Le « Canard », la démocratie & le droit international…

 

L’un de mes meilleurs amis m’adresse un papier paru dans le Canard enchaîné de ce jour : un héroïque anonyme a pris sa plume la plus courageuse pour expliquer – succinctement – que j’étais le déshonneur d’une « prestigieuse université ».

 

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Me faire traiter de « nul » [par et non pour les nuls, ce qui serait d’ailleurs tout aussi désobligeant, mais pour mes ouailles – je souligne pour ceux de mes amis qui m’ont lu un peu vite cet injurieux glissement de préposition] ne me trouble guère : je laisse « C.B. » s’interroger sur la raison de mon calme [je n’ose dire olympien de peur d’offenser en – très – haut lieu]. De même, les motifs plausibles d’un tel honneur, si disproportionné, – lien avec un étudiant particulier par exemple, ou bien avec un collègue désireux de s’amuser un peu [les mondes de clercs sont facétieux parfois] – me laissent indifférent.

Il se trouve simplement que, n’étant pas lecteur de son journal – singulièrement depuis l’époque lointaine où celui-ci s’était emparé des difficultés lourdes rencontrées par mon fils Louis-Cyprien au Prytanée national militaire, avant de cesser soudainement de prêter le moindre intérêt à une affaire qui n’était pas sans portée, et qui nous a valu toutes sortes d’embarras, et même de souffrances -, je découvre grâce à ce billet que le Canard – puisque l’anonymat appelle l’imputation de chaque ligne à toute la rédaction – connaît la même évolution que le gros d’une presse autrefois plus sourcilleuse sur divers sujets.

I. Ainsi C.B. considère-t-il que la remise en cause – car c’est à cet effet qu’a abouti le traité de Lisbonne ratifié sans débat consistant par la voie parlementaire – du refus par l’électorat, le 29 mai 2005, à près de 55%, d’approuver le « projet de loi autorisant la ratification du traité établissant une constitution pour l’Europe », malgré une campagne extrêmement déséquilibrée [déséquilibre quantifié à l’époque] en faveur des partisans du « oui », n’est pas un « scandale démocratique ».

Dois-je préciser que si C.B. m’adresse un courrier pour justifier ce point de vue, je le publierai ici et lui apporterai une réponse construite et courtoise – affectueuse même : j’aime assez le courage.

Puis-je ajouter que j’avais publié à la fin de 2003, avec mon ami le Pr Alland, le texte de la fameuse « constitution », de façon parfaitement neutre, avec le simple propos d’aider, dans une maigre mesure certes, à un débat aussi nourri que possible ? Je suis un « nul » qui travaille beaucoup : mon cas n’en est que plus désespéré.

Rétrospectivement, je suis persuadé que le choix de M. Sarkozy a contribué à ouvrir dans ce pays ce que l’on appelle parfois [de manière assez inappropriée, puisque de toute façon la « représentation » n’est pas la « démocratie » [Sieyès], et que nous sommes aux antipodes de ce que Rousseau, dans le Contrat social, évoque simplement comme une « république »] une crise démocratique très profonde, et du moins un très fort déclin de la confiance – dans les politiques, dans les journalistes, dans les professeurs peut-être – qu’à mon sens fort peu nient.

 

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II. Je « reviens », effectivement, assez souvent, en cours, dans les compléments écrits aussi de mes développements oraux – et par suite dans mes questions – « sur la guerre en Syrie ». Il s’agit là non seulement d’une affaire atroce, mais d’une affaire énorme, qui, pour diverses raisons – dans un cours largement consacré aux relations internationales, si l’on peut dire, en train de se faire – revêt une complexité extrême et, d’ailleurs, une dimension presque mondiale. Dans un cours [chaque année, dans toutes les disciplines que j’enseigne, entièrement inédit], il faut faire des choix : je crois pouvoir justifier sans peine la place – nullement exclusive – accordée à la Syrie ces derniers mois.

Or, effectivement, je tends à penser depuis la fin d’avril, et surtout le début de mai, qu’il est difficile d’écarter l’horizon d’une certaine inflexion – dont la portée demeure d’ailleurs inévaluable à cette heure [les choses seront peut-être plus claires après l’actuelle coupe du monde, dont la considération pèse peut-être sur certains aspects du comportement du Kremlin] – des choix russes en Syrie [le premier moment de vérité est proche d’ailleurs puisque, tandis que les forces russes viennent de retirer encore quelques avions du « Levant », l’offensive de l’armée syrienne sur Deraa se renforce, et que la question de l’élimination des très grosses poches de la région de Quneitra, au pied du Golan, là où un avatar de Daech et Hayat Tahrir al-Cham demeurent puissants, ne pourra être très durablement différée].

J’ai évoqué beaucoup d’aspects – ainsi : la faible inclination probable de M. Poutine pour une trop significative projection iranienne ; l’évolution, jugée de première importance, des relations – qui ne sauraient être faciles dans la durée, et ne l’ont jamais été au fil des siècles – de Moscou avec Ankara [après Constantinople] ; le souhait d’éviter une intensification périlleuse des tensions avec Washington, dont la politique dans la région est désormais plus difficile encore à comprendre ; le vœu probable de tenter de mettre à profit les différends transatlantiques en vue d’esquisser, peut-être, un certain rapprochement avec l’Europe occidentale ; et bien entendu la complexité, dont l’étude des termes est d’un grand intérêt, des relations de la Russie avec Israël – entées sur une histoire très forte, mais porteuse d’ambivalence autant que d’une certaine proximité, et méritant évidemment la plus grande attention de Moscou.

La question de la livraison de S-300 – système de missiles à vocation strictement défensive – à Damas, manifestement controversée en Russie dans la deuxième quinzaine d’avril, a été tranchée par la négative, alors que les responsables des deux pays s’étaient rencontrés – en particulier le 9 mai à Moscou MM. Poutine et Nétanyahou -, et tandis, notamment, que plusieurs hommes politiques israéliens de premier plan affirmaient répétitivement leur souhait de pouvoir bombarder « à [leur] guise », selon mon expression, le territoire de la Syrie.

J’attends bien sûr de mon censeur – C.B. – qu’il articule les « motifs de droit » propres à rendre mon jugement, suggérant le caractère peu justifiable de la revendication israélienne de recourir discrétionnairement à la force, inacceptable. Là encore : je le publierai et lui répondrai. S’il est assez satisfait de ses vues pour vouloir leur donner un écho dans le monde savant, j’organiserai une table-ronde autour de lui : je lui promets de tenter de faire venir deux ou trois collègues beaucoup moins « nuls » que moi. S’il préfère que l’on parle de l’Irak, ou de la Libye – ou même du Yémen [où M. Abd Rabbo Mansour Hadi ne se trouvait assurément pas dans la situation que tant de journalistes invoquent], je serai très heureux d’entamer la discussion avec lui. Au fond, avec une poignée de textes – la charte des Nations-Unies par exemple, ou bien la décision Nicaragua [ma question 30…] – nous devrions progresser assez vite, et nous faire chacun un ami de plus.