Images… [1bis/2] Constitution mythique de l’identité, usages politiques de l’histoire, vocation unitive de l’art. Banalités sur le fascisme italien, l’antiquité romaine & « la riapparizione dell’Impero sui colli fatali di Roma »

CE BILLET RÉSULTE D’UN DÉMEMBREMENT DU BILLET « IMAGES [1/2] ». IL EST TRÈS LARGEMENT RÉDIGÉ À LA DATE DU 31 JUILLET ET SERA ACHEVÉ, À L’AIDE EN PARTICULIER D’UNE DOUZAINE DE LIVRES QUI ME SONT PARVENUS D’ITALIE À LA FIN DE JUILLET, ENTRE LE 15 ET LE 20 AOÛT – LA SYRIE ME RETENANT CES JOURS-CI POUR UN BILLET CONTEXTUALISANT AU MOINS MAL LA SITUATION ET PERMETTANT UNE INDISPENSABLE MISE À JOUR DE CERTAINS ASPECTS DES BILLETS ANTÉRIEURS POUR LES CANDIDATS AU QCM DE RATTRAPAGE. CE BILLET SERA CERTAINEMENT TERMINÉ LE 14 OU 15 AOÛT.

PLAN :

I.- LE PADIGLIONE DE L’ARA PACIS

II. « ROMANISME » FASCISTE

III. – LA RÉCONCILIATION DE LA MODERNITÉ ET DE LA ROMANITÉ : LES ARTS DE L’UNITÉ [L’EXEMPLE DE MARIO SIRONI]

IV. – « LA RIAPPARIZIONE DELL’IMPERO SUI COLLI FATALI DI ROMA » [MUSSOLINI, 9 MAI 1936]

V. – LA QUESTION RELIGIEUSE ET LES AMBIVALENCES DE LA ROMANITÉ FASCISTE

 

« Coloro, che, cinque lustri or sono, fondarono l’Istituto Storico Italiano, partivano dal concetto tuttora prevalente che la storia d’Italia abbia in certo modo origine con Odoacre, Teodorico, Alboino, infine con l’invasione delle stirpi germaniche, fuse più tardi con gli antichi popoli d’Italia, occasione quindi al formarsi di una nuova civiltà. La storia più antica di Roma e d’Italia essi consideravano come una specie di archeologia e quindi mettevano al livello di altre indagini di importanza ausiliare, ad esempio della epigrafia, della numismatica, della sfragistica.
« Si comprende come tali concetti siano potuti sorgere rispetto alle vicende di un popolo che per tanti secoli aveva dovuto sottostare alle invasioni e alla preponderanza degli stranieri. Ma essi non convengono alla totalità della storia d’Italia ed alla importanza da lei raggiunta nel mondo.
« Certo la nostra storia non ha origine con la distruzione dell’impero Romano di Occidente e con l’invasione dei barbari !

« Tra i fasti più nobili e belli della nostra stirpe sono invece quelli della nostra giovinezza, i primi anni della nostra virilità, allorquando Roma e l’Italia, eredi dell’Oriente e della Grecia, divennero il centro della civiltà mediterranea e trasformarono il barbaro Occidente, in cui sono poi sorte quelle valide nazioni, che ancora oggi vantano sangue e nome latino. Codesta vecchia concezione della nostra storia non è più tollerabile. Dopo un lungo torpore l’Italia, che perennemente ha rifulso nelle scienze e nelle arti, si è finalmente svegliata anche nel campo della politica, e va lentamente riprendendo nel Mediterraneo una modesta parte di quella cospicua posizione, che tenne onoratamente per secoli e per secoli. »

Je choisis cette longue épigraphe – en la limitant pourtant, car les alinéas qui la suivent mériteraient aussi d’être portés ici – pour un motif assez simple. Ainsi que j’aurai l’occasion de le dire, le fascisme, dans son effort de résurrection active, projective – porteur de fruits indéniables – historiographiques, archéologiques, architecturaux, urbanistiques [avec une « renouatio Urbis » passant par la « sistemazione » – faux ami= simplement, ici, l’aménagement] des zones à fort enjeu symbolique] -, mais dangereux pour les autres nations et peuples, et redoutable pour lui-même et bien entendu pour le peuple italien à la fin – de l’antique romanité [telle que les effectifs favorables au régime des faisceaux s’entendaient – j’imagine – à la voir, au moins à très gros traits], œuvrait sur un terrain plus vierge que l’on ne pourrait le penser car il y avait eu divers motifs propres à faire obstacle au développement par la royauté italienne instaurée en 1861, avec l’unité, d’un effort d’ardente construction « romaine » de soi. Pourtant – selon un trait tout à fait général de l’esprit de ce temps – il est notable que l’immédiate avant-guerre a préfiguré ici l’orientation qui prévaudra dans les années vingt, et plus encore trente, la terrible première guerre mondiale, très bouleversante aussi pour l’Italie, même si moins que pour la France, ayant eu pour effet d’accélérer et d’intensifier ce qui déjà se dessinait.
Car ce texte important est de 1911. Que dit-il [1], et de qui est-il [2] ? Une rapide réponse à ces questions va nous éclairer sur le tournant de l’esprit italien qui se consommait alors sur le chapitre qui va nous occuper.
1/ Le fragment cité pose que ceux qui, vingt-cinq ans plus tôt, avaient fondé l’Istituto Storico Italiano [institution que j’évoquerai par la suite], avaient tendu à supposer que l’Italie était moins fille de la Rome antique que de sa destruction par les « barbares », un renouvellement de la population s’opérant par le croisement de la population antérieure avec la nouvelle. Ainsi Rome, j’entends l’antique, – je durcis un peu le propos pour le faire bien comprendre – était un objet de l’archeologia mais point vraiment de la storia [et, de fait, il semble bien qu’une telle perspective ait pu présider finalement à la dualité de l’Istituto Storico – créé en 1883, et qui finira par devenir d’ailleurs per il Medio Evo en 1934 – et de de l’Istituto di archeologia e di storia dell’arte, créé certes en 1919 seulement, mais pour tirer les conséquences des effectivités — de façon intéressante, il deviendra d’ailleurs une simple « sezione dell’Istituto italiano per la storia antica » créé cette année-là] – ou, plutôt : l’histoire véritable de l’Italie commençait en 476, et la période supposément inscrite entre 753 ajc et 476 pjc était une forme de pré-histoire sans lien substantiel véritablement déterminant avec la suite. Je le redis ; je caricature un peu le propos à dessein [je vais d’ailleurs vous indiquer plus loin où vous trouverez sa traduction – une traduction qui appellerait deux ou trois retouches à mon sens – si vous le trouvez trop difficile à déchiffrer]
En ce point, l’auteur nous dit quelque chose d’extrêmement intéressant en historisant les partis historiographiques eux-même [ce qui va bien sûr de soi – et, dans une certaine mesure, se trouve au cœur du propos d’ensemble de ce billet-ci] : qu’une telle histoire – celle si l’on veut d’une Italie point originaire, point spécifique, point « romaine », convenait assez à un pays qui avait subi une succession de dominations étrangères ; mais qu’elle était inadaptée à la nouvelle Italie, telle qu’elle s’était taillée une place d’importance dans le monde ; l’on comprend entre les lignes que cette nouvelle Italie – impériale, puisqu’elle s’était dotée de colonies – entendait être traitée comme une grande puissance européenne, et échapper au statut historiographique qu’elle avait jusqu’alors accepté.
Ici, l’on ne saurait ne pas considérer la date du texte porté ci-dessus : il fut prononcé en octobre 1911. Or, le 27 septembre de cette même année, l’Italie avait remis un ultimatum à la Porte ottomane, annonçant son intention d’occuper la Tripolitaine et la Cyrénaïque, dans une zone qui – du moins sur une profondeur assez modeste – avait indéniablement appartenu à l’Empire romain antique, dans l’ensemble dès le premier siècle avant l’ère chrétienne, et très durablement puisque, après avoir été perdue pour partie au fil du Ve siècle, elle avait été temporairement reconquise par Justinien au VIe siècle. Les opérations d’occupation avaient commencé et, malgré une convenable résistance ottomane, elles avaient assurément emporté leurs premiers effets lorsque notre auteur – encore inconnu de vous – avait prononcé son discours. Notez, d’un certain point de vue, que Rome n’était pas davantage un colonisateur que Constantinople – à ceci près peut-être que le sultan ottoman était en même temps calife et pouvait espérer – ou du moins prétendre – jouir ainsi d’une légitimité particulière en des terres musulmanes depuis douze siècles. Mais relevez aussi – car cette articulation va se trouver au fond au cœur du fascisme ultérieur – le lien saisissant qu’entretiennent ici – par la médiation d’un certain usage de l’histoire – la dynamique impérialiste et la construction mythique de soi. L’on peinerait à trouver le plus souvent, dans l’entreprise coloniale, un montage « justificatif » de ce type ; mais il mérite d’être considéré avec beaucoup d’attention ici, dans la mesure où il eût été difficile par la suite que le fascisme n’exaltât pas sans mesure Rome, et échappât à l’attrait de projections extérieures en lesquelles l’Italie, certes, ne brillerait pas.
La circonstance libyenne permet en tout cas de comprendre le climat assez exalté que manifeste toute la fin du texte cité : la « souche » [stirpe – la stirps latine], la « jeunesse », la « virilité » partagées par tout un peuple, l’héritage privilégié de l’hellénisme, le rayonnement d’une latinité qui a fécondé tant d’autres peuples – décidément, prétend l’auteur, la politique ne saurait ne pas rejoindre les effectivités de l’histoire et de la culture.
Il ne s’agit évidemment pas pour moi de critiquer méthodiquement, de façon serrée, cette construction, qui fausse sans doute plus qu’elle ne ment strictement. Retenez simplement – très grossièrement – que ce ne serait pas très difficile : l’affirmation antique de Rome a été fort longue ; la péninsule n’était pas entièrement soumise autour de 200 ajc ; les peuples d’Italie, à l’heure de l’expansion de Rome dans la péninsule, au fil de guerres souvent risquées, étaient divers [ma merveilleuse mère, ainsi, était Sarde, et avait le sentiment de n’être pas strictement italienne, bien que le royaume de Sardaigne ait été à l’origine de l’Italie moderne, et que son oncle Erminio, fidèle au fond aux traditions militaires de l’État de Piémont-Sardaigne, ait été général de bersagliers – or la Sardaigne est devenue province romaine en… 231 ajc…] ; il serait aussi difficile de considérer que le fond de population italien – dans une certaine mesure « mélangé » du fait de l’étendue, de la diversité et de l’universalité intégratrice même de l’empire – n’ait pas été infléchi, quant à la « souche » et quant à la culture – par les « barbares » ultérieurs, tout comme la Gaule – où l’on ne saurait certes tenir pour peu la marque des Wisigoths, des Burgondes ou des Francs, ni même un saupoudrage grec, romain puis, au huitième siècle, « sarrazin »  au sud, espagnol, aux XVIe et XVIIe, au nord, etc. – ou encore le monde berbère du Maghreb, inégalement arabisé certes, mais – après avoir déjà « accueilli » un siècle et demi plus tôt un zeste de Vandales et d’Alains – arabisé malgré tout dans une certaine mesure à partir du dernier tiers du VIIe siècle…
2/ Je préfère insister sur la personnalité de l’auteur, lequel n’était nullement un homme politique nationaliste et impérialiste : Ettore Pais – issu d’une famille sarde d’ailleurs, mais de mère piémontaise, ce qui l’inscrivait certes dans l’histoire de l’unité italienne – était simplement un fort notable historien universitaire « positiviste » – un historien de Rome certes, plus que de l’Antiquité en général, selon l’usage alors répandu, et qui avait même consacré des travaux consistants au droit romain, en particulier « public ».
Tout indique qu’il avait été saisi par une fièvre nouvelle cette même année 1911 – l’année libyenne donc. Certes, lorsqu’il deviendra sénateur en 1922, peu avant la « Marche sur Rome », ce sera comme libéral : mais vous ne serez pas surpris qu’il se soit progressivement reconnu dans une révolution fasciste portée par cet esprit du temps qu’il avait lui-même éprouvé et manifesté une dizaine d’années plus tôt, et que ses travaux laissaient affleurer. M. Polverini note qu’il est encore nettement réticent en 1923 et 1924, et certainement toujours en 1925 et 1926  [2014, pp. 267 sq.] Par contre, en 1932, tout, dans ses positions, manifestera qu’il est devenu un fasciste décidé – il prendra d’ailleurs cette année-là sa carte du Partito Nazionale Fascista, à soixante-quinze ans, et un peu plus de vingt ans après avoir développé le soubassement historiographique permettant de construire ce grand mythe romain qui, après une certaine difficulté on le voit, allait justifier son plein et officiel ralliement au régime des faisceaux.
Notons que l’engagement intellectuel, ici, a précédé l’engagement proprement politique. Cela ressort bien d’une suite de titres que je me contente d’énumérer : Imperialismo romano e politica italiana, 1920 ; Storia della colonizzazione di Roma antica, 1923 ; et, l’année avant sa mort, Roma dall’antico al nuovo impero, 1938 [l’on trouve très aisément la deuxième édition, datant de 1939, l’année de sa mort = l’on peut supposer qu’elle fut un succès et cela est un signe des orientations répandues du public lettré d’alors]. En regardant de plus près d’autres ouvrages, publiés en grand nombre et manifestement un peu répétitifs, l’on soulignerait semble-t-il sans peine que le lien entre question nationale, impérialisme et romanité était à peu près obsessionnel chez cet historien dont le rayonnement fut immense. [Les prolusioni et autres discorsi académiques de Pais – dont certains sont évoqués par M. Polverini – révéleraient assez manifestement la même assez précoce et constante orientation.]
Cet itinéraire est bien sûr d’un intérêt immense : il manifeste que la génération née à la veille de l’unité était en mesure d’infléchir progressivement son antérieur libéralisme « bourgeois », que la question impériale était devenue centrale, et indissociable de la question nationale elle-même, et que le ressort le plus opératif d’une telle dynamique était bien le grand mythe romain, adossé à une historiographie savante mais engagée, à une archéologie comme vivante, à une mise en scène répétitive de la grandeur passée de l’Urbs, au fil de manifestations diverses, d’expositions grandioses ou même d’agencements muséaux stables, mais aussi à l’actualisation et à la modernisation de ses jeux de formes, inlassablement repris, stylisés, systématisés, dans un procès constant, et à peu près hantant, d’envahissante projection symbolique et aussi, on va le voir, de création architecturale ou urbanistique souvent brillante.
[[[ Vous trouverez la traduction évoquée du texte cité dans un texte de M. Leandro Polverini que je citerai par la suite – in Foro [dir.], L’Italie et l’Antiquité […], 2017 – ; le même Pr Polverini a donné en particulier « La storia antica nella storia dell’Italia unita. Il caso di Ettore Pais », in Salvatore Cerasuolo et al., La Tradizione classica e l’unità d’Italia, Napoli, Satura Editrice, 2014, pp. 261 sq. ; il s’agit d’une précieuse notice sur la carrière, les travaux et les positions de notre auteur ; toujours du même auteur, une synthèse utile sur « La réorganisation fasciste des études historiques […] », in Foro [dir.], op. cit., pp. 155 sq., comprend en ses premières pages un rappel des décennies précédentes, concernant en particulier l’Istuto Storico. ]]]
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[[[ 19 juillet = Il m’est demandé pourquoi mon titre tend à dévaloriser – « banalités » – ce petit travail, que je vais encore poursuivre, pourtant, pendant un peu de temps. Ma réponse est simple : ce sujet est venu dans mon propos ; je le traite aussi proprement que possible ; il m’est impossible, bien entendu – sur une question fort labourée et dont la plupart des termes ont été très explorés à l’époque contemporaine -, de prétendre renouveler quoi que ce soit ; j’ajoute que ce n’est pas un sujet en lequel un esprit peut « creuser » la distance, si je peux dire – avec ses opérations les plus ordinaires, avec l’ordinaire de la pensée – ; on a là affaire, avec le fascisme, à une peu niable réussite politique [aucunement stratégique par exemple] – pendant un certain temps – mais non seulement pénible à beaucoup d’égards, bien avant les vagues de radicalisation finales, mais nourrie d’une pensée faible, et au fond tirant bénéfice de cette faiblesse sonore ; qui s’intéresse à l’histoire de la pensée ne saurait guère, ainsi, ni se trouver bouleversé intellectuellement par la chose, ni prétendre bouleverser un esprit exigeant à son propos. J’espère avoir justifié ainsi l’appréciation que je porte d’emblée.

Il demeure qu’il y a dans l’étude de toute cette entêtante daube – en dehors du caractère intéressant pour les étudiants raisonnablement curieux de toute question qui pourrait leur être présentée sans qu’il l’aient clairement envisagée antérieurement [voire de la curiosité propre de tels documents produits] – trois aspects précieux à mon sens [lesquels expliquent pour partie que je choisisse de privilégier moins les voies d’une histoire des « idées », en laquelle les idées justement, manqueraient de densité, que des supports moins immédiatement discursifs] :

1/ la question générale de la constitution mythique de l’identité et des usages politiques de l’histoire est à mon sens de toute première importance et, avec le « romanisme » fasciste, l’on bénéficie d’un exemple particulièrement net [qui pourrait être source, simplement, d’un lourd inconvénient  si l’on pensait que ces questions – constitution mythique, usages politiques… – ne méritent pas d’être toujours posées]  ;

2/ la question de l’articulation de l’art et de la politique, de l’art comme manifestation de l’orientation politique, mais aussi de l’art comme instrument subtil de la communication et de la suggestion – selon le terme si heureux qu’appréciaient les psychologues de la fin du XIXe, qui permet de demeurer dans un cadre large d’analyse, ce à quoi ne contribue guère le « propagande » bernaysien – je laisse de côté les usages latins ecclésiaux antérieurs, même si l’Église, je le dis souvent, fut une reine des arts de la communication – en orientant la réflexion vers les opérations les plus décidées et les plus outrées, les plus violemment manipulatrices si l’on veut, propres à faire surgir de très rapides et comme irrésistibles emballements mimétiques, de ceux qui tissent et détissent la société ;

3/ de moindre importance, mais intéressante, la question de l’art telle qu’elle peut se poser à l’âge contemporain, et en particulier de l’urbanisme et de l’architecture, de la mise en valeur aussi des œuvres du passé en un âge que l’on dira, en une acception très vague, « démocratique », etc. Il y a là une grande question politique et sociale, et l’on peut s’interroger par exemple sur l’échec relatif de l’âge gaulliste, si grand sous divers aspects, relativement à cette question – André Malraux, on peut le craindre, est passé à côté de son plus grand destin, et le Général était un grand homme, mais peu sensible semble-t-il à certains aspects de notre présence au monde. Ici, par contre, un certain nombre d’artistes, et probablement une fraction des sommets du régime, paraissent avoir compris certains enjeux ; tel fut le cas en particulier, à mon sens, de Mario Sironi, lequel a probablement entrevu les conditions, à la fois générales et singulières, d’un art chargé d’une vocation unitive dépassant de beaucoup les jeux de la manipulation politique et tendant à forger spéculairement un « Moi commun » plus dense. Peut-être est-ce là que j’échapperai le plus aux chemins les plus arpentés des « fascistologues ». Voici – j’espère être assez clair ; et je reprends mon propos. ]]]

 

 

I.- LE PADIGLIONE DE L’ARA PACIS

 

Je n’en ai pas tout à fait fini avec l’Ara Pacis [v. billet « Images 1/2 », in fine – voir aussi, plus haut dans le même billet, ce qui concerne la restauration de la Curie].Comme vous l’aurez compris déjà peut-être, je crois utile de s’intéresser – à des fins à la fois de compréhension générale des procès de la construction de l’identité, des individus comme des groupes, sans laquelle aucune démarche d’herméneutique un peu ambitieuse ne saurait revêtir de sens, mais aussi de façon au fond critique, car si tout individu ou tout groupe humain opère, à peu près inévitablement, selon l’ordre de ses « mythologies », alors il devient possible à celui qui a l’audace d’en prendre conscience de se placer comme un peu à distance – des autres certes, mais de lui-même aussi -, et d’affirmer plus puissamment sa liberté, dans la conscience de ce procès toujours opératif qui l’englue dès lors qu’il n’est pas réflexivement maîtrisé. [Car je ne critique pas ce constant travail mythopoïétique de la société : je le crois d’une façon ou d’une autre indispensable.]

Je l’ai dit, l’actuel musée de l’Ara Pacis est très controversé. Il a été réalisé par l’architecte Richard Meier et a ouvert ses portes en 2006. Laissons cet aspect de côté.

[[[ Voici qu’un curieux – que je remercie de son intérêt – me demande ce 17 juillet d’être un peu plus explicite sur cette dernière affaire : je ne souhaite pas me dérober. Notons d’abord que la controverse n’a pu porter sur l’emplacement, entre le Tibre et le Mausolée d’Auguste, à quelques centaine de mètres, mais de l’autre côté du Tibre, du Castel Sant’Angelo : cet emplacement était déjà celui du musée de 1938, détruit en 2001 pour lui faire place – comme cette photo moyennement ancienne et une photo actuelle de Google Maps vous le montrent [successivement ci-dessous].

L'ancien musée de l'Ara Pacis.png

L'emplacement actuel de l'Ara Pacis.png

L’emprise au sol du nouveau musée est plus importante que celle du simple « padiglione », pavillon, comme l’on disait du précédent ; mais, dans une certaine mesure, il a conservé l’esprit du premier musée, en maintenant, quoique peut-être avec moins de pureté décidée, le parti du premier architecte [sur lequel je vais revenir], lequel était de donner à l’Autel de la Paix une sorte d’écrin de verre. Dans une certaine mesure seulement parce que l’aménagement d’ensemble de l’espace occupé par le nouveau musée n’a pas la sobriété du premier, sorte de temple classique minimaliste dont la noirceur primitive, selon les photos, ne manquait pas d’un certain charme. [J’imagine que ce noir – de chemise – revêtait une signification politique, et que c’est pour cela qu’il a été gommé après-guerre – cela vaudrait d’être vérifié ; ce n’est pas après l’œuvre importante de Michel Pastoureau, et au lendemain de la victoire des « bleus » – qui incline soixante-cinq millions de mes compatriotes – ou presque – à bomber le torse après avoir vaincu un peuple de quatre millions d’âmes – que l’on se hasardera à écrire que les couleurs n’ont pas d’importance.]

Le nouveau musée de l'Ara Pacis.png

L'ancien musée de l'Ara Pacis 2.png

Honorant – très partiellement, car il y aurait certainement beaucoup à dire [je commande d’ailleurs à l’instant un livre de Mme Orietta Rossini qui m’éclairera peut-être davantage] – cette aimable demande, je trouve en ligne deux photos correspondant sans doute à l’inauguration par Mussolini du musée le 23 septembre 1938 [sur la seconde en effet, vous situerez Mussolini à gauche ; le personnage un peu plus « artiste » qui se trouve au milieu avec la tête de Georges Pompidou s’il s’était pris pour Sacha Guitry est peut-être Vittorio Ballio Morpurgo, l’architecte ; je n’ai pu en trouver confirmation, mais je ne désespère pas ; le cas de celui-ci est intéressant bien sûr puisque, grand architecte de l’âge fasciste, élève du fameux Gustavo Giovannoni [mais point prisonnier de l’ « historicisme » architectural de celui-ci, plus proche des orientations de ce Piacentini que nous retrouverons plus loin, lui aussi soucieux de monumentalité moderniste et rebelle aux ornements inutiles – mais sans se montrer incapable, certes, de remplois brillants de jeux de formes du passé, dans un effort, mais donnant souvent un sentiment d’aisance, de réconciliation des deux adversaires de l’architecture moderne, ce que l’on tend à appeler, d’une façon qui ne satisfait pas entièrement, mais qui s’entend, le rationalisme et l’historicisme], appelé à multiplier des réalisations exaltant la romanité et s’ordonnant au propos fasciste de construction collective de soi [vous pourrez aussi en ligne voir le très beau Museo delle Navi Romane qu’il édifia, tout à fait à la même époque – 1933-1939 -, à Nemi, au bord du lac de ce nom, non loin de Rome – incendié en 1944, réouvert, fermé puis réouvert encore], il était issu d’une famille juive ; or le Duce avait annoncé les « Leggi razziali » le 18 septembre précédent, cinq jours plus tôt donc… Il semble que Morpurgo, d’une notable lignée triestine,  ait échappé à leur sévérité, fort heureusement survécu sans marginalisation sévère, et qu’il ait pu poursuivre sa créatrice carrière après-guerre, en particulier, certes, à l’étranger, mais pas seulement – honoré même de toutes sortes de façons par la République italienne dans les dernières années de sa vie [+1966] ; mais pour nombre de membres de cette antiquissime communauté,  dont beaucoup d’éminents représentants [à commencer bien sûr par Margherita Sarfatti, « l’égérie du Duce« , selon le titre d’un livre] n’avaient pourtant pas ménagé depuis les origines leur appui  à un régime jusque là nullement préoccupé par cette « question », tel ne fut certes pas le cas – vous connaissez peut-être, tiré d’un roman du même titre, le beau film Il Giardino dei Finzi-Contini [et puisque je prononce le nom Finzi, je suppose que certains connaissent les compositeurs Finzi, l’un est l’autre, si l’on veut, talentueux postromantiques tardifs, et point de la même famille d’ailleurs, dont l’un, Gerald, l’auteur d’un fameux concerto pour clarinette, eut un destin assez sombre, mais pas à cause des lois raciales puisqu’il naquit et vécut en Angleterre, mais dont l’autre Aldo, dont on retient généralement, en particulier, le poème symphonique « Infinito », vit sa carrière anéantie et mourut dans de tristes conditions]. En singeant le nazisme dans les dernières années de son pouvoir, Mussolini a lourdement alourdi un dossier déjà chargé : les velléités impériales, du moins, étaient comprises comme structurellement dans le projet fasciste, et ne distinguent guère, dans leur principe, l’Italie des autres puissances européennes [sous la réserve du ressort particulier du tardif sursaut colonial d’une « nation prolétaire » – je reviendrai beaucoup plus loin sur cet aspect] ; l’antisémitisme d’État – adopté à un moment où l’Italie fasciste n’était nullement dans la dépendance de l’Allemagne nazie – était par contre profondément étranger à l’esprit du pays et nullement présent dans les perspectives fascistes antérieures. 

Inauguration du Musée de l'Aria Pacis en 1938 1.png

Inauguration du Musée de l'Ara Pacis en 1938 2.png

Un dernier mot. La place qui comprend le mausolée d’Auguste fut confiée à la même époque à Morpurgo. [Sur cette affaire, v. par ex. les brefs développements du bon petit livre de l’intéressant Paolo Nicoloso, Architetture per un’identità italiana. Progetti e opere per fare gli Italiani fascisti, Udine, Gaspari, 2012, pp. 78 sq., et à la fin du volume le texte de Mme Marta Petrin, pp. 209 sq.] Sur l’un de ses côtés, cette place, partiellement affectée par des modifications, comporte encore un bâtiment d’une grande beauté qui manifeste très bien les orientations de maturité du grand architecte et exprime certainement des idéaux répandus à la fin de l’ère fasciste, mariant usages décalés, comme nous disons, et impressionnants de la tradition et modernité radicale [le socle de pierres de taille irrégulièrement rustiquées, percé de meutrières palatiales, évoque par exemple, mais avec un déplacement comme antique, le Palazzo Medici-Riccardi à Florence – vous voyez un bout de mur, ou le fragment d’un vers, et vous accédez à un monde : ainsi fonctionne une culture, j’entends = Kultur, à savoir ce qu’une herméneutique peut construire comme le soubassement de sa possibilité]. Ce bâtiment était dit Palazzo [dell’]Inps – entendez = Istituto Nazionale Previdenza Sociale [ci-dessous grâce à la fonction Street View de Google Maps, laquelle certes, en dépit des protestations d’effectifs du personnel de Google, est d’ores-et-déjà captée par le Pentagone pour permettre des frappes par drone – chez vous ou chez moi un jour peut-être, sauf si nous sommes tous bien sages – moi j’ai du mal !] Un autre très beau bâtiment est appelé aussi Palazzo dell’Inps dans le quartier de l’EUR que l’on recroisera ; je ne sais pas trop comment tout cela s’est articulé dans le temps, ou bien fonctionnellement. Je porte ensuite une photo des mosaïques – antiquité obligeait – de la façade, dues à Ferruccio Ferrazzi, peintre et sculpteur très notable ; vous relèverez que l’ensemble symbolise les origines de Rome – la légende, His ab exiguis profecta initiis Roma, veut simplement dire = de ces bien étroits commencements Rome a procédé. 

Palazzo dell'Inps.png

Les mosaïques allégoriques de Ferruccio Ferrazzi.png

Bien entendu, le projet de l’ « Augusteo » tout entier prenait place dans une « sistemazione » très vaste impliquant des démolitions assez larges. Rien dans le monde, semble-t-il, ne s’opère sans destruction – une chaîne effroyable semble unir le rire des uns aux pleurs des autres. Voyant, en 1934, le Duce s’acharner avec son piccone, sa pioche, essayons d’oublier un instant les pauvres gens qui aimaient cette misère-là et n’en voulait pas une autre, plus ripolinée mais moins densément émouvante. L’on ne sait – trop souvent – que penser.

 

Deux tiers de siècle plus tôt, quoi qu’il en soit, vers la fin de l’ère  fasciste, la première présentation de l’Ara Pacis s’était déroulée dans un climat très différent, et cet épisode est d’un plus lourd enjeu pour l’historien de la pensée comme pour celui qui s’intéresse à la fois à la question politique en général, et à celle des usages politiques de l’art.

[[[ Certains ont peut-être relevé ainsi que j’ai produit depuis le début de l’année académique 2017-2018 une bonne quinzaine au moins de tableaux soviétiques ou russes, et que l’année précédente, je m’étais intéressé à la fois au cinéma d’Eisenstein et au métro en URSS. Je ne saurais encore ne pas renvoyer au travail de mon fils Louis-Cyprien, lequel pour une partie porte sur ces questions. Il doit passer l’été en Ouganda pour tourner un film sur Wakaliwood, mais à l’hiver et au printemps – en dehors d’un séjour de travail au Koweit – il a arpenté en moto les régions situées entre Balkans et Dniestr, et publié en lignes des images à mon sens très intéressantes :

http://www.louiscyprienrials.com/news/

Sa série de cartes postales – tirées comme telles il y a quelque temps pour une exposition, et publiées avec un texte de Mme Aurélie Faure, « Post Hard », dans la onzième livraison de la très belle revue Bad to the Bone – allait souvent dans le même sens =

http://www.louiscyprienrials.com/cartes-postales/        ]]]

II. « ROMANISME » FASCISTE

 

[[[ Pour faire patienter ceux que le sujet intéresse, pendant que je déplie peu à peu le présent texte, à mesure que je complète mes lectures, voici un lien avec un petit texte, « Imperialismo e mito della romanità nella Terza Roma mussoliniana » – d’un spécialiste belge très confirmé de ces questions, M. Jan Nelis – qui vous sera précieux [inutile de connaître l’italien pour le lire facilement – si un mot vous échappe regardez sur « reverso » ou tel autre site spécialisé], en particulier parce qu’il est très riche bibliographiquement

http://www.bhir-ihbr.be/doc/3_forum_nelis.pdf        ]]]

Quoi qu’il en soit, le programme romain du fascisme, si l’on peut dire, est originaire [sous condition de ne pas le penser comme très antérieur à la création même du fascisme]. Mussolini – par ailleurs moins inculte qu’on ne pourrait le supposer, mais modérément lettré malgré tout [v. « Mussolini, l’Antiquité […] avant 1915 […] », in Foro [dir.], L’Italie et l’Antiquité […], op. cit., pp. 43 sq.] –  expose très clairement dès 1922 son caractère de mythe – notion dont on supposera qu’il l’emprunte alors au grand penseur syndicaliste révolutionnaire français Georges Sorel, pour lequel il éprouve de l’admiration [[[ intérêt d’ailleurs réciproque puisque Sorel appartint à l’étroite mouvance de penseurs radicaux qui apprécièrent dans une certaine mesure, à la fois et à peu près au même moment, Lénine et Mussolini [tandis que son disciple Édouard Berth, penseur intéressant lui aussi, un temps membre du Parti communiste après 1920, s’était rapproché avant la Première Guerre, en particulier dans les Cahiers du Cercle Proudhon, des plus « avancés » des membres de l’Action française, dont l’un en particulier, Georges Valois, mérite une certaine attention puisque, après avoir été anarchiste, syndicaliste révolutionnaire, maurrassien, il fondera, sans grand succès, l’assez éphémère Faisceau, mouvement se revendiquant expressément du fascisme italien, en 1925]. ]]]

revue Roma.png

Ainsi que l’écrit Mussolini : « Roma è il nostro punto di riferimento, o se si vuole il nostro mito. Noi sogniamo l’Italia romana, cioé saggia e forte, disciplinata e imperiale. Molto di quel che fu lo spirito immortale di Roma risorge nel Fascismo » [[ dans Gerarchia, avril 1922 ; et Il Popolo d’Italia, 21 avril 1922 – jour de l’anniversaire supposé – mais calculé ainsi au moins depuis le savant Varron, à la fin de la République du Natale di Roma, de la naissance de Rome – Natale = aussi Noël, mais parce que Noël vient de natalis en latin – Noël est le ou la natalis dies par excellence, le jour d’une certaine naissance. Le Natale di Roma revêtit toujours une certaine signification ; mais c’est Mussolini, sur le point d’accéder au pouvoir, qui, en avril 1921, en fit la fête propre du fascisme à l’occasion d’un discours prononcé à Bologne ; aujourd’hui, la commémoration demeure toujours significative, mais à Rome seulement où des habitants assez nombreux persistent, dit-on, à défiler en habits plus ou moins romains antiques ]] – Rome, donc, est notre référence ou, si l’on préfère, notre mythe. Nous rêvons d’une Italie romaine – je veux dire : sage et forte, disciplinée et impériale. Beaucoup de ce qui fut l’esprit immortel de Rome renaît dans le fascisme.

Bien entendu, une telle perspective ne pouvait revêtir aucune signification sérieuse concernant l’histoire, d’ailleurs si diverse et si hétérogène au fond, de l’antique Rome : mais le propos du mythe n’est pas la connaissance, mais la création, l’action, et il ne tourne souvent vers le passé que pour favoriser une plus vigoureuse construction de l’avenir. Il n’est pas exagéré ou injuste de considérer que le mythe romain du fascisme revêtit d’abord la signification d’un travail, disons, de propagande – pour partie sincère peut-être d’ailleurs – à la fois obsessionnel et obsédant. Toute une quincaillerie de faisceaux, de louves, d’aigles, de colonnes rostrales plus ou moins retouchées, un climat assez large de  « peplum » permanent, des mots d’ordres inspirés par une romanité – souvent – de pacotille, tendirent à déferler sur la péninsule.

Bien entendu, des activités intellectuellement plus construites se trouvèrent encouragées aussi, et cela présentait certes des avantages en vue d’un certain élargissement du savoir, mais aussi d’un effort important de vulgarisation. C’est ainsi que, créé en 1925 par Carlo Galassi Paluzzi [NB=variantes orthographiques à ce nom], lequel – accaparé aussi par l’étude des églises de Rome, très versé dans la bibliographie, et manifestement actif dans le monde catholique, fasciste convaincu toutefois semble-t-il, et député à la fin du Ventennio – demeurera son animateur le plus actif jusqu’à la fin du régime, l’Istituto di Studi Romani, publiant en particulier, créée dès 1923, la revue Roma [image ci-dessus], organisant le grand Congresso Nazionale di Studi Romani, semble avoir joui de très importants moyens. [Il survit, mais plus petitement comme Istituto Nazionale di Studi Romani et sa revue est devenue Studi Romani.]

Balla, Ragazza che corre sul balcone.png

Faut-il insister sur ce qu’un tel tropisme pouvait entrer dans une certaine tension avec l’indéniable modernisme artistique du fascisme des débuts, à l’époque en particulier où les « futuristes » appuyaient pour beaucoup la révolution fasciste. [Modernisme, parfois brutal – à défaut d’annoncer le « brutalisme » postérieur -, nous allons le voir à propos de la grande exposition sur la révolution fasciste de 1932-1933.] Il est amusant de voir que Giacomo Balla, l’un des meilleurs peintres futuristes [ci-dessus la merveilleuse « Raggazza che corre sul balcone » de 1912 ], renouera avec une facture moins intéressante pour donner en 1933 une toile de la « Marcia su Roma » [ci-dessous – de gauche à droite au premier rang Michele Bianchi, de tendance syndicaliste révolutionnaire, le général Emilio De Bono, Mussolini, Cesare Maria de Vecchi, avocat monarchiste fort peu radical, Italo Balbo – à propos duquel j’ai écrit autrefois un texte étrange dans mes Siluæ metaphysicæ, n°493, pp. 387-390]

Balla, Marcia su Roma.png

S’il s’agit, toutefois, de la quête archéologique, un tel engouement romain ne pouvait guère ne pas porter quelques fruits, le commentaire en fût-il parfois acritique. D’un certain point de vue, que demande l’archéologie ? Des facilités, des crédits, des encouragements. Elle les eut alors – et cette orientation s’intensifia vers le milieu des années trente -, et l’on put bien ensuite interpréter comme on le souhaita les contenus de la large récolte. Et que souhaitent les amis des humanités ? Que, par exemple, le latin ne soit pas oublié – et là aussi l’effort – certes manipulateur – du gouvernement fasciste porta des fruits importants semble-t-il, à l’heure où, par exemple, dans la « sorella latina » française, les effets de la réforme de 1902, certes transactionnelle, se faisaient sentir.

Bien entendu, ce « romanisme » fasciste [je n’ai pas écrit romantisme, comme Paul Sérant, dont j’ai vu que M. Pierre-Guillaume de Roux l’avait réédité il y a peu, semble-t-il avec une préface de M. Olivier Dard] semble avoir été un peu – fort – étouffant. Il semblerait que certains archéologues aient cultivé l’hellénisme dans un propos en quelque sorte de réaction au poids du conformisme de l’heure, s’intéressant aux éblouissantes réalisations de la Megalē Hellas [l’on sait peut-être que certains des plus beaux édifices grecs, en particulier archaïques, se trouvent sur la terre italienne = qu’y a-t-il de plus beau, avec grandeur, de plus poignant au fond, que les trois temples doriques de Paestum, la Poseidonia grecque, qui fut aussi lucanienne avant de devenir romaine ? – même si le paysage alentour, m’a-t-on dit, est moins désolé, hélas, que dans mon enfance] ou soulignant sans trop de difficulté la dette immense contractée par Rome envers la Grèce, tout autant dans le domaine des arts que, d’ailleurs, de la philosophie. Parmi ces contestataires, tel fut scandaleusement démis de l’Université : ainsi, en 1935, au mépris complet de l’essentielle fonction de contrepouvoir spirituel qui doit être celui de l’Université à l’âge contemporain, le professeur Giulio Emanuele Rizzo, spécialiste en particulier de la statuaire de Praxitèle et du monnayage grec sicilien. [[[ Nous verrons bientôt – a fortiori avec la privatisation programmée de l’Université qui achèvera de réduire à néant le principe constitutionnel de l’indépendance des professeurs, dont ceux-ci ne font d’ailleurs plus grand chose car cela a désormais, sans même évoquer les « consultants » des facultés de droit, un trop grand coût dans un milieu atrocement conformiste – des épisodes de ce genre dans les régimes capitalistes, imposant sous l’anesthésie des procès de la suggestion leur planétaire et panoptique ultraviolence à une multitude comptant bien peu de ces héros de la négativité dont l’Esprit a tant besoin – dans la sainte alliance des États, de Bruxelles, s’il s’agit de l’Europe, du Capital, de toutes sortes d’officines de contrôle – à la charnière des intérêts capitalistes et des opérations des services -,dont les plus visibles sont les GAFA -, à la faveur d’un, semble-t-il, commode « terrorisme » – par ailleurs largement appuyé et armé par les puissances atlantiques en Orient – les voies de l’impérialisme et du globalisme sont toujours si pénétrables sous le sparadrap répugnant des mots -, des pressions aussi de divers groupes dont la tout à fait légitime demande de reconnaissance devrait savoir borner ses justes exigences et ne pas contribuer paradoxalement à favoriser, comme sans y prendre garde, le recul des libertés revendiquées par ailleurs par une constante demande de lois punitives que les dominants sont trop heureux de leur consentir, et d’une doctrine bêtasse mais opportune de la vérité des « faits » supposés — fake news… sur l’affaire Skripal ? sur Khan Cheikhoun ? sur Douma ? sur la présence, non seulement de nos services mais de nos forces spéciales, en nombre de lieux où ils ne devraient assurément pas être, à commencer par le Yémen où, dans le cadre d’une guerre d’extermination conduite principalement par l’Arabie séoudite et les Émirats, avec les armes et l’appui logistique, technique et informationnel de plusieurs puissances atlantiques, se consomme depuis trois ans et demi un pur et simple crime contre l’humanité d’orientation nettement génocidaire ? —, doctrine certes manipulatrice et brutale, mais dont la stupidité épistémologique – comme si la quête n’était pas toujours conjecturale, singulièrement en des affaires humaines en lesquelles interagissent comme infiniment des acteurs indénombrables et par ailleurs, bien évidemment, ès-choses politiques et internationales, difficilement identifiables – ne fait assurément pas honneur à l’intelligence supérieure consentie par ses thuriféraires à M. Macron — il est vrai qu’il serait plus difficile encore à ceux-ci de prêter du cœur, de la compassion, de l’empathie à leur idole : l’éclat de rire, ou de rage désormais peut-être, serait massif. Pour être juste, il semble donné à peu de saisir deux choses : l’idéalisme philosophique – lequel n’exclut pas par principe un peu d’oreille pour le cri de douleur de l’entier monde sensible – et la question, selon moi en large intersection, de l’interprétation ; mais l’on n’est pas forcé de se transformer en persécuteur lorsque, tout philosophe que l’on se revendique, on ne comprend pas – sauf si justement l’on n’a pas d’oreille. ]]] 

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Quoi qu’il en soit, il est assuré que la figure d’Auguste a tout particulièrement bénéficié des faveurs de l’appareil de l’État, l’idée s’insinuant que Mussolini – dont il semble d’ailleurs qu’il eût, lui-même, – nettement – préféré César [par ex. Mario Mazza, « Augusto in camicia nera […] », Revista de historiografia, 2017, n° 27, pp. 109 sq. – de façon générale cet article est très nourri] – eût été le nouvel Auguste – perspective d’ailleurs qui ne contredisait pas le pli globalement assez conservateur pris par un régime qui eût pu cultiver, comme le souhaitaient certains de ses militants jusque parmi les hiérarques, une veine plus radicale dans l’ordre économique et social. Bien entendu, il s’agissait de démontrer le caractère de révolution du tournant augustéen pour ne pas s’emmêler dans ses contradictions propres – et de fait il s’était agi d’une subversion institutionnelle pouvant entrer en un certain rapport d’analogie avec celle du fascisme, lequel ménageait le roi comme Auguste n’avait point trop ostensiblement maltraité le Sénat tout en le marginalisant et le subordonnant peu à peu.

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Le texte précité de M. Mazza dessine bien, quoi qu’il en soit, les voies selon lesquelles les « révolutions », véritables sans doute mais aussi supposées, du fascisme et du principat augustéen pouvaient se trouver opportunément accordées. Ici – puisque nous sommes à la Faculté de droit – il est un homme qui mérite un instant d’attention il me semble : Pietro de Francisci, fort notable professeur d’histoire du droit, dont l’œuvre culmina dans une volumineuse Storia del Diritto Romano, comportant plusieurs tomes, et membre éminent du Parti national fasciste, ministre de la Justice de 1932 à 1935, président de l’Istituto Fascista di Cultura – auquel il a donné plusieurs opuscules [v. ci-dessus ; ne pas s’inquiéter du nom de l’institution, successivement Istituto Fascista di Cultura puis Istituto Nazionale di Cultura Fascista] – et recteur auparavant et encore par la suite.

Cet intellectuel très ambitieux et fort engagé, manifesta, à mon sens du moins, des vues parfois puissantes. Ainsi, dans son assez intéressant essai Spirito della civiltà romana, publié pour la première fois en 1940 – et immédiatement traduit en allemand -, ancra-t-il sa méditation dans une idée indéniablement centrale dans la perspective fasciste – mais néanmoins assez juste il me semble – qu’il n’est de très grande et rayonnante civilisation qui ne soit, finalement, adossée, au moins pour son éclosion et la mise au point de son opérative combinaison propre, à une forte organisation politique, et même un grand État, dont on imaginera qu’elle en permet en retour le déploiement. Une telle vue s’entait très manifestement chez lui sur un net spiritualisme idéaliste, la philosophie d’une fondatrice « énergie de l’esprit », un ensemble donc de conceptions très caractéristiques d’un temps largement gentilien – christianisé d’ailleurs sous la plume de De Francisci -, intéressantes au demeurant, et méritant la considération, car il n’y a nul lieu de réputer que le fascisme italien soit l’horizon obligé d’un tel type de construction — une « énergie de l’esprit par la vertu duquel l’histoire se présente comme une œuvre de création, de libre choix », selon les termes des observations du cher recteur Imbert.

[[[ À propos de la somme tardive, en quatre volumes, de De Francisci, Arcana Imperii, une précieuse recension du regretté Jean Imbert est très éclairante – in Revue belge de philologie et d’histoire, 1950, pp. 226 sq. Jean Imbert, notons-le, louait la fresque, laquelle considérait d’abord l’ensemble du monde méditerranéen antérieur à la Rome impériale, mais la jugeait peu soutenable pourtant du fait du caractère rigide, trop peu fluide, de l’articulation centrale qui présidait – de façon très intelligible au regard de l’engagement fasciste de De Francisci – à la construction de cet ambitieux monument ; cette articulation manifestait la dialectique de deux termes : 1/ celui du ductus d’un ductor, du gouvernement d’un guide – entendons = d’un Duce -, s’imposant à la « reconnaissance populaire […] par ses qualités propres, par son énergie constante et dominatrice », par l’efficace donc d’un « carisma personnel » propre d’ailleurs à faire supposer quelque choix de la divinité elle-même] ; et celui de ce qu’un autre auteur eût appelé sans doute la « routinisation » du charisme, de l’institutionnalisation, lorsque se délite le charisme personnel, ou dans la mesure où l’horizon de son délitement plane irréductiblement sur l’action du chef ; alors « la puissance du chef ou des organes directeurs du groupe tire son autorité de la valeur reconnue à un ordre », et l’on a une sorte de « carisma institutionnel » [il n’est pas très difficile d’ailleurs, pour des jeunes gens vivant sous la Ve République, de comprendre la chose = au grand homme, très évidemment anté- et métaconstitutionnel, une série de moindres personnages, insusceptibles d’être comparés sans ridicule au Général, ont pu succéder en s’adossant à une sorte de mythe institutionnel]. ]]]

Mais dans l’ordre, au moins, de la communication politique, trois thèmes n’eussent pu n’être pas privilégiés, s’inscrivant tous dans la dépendance d’une revendication obstinée de la grandeur – ceux du Chef, de l’Empire et de l’accomplissement artistique, très singulièrement dans le cadre d’une grandiose politique de la ville – comme nous dirions. Dans la seconde moitié des années trente, à l’heure de l’apparent, et en tout cas fragile, triomphe du régime, ils opéreront, sous l’horizon transhistorique et tutélaire de la Rome antique, sur le mode de ces évidences indiscutables et partagées qui forment comme l’armature du béton du Zeitgeist.

Le Catalogo de la Mostra augustea.png

Les années 1937 et 1938, quoi qu’il en soit, revêtirent une  importance exceptionnelle. En 1937, le bimillénaire de la naissance d’Auguste – intervenant à la suite des commémorations de Virgile en 1930 et d’Horace en 1935 – donna lieu à d’importantes manifestations. Laissons de côté le livre caractéristique du temps d’Emilio Balbo [dont rien ne suggère qu’il eût été un parent d’Italo Balbo], Augusto e Mussolini, publié justement en 1937 [ci-dessus], d’un modeste volume mais qui ne fut sans doute pas un échec puisqu’il sera réédité. Balbo n’hésitait pas – sans grande originalité au fond dans le déluge de livres hagiographiques du temps [Un Uomo e un Popolo, de Delcroix, en 1928, Supremazia di Mussolini d’Ardemagni en 1936, Mussolini fondatore dell’Impero, d’Orano, la même année, etc.] – à y affirmer la supériorité assurée du Duce sur Auguste [point sur lequel je me garderai de me prononcer, faute de goût pour l’un et l’autre personnage] : Auguste était d’une certaine façon un héritier, qui avait trouvé un empire déjà à peu près fait, tandis que l’on devait saluer selon lui « l’opera ciclopica pensata ed attuata dal genio di Mussolini che, in un tempo brevissimo, di una Italietta […] agitata da continui disordini, ha saputo costruire un potente Impero senza produrre gravi scosse al Paese », avant de poursuivre – assuré on vient de le comprendre d’être goûté par le Duce : « […] per cercare l’uomo paragone di Mussolini bisognerebbe chiamare in causa Giulio Cesare. »

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Pourtant, des publications plus classiques malgré tout, voyaient le jour en nombre en cette deuxième moitié des années trente. L’Istituto di Studi Romani, déjà évoqué, et parvenu désormais à une maturité rayonnante, lançait en particulier des Quaderni Augustei, fascicules in-quarto [un peu plus petits parfois semble-t-il], peu épais [d’une quinzaine à une quarantaine de pages] mais nombreux et élégantssouvent donnés, mais pas toujours [voir ainsi le premier des fascicules, L’Italia du Augusto e l’Italia d’oggi, écrit par le ministre de l’Éducation nationale Giuseppe Bottai], par des universitaires renommés fort heureux sans doute qu’un public élargi s’intéresse soudainement à leurs chers et obscurs travaux [ci-dessus, un exemple – nullemment certes le plus pointu – dû à la plume d’un savant apprécié de ses pairs européens]. Le succès fut certainement important car l’on trouve assez aisément ces quaderni à un prix assez bas [par ex sur ebay.it ou abebooks].

L'Auguste de Goffredo Coppola.png

Il se trouva d’ailleurs, dans ce climat, d’impressionnants savants pour donner des livres propres à satisfaire le Duce. L’un des cas les plus intéressants – aussi parce qu’il fut assassiné par les partisans en 1945 -, est sans doute celui du Campanien Goffredo Coppola, d’ailleurs objet de plusieurs biographies contemporaines. Maître bolognais pour finir, patriote très ardent, héros de la Première Guerre, prêt à abandonner ses fonctions pour participer à la guerre d’Abyssinie en 1935 – ce qui lui fut refusé au regard de son éminente contribution savante – et heureux de participer à la déplorable campagne [la « bataille des Alpes »] contre notre pays en juin 1940, cet helléniste remarquable choisit de publier en 1941 un Augusto dont l’intention n’était pas mystérieuse.

N’avait-il pas fait éditer en 1938 un recueil de ses articles au Popolo d’Italia, L’erede di Cesare, lequel, tout en semblant évoquer Auguste, souvent désigné par cette périphrase, avait pour vocation d’instituer Mussolini en héritier de la romanité ? Car si ce dernier livre était bien un recueil de textes brefs sur divers aspects de la Rome antique, tout particulièrement sur l’âge augustéen, effectivement, il allait de soi que ces papiers informés mais très engagés relevaient du vaste programme « romaniste » du fascisme. 

Le propos de l’Augusto, de ce point de vue, était moins tranchant. Mais, plus médiatement – si l’on se fie aux propos de M. Mario Mazza – l’intention était la même puisque l’empereur était présenté dans termes qu’eût pu souhaiter pour lui-même de Duce : il était une sorte de révolutionnaire conservateur, « un rivoluzionario che non distrugge ma, con graduale processo, conserva e difende il passato » [Mazza, p. 116] ; il manifestait toutes les qualités du chef au sein d’ailleurs – car Coppola était très marqué semble-t-il par la nouvelle historiographie allemande du Principat, d’une annonce pure et simple du « Führerstaat »…

Catalogo della Mostra....png

Façade de la Mostra de la Rivoluzione....png

La Mostra Augustea della Romanità de 1937-1938 – accompagnée opportunément de la réouverture de la Mostra della Rivoluzione Fascista de 1932 [laquelle, elle, avait marqué, au contraire, un grand moment du modernisme artistique fasciste – ci-dessus, catalogue si impressionnant et façade ornée de faisceaux stylisés] – donna du contenu à cet immense moment commémoratif, indexé d’un épais catalogue qui connut plusieurs éditions [entouré d’ailleurs de nombreuses publications complémentaires comme ces Trecento Monumenti della Romanità nelle riproduzioni della Mostra Augustea], et relayé dans tout le pays de diverses façons, et en particulier par d’innombrables cartes postales envoyées par les visiteurs à leurs parents demeurés au pays [l’on en trouve sans trop de peine sur ebay, qui est parfois une précieuse – éphémère certes – source documentaire].

carte postale de la Mostra Augustea.png

Au dos de certaines cartes – ceinturée par des timbres parfaitement appropriés et sans doute multipliés pour l’occasion [sous Poste Italiane, vous déchiffrerez Bimillenario Augusteo] -, une petite publicité du Banco di Napoli vantait « la piu antica banca del mondo ». L’on n’est pas très loin d’« Amarcord » – la gloire, semble-t-il, qui passe dans la brume – comme le Rex – et s’en va, sous les yeux éblouis d’un petit peuple rêveur, sorti un instant de ses préoccupations de chaque jour…

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer, comme un épisode particulièrement marquant, la reconstitution, permise par les découvertes des fouilles antérieures, de l’Ara Pacis Augustæ en 1938.

I

Mussolini assistant à un défilé en janvier 1940 devant Nerva.png

 

 

III. – LA RÉCONCILIATION DE LA MODERNITÉ ET DE LA ROMANITÉ : LES ARTS DE L’UNITÉ [L’EXEMPLE DE MARIO SIRONI]

 

En 1941, Mussolini acceptera le principe d’une nouvelle Ara Pacis, contemporaine qui eût dû se dresser au cœur du fameux Quartier de l’EUR, construit dans le sud de Rome à partir de 1937 en vue d’une Esposizione Universale di Roma appelée à manifester le triomphe du fascisme pour ses vingt ans, en 1942 [l’E42 lit-on parfois], et n’aura bien entendu jamais lieu, mais dont le projet a permis du moins cette réussite urbanistique et architecturale d’ensemble, largement conduite par l’architecte Marcello Piacentini – dont il est notable qu’il ait parfois travaillé par le passé avec Vittorio Morpurgo, l’auteur du musée de l’Ara Pacis de 1938. Ceux que cela intéresse et qui déchiffrent un peu l’italien peuvent consulter un bon livre d’Emilio Gentile, auteur déjà évoqué, Fascismo di pietra ; et aussi des livres de Paolo Nicoloso, qui a écrit une biographie de Piacentini que je ne connais pas, mais dont on peut en tout cas consulter le Mussolini architetto ou, déjà mentionné, Architetture per una identità italiana. Progetti e opere per fare gli Italiani fascisti, très éclairants – sur l’Ara Pacis de l’EUR, par ex., ce dernier livre, pp. 109 sq. Très utile livre encore en allemand, parmi ceux que j’ai sous les yeux, assez abondamment illustré, Christine Beese, Marcello Piacentini. Moderner Städtebau in Italien – beaucoup d’autres choses, je n’insiste pas davantage sur cette grosse affaire. Dans le passage sur Balbo de mes Silves que j’évoquai plus haut, je m’amusais un peu avec l’EUR – je manque parfois de sérieux, de cette grauitas que j’évoquerai dans un moment. Bah ! De Piacentini, vous verrez peut-être avec quelque intérêt une réalisation particulièrement connue, d’un « rationalisme » très affirmé, inaugurée en 1935 par le Duce bien entendu, la considérable Città universitaria de Rome, c’est-à-dire l’Università degli studi di Roma La Sapienza – un élément central ci-dessous [II]. Juste après, l’Aula Magna du Rectorat [III], dans le bâtiment central derrière Minerve, avec la fresque de ce Sironi que l’on va retrouver – « L’Italia tra le Arti e le Scienze ». En dernier lieu, vous trouverez un lien avec un petit film, certainement de 1935. — Sur Sironi, et concernant la fresque et les cartons de son travail préparatoire, voir en particulier, en assez grand format, Sironi. La grande decorazione, Milano, Mondadori Electa, 2003.

S’agissant de Sironi, quelques mots malgré tout. Il me semble qu’il serait tout aussi déraisonnable de réduire son grand talent [fort personnel, quelles que soient ses vues doctrinales] au fascisme – dont les radicaux à la Roberto Farinacci [nullement stupide d’ailleurs, ce dernier, mais assez atroce] l’ont d’ailleurs vivement maltraité dans les dernières années d’un régime dont les autorités cessèrent alors de multiplier les commandes comme elles l’avaient fait dans les années trente – que de ne pas faire le lien le plus fort entre la perspective centrale de son œuvre à la maturité et le fascisme. Sironi a en effet considéré alors que la question de l’art à l’âge des masses ne pouvait éluder la question – la question centrale, n’est-ce pas, tout à fait généralement, de l’art de rhétorique, c’est-à-dire de toute communication extérieure aux perspectives logico-mathématiques – du destinataire premier [de l’auditoire dit bien sûr l’art oratoire plus strictement entendu] de la grande œuvre, et singulièrement de la grande œuvre sollicitée par la puissance publique. Or, de destinataire légitime, il ne voyait – et il me semble qu’il serait assez difficile de le contredire très sérieusement [même si le gros de notre art contemporain semble reposer sur une vue tout à fait contraire – je pourrais détailler, je m’en garde, ne souhaitant pas affronter en particulier la déferlante des amateurs de l’œuvre obsessionnelle de M. Paul McCarthy – ceux qui ont raffolé de « Tree » place Vendôme ou de « Chocolate Factory » dans le Palais de la Monnaie] -, ni plus ni moins que dans le monde soviétique du même temps, mais de façon beaucoup moins étriquée dans l’ensemble, et plus ouverte et généreuse aussi que dans le nazisme, infiniment plus « petit-bourgeois » dans les orientations dominantes du goût de ses chefs -, il ne voyait, donc, que le Peuple, peuple qu’il appartenait à l’artiste d’assister dans son plein accomplissement.

L’on comprend ici, bien sûr, le goût qui fut celui de l’artiste pour les très grandes commandes – la fresque immense, la mosaïque de grande taille [ci-après, en quatrième position, la fameuse « Italia corporativa » [IV]de douze mètres sur huit, il me semble], le vitrail même [voir l’image encore suivante [V] – ensemble vitré d’environ soixante-quinze mètres carrés ai-je lu – composé pour la « Carta del Lavoro » -, la charte italienne du travail de 1927, qui fut le grand texte économique du régime, assez peu révolutionnaire, il faut en convenir] – le propos de Sironi étant en quelque façon d’articuler la modernité avec les supports les plus traditionnels de l’art européen.

Nous avons la très grande chance de disposer de textes de Sironi, en particulier théoriques, publiés en français. [V. le recueil Mario Sironi. L’art me semblait une chose si grande…, Paris, École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, 1998.] Vous trouverez par exemple la traduction du texte que je porte ci-après – que je sélectionne parmi beaucoup d’autres, très éclairants aussi – aux pp. 130-133 [pardonnez-moi de devoir avancer et de ne pouvoir recopier trois pages en français – cette langue italienne ne vous résistera pas si vous faites un petit effort et jetez parfois un coup d’œil sur quelque dictionnaire en ligne].

MARIO SIRONI – IL MANIFESTO DELLA PITTURA MURALE [déc. 1933]

« Il Fascismo è stile di vita : è la vita stessa degli Italiani. Nessuna formula riescirà mai a esprimerlo compiutamente e tanto meno a contenerlo. Del pari, nessuna formula riescirà mai a esprimere e tanto meno a contenere ciò che si intende qui per Arte Fascista, cioè a dire un’arte che è l’espressione plastica dello spirito Fascista. L’Arte Fascista si verrà delineando a poco a poco, e come risultato della lunga fatica dei migliori. Quello che fin d’ora si può e si deve fare, è sgombrare il problema che si pone agli artisti dai molti equivoci che sussistono. Nello Stato Fascista l’arte viene ad avere una funzione educatrice. Essa deve produrre l’ètica del nostro tempo. Deve dare unità di stile e grandezza di linee al vivere comune. L’arte così tornerà a essere quello che fu nei suoi periodi più alti e in seno alle più alte civiltà: un perfetto strumento di governo spirituale. La concezione individuale dell’“arte per l’arte” è superata. Deriva di qui una profonda incompatibilità tra i fini che l’Arte Fascista si propone, e tutte quelle forme d’arte che nascono dall’arbitrio, dalla singolarizzazione, dall’estetica particolare di un gruppo, di un cenacolo, di un’accademia. La grande inquietudine che turba tuttora l’arte europea, è il prodotto di epoche spirituali in decomposizione. La pittura moderna, dopo anni e anni di esercitazioni tecnicistiche e di minuziose introspezioni dei fenomeni naturalistici di origine nordica, sente oggi il bisogno di una sintesi spirituale superiore.

« L’Arte Fascista rinnega le ricerche, gli esperimenti, gli assaggi di cui tanto prolifico è stato il secolo scorso. Rinnega soprattutto i “postumi” di essi esperimenti, che malauguratamente si sono prolungati fino al nostro tempo. Benché vari in apparenza e spesso divergenti, questi esperimenti derivano tutti da quella comune materialistica concezione della vita che fu la caratteristica del secolo passato, e che fu profondamente odiosa. La pittura murale è pittura sociale per eccellenza. Essa opera sull’immaginazione popolare più direttamente di qualunque altra forma di pittura, e più direttamente ispira le arti minori. L’attuale rifiorire della pittura murale, e soprattutto dell’affresco, facilita l’impostazione del problema dell’Arte Fascista. Infatti: sia la pratica destinazione della pittura murale (edifici pubblici, luoghi comunque che hanno una civica funzione), siano le leggi che la governano, sia il prevalere in essa dell’elemento stilistico su quello emozionale, sia la sua intima associazione con l’architettura, vietano all’artista di cedere all’improvvisazione e ai facili virtuosismi. Lo costringono invece a temprarsi in quella esecuzione decisa e virile, che la tecnica stessa della pittura murale richiede: lo costringono a maturare la propria invenzione e a organizzarla compiutamente. Nessuna forma di pittura nella quale non predomini l’ordinamento e il rigore della composizione, nessuna forma di pittura “di genere” resistono alla prova delle grandi dimensioni e della tecnica murale. Dalla pittura murale sorgerà lo “Stile Fascista”, nel quale la nuova civiltà si potrà identificare. La funzione educatrice della pittura è soprattutto una questione di stile. Più che mediante il soggetto (concezione comunista), è mediante la suggestione dell’ambiente, mediante lo stile che l’arte riescirà a dare un’impronta nuova all’anima popolare.

« Le questioni di “soggetto” sono di troppo facile soluzione per essere essenziali. La sola ortodossia politica del “soggetto” non basta: comodo ripiego dei falsi “contenutisti”. Per essere consono allo spirito della Rivoluzione, lo stile della Pittura Fascista dovrà essere antico e a un tempo novissimo: dovrà risolutamente respingere la tendenza tuttora predominante di un’arte piccinamente abitudinaria, che poggia sopra un preteso e fondamentalmente falso “buon senso”, e che rispecchia una mentalità né “moderna” né “tradizionale”; dovrà combattere quegli pseudo “ritorni”, che sono estetismo dozzinale e un palese oltraggio al vero sentimento di tradizione.

« A ogni singolo artista poi, s’impone un problema di ordine morale.

« L’artista deve rinunciare a quell’egocentrismo che, ormai, non potrebbe che isterilire il suo spirito, e diventare un artista “militante”, cioè a dire un artista che serve un’idea morale, e subordina la propria individualità all’opera collettiva.

« Non si vuole propugnare con ciò un anonimato effettivo, che ripugna al temperamento italiano, ma un intimo senso di dedizione all’opera collettiva. Noi crediamo fermamente che l’artista deve ritornare a essere uomo tra gli uomini, come fu nelle epoche della nostra più alta civiltà.

« Non si vuole propugnare tanto meno un ipotetico accordo sopra un’unica formula d’arte — il che praticamente risulterebbe impossibile — ma una precisa ed espressa volontà dell’artista di liberare l’arte sua dagli elementi soggettivi e arbitrari, e da quella speciosa originalità che è voluta e rinutrita dalla sola vanità.

« Noi crediamo che l’imposizione volontaria di una disciplina di mestiere, è utile a temprare i veri e autentici talenti. Le nostre grandi tradizioni di carattere prevalentemente decorativo, murale e stilistico, favoriscono potentemente la nascita di uno Stile Fascista. Tuttavia le affinità elettive con le grandi epoche del nostro passato, non possono essere sentite se non da chi ha una profonda comprensione del tempo nostro. La spiritualità del primo Rinascimento ci è più vicina del fasto dei grandi Veneziani. L’arte di Roma pagana e cristiana ci è più vicina di quella greca. Si è arrivati nuovamente alla pittura murale, in virtù dei principii estetici che sono maturati nello spirito italiano dalla guerra in qua. Non a caso ma per divinazione dei tempi, le più audaci ricerche dei pittori italiani si concentrano già da anni sulla tecnica murale e sui problemi di stile. La vita è segnata per il proseguimento di questi sforzi, fino al raggiungimento della necessaria unità. »

Il faut assurément consentir tout ce qu’il y a lieu à l’ancrage « fasciste » du parti sironien : fonction sociale de l’art ; vocation éthique et même spirituelle de l’art – anti- « matérialisme » [et par suite, si l’on suit bien le doctrinaire, distance prise tant à l’endroit de l’art bourgeois que de l’art « communiste », c’est-à-dire on l’aura compris, du « réalisme socialiste »] – ; rejet multidimensionnel de l’art bourgeois, comme « art pour l’art », comme art d’une part d’artistes se comprenant comme de purs individus, hors de toute assignation, si l’on veut, totalisante, sans égards pour la communauté, comme art d’autre part manifesté centralement par la peinture de chevalet [aspect implicite ici mais développé fermement ailleurs] en vue de l’appropriation et de la contemplation individuelle, en tant, encore, qu’art privilégiant l’émotion individuelle sur la vocation éducative du style [« le fascisme » ne se prétend-il pas d’abord, comme le soulignent les premiers mots, un « style de vie » ? — et cette permanente quête du « style » n’est sans doute pas l’aspect le moins lourdement irritant du mouvement] ; intelligence vivante de la « tradition », qui ne saurait appeler à d’exsangues « retours », mais qui justifie certes le recours à des techniques oubliées par la modernité, etc.

Il demeure que ce ne fut qu’au cours de la parenthèse des années trente – c’est-à-dire lorsqu’il ne fut pas goûté d’abord par les puissants de l’heure comme le premier caricaturiste du quotidien du parti, le Popolo d’Italia [v. infra] – que Sironi put mettre en œuvre ce programme cohérent mais appelant des lieux et des moyens hors de l’ordinaire, même si certains choix révélaient une personnalité artistique singulière.

Était-il au fond indispensable ainsi de passer de l’idée – intéressante certes – que la grande manière et les grands formats prônés ne pouvaient consister en un simple agrandissement, une simple dilatation de la peinture de chevalet, à une méthode de composition qui peut donner le sentiment d’une juxtaposition de cartons [et lorsque l’on dispose des cartons préparatoires, ce qui est souvent le cas, l’on se confirme dans cette vue] ? Je ne critique nullement : je suis très admiratif, on l’aura compris, de certaines vastes compositions de Sironi – je m’interroge seulement.

Pour une comparaison, je porte à la suite trois décorations des métros soviétiques : 1/ Moscou, station Kievskaya [VI] – ce n’est pas du tout déplaisant mais la composition est, délibérément, sans originalité ; 2/ Puis la splendide et immense mosaïque de la station Nevski à Saint-Pétersbourg [VII] – c’est sublime, mais aussi étroitement enclos que possible dans les trois unités classiques – ; la manière peut être un peu archaïsante, le traditionnel fond or de la tradition byzantine de la mosaïque – on est ému, surtout lorsqu’on est un fidèle de la figure du prince Alexandre – saint Alexandre – ; mais l’on n’est pas du tout déconcerté ; 3/ Enfin la station du Parc Pobedy [de la Victoire] de Moscou [VIII] est composée tout autrement, mais je n’imagine pas que cette construction allégorique très simple puisse bouleverser l’intellect du spectateur si, bien sûr, ce qui se trouve évoqué – la victoire dans la Grande Guerre Patriotique contre l’Allemand – est profondément bouleversant.

Mais il y a plus à dire – même si je vais essayer d’être bref, sur Sironi.

Il me semble que l’un de ses intérêts majeurs tient à la place singulière qu’il a tenu dans la « modernité » fasciste. Au fond, le fascisme s’est trouvé, artistiquement, inscrit dans le champ d’une certaine tension entre les aspirations de ses amis futuristes, si importants dans la préparation et les débuts du mouvement, et toujours présents et actifs pour certains d’entre eux, et les orientations probablement très largement néoclassiques d’une bonne partie de ses soutiens, dont la modernité des goûts artistiques ne devait pas être uniformément assurée. À partir du moment, dans les années trente, où l’obsession romaine atteignait un degré d’incandescence remarquable, le risque était fort que la modernité s’estompât pour laisser place à une forme de lourde conformité néoclassique.

Notons que tel fut assez le cas dans le cadre du Troisième Reich. Dans un livre qui a rencontré il y a huit ou dix ans un assez notable succès – un peu surprenant en un temps de crise à mon sens définitive du livre, mais révélateur des pôles d’intérêt du public lecteur de notre temps, et en particulier d’une sorte d’obsession nationale-socialiste que je ne parviens pas à trouver, toujours du moins, parfaitement rassurante, pleinement dépourvue d’ambivalence -, le livre de M. Johann Chapoutot, Le national-socialisme et l’Antiquité. L’une des vues centrales de M. Chapoutot est, simplement dit, la suivante = contrairement à ce que l’on tend souvent à penser, le nazisme – et en tout cas Hitler lui-même – fut moins hanté par les anciens Germains que, dans une continuité assez frappante avec la haute culture allemande depuis le XVIIIe siècle, par l’Antiquité méditerranéenne, et le propos fut davantage celui de construire un nouvel empire romain [germanique], puissamment marqué par la Grèce bien entendu, comme son modèle, que de se leurrer sur la valeur de trouvailles archéologiques germaines, bien modestes dans l’ensemble, tout en s’abandonnant à la courte magie des runes.

Bien entendu toutefois, cette orientation centrale n’interdisait nullement qu’un tropisme, peut-être minoritaire dans les sommets du régime, mais puissant, se développât, autour, on le sait, de Himmler et de la SS [en particulier de l’Ahnenerbe, c’est-à-dire de l’Ahnenerbe Forschungs und Lehrgemeinschaft – la Communauté de recherche et d’enseignement sur l’héritage ancestral – mais on lit parfois= Deutsches Ahnenerbe. Studiengesellschaft für Geistesurgeschichte, c’est-à-dire, me semble-t-il, Société d’étude pour l’histoire de l’esprit originaire] qui constituaient certes un pôle important, mais nullement dominant – en tout cas dans la construction esthétique du régime [car il put en aller différemment dans la constitution d’un système, délirant mais extraordinairement envahissant, de la « race ». Il va de soi par ailleurs que l’on ne saurait, plus largement, négliger l’ampleur des recherches « germaniques » conduites en ces années. [Un livre intéressant – et même impressionnant – en particulier, comportant d’importants développements sur Alfred Rosenberg, rival de Himmler, et son adjoint Reinerth : Laurent Olivier, Nos ancêtres les Germains. Les archéologues français et allemands au service du nazisme – en poche chez Tallandier ; l’archéologie, on ne saurait assez en prendre conscience, fut et demeure un fort enjeu politique, et des arbitrages politiques peuvent dicter des choix apparemment techniques.]

Faut-il préciser que la vue la plus tournée vers la Méditerranée antique, qui était celle de Hitler lui-même, ne correspondait d’ailleurs aucunement à un montage moins décidément « racial » de l’histoire : Grecs et Romains, simplement, eussent été les grands représentants de la « race nordique » du passé, comme, désormais que ces prédécesseurs illustres s’étaient comme abatardis par le métissage [le propre doctrinal du nazisme – construit intellectuellement, qu’on le veuille ou non, différemment d’un fascisme italien qui glissa à des vues racistes de façon malgré tout assez accessoire par rapport à ses propos centraux – est toujours là = dans une doctrine « raciale » absolue et exclusive de l’histoire, et donc de la négation de l’histoire, puisque celle-ci tend à n’être le lieu que d’un affrontement éternel et à peu près unique, nourrissant tout au plus la réitération d’un cycle ; cet aspect n’est pas toujours compris en dépit des apparences, parce que son absurdité est trop éclatante pour que l’on puisse croire que de telles vues aient été largement professées – mais elles l’ont été], les Allemands pouvaient aspirer à l’être pour le présent – et « pour mille ans » bien entendu – ; comprenons d’ailleurs, d’une part, que les doctrines aryanistes qui se développaient depuis le siècle précédent [en France ainsi avec Gobineau puis Vacher de Lapouge] venaient, quelque que fût leur ténuité, à l’appui de telles vues, et que le développement des études sur l’ « idéologie » indo-européenne, tout à fait contemporain, ne nuisait certes pas à la construction de perspectives de ce genre, même si elles étaient le fait de linguistes et non de « raciologues » prétendus.

Caricature antinazie de 1942.png

[[[ Il est notable d’ailleurs que ce que l’on a appelé la « Nouvelle Droite » à la fin des années soixante-dix — le GRECE, Groupement de Recherche et d’Études pour la Civilisation Européenne, et sa revue Nouvelle École en particulier — ait voué la plus vive considération à ce massif de recherches – justifiée, certes, s’il s’agissait de Dumézil et de quelques autres, mais dans une certaine mesure revêtant dès lors, dans le contexte des travaux de la mouvance dominée par la figure de M. Alain de Benoist, homme d’ailleurs d’une vaste et très diverse culture, une vocation malgré tout politique. Notable encore que la « Nouvelle droite » n’ait nullement répudié les runes si l’on peut dire, mais se soit volontiers attachée aussi à l’étude des anciens peuples germaniques. — Bien entendu, je ne prétends nullement que cette mouvance, qui a joui d’une véritable influence dans les années quatre-vingt, ait réédité les vues du national-socialisme ; mais, en même temps, il serait difficile de ne pas voir le lien entre ce dernier et l’identitarisme européen néo-païen de celle-ci, et de ne pas comprendre que l’étude alors encouragée des différents courants de la « révolution conservatrice » allemande devait permettre à cet effectif très actif de prendre sa place dans un monde de l’idéologie dont le nazisme avait constitué une famille, d’ailleurs composite, mais sans s’exposer à une accusation redoutable que, d’ailleurs, au fil de distinctions subtiles, les intellectuels de la « ND » s’employaient à dissoudre autant qu’il fût possible. ]]]

Quoi qu’il en soit, la brièveté du régime, dont la moitié de la durée fut accaparée par la guerre, ne permit pas un grand nombre des réalisations grandioses – néo-antiques, néoclassiques – qu’eût voulu le Führer, assisté en particulier du jeune architecte Albert Speer, qui sera toutefois, du début de 1942 à la défaite de mai 1945, Ministre des Armements et de la Production de Guerre. Nombre parmi les constructions effectuées furent d’ailleurs détruites ou mutilées par la guerre. [Ci-dessous, construit par Speer, le Zeppelinfeld de Nuremberg au milieu des années trente].

Le Zeppelinfeld Stadium d'Albert Speer à Nuremberg.png

Mais, en Italie – où l’on raisonnait un peu moins follement malgré tout, et où l’on ne se trouvait pas handicapé par l’obsession de la dénonciation de l’ « Entartete Kunst » chère à Berlin, il s’est trouvé un certain nombre de réconciliateurs, si l’on peut dire, d’artistes capables de sortir par le haut de l’antinomie, disons, du classique et du moderne, d’en assurer, si l’on veut, le dépassement intégrateur – il me semble qu’il n’est pas excessif de considérer que Piacentini, et plus encore peut-être Sironi [lequel surtout m’occupera], furent de cet effectif.

L’action artistique des futuristes ne fut d’ailleurs pas interrompue, même pour des lieux publics – sous la condition de comprendre que, à la longue, « futurisme » avait pris le sens en Italie de modernisme radical.

La Stazione di Firenze Santa Maria Novella manifesta la force des modernes et les futuristes considérèrent sa construction comme leur succès. Lorsque l’œuvre de Giovanni Michelucci [qui travaillera ensuite aussi avec Piacentini à la Città universitaria] et de son Gruppo Toscano remporta en 1933 un concours extrêmement disputé, elle se heurta bien sûr à une levée de boucliers des cercles esthétiquement [et pas seulement peut-être] les plus conservateurs du fascisme, mais Mussolini lui-même, conseillé par Margherita Sarfatti, apporta son appui – et comme « Il Duce ha sempre ragione »… Vous trouverez ci-dessous, avant une photo de l’œuvre de construction elle-même, deux dessins du projet de la Stazione par le Gruppo Toscano, plus intéressants que les photos pour prendre connaissance de ce chef-d’œuvre de l’architecture « rationaliste », mais faisant appel à la « pietra forte » florentine traditionnelle, appelée à rougir avec le temps.

Stazione di Firenze 1.png

Stazione di Firenze 2.png

Stazione di Firenze 3.png

Lorsque le Gruppo Toscano emporta le concours, la feuille hebdomadaire Futurismo se réjouit grandement [ci-dessous]. Peut-être le titre barrant la une vous semblera-t-il un peu hermétique. Il ne l’est pas vraiment : ce que voulait dire le journal, c’est que Michelucci et ses amis pouvaient bien avoir décroché la commande ; mais qu’il s’agissait d’une victoire posthume pour Antonio Sant’Elia mort sur le front à vingt-huit ans en 1916. Je ne crois pas qu’aucun des projets grandioses de ce dernier n’ait jamais été réalisé, mais il fut peut-être l’auteur, au moins principal, du Manifesto dell’architettura futurista de 1914, et publia la même année un recueil de dessins que je n’ai jamais vu comme volume séparé, la Città nuova, programme cohérent pour une ville future [les livres reprenant les dessins de Sant’Elia ne manquent pas par contre ; si vous en trouvez un, ou simplement si vous faires une recherche en ligne, vous prendrez sans trop de peine la mesure de son talent, de son importance pour nous et de son influence, y compris il me semble sur la bande dessinée de notre temps – je songe à nombre de planches de M. François Schuiten, d’ailleurs fils et frère d’architectes, dans la série des « Cités obscures » -, davantage sans doute que sur le « Metropolis » de Fritz Lang en 1927, bien que cette dernière influence soit fortement soulignée par beaucoup].

Cri de victoire des futiristes lors de la victoire de la Stazione di Firenze.png

 

La très brillante victoire moderniste de Florence laissa un goût amer aux vieux romains, si l’on peut dire. Si bien que lorsque fut projetée la construction d’un siège du Parti National Fasciste, le Palazzo del Littorio, disons le palais du faisceau [plus que du licteur, puisque littorio me semble avoir été utilisé pour fascio littorio], nombre de parlementaires s’agitèrent en dénonçant « l’architettura moderna » comme « esotica », « bolscevica » ou, plus drôle encore, « bolscevico-nipponica » – ils allaient répétant, hantés par le récent traumatisme toscan, que « non si deve fare della via dell’Impero [le lieu d’abord projeté] la stazione di Firenze »…

En 1934, la commission prévue pour classer les projets se déroula dans un climat de tension. Beaucoup de ces projets étaient d’ailleurs vraiment éblouissants. Mais l’affaire finit par ne pas aboutir, pour des motifs que je ne parviens pas encore à préciser tout à fait. Et il fallut organiser un nouveau concours en 1937, mais dans un climat un peu différent, avec des contraintes nouvelles, et en vue d’un emplacement moins extraordinaire, pour divers motifs. [Ce déplacement manifestait malgré tout une certaine victoire des antimodernistes, hostiles à ce qu’un important bâtiment moderne fût implanté le long du forum antique et à proximité immédiate du Colisée ; la via dell’Impero, création, puissamment politique et archéologiquement douloureuse semble-t-il, de l’âge fasciste, inaugurée avec faste en 1932, correspondait en effet à ce qui est devenu, conduisant toujours de la Piazza Venezia à l’amphithéâtre flavien, via dei fori imperiali ; ici, bien entendu, se manifestait la tension peu évitable entre la création d’un empire, et d’une nouvelle capitale impériale, et le culte de la mémoire d’un empire passé.]

Les projets soumis lors de ce second concours furent dans l’ensemble, à mon sentiment, moins saisissants. Un projet très soutenu par Piacentini, et manifestement appuyé par Mussolini, fut classé en tête : celui de Del Debbio, Foschini et – connu déjà de nous – Morpurgo. Trois ans plus tôt, le premier des deux projets qu’ils avaient soumis n’était certes pas l’un des plus frappants, mais il avait grande allure tout de même, articulant ainsi avec élégance la double exigence latente de romanité et de modernité [première photo ci-après]. Le projet vainqueur de 1937 [deuxième photo] est certes caractéristique du temps, mais moins prenant – à mon sens en tout cas. Le lieu d’implantation prévu désormais pour le Palazzo del Littorio – il n’est pas inintéressant de le relever car ce choix manifeste une nouvelle fois, même si ici les arguments urbanistiques n’étaient pas négligeables, l’importance du remodelage puissamment politique de la Ville au cours de la deuxième partie du Ventennio – était le nouveau viale… Africa, devenu après guerre viale Aventino [viale= avenue, boulevard]conduisant, à assez faible distance d’ailleurs du quartier du Colisée et des forums, du Circus Maximus [Circo Massimo] et de la Porta Capena vers la via Ostensis [désormais Ostiense].

Premier projet de 1934 de l'équipe Morpurgo pour le Palazzo del Littorio.png

Projet de 1937 de l'équipe Morpurgo pour le Palazzo del Littorio.png

Finalement, ce fut bien l’équipe Del Debbio-Foschini-Ballio Morpurgo qui fut chargée de la construction du Palazzo del Littorio, mais en un autre lieu, d’une façon un peu différente, et finalement avec une autre destination que celle de devenir le siège du Partito Nazionale Fascista.

La destination finale tout d’abord. En 1942, sous l’administration fasciste donc, le Palazzo del Littorio, désigné désormais comme Palazzo della Farnesina [du nom de la zone de son implantation, laquelle avait appartenu aux Farnèse], fut attribué au Ministère des Affaires étrangères ; il l’est toujours. Ce ministère, toutefois, n’y emménagea pas immédiatement car, si les travaux, entamés quelques années plus tôt, étaient très avancés lorsqu’ils furent interrompus en 1943, l’édifice, absolument immense – assez conforme au dernier projet d’avant-guerre de l’équipe lauréate -, ne pourra finalement être entièrement achevé qu’en 1959.

Le projet du Palazzo del Littorio à la fin de 1938.png

Capture d’écran 2018-07-30 à 17.17.24.png

dessin des architectes 1940 - 2.png

Le Palazzo della Farnesina àpeu avant son interruption en 1943.png

L’évolution du bâtiment fut modeste, tout simplement parce qu’il était fort avancé lorsque la République italienne décida de l’achever après guerre, ainsi que la photo ci-dessus le montre, tel qu’il était à la veille de l’interruption des travaux, en 1943. Les modifications extérieures concernèrent essentiellement la suppression des motifs évoquant le fascisme qui avaient bien entendu été prévus. [ci-dessous, le Palais de la Farnesina tel qu’on peut le voir de nos jours ; on le comparera avec les trois images qui précèdent, la première de 1938, la deuxième et la troisième, dessins des architectes, de 1940]

La Farnesina de nos jours.png

Le lieu enfin. L’on s’éloigna finalement du centre historique de Rome ; le Palazzo del Littorio fut en effet construit au nord du Foro Mussolini, l’un des très grands projets du régime dans la Ville éternelle [par la suite, et toujours, désigné comme Foro Italico], aménagé au nord de la ville, dans le quartiere della Vittoria [dans la Première Guerre, et non de celle que l’on va croiser dans un instant], à trois kilomètres environ au nord de la Piazza del Popolo, non loin du pont Milvius [ponte Milvio], lieu d’une immense importance dans notre construction de l’histoire puisque c’est là, en 312, que Constantin a affronté victorieusement Maxence après avoir eu la vision d’un chrisme et fait apposer ce symbole sur les boucliers de ses soldats et sur son étendard, le labarum – alors s’esquissait l’horizon d’un empire chrétien.

Revue Lo Sport fascista.png

Le plan ci-dessous vous montre l’importance du Foro Mussolini, complexe sportif très ambitieux pour l’essentiel, correspondant à la nouvelle idéologie du sport [et du corps], en laquelle fascisme, nazisme et bolchevisme communiaient, avec des variantes certes, entraînant à leur suite très rapidement les régimes bourgeois plus classiques [[ et bien entendu le Front populaire français, lequel créa pour la première fois un département ministériel, simple sous-secrétariat d’État certes, et moins absolument inédit que très renouvelé dans son esprit, pour Léo Lagrange, dont on rappellera qu’il est mort dans la bataille de France, en juin 1940 ]]. Les perspectives étaient certes diverses et complexes, sanitaires bien sûr, mais aussi militaires ou de propagande et d’encadrement de la jeunesse, de création aussi, plus largement, de cet « homme nouveau » auxquels tous songeaient plus ou moins, quoique en des termes différents. [[S’agissant du nazisme, ce tropisme sportif est bien connu ; le nazisme, d’ailleurs — avec Les dieux du stade – titre français car en allemand le film est intitulé Olympia, puisqu’il porte sur les fameux jeux olympiques de Berlin d’août 1936 -, film de la brillante cinéaste, assurément nazie, Leni Riefenstahl —, le nazisme a inventé en quelque sorte une esthétique cinématographique du sport, fortement marquée idéologiquement ; l’affaire me semble avoir été engagée de façon voisine, et antérieure, en Italie, mais avec une nuance de taille : elle n’articulait pas, ou pas vraiment, la question du sport et du corps sur la perspective de la « race » ; quoi qu’il en soit, l’Allemagne triompha aux jeux de Berlin, largement devant les États-Unis – l’URSS ne participant pas -, même si la déception de l’establishment nazi fut immense de voir le noir Jesse Owens emporter quatre médailles d’or, au cent mètres, au deux cents mètres, au saut en longueur et au relais quatre fois cent mètres – l’athlétisme, n’est-ce pas, l’activité « sportive » fondamentale, antique, grecque…, échappait largement aux Allemands, ces héritiers prétendus de la Grèce – imaginez la fureur, à peine dissimulée, de Hitler ! quoi qu’il en soit l’Italie fut troisième par le nombre des médailles, recevant probablement le prix des efforts conduits depuis des années. — Quelques livres sur la question en Italie = Felice Fabrizio, Sport e fascismo. La politica sportiva del regime ; Renato Bianda et al., Atleti in camicia nera. Lo sport nell’Italia di Mussolini ; Enrico Landoni, Gli atleti del Duce. La politica sportiva del fascismo ; Andrea Bacci, Mussolini, il primo sportivo d’Italia. Il Duce, lo sport, il fascismo […] ; du même, Lo sport nella propaganda fascista, etc. S’agissant de l’URSS, une thèse a été soutenue, en 2017 me semble-t-il, par M. Sylavain Dufraisse, déjà auteur de divers articles – formons le vœu qu’elle soit publiée. Ci-après, un lien avec l’épisode si fort de la victoire d’Owens dans la discipline reine du cent mètres, tel qu’il est inévitablement retracé par Leni Riefenstahl dans Olympia :

S’agissant du Foro Mussolini, vous trouverez en ligne beaucoup d’images de l’époque ; sur ebay aussi, des dizaines de photos et cartes postales. Il s’agissait, dans un style néoromain – ou néoantique – fort appuyé dans l’ensemble, d’une assez nette réussite des architectes, notamment, Enrico Del Debbio et Luigi Walter Moretti. Cet ensemble demeurera le cœur des Jeux Olympiques de Rome en 1960.

 

Rare plan du Foro Mussolini en 1942.png

Un bref film d’aujourd’hui permet de bien comprendre l’esprit des lieux – vous verrez à plusieurs reprises, un peu à l’arrière-plan, le Palazzo del Littorio, devenu della Farnesina. Juste avant ce lien, j’en dispose un autre qui donne un suffisant détail des divers monuments du Foro Mussolini, avec des photos bien choisies par une jeune femme qui souhaite faire connaître sa ville et, si j’ai bien compris une notice en ligne, loue des voitures après avoir poursuivi avec passion des études d’histoire de l’art. Tout cela est très éclairant – les documents, sous divers aspects, dont tels sont d’une particulière actualité il me semble, et aussi le destin de cette jeune femme si dévouée à l’Urbs.

https://www.romecentral.com/il-foro-italico/

 

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Sironi quant à lui — sur le fond d’une conviction centrale en elle-même humaniste : celle que l’accomplissement humain non seulement appelle mais implique l’art, que l’on ne saurait, dès lors du moins que le bonheur simple et menacé de l’ « âge des cabanes » s’est dissipé, que l’homme s’est trouvé appelé à vivre dans les villes, incliner à considérer comme négligeable la question, disons publique, de l’art, sur le fond aussi d’une orientation sociale intrinsèquement bonne : celle qu’il est éthiquement inacceptable de gaver les riches d’une merveilleuse peinture de chevalet et d’abandonner les pauvres, l’immense masse du peuple travailleur, à une sorte de déréliction artistique —, Sironi, donc, a souhaité à mon sens poser une question, de fait, extrêmement importante : celle de l’art par la médiation unitive duquel un peuple – le peuple italien et non un autre – pourrait, dans un jeu spéculaire tendu prendre conscience de lui comme peuple. Or, si, formellement, l’artiste n’eût pu au fond, négliger le très grand format, matériellement, il ne pouvait guère ne pas considérer deux ordinations majeures – qu’il éprouvait d’ailleurs certainement en lui, sur le mode peut-être d’une contradiction qu’il s’agissait de dépasser – : l’ordination à l’antique hellénoromain, si extraordinairement présent en Italie, et l’ordination à une modernité vigoureuse, dont il avait lui-même été, au sein du groupe futuriste, un acteur notable. Regardez un instant l’ « Italia corporativa », immense fresque déjà évoquée [ci-dessous juste après le petit film sur la Città universitaria]. Vous y saisissez sans peine – pour dire les choses de façon très grossière – la rémanence, ou peut-être plutôt la renaissance de l’antique, et, par la manière comme, justement, par la composition, le caractère de modernité accusée de l’œuvre.

l'uniforme fasciste.png

Peut-être est-il possible de revenir ici sur la question – car elle se trouve en cause – de l’irritante obsession fasciste du « style ». Bien entendu, l’on songe immédiatement aux postures de matamore en vogue dans tout ce petit monde, à la cambrure fanfaronne et aux poings sur les hanches de Mussolini et des siens, le menton projeté vers l’avant, au constant déguisement de toutes sortes de gens alternant costume « borghese » et « divisa fascista », avec en particulier la chemise [la « camicia nera »] et le fez à pompon noirs, complétés, dans une tenue complète, par une veste militaire et un pantalon, souvent dans le genre d’une culotte d’équitation, tous les deux « in orbace » en général, c’est-à-dire dans un tissu de laine sarde, le tout encore militarisé par un gros ceinturon, un baudrier et bien entendu des bottes… [photo ci-dessus]. Il est inutile, j’imagine, d’insister sur le caractère profondément pénible que devait revêtir le spectacle que la société s’offrait ainsi à elle-même pour les rebelles – même modérés ; ni de préciser en détail qu’un grand jeu italien, dans les décennies suivant la chute du régime [et aujourd’hui encore], consista à éplucher les photos anciennes pour découvrir les – innombrables bien évidemment – compromissions du passé. [Puisque j’ai parlé des enjeux de l’archéologie et de Paestum, voici – publiée en mars dernier dans le quotidien napolitain Il Mattino – une image intéressant le grand archéologue Amedeo Maiuri, homme très fin qui s’est en particulier illustré à Herculanum ; le titre de l’article : « Paestum, l’archeologo Amedeo Maiuri vestì l’uniforme fascista : la prova in uno scatto [ici= photo] inedito ».]

L'archéologue Maiuri en uniforme fasciste à Paestum.png

Bien entendu, il faut songer à autre chose si l’on évoque Sironi. Assurément fasciste, son propos fut de contribuer dans le domaine qui était le sien à l’élaboration du style fasciste, ou plutôt, de doter celui-ci d’une manifestation picturale adaptée, c’est-à-dire au fond à la fois synthétique, associant « romanisme » et modernisme, et propre à toucher des effectifs larges, en particulier par le grand format, mais aussi par la quête du sublime. [Je dois dire que j’ai passé le plus gros de ma vie à critiquer le sublime – au sens longinien du terme. Je pense, finalement, que j’ai eu tort, que c’était, pour dire les choses avec sincérité, l’effet d’un dressage proprement bourgeois au bon goût. Si l’on veut toutefois un art qui puisse toucher, en dehors de toute formation élaborée et spécifique, de larges effectifs populaires, ne faut-il pas en effet qu’il réponde à l’exigence posée par le Pseudo-Longin en VII de son petit traité Peri Hupsous, du sublime [traité qui d’ailleurs, évoquant un genre rhétorique est surtout un traité littéraire de stylistique] ? — « Phusei gar pōs hupo talēthous hupsous epairetai te hēmōn hē psuchē, kai gauron ti anastēma lambanousa plēroutai charas kai megalauchias, hōs autē gennēsasa hoper ēkousen. […] Touto gar tō[i] onti mega hou pollē men hē anatheōrēsis, duskolos de, mallon d’adunatos hē katexanastasis, ischura de hē mnēmē kai dusexaleiptos. [et voici, avec une coupure, les mots les plus fameux – et qui m’importent le plus :] Holōs de kala nomize hupsē kai alēthina ta dia pantos areskonta kai pasin. Hotan […] tois apo diaphorōn epitēdeumatōn, biōn, zēlōn, hēlikiōn, logōn, hen ti kai tauton hama peri tōn autōn hapasin dokē[i] […]. » [éd. Henri Lebègue à la « C.U.F. », pp. 9 sq.] – je propose de traduire ce texte d’un grec assez peu facile, car singulièrement elliptique, en le suivant au plus près qu’il m’est possible, sans me préoccuper d’élégance, pour ceux qui ont fait un peu de grec dans le secondaire et doivent s’efforcer de ne pas laisser perdre ce trésor – mais en même temps en perdant de la concision extrême du texte grec – [ceux qui ne souhaitent pas suivre mot à mot peuvent se reporter une vingtaine de lignes plus loin *** : En effet, par nature en quelque façon, sous l’effet du véritable sublime, notre âme s’élève, et atteignant quelque rayonnant lieu élevé s’emplit de joie et d’exaltation, comme si elle-même avait engendré ce que précisément elle vient d’entendre [pour nous ici= de voir ; je redis qu’il s’agit dans le texte longinien d’art oratoire et de littérature, et non de rhétorique des arts graphiques, plastiques ou « visuels »]. […] En effet ceci, en réalité [tō[i] onti est la forme au datif du participe substantivé d’eimi ; ne vous en préoccupez pas trop ; bien entendu vous découvririez le sens en réfléchissant, mais il s’agit d’une simple expression assez usuelle que l’on traduit par= en réalité], est grand dont [on peut faire, avec l’idée sans doute de= on ne saurait s’empêcher de faire] l’examen approfondi répété, mais [contre quoi serait] désagréable, et même plus, impossible la révolte, [et dont] le souvenir [est] fort et difficile à effacer. En un mot, tiens pour choses sublimes accomplies et véritables ces choses plaisant toujours [dia  pantos est assez souvent une façon brève de dire dia pantos tou chronou, au fil de tout le temps] et à tous [c’est-à-dire] quand, provenant d’hommes qui diffèrent quant à leurs occupations, genres de vie, goûts, âges, langues, une certaine et même chose, en même temps, à propos des mêmes choses, pour tous, paraît bonne [subj. « commandé » par hotan]. *** Vous lirez plus aisément une traduction moins besogneuse et plus large= comme par nature, notre âme s’élève sous l’effet du sublime véritable, elle accède à des cimes lumineuses et s’emplit d’une joie exaltée, exactement comme si elle avait créé elle-même ce qu’elle vient de contempler. Est grand ainsi ce que l’on aspire à examiner de plus près et à loisir, mais contre quoi ne saurait se dresser sans douleur, et dont on garde fermement la mémoire. En un mot : que l’on tienne pour choses sublimes, véritables et accomplies, ces choses qui plaisent toujours et à tous, à des hommes différant en tout – activités, genres de vie, goûts, âges, langues – mais partageant tous, en même temps, et s’agissant des mêmes choses, un même jugement. [À ceux qui aimeraient lire l’entier texte du Peri Hupsous, je déconseille la traduction de Boileau, sinon « belle infidèle », du moins trop éloignée ; j’ai le souvenir d’avoir beaucoup apprécié celle de M. Jackie Pigeaud, lequel est toujours d’ailleurs un très bon auteur ; enfin celle de Henri Lebègue, ancienne certes puisqu’elle a paru en 1939 à la « C.U.F. », un an après la mort de son fort savant auteur, est claire.]

Vous noterez [je ne m’interroge pas même sur l’immense travail opéré sur le sublime à partir du Grand Siècle, lequel a culminé on le sait dans la deuxième moitié du XVIIIe, notamment avec Burke puis Kant] qu’il n’y a pas d’antinomie entre rationalité et sublime dans la perspective stricte de ces lignes : simplement, le sublime longinien n’opère pas par les opérations du raisonnement, si la raison est admise, et davantage on l’a vu, à faire retour sur l’irrésistible persuasion de l’âme opérée par la chose sublime.

Voici donc qu’il y aurait une possibilité que des hommes très différents les uns des autres ne soient plus qu’un dans l’émotion esthétique : unité, ici, de l’humanité, mais l’on comprend que son horizon puisse être assez illusoire, ou restreint du moins ; unité, si l’on songe à Sironi, d’un peuple particulier. Voici ce que j’entends par la vocation unitive de l’art – d’un certain art du moins – telle que j’en fais un élément de la doctrine sironienne.

La question posée par un théoricien indéniablement fasciste est de premier intérêt parce qu’elle est, assurément, une question que les démocrates sérieux doivent se poser, lesquels ne sauraient, j’imagine faire l’économie d’un peuple : seul le système représentatif radical dans lequel nous sommes astreints à vivre doit faire l’économie d’un peuple – ses « élites » sont appelées à décider en tout y compris dans le domaine de l’art ; et lorsque les gens « simples », comme l’on disait autrefois, désapprouvent les politiques conduites et haussent les épaules devant une création artistique des lieux de laquelle ils sont d’ailleurs soigneusement tenus à l’écart, on leur dit sans beaucoup de ménagements qu’ils sont des imbéciles qui n’y entendent rien, et qu’ils n’ont qu’à se concentrer sur les jeux de ballon.

Certes, mon cher Rousseau, pourtant « musicologue » fort notable et même musicien à succès en son temps, n’était guère ami des arts [hors celui du grand Législateur, homme de théâtre, d’opéra, inégalable]. Je tends à penser, pourtant, que la question de l’art ne peut pas, pour tous les motifs que nous avons croisés, être écartée de la méditation des possibilités de l’instauration, quelque jour, d’une démocratie en ce pays.

Par-delà l’ambitieuse doctrine, il faudrait aussi, chez Sironi, relever tout ce qui ne saurait à mon sens lui être rattaché que partiellement : la palette ordinairement sourde ainsi, laquelle donne à l’immensité même des œuvres une forme d’intériorité émouvante, n’est sans doute pas étrangère à une perspective de construction italienne – les bruns et les ocres du sud, n’est-ce pas.

La parenthèse, quoi qu’il en soit, des années trente se refermera lorsque Sironi, on l’a déjà relevé, tombera en défaveur dans les dernières années du régime fasciste – avant même Salò. Alors reviendra pour lui le temps d’une « peinture de chevalet » qu’il n’avait toutefois jamais abandonnée. [Ceux qui souhaiteraient une vue d’ensemble de l’œuvre ne manqueraient pas de livres bien illustrés ; j’utilise volontiers un livre allemand simplement intitulé Mario Sironi, publié sous la dir. de Jürgen Harten et Jochen Poetter chez DuMont à Cologne ; il s’agissait du catalogue d’une exposition qui s’est tenue en plusieurs lieux en Allemagne en 1988. Ce volume comporte nombre de reproductions en couleur qui illustrent ce que j’ai suggéré de la palette méridionale de l’artiste.] 

Demeure, bien entendu, une question gênante : l’on comprend que de bons peintres – ou autres artistes – aient pu être fascistes, antifascistes, peintres d’une sorte d’ailleurs ou d’une autre ; mais l’on est troublé que des questions en elles-mêmes intéressantes aient pu être posées, non pas simplement au temps du fascisme [ce que l’on admet sans difficulté], mais dans le cadre, la perspective même du fascisme – dans le voisinage ainsi de pratiques politiques toujours déplaisantes et souvent odieuses, à l’extérieur comme à l’intérieur. Je crois qu’un complexe possible de réponses est de nature à satisfaire l’esprit : 1/ d’une part le fascisme appartient à l’âge, proprement individualiste, des masses [j’entends en particulier = à un âge qui n’abolit nullement les oligarchies mais qui ne saurait plus reconnaître les noblesses] et à l’âge au cours duquel, dans les années trente, la population urbaine, dans un pays, historiquement, de villes puissantes, nombreuses et peuplées [plus d’un cinquième de la population déjà avant la Grande Peste], a lentement dépassé la moitié de la population totale, malgré une préoccupante hémorragie migratoire à partir des années 1880 ; ses responsables, dès lors, n’eussent pu se désintéresser de certaines questions ; 2/ d’autre part le fascisme – comme doctrine combinant en particulier nationalisme, apologie de l’État et justification ainsi de son intervention décidée dans une vie sociale dont il était supposé être le moteur spirituel, aspiration à l’éclosion d’un « homme nouveau » et tendance à une esthétisation de la vie, dont beaucoup d’aspects nous heurtent mais qu’on ne saurait réduire au déploiement d’une stricte insincérité manipulatoire, confiance proprement spiritualiste dans les capacités créatrices de l’esprit humain – n’eût guère pu ne pas s’intéresser particulièrement à la question publique de l’art ; 3/ enfin l’Italie est ce pays dans lequel la place de l’art, le lien aussi de la création artistique avec des Cités-États dynamiques, ne peuvent guère ne pas apparaître dans la durée, et ici l’État des faisceaux ne faisait d’une certaine façon que s’inscrire dans une tradition longue en lui donnant une vigueur nouvelle.  

II

Le bâtiment central de la Sapienza contenant l'Aula Magna du rectorat.png

 

III

L'Aula Magna de la Citta universitaria avec la peinture de Sironi, L'Italia tra le Arti et le Scienze.png

 

 

IV

Sironi, la mosaïque L'Italia corporativa.png

 

V

Vitrail pour la Carta del lavoro.png

 

VI

La station Kievskaya du métro de Moscou.png

 

VII

IMMENSE MOSAIQUE A LA STATION DE METRO NEVSKI DE SAINT PETERSBOURG.png

 

VIII

Parc Pobedy [de la Victoire] - station du métro de Moscou.png

 

 

IV. – « LA RIAPPARIZIONE DELL’IMPERO SUI COLLI FATALI DI ROMA » [MUSSOLINI, 9 MAI 1936]

 

Laissons l’intéressant Sironi, et replongeons dans des aspects moins stimulants pour l’esprit, mais importants dans l’histoire. N’oublions surtout pas, comme je l’ai suggéré plus haut, que la commémoration, la construction patiente d’un mythe favorisant l’identification de l’Italie mussolinienne à l’empire romain – et de Mussolini bien entendu à un empereur antique [plus haut numérotée I – l’image a été déplacée par les ajouts -, en janvier 1940, il salue « à la romaine » un défilé militaire devant une statue de Nerva] -, avaient pour propos de servir l’action, et en tout particulier bien entendu, dans l’exaltation de la figure éthique du légionnaire au pas lourd [image plus loin], la projection impériale peu mesurée qu’envisageait – erreur immense – le Duce, l’Éthiopie rejoignant ainsi en 1935 les colonies d’Érythrée [1882], de Somalie [1889] et de Libye [1911], et Mussolini, depuis le fameux « balcone » du Palazzo Venezia, sur la place du même nom proclamant le renouveau de l’empire romain le 9 mai 1936 devant une foule très impressionnante [ci-dessous], quatre jours après l’entrée dans Addis Abeba des troupes du général Badoglio. Voici son bref discours, en lequel il affirme en particulier que ce succès était « la meta », le but, l’objectif du régime des faisceaux depuis l’origine, et que l’« Impero fascista » saura, par ses mérites, illustrer la « tradizione di Roma »

Ufficiali! Sottufficiali! Gregari di tutte le Forze Armate dello Stato, in Affrica e in Italia! Camicie Nere della Rivoluzione ! Italiani e Italiane in patria e nel mondo : ascoltate!
      Con le decisioni che fra pochi istanti conoscerete e che furono acclamate dal Gran Consiglio del Fascismo, un grande evento si compie : viene suggellato il destino dell’Etiopia, oggi, 9 maggio, xiv anno dell’era fascista.
      Tutti i nodi furono tagliati dalla nostra spada lucente e la vittoria africana resta nella storia della patria, integra e pura, come i legionari caduti e superstiti la sognavano e la volevano. L’Italia ha finalmente il suo Impero, Impero fascista, perché porta i segni indistruttibili della volontà e della potenza del littorio romano, perché questa è la meta verso la quale durante quattordici anni furono sollecitate le energie prorompenti e disciplinate delle giovani, gagliarde generazioni italiane, impero di pace perché l’Italia vuole la pace per sé e per tutti e si decide alla guerra soltanto quando vi è forzata da imperiose, incoercibili necessità di vita, impero di civiltà e di umanità per tutte le popolazioni dell’Etiopia.

Questo è nella tradizione di Roma, che, dopo aver vinto, associava i popoli al suo destino.
      Ecco la legge, o Italiani, che chiude un periodo della nostra storia e ne apre un altro come un immenso varco aperto su tutte le possibilità del futuro:
      1°) i territori e le genti che appartenevano all’impero di Etiopia sono posti sotto la sovranità piena ed intera del regno d’Italia;
      2°) il titolo di imperatore d’Etiopia viene assunto per sé e per i suoi successori dal re d’Italia.
      Ufficiali! Sottufficiali! Gregari di tutte le Forze Armate dello Stato, in Affrica e in Italia! Camicie Nere! Italiani e Italiane,
      Il popolo italiano ha creato col suo sangue l’Impero, lo feconderà col suo lavoro e lo difenderà contro chiunque con le sue armi.
      In questa certezza suprema, levate in alto o legionari, le insegne, il ferro e i cuori a salutare, dopo quindici secoli, la riapparizione dell’impero sui colli fatali di Roma, ne sarete voi degni? [La folla prorompe in un formidabile: «Sì!»]
      Questo grido è come un giuramento sacro, che vi impegna dinanzi a dio e dinanzi agli uomini, per la vita e per la morte!
      Camicie nere, legionari, saluto al Re!

Ces paroles pleines d’illusions, le sourire, inusuel, de Mussolini, la liesse de la foule, assombrissent aujourd’hui : nous mesurons l’injustice et l’erreur, la cruauté, l’absurdité même d’une expédition aussi tardive alors que la contestation des empires coloniaux s’affermissait peu à peu. Mais le Duce, lui, considérait que cette heure était celle du triomphe de la politique conduite, et il semble bien que l’approbation populaire de cette aventure ait été massive.

La proclamation de l'empire le 9 mai 1936 au balcon de la place de Venise.png

 Quelques années plus tard, en 1941, Mussolini, dans le petit livre Parlo con Bruno [son fils, pilote courageux, mort la même année à vingt-trois ans à la suite d’une défaillance technique de son avion, alors qu’il commandait une escadrille de bombardiers], évoquera le climat de cette guerre, et en particulier « la notte trionfale del 9 maggio, la più grande vibrazione dell’anima collectiva del popolo italiano »…

« L’Italia ha vissuto dal 2 ottobre 1935 al 9 maggio del 1936, uno dei periodi più drammatici, più intensi, più luminosi della sua storia. Quegli otto mesi cantano in molte anime ancora come un’epopea vissuta. Tutto è stato fermo, deciso, virile, popolare e tutto, visto a distanza, sembra romantico tanta fu la bellezza, la poesia, lo splendore rivelatisi nell’animo degli Italiani. Mai una guerra fu più sentita di quella. Mai entusiasmo fu più sincero. Mai unità di spiriti più profonda. Una guerra a distanza di quattro e seimila chilometri; un nemico numeroso e crudele; un mondo inesplorato; la Società delle Nazioni ostile; la flotta inglese nel Mediterraneo, le sanzioni e al 3 ottobre il passaggio del Mareb. Quindi le battaglie decisive della primavera e la fantastica marcia su Addis Abeba. Tre adunate improvvise di popolo come non si ebbero nella storia e poi la notte trionfale del 9 maggio, la più grande vibrazione dell’anima collettiva del popolo italiano. A guerra finita Vittorio e Bruno rientrarono in Italia. Fu il 17 maggio del 1936. Ero al «Littorio» a riceverli. Anche qui sobri saluti e non meno sobri abbracci. Bruno era alquanto dimagrito, ma i nove mesi di guerra gli avevano dato la toga virile, quantunque non avesse che diciotto anni. Era la prima delle sue tre guerre ! »

C’est ainsi. Et le pauvre petit empire romain ressuscité – qui ne pouvait être pensé comme nouvel Impero romano d’ailleurs, dans sa relative étroitesse, que dans la prétention du fascisme à incarner l’esprit de Rome, en tant donc que l’Impero italiano était, selon le mot de Mussolini, un Impero fascista – ne durera que cinq années ; en mai 1941, les britanniques reprendront Addis Abeba, et restaureront le Négus. Mais l’heure – le 9 mai – fut « vibrante » ; elle couronnait le « romanisme » fasciste et donnait au régime une partie de sa signification que l’on pourrait tendre aujourd’hui à perdre de vue ou à ne pas comprendre.

Dans l’affaire de la projection coloniale – j’ai eu l’occasion d’exposer et d’illustrer cela en 2018 en Relations internationales -, l’on doit toujours considérer au moins trois termes, et non deux. La relation coloniale appelle la considération du colonisateur, du colonisé, mais aussi des tiers – et en particulier, pour une puissance européenne à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle, des autres puissances européennes et de leurs empires.

Ici, l’on ne saurait guère ne pas songer à une vue assez intéressante – j’entends = pour comprendre le passé qui nous occupe, mais, malgré ses difficultés considérables, pour parler aussi du présent -, répandue dans le monde nationaliste italien du premier tiers du XXe siècle. Cette vue – emportant un embryon de théorie de l’impérialisme en un moment où, après Hobson et avant Lénine, et en même temps que paraissait le grand livre d’Hilferding, la notion commençait à s’imposer – a été développée en particulier par Enrico Corradini peu avant la Première Guerre mondiale ; elle suggérait que l’on considérât, à côté des  « Classi proletarie », la possibilité de véritables « nazioni proletarie » .

***** SERA REPRIS AU DÉBUT D’AOÛT CAR JE COMPLÈTE EN CE MOMENT LE PASSAGE SUR LA GARE DE FLORENCE ET LE PALAZZO DEL LITTORIO, CI-AVANT, ET DOIS AUSSI FAIRE UN PAPIER SUR LA SITUATION EN SYRIE AU 31 JUILLET POUR LES ÉTUDIANTS SOUMIS AU « RATTRAPAGE » EN RELATIONS INTERNATIONALES.

[Ci-dessous, l’image, déclinée de toutes sortes de façons – ici en céramique, ailleurs en affiche ou en timbre -, qui accompagna la grande exposition ultramarine – la Mostra Triennale delle Terre Italiane d’Oltremare – organisée à Naples en 1940 dans un lieu d’exposition immense construit à cette fin, avec le propos de dépasser en lustre la dernière grande « Exposition coloniale » organisée par la France en 1931, dont les affiches, notons-le, avaient tendu à présenter davantage les peuples colonisés qu’une figuration symbolique du colonisateur armé NB : XVIII pour dix-huitième année de l’Età fascista. – Ceux que la question coloniale intéressent pourront lire le livre important de Nicola Labanca, Outre-mer. Histoire de l’expansion coloniale italienne, traduit il y a quelques années. — L’on retiendra enfin l’obsession impériale de l’Italie des années trente : il est difficile de n’être pas frappé ainsi par le très grand nombre d’ouvrages consacrés au sujet alors, lorsque l’on feuillette des catalogues de libraires anciens ; v. par ex. la rubrique Mussolini/Storia de cosevecchie.com, qui vend d’ailleurs aussi tout autre chose que des livres.]

Triennale d'Oltremare.png

 

V. – LA QUESTION RELIGIEUSE ET LES AMBIVALENCES DE LA ROMANITÉ FASCISTE

CETTE SECTION DEMEURE À PEU PRÈS À ÉCRIRE ET LE SERA EN GROS ENTRE LE TROIS ET LE NEUF AOÛT

Ici, bien entendu, nous rencontrons une affaire de la plus haute importance : certes l’on ne saurait évoquer – c’eût été difficile dans les circonstances de l’Italie – un antichristianisme fasciste [comme l’on doit évoquer un antichristianisme national-socialiste par exemple, même si l’on ne saurait négliger diverses tentatives de construction d’un « christianisme allemand », fort peu chrétien il est vrai – un « christianisme positif » comme le posait le programme de la NSDAP], et ceci d’autant plus qu’il arriva à Mussolini, en dépit de son vague mais fort ancré nietzschéisme, d’affirmer avec beaucoup de netteté, mais une bonne dose d’opportunisme à n’en pas douter, l’indissociabilité de la romanité et du christianisme, laquelle, jusqu’à un certain point, tendit davantage à être manifestée que niée par les grandes institutions culturelles romanistes du régime [v. par ex. les observations de Mme Claudia Müller, in Foro [dir.], op. cit., pp. 89 sq.].

Pourtant, un État qui s’affirmait volontiers lui-même comme « totalitaire » [d’un terme qui semble avoir été forgé par l’antifasciste Giovanni Amendola, lequel sera tôt assassiné, ou à peu près, par des brutes squadristes ; l’on cite volontiers l’expression de Mussolini, dans son discours du 22 juin 1925 – « la nostra feroce volontà totalitaria » – mais le duce, comme presque tous les dictateurs, se plaisait à l’hyperbole, aux poses avantageuses et souvent ridicules, selon nous du moins, et adorait rouler les yeux de façon inquiétante tout en affectant de ne pas rire, en public du moins. [[[ Ce côté de sérieux ostentatoire, déplaisant bien sûr, et un peu ridicule aussi, est souligné par Mme Matard-Bonucci dans son Totalitarisme fasciste, pp. 143 sq., livre intéressant et nourri, plus que subtil ; elle ne semble pas voir toutefois que l’absence de rire est liée à la construction romaine de soi = la grauitas est obligée  pour ceux d’un certain rang ; comme souvent, le livre du très estimable professeur Hellegouarc’h, Le vocabulaire latin des relations et des partis politiques sous la République, pp. 279-290, est à peu près inégalable. Ci-dessous, le 15 juillet 2018, comportement peu compatible avec la grauitas qui eût surpris Cicéron : quels grincheux ces sénateurs romains de la République ! ]]]

M. Macron à la finale de la coupe de football.png

Inquiétant, d’ailleurs, il l’était – là n’est pas la question -, mais de façon moins spécifique qu’il ne l’eût voulu ; et le concept de totalitarisme, à mon sens désastreux dans toute la mesure où il freine davantage qu’il ne permet la pensée en traçant une sommaire ligne de feu entre le mal et le bien, polémique en tout cas, avec le propos assez si évident de défendre un libéralisme qui s’accommode fort bien de la société de contrôle la plus poussée, par ailleurs nullement moins guerrière dans la durée, le concept de totalitarisme n’avait pas encore été élaboré comme concept supposé des supposées « sciences » humaines, qui permettrait, face à la domination de nos oligarchies capitalistes, de jeter dans le même panier des régimes fort différents les uns des autres], ne pouvait guère ne pas voir la difficulté de la dualité, disons, de la puissance temporelle et de la puissance spirituelle. Le thème selon lequel le fascisme devait être construit comme une sorte de « religion politique » était certes présent dans certains cercles du mouvement [mais dans l’ensemble selon une perspective assez différente de celle de la pensée « antitotalitaire » ultérieure, si prompte à dénoncer un âge de « religions politiques », selon une perspective qui appelle discussion et, au moins, nuances – mais je ne fais ici que redire les limites qu’il faut mettre à mon sens aux trop vastes montages dans les termes d’une doctrine du joachimisme généralisé. Parmi les historiens italiens contemporains, celui qui fait le plus cas de cette dimension de « religion politique » du fascisme est sans doute Emilio Gentile – nullement apparenté à mon sens au grand philosophe hégélo-fasciste Giovanni Gentile -, auteur, parmi de nombreux bons livres, de La religion fasciste ; je le répète = je ne crois guère dans l’homogénéité du « religieux » – peut-être parce que mon sentiment est que le religieux s’accomplit en s’épurant très radicalement dans le christianisme, en tant en particulier qu’il oublie, quoi qu’on prétende, l’horizon de la loi -, et cela m’invite à considérer avec beaucoup de suspicion certaines doctrines contemporaines de la sécularisation comme, en quelque manière, transport du religieux en politique. En particulier, je crains que la polémique d’un côté, le ruineux esprit de spécialité d’un autre, n’aient beaucoup nui à l’intelligence de ces questions. La polémique = souligner le caractère religieux du fascisme put avoir essentiellement pour vocation de faire soupçonner son irrationalité, et même son irrationalisme – de ce point de vue, les marxistes du moins – je laisse de côté l’École de Francfort – ont-ils posé une certaine rationalité du fascisme au regard des urgences du capitalisme à un certain moment de l’histoire et, dans une perspective marxiste, il devrait aller de soi que les machineries du pathos fasciste doivent être réputées des engendrements idéologiques tendant à envelopper et dissimuler la configuration de la lutte des classes à un moment donné – celui d’une redoutable radicalisation. L’esprit de spécialité = lorsque je lis sous la plume de M. Nelis, sur ce sujet très solide auteur déjà rencontré, dans une sorte – formant comme une section d’un exposé très général – d’inventaire assez creux – mais, pour reprendre le terme, rationnel s’il s’agit de se plier aux logiques de la bureaucratie universitaire contemporaine, laquelle exige des programmes plus que des résultats profonds que les « évaluateurs » ne seraient d’ailleurs pas outillés pour apprécier, et justifier inscriptions de thèses et crédits dans une Université largement adonnée à décliner à l’infini des choses d’assez peu d’intérêt en leur donnant un lustre un peu artificiel, mais permettant de les subsumer sous un plan d’ensemble supposé du savoir – des grandes questions méritant, à propos du fascisme, l’étude, ces quelques mots, à la rubrique « Religion politique » : « […] partir du fascisme non comme une simple et quelconque idéologie de nature abstraite, comme par exemple le socialisme ou aussi le libéralisme, mais comme un phénomène plus total et totalisant« , je me dis qu’il est bien embarrassant de s’adonner à l’étude du fascisme italien au point de méconnaître que le libéralisme et le socialisme – ici, s’agissant du second, le singulier ne va pas de soi d’ailleurs – ne constituent nullement des idéologies moins totales, plus limitées, plus techniques, moins « religieuses » si l’on y tient à tout prix, à tort certes, et je me confirme dans le sentiment qui m’a envahi depuis longtemps que l’intelligence, même d’effectifs sérieux, court vers sa perte dans le procès de compartimentation infinie du savoir que les illusions de la science encouragent, emportant le refus violent de la transversalité, de l’oblicité, de la latéralité, du croisement, de la contradiction, de la fluidité conjecturale, que sais-je ?, tous ces travers de la pauvre certitude, donc, ces en-travers plutôt, ces empêcheurs de pensée simple, ces anges de la pensée douloureuse. — La citation venait de « Antiquité romaine, totalitarisme et religion politique […] », in Foro [dir.], L’Italie et l’Antiquité […], p.82— Autre chose, par ailleurs, bien sûr – je change de perspective -, de dire que l’Église de Rome a été une fabuleuse communicatrice, je le répète, dans les siècles – elle semble avoir perdu la main – et que son exemple a pu être médité, tout singulièrement dans un pays catholique comme l’Italie]. 

Bien entendu, l’on ne supposera pas que le propos d’une partie des fascistes ait été de renouer avec les montages et les cérémonies de la religion romaine antique. Il vaut mieux supposer dans l’ensemble une sorte d’ambiguïté dans le traitement de ce qui pouvait rappeler tels traits de celle-ci, et chez certains, à n’en pas douter, des sentiments antichrétiens – parfois vigoureux [comment ne pas songer ici à Julius Evola ?] – susceptibles de nourrir le courant que l’on dira dans les années trente de la « mistica fascista », contre lequel l’Église put se dresser, mais dont il serait difficile de considérer qu’il ait formé une sorte de contrereligion, en tout cas largement répandue. Toutefois – et ce sont bien de telles vues que peut nous inspirer le monument funéraire de Leonardo Bruni -, l’on peut comprendre que les usages fascistes de la  romanité préchrétienne aient pu sembler constituer une menace, l’expression d’un risque idolâtrique, pour les clercs les plus attentifs ou les plus soupçonneux. Au mieux, l’éthique fasciste pouvait sembler peu inspirée des vertus théologales telle que l’Église les entend ; au pis, l’on pouvait imaginer que l’Église ne finît par apparaître comme une entrave à la plénitude du déploiement spirituel de l’État, selon une perspective d’ailleurs bien vue par la philosophie politique moderne, et en particulier, évoquant les « deux têtes de l’aigle », par Rousseau [au chapitre « De la religion civile » du Contrat social] après Hobbes – mais sans reprendre sa position – dont Léviathan tient à la fois l’épée  temporelle et la crosse spirituelle.

Frontispice de Léviathan.png

[[[  Leviathan, part. III, ch. XXXIX, « On the Signification in Scripture of the word Church », tout entier fascinant par la façon si hobbesienne de procéder et argumenter, mais culminant dans ces propositions saisissantes :  » […] I define a Church to be : a company of men professing Christian religion, united in the person of one sovereign; at whose command they ought to assemble, and without whose authority they ought not to assemble. […]there is on earth no such universal Church as all Christians are bound to obey, because there is no power on earth to which all other Commonwealths are subject. There are Christians in the dominions of several princes and states, but every one of them is subject to that Commonwealth whereof he is himself a member, and consequently cannot be subject to the commands of any other person. And therefore a Church, such a one as is capable to command, to judge, absolve, condemn, or do any other act, is the same thing with a civil Commonwealth consisting of Christian men; and is called a civil state, for that the subjects of it are men; and a Church, for that the subjects thereof are Christians. Temporal and spiritual government are but two words brought into the world to make men see double and mistake their lawful sovereign. It is true that the bodies of the faithful, after the resurrection, shall be not only spiritual, but eternal; but in this life they are gross and corruptible. There is therefore no other government in this life, neither of state nor religion, but temporal […]. » ]]]

Sans doute trouverez-vous curieuse l’image qui suit. Elle ne l’est pas : elle souhaite manifester la représentation souveraine du peuple par le chef dans le cadre du fascisme – le chef exprime en sa personne le peuple [notez que le modèle construit par Jean de Terrevermeille dans ses traités autour de 1420, concernant le rapport du roi, caput mysticum, et du royaume, corpus mysticum, n’était pas intrinsèquement différent au fond]. Quant à mon vieil ami M. Lucien Jaume, dans l’un de ses premiers grands livres, Le discours jacobin et la démocratie, il y a presque trente ans, c’est à lui que j’emprunte, justement, à dessein, cette expression – « représentation souveraine du peuple ». Mais, alors – je simplifie – le medium était différent : la vertu ; si le peuple, dès lors qu’il serait libéré de la corruption emportée par l’histoire – une mauvaise histoire, histoire de la tyrannie et tyrannie de l’histoire – est, comme par nature, vertueux, alors le collège vertueux du Comité de salut public, agissant dictatorialement, est le peuple et exerce la dictature même de la vertu. Bien entendu, le modèle hobbesien est tout autre en ce sens que c’est en raison que l’individu « autorise » l’unité de la puissance publique comme intrinsèquement pacifiante et propre à mieux garantir ce à quoi cet individu ne saurait ne pas tenir le plus, selon Hobbes, à savoir sa conservation. Si les images se ressemblent c’est parce que la question est toujours la même, et forme la question centrale de la politique – le passage du multiple à l’un, de l’individu à l’État, de la multitude à la loi – le procès de l’adunation, toujours indispensable mais susceptible de montages divers bien entendu.

Sironi, Popolo d'Italia, 20 septembre 1922.png

Quant à Mario Sironi, artiste de beaucoup de talent – vous pourrez le relever en ligne si la chose vous intéresse, et vous reporter aussi aux images et commentaires que j’ai déjà portés un peu plus haut dans ce billet -, il contribua durablement au Popolo d’Italia – ici le mercredi 20 septembre 1922 -, journal fondé à la fin de 1914 par le chef socialiste révolutionnaire Mussolini afin de soutenir l’intervention militaire contre les empires centraux, puis devenu l’organe du nouveau régime fasciste. Voici le lien avec le Popolo d’Italia en ligne, ressource bien entendu d’un grand intérêt pour l’histoire de la pensée et de la politique – des relations internationales aussi d’ailleurs.

http://digiteca.bsmc.it/?l=periodici&t=Popolo%20d%60Italia%28Il%29#

 [[[ L’on trouve plusieurs ouvrages de et sur Sironi ; j’en ai six ou sept – quelques-uns ont déjà été évoqués [v. plus haut, à propos de la fresque de La Sapienza] – mais la bibliographie est importante. S’agissant du caricaturiste, v. par ex. Mario Sironi. L’arte della satira, Milano, Charta, 2004. ]]]

Il demeure – car je n’oublie pas mon sous-propos sur l’ « humanisme civique » dont ce développement-ci n’est à son tour qu’un sous-propos [l’esprit est une poupée gigogne dont le dieu seul – peut-être, car c’est un sujet en lequel la témérité est damnable, je crains – entend la forme de totalité – si vous préférez l’image de notre Leibniz immense, un peu détournée et simplifiée par moi = un étang plein de poissons pleins d’étangs pleins de poissons pleins…] -, il demeure donc que l’étrange peut sembler que le fascisme ait trouvé quelque chose à faire dans le domaine de l’exaltation de l’antique Rome. Quoi donc ? Après son unité, se pourvoyant à mesure, comme les autres pays européens, de territoires coloniaux, doté d’une monarchie constitutionnelle au bénéfice des Savoia, rois de [Piémont-]Sardaigne, le Royaume d’Italie ne fut-il pas tenté de se réclamer de l’empire augustéen ? Dans l’ensemble non, et cela n’est pas inintelligible : la constitution mythique néoromaine de soi, ne faisant jamais fond sur les rois originaires [qui donneraient peu de grain à moudre et n’évoqueraient qu’une Rome étroite encore, si bien entendu tels princes nourrissent l’imaginaire romain de l’Occident – Romulus bien sûr, mais plus encore les grands « législateurs », Numa surtout, figure importante dans la pensée mais plus ou moins légendaire, Servius Tullius dans une certaine mesure, pour une réforme dite « servienne », certainement postérieure], trois esquisses romaines eussent pu la nourrir : une républicaine – fort synthétique certes -, une impériale – tout de même – et une qu’eût nourri le seul « Empire chrétien ». Il se trouve que le jeu politique italien n’encourageait guère aucun de ces montages. 

Le nouveau Constantin dans l'oraison pour Le Tellier.png

D’un côté, le thème, historiquement rôdé du « nouveau Constantin » [Clovis bien sûr, mais Louis XIV encore, célébré par Bossuet, dans l’oraison funèbre de Michel Le Tellier, après la révocation de l’édit de Nantes, comme « nouveau Constantin » et « nouveau Théodose » – image ci-dessus, p. 46 l. 10 et p. 47 à 6 l. de la fin] – le Constantin chrétien, saint Constantin dans les églises orthodoxes, opérât-il certains déplacements par rapport à ce que l’on peut supposer de démarches extrêmement complexes – n’eût guère convenu à la personnalité plutôt médiocre de Victor-Emmanuel II, premier roi d’Italie du nouveau régime de 1861 à 1878. Mais ceci compte bien sûr beaucoup moins que la tension de fondation entre le nouveau régime et le Siège apostolique, laquelle culminera lors de la prise de Rome et de son annexion à l’automne de 1870. Il ne faut pas oublier que Cavour, président du conseil des ministres du Royaume de Sardaigne et artisan majeur de l’unité italienne, s’était en premier lieu illustré dans la politique du royaume par le rôle qu’il avait joué en 1850 dans l’adoption des lois Siccardi [1850 et 1855] tendant à supprimer en particulier nombres de privilèges ecclésiastiques ; bien entendu, Cavour, comme beaucoup de ceux qui contribuèrent à l’unité italienne, appartenait à la franc-maçonnerie [tout comme d’ailleurs probablement le ministre Siccardi et assurément le président du conseil sarde de 1849 à 1852, Massimo d’Azeglio – dont la notice de Wikipedia française fait sourire] ; cet aspect n’est aucunement sans importance – il ne l’est jamais – mais il est difficile toutefois de savoir s’il faut rétrospectivement le constituer en cause ou plutôt en effet ; car il demeurait qu’à l’heure du « printemps des peuples », à la suite du développement assez large dès le siècle précédent, d’orientation hostiles au Clergé dans un effectif significatif, orientations désormais portées à incandescence par certains – dont Giuseppe Garibaldi est le plus notable -, certaines formes de la vie devenaient moins supportables, et que, par leur simple existence, les États de l’Église constituaient un obstacle majeur au Risorgimento, au moins dans sa dimension de géographie physique, même si l’antagonisme – largement « philosophique » – excédait assurément cet aspect certes crucial, et si la construction ambitieuse de l’État appelait mécaniquement un repli de l’Église, auquel d’ailleurs s’étaient attachées diverses composantes de l’Italie au XVIIIe siècle déjà, sur le fondement de constructions « anticurialistes » et « régalistes », encore dites « juridictionnalistes », répandues et doctrinalement très construites [en très particulier le duché de Parme et Plaisance sous le Premier ministériat de Guillaume du Tillot dans les années soixante, et, de façon un peu moins radicale, le royaume de Naples au milieu du siècle lorsque Bernardo Tanucci en était le Premier ministre et l’homme fort].

Les étapes de la constitution du Royaume d'Italie.png

L’esquisse d’un montage républicain n’eût guère pu convenir à une royauté héréditaire, fût-elle constitutionnelle, et il est douteux par ailleurs qu’il parût opportun à la représentation nationale – oligarchique comme l’est assez irrésistiblement toute représentation – de se réclamer d’une république aussi nettement oligarchique que la Romaine.

Enfin, sembler se réclamer symboliquement du césarisme – Auguste eût-il tenu à respecter formellement une partie des institutions et jeux de forme de la République – la revendication d’une reviviscence des temps de l’Empire encore païen eût pu constituer une assurée faute de goût et même une lourde faute politique de la part l’élite représentative du régime bourgeois.

Aussi convenait-il d’aimer Rome en gros et en général, de loin et sans y insister : c’est ce que l’on fit, pour dire trop sommairement les choses.

Certes, il serait aventuré de constituer la période 1861-1922 en une sorte de bloc. Le fascisme, n’est-ce pas, n’est pas venu de nulle part. Bien entendu, il y eut la guerre, traumatisme immense, extraordinairement amplificateur de tendances qui se dessinaient déjà avant : mais justement, Mussolini se signala par son interventionnisme. Bien sûr, l’interprétation marxiste la plus usuelle a ses mérites : devant la révolution bolchevique, une classe bourgeoise aux abois n’aurait eu d’autre choix que de confier son destin à des hommes forts, etc. [Mon sentiment plus précis = je ne crois pas que les dictatures aient été positivement mais négativement portées par le Capital ; en d’autres termes, il me semble difficile de réduire leurs choix en tous domaines, au moins dans une très large mesure, aux intérêts de la classe capitaliste, ou de sa plus grande partie – comme on pourrait le faire pour le « thatchérisme » ou le « macronisme » par exemple ; par contre, je pense que l’accès au pouvoir de certains régimes a été permis par un suffisant soutien d’effectifs capitalistes préférant la dictature d’un homme « providentiel » et de la horde de ses compagnons, à celle du prolétariat, et donc d’un parti communiste.]

Mais l’on ne saurait, à mon sens, négliger un très important tournant dans l’esprit européen autour de 1900. Je ne veux pas m’y attarder ici : retenons simplement que ce tournant, tournant des « sciences humaines » et au sein desdites « sciences », la psychologie et la sociologie en particulier, tournant philosophique aussi, et indissociablement, sous beaucoup d’aspects – pour rester en France, Bergson au Collège de France, ce n’était pas une mince affaire, mais c’est de façon beaucoup plus large que, par exemple, s’estompait peu à peu l’influence d’Auguste Comte, et que les usages de Kant se trouvaient modifiés [son influence ne déclinant certes pas mais opérant de façon peu à peu renouvelée – se combinant sans insurmontable difficulté, à un certain degré de vue, j’ai présenté cette affaire assez souvent, avec l’irruption de Nietzsche, certes, ce dernier, critique impitoyable d’une certaine subjectivité, mais en articulant finalement, dans la brisure de l’universel, une autre -, et fécondant en particulier la nouvelle, si brillante, sociologie allemande, Weber ainsi, ou mon si profondément cher Simmel] -, mais tournant politique aussi, en France, en particulier, en réaction à la « révolution dreyfusienne », c’est-à-dire à l’utilisation politique de « l’Affaire » [ici, l’on n’oubliera pas que soréliens et maurrassiens par exemple pensaient de même], et sinon tournant religieux, du moins exaspération de nombre de controverses – la querelle du Modernisme occupant ici une place centrale -, tournant artistique encore, avec le déclin ainsi, en peinture, des figures tardives de l’impressionnisme et de ses talentueux avatars et l’arrivée rapide du cubisme et du futurisme, avec bien entendu, tout à fait à ce moment-là, le développement de diverses orientations musicales inédites ou l’engouement extraordinaire pour les « ballets russes » — il suffira, je n’insiste pas, ce n’est pas mon propos. 

Je veux faire observer simplement que le monde de 1910 date ronde ne ressemble plus guère, du point de vue de la sensibilité la plus attentive, à celui de 1860 : deux générations ont passé et c’est beaucoup. Si bien que, lorsque fut commémoré le cinquantenaire de l’unité italienne, une partie – une partie seulement certes – du déplacement dont bénéficierait le fascisme était consommée, concernant justement la question posée ici.

Certes, il s’agissait d’abord de glorifier la « modernité » et le « progrès », et bien entendu, médiatement, l’heureuse unité et le régime qui étaient réputés les avoir servis. Ce trait, dont un auteur n’a pas hésité à juger qu’il sonnait « de manière antirhétorique et dans une certaine mesure antiromaine », fut particulièrement accusé à Turin, lieu important de la commémoration et de l’exposition qui l’accompagnait, car première capitale du royaume [1861-1864] avant Florence [1864-1870] et Rome. [L’auteur que je cite est M. Leandro Polverini, « Modernité et antiquité lors du cinquantenaire de l’Unité », in Philippe Foro [dir.], L’Italie et l’Antiquité du Siècle des Lumières à la chute du fascisme.]

Toutefois, si Florence ne joua qu’un rôle maginal, l’esprit qui prévalut à Rome fut plus hétérogène. À Turin, les pavillons avaient pour vocation de mettre en valeur la technique et l’industrie italienne – en particulier la firme Fiat -, la législation sociale aussi et les grands travaux publics. À Rome, les arts modernes tenaient une grande place ; la peinture bien entendu, mais aussi la photographie, et très particulièrement l’architecture qui se voyait consentir treize pavillons en vue de l’organisation d’un concours national dont les effets allaient puissamment rayonner [il semble que les réalisations de peu postérieures, sous le fascisme, du quartier romain de Garbatella, ou de celui, toujours à Rome, de la Città Giardino-Aniene, qui deviendra Monte Sacro, en aient notamment résulté — ceux que cela intéresse peuvent taper Garbatella en ligne et verront d’intéressantes photos ; les dictatures, à Moscou comme à Rome ou ailleurs, purent tendre à manifester des préoccupations accrues concernant la vie quotidienne et le bien-être de la classe ouvrière, incluant bien entendu aussi le développement des activités sportives].

Se trouvaient proposées deux expositions distinctes, dites « régionale » – et consacrée bien entendu aux diverses régions, si typées, du royaume – et « ethnographique » – posant la question des origines ethniques spécifiques des pays italiens, d’une façon qui manifestait assurément un aspect de l’esprit d’un temps qui s’était ouvert au milieu du siècle précédent, même s’il semble que l’ « ethnique » n’ait pas tendu ici à rejoindre le « racial » supposé [v. toutefois, dans l’art. précité, l’intéressante note 41 de la p. 34].

Laissons de côté l’inévitable exposition du Risorgimento dont l’originalité principale était de se tenir dans le nouveau « Vittoriano », le Monumento Nazionale a Vittorio Emanuele II, inauguré à l’occasion d’un cinquantenaire en vue duquel il avait été construit, à la faveur de la destruction de nombreux bâtiments anciens : cette énorme chose clinquante manifestait hélas l’essouflement de l’architecture du siècle précédent.

Mostra archeologica de 1911 aux Termes de D.png

Tout comme les perspectives ouvertes à l’architecture par le grand concours, c’est bien entendu la Mostra archeologica nelle Terme di Diocleziano, qui – au regard de ce qui nous retient ici – mérite une grande attention : elle revêtit en effet rétrospectivement une signification à peu près inaugurale [en ce sens, Polverini, loc. cit.,  partic. pp. 37 sq.]. Organisée par Rodolfo Lanciani [l’archéologue qui s’était employé à reconstituer le plan de la Rome antique] aux Thermes de Dioclectien, elle était, certes, muséologiquement rudimentaire, ainsi que le montre par exemple la photo ci-dessus. Mais c’est bien elle qu’il faut placer au principe des développements ultérieurs, tels qu’ils aboutiraient au Museo della Civiltà Romana [lequel eût dû ouvrir ses portes en 1942 et qui, du fait des circonstances, ne le pourra qu’en 1952-1955, mais bien dans le quartier de l’EUR] moyennant deux étapes réalisées sous le fascisme, le Museo dell’Impero Romano de 1927 et, bien entendu, déjà rencontrée, la fameuse Mostra Augustea della Romanità de 1937, organisée par un élève de Lanciani, Giulio Quirino Giglioli, très grand archéologue et historien de l’art… et député du Parti National Fasciste, d’ailleurs spécialiste surtout je crois de l’art grec et de l’art étrusque. [[[ Notez que la technicisation toujours croissante de l’archéologie donne lieu à de nombreux livres de vulgarisation à un public large ou étudiant ; mais ce n’est bien sûr pas ce qui m’intéresse dans le cadre de notre démarche du moment ; vous connaissez peut-être l’excellent professeur Indiana Jones ; vous n’ignorez pas les enjeux politiques, extrêmement aigus, de telles affaires – de l’histoire en général bien sûr – ; je ne sais s’il y a un grand ouvrage synthétique d’histoire politique de l’archéologie ; ce serait tout à fait passionnant, car les publications ponctuelles et dispersées sont très nombreuses mais l’on manque d’une organisation persuasive de la question ; parmi les sujets brûlants de l’heure, il y a bien entendu, par exemple, les fouilles en Palestine et en Israël. — Deux livres d’intérêt = Jame Goode, Negotiating for the Past. Archaeology, Nationalism and Diplomacy in the Middle East, 1919-1941 ; et Philip Kohl et Clare Fawcett [dir.], Nationalism, Politics, and the Practice of Archaeology. V. aussi, sur divers aspects, Meskell [dir.], Archaeology Under Fire. Nationalism, Politics and Heritage in the Eastern Mediterranean and Middle East ; Gathercole et Lowenthal [dir.], The Politics of the Past, etc. ; — J’ai évoqué dans le premier billet, à propos d’André Magdelain, Massimo Pallottino = celui-ci fut l’élève à son tour de Giglioli. Pour illustrer ces noms – leur passion, leurs succès, leurs échecs et leurs douleurs, certainement aussi -, je reviens au merveilleux Fellini – ici Fellini Roma : un passage qui culmine dans l’épisode du métro]

 

 

 

 

 

 

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