de domination – n’y songeant pas même à mon sens -, même s’il peut adopter – sans excès – un ton républicain qui semble souvent – en ce temps à nouveau profondément oratoire – revêtir la signification d’une sorte d’habillage, d’ailleurs point pimenté de couleurs trop vives [finalement, c’est assez ce que pense un bon connaisseur, M. James Hankins ; v. par ex., dans le livre qu’il a dirigé, Renaissance Civic Humanism, son texte propre, « Rhetoric, History and Ideology. The civics panegyrics of Leonardo Bruni]. N’oublions pas d’ailleurs que Bruni sut s’accoutumer des Albizzi avant de ne sembler pas le moins du monde un opposant sérieux à cet adversaire affiché de l’oligarchie – mais désireux moins de restaurer une république exigeante que de s’acheminer habilement vers le pouvoir personnel – que fut Cosimo il Vecchio de’ Medici [1389-1464], banquier certes, mais bon latiniste, et surtout helléniste en un temps où l’hellénisation de la culture galopait.

Il semble bien d’ailleurs – je vais y revenir – que le monument que je vais évoquer ait été non seulement voulu, mais probablement commandé et rémunéré au sculpteur par Côme [ci-dessous, le fameux portrait de Côme l’ancien par le Pontormo – lequel naquit trente ans après la mort de Cosimo, mais est un admirable peintre florentin que l’on considère à juste titre comme l’un des plus impressionnants représentants – à une période un peu postérieure à ce panneau d’ailleurs – de l’âge « maniériste » de la peinture renaissante]. [L’historien Arthur Field a considéré que Bruni eût d’abord manœuvré et davantage [c. 1437] contre la large prise de contrôle de la politique florentine par Côme en 1434. Les éléments qu’il a apportés dans un article publié en 1998 laissent plus qu’hésitant ; admettons que rien ne soit jamais simple en général et dans la politique florentine au Quattrocento en particulier ; considérons que l’avènement médicéen ait entraîné le départ de Florence d’amis que Bruni dut regretter ; supposons même que le si prudent Bruni – puisque l’on n’a pas trouvé de texte, semble-t-il, faisant état d’une opposition construite au nouveau cours des choses – n’en ait pas pensé moins de tel ou tel aspect des choix de Cosimo ; quoi qu’il en soit, Bruni demeura chancelier jusqu’à sa mort, alors que Côme savait fort bien écarter ceux qui le gênaient trop ; ainsi que Gary Ianziti, excellent connaisseur lui aussi de ces choses, l’a écrit dans un texte sur Bruni et les Médicis publié dans le Journal of the History of Ideas en janvier 2008, ici p. 2 : « […] the system Cosimo and his associates introduced after 1434 differed from its predecessor only in the consistency with which it was applied. Bruni’s personal adaptation to the new state of affairs thus required no major ideological adjustments, only a certain amount of accommodation. Bruni, in fact, flourished under the Medici as never before. Besides continuing as Chancellor, he pursued a parallel career as a holder of office in the highest councils of state. This was inusual for someone who already held the Chancellorship ; it would not have been possible without the strong support of the Medici party. […] the evidence suggests that Bruni was a major player and policy maker in the early years of Medici ascendancy. » Que l’on me comprenne : mon propos n’est pas d’arbitrer des querelles savantes, concernant lesquelles je ne saurais évidemment rivaliser avec des érudits fort spécialisés, des disputes qui ne m’intéressent pas profondément en elles-mêmes d’ailleurs – ce qui me souciera, au fond – puisque ma préoccupation est la pensée, et d’abord la vôtre et la mienne, et que la très savante et fort conflictuelle accumulation historienne ne me sollicite que lorsqu’elle forme un détour utile pour notre propos – ce sera de comprendre pourquoi le baronien cheval de l’ « humanisme civique » semble finalement passablement fourbu, mais pourquoi aussi nous pourrions être avisés de songer aux voies de l’élaboration d’un cheval d’artifice ressemblant un peu à ce que l’on tend souvent à croire qu’est cet « humanisme civique », mais qui serait bien entendu autrement radical.]

Pontormo, Cosimo il vecchio.png

Voici donc – ci-après – le visage de Leonardo Bruni, tel que nous le devons au ciseau de Bernardo Rossellino, sculpteur chargé du monument funéraire que je vais évoquer à propos de l’image suivante. Image très belle, très plausible aussi. Les traits, particulièrement attachants, sont très caractéristiques de l’Italie centrale ; le front semble un peu bas, hélas, mais l’on voudra supposer que c’est parce qu’il est ceint d’une couronne de laurier noble, ou d’Apollon  – toujours vert, il symbolise l’immortalité, que celle-ci résulte, en particulier, de l’action politique ou militaire ou du don des Muses – Bruni méritait à tous les titres, selon les vues de son temps florentin, de tels lauriers et, tenant ici en ses mains immobiles le volume de son histoire florentine, son gisant le rappelle. Le nez est aquilin ; le pli de la bouche donne le sentiment de l’intelligence la plus vive.

Bernardo di Matteo Gamberelli, dit Bernardo Rossellino, est un architecte et sculpteur qui fleurit à Florence au milieu du XVe siècle. Il connut assurément Bruni. DÉVELOPPEMENTS À VENIR

Bernardo Rossellino, monument funéraire de Leonardo Bruni.png

Le tombeau de Leonardo Bruni à Santa Croce.png

Le monument funéraire de Bruni se dresse, tout entier de marbre, dans la basilica di Santa Croce, église d’abord des frères franciscains – dont on comprend qu’elle rayonna en premier lieu de la plus pure simplicité, laquelle, extérieurement, derrière la façade ajoutée, demeure très sensible et émouvante malgré les retouches qu’inondations et incendies appelèrent au fil des siècles -, mais qui, au cours du Trecento puis du Quattrocento, est devenue, non sans quelque paradoxe [le poverello, n’est-ce pas…], un lieu privilégié de l’articulation de la religion – les frères mineurs demeuraient d’ailleurs bien présents dans le couvent attenant -, de la gloire florentine, de l’expression de la puissance de quelques familles de l’oligarchie et, peu évitablement, de l’expression de l’art de la fin du Moyen âge et de la Renaissance. On a parfois suggéré qu’elle revêtît en partie – en beaucoup moins sinistre – une signification comparable à celle de notre Panthéon [vous savez, la meringue violente dont raffolent nombre de mes collègues parce qu’elle forme une sorte de miroir pour l’esprit de beaucoup de juristes contemporains – Soufflot y mit une considérable ingéniosité architecturale pourtant, mais, hélas, on peut faire des erreurs, et cela emporte parfois d’irréparables dégâts dans des psychés vulnérables]. Il est vrai qu’on y trouve, à côté des dalles usées portant les noms et armes de tant de notables plus ou moins oubliés, des sépultures qui impressionnent – celles ainsi de Machiavel, de Michel-Ange, de Galilée – d’autres que vous connaissez moins peut-être, mais furent des personnages importants dans l’histoire de l’esprit, tel Giorgio Vasari.

[[[ Puisque, essayant de donner quelques éléments sur les usages politiques de la romanité, je vais évoquer le romanisme fasciste un peu plus loin, je vous précise que l’âge mussolinien tint à aménager dans le sous-sol de Santa-Croce, dont il semble d’ailleurs qu’il ait voulu qu’elle fût érigée en basilique en 1933 afin de rehausser encore sa dignité, une « Cripta dei martiri fascisti » inscrivant le mouvement dans une longue histoire nationale qu’il n’était pas si facile de construire au regard de la longue fragmentation politique de la péninsule ; une cérémonie grandiose, tout à fait dans le style de ce moment politique, accompagna le transfert des restes à l’automne de 1934 – en voici quelques images :

Ne nous attardons pas trop sur le détail de ce monument funéraire réussi des premiers temps de la Renaissance. Ne voyez pas forcément des anges dans les tenants de la lourde couronne qui, tout en haut, ceint l’écu de[s?] Bruni : ce sont plutôt des amours, ou bien alors des « putti », comme l’on dit, c’est-à-dire de ces enfants indéfinissables, entre anges et amours, dont, dans une large Europe médiane incluant les Italies, l’on fit quelque abus entre la Renaissance et l’âge rocaille [les anges se trouvent plutôt – je vais y revenir – à deux étages inférieurs].

Quant à la couronne, je ne peux guère n’évoquer pas ici le petit texte [mais difficile, intéressant du point de vue de la doctrine de l’interprétation esquissée, mais d’une intelligence délicate pour nous] De corona militis du grand Tertullien [« Tertullianus presbyter […] prouinciæ Africæ, ciuitatis Carthaginiensis », comme le note saint Jérôme en son De uir. ill., LIII — bref = le premier des grands Berbères chrétiens, avant Cyprien et Augustin – d’un rigorisme plus  brûlant encore que ses deux successeurs — vous n’ignorez pas ce que l’on fait du sel qui ne sale pas, qui ne brûle pas assez ? Rome a toutefois jugé que Tertullien brûlait trop, et professait aussi des vues quelque peu hétérodoxes sur trois ou quatre questions d’importance – il ne fut pas canonisé, n’est pas absolument considéré comme l’un des Pères de l’Église, même si le P. Migne l’a compilé dans sa Patrologia latina, mais a toutefois toujours été l’un des six ou sept penseurs chrétiens antiques les plus lus, avec une acmé aux XVIe et XVIIe siècles — je le précise à ceux qui aimeraient s’intéresser à l’histoire de la pensée : cela ne saurait aucunement aller sans une bonne connaissance des Pères, notamment latins et grecs, et assimilés – Grotius, Hobbes ou Locke – pas seulement l’Aquinate, n’est-ce pas – connaissaient ainsi ce répertoire parfaitement.] Tertullien était le fils d’un officier de l’armée romaine et il manifeste justement par ce livre son glissement , désormais complet, au montanisme.

Le De Corona  part d’un bref récit très émouvant, splendide même, dans un latin quelque peu objectable pourtant, quoique fort élaboré :  » […] milites laureati adibant. Adhibetur quidam illic […]. Solus libero capite, coronamento in manu otioso, uulgato iam et ista disciplina christiano, relucebat  – disons : laurés [mieux vaut = la tête ceinte de lauriers] les soldats s’avançaient ; là, l’un d’entre eux répond à l’appel [je sollicite un peu adhibere – regardez un exemple cicéronien au sens 4 du Gaffiot – mais c’est cela, les soldats sont appelés à la suite les uns des autres pour la cérémonie] ; seul, tête libre [et l’on comprendra par là, bien sûr, que sa tête est nue, ou qu’il est homme libre au sens du droit, mais encore qu’il est enfin libre en son âme, puisque le Christ l’a libéré de l’oppression de la Loi et du tenaillement de l’angoisse – selon le mot de l’Apôtre, prônant le rejet de la douleia, de l’esclavage, de la circoncision, cette antichambre de la Loi, en Ga V, 1, tē[i] eleutheria[i] hēmas Christos ēleutherōsen = pour la liberté le Christ nous a libérés, c’est-à-dire : le Christ nous a libérés pour que nous soyons pleinement libres ; ou 2Co III, 17, ho de kurios to pneuma estin ; hou de  to pneuma kuriou eleutheria = le Seigneur est l’Esprit, là où se trouve l’Esprit du Seigneur, là est la liberté ; v. aussi 1Co VII, 20 sq. – mais, sufficit !], à la main la couronne inutile, il brillait [il resplendit si vous voulez – relucere = briller en retour, renvoyer la lumière reçue ; l’on comprend bien le propos de Tertullien : ce soldat resplendit de la lumière en lui de la foi, c’est le dieu qui brille en lui, un peu comme le soleil en la lune ; il est comme le miroir d’une grâce qui est lumière],  répandant ainsi par ce comportement [par la discipline chrétienne telle qu’elle s’offre à la vue dans un comportement, n’est-ce pas] qu’il est chrétien, se manifestant comme chrétien son geste en quelque manière. Voici donc la traduction que je vous propose, de façon moins hâchée et, moyennant certes un moindre « littéralisme », plus intelligible = les soldats s’avançaient tour à tour ; voici que l’un d’eux répond à l’appel ;  il est le seul dont la tête soit libre de tout ornement [et j’entends bien sûr = libérée, sur tous les plans, du superflu qui est péché] ; il tient dans la main la couronne de lauriers devenue inutile ; par ce geste, resplendissant, il manifeste sa foi chrétienne.

[[ Assez curieusement, alors que l’admirable série des « Sources chrétiennes », très généralement bilingue, a publié nombre d’œuvres majeures de Tertullien, le De Corona a été oublié – l’on n’imaginera surtout pas que ce pût être pour cause de montanisme bien que la faible fortune éditoriale de ce petit livre depuis cinq siècles ne laisse pas de surprendre ; certes, la Loeb Classical Library, d’Harvard, est souvent secourable dans ce genre de situation, mais elle est très pauvre pour ce qui concerne les lettres sacrées anciennes – et la série des Oxford Classical Texts est plus rigoureusement adonnée encore aux litteræ sæculares [comme les appelle justement Tertullien lorsqu’il t recourt, ainsi dans ce petit textez en VII, 3] ; il y a bien la plus grande série consacrée aux textes anciens, l’allemande Bibliotheca Teubneriana, désormais chez De Gruyter, mais, même s’il n’est pas si facile de connaître la liste des volumes publiés depuis plus d’un siècle et demi – l’on annonce parfois des nombres saisissants -, elle n’est pas plus attentive, en tout cas, à Tertullien. Bref, j’ai cité à partir de l’excellente édition commentée, mais sans traduction, donnée il y a une cinquantaine d’années par Jacques Fontaine dans la bonne mais – c’est qu’elle accompagnait l’extinction d’un certain monde des études secondaires – modérément fournie collection « Érasme » des PUF, Q. Septimi Florentis Tertulliani de corona. ]] 

Rires moqueurs de ses camarades [ceux du centurion affichant son christianisme] ; accomplissement par lui d’un certain nombre de gestes propres à marquer une rupture dans son état – il rend en particulier son glaive, si inutile à la défense du vrai Seigneur [« gladium nec dominicæ defensioni necessarium reddidit »] ; procédure répressive ; condamnation ; emprisonnement ; exécution probable et même assurée, bien que Tertullien ne pousse pas le récit jusqu’à ce point mais annonce la suite inévitable en le disant, dès avant la mise à mort, déjà mieux couronné au moyen de la blanche couronne du martyre [« de martyrii candida melius coronatus »].

Mais ce n’est pas pour vanter l’héroïsme des martyrs que j’évoque cette affaire, ni, après mon cher Tertullien, pour cravacher au sang – virtuel – la tiédeur des camarades chrétiens de notre homme, légionnaires plus ou moins nicodémites, cherchant l’apaisement à tout prix ; point non plus pour poser la question, fort intéressante et très étudiée, de l’attitude des chrétiens devant la guerre et le service militaire aux premiers siècles [si elle n’avait pas évolué, il eût été difficile qu’il y eût eu un « empire chrétien » à partir du IVe siècle] ; plutôt dans le propos de souligner la force symbolique de la couronne.

Elle nous est étrangère ; mais tant les lauriers ceignant le chef de Leonardo – qui correspondent parfaitement à la corona militis -, que cette couronne massive, redoublant une symbolique d’origine païenne, peu compatible avec l’humilité chrétienne, autour, qui plus est, dominant la scène [de façon, en ce lieu, un peu ridicule pour un homme de venue assez mince], des figures profanes des armoiries, équilibrant et au-delà les manifestations, sur lesquelles je vais revenir, de la catholicité de la sépulture, sont d’un  vif intérêt.  

Ce que notre soldat chrétien refusait ici était peut-être moins la vie militaire que le sacré païen dans lequel elle baignait inévitablement. Je le redis, la réconciliation du christianisme et de la guerre ne put se faire – je trace mon affaire à gros traits, car cela suffit ici – que dans la mesure où put être surmontée, d’une certaine manière [dont il ne m’appartient pas de juger si elle  fut persuasive ou simplement opportune], l’antinomie que souligne le début du texte. Tertullien a posé que ce « Dei miles » était « constantior fratribus qui se duobus dominis seruire posse præsumpserant » – c’est-à-dire = que ce soldat de Dieu était plus cohérent et plus ferme [les deux idées sont emportées par constans et ne sauraient à mon sens être négligées en français] que ses frères qui avaient présumé qu’ils pourraient servir deux maîtres.

L’on sait qu’il y a bien une interdiction évangélique de servir deux maîtres – laquelle ne semble pas exagérément troubler notre temps [qui de fait se contente le plus généralement de n’en servir qu’un = l’Or, que la plupart révèrent d’ailleurs sans jamais l’obtenir, si bien qu’il corrompt très au-delà du cercle étroit de ceux qui l’accumulent à des niveaux jamais observés dans les millénaires] : « Oudeis dunatai dusi [NB : dans le grec ancien tardif, dusi tendit à concurrencer duoin comme datif de duo] kuriois douleuein […] ; ou dunasthe theō[i] douleuein kai mamōna[i] » [Mt VI, 24] – soit = personne ne peut s’asservir à deux maîtres ; vous ne pouvez pas vous asservir à Dieu et à Mam[m]on. Mammon est l’Or, la richesse matérielle ; des médiévaux considéreront parfois que ce Mammon est l’un des premiers subordonnés de celui qu’on ne nomme pas – le Prince de ce Monde. Bien entendu – je n’insiste pas sur ces choses simples, qui doivent absolument être entendues si l’on veut comprendre quoi que ce soit à l’histoire de l’esprit, moins jusqu’au couchant du Moyen âge et aux réformes, comme l’on est tenté assez justement de le considérer, que, s’il s’agit de relever le début d’une effectivité de masse, jusqu’au tournant britannique du XVIIIe siècle -, bien entendu, donc, le couple de Dieu et de Mamon s’adosse culturellement dans un monde hellénisé et platonisant à celui de l’Intelligible et du Sensible, ou bien de l’esprit et de la matière – et cette dualité, ce dualisme même, appelle – j’enchaîne les choses simples – la fameuse doctrine augustinienne des deux amours – le bon, l’amour du souverain bien, l’amour de Dieu, et le mauvais, la concupiscence – et à l’horizon, bien entendu, l’on comprend le caractère irréductible de l’antagonisme [et ceci, non seulement prima facie, mais comme en leur pure idée constitutive] de ce que nous appellerions le monde de la religion – monde de l’infini, car lorsque l’on aime Dieu, l’on ne soustrait rien au prochain, l’on  ne retranche jamais rien à l’infini – et le monde de l’économie – monde de la rareté, et donc de l’injustice, du mauvais partage inéluctable, de la guerre, de l’impossibilité de l’amour.

Dans le christianisme, la damnation du puissant en général, et du riche en particulier, est à peu près de système. Peut-être connaissez-vous le très impressionnant cantique – le « Magnificat » dit-on, du terme formant incipit – chanté par Marie après l’ « Annonciation », lorsqu’elle va visiter [la « Visitation »] Elisabeth, sa cousine, déjà enceinte de ce Jean que l’on dira le Baptiste. Bien entendu, je pourrais vous en rapporter quelques mots en grec, puisqu’il est mentionné par saint Luc I, 46 sq. ; mais il est plus raisonnable ici de soustraire ces mots à la version vulgate, c’est-à-dire au latin, pour l’essentiel, de saint Jérôme [légèrement toiletté à la fin du XVIe siècle dans ce que l’on appelle la « Sixto-clémentine », laquelle donna lieu à une histoire haletante que je vous conterai peut-être], puisque c’est ainsi que ce chant de louange sombre et beau est connu dans l’Église latine : « Dispersit superbos mente cordis sui/Deposuit potentes de sede, et exaltauit humiles/Esurientes impleuit bonis, et diuites dimisit inanes. » [ici 51 sq. = il a dispersé les cœurs orgueilleux, renversé les puissants de leur trône et élevé les humbles, il a comblé les affamés et renvoyé les riches sans rien]. Et sans doute connaissez-vous cette annonce qu’il serait plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer « eis tēn basileian tou theou », dans le royaume de Dieu [Mt XIX, 24]. Dieu est amour, mais il semblerait, si l’on veut bien  se souvenir du mot relucere, n’apprécier pas que son amour ne se réfléchisse pas en amour du prochain…

Je n’insiste pas davantage. La critique de l’Or, bien entendu, parle à notre temps, puisqu’il semble donner, par surcroît, la puissance ; mais il put être des temps où la puissance donnait l’or : étaient-ils intrinsèquement préférable ; peut-être, parfois ; mais nous ne dirions pas que la monstrueuse monarchie patrimoniale séoudienne est assurément meilleure que nos régimes ploutocratiques hypocritement répressifs d’Occident. Bref : c’est bien l’opposition du bon amour – celui de Dieu et du prochain – et  du mauvais amour – celui des biens de ce monde, qu’ils soient des biens de pouvoir, d’argent, de naissance, de gloire, de fornication – peu importe la liste, et d’ailleurs les divers biens semblent reliés par une sorte de système de vases communiquants, ou d’implication réciproque – qui doit être considérée, selon la perspective si intéressante de saint Augustin.

Je peux revenir ici aux deux maîtres qu’évoque Tertullien : ne supposons pas qu’il y ait Dieu d’un côté et l’empereur de l’autre ; sans cela nous condamnerions rétrospectivement le christianisme à n’avoir pu sortir de l’antinomie, ce qui serait historiquement controuvé ; c’est sans doute ce qu’a pensé Tertullien en cette heure de sa vie et de son œuvre ; mais cette heure était celle d’un empire païen ; quand, très lentement, l’empire se christianisera – avec Constantin, mais surtout avec le règne impressionnant de Théodose -, alors l’antinomie se dissoudra – jusqu’à un certain point du moins ; il sera possible sans trop d’états d’âme, il relèvera même de  l’obligation, non seulement de ne pas se révolter, mais encore de servir, aussi complètement que possible, un prince lui-même serviteur du Dieu. Je le redis : ce que je porte ici est délibérément pauvre à pleurer, car mon propos est simplement de comprendre la portée remarquable, à mon sens, d’un monument funéraire en lequel s’amorce une dissociation de ce qui s’était trouvé, non seulement réconcilié, mais unifié onze siècles plus tôt.

[[[ Voici que l’un de mes jeunes correspondants ne veut pas se contenter de pleurer, comme je l’y invite, sur mes misères bâclées ; il me demande un effort ; il est gentil et je lui veux répondre ; mais je ne saurais traiter – superficiellement – l’aspect que j’élude en moins de dix mille mots ; c’est trop pour mon propos, ici. Quelques malheureuses lignes de plus malgré tout.

L’affaire a été complexe ; les chrétiens ont tout d’abord assez aisément accepté d’être de convenables citoyens formels ; je laisse de côté l’affaire des idolothytes – en laquelle le génie paulinien [[ inspiré, au « troisième Ciel » nous dit-il en 2Co XII, 2 sq. – je donne ci-dessous, pour faire pardonner mon indigence, une huile sur toile du milieu du XVIIe, de Berthol[l]et Flemal[le] – à ne pas confondre, deux siècles plus tôt, avec le Maître de Flémalle, sans doute Robert Campin, de la même région d’ailleurs -, cette immense – ascensionnelle si l’on peut dire, aspirante et inspirante, conversion de saint Paul sur le chemin de Damas est bien sûr moins connue que celle, d’une quarantaine d’années antérieure, du Caravage — et, juste en-dessous, un Ravissement de Paul de notre grand Poussin, à peu près de la même époque – commande réalisée sans enthousiasme pour le poète Scarron ]], dont la vocation propre fut d’assurer, pour ceux qui seront les chrétiens, la libération de la Loi, mais dans la charité, laquelle libère de la Loi, d’un côté, mais appelle aussi à ne pas se montrer tout d’abord, soi-même, un libérateur trop brutal, s’exprime, à mon sens, de façon éblouissante [1Co VIII ; 1Co X, 14 sq. – comp. Rm XIV – pour éviter toute mécompréhension exagérée = je suis végétarien et ne fais nullement ici l’apologie oblique de la consommation de viande…] – ; on est là dans le monde chrétien tout à fait naissant et en Orient de plus, en lequel, ce monde oriental du premier christianisme, les chrétiens étaient plus souvent encore, par leur origine, selon le couple aboli par Paul, « juifs » que « grecs ». Les soldats romains chrétiens ne virent pas très clairement en général, pendant assez longtemps, l’antinomie qui nous occupe ; il est vrai que prévalait le sentiment de l’imminence des Temps, lequel n’invitait guère à s’interroger sur les contours d’une société chrétienne, et poussait, soit au renoncement immédiat, soit à une forme d’indifférence aux choses terrestres, et donc à une certaine résignation institutionnelle plutôt prônée d’ailleurs, là encore, par saint Paul ; il faut considérer aussi qu’il n’était pas impossible de trouver de maigres arguments scripturaires – à mon sens [si l’on s’en tient au Nouveau Testament] plutôt hors sujet, mais peu importe – pour justifier la compatibilité du service armé de l’empire et de la foi chrétienne ; si bien que, d’une certaine façon, le récit de Tertullien évoque plausiblement une situation plutôt isolée, sans guère de doute, autour de 200, lorsqu’il écrit ; plus encore, le IIIe siècle vit se développer, au moins proportionnellement au nombre des fidèles, l’effectif chrétien des légions, non sans que des persécutions ne s’en ensuivirent, très brutales au milieu du siècle sous l’empereur Dèce, et encore avec Valérien, puis particulièrement avivées lorsque les refus de serment se multiplièrent au moment où Dioclétien se revendiqua – par une inflexion des pratiques antérieures – d’une généalogie divine actuelle et crut devoir promulguer quatre édits d’une violence persécutrice croissante entre l’hiver 303 et l’hiver 304 [je n’insiste pas sur les évolutions, si complexes, du culte impérial – il faudrait, au moins, distinguer les temps, les personnalités, Rome et l’Italie ou les provinces et selon les provinces… – la synthèse de Beard, North et Price, traduite en 2006 sous le titre Religions de Rome, est par ex. assez commode pour un premier contact, par ex. pp. 203 sq. – mais quatre cents pages, même denses et en petits caractères – ne sont rien sur un tel sujet, surtout lorsqu’il est entendu dans toute son ampleur comme c’est le cas] ; ensuite, donc, la christianisation des institutions impériales s’accéléra et, bientôt, le sens de la persécution s’inversa. Ceux, quoi qu’il en soit, que cette question de intéressera ne manqueront pas de livres à lire ; pour un aperçu rapide, la vaste synthèse de Georges Minois, L’Église et la guerre ; plus sommaire, embrassant diverses religions, Les religions et la guerre de Pierre Crépon ; toujours assez rapide, S. Windass, Le christianisme et la violence ; plus longs et plus spécifiques, Cecil John Cadoux, The Early Christian Attitude to War ; du grand Adolf von Harnack, Militia Christi. Christian Religion and the Military in the First Three Centuries – texte d’abord allemand que trouveront sans peine ceux, moins nombreux sans doute, qui lisent plus aisément l’allemand – ; Jean-Michel Hornus, Évangile et Labarum. Étude sur l’attitude du christianisme primitif devant les problèmes de l’État, de la guerre et de la violence, etc. Si certains devaient approfondir ce sujet en vue d’un mémoire, même l’an prochain, je pourrais leur donner un certain nombre de références moins générales, mais particulièrement éclairantes.

— Le même me répond et me demande comment il lui serait possible de lire un peu – aussi – sur la question des riches et des pauvres dans l’esprit du christianisme. Ici, il faut se garder, je crois, de deux périls en lesquels les uns et les autres tombent alternativement : celui qui consiste à réduire le christianisme à une sorte de message économique et social, voire à un appel au changement social, le cas échéant violent – bref, à ne pas comprendre que le christianisme est annonce de Salut et appel à la conversion du cœur, et médiatement seulement, comme indirectement, porteur de changement social, économique, légal, politique – ; celui, au contraire, qui résulte de l’oubli des Béatitudes [croiser Mt V, 3sq. et Lc VI, 20 sq.], ou de leur interprétation, si l’on peut dire, minimisante [tels se gargariseront des pauperes spiritu de Matthieu dans le sermon sur la montagne, et n’auront certes pas tort, mais les entendant, l’on comprendra assez vite que c’est pour mieux oublier les simples et stricts pauperes de Luc au sermon dans la plaine] d’une trop faible sensibilité à l’éminence de la figure du pauvre, de la minimisation des implications de la vertu théologale de Charité au nom de l’hypertrophie de montages entés sur la considération de la vertu cardinale – commune, certes, aux païens et aux chrétiens – de Justice, de l’inintelligence de ce que, pour un chrétien, aucun bien matériel ne saurait constituer véritablement un bien, la richesse en particulier n’ayant nulle vocation à devenir une fin humaine justifiable ; si l’on conserve à l’esprit ces deux directives, l’on comprend immédiatement que la tension qu’elles dessinent n’eût guère pu ne pas se manifester – rudement sans doute – dans l’histoire chrétienne. Il me semble qu’une sorte de cercle est aisément intelligible : la dignité du pauvre peut être éminente, et salvifique peut-être ; il est toutefois souhaitable de soulager la misère dès ici ; au fond, le riche, ou même celui qui jouit simplement d’un peu d’aisance, aspirant au salut  pourrait être tenté de se défaire d’une partie de sa richesse au profit de l’Église,  à charge pour celle-ci de venir en aide aux plus faibles ; c’est ce qui s’est passé, à une échelle immense, dès l’antiquité tardive ; certes les classes vraiment supérieures ne se sont  largement converties, en masse, de façon assez décalée par rapport à l’encore incertain tournant constantinien, qu’autour de 370-430, avec la confortation, et davantage, le confortement, théodosiens ; mais alors, les habitudes de l’évergétisme civique aidant, la contribution allouée devint  rapidement considérable ; dans un cadre certes différent de celui de l’évergétisme puisque les concitoyens devenaient moins, en tant que tels, les destinataires de la générosité – par la médiation de l’Église, rehaussée symboliquement par d’admirables constructions permettant l’accueil des croyants, et aussi bien entendu redistributrice -, que les frères  humains, et singulièrement bien entendu la communauté des baptisés ; si bien qu’une Église plaçant au centre de son horizon le pauvre, et supposant que le dieu renverra le riche les mains vides, a pu tendre à devenir une Église très riche elle-même, répandant certes de nombreux bienfaits d’ordres divers, mais au fond unie du lien particulier d’une certaine reconnaissance à des riches qui la rendaient puissante, et d’ailleurs formaient, avec les rejetons des anciennes classes dominantes de l’Empire, ses cadres supérieurs – pour le bien, certes, en principe. D’un côté, l’Église – et non l’État [mais non pas contre l’État, puisque le personnel de celui-ci pivota à mesure vers celle-ci, d’une façon qui m’a toujours fasciné – je l’ai exprimé il me semble dans un passage de mon petit billet introductif sur le « site »] – s’est trouvée l’instance médiatrice, entre les classes, entre deux mondes aussi, l’un qui disparaissait, et l’autre qui s’affirmait, obscurément encore, dans une continuité plus puissante qu’on ne le pensait autrefois. Finalement, l’Église n’eût pu ne pas s’en trouver à mesure transformée, jusqu’à, un jour, faire commerce des « indulgences » – à des fins, en particulier à la charnière des XVe et XVIe siècles, sous les pontificats notamment d’Alexandre VI, de Jules II, de Léon X ou de Clément VII [jusqu’au sac de Rome de 1527 du moins – la diruptio Urbis, comme l’on disait dans les milieux ecclésiastiques lettrés du temps], d’embellissement de Rome pour l’essentiel, avec des effets artistiques admirables [que l’on peut apprécier aujourd’hui encore], mais avec la conséquence notamment de tendre l’un des ressorts de la forte réaction luthérienne. Quoi qu’il en soit, deux livres récents, de propos dans une certaine mesure distincts, du grand historien Peter Brown, ont renouvelé diverses questions pertinentes ici, pour la période du moins de l’antiquité tardive : un très gros livre, traduit d’ailleurs en français en 2016, À travers un trou d’aiguille. La richesse, la chute de Rome et la formation du christianisme [350-550] ; et un plus mince, mais fort intéressant, nullement le résumé de l’autre [mais plus complémentaire malgré tout, me semble-t-il, que ne l’affirme l’auteur], Le prix du salut. Les chrétiens, l’argent et l’au-delà en Occident [IIIe-VIIe siècle].

— Je poursuis dans ma réponse. S’il vous prenait l’envie de lire les très beaux cours de Michel Villey, La formation de la pensée juridique moderne, vous seriez certainement passionnés par l’affaire – de très grand enjeu – opposant, pour dire les choses simplement, deux des ordres mendiants, fondés au tout début du XIIIe siècle pour répondre en particulier aux nouvelles exigences de l’apostolat chrétien dans des villes qui se développaient alors assez vite dans une époque de relative prospérité contrastant fortement avec les temps qu’ouvriraient au milieu du XIVe la Grande Peste et la Guerre de Cent ans, l’Ordo Fratrum Prædicatorum, l’ordre des frères prêcheurs, celui de ceux que l’on appelle, du nom de leur fondateur, les dominicains, et l’Ordo Fratrum Minorum, l’ordre des frères mineurs, que l’on appelle, pour le même motif, les franciscains, parce que saint François d’Assise les a fondés – affaire immense sur laquelle je ne saurais m’attarder ici, structurante, notez-le, pour Michel Villey, en particulier philosophiquement, avec son cher saint Thomas d’un côté, dominicain, et de l’autre Duns Scot et Guillaume d’Occam, franciscains, avec bien entendu – pour dire caricaturalement les choses –  une opposition de grande portée entre, d’un côté, une intelligence plutôt naturaliste de l’ordre politique et légal, et de l’autre une théologie de la toute-puissance divine minant [en théorie si l’on peut dire, car le succès très large du conceptualisme occamien marqua davantage la logique et la philosophie que le discours politique, lequel demeurera très longtemps fort classiquement aristotélicien même chez les maîtres que l’on dit, un peu abusivement, « nominalistes »] tout horizon pour un ordre naturel de la cité, et frayant la voie, non seulement à l’individualisme, mais – d’une façon paradoxale au fond, la réaction surnaturaliste se trouvant grosse de la radicalité à venir – à l’artificialisme moderne. Je n’insiste pas ; ce n’est pas le lieu de pousser au-delà de ces quelques coups de pinceau ; mais bien entendu, une telle lecture, même s’il est possible d’apporter toutes sortes de retouches ou même critiques partielles à la construction villeyienne, est exceptionnellement féconde. J’ajoute qu’une partie des franciscains se radicalisa – comme l’on dit -, les franciscains dits « spirituels », lesquels étaient pénétrés des vues prophétiques – millénaristes – , en particulier issues des écrits d’un cistercien du nom de Joachim de Flore, ce qui n’alla pas sans quelques dérapages. Sur les franciscains, par ex. la bonne synthèse de Lazaro Iriarte, Histoire du franciscanisme – sur les  « spirituels »pp. 85 sq., développement trop bref mais qui peut vous aider à situer la question ; pour ceux que ces affaires fascinantes… fascineraient, David Burr, The Spiritual Franciscans. From Protest to Persecution in the Century After Saint Francis ; un livre ancien, mais « reprinté » et utile, Frédégand Callaey, L’idéalisme franciscain spirituel au XIVe siècle. Étude sur Ubertin de Casale. — Sur l’influence de Joachim de Flore, le livre du cardinal de Lubac, très grand auteur, n’est pas l’un de ses meilleurs ; je crois que ce grand esprit a été victime de sa bonne idée, tendant à embrasser le « joachimisme » dans la plus longue durée ; pour autant, c’est une bonne lecture dans le genre de la grande fresque d’histoire des idées, simplement quelque peu abusive dans les continuités qu’elle établit ; l’ancienne édition de La postérité spirituelle de Joachim de Flore en deux volumes a été notablement améliorée dans sa présentation – avec une préface de Michael Sutton qui ne me soulève pas d’enthousiasme, mais au fond remplit son office au sein d’œuvres complètes – et son accessibilité – avec l’annexe portant, selon l’usage de la série, la traduction des citations lubaciennes en langues étrangères, et un long index aussi – dans le cadre de l’énorme entreprise des Œuvres du cardinal […] de Lubac conduite au Cerf, pour ce très gros volume = 2014. Pour ceux qui voudraient creuser le montage de Joachim, le bon livre de Henry Mottu, La manifestation de l’Esprit selon Joachim de Fiore. 

— À notre époque, il serait bien entendu intéressant, si tel était notre propos, de considérer toutes sortes de controverses, plutôt estompées aujourd’hui, celle des « prêtres ouvriers » par exemple, en particulier dans l’après-guerre, celle plus récemment, formulée en particulier par le Brésilien Leonardo Boff, de la « Teología de la Liberación », un temps vigoureuse dans les Amériques latines. [Sur ladite théologie, vous trouverez sans peine des synthèses dans divers manuels d’histoire de la théologie ; par ex. in Rosino Gibellini – nom amusant puisque les Gibellini, Ghibellini, étaient les partisans de l’empereur, et les Guelfi ceux du pape -, Panorama de la théologie au XXe siècle, au Cerf, pp. 399 sq. – avec un important effort de comparaison entre divers courants théologiques contemporains, parents jusqu’à un certain point, mais différents. V. aussi, par ex., pas absolument passionnant sur le plan intellectuel mais assez représentatif, le livre du « théologien de la Révolution », mort il y a quelques années, Comblin, Belge devenu Brésilien, Où en est la théologie de la libération ?, trad. en 2015. ]]] 

Bertholet Flemalle, Conversation de saint Paul.png

Poussin, Le ravissement de Paul.png

Mais revenons un moment à notre miles Dei, et essayons de comprendre la signification que revêt ici la couronne qu’il finit par laisser choir sur le sol.

Le petit traité de Tertullien nous est ici d’une certaine aide ; j’ai suggéré plus haut qu’il était conduit, en ses premières pages, par le souhait d’élaborer une sorte de théorie de l’argumentation qui nous est un peu difficile, et laquelle je ne crois pas indispensable de reprendre ici. Les arguments – disons – de fond qui suivent, simplement considérés, nous seront plus utiles – quelques aspects, donc, du montage tertullianien :

En premier lieu, dans la seconde moitié de la septième section, notre auteur, d’une façon qui nous semble curieuse, paraît admettre la réalité des idoles pour rejeter, en quelque manière, leurs mœurs. Plus précisément, les idoles n’eussent été – si je comprends bien le propos, jamais simple ici, de Tertullien que des hommes autodivinisés dont la propension à se couronner eût été notable, en sorte que, suscitées par le « diabolus », ces figures pseudodivines et leurs ornements, à commencer par la couronne, devraient être réputés démoniaques [VII, 8].

Non d’ailleurs que ces idoles n’eussent rien enfanté que de mauvais : Mercure aurait donné les belles lettres, ou bien la musique, Esculape la médecine, Minerve créé le premier bateau ; pour autant, il est un bon usage de ces arts [VIII] ; l’on comprend, en quelque sorte, qu’il puisse être admis parfois une certaine neutralité éthique des moyens [aspect en lui-même fort complexe qui mériterait certainement une méditation profonde et des distinctions subtiles, mais la manière de Tertullien dans ce texte est plus oratoire que dialectique] – justifier les bateaux capables de se projeter au loin par les voyages des apôtres pourrait sembler un peu léger ainsi.

L’auteur en deuxième lieu recourt à un argument historique – au mos maiorum en quelque sorte des juifs puis des chrétiens, supposé manifester dans l’histoire une forme de commune opinio iuris – circa sacra. Pourquoi pas ? Il est bien sûr inutile ici – je n’en serais d’ailleurs pas capable – de discuter de façon approfondie son affirmation selon laquelle les deux peuples successivement élus – le peuple singulier, les juifs, et le peuple universel, les grecs de Paul, mais c’est-à-dire en général les gentils – eussent toujours écarté le recours à quelque couronne que ce fût. Cela pourrait sembler inexact concernant le judaïsme si je me fie au traité Avot de l’ordre Nezikin de la Mishna, fondamentale source rabbinique et volet le plus important du Talmud, résultant de la compilation pharisienne de cette « loi orale », de cette tradition doctrinale au fond, que les Sadduccéens, légalistes de la loi écrite, rejetaient [mais le temps de la gloire de l’aristocratie sacerdotale sadducéenne avait pris fin avec la destruction du Temple], compilation achevée justement à l’époque de Tertullien. Dans ce Pirké Avot, on lit, paraît-il : « Rabbi Siméon dit : il y a trois couronnes, la couronne de la Tora, la couronne de la prêtrise et la couronne de la royauté, et la couronne du renom les surpasse. » Les chrétiens songeront bien sûr à la tiare pontificale symbolisant la juridiction pétrinienne ; je n’entre pas dans les controverses sur les significations de ses trois couronnes ; je les mentionne simplement, tout en précisant que la tiare, récemment délaissée par Rome, vit le jour bien après Tertullien, et observe que le traité Avot évoque lui quatre couronnes – mais symboliques. Je suis de toute façon incapable d’allouer une signification un peu profonde à cela, du fait de mon ignorance en des affaires très complexes, tout comme je ne saurais dire à quelle époque le motif de la couronne a commencé à figurer dans le monde juif des arts décoratifs où il est aisément repérable dans les derniers siècles. En ce point, il faut évidemment prendre surtout une grande concordance de la Bible, instrument de travail tout à fait indispensable aux études d’histoire de la pensée dans la longue durée de l’espace chrétien [qui fut jusqu’à il y a peu celui des incessantes et multiformes opérations d’une intertextualité plaçant en son cœur l’ « Écriture »] : même en laissant de côté la couronne d’épines, que Tertullien évoquera lui-même un peu plus loin, les mentions d’une couronne sont assez nombreuses, mais – sans que je souhaite nullement creuser – elles paraissent hétérogènes et souvent ambivalentes – et s’il s’agit du Pentateuque, il faut bien constater qu’une simple couronne de pain s’y trouve mentionnée, ce qui ne nous conduit pas très loin à première vue. Admettons donc de demeurer dans une certaine incertitude tout en consentant que le propos tertullianien ne soit pas ainsi tout à fait dépourvu de pertinence à ce qu’il semble : la couronne ne serait probablement pas un grand thème de la tradition juive ancienne. Lorsque la monarchie capétienne médiévale pourra tendre à se penser comme « Renouatio Regni Iuda », et le manifester symboliquement, donner au mythe la consistance de certains jeux de formes, elle ne pourra guère, au fond, ne pas se montrer – ce qui ne saurait jamais être pour surprendre – créatrice dans la répétition supposée de jeux de forme d’un lointain passé.

[[[ L’on peut lire bien sûr, concernant ce dernier aspect, de mon vieil ami le baron Hervé Pinoteau, « La tenue de sacre de Saint Louis IX roi de France. Son arrière-plan symbolique et la Renovatio Regni Juda« , publié en 1972, mais repris dans Vingt-cinq ans d’études dynastiques, en 1982 – sur la couronne ainsi, pp. 494 sq. Du même précieux auteur, ceux que ces choses intéressent pourront consulter aussi le fabuleux pavé La symbolique royale française. Et que l’on ne s’étonne pas trop de me voir goûter à la fois Robespierre – v. les textes liminaires du présent blogue – et saint Louis ; mieux vaut, je crois, beaucoup aimer que trop peu, comme tant de fruits secs du monde contemporain ; tout peut avoir ses grandeurs et ses beautés, toutes ces grandeurs et beautés doivent être comprises au regard de l’histoire de l’esprit, et, s’il s’agit de la France, de la constitution de l’État et de la nation — l’on peut être aujourd’hui un démocrate rousseauiste et un socialiste radical – ce qui est mon cas [puisqu’il ne saurait y avoir de liberté de chacun sans liberté politique, sans action effective du peuple sur lui-même, et donc suffisante égalité entre les citoyens] -, et admirer des temps tout autres, intelligibles simplement, herméneutiquement, en eux-mêmes, ou bien aussi comme temps-pour-notre-propre-constitution, et je n’éprouve guère d’estime pour ceux qui passent leur temps à dénigrer notre assez impressionnant royaume-et-république en en faisant le lieu singulier et comme électif de toutes les épouvantes au fil des siècles [la haine de l’histoire française, en ces temps libéraux, atteint des sommets surprenants, lesquels laissent loin en arrière les pauvretés du « gaulliste » supposé, et « giscardien » plus assuré, Alain Peyrefitte]. Dois-je ajouter, même si cela paraît surprendre en ces temps globalistes, qu’il me semble assez raisonnable – pour le moins – à un fonctionnaire français d’aimer la France ? ]]]

Je poursuis mon déchiffrement du traité de Tertullien. Au fond, au point atteint, l’on comprend qu’il considère que l’histoire a manifesté l’antinomie radicale agréée par la  tradition juive et chrétienne du vrai dieu et des ornements propres aux idoles : « Quid enim tam indignum Deo quam quod dignum idolo ? » [X, 1] – disons = qu’est-ce qui en effet [pourrait être] si indigne de Dieu que ce qui [est] digne d’une idole ? Et l’on saisit qu’une présomption irréfragable se trouve posée de la pente idolâtrique à laquelle introduit l’usage de la couronne. « Si in idolio recumbere alienum est a fide, quid in idoli habitu uideri ? » [X, 7] – soit = s’il est étranger à la foi de festoyer en compagnie de l’idole [allusion probable aux idolothytes], qu’en sera-t-il d’être vu dans la tenue de l’idole ? Si pénétré soit-il de culture païenne, Tertullien ainsi récuse les tentations syncrétistes  qui, sous certains aspects, peuvent apparaître comme l’une des tentations de ce qu’il faut bien finir par considérer comme l’hellénochristianisme.

Mais c’est qu’ici, pensera-t-on, l’ambiguïté ne saurait en être une : il ne s’agirait pas de christianisme empruntant des jeux de forme à l’hellénisme et à la romanité, mais de souscription pure et simple à l’idolâtrie, de tentative pour concilier, en vue de la commodité et de l’apaisement, un cœur chrétien avec des pratiques de dévotion revêtant une signification forte dans un cadre strictement païen, ce qui est tout autre chose. Mais est-ce simplement cela – qui devrait aller de soi au fond pour tout chrétien – que suggère Tertullien ? Je ne le crois pas ; il va plus loin, et c’est un aspect probablement de son rigorisme croissant alors. Contrairement à ce qu’il avait, plutôt à ma surprise, vous vous en souvenez, suggéré – une certaine indifférence à la question des moyens, susceptibles au moins d’être rédimés par les fins -, il juge semble-t-il intrinsèquement injustifiables les moyens propres de l’idolâtrie, soient-ils assortis de restriction mentale. Voici un passage – il faudrait que je vous traduise davantage, mais en même temps, je dois avancer un peu – : « […] fugite. Longum enim diuortium mandat [apostolus] ab idolotria. In nullo proxime agendum : draco etiam terrenus de longinquo homines spiritu absorbet. Altius Iohannes : “Filioli, inquit, custodite uos ab idolis !” ; non iam ab idololatria quasi officio, sed ab idolis, id est ab ipsa effigie eorum. Indignum enim ut imago Dei uiui imago idoli et mortui fias. » [X, 7-8] – fuyez ! nous dit l’Apôtre [=Paul] et il nous enjoint [traduction un peu forte de mandare pour le latin classique, mais nullement contestable pour le latin chrétien, on en trouvera confirmation dans le Blaise] un long divorce d’avec l’idolâtrie. Il ne faut en rien l’approcher : car le dragon terrestre engloutit de loin les hommes, en esprit [le spiritus, le souffle brûlant du dragon – celui que l’on évite de nommer ou l’un de ses adjoints -, ce doit être l’image – mais je pense plutôt qu’il s’agit ici de destructrice communication que nous pourrions dire spirituelle, le mauvais esprit se communiquant à l’esprit des hommes]. Et [l’apôtre] Jean va plus loin encore : « Mes tout-petits, dit-il, gardez-vous des idoles ! » – moins désormais [sous-entendu à mon sens = puisque vous êtes chrétiens] de l’idolâtrie comme religion [l’officium, c’est le devoir ; dans le latin chrétien, les officia sont en premier lieu les devoirs envers Dieu, devoirs moraux – devoirs bien entendu envers le prochain, mais en tant qu’il est prochain en Dieu – mais surtout devoirs religieux ; si je devais écrire en latin sur les cinq – ou six – piliers de l’islam, par exemple, je parlerais des officia des musulmans ; ici, Tertullien, à juste titre sans doute, pense que l’idolâtrie a ses préceptes, qu’elle forme un système religieux plus ou moins homothétique avec telle religion monothéiste – d’où mon choix de traduire très largement officium par religion – Tertullien admettant raisonnablement que ses auditeurs ou lecteurs ne sont pas adonnés à une idolâtrie en forme, mais exposés plutôt à des ambivalences idolâtriques, ou bien à des comportements idolâtriques circonstanciels, condamnables aussi selon lui, et là est le cœur de son propos, en tant que propos, pourrait-on dire, situé plausiblement dans le haut de l’échelle de radicalité des positions chrétiennes de son temps] — moins donc désormais de l’idolâtrie comme religion [puisqu’elle ne saurait être vôtre] que des idoles, c’est-à-dire de l’effigie même de celles-ci [mais ici, effigie n’est pas seulement la représentation de l’idole – e-fingere=façonner à partir de – pour reprendre une expression que j’utilise beaucoup :] c’est-à-dire de tous les jeux de forme inspirés par le monde des idoles. Il est indigne en effet que l’image du Dieu vivant soit faite l’image d’une idole et d’un mort – d’une idole à jamais morte. Voici donc ma proposition = Fuyez ! nous dit l’Apôtre Paul – et il nous enjoint d’engager une procédure de rupture complète avec l’idolâtrie. Vous ne devez l’approcher en aucune façon, car le dragon terrestre, en esprit, engloutit de loin les hommes. Et saint Jean va plus loin encore : « Mes tout-petits, dit-il, gardez-vous des idoles ! » – moins désormais de l’idolâtrie comme système religieux [puisque ce n’est pas à ce risque que vous êtes exposés] que de tous les jeux de forme inspirés par le monde des idoles. Il est indigne que l’image du Dieu vivant soit assimilée en quelque manière de celle d’une idole à jamais morte.

Et Tertullien de revenir – symétriquement à son affirmation antérieure de l’absence de recours à la couronne dans les traditions du judaïsme et du christianisme – sur le caractère intrinsèquement païen d’un tel ornement. Il mentionne expressément un auteur romain, issu de la fameuse Gens Claudia, plus précisément de l’une des plus notables branches de celle-ci, les Claudii Pulch[e]ri, et frère aîné de ce Publius « Clodius » Pulcher que j’ai évoqué plus haut [et dont il ne partage pas les idées, puisqu’il appartient à l’aile la plus traditionaliste semble-t-il des Optimates – et fut l’un des adversaires des césariens en général, et en particulier de… Salluste], nommé lui-même Appius Claudius Pulcher, consul en 54, et jouissant bien sûr, dans les sommets de la haute société romaine de la République, d’une parentèle impressionnante [n’oublions pas que l’empereur Claude est désigné ainsi parce qu’il appartenait à la Gens Claudia – tout en se rattachant bien entendu aux premiers « julio-claudiens » – sur la Gens Claudia, ceux que ces choses amusent trouveront beaucoup d’indications sur Geneanet]. L’on ne saurait douter de la réputation de savant ès-choses religieuses de cet Appius Claudius Pulcher puisque Cicéron – qui appartenait certes à la même mouvance politique que lui – l’évoque dans son De diuinatione [I, XLVII – je n’en dispose que dans la série Nisard, 10/Cicéron, 4, p. 207 col. 2] ; et l’on supposera que ce traditionaliste religieux, particulièrement passionné par ces choses semble-t-il – au point que certains, dans la classe sénatoriale, en souriaient un peu [ibid.] -, fort connaisseur aussi de l’histoire de Rome et de son droit public [selon Cicéron toujours, mais au Brutus, LXXVII, 267, Coll. Univ. de France, p. 97], avait produit des écrits dont, me semble-t-il, il ne reste pas de trace, mais dont on imaginera que Tertullien les aurait connus.

 Quoi qu’il en soit, notre auteur – assez justement sas doute, on va le comprendre – assène toutes sortes de certitudes autour de celle-ci, centrale on l’aura compris [puisqu’elle indique semble-t-il la source vénérable de son savoir] : « Ipsæ denique fores et ipsæ hostiæ et aræ, ipsi ministri ac sacerdotes eorum coronantur. Habes omnium collegiorum sacerdotalium coronas apud Claudium. » [X, 9] – en somme, les portes elles-mêmes [des temples – certainement une métonymie, et même une synecdoque pour = les temples], les victimes sacrificielles et les autels eux-mêmes, les exécuteurs eux-mêmes [puisqu’il y a sacerdotes ensuite, l’on ne saurait dire les prêtres – ici il s’agit certainement des subordonnés des sacerdotes, en charge des sacrifices], et les prêtres de ceux-ci sont couronnés. Tu as les couronnes de tous les collèges sacerdotaux chez Claudius. — moins chaotiquement : en somme, chez ceux-ci, temples, victimes, autels, sacrificateurs, prêtres, tout et tous sont couronnés  –  chez Claudius, tu trouveras d’ailleurs les couronnes de tous les collèges sacerdotaux.

Tertullien, d’ailleurs, avait séjourné à Rome, à plusieurs reprises semble-t-il, alors qu’il était encore jeune et hésitait sur sa voie, avant de regagner définitivement l’Afrique. Ne doutons pas qu’il n’ait connu l’Ara Pacis Augustæ, l’autel de la paix auguste – ou augustéenne au fond, monument d’un intérêt exceptionnel, vous le mesurerez dans le site ci-après et en regardant les quelques images annotées que je porterai à la suite :

http://sites.fas.harvard.edu/~lac61/ASSIGNMENTS/SectionEight/Section8.html

Ce monument ne devait pas encore être gagné par la vase qui l’envahirait vers la fin de l’empire, en sorte qu’il ne serait redécouvert qu’au XVIe siècle, et fouillé qu’au XIXe. [Notez qu’il y avait une Ara Pacis à Carthage aussi, mais – si je me fie à quelques photos de fragments significatifs – d’une qualité artistique et d’une densité documentaire bien moindres.]

Pièce de Bronze - Né"ron - 66 pjc - Ara Pacis.png

Monument dédié au culte – un sacrifice annuel devait y être consommé avec une particulière solennité retracée par les reliefs sculptés, hauts et bas, que l’on verra – ; il avait été bâti une dizaine d’années avant l’ère chrétienne et donc dans les tout premiers temps du « principat ». Il s’agissait bien entendu – à la limite, compréhensiblement, du Champ de Mars [[ Campus Martius, lieu traditionnellement, comme le suggère son nom, affecté en particulier à des activités militaires, mais utilisé aussi pour certaines activités politiques ou religieuses, situé à l’extérieur de la frontière dite Pomœrium, déterminant de façon très complexe – avec des effets institutionnels et religieux en voie d’affaissement rapide d’ailleurs sous le nouveau régime – l’enceinte sacrée de la ville, en laquelle en principe les soldats en armes ne pouvaient pénétrer – vous avez sans doute croisé cela en deuxième année ]] – de consacrer un lieu à la déesse Paix [[ idée divinisée sur le tard, quelques dizaines d’années plus tôt, comme nombre d’autres auparavant – v. ci-dessus une pièce de bronze de 66 pjc, presque à la fin du règne de Néron, frappée au revers d’une représentation de l’Ara Pacis ; ci-dessous revers d’une pièce de bronze de 80-81 pjc, sous le règne de Titus – « pax august[i] » ]], après les succès emportés en Espagne et en Gaule.

Bien entendu, célébrant la Pax Romana, c’était l’empire – l’empire comme espace immense et globalement pacifié, l’empire désormais, après les troubles de la République finissante, comme régime complexe de subversion prudente des anciennes institutions – auquel il s’agissait de rendre hommage, selon un propos idéologique compréhensible, que prétendra dans les années trente du dernier siècle revivifier Mussolini, tout à son idée, dangereusement aventurée, d’adosser son choix impérial très imprudent à la longue mémoire du grand empire d’autrefois, sur le fond d’une idée comme destinale de l’Italie, bien affirmée dans le discours de Milan du 1er novembre 1936, six mois après la « proclamazione dell’Impero », le 9 mai : « Si per gli altri il Mediterraneo [l’Angleterre en particulier, qu’il vient d’évoquer] è una strada, per noi  Italiani è la vita » – propos  d’un eurocentrisme, et même d’un occidentalisme européen très impressionnant, mais qu’il faut bien considérer comme il se donne, et entendre bien sûr avec à l’esprit l’idéal vague mais obsédant, déjà rencontré mais qui va nous retenir davantage par la suite, d’une reviviscence de l’antique romanité englobant l’ensemble des rives du Mare Nostrum.

Pièce de bronze du règne de Titus 80-81 - pax august[i].png

Vous verrez – à peu près au milieu de la case B-e sur la gauche l’emplacement de l’Ara Pacis dans ce plan qui écrase délibérément les diverses périodes de l’empire. Notez que l’on se trouve – dans la Rome d’aujourd’hui – à peu près à côté de la Via del Corso, peu avant la Piazza del Popolo, en gros au niveau de la Piazza di Spagna, que vous pourriez situer au milieu de notre case  B-e. [Notez que le Museo dell’Ara Pacis, sur lequel je reviendrai – fort contesté – se trouve exactement au même niveau, au bord du Tibre, entre le Mausolée d’Auguste et le fleuve.]

Plan partiel de la Rome antique.png

Ci-dessous, plan de l’Ara Pacis

Plan de l'Ara Pacis Augustæ.png

Le sacrifice d’Énée, sur la face ouest, à droite de l’escalier. L’intérêt de ce panneau est de nous montrer, de fait, que les trois personnages  ont le chef effectivement ceint de lauriers, Énée – lequel joue le rôle du prêtre et, selon l’usage finalement retenu à Rome, est voilé au moment d’offrir à la divinité une libation [c’est-à-dire de répandre un liquide en offrande], et les deux personnages qui semblent les sacrificateurs et seraient Romulus et Rémus, par un écrasement chronologique qui permet au projet narratif d’opérer puisque la continuité entre Rome et Troie [dont les pénates – les divinités protectrices – seraient figurées dans le petit temple situé en haut à gauche] – que vient de chanter le grand Virgile, mort quelques années plus tôt, dans son Énéide –  se trouve ainsi fortement soulignée.

Ara Pacis Augustæ 1 Le sacrifice d'Énée - ouest à droite de l'escalier.png

Peut-être pourriez-vous vous attarder deux minutes sur cette généalogie simplifiée. [Attention = lire que Romulus et Rémus sont fils de Rhéa Silvia et de Mars malgré la légère ambiguïté de l’arbre.] N’oubliez pas ceci : la Gens Iulia prétend descendre d’Ascagne, dit Iule, et donc bien entendu du roi Priam, d’Énée et de Vénus… Les généalogies, je l’ai déjà écrit et dit,  assistent la constitution mythique de soi. Disons que les rejetons de la Gens Iulia étaient assez bien pourvus de ce côté-là. Or Auguste appartenait obliquement à cette lignée puisqu’il avait pour bisaïeul Caïus Iulius Cæsar [III], le père-même de son grand-oncle [grand-oncle, donc, « par le sang »] Caïus Iulius Cæsar [IV], celui que nous disons « Jules César », lequel, par ailleurs, l’avait adopté ; une sœur de ce dernier, Iulia Minor, Julia la jeune, avait épousé Marcus Atius Balbus, le rejeton d’une famille moins ancienne,  sénatoriale certes, mais d’origine plébéienne, et c’est de cette union qu’était née la mère d’Auguste, mariée avec Gaius Octauius Thurinus, homo nouus puisque, comme Cicéron par exemple, issu d’une famille simplement équestre parvenue pour la première fois au Sénat en sa personne. Pardonnez-moi de transformer ces lignes en liste mondaine, mais, à Rome, tout cela comptait. Et vous comprenez à quel point il  pouvait être important pour Octave Auguste de ne pas lésiner sur l’imagerie légitimante : de fait, si l’on admettait la généalogie des Iulii, dont il n’était pas  vraiment, il descendait effectivement d’Ascagne, d’Énée, de Priam et de Vénus… et donc du père de ce dernier, Jupiter [Dieu souverain fort à la mode sous notre Cinquième tardive].

Généalogie de Romulus.png

 

Voici la face sud, présentant la procession en laquelle figure, tout à fait à gauche, Auguste lui-même. Les personnages situés dans le tiers droit sont des membres de la famille impériale, avec des enfants bien entendu. Entre l’empereur et sa famille, quelques prêtres. Ces flamines, dits « flamines majeurs », par opposition à nombre d’autres qui étaient en charge de moindres cultes, – flamines, donc, de Jupiter, de Mars, de Quirinus [la triade précapitoline – antérieure à la triade capitoline Jupiter-Junon-Minerve, et chère à Georges Dumézil qui en a fait une pièce centrale de sa détermination de l’idéologie « indoeuropéenne » des trois fonctions dès son très bref texte de 1938 intitulé justement « La préhistoire des flamines majeurs » – repris dans Idées romaines -, préfigurant le Jupiter, Mars, Quirinus de 1941 – lequel se prolongerait ensuite de trois autres volumes, et de beaucoup d’autres travaux] …et du divin Jules, sont dotés d’un curieux couvre-chef : l’apex [je vous donne une image de ce fragment immédiatement après] – apex-apicis=sommet, pointe. L’on traduit parfois le terme apex par couronne, mais s’il s’agit du chapeau des flamines, il est difficile, il me semble, de le caractériser comme un genre de couronne. Gaffiot définit l’apex d’ailleurs comme la seule petite tige de bois [d’olivier semble-t-il] maintenue au sommet du bonnet – bonnet en ce cas toujours de cuir blanc [dit pour cela albogalerus, bonnet blanc – terme en tout cas retenu pour le flamen dialis, le flamine de Jupiter, le plus considéré mais celui sur lequel pesaient les plus lourdes contraintes] – par une sorte d’enroulement de laine [laine et cuir, semble-t-il, proviennent des victimes]. La portée symbolique de ce curieux objet m’est inconnue [cosmique ?]

Ara Pacis Augustæ 2 La procession de la face sud [côté d'Auguste].png

Flamines avec l'apex.png

 

Dans la procession de la face nord, voici, dit-on, les Septemuiri – assurément, si tel est bien le cas, les Septemuiri epulones, chargés semble-t-il des jeux en l’honneur de Jupiter. On les présente davantage comme des magistrats qu’à la façon de prêtres. Pourtant, j’ai déjà lu qu’ils avaient la charge d’organiser des  banquets assez particuliers [epulum=repas sacré], dans lesquels des statues des dieux étaient allongées sur des lits – à la romaine – et recevaient des nourritures diverses… que les septemvirs absorbaient finalement. Eux sont indéniablement ici fortement couronnés.

Ara Pacis Augustæ 3 Le groupe des Septemuiri - face nord.png

Bien entendu, le motif sacrificiel est obsédant à l’intérieur, là où se trouve l’autel [ce qu’il en reste]. Ainsi, sur ce gâble [motif plus ou moins triangulaire, parfois fonctionnel, souvent principalement décoratif], vous verrez la nouvelle – sinistre – procession des animaux conduits à la mort par les assistants des sacrificateurs. De telles pratiques païennes ne peuvent guère ne pas glacer le cœur d’un chrétien : le sang de Jésus a été versé une fois pour toutes et se trouve versé à nouveau [du moins selon la doctrine catholique] dans le sacrifice de la messe et point ailleurs [et l’on peut se demander ce qu’ont dans la tête les chrétiens qui persistent, selon une coutume préchrétienne, à sacrifier « religieusement » un agneau le dimanche de Pâques, après avoir parfois « jeûné » en mangeant du saumon sauvage le vendredi saint…]

gâble de l'autel avec une procession.png

 

Détail – puis détail du détail -du panneau central de l’admirable retable de « L’agneau mystique » [c. 1425-1430] de Jan van Eyck – manifestant ce que je viens de suggérer 

Panneau central du retable de l'agneau mystique de Jan van Eyck.png 

détail du détail de l'agneau mystique de Jan van Eyck.png

 

Toujours à l’intérieur de l’Ara pacis, une splendide guirlande décorative est suspendue à des bucranes – gloire du massacre… « Massacre » est d’ailleurs le terme par lequel  les chasseurs conservent le souvenir de leurs hauts faits en appliquant sur un bout de bois en forme d’écu ou quelque chose d’approchant, généralement soigneusement légendé – lieu et date au moins -,  la tête, dépouillée ou naturalisée, d’un animal qu’ils ont tué. Il y a décidément – on le mesurera très vite désormais – des formes de la vie qui vieillissent, ainsi que nous le suggérerait Hegel…

Intérieur de l'ara pacis - bucrane et guirlande - mort et gloire....png

 

Puisque j’ai déjà évoqué cette question plus haut, je porte encore un admirable panneau décoratif que je tire, parmi d’autres, de ce même ensemble qui manifeste vraiment, à tous égards, l’un des sommets de la contribution romaine à le sculpture hellénistique [voyez aussi ci-dessus]. Comme je l’ai écrit, du XVe au début du XIXe, toujours davantage à mesure des découvertes, nous avons été profondément marqués par l’art romain de l’ornement, tel qu’il s’est en particulier épanoui sous les Julio-Claudiens.

Ara Pacis Augustæ 4 - les panneaux décoratifs.png

 

LE DÉVELOPPEMENT QUI FIGURAIT ICI A ÉTÉ TRANSFÉRÉ DANS UN BILLET SPÉCIFIQUE DATÉ DU 15 JUILLET 2018 DONT LE TITRE EST =

Images… [1bis/2] Constitution mythique de l’identité & usages politiques de l’histoire. Banalités sur le fascisme italien & l’antiquité romaine

LE PRÉSENT BILLET SERA COMPLÉTÉ LORSQUE J’AURAI REÇU QUELQUES OUVRAGES ITALIENS

VONT VENIR DANS LE BILLET SUIVANT : la fin des observations de – et sur – Tertullien, avec la traduction de quelques autres fragments pertinents ; quelques observations sur les pratiques effectives du recours à la couronne dans l’armée romaine et la signification religieuse de ces pratiques, etc. Puis la suite bien entendu