Images… [1bis/2] Constitution mythique de l’identité, usages politiques de l’histoire, vocation unitive de l’art. Banalités sur le fascisme italien, l’antiquité romaine & « la riapparizione dell’Impero sui colli fatali di Roma »

CE BILLET FAIT TOUJOURS L’OBJET DE COMPLÉMENTS, SOIT PONCTUELS [AINSI CE MERCREDI 10 OCTOBRE], SOIT PLUS SIGNIFICATIFS, EN PARTICULIER DANS LA SIXIÈME PARTIE.

PLAN :

I. – 1911 : L’INTERPRÉTATION DONNÉE PAR L’HISTORIEN DE ROME ETTORE PAIS DE LA SIGNIFICATION DE L’HISTOIRE ITALIENNE À L’HEURE DE L’OCCUPATION DE LA TRIPOLITAINE ET DE LA CYRÉNAÏQUE [AVEC QUELQUES OBSERVATIONS SUR LE THÈME DYNAMIQUE IMPÉRIALISTE ET CONSTRUCTION MYTHIQUE DE L’IDENTITÉ ET DU DESTIN]

II. – LE PADIGLIONE DE L’ARA PACIS ET LA CRÉATION D’UN ESPACE SACRÉ AUTOUR DU MAUSOLÉE D’AUGUSTE

III. « ROMANISME » FASCISTE

IV. – LA RÉCONCILIATION DE LA MODERNITÉ ET DE LA ROMANITÉ : LES ARTS DE L’UNITÉ [L’EXEMPLE DE MARIO SIRONI]

V. – « LA RIAPPARIZIONE DELL’IMPERO SUI COLLI FATALI DI ROMA » [MUSSOLINI, 9 MAI 1936]

VI. – OBSERVATIONS SUR LE FASCISME ET LE RISORGIMENTO. À PROPOS DE LA QUESTION RELIGIEUSE ET DE LA QUESTION COLONIALE

 

 

Sui colli fatali di Roma.png

[Piero Todeschini, après le 9 mai 1936]

Wo ist dein dichter – arm und prahlend volk ? // Nicht einer ist hier […].
Stefan George, « Franken », Der Siebente Ring [1907], in Poésies complètes, éd. Ludwig Lehnen [Où est ton poète – pauvre peuple, et fanfaron ? // Il n’en est pas un seul ici]
« […] entre ces deux choses dissemblables, le rêve de la destinée et la vie active, il y a une parenté intime, puisque […] le mythe ne s’introduit dans la pensée que pour nous permettre de concevoir un univers où l’action humaine ait une réalité et une signification. »
Émile Bréhier, « Philosophie et mythe », Revue de métaphysique et de morale, mai 1914, pp. 361 sq., ici p. 375 [l’historien de la philosophie Émile Bréhier se comporta en héros pendant la Première Guerre]
« En employant le terme de mythe, je croyais avoir fait une heureuse trouvaille, parce que je refusais ainsi toute discussion avec les gens qui veulent soumettre la grève générale à une critique de détail et qui accumulent les objections contre sa possibilité pratique. Il paraît que j’ai eu, au contraire, une bien mauvaise idée, puisque les uns me disent que les mythes conviennent seulement aux sociétés primitives, tandis que d’autres s’imaginent que je veux donner comme moteurs au monde moderne des rêves analogues à ceux que Renan croyait utiles pour remplacer la religion. »
Georges Sorel, Réflexions sur la violence [1907-1908]

 

Sorel Réflexions éd. originale.png

 

I. – 1911 : L’INTERPRÉTATION DONNÉE PAR L’HISTORIEN DE ROME ETTORE PAIS DE LA SIGNIFICATION DE L’HISTOIRE ITALIENNE À L’HEURE DE L’OCCUPATION DE LA TRIPOLITAINE ET DE LA CYRÉNAÏQUE [AVEC QUELQUES OBSERVATIONS SUR LE THÈME DYNAMIQUE IMPÉRIALISTE ET CONSTRUCTION MYTHIQUE DE L’IDENTITÉ ET DU DESTIN]

 

« Coloro, che, cinque lustri or sono, fondarono l’Istituto Storico Italiano, partivano dal concetto tuttora prevalente che la storia d’Italia abbia in certo modo origine con Odoacre, Teodorico, Alboino, infine con l’invasione delle stirpi germaniche, fuse più tardi con gli antichi popoli d’Italia, occasione quindi al formarsi di una nuova civiltà. La storia più antica di Roma e d’Italia essi consideravano come una specie di archeologia e quindi mettevano al livello di altre indagini di importanza ausiliare, ad esempio della epigrafia, della numismatica, della sfragistica.
« Si comprende come tali concetti siano potuti sorgere rispetto alle vicende di un popolo che per tanti secoli aveva dovuto sottostare alle invasioni e alla preponderanza degli stranieri. Ma essi non convengono alla totalità della storia d’Italia ed alla importanza da lei raggiunta nel mondo.
« Certo la nostra storia non ha origine con la distruzione dell’impero Romano di Occidente e con l’invasione dei barbari !

« Tra i fasti più nobili e belli della nostra stirpe sono invece quelli della nostra giovinezza, i primi anni della nostra virilità, allorquando Roma e l’Italia, eredi dell’Oriente e della Grecia, divennero il centro della civiltà mediterranea e trasformarono il barbaro Occidente, in cui sono poi sorte quelle valide nazioni, che ancora oggi vantano sangue e nome latino. Codesta vecchia concezione della nostra storia non è più tollerabile. Dopo un lungo torpore l’Italia, che perennemente ha rifulso nelle scienze e nelle arti, si è finalmente svegliata anche nel campo della politica, e va lentamente riprendendo nel Mediterraneo una modesta parte di quella cospicua posizione, che tenne onoratamente per secoli e per secoli. »

Je choisis cette longue dernière épigraphe – en la limitant pourtant, car les alinéas qui la suivent mériteraient aussi d’être portés ici – pour un motif assez simple. Ainsi que j’aurai l’occasion de le dire, le fascisme, dans son effort de résurrection active, projective – porteur de fruits indéniables – historiographiques, archéologiques, architecturaux, urbanistiques [avec une « renouatio Urbis » passant par la « sistemazione » – faux ami= simplement, ici, l’aménagement] des zones à fort enjeu symbolique] -, mais dangereux pour les autres nations et peuples, et redoutable pour lui-même et bien entendu pour le peuple italien dans son ensemble à la fin [et pour de larges effectifs dès le début] – de l’antique romanité [telle que les effectifs favorables au régime des faisceaux s’entendaient – j’imagine – à la voir, au moins à très gros traits], œuvrait sur un terrain plus vierge que l’on ne pourrait le penser car il y avait eu divers motifs propres à faire obstacle au développement par la royauté italienne instaurée en 1861, avec l’unité, d’un effort d’ardente construction « romaine » de soi. Pourtant – selon un trait tout à fait général de l’esprit de ce temps – il est notable que l’immédiate avant-guerre a préfiguré ici l’orientation qui prévaudra dans les années vingt, et plus encore trente, la terrible première guerre mondiale, très bouleversante aussi pour l’Italie, même si moins que pour la France, ayant eu pour effet d’accélérer et d’intensifier – avec des conséquences fabuleuses, révolution russe, fragmentation austrohongroise, effondrement ottoman… – ce qui déjà se dessinait – à savoir, pour le dire d’une formule creuse, la fin du XIXe siècle, la vera fine dell’Ottocento — fin d’ailleurs paradoxale puisque l’une des questions que je devrai, à mon sens, poser sera justement celle-ci = l’Italie a-t-elle achevé son Risorgimento en peu de temps au XIXe ? a-t-elle, quelque jour, clôturé le temps de son Risorgimento, comme l’on sort – ici s’agissant d’ailleurs d’une très vieille dame, infiniment créative et si respectable – de sa jeunesse ? le Risorgimento doit-il même être réputé achevé aujourd’hui ? l’âge fasciste ne fut-il pas, tout en inversant, certes, plusieurs aspects de celui-ci, une expression de la question centrale du Risorgimento, celle de l’Italie même, de son identité et de son destin ?
Car ce texte important est de 1911. Que dit-il [1], et de qui est-il [2] ? Une rapide réponse à ces questions va nous éclairer sur le tournant [mais peut-être, donc, simplement et surtout, la radicalisation] de l’esprit italien qui se consommait alors sur le chapitre qui va nous occuper.
1/ Le fragment cité pose que ceux qui, vingt-cinq ans plus tôt, avaient fondé l’Istituto Storico Italiano [institution que j’évoquerai par la suite], avaient tendu à supposer que l’Italie était moins fille de la Rome antique que de sa destruction par les « barbares », un renouvellement de la population s’opérant par le croisement de la population antérieure avec la nouvelle. Ainsi Rome, j’entends l’antique, – je durcis un peu le propos pour le faire bien comprendre – était un objet de l’archeologia mais point vraiment de la storia [et, de fait, il semble bien qu’une telle perspective ait pu présider finalement à la dualité de l’Istituto Storico – créé en 1883, et qui finira par devenir d’ailleurs per il Medio Evo en 1934 – et de de l’Istituto di archeologia e di storia dell’arte, créé certes en 1919 seulement, mais pour tirer les conséquences des effectivités — de façon intéressante, il deviendra d’ailleurs une simple « sezione dell’Istituto italiano per la storia antica » créé cette année-là] – ou, plutôt : l’histoire véritable de l’Italie commençait en 476, et la période supposément inscrite entre 753 ajc et 476 pjc était une forme de pré-histoire sans lien substantiel véritablement déterminant avec la suite. Je le redis ; je caricature un peu le propos à dessein [je vais d’ailleurs vous indiquer plus loin où vous trouverez sa traduction – une traduction qui appellerait deux ou trois retouches à mon sens – si vous le trouvez trop difficile à déchiffrer]
En ce point, l’auteur nous dit quelque chose d’extrêmement intéressant en historisant les partis historiographiques eux-même [ce qui va bien sûr de soi – l’histoire comme activité plus ou moins savante n’est pas elle-même hors de l’histoire – et, dans une certaine mesure, se trouve au cœur du propos d’ensemble de ce billet-ci] : qu’une telle histoire – celle si l’on veut d’une Italie point originaire, point spécifique, point « romaine », convenait assez à un pays qui avait subi une succession de dominations étrangères ; mais qu’elle était inadaptée à la nouvelle Italie, telle qu’elle s’était taillée une place d’importance dans le monde ; l’on comprend entre les lignes que cette nouvelle Italie – impériale, puisque, selon une perspective qui la hantait et demeura incandescente pendant le Ventennio, elle s’était dotée de colonies – entendait être traitée comme une grande puissance européenne, et échapper au statut historiographique qu’elle avait jusqu’alors accepté.
Ici, l’on ne saurait ne pas considérer la date du texte porté ci-dessus : il fut prononcé en octobre 1911. Or, le 28 septembre de cette même année, l’Italie avait remis un ultimatum à la Porte ottomane, annonçant son intention d’occuper la Tripolitaine et la Cyrénaïque, dans une zone qui – du moins sur une profondeur assez modeste – avait indéniablement appartenu à l’Empire romain antique, dans l’ensemble dès le premier siècle avant l’ère chrétienne, et très durablement puisque, après avoir été perdue pour partie au fil du Ve siècle, elle avait été temporairement reconquise par Justinien au VIe siècle. Les opérations d’occupation avaient commencé et, malgré une convenable résistance des effectifs fidèles au sultan, elles avaient assurément emporté leurs premiers effets lorsque notre auteur – encore inconnu de vous – avait prononcé son discours [même si les évolutions ultérieures du conflit – j’y reviendrai – furent très éloignées de donner le sentiment que la suprématie des armes italiennes allait de soi]. Notez, d’un certain point de vue, que Rome n’était pas davantage un colonisateur que Constantinople – à ceci près peut-être que le sultan ottoman était en même temps calife et pouvait espérer – ou du moins prétendre – jouir ainsi d’une légitimité particulière en des terres musulmanes depuis douze siècles, et ne pas apparaître comme un colonisateur de même nature que les puissances européennes.
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Mais relevez aussi – car cette articulation va se trouver au fond au cœur du fascisme ultérieur, et m’intéresse singulièrement dans ces pages, – le lien saisissant qu’entretiennent ici – par la médiation d’un certain usage de l’histoire – la dynamique impérialiste et la construction mythique de soi.
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[[[ Constitution mythique – sans rien de péjoratif ou de dépréciatif, ce n’est pas du tout la question, et d’ailleurs l’on peut imaginer des montages mythiques plus redoutables que d’autres -, qui est l’un de mes thèmes de prédilection ces dernières années, ceux qui entendent certains de mes cours ou lisent tels de mes billets le pressentent peut-être  – articulé bien entendu, ce thème, pour dire les choses de façon intelligible, à cet idéalisme radical qui s’est véritablement imposé à mon esprit il y a une dizaine d’années peut-être — par-delà, fort destructrices déjà des illusions ordinaires des juristes, mes constructions, acquises depuis longtemps, de théorie de l’interprétation et de la signification, et mon attachement ancien et profond à l’heure symboliste de l’esprit et de l’art —, idéalisme se croisant, à mon sens plus qu’harmonieusement, à peu près nécessairement, avec une orientation herméneutique entée donc, si l’on veut, sur la catégorialité de la langue, selon la vue de Humboldt, la catégorialité même de l’ensemble de la culture, laquelle seule permet, quelle qu’elle soit, l’intercompréhension des monades emmurées, et donc l’édification, historique et non point métaphysique, de quelque monadologie.
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[[ Ici, catégorialité veut simplement dire, par simple raccourci, commodité et convention, peut-être contestable = qui opère au fond à la façon des catégories kantiennes – et des formes de la sensibilité en amont -, mais pas seulement dans l’ordre de l’entendement, qui est celui de la Première Critique [en laquelle la démarche transcendantale est présentée par Kant comme celle qui porte non sur les objets mais sur la façon de les connaître, les conditions de leur connaissance, et tout simplement de l’expérience, gageant la possibilité de la science et indiquant sa nature], plutôt d’une façon qui donne aux « lunettes vertes » du cher Heinrich von Kleist une portée opérative embrassant l’ensemble de la vie, dans l’ordre de l’agir [les valeurs si l’on veut] comme dans celui du connaître [le jeu infini des biais cognitifs largement entendus, là encore si l’on veut, biais autant éthiques ou esthétiques que cognitifs, et sous la considération de n’entendre pas le biais comme déviation, comme l’on dit – déviation par rapport à quoi ?] ; quelle que soit par ailleurs la nature de la langue ou de la culture [lesquelles ne sauraient être confondues assurément avec un monde d’ « idées innées », à la différence de ce que les catégories kantiennes ont pu donner à penser à certains, à tort certes, selon l’intention de Kant, mais intelligiblement], et sachant qu’elles opèrent transcendantalement après avoir fait l’objet d’un apprentissage ce qui fait déjà sortir profondément, avec le kantien revendiqué Humboldt [par un basculement partiel, si l’on veut, de la pureté de l’a priori dans un mélange d’a posteriori et d’a priori, la structure a priori se trouvant constituée a posteriori, avant elle-même de constituer le monde] du montage kantien [jusqu’à Nietzsche au moins – le plus kantien au fond des antikantiens supposément radicaux, dans la forme pure de son montage, qui pose, selon la terminologie que j’ai retenue, la catégorialité de la psychophysiologie individuelle, en quelque manière -, la question des voies de la dilatation de l’a priori, de l’emplissement de la « révolution copernicienne », demeurera centrale], l’affirmation de leur catégorialité tendrait simplement à dire qu’elles opèrent comme jeux de formes a priori de la sensibilité et du jugement [au sens le plus large de ces termes], d’une certaine manière, sinon certes indiscutable, du moins statistiquement indiscutée en tout hic et nunc, effroyablement comme assez inévitablement, en un lieu et temps donné donc : d’où le caractère insurmontable de la « guerre des dieux », hélas, en laquelle les « dieux » « universels », et même « sécularisés », ne sont pas, certes, les moins querelleurs ; d’où l’impossibilité d’un horizon de « fin de l’histoire » ; d’où, par-delà tous les motifs touchant à la satisfaction des besoins, l’inexpugnabilité, dans le flux du monde, de Polemos – pantōn patēr, Guerre, père de toutes choses, selon le mot, parmi les pleurs, du vieil Héraclite ; et d’où la grandeur insurpassable des évangiles qui tentent d’inscrire l’Amour en contrepoint, en réplique, en tentant, difficilement, de débarrasser le monothéisme de la Loi ; faut-il ajouter que si les catégories kantiennes sont supposées mettre en ordre un donné de l’intuition, dans cette perspective élargie, toute passivité de l’esprit est définitivement écartée dans le moment [idéal peut-être] de ses opérations propres ? mis en forme par la langue et la culture [là est le moment passif, mais à l’intérieur du monde des esprits, effaramment amplifié par le tropisme mimétique cher à Tarde], il est tout action enfante un monde ; certes, l’entendement kantien est compris selon l’ordre de la Handlung, de l’acte ; mais c’est sans doute parce qu’il redoutait que le parti ne fût pas assez net, que la retenue kantienne dans l’affirmation de la spontanéité de l’esprit ne fût trop marquée encore, que Fichte forgea le néologisme Tathandlung, terme traduit de vingt façons : action-acte, action en acte, action efficace, pure actuation, acte pur, « acte au carré » selon un mot de la toujours si éclairante spécialiste qu’est Isabelle Thomas-Fogiel, etc. – je n’insiste pas, je crois que l’on peut comprendre ce que je veux dire, même si l’on n’y souscrit pas, singulièrement lorsque l’on a repéré que je me réclame obstinément de la pensée du philosophe John Lennon, « Nothing is Real » ]].
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Catégorialité bien sûr, pour finir, du mythe, lorsqu’il est constitué, et tend,dans le jeu constant de la lutte pour le mythe, à éliminer ses concurrents, ses rivaux, pour un temps du moins [car la gueule de bois du lendemain de mythe viendra sans doute, ouvrant la voie à une autre constitution mythique de l’identité], trace un cercle de feu que seuls les plus téméraires, les plus rebelles, parviennent à franchir sans crainte [franchissement différent de celui de l’héroïque Siegfried, deux fois, parce qu’il va de l’intérieur vers l’extérieur, et parce que, délaçant la cuirasse d’une symbolique Brünnhilde, il ne découvre pas la peur mais peut-être la ferveur révolutionnaire] et devient pleinement opératif, imposant ses jeux destinaux de signification, sortant du « sentiment tragique que notre action se perd dans le néant » [Bréhier, loc. cit.] ; le mythe, finalement = condition, pris dans sa forme pure, de la présence au monde, et conformant par sa substance les formes de cette présence, sourdant du sol sans sol de la liberté comprise comme indétermination mais faculté de mise en ordre de la présence au monde d’étants spirituels, d’un peu, au fond, d’eau et de sucre pensant entre deux infinis ; et puissance d’art, manifestation, ce mythe, d’une certaine façon de la liberté humaine, de la liberté comme esprit ou de l’esprit comme liberté, dans l’œuvre de création individuelle et collective de soi, de détermination, précaire et temporaire, de l’identité, et partant du destin, au sein du glissement magmatique, sur la pente des siècles, de la culture même — par un retour inventif sur ce continuum culturel, un démêlement projectif, pour l’individu comme pour les peuples, de cet entremêlement complexe. [Voici le contexte des quelques mots que je viens de citer d’Émile Bréhier, p. 378 : « […] c’était l’expérience douloureuse de la déficience de l’action, le sentiment tragique que notre action se perd dans le néant, qui ont engendré et développé la pensée de la destinée. C’est donc moins l’action elle-même que la réflexion sur l’action qui donne naissance au mythe de la destinée : le mythe n’est pas l’action, mais une certaine théorie, une certaine spéculation sur l’action » — sous la condition de rester ferme sur ce que le mythe, réfléchissant moins l’action que la douleur de sa vacuité, et transfigurant cette douleur, est principe d’action, et que s’il n’est pas action, il semblera inadéquat de le construire, simplement, comme théorie de l’action, et donc retrait, distance par rapport à l’action elle-même, alors qu’il est, s’il est effectif, immédiatement opératif, pleinement en acte et pour l’acte, compulsion d’action, relevant pleinement des cercles enchantés de l’agir.]  ]]]
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L’on peinerait à trouver le plus souvent, dans l’entreprise coloniale – quels que soient ses motifs [mon propos n’est pas ici de donner des éléments de doctrine de l’impérialisme – je l’ai fait en 2017 lors de la conférence inaugurale aux journées sur l’impérialisme dans sa modalité colonialiste, et nous avons beaucoup discuté, lors de ces journées, de cette question, et en particulier des débats des vingt premières années du siècle dernier, pour faire court, de Hobson en 1902 à Lénine en 1917, en passant par Hilferding, Rosa Luxembourg, et bien entendu Boukharine] -, un montage « justificatif » du type de celui que nous trouvons dans le fascisme italien.
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[ Sauf à le rapprocher peut-être de celui qui préside au mythe sioniste, qui appelle toutefois un beaucoup plus grand investissement encore – le « romanisme » fasciste fait l’économie du dieu – ce n’est pas Jupiter qui assigne Rome à l’empire, et moins encore le dieu chrétien, même si le thème, à mon sens assez médiocrement fécond, de ce que l’on a appelé « religion fasciste », « culto del littorio », nous retiendra un peu ; sauf à le rapprocher aussi des mortifères folies yankee gravitant autour du thème, inlassablement repris, jusque dans le discours politique courant, de la Manifest Destiny ; mais là encore, et je suis bien désolé de devoir écrire une chose aussi contrariante, la construction lictorienne, assez bouffonne certes, est plutôt moins délirante – prétendre que l’Italie a quelque chose à voir avec l’ancienne Rome, tout comme prétendre que la France ne saurait guère ne pas se penser dans la méditation de sa grande histoire capétienne et révolutionnaire, telle que le Premier Empire en a assuré une première synthèse intégratrice, puis le général de Gaulle une nouvelle synthèse, malheureusement détruite méthodiquement par la plupart de ses successeurs, est beaucoup moins déraisonnable, même si dans le cas de l’Italie, la constitution spéculaire de soi dans la considération d’un immense impérialisme passé, c’est-à-dire, bien entendu, dans la reconstruction de cet impérialisme [car, cela devrait aller sans dire, mais tel n’est pas le cas — les esprits prétendument éclairés s’alignant d’ordinaire sur la superstition du fait issue de l’hébétude positiviste, laquelle, comme l’empirisme, est la pensée spontanée des humains –, l’histoire en quelque sorte n’existe pas, elle est œuvre d’art, créatrice, par l’interprétation et l’allocation de signification, elle n’est pas inventaire de quelque déjà-là, inerte et disponible, des « faits » – comment inventorier l’infini du fini d’ailleurs ? – elle n’est pas état des choses passées mais agir créateur du monde passé du présent, de ce monde que notre esprit constitue comme monde passé, et qui ne saurait n’être pas le sien, l’histoire est moins esprit que, dans le sens qui résulte de ce que je viens d’écrire, l’esprit n’est histoire] n’est pas allée sans lourdes et déplaisantes conséquences, que de prétendre, tout en massacrant les Indiens puis en bombardant les peuples réticents, que l’on a une vocation à peu près divine, et réputée irréfragablement bienfaisante et ordonnée à l’universel, à dominer l’orbe tout entier de la terre ].
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Mais ce montage transalpin d’autrefois mérite d’être considéré avec beaucoup d’attention, dans la mesure où il eût été difficile par la suite que le fascisme n’exaltât pas sans mesure Rome, et échappât – en dehors des motivations générales que l’on assigne volontiers, très légitimement, aux toujours illégitimes entreprises coloniales – à l’attrait, irrésistible, puisqu’au fond constitutif, de projections extérieures en lesquelles l’Italie, certes, ne brillerait pas.
Je veux dire par là, très simplement, que si l’on peinerait lourdement à montrer que le fascisme dût être, sur le tard, comme il le fut malheureusement, un antisémitisme, fort déconcertant d’ailleurs pour les communautés juives italiennes, à la fois parce que de telles perspectives n’avaient pas été dans l’ensemble aussi profondément répandues parmi les gens du sud que parmi les peuplades nordiques, et dans la mesure où les communautés juives d’Italie étaient fort éloignées d’entretenir de mauvaises relations avec le régime fasciste dans les années vingt et les deux premiers tiers des années trente [cela ressortira de certains développements ultérieurs du présent texte], par contre, on ne saurait considérer que l’impérialisme colonial, pour les fascistes les plus engagés, eût pu être considéré à la façon d’une « politique » comme une autre, et qui eût pu être ou n’être pas conduite : le fascisme s’est construit comme un impérialisme et une bonne partie de ses mortelles erreurs, en-deçà même de tout jugement plus fondamental sur ce régime, son idéologie et ses pratiques, ont éclos de ce montage, si bien que l’on ne saurait au fond considérer séparément les encouragements donnés au travail historiographique, les travaux considérables – plus ou moins heureux mais c’est une autre question – de réhabilitation des sites antiques, l’œuvre routière, urbanistique, architecturale et artistique – malgré tout considérable en très peu de temps, et dans un pays assez pauvre -, et la si pénible aventure éthiopienne, moment d’une gloire paradoxale qui nous serait inintelligible sans une telle vue d’ensemble.
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Ce texte présente un autre intérêt, très grand à mon sens, ; il attire l’attention sur une manière de préhistoire d’une articulation centrale, je crois, du fascisme, ordonnant de façon opérative la doctrine du mouvement des faisceaux, l’impérialisme, et le culte du passé romain ; et cela incline à une considération de quelque portée peut-être : la création du montage mythique ultime peut être réputée une opération de la liberté de l’esprit. Pour autant, le mythe ne saurait guère, s’il doit devenir opératif, ne pas s’adosser aux engendrements de la culture, ne pas brocher sur les cristallisations vivantes du Zeitgeist compris comme manifestation d’un Volksgeist en constant développement -, esprit historique du peuple en lequel les perspectives mêmes sur l’originaire ou l’immémorial [ces grandes notions comiques dont le contenu se modifie chaque jour ou presque – panta rhei suggérait le vieux monsieur que j’ai déjà dit, et plus encore les choses humaines, les choses spirituelles en tout cas] glissent continûment [et discontinûment parfois]. Le ciselage, le cisèlement, la ciselure préférablement, et le montage du hanap d’ensorcellement, d’enchantement plutôt, en lequel sera versé le philtre narratif, peut bien être accompli par Mussolini et quelques camarades, ou bien, ailleurs, par Bernays et son équipe, ou encore par les story tellers obamiens d’il y a dix ans ; toutefois, le plus souvent, il est peu probable qu’ils ne considèrent pas [l’on est dans des affaires évidemment rhétoriques] ce que notre Aristote désignait comme l’auditoire, auxquels d’ailleurs ils ne sauraient être parfaitement étrangers – le discours s’adresse à un akroatēs, à un auditeur, ou plus souvent à un auditoire, à un ensemble d’auditeurs, avec le propos, non de les convaincre, mais de les persuader, de les emporter au fond, sans doute en général sur le fondement de leurs sentiments, ou de ce qu’ils admettent déjà, ou du moins de ce qu’ils sont, semble-t-il, prêts à admettre ; et s’il y a lieu, c’est en reliant ce dont on souhaite persuader à ce que l’auditoire admettrait déjà, que l’on parviendrait, peut-être, à assurer le miracle – car c’en est un au fond – de la persuasion, persuasion touchant au sens, mais aussi à la signification, au récit, si l’on veut, mais aussi à l’ardente obligation de son accomplissement en quelque sorte – ici, s’agissant de la renouatio romani imperii, de sa réitération exaltée permettant au peuple italien de recouvrer pleinement son identité perdue.
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Pioche, ainsi, « porteuse » du Duce, ou de celui qui allait le devenir ; mais pioche dangereuse, à tous égards, du fait bien sûr de l’impossibilité de la réactualisation du « rêve » supposé, mais aussi du fait du tour cauchemardesque que pouvait prendre, sous divers aspects et et en diverses occasions, ce rêve ; si bien que quelque déjà-là admissible de l’esprit ne saurait exonérer le mythopoiète – le dichter d’un Volk, eût écrit Stefan George, le grand Législateur eût suggéré notre Rousseau – de sa responsabilité, au fond, historique [même si l’épouvante fasciste, bien réelle, en particulier à l’intérieur, ne peut être sérieusement assimilée, du moins pendant les quinze premières années, à celle, effrayante, du nazisme, et que, si l’on veut être sérieux, il est difficile de comparer les horreurs internationales de la Rome revivifiée à celles, dix fois plus létales, de Washington depuis 2001 – mais, après Francis Cabrel dans une très belle et terrible chanson, l’on peut certes poser et reposer la question = « Est-ce que ce monde est sérieux ? »]
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Reste bien sûr, une question, peu éludable lorsque l’on rapproche, par exemple, Mussolini et Bernays : celle de la sincérité. Sans doute connaît-on, dans ce très beau dialogue qu’est le De oratore – assez peu platonicien en la forme, mais porteur au fond d’une paradoxale rhétorique platonicienne – la vue cicéronienne, opposant les belles couleurs de la vérité aux fards du mensonge. Il ne s’agit pas de cela ici : le mythe, je le redis, ne saurait être apprécié en termes de « vérité ». Par contre, l’on peut supposer que, professionnellement en quelque sorte, Bernays n’avait pas lieu d’être sincère ; le monde rhétorique qu’il contribuait à faire naître, et dont on n’est pas sorti, nous ramène davantage, pour dire simplement la chose, aux sophistes qu’au divin Platon ; inversement, l’on peut avoir le sentiment que Mussolini devait jusqu’à un certain point croire à ses billevesées romanistes [bien qu’il n’y ait pas de lieu humain d’où l’on puisse assurer de la sincérité ou certifier la duplicité, la manipulation, le propos que je dis volontiers, comme les maîtres de la fin du XIXe siècle, de suggestion]. Cela ne change bien entendu rien au jugement intellectuel et moral que l’on peut porter sur ce bricolage assez absurde et inévitablement dangereux [d’autant que Mein Kampf nous assure que Hitler croyait pleinement à ses folies sur les juifs, les slaves, et même les Français].
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Mais la question, à mon sens, intéressante se tient encore ailleurs. Il va de soi que le mythe a pour vocation – consciente ou non chez ceux qui l’articulent – d’ordonner et d’enchanter [donner du sens comme dit notre temps], bien sûr, mais aussi souvent de justifier, voire de masquer. Ce propos est assurément d’une grande banalité = il ne fait qu’évoquer de façon assez lâche ce que suggère de façon plus construite la notion marxiste d’idéologie. Ainsi joue-t-on aux Romains, et prospèrent les capitalistes ; veut-on créer un empire, et ceux-ci en bénéficieront dès le stade de la fabrication des armes, etc. Bref, le mythe est un instrument de la domination, même lorsqu’il semble tout à fait bénin, et même bien intentionné [ce que ne saurait être la construction expressément impérialiste du fascisme] — je songe bien entendu au mythe de l’État de droit – dont il n’est pas excessif de penser qu’il ne favorise nullement l’accès des pauvres, et même des simplement aisés, à la justice, mais dont il saute aux yeux qu’il justifie et tend à garantir, la propriété – et la propriété d’objets sans cesse élargis -, la prédation, et finalement la domination la plus féroce, l’arraisonnement de l’ensemble de l’étant, pourrait-on dire dans un certain lexique, au bénéfice d’une poignée d’oligarques ; ou bien au mythe de la démocratie occidentale, qui n’a strictement rien à voir avec ce qu’il est raisonnable d’entendre par démocratie, mais qui justifie, paraît-il, l’impérialisme le plus indécent – « démocratie de marché » avouent d’ailleurs les libéraux occidentaux, lesquels semblent penser qu’il ne saurait y avoir de liberté sans que soit assurée la possibilité pour une ploutocratie globalisée d’affermir toujours davantage sa domination.
J’espère, sans aller plus loin, avoir, sinon justifié, du moins permis de comprendre le contexte intellectuel, dans ma pensée certes, de mon propos, et l’avoir rendu plus intelligible.
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La circonstance libyenne de 1911 permet en tout cas de comprendre le climat assez exalté que manifeste toute la fin du texte cité : la « souche » [stirpe – la stirps latine], la « jeunesse », la « virilité » partagées par tout un peuple [en y incluant bien sûr ses femmes, chères au régime, qui souhaitait jusqu’à un certain point les « libérer » de l’étreinte cléricale – notez que cette virilité n’est pas principalement sexuelle, elle est principe de la vertu comprise comme force d’âme], l’héritage privilégié de l’hellénisme [« l’empire grécoromain » selon le juste mot, à tous égards, de M. Paul Veyne], le rayonnement d’une latinité qui a fécondé tant d’autres peuples – décidément, prétend l’auteur, la politique ne saurait ne pas rejoindre les effectivités de l’histoire et de la culture.
Il ne s’agit évidemment pas pour moi de critiquer méthodiquement, de façon serrée, cette construction – qui, en tant que montage mythique, se trouve, comme statutairement, immunisée contre toute critique savante.
Une telle critique toutefois, même sommaire, ne manquerait pas d’objecter qu’en tant que le mythe prétend s’enter sur « l’histoire », et dans la mesure où il souhaite instrumenter « l’histoire », et enrégimenter les historiens et les archéologues à une fin, en quelque sorte, démonstrative, il est difficile de ne pas s’interroger sur sa substance savante. Or, il est peu douteux que cette substance savante, si elle n’est pas mensongère, non pas fausse ou distord « la vérité », mais est assez étrangère à nos vues, telles qu’elles ont été construites au fil des dernières décennies par tant de savants historiens : selon mon expression ci-avant, le monde du passé romain du présent des hiérarques fascistes et des historiens qu’ils aiment n’est pas le même, dans une certaine mesure, que le nôtre ; ce glissement historique de l’histoire, cette historicité de l’historiographie, est bien sûr inévitable ; par contre, le parti pris est avéré lorsque, dans une histoire telle que celle de Rome, seule la grandeur est soulignée, et dissimulée, disons, l’horreur. Je fais partie, s’agissant de la France, de ceux qui pensent que nous devons nous constituer mythiquement, comme nation, dans la réconciliation de l’Ancien Régime et de la Révolution [ceci ne forme pas un programme, ceci permet simplement l’institution unitaire d’un peuple] : cela appelle, bien sûr, même travail d’estompage – il suffit de le considérer, sachant d’ailleurs [mais ce n’était pas le cas pour la Rome des fascistes] que l’art suprême consisterait à ne pas effacer les aspects les plus gênants, mais à les subsumer sous une vue plus vaste, dans la considération que si notre temps ne saurait pas ne pas construire selon ses perspectives le passé, il ne saurait pour autant nous apparaître raisonnable de critiquer l’ancienne France gallicane, par exemple, pour son absence de sensibilité à toutes sortes de questions qui sont devenues, très récemment seulement, importantes pour nous-mêmes. 
Le mythe fasciste de Rome s’exposait toutefois, lorsqu’il se revendiquait de l’histoire, à son inévitable anhistoricité propre : il évoquait plus de douze siècles comme un tout irréductible ; il traitait Rome comme une Idée appelée à se manifester dans le sensible, mais toujours la même pour ceux capables de la contempler, pure configuration intelligible. De ce point de vue, le mythe que j’évoquai pour la France est plus commode : il est celui, à partir de peuples assez divers [encore que l’on soit frappé par le très haut niveau d’intégration des sommets de la société avant l’avènement de Hugues Capet, le monde nordique ayant pénétré le midi, non seulement avec les Wisigoths par exemple, au Ve siècle, ou Simon de Montfort, au début du XIIIe, mais, entre les deux, par l’extension constante de la domination méridionale, selon une voie ou une autre, de lignages septentrionaux], parfois dans la douleur [ma famille paternelle est d’origine languedocienne, et nous comptons parmi nos ascendants des cathares répertoriés, brisés bien sûr, auxquels je ne songe jamais sans admiration, sans tristesse, et même sans amour – les mythes généalogiques, n’est-ce pas, si importants pour la constitution de l’identité des individus et des familles], de la naissance et de l’affirmation d’une nation, ainsi qu’y consentent des historiens fort divers, c’est-à-dire d’une conscience très forte d’unité et d’appartenance, et peut-être aussi de la naissance et de l’affirmation d’un État, selon la vue, notamment, on le sait, tocquevillienne, bref, l’avènement du seul, peut-être, véritable État-Nation de l’histoire. Ici, on le comprend, l’Idée semble sourdre de l’histoire que tant d’historiens, au XIXe siècle ou encore ces dernières décennies, ont souhaité écrire – c’est très différent.
Le montage historique indispensable à la démonstration fasciste l’appelait, par contre, à négliger plutôt cette épaisseur ; à oublier assez que l’affirmation antique de Rome a été fort longue, et bien hasardeuse ; que la péninsule n’était pas entièrement soumise autour de 200 ajc ; que les peuples d’Italie, à l’heure de l’expansion de Rome dans la péninsule, au fil de guerres souvent risquées, étaient divers [ma merveilleuse mère, ainsi, était Sarde, et avait le sentiment de n’être pas strictement italienne – à dire vrai, cela dépendait, tels sont, justement, les jeux de la constitution mythique, pourvoyeurs parfois de diverses panoplies -, bien que le royaume de Sardaigne ait été à l’origine de l’Italie moderne, et que son oncle Erminio, fidèle au fond aux traditions militaires de l’État de Piémont-Sardaigne, ait terminé une très honorable carrière militaire comme général de bersagliers – or la Sardaigne est devenue province romaine en… 231 ajc] ; qu’il serait difficile aussi de considérer que le fond de population italien – dans une certaine mesure « mélangé » du fait de l’étendue, de la diversité et de l’universalité intégratrice même, si impressionnante dans la durée, de l’empire – n’ait pas été modifié, quant à la « souche » et quant à la culture, modérément peut-être [s’il s’agit de la combinaison des « souches »] par l’hellénisation culturelle des élites à partir du « Siècle des Scipions » [Pierre Grimal], plus sensiblement sans doute par l’effet de l’afflux d’effectifs significatifs de nombreuses populations romanisées à la fin de la République et dans les deux premiers siècles de l’Empire, fort diverses, espagnoles ainsi, ou gauloises, ou issues de l’Orient hellénisé, ou de l’Afrique berbère, puis par les « barbares » ultérieurs [tout comme la Gaule alors, bien évidemment, si profondément romanisée dans une notable partie de son étendue, puis si marquée par les déferlements successifs de « barbares » – cette Gaule où l’on ne saurait certes tenir pour négligeable la marque des Wisigoths, des Burgondes ou bien sûr des Francs, ni même un ancien saupoudrage grec au sud, et romain, plus largement sans doute, puis d’ailleurs au huitième siècle, « sarrazin »  au sud, espagnol, aux XVIe et XVIIe, au nord, etc.]
Et ce destin de Rome ou de la Gaule – méritant certes tant d’attention dans les circonstances que nous vivons – est sans originalité dans son montage général : que l’on songe au monde berbère du Maghreb, sans doute assez peu affecté par des rapprochements avec des familles romaines ou romanisées du nord du Mare Nostrum, mais d’abord christianisé, pour le plus grand profit intellectuel, spirituel et même moral du christianisme tout entier,  entièrement islamisé ensuite, mais inégalement arabisé, – après avoir déjà « accueilli » un siècle et demi plus tôt un zeste de Vandales et d’Alains – arabisé malgré tout dans une certaine mesure, difficile à préciser, à partir du dernier tiers du VIIe siècle donc… [comme on le sait, les pays « arabes » le sont, s’il s’agit de la « souche », fort inégalement, et de façon minoritaire à n’en pas douter en Algérie par exemple, mais la plupart y ayant part, encore que fort inégalement, à des origines arabes justement présumées, le mythe arabe opère bien entendu fortement, avec l’appui très ferme de l’appareil d’État, sur le socle symbolique puissant il est vrai de la langue et de la religion venues de la péninsule arabique, la seconde y reconduisant pour le Hadj ; les Algériens, pour dire les choses de façon simpliste, sont pour la plupart des Berbères inégalement arabisés, dont un certain nombre souhaitent affirmer une spécificité berbère, tandis que beaucoup sont heureux de se laisser instituer, mythiquement, comme Arabes].
Ainsi, pour tous, et point seulement les « Romains » du fascisme, les « Gaulois » de France ou les « Arabes » du Maghreb, la constitution mythique de l’identité collective opère de façon extrêmement constructive. Mais la particularité ici du fascisme tient à ce qu’il prétend s’adosser à une sorte d’autre « politique tirée de l’Écriture sainte » – je veux dire = au récit sans récit du destin romain, et donc à la pure Idée romaine comprise comme Idée impériale totale, la Rome augustéenne, on va le voir, finissant par être comprise comme manifestant dans sa plus haute pureté l’Idée romaine comme idée de part en part impériale, autoritaire à l’intérieur, expansionniste à l’extérieur.
2/ L’intérêt particulier de ce texte de 1911 tient aussi à la personnalité de l’auteur, lequel n’était nullement un homme politique nationaliste et impérialiste : Ettore Pais – issu d’une famille sarde d’ailleurs, mais de mère piémontaise, ce qui l’inscrivait certes dans l’histoire, non seulement du royaume de Sardaigne, mais encore de l’unité italienne – était simplement un fort notable historien universitaire « positiviste » – un historien de Rome certes, plus que de l’Antiquité en général, selon l’usage alors répandu, et qui avait même consacré des travaux consistants au droit romain, en particulier « public ».
Tout indique qu’il avait été saisi par une fièvre nouvelle cette même année 1911 – l’année libyenne donc. Certes, lorsqu’il deviendra sénateur en 1922, peu avant la « Marche sur Rome », ce sera comme libéral : mais vous ne serez pas surpris qu’il se soit progressivement reconnu dans une révolution fasciste portée par cet esprit du temps qu’il avait lui-même éprouvé et manifesté une dizaine d’années plus tôt, et que ses travaux laissaient affleurer. M. Polverini note qu’il est encore nettement réticent en 1923 et 1924, et certainement toujours en 1925 et 1926  [2014, pp. 267 sq.] Par contre, en 1932, tout, dans ses positions, manifestera qu’il est devenu un fasciste décidé – il prendra d’ailleurs cette année-là sa carte du Partito Nazionale Fascista, à soixante-quinze ans, et un peu plus de vingt ans après avoir développé le soubassement historiographique permettant de construire ce grand mythe romain qui, après une certaine difficulté on le voit, allait justifier son plein et officiel ralliement au régime des faisceaux.
Ettore Pais - de l'ancien au nouvel empire.png
Notons que l’engagement intellectuel, ici, a précédé l’engagement proprement politique au sens de partisan [qui n’avait pas lieu d’être en 1911, s’il s’agit d’un fascisme alors à venir], mais semble avoir épousé étroitement le mouvement de l’exaltation de la vocation impériale de l’Italie. Cela ressort bien d’une suite de titres que je me contente d’énumérer : Imperialismo romano e politica italiana, 1920 ; Storia della colonizzazione di Roma antica, 1923 ; et, l’année avant sa mort, Roma dall’antico al nuovo impero, 1938 [l’on trouve très aisément la deuxième édition, datant de 1939, l’année de sa mort = l’on peut supposer qu’elle fut un succès et cela est un signe des orientations répandues du public lettré d’alors, sans doute assez satisfait de cet immense écrasement historique auquel il était convié, au fil de manifestations politico-culturelles impressionnantes, et dont, héritier de près de vingt-sept siècles, il pouvait tirer quelque gloire]. En regardant de plus près d’autres ouvrages, publiés en grand nombre et manifestement un peu répétitifs, l’on soulignerait semble-t-il sans peine que le lien entre question nationale, impérialisme et romanité était à peu près obsessionnel chez cet historien dont le rayonnement fut immense. [Les prolusioni et autres discorsi académiques de Pais – dont certains sont évoqués par M. Polverini – révéleraient assez manifestement la même assez précoce et constante orientation.]
Cet itinéraire est bien sûr d’un intérêt immense : il manifeste que la génération née à la veille de l’unité était en mesure d’infléchir progressivement son antérieur libéralisme « bourgeois », que la question impériale était devenue centrale, et indissociable de la question nationale elle-même, et que le ressort le plus opératif d’une telle dynamique, en tant que spirituelle [eût-elle été aussi « économique », mais l’économie est un enfantement non seulement du besoin, ou de l’intérêt, mais aussi de l’esprit qui donne ses contours à et justifie l’intérêt, constitue ainsi la concupiscence, en de certains secteurs, en passion rationnelle et admissible – ici, j’ai toujours jugé que le soupçon pouvait être un conseiller inégal, et qu’il fallait savoir remettre, si je peux dire, la dialectique sur la tête, l’esprit seul conduisant les hommes, fût-ce dans la ténèbre économique], était bien le grand mythe romain, adossé à une historiographie parfois savante mais engagée, à une archéologie comme vivante, à une mise en scène répétitive de la grandeur passée de l’Urbs, au fil de manifestations diverses, d’expositions grandioses ou même d’agencements muséaux stables, mais aussi à l’actualisation et à la modernisation de ses jeux de formes, inlassablement repris, stylisés, systématisés, dans un procès constant, et à peu près hantant, d’envahissante projection symbolique et aussi, on va le voir, de création architecturale ou urbanistique souvent brillante.
Dès lors que Rome demeurait éternellement Rome, l’Italie ne pouvait être pensée qu’à la façon d’une nation-pour-l’Empire.
[[[ Vous trouverez la traduction évoquée du texte cité dans une contribution de M. Leandro Polverini que je citerai par la suite – in Foro [dir.], L’Italie et l’Antiquité […], 2017 – ; le même Pr Polverini a donné en particulier « La storia antica nella storia dell’Italia unita. Il caso di Ettore Pais », in Salvatore Cerasuolo et al., La Tradizione classica e l’unità d’Italia, Napoli, Satura Editrice, 2014, pp. 261 sq. ; il s’agit d’une précieuse notice sur la carrière, les travaux et les positions de notre auteur ; toujours du même auteur, une synthèse utile sur « La réorganisation fasciste des études historiques […] », in Foro [dir.], op. cit., pp. 155 sq., comprend en ses premières pages un rappel des décennies précédentes, concernant en particulier l’Istuto Storico. ]]]
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[[[ 19 juillet = Il m’est demandé pourquoi mon titre tend à dévaloriser – « banalités » – ce petit travail, que je vais encore poursuivre, pourtant, pendant un peu de temps. Ma réponse est simple : ce sujet est venu dans mon propos ; je le traite aussi proprement que possible ; il m’est impossible, bien entendu – sur une question fort labourée et dont la plupart des termes ont été très explorés à l’époque contemporaine -, de prétendre renouveler quoi que ce soit ; j’ajoute que, en son contenu du moins, ce n’est pas un sujet en lequel un esprit peut « creuser » la distance, si je peux dire – avec ses opérations les plus ordinaires, avec l’ordinaire de la pensée – ; on a là affaire, avec le fascisme, à une peu niable réussite politique [aucunement stratégique par exemple] – pendant un certain temps – mais non seulement pénible à beaucoup d’égards, bien avant les vagues de radicalisation finales, mais nourrie d’une pensée généralement faible [malgré quelques grands esprits, comme Giovanni Gentile ainsi], et au fond tirant bénéfice de cette faiblesse sonore ; qui s’intéresse à l’histoire de la pensée ne saurait guère, ainsi – en dehors de toute considération sur les pratiques -, ni se trouver bouleversé intellectuellement par la chose, ni prétendre bouleverser un esprit exigeant à son propos. J’espère avoir justifié ainsi l’appréciation que je porte d’emblée.

Il demeure qu’il y a dans l’étude de toute cette entêtante daube – en dehors du caractère intéressant pour les étudiants raisonnablement curieux de toute question qui pourrait leur être présentée sans qu’il l’aient clairement envisagée antérieurement [voire de la curiosité propre de tels documents produits] – trois aspects précieux à mon sens [lesquels expliquent pour partie que je choisisse de privilégier moins les voies d’une histoire des « idées », en laquelle les idées justement, manqueraient de densité, que des supports moins immédiatement discursifs] :

1/ les questions générales de la constitution mythique de l’identité et des usages politiques de l’histoire sont à mon sens [on l’aura compris] de toute première importance et, avec le « romanisme » fasciste, l’on bénéficie d’un exemple particulièrement net [qui pourrait être source, simplement, d’un lourd inconvénient  si l’on pensait que ces questions – constitution mythique, usages politiques… – ne méritent pas d’être toujours posées]  ;

2/ la question de l’articulation de l’art et de la politique, de l’art comme manifestation de l’orientation politique, mais aussi de l’art comme instrument subtil de la communication et de la suggestion – selon le terme, je le répète, si heureux qu’appréciaient les psychologues de la fin du XIXe, lequel permet de demeurer dans un cadre large d’analyse, ce à quoi ne contribue guère le « propagande » bernaysien – je laisse de côté les usages latins ecclésiaux antérieurs, même si l’Église, je le dis souvent, fut une reine des arts de la communication – en orientant la réflexion vers les opérations les plus décidées et les plus outrées, les plus violemment manipulatrices si l’on veut, propres à faire surgir de très rapides et comme irrésistibles emballements mimétiques, de ceux qui tissent et détissent la société ;

3/ de moindre importance, mais intéressante, la question de l’art telle qu’elle peut se poser à l’âge contemporain, et en particulier de l’urbanisme et de l’architecture, de la mise en valeur aussi des œuvres du passé en un âge que l’on dira, en une acception très vague, « démocratique », etc. Il y a là une grande question politique et sociale, et l’on peut s’interroger par exemple sur l’échec relatif de l’âge gaulliste, si grand sous divers aspects, relativement à cette question – André Malraux, on peut le craindre, est passé à côté de son plus grand destin, et le Général était un grand homme, mais peu sensible semble-t-il à certains aspects de notre présence au monde. Ici, par contre, un certain nombre d’artistes, et probablement une fraction des sommets du régime, paraissent avoir compris certains enjeux ; tel fut le cas en particulier, à mon sens, de Mario Sironi, lequel a probablement entrevu les conditions, à la fois générales et singulières, d’un art chargé d’une vocation unitive dépassant de beaucoup les jeux de la manipulation politique et tendant à forger spéculairement un « Moi commun » plus dense. Peut-être est-ce là que j’échapperai le plus aux chemins les plus arpentés des « fascistologues ». Voici – j’espère être assez clair ; et je reprends mon propos. ]]]

 

 

II.- LE PADIGLIONE DE L’ARA PACIS ET LA CRÉATION D’UN ESPACE SACRÉ AUTOUR DU MAUSOLÉE D’AUGUSTE

 

Je n’en ai pas tout à fait fini avec l’Ara Pacis [v. billet « Images 1/2 », in fine – voir aussi, plus haut dans le même billet, ce qui concerne la restauration de la Curie].Comme vous l’aurez compris déjà peut-être, je crois utile de s’intéresser – à des fins à la fois de compréhension générale des procès de la construction de l’identité, des individus comme des groupes, sans laquelle aucune démarche d’herméneutique un peu ambitieuse ne saurait revêtir de sens, mais aussi de façon au fond critique, car si tout individu ou tout groupe humain opère, à peu près inévitablement, selon l’ordre de ses « mythologies », alors il devient possible à celui qui a l’audace d’en prendre conscience de se placer comme un peu à distance – des autres certes, mais de lui-même aussi -, et d’affirmer plus puissamment sa liberté, dans la conscience de ce procès toujours opératif  [fruit lui-même de la brèche ouverte par la liberté, mais comme ressaisie, celle-ci, par la grégarité imitative de toute société, et définissant même chaque société, petite ou grande] qui l’englue dès lors qu’il n’est pas réflexivement maîtrisé. [Car je ne critique pas ce constant travail mythopoïétique de la société : je le crois d’une façon ou d’une autre, non seulement inévitable mais indispensable — il y faut simplement du discernement, et il n’est pas du tout assuré que Mussolini – en s’emparant, sur le mode de la radicalité, d’un mythe impérial romain qui flottait certes dans le Zeitgeist local – en ait eu beaucoup, car il acculait son pays à une projection coloniale dont son pays n’avait pas véritablement les moyens, voire même à des expéditions militaires européennes très fâcheuses.]

Je l’ai dit, l’actuel musée de l’Ara Pacis est très controversé. Il a été réalisé par l’architecte Richard Meier et a ouvert ses portes en 2006. Laissons cet aspect de côté.

[[[ Voici qu’un curieux – que je remercie de son intérêt – me demande ce 17 juillet d’être un peu plus explicite sur cette dernière affaire : je ne souhaite pas me dérober. Notons d’abord que la controverse n’a pu porter sur l’emplacement, entre le Tibre et le Mausolée d’Auguste, à quelques centaine de mètres, mais de l’autre côté du Tibre, du Castel Sant’Angelo : cet emplacement était déjà celui du musée de 1938, détruit en 2001 pour lui faire place – comme cette photo moyennement ancienne et une photo actuelle de Google Maps vous le montrent [successivement ci-dessous].

L'ancien musée de l'Ara Pacis.png

L'emplacement actuel de l'Ara Pacis.png

L’emprise au sol du nouveau musée est plus importante que celle du simple « padiglione », pavillon, comme l’on disait du précédent ; mais, dans une certaine mesure, il a conservé l’esprit du premier musée, en maintenant, quoique peut-être avec moins de pureté décidée, le parti du premier architecte [sur lequel je vais revenir], lequel était de donner à l’Autel de la Paix une sorte d’écrin de verre. Dans une certaine mesure seulement parce que l’aménagement d’ensemble de l’espace occupé par le nouveau musée n’a pas la sobriété du premier, sorte de temple classique minimaliste dont la noirceur primitive, selon les photos, ne manquait pas d’un certain charme. [J’imagine que ce noir – de chemise – revêtait une signification politique, et que c’est pour cela qu’il a été gommé après-guerre – cela vaudrait d’être vérifié ; ce n’est pas après l’œuvre importante de Michel Pastoureau, et au lendemain de la victoire des « bleus » – qui incline soixante-cinq millions de mes compatriotes – ou presque – à bomber le torse après avoir vaincu un peuple de quatre millions d’âmes – que l’on se hasardera à écrire que les couleurs n’ont pas d’importance.]

Le nouveau musée de l'Ara Pacis.png

L'ancien musée de l'Ara Pacis 2.png

Honorant – très partiellement, car il y aurait certainement beaucoup à dire [je commande d’ailleurs à l’instant un livre de Mme Orietta Rossini qui m’éclairera peut-être davantage] – cette aimable demande, je trouve en ligne deux photos correspondant sans doute à l’inauguration par Mussolini du musée le 23 septembre 1938 [sur la seconde en effet, vous situerez Mussolini à gauche ; le personnage un peu plus « artiste » qui se trouve au milieu avec la tête de Georges Pompidou s’il s’était pris pour Sacha Guitry est peut-être Vittorio Ballio Morpurgo, l’architecte ; je n’ai pu en trouver confirmation, mais je ne désespère pas ; le cas de celui-ci est intéressant bien sûr puisque, grand architecte de l’âge fasciste, élève du fameux Gustavo Giovannoni [mais point prisonnier de l’ « historicisme » architectural de celui-ci, plus proche des orientations de ce Piacentini que nous retrouverons plus loin, lui aussi soucieux de monumentalité moderniste et rebelle aux ornements inutiles – mais sans se montrer incapable, certes, de remplois brillants de jeux de formes du passé, dans un effort, mais donnant souvent un sentiment d’aisance, de réconciliation des deux adversaires de l’architecture moderne, ce que l’on tend à appeler, d’une façon qui ne satisfait pas entièrement, mais qui s’entend, le rationalisme et l’historicisme], appelé à multiplier des réalisations exaltant la romanité et s’ordonnant au propos fasciste de construction collective de soi [vous pourrez aussi en ligne voir le très beau Museo delle Navi Romane qu’il édifia, tout à fait à la même époque – 1933-1939 -, à Nemi, au bord du lac de ce nom, non loin de Rome – incendié en 1944, réouvert, fermé puis réouvert encore], il était issu d’une famille juive ; or le Duce avait annoncé les « Leggi razziali » le 18 septembre précédent, cinq jours plus tôt donc… Il semble que Morpurgo, d’une notable lignée triestine,  ait échappé à leur sévérité, fort heureusement survécu sans marginalisation sévère, et qu’il ait pu poursuivre sa créatrice carrière après-guerre, en particulier, certes, à l’étranger, mais pas seulement – honoré même de toutes sortes de façons par la République italienne dans les dernières années de sa vie [+1966] ; mais pour nombre de membres de cette antiquissime communauté,  dont beaucoup d’éminents représentants [à commencer bien sûr par Margherita Sarfatti, « l’égérie du Duce« , selon le titre d’un livre] n’avaient pourtant pas ménagé depuis les origines leur appui  à un régime jusque là nullement préoccupé par cette « question », tel ne fut certes pas le cas – vous connaissez peut-être, tiré d’un roman du même titre, le beau film Il Giardino dei Finzi-Contini [et puisque je prononce le nom Finzi, je suppose que certains connaissent les compositeurs Finzi, l’un est l’autre, si l’on veut, talentueux postromantiques tardifs, et point de la même famille d’ailleurs, dont l’un, Gerald, l’auteur d’un fameux concerto pour clarinette, eut un destin assez sombre, mais pas à cause des lois raciales puisqu’il naquit et vécut en Angleterre, mais dont l’autre Aldo, dont on retient généralement, en particulier, le poème symphonique « Infinito », vit sa carrière anéantie et mourut dans de tristes conditions]. En singeant le nazisme dans les dernières années de son pouvoir, Mussolini a lourdement dégradé un dossier déjà chargé, en particulier par les violences squadristes des années 1920 et 1921 [les révolutions ne vont certes pas sans violence en général ; ce n’est pas se montrer exagérément noltien que d’admettre que le brillant coup de force bolchevique, ses répliques, son écho incandescent de par le monde, avaient exaspéré la brutalité de la lutte des classes et des affrontements politiques ; et les violences de ses partisans, d’ailleurs médiocrement contrôlées par Mussolini, qui ne parvenait que difficilement à maîtriser la dynamique squadriste, n’ont pas emporté des conséquences vraiment graves qui fussent quantitativement importantes – l’on compta les morts par centaines et non par milliers – ; mais elles nimbèrent d’une certaine épouvante, l’accession au pouvoir du nouveau régime ; et elles interdirent des réconciliations politiques toujours souhaitables lorsque l’on prétend unifier les énergies nationales] : les velléités impériales, du moins, étaient comprises comme structurellement dans le projet fasciste, et ne distinguent guère, dans leur principe, l’Italie des autres puissances européennes [sous la réserve du ressort particulier du tardif sursaut colonial d’une « nation prolétaire » – je reviendrai beaucoup plus loin sur cet aspect] ; l’antisémitisme d’État – adopté à un moment où l’Italie fasciste n’était nullement dans la dépendance de l’Allemagne nazie – était par contre profondément étranger à l’esprit du pays et nullement présent dans les perspectives fascistes antérieures. 

Inauguration du Musée de l'Aria Pacis en 1938 1.png

Inauguration du Musée de l'Ara Pacis en 1938 2.png

Un dernier mot. La place qui comprend le mausolée d’Auguste fut confiée à la même époque à Morpurgo. [Sur cette affaire, v. par ex. les brefs développements du bon petit livre de l’intéressant Paolo Nicoloso, Architetture per un’identità italiana. Progetti e opere per fare gli Italiani fascisti, Udine, Gaspari, 2012, pp. 78 sq., et à la fin du volume le texte de Mme Marta Petrin, pp. 209 sq.] Sur l’un de ses côtés, cette place, partiellement affectée par des modifications, comporte encore un bâtiment d’une grande beauté qui manifeste très bien les orientations de maturité du grand architecte et exprime certainement des idéaux répandus à la fin de l’ère fasciste, mariant usages décalés, comme nous disons, et impressionnants de la tradition et modernité radicale [le socle de pierres de taille irrégulièrement rustiquées, percé de meutrières palatiales venues d’autres siècles, évoque par exemple, mais avec un déplacement comme antique, le Palazzo Medici-Riccardi à Florence – vous voyez un bout de mur, ou le fragment d’un vers, et vous accédez à un monde : ainsi fonctionne une culture, j’entends = Kultur, à savoir ce qu’une herméneutique peut construire comme le soubassement de sa possibilité]. Ce bâtiment était dit Palazzo [dell’]Inps – entendez = Istituto Nazionale Previdenza Sociale [ci-dessous grâce à la fonction Street View de Google Maps, laquelle certes, en dépit des protestations d’effectifs du personnel de Google, est d’ores-et-déjà captée par le Pentagone pour permettre des frappes par drone – chez vous ou chez moi un jour peut-être, sauf si nous sommes tous bien sages – moi j’ai le plus grand mal ! De toute façon, il est désormais à peu près avéré que c’est l’ensemble du dispositif des GAFA qui a été créé avec l’aide intéressée de l’appareil sécuritaire étatsunien – et les larbins qui gouvernent l’ensemble du monde atlantique au nom de leurs maîtres nous cassent les oreilles avec la Russie !] Un autre très beau bâtiment est appelé aussi Palazzo dell’Inps dans le quartier de l’EUR que l’on recroisera ; je ne sais pas trop comment tout cela s’est articulé dans le temps, ou bien fonctionnellement. Je porte ensuite une photo des mosaïques – antiquité obligeait – de la façade, dues à Ferruccio Ferrazzi, peintre et sculpteur très notable ; vous relèverez que l’ensemble symbolise les origines de Rome – la légende, tirée de la præfatio de l’Ab Urbe condita de Tite-Live, His ab exiguis profecta initiis Roma, veut simplement dire = de ces bien étroits commencements Rome a procédé. 

Palazzo dell'Inps.png

Les mosaïques allégoriques de Ferruccio Ferrazzi.png

Bien entendu, le projet de l’ « Augusteo » tout entier prenait place dans une « sistemazione » très vaste impliquant des démolitions assez larges. Rien dans le monde, semble-t-il, ne s’opère sans destruction – une chaîne effroyable semble unir le rire des uns aux pleurs des autres. Voyant, en 1934, le Duce s’acharner avec son piccone, sa pioche, essayons d’oublier un instant les pauvres gens qui aimaient cette misère-là et n’en voulait pas une autre, plus ripolinée mais moins densément émouvante. L’on ne sait – trop souvent – que penser.

 

Deux tiers de siècle plus tôt, quoi qu’il en soit, vers la fin de l’ère  fasciste, la première présentation de l’Ara Pacis – la construction et l’inauguration de l’élégant padiglione, comme une sorte de léger verrou, vers le fleuve, d’une création urbanistique dont on vient de relever qu’elle était fort ambitieuse et, tout bien pesé, exceptionnelle – s’était déroulée dans un climat très différent, non point dans la discorde comme celle du nouveau musée, mais dans un climat de ferveur assez répandue, laquelle, de réalisation en réalisation, en ces années trente, ne manquait pas d’aliments propres à l’emplir ; et cet épisode est d’un tout autre enjeu que sa réplique contemporaine pour l’historien de la pensée comme pour celui qui s’intéresse à la fois à la question politique en général, et à celle des usages politiques de l’art.

Reprenez, d’ailleurs, l’image, plus haut, qui vous donne une vue d’ensemble de la réalisation. Je crois qu’il faut considérer qu’a été déterminé, en ce lieu, un espace sacré, disposé autour du divin Auguste, dont Mussolini, on le verra, est institué par beaucoup de ses thuriféraires en réplique. Il s’agit, au fond, d’une sorte de temple composite édifié à la déesse Rome. Ici, un passage de Charles Maurras m’est revenu à l’esprit, compilé en 1937 dans le livre par lequel les lycéens curieux des dernières années soixante, très politisés et dévorant toutes sortes d’ouvrages, abordaient cet auteur, Mes idées politiques :

J’ai vu sur l’Acropole, jonchant la terrasse où s’élève la façade orientale du Parthénon, les débris du petit temple que les Romains, maîtres du monde, avaient élevé en ce lieu à la déesse Rome, et j’avoue que la première idée de cet édifice m’avait paru comme une espèce de profanation. En y songeant mieux, j’ai trouvé que le sacrilège avait son audace sublime. A la beauté la plus parfaite, au droit le plus sacré, Rome savait préférer le salut de Rome, la gloire des armes romaines et, non content de l’en absoudre, le genre humain ne cesse de lui en marquer sa reconnaissance. L’Angleterre contemporaine a donné des exemples de la même implacable vertu antique. Le nationalisme français tend à susciter parmi nous une égale religion de la déesse France.

 

Évidemment, un passage comme celui-ci suggère que le « nationalisme intégral » de Maurras ait pu revêtir la signification d’une idolâtrie. Et ce sont ce genre de propos qui valurent à l’Action Française d’être condamnée par le Siège apostolique en 1926 : je tends à penser que Rome, alors, a commis une erreur, en ne réservant pas, en des temps nouveaux, ses condamnations à des clercs, mais il est difficile, toutefois, de considérer que la décision fut incompréhensible. J’aurai, je le répète, à revenir sur la question de la « religion » fasciste, et je ne m’y attarde pas.

Rome, ainsi, n’était plus en mesure d’organiser le culte de Rome hors de Rome même ; mais du moins pouvait-elle procéder en ses murs à une mise en scène manifestant la transtemporelle sacralité du nom de Rome, l’immortalité des Numina Romæ, des principes divins actifs faisant cortège à la suprême divinité de l’Urbs elle-même.

Louis en Ouganda.jpg

[[[ Certains ont peut-être relevé ainsi que j’ai produit depuis le début de l’année académique 2017-2018 une bonne quinzaine au moins de tableaux soviétiques ou russes, et que l’année précédente, je m’étais intéressé à la fois au cinéma d’Eisenstein et au métro en URSS. Je ne saurais encore ne pas renvoyer au travail de mon fils Louis-Cyprien, lequel pour une partie porte sur ces questions. Il doit passer l’été en Ouganda pour tourner un film sur Wakaliwood – photo ci-dessus, une mère lui a confié son enfant pendant qu’il travaille -, mais à l’hiver et au printemps – en dehors d’un séjour de travail au Koweit – il a arpenté en moto les régions situées entre Balkans et Dniestr, et publié en lignes des images à mon sens très intéressantes :

http://www.louiscyprienrials.com/news/

Sa série de cartes postales – tirées comme telles il y a quelque temps pour une exposition, et publiées avec un texte de Mme Aurélie Faure, « Post Hard », dans la onzième livraison de la très belle revue Bad to the Bone – allait souvent dans le même sens =

http://www.louiscyprienrials.com/cartes-postales/        ]]]

 

 

III. « ROMANISME » FASCISTE

 

[[[ Pour faire patienter ceux que le sujet intéresse, pendant que je déplie peu à peu le présent texte, à mesure que je complète mes lectures, voici un lien avec un petit texte, « Imperialismo e mito della romanità nella Terza Roma mussoliniana » – d’un spécialiste belge très confirmé de ces questions, M. Jan Nelis – qui vous sera précieux [inutile de connaître l’italien pour le lire facilement – si un mot vous échappe regardez sur « reverso » ou tel autre site spécialisé], en particulier parce qu’il est très riche bibliographiquement

http://www.bhir-ihbr.be/doc/3_forum_nelis.pdf        ]]]

Quoi qu’il en soit, le programme romain du fascisme, si l’on peut dire, est originaire [sous condition de ne pas le penser comme très antérieur à la création même, effective, du fascisme — si bien entendu, en des milieux divers, je l’ai fortement souligné en commençant, le montage articulant l’Italie unifiée, en quête d’une identité forte, Rome antique, et résurrection de l’empire, était intellectuellement effectif dès avant la Première Guerre, offrant en quelque sorte un berceau propre à accueillir la constitution mythique du fascisme].

Mussolini – par ailleurs moins inculte qu’on ne pourrait le supposer un peu rapidement, mais modérément lettré malgré tout [v. « Mussolini, l’Antiquité […] avant 1915 […] », in Foro [dir.], L’Italie et l’Antiquité […], op. cit., pp. 43 sq.] –  expose très clairement dès 1922 le caractère de « mythe » de son romanisme – notion dont on supposera qu’il l’emprunte alors, mais sans doute sans une réflexion soutenue, au grand penseur syndicaliste révolutionnaire français Georges Sorel, pour lequel il éprouve, dit-il, de l’admiration.

[[[ Intérêt d’ailleurs plutôt réciproque puisque Sorel, sans qu’il soit aucunement possible de le réduire à un Mussolini qui n’était pas un penseur, à la différence de Lénine, appartint à l’étroite mouvance de doctrinaires radicaux qui apprécièrent dans une certaine mesure, variable, à la fois et à peu près au même moment, Lénine et Mussolini [tandis que son disciple Édouard Berth, penseur intéressant lui aussi, un temps membre du Parti communiste après 1920, s’était rapproché avant la Première Guerre, en particulier dans les Cahiers du Cercle Proudhon, des plus « avancés » des membres de l’Action française, dont l’un en particulier, Georges Valois, mérite une certaine attention puisque, après avoir été anarchiste, syndicaliste révolutionnaire, maurrassien, il fondera, sans grand succès, l’assez éphémère Faisceau, mouvement se revendiquant expressément du fascisme italien, en 1925].

— Un point mérite un peu d’attention = les usages du mots mythe sont assez nombreux, et ses occurrences plutôt fréquentes, au temps de Sorel puis de Mussolini. Mais s’il s’agit de Sorel, ses Réflexions sur la violence esquissent une notion malgré tout assez ténue du « mythe », qu’il oppose à l’ « utopie », genre pour « intellectuels », à propos du mythe de la « grève générale », « dans lequel – écrit-il – le socialisme, tel qu’il l’entend [loin des miasmes de la gauche parlementaire issue de la « révolution dreyfusienne », selon un titre publié en 1909 par Sorel], s’enferme tout entier, c’est-à-dire une organisation d’images capables d’évoquer instinctivement tous les sentiments qui correspondent aux diverses manifestations de la guerre engagée par le socialisme contre la société moderne », poursuivant, en croisant des perspectives bergsoniennes d’ailleurs avouées : « Les grèves ont engendré dans le prolétariat les sentiments les plus nobles, les plus profonds et les plus moteurs qu’il possède ; la grève générale les groupe tous dans un tableau d’ensemble et, par leur rapprochement, donne à chacun d’eux son maximum d’intensité ; faisant appel à des souvenirs très cuisants de conflits particuliers, elle colore d’une vie intense tous les détails de la composition présentée à la conscience. Nous obtenons ainsi cette intuition du socialisme que le langage ne pouvait pas donner d’une manière parfaitement claire – et nous l’obtenons dans un ensemble perçu instantanément. » [Seuil, 1990, pp. 120 sq.] L’on entrevoit ce qu’évoque – mythiquement, car le mythe suprême est le mythe du mythe, pour des passants tels que nous, qui voudraient croire à l’artéfact du « sens » – le mythe sorélien : une organisation instantanée et synoptique d’images, assurant l’articulation immédiate et synthétique de sentiments forts, revivifiés et avivés dans ce procès, et assurant l’intuition d’un horizon idéel emportant justification – ici, le socialisme. Ajoutons que ce mythe, certes récapitulatif sous un aspect, n’a pas une vocation descriptive ; il est, dans son mouvement même, expression de volonté :  » Les mythes […] ne sont pas des descriptions de choses, mais des expressions de volontés [ibid., Introduction, pp. 29 sq.Un tel mythe, enfin, est mobilisateur et se trouve ainsi le seul moyen, selon l’auteur, de passer du discours rebelle sur la révolte à la révolution en acte : « On peut, écrit-il, indéfiniment parler de révoltes sans provoquer jamais aucun mouvement révolutionnaire, tant qu’il n’y a pas de mythes acceptés par les masses » [ibid., p. 29]. Le mythe romain du fascisme est un peu différent certes ; il est plus complexe du fait de son ampleur ; il n’est pas seulement porteur d’une projection mais récapitulation supposée d’une identité ; mais, si l’on y réfléchit bien, l’on se trouve dans un climat commun. — Un assez grand nombre d’ouvrages intéressants sur Sorel ; je demeure attaché à celui de Georges Goriély, qui fut le premier que je lusse, il y a cinquante ans environ : Le pluralisme dramatique de Georges Sorel, aux excellentes éditions Marcel Rivière, 1962 ; sur la question du mythe, des développements beaucoup plus fins que les miens, rustiques et plats, pp. 199 sq. 

— Pour ceux qu’intéresserait la question de l’articulation de Sorel et du « fascisme » [sachant, malgré tout que le doctrinaire est mort deux mois exactement avant la « Marche sur Rome » de la fin d’octobre 1922] – qui obsède davantage notre temps que le sien [d’autant que le sien avait tous éléments pour n’ignorer pas que Sorel, que préoccupait la pensée et la révolution, et non les étiquettes ou des déplorations bienpensantes qu’il méprisait, s’était effectivement rapproché du monde que nous caractérisons comme « extrême-droite » dès autour de 1910, dans le dégoût, originaire mais toujours plus radical, qui était le sien, non seulement de la domination capitaliste, mais des institutions bourgeoises ; v. par ex. Dard, Leymarie et al., Le maurrassisme et la culture, 2010, pp. 61 sq.] – , tout le début du livre de M. Shlomo Sand, L’illusion du politique. Georges Sorel et le débat intellectuel 1900, pas très persuasif à mon sens mais utile ; ou bien ce bon spécialiste que fut le politicien Michel Charzat, « Sorel et le fascisme », dans la livraison pour 1983 de l’intéressante revue Mil Neuf Cent. Tous ces gens posent des questions un peu subalternes à mon sens, en traçant des lignes de feu là où le mouvement, l’indistinction, les inflexions, au fil des jours devraient interdire les jugements tranchés – toujours la même inintelligence de ma conjonction de coordination favorite, parce qu’elle est celle-même de l’intelligence = ET 

Puisque j’évoque Sorel, et le cas qu’en ont fait certains fascistes, dont Mussolini, il est un livre, absolument oublié, que je ne saurais, il me semble – au regard des questions évoquées ici -, négliger, celui de Pierre Lasserre, Georges Sorel, théoricien de l’impérialisme, « Cahiers de la Quinzaine », L’Artisan du Livre, 1928. Fort indépendant, généreux, cultivé, ironique, élégant, curieux, syncrétique, Lasserre se promenait, avec beaucoup d’humanité et sans incliner à l’outrance, entre la littérature, Renan, Nietzsche, Maurras [dont le rapprochait sa critique du romantisme, moins outrée toutefois, et sa tendresse pour Mistral ; il fut d’ailleurs chroniqueur littéraire à l’Action Française, dans les premières années du quotidien], Péguy, Sorel, Bergson et la musique [il concilia deux de ses goûts ainsi en publiant en 1905, au Mercure, Les Idées de Nietzsche sur la musique]. Les livres de Lasserre se trouvent très aisément, comme tous ceux des auteurs qui furent beaucoup lus et ne le sont plus – son public, composé sans doute pour une bonne part de gens du monde un peu cultivés et de bourgeois moyens mais assez bien formés des provinces – une solide culture secondaire soutenait le monde de l’esprit il y a un siècle -, fut anéanti par les écoles de commerce et la fin de la rente classique, avec l’effet mécanique, dans la durée, de transformer les bourgeoisies nationales en bourgeoisies compradores. Les curieux qui ne le connaîtraient pas peuvent au moins jeter un coup d’œil sur l’un des deux recueils Thibaudet de M. Compagnon – Albert Thibaudet, Réflexions sur la politique, Laffont, “Bouquins”, 2007, pp. 447 s. : le petit texte de 1931, « Lasserre et nous », est bien étroit, mais il donnera un premier aperçu. Faut-il rappeler qu’il fut l’un des innombrables “dissidents” de l’Action française ? Aux côtés de Maurras, tout comme Georges Valois [dont je viens d’évoquer en trois mots l’ultérieur destin], lors de l’excommunication, en 1914, de Jean Rivain, personnalité assez attachante elle aussi, et de la petite équipe, pourtant modérément contestataire, de la Revue Critique des Idées et des Livres, il finira, comme tant, par se lasser de l’esprit d’orthodoxie du maître parvenu à la maturité.

Georges Sorel théoricien de l’impérialisme, quoi qu’il en soit SUITE DE CE PETIT DÉVELOPPEMENT D’ICI À LA FIN D’OCTOBRE ]]]

revue Roma.png

Ainsi que l’écrit, quoi qu’il en soit, Mussolini : « Roma è il nostro punto di riferimento, o se si vuole il nostro mito. Noi sogniamo l’Italia romana, cioé saggia e forte, disciplinata e imperiale. Molto di quel che fu lo spirito immortale di Roma risorge nel Fascismo » [[ dans Gerarchia, avril 1922 ; et Il Popolo d’Italia, 21 avril 1922 – jour de l’anniversaire supposé – mais calculé ainsi au moins depuis le savant Varron, à la fin de l’antique République du Natale di Roma, de la naissance de Rome – Natale = aussi Noël, mais parce que Noël vient de natalis en latin – Noël est le ou la natalis dies par excellence, le jour d’une certaine naissance. Le Natale di Roma revêtit toujours quelque signification ; mais c’est Mussolini, sur le point d’accéder au pouvoir, qui, en avril 1921, en fit la fête propre du fascisme à l’occasion d’un discours prononcé à Bologne ; aujourd’hui, la commémoration demeure toujours significative, mais à Rome seulement où des habitants assez nombreux persistent, dit-on, un peu absurdement, à défiler en habits plus ou moins romains antiques ]] – je traduis = Rome, donc, est notre référence ou, si l’on préfère, notre mythe. Nous rêvons d’une Italie romaine – je veux dire : sage et forte, disciplinée et impériale. Beaucoup de ce qui fut l’esprit immortel de Rome renaît dans le fascisme.

Bien entendu, une telle perspective ne pouvait revêtir aucune signification sérieuse concernant l’histoire, d’ailleurs si diverse et si hétérogène au fond, de l’antique Rome : mais le propos du mythe, je le répète, n’est pas la connaissance, mais l’action, la création, et il ne tourne souvent vers le passé – vers un passé reconstruit, puisqu’il ne saurait en aller autrement – que pour favoriser une plus vigoureuse construction de l’avenir. Il n’est pas exagéré ou injuste de considérer que le mythe romain du fascisme revêtit d’abord la signification d’un travail, disons, de propagande – pour partie sincère peut-être d’ailleurs – à la fois obsessionnel et obsédant. Toute une quincaillerie de faisceaux, de louves, d’aigles, de colonnes rostrales plus ou moins retouchées, un climat assez large de  « peplum » permanent, des mots d’ordres inspirés par une romanité – souvent – de pacotille, tendirent à déferler sur la péninsule. Cela dut sembler un peu lourd, même pour les meilleurs amis de notre Rome.

Bien entendu, des activités intellectuellement plus construites se trouvèrent encouragées aussi, et cela présentait malgré tout des avantages en vue, non seulement d’un certain élargissement du savoir, d’un accroissement très notable des activités d’organismes spécialisés et des publications dédiées [dans le lexique d’aujourd’hui], mais encore d’une extension remarquable – par le livre, par la mise en valeur des sites et la rédaction de guides de grande qualité, et par l’exposition en particulier – de la vulgarisation.

Itinerari dei musei.png

[[[ Je souhaite évoquer une série lancée en 1931, mais extrêmement développée lors de mes voyages annuels d’enfance en Italie ; sa maquette un peu vieillotte, inchangée dans les décennies d’autrefois, était charmante, et le bleu plus ou moins gris, ou le gris plus ou moins bleuté des couvertures en fort papier, semblait passé même lorsque l’édition était récente ; ma mère, qui m’a deux fois enfanté, m’offrait les divers titres un à un, au gré de nos visites, en français lorsque cela était possible, et sans cela en italien, sans être approuvée par mon père qui ne trouvait pas raisonnable que l’on encourageât ma passion immodérée des livres ; j’en ai apporté une vingtaine sur ma table pour écrire ces lignes [tels, le troisième ainsi et le cinquante-troisième, respectivement consacrés à Pompéi et à Herculan[e]um du fameux Amedeo Maiuri, dont la carrière dans le siècle – il fut le directeur du fascinant Museo Archeologico Nazionale di Napoli de 1924 à 1961 – fut si italienne – nous le retrouverons plus loin, dans une image à Paestum, aux côtés du Duce] ; je persiste à les considérer comme des sortes de livres de piété, pour nous autres paganochrétiens, catholiques si l’on préfère – ce n’est pas raisonnable, mais je n’y peux rien ; l’on ne saurait guérir des syncrétismes enfantins –  ; la qualité savante des plans, des illustrations en noir et blanc recueillies dans un assez important cahier de papier couché, celle des notices, demeurent impressionnantes. Ces « Itinerari dei Musei e Monumenti d’Italia » [qui deviendront dans les années cinquante « Itinerari dei Musei, Gallerie e Monumenti d’Italia », résultaient bien entendu d’un programme de l’État – fort ambitieux puisque des dizaines de volumes parurent assez vite -, et étaient publiés d’ailleurs par la Libreria dello Stato [ci-dessus, le premier volume de la série, sur Ostia, publié dès 1931, ici dans la deuxième édition de 1936, en l’an XIV de l’ère fasciste – à cette époque, le papier de la couverture tendait davantage vers un crème indécis que vers l’ultérieur gris-bleu, celui d’ailleurs de la quatrième édition française, complétée par Giovanni Becatti, archéologue et professeur d’archéologie réputé, auteur très fécond, après la mort de Guido Calza, en 1946, tenant compte bien évidemment d’ultérieures campagnes de fouilles. Une observation apparemment de peu d’intérêt, mais – si vous connaissez la peinture de Giorgio de Chirico – très curieuse pourtant, car Chirico fut assez proche du régime lictorial, et œuvra souvent esthétiquement dans un sens qui rejoignait, même si c’était selon son propre mouvement, les orientations encouragées par les autorités = sa femme, Raïssa Gourevich, d’une famille juive d’Odessa ayant fui la Révolution d’Octobre, devint sur le tard l’épouse de Guido Calza, et la directrice du Museo Ostiense, auquel elle consacra ultérieurement le soixante-dix-neuvième « Itinéraire » de la collection évoquée]. L’étrange, au fond, dans l’Italie du début des années soixante – mais je n’en étais qu’à demi conscient, bien que mes familles eussent toujours été hantées par la politique – tenait à ce que l’on sautait de scavi en scavi en empruntant des ouvrages d’art jetés sur des ravins, ou programmés du moins, à des fins sans doute davantage d’unification nationale que de projection extérieure, par le régime sur lequel le pays – ambivalent peut-être, mais dans l’ensemble satisfait que la république eût en certains domaines prolongé le Ventennio – faisait en général silence — v. ci-après l’alors mégalomane Piano Regolatore delle Autostrade del 1934 ]]]

Plan régulateur italien des autoroutes de 1934.png

C’est dans le cadre de cet entraînement romain encouragé par l’autorité publique, et bientôt répandu dans des couches élargies, que, créé en 1925 par Carlo Galassi Paluzzi [NB=variantes orthographiques à ce nom] — lequel [accaparé aussi par l’étude des églises de Rome, très versé dans la bibliographie, et manifestement actif dans le monde catholique, fasciste convaincu toutefois semble-t-il, et député à la fin du Ventennio] demeurera son animateur le plus actif jusqu’à la fin du régime —, l’Istituto di Studi Romani, publiant en particulier, créée dès 1923, la revue Roma [troisième image ci-dessus], organisant le grand Congresso Nazionale di Studi Romani, se vit accorder, selon des voies précises que je ne connais pas, de très importants moyens. [Il survit, mais plus petitement comme Istituto Nazionale di Studi Romani et sa revue est devenue Studi Romani.]

Balla, Ragazza che corre sul balcone.png

Faut-il insister sur ce qu’un tel tropisme pouvait entrer dans une certaine tension avec l’indéniable modernisme artistique du fascisme des débuts, à l’époque en particulier où les « futuristes » appuyaient pour beaucoup la révolution fasciste. [Modernisme, parfois brutal – à défaut d’annoncer le « brutalisme » postérieur -, nous allons le voir à propos de la grande exposition sur la révolution fasciste de 1932-1933.] Il est amusant de voir que Giacomo Balla, l’un des meilleurs peintres futuristes [ci-dessus la merveilleuse « Ragazza che corre sul balcone » de 1912 ], renouera avec une facture moins intéressante pour donner en 1933 une toile de la « Marcia su Roma » [ci-dessous – de gauche à droite au premier rang Michele Bianchi, de tendance syndicaliste révolutionnaire, le général Emilio De Bono, Mussolini – dans l’une de ses attitudes favorites, ici étrange toutefois, dans la marche -, Cesare Maria de Vecchi, avocat monarchiste fort peu radical, Italo Balbo – à propos duquel j’ai écrit autrefois un texte étrange dans mes Siluæ metaphysicæ, n°493, pp. 387-390]

Balla, Marcia su Roma.png

S’il s’agit, toutefois, de la quête archéologique, un tel engouement romain ne pouvait guère ne pas porter de fruits, l’interprétation d’ensemble en fût-elle parfois acritique [mais point, je l’ai dit, les travaux savants des archéologues, même à l’intention d’un public élargi]. D’un certain point de vue, que demande l’archéologie ? Des facilités, des crédits, des encouragements. Elle les eut alors – et cette orientation s’intensifia vers le milieu des années trente -, et l’on put bien ensuite interpréter comme on le souhaita les contenus de la large récolte. Et à quoi aspirent les archéologues ? À un peu de reconnaissance en plus des crédits et des moyens, j’imagine ; et là, l’archéologue devint un personnage important, identifié. Et que souhaitent les ardents amis des humanités ? Que, par exemple, le latin ne soit pas oublié – et là aussi l’effort – certes manipulateur – du gouvernement fasciste porta des fruits importants semble-t-il, à l’heure où, par exemple, dans la « sorella latina » française, les effets de la réforme de 1902, certes transactionnelle, commençaient à se faire sérieusement sentir.

Bien entendu, ce « romanisme » fasciste [je n’ai pas écrit romantisme, comme Paul Sérant, dont j’ai vu que M. Pierre-Guillaume de Roux l’avait réédité il y a peu, semble-t-il avec une préface de M. Olivier Dard] semble avoir été un peu – fort – étouffant. Il semblerait que certains archéologues aient cultivé l’hellénisme dans un propos en quelque sorte de réaction au poids du conformisme de l’heure, s’intéressant aux éblouissantes réalisations de la Megalē Hellas [l’on sait peut-être que certains des plus beaux édifices grecs, en particulier archaïques, se trouvent sur la terre italienne = qu’y a-t-il de plus beau, avec grandeur, de plus poignant au fond, que les trois temples doriques de Paestum, la Poseidonia grecque, qui fut aussi lucanienne avant de devenir romaine ? – même si le paysage alentour, m’a-t-on dit, est moins désolé, hélas, que dans mon enfance] ou soulignant sans trop de difficulté la dette immense contractée par Rome envers la Grèce, tout autant dans le domaine des arts que, d’ailleurs, de la philosophie. Parmi ces contestataires, tel fut scandaleusement démis de l’Université : ainsi, en 1935, au mépris complet de l’essentielle fonction de contrepouvoir spirituel qui doit être celui de l’Université à l’âge contemporain, le professeur Giulio Emanuele Rizzo, spécialiste en particulier de la statuaire de Praxitèle et du monnayage grec sicilien.

[[[ Nous verrons bientôt – a fortiori avec la privatisation programmée de l’Université qui achèvera de réduire à néant le principe constitutionnel de l’indépendance des professeurs, dont ceux-ci ne font d’ailleurs plus grand chose car cela a désormais — sans même évoquer les « consultants » des facultés de droit, évidemment fort liés pour la plupart aux intérêts du capital — un trop grand coût dans un milieu atrocement conformiste – des épisodes de ce genre dans les régimes capitalistes, imposant sous l’anesthésie des procès les plus sophistiqués et systématiques de la suggestion leur planétaire et panoptique ultraviolence à une multitude comptant bien peu de ces héros de la négativité dont l’Esprit a tant besoin – dans la sainte alliance des États, de Bruxelles, s’il s’agit de l’Europe, du Capital, de toutes sortes d’officines de contrôle – à la charnière des intérêts capitalistes et des opérations des services -, dont les plus visibles sont les GAFA -, à la faveur d’un, semble-t-il, commode « terrorisme » – par ailleurs largement appuyé et armé par les puissances atlantiques en Orient – les voies de l’impérialisme et du globalisme sont toujours si pénétrables sous le sparadrap répugnant des mots -, des pressions aussi de divers groupes dont la tout à fait légitime demande de reconnaissance devrait savoir borner ses justes exigences et ne pas contribuer paradoxalement à favoriser, comme sans y prendre garde, le recul des libertés revendiquées par ailleurs par une constante demande de lois punitives que les dominants sont trop heureux de leur consentir, et d’une doctrine bêtasse mais opportune de la vérité des « faits » supposés — fake news… sur l’affaire Skripal ? sur Khan Cheikhoun ? sur Douma ? sur la présence, non seulement de nos services mais de nos forces spéciales, en nombre de lieux où ils ne devraient assurément pas être, à commencer par le Yémen où, dans le cadre d’une guerre d’extermination conduite principalement par l’Arabie séoudite et les Émirats, avec les armes et l’appui logistique, technique et informationnel de plusieurs puissances atlantiques, se consomme depuis trois ans et demi un pur et simple crime contre l’humanité d’orientation nettement génocidaire ? —, doctrine certes manipulatrice et brutale, mais dont la stupidité épistémologique – comme si la quête n’était pas toujours conjecturale, singulièrement en des affaires humaines en lesquelles interagissent comme infiniment des acteurs indénombrables et par ailleurs, bien évidemment, ès-choses politiques et internationales, difficilement identifiables – ne fait assurément pas honneur à l’intelligence supérieure consentie par ses thuriféraires à M. Macron — il est vrai qu’il serait plus difficile encore à ceux-ci de prêter du cœur, de la compassion, de l’empathie à leur méchante idole : l’éclat de rire, ou de rage désormais peut-être, serait massif. Pour être juste, il semble donné à peu de saisir deux choses : l’idéalisme philosophique – lequel n’exclut pas par principe un peu d’oreille pour le cri de douleur de l’entier monde sensible – et la question, selon moi en large intersection, de l’interprétation ; mais l’on n’est pas forcé de se transformer en persécuteur lorsque, tout philosophe que l’on se revendique, on ne comprend pas – sauf si justement l’on n’a pas d’oreille. ]]] 

Emilio Balbo Augusto e Mussolini.png

Quoi qu’il en soit, il est assuré que la figure d’Auguste a tout particulièrement bénéficié des faveurs de l’appareil de l’État, l’idée s’insinuant que Mussolini – dont il semble d’ailleurs qu’il eût, lui-même, – nettement – préféré César [par ex. Mario Mazza, « Augusto in camicia nera […] », Revista de historiografia, 2017, n° 27, pp. 109 sq. – de façon générale cet article est très nourri] – eût été le nouvel Auguste – perspective d’ailleurs qui ne contredisait pas le pli globalement assez conservateur pris par un régime qui eût pu cultiver, comme le souhaitaient certains de ses militants jusque parmi les hiérarques, une veine plus radicale dans l’ordre économique et social. Bien entendu, il s’agissait de démontrer le caractère de révolution du tournant augustéen pour ne pas s’emmêler dans ses contradictions propres – et de fait il s’était agi, avec l’accès au pouvoir d’Auguste, d’une subversion institutionnelle pouvant entrer en un certain rapport d’analogie avec celle du fascisme, lequel ménageait le roi comme Auguste n’avait point trop ostensiblement maltraité le Sénat tout en le marginalisant et le subordonnant peu à peu.

Pietro de Francisci, Augusto e l'Impero.png

Le texte précité de M. Mazza dessine bien, quoi qu’il en soit, les voies selon lesquelles les « révolutions », véritables sans doute mais aussi supposées, du fascisme et du principat augustéen pouvaient se trouver opportunément accordées. Ici – puisque nous sommes à la Faculté de droit – il est un homme qui mérite un instant d’attention il me semble : Pietro de Francisci, fort notable professeur d’histoire du droit, dont l’œuvre culmina dans une volumineuse Storia del Diritto Romano, comportant plusieurs tomes, et membre éminent du Parti national fasciste, ministre de la Justice de 1932 à 1935, président de l’Istituto Fascista di Cultura – auquel il a donné plusieurs opuscules [v. ci-dessus ; ne pas s’inquiéter du nom de l’institution, successivement Istituto Fascista di Cultura puis Istituto Nazionale di Cultura Fascista] – et recteur auparavant et encore par la suite.

Cet intellectuel très ambitieux et fort engagé, manifesta, à mon sens du moins, des vues parfois puissantes. Ainsi, dans son assez intéressant essai Spirito della civiltà romana, publié pour la première fois en 1940 – et immédiatement traduit en allemand -, ancra-t-il sa méditation dans une idée indéniablement centrale dans la perspective fasciste – mais néanmoins assez juste il me semble – qu’il n’est de très grande et rayonnante civilisation qui ne soit, finalement, adossée, au moins pour son éclosion et la mise au point de son opérative combinaison propre, à une forte organisation politique et administrative, et même un grand État, dont on imaginera qu’elle en permet en retour le déploiement. [Je ne crois pas qu’il y ait d’exemple infirmant durablement ce jugement : l’Islam lui-même, après que les premiers califes, les Rachidoun, aient commencé à prendre la mesure de l’enjeu, a eu besoin du califat omeyyade de Damas, à partir de 661 – imitateur attentif de l’empire byzantin, et doté d’une assez importante bureaucratie centrale, dans laquelle d’ailleurs on travailla d’abord en grec, et en recourant assez largement à d’anciens serviteurs de Constantinople -, pour se projeter efficacement, à l’est comme à l’ouest, au-delà de la péninsule arabique et du Moyen Orient, tout en dépassant le degré d’intégration, assez faible, auquel était parvenu, jusqu’à sa conquête par Rome au premier siècle ajc, l’empire séleucide [cette vue, toutefois, se trouve nuancée par M. Laurent Capdetrey, dans Le pouvoir séleucide. Territoire, administration, finances d’un royaume hellénistique [312-129 ajc], lequel montre finement la relative effectivité, selon des voies diverses et jusqu’à un certain point, de la puissance séleucide] ; et quant à l’empire mongol, immensité conquise en un temps très bref au début du XIIIe siècle, Gengis Khan, son fondateur, illettré lui-même, lui donnera l’écriture des turcophones ouïghours pour pouvoir lui permettre une administration opérationnelle, mais un tel empire, couvrant un moment un territoire de trente-trois millions de kilomètres carrés – soixante fois la France – s’étendant du Pacifique à l’Anatolie et au golfe de Finlande, englobant une mosaïque inégalée de peuple, fut divisé]

Une telle vue s’entait très manifestement chez de Francisci sur un net spiritualisme idéaliste, la philosophie d’une fondatrice « énergie de l’esprit », un ensemble donc de conceptions très caractéristiques d’un temps largement gentilien outre-monts – christianisé d’ailleurs sous la plume de De Francisci -, intéressantes au demeurant, et méritant la considération, car il n’y a nul lieu de réputer que le fascisme italien soit l’horizon obligé d’un tel type de construction — une « énergie de l’esprit par la vertu duquel l’histoire se présente comme une œuvre de création, de libre choix », selon les termes des observations du cher recteur Imbert [termes dont vous mesurerez sans doute la proximité avec mon développement à peu près liminaire sur la question du mythe].

[[[ À propos de la somme tardive, en quatre volumes, de De Francisci, Arcana Imperii, une précieuse recension du regretté Jean Imbert est très éclairante – in Revue belge de philologie et d’histoire, 1950, pp. 226 sq. Jean Imbert, notons-le, louait la fresque, laquelle considérait d’abord l’ensemble du monde méditerranéen antérieur à la Rome impériale, mais la jugeait peu soutenable pourtant du fait du caractère rigide, trop peu fluide, de l’articulation centrale qui présidait – de façon très intelligible au regard de l’engagement fasciste de De Francisci – à la construction de cet ambitieux monument ; cette articulation manifestait la dialectique de deux termes : 1/ celui du ductus d’un ductor, du gouvernement d’un guide – entendons = d’un Duce -, s’imposant à la « reconnaissance populaire […] par ses qualités propres, par son énergie constante et dominatrice », par l’efficace donc d’un « carisma personnel » propre d’ailleurs à faire supposer quelque choix de la divinité elle-même] ; et celui de ce qu’un autre auteur eût appelé sans doute la « routinisation » du charisme, de l’institutionnalisation, lorsque se délite le charisme personnel, ou dans la mesure où l’horizon de son délitement plane irréductiblement sur l’action du chef ; alors « la puissance du chef ou des organes directeurs du groupe tire son autorité de la valeur reconnue à un ordre », et l’on a une sorte de « carisma institutionnel » [il n’est pas très difficile d’ailleurs, pour des jeunes gens vivant sous la Ve République, de comprendre la chose = au grand homme, très évidemment anté- et métaconstitutionnel, une série de moindres personnages, insusceptibles d’être comparés sans ridicule au Général, ont pu succéder en s’adossant à une sorte de mythe institutionnel]. ]]]

Mais dans l’ordre, au moins, de la communication politique, trois thèmes n’eussent pu n’être pas privilégiés, s’inscrivant tous dans la dépendance d’une revendication obstinée de la grandeur – ceux du Chef, de l’Empire et de l’accomplissement artistique, très singulièrement dans le cadre d’une grandiose politique de la ville – comme nous dirions. Dans la seconde moitié des années trente, à l’heure de l’apparent, et en tout cas fragile, triomphe du régime, ils opéreront, sous l’horizon transhistorique et tutélaire de la Rome antique, sur le mode de ces évidences indiscutables et partagées qui forment comme l’armature – temporaire – du béton – fragile – du Zeitgeist.

Le Catalogo de la Mostra augustea.png

Les années 1937 et 1938, quoi qu’il en soit, revêtirent une  importance exceptionnelle. En 1937, le bimillénaire de la naissance d’Auguste – intervenant à la suite des commémorations de Virgile en 1930 et d’Horace en 1935 – donna lieu à d’importantes manifestations. Laissons de côté le livre caractéristique du temps d’Emilio Balbo [dont rien ne suggère qu’il eût été un parent d’Italo Balbo], Augusto e Mussolini, publié justement en 1937 [ci-dessus], d’un modeste volume mais qui ne fut sans doute pas un échec puisqu’il sera réédité. Balbo n’hésitait pas – sans grande originalité au fond dans le déluge de livres hagiographiques du temps [Un Uomo e un Popolo, de Delcroix, en 1928, Supremazia di Mussolini d’Ardemagni en 1936, Mussolini fondatore dell’Impero, d’Orano, la même année, etc.] – à y affirmer la supériorité assurée du Duce sur Auguste [point sur lequel je me garderai de me prononcer, faute de goût pour l’un et l’autre personnage] : Auguste était d’une certaine façon un héritier, qui avait trouvé un empire déjà à peu près fait, tandis que l’on devait saluer selon lui « l’opera ciclopica pensata ed attuata dal genio di Mussolini che, in un tempo brevissimo, di una Italietta […] agitata da continui disordini, ha saputo costruire un potente Impero senza produrre gravi scosse al Paese », avant de poursuivre – assuré on vient de le comprendre d’être goûté par le Duce : « […] per cercare l’uomo paragone di Mussolini bisognerebbe chiamare in causa Giulio Cesare. »

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Pourtant, des publications plus classiques malgré tout, voyaient le jour en nombre en cette deuxième moitié des années trente. L’Istituto di Studi Romani, déjà évoqué, et parvenu désormais à une maturité rayonnante, lançait en particulier des Quaderni Augustei, fascicules in-quarto [un peu plus petits parfois semble-t-il], peu épais [d’une quinzaine à une quarantaine de pages] mais nombreux et élégantssouvent donnés, mais pas toujours [voir ainsi le premier des fascicules, L’Italia di Augusto e l’Italia d’oggi, écrit par le ministre de l’Éducation nationale Giuseppe Bottai], par des universitaires renommés fort heureux sans doute qu’un public élargi s’intéresse soudainement à leurs chers et obscurs travaux [ci-dessus, un exemple – nullemment certes le plus pointu – dû à la plume d’un savant apprécié de ses pairs européens]. Le succès fut certainement important car l’on trouve assez aisément ces quaderni à un prix assez bas [par ex sur ebay.it ou abebooks].

L'Auguste de Goffredo Coppola.png

Il se trouva d’ailleurs, dans ce climat, d’impressionnants savants pour donner des livres propres à satisfaire le Duce. L’un des cas les plus intéressants – aussi parce qu’il fut assassiné par les partisans en 1945 -, est sans doute celui du Campanien Goffredo Coppola, d’ailleurs objet de plusieurs biographies contemporaines. Maître bolognais pour finir, patriote très ardent, héros de la Première Guerre, prêt à abandonner ses fonctions pour participer à la guerre d’Abyssinie en 1935 – ce qui lui fut refusé au regard de son éminente contribution savante – et heureux de participer à la déplorable campagne [la « bataille des Alpes »] contre notre pays en juin 1940, cet helléniste remarquable choisit de publier en 1941 un Augusto dont l’intention n’était pas mystérieuse.

N’avait-il pas fait éditer en 1938 un recueil de ses articles au Popolo d’Italia, L’erede di Cesare, lequel, tout en semblant évoquer Auguste, souvent désigné par cette périphrase, avait pour vocation d’instituer Mussolini en héritier de la romanité ? Car si ce dernier livre était bien un recueil de textes brefs sur divers aspects de la Rome antique, tout particulièrement sur l’âge augustéen, effectivement, il allait de soi que ces papiers informés mais très engagés relevaient du vaste programme « romaniste » du fascisme. 

Le propos de l’Augusto, de ce point de vue, était moins tranchant. Mais, plus médiatement – si l’on se fie aux propos de M. Mario Mazza – l’intention était la même puisque l’empereur était présenté en des termes qu’eût pu souhaiter pour lui-même le Duce : il était une sorte de révolutionnaire conservateur, « un rivoluzionario che non distrugge ma, con graduale processo, conserva e difende il passato » [Mazza, p. 116] ; il manifestait toutes les qualités du chef au sein d’ailleurs – car Coppola était très marqué semble-t-il par la nouvelle historiographie allemande du Principat, d’une annonce pure et simple du « Führerstaat »…

Catalogo della Mostra....png

Façade de la Mostra de la Rivoluzione....png

La Mostra Augustea della Romanità de 1937-1938 – accompagnée opportunément de la réouverture de la Mostra della Rivoluzione Fascista de 1932 [laquelle, elle, avait marqué, au contraire, un grand moment du modernisme artistique fasciste – ci-dessus, catalogue si impressionnant et façade ornée de faisceaux stylisés] – donna du contenu à cet immense moment commémoratif, indexé d’un épais catalogue [cinquième image ci-dessus] qui connut plusieurs éditions [entouré d’ailleurs de nombreuses publications complémentaires comme ces Trecento Monumenti della Romanità nelle riproduzioni della Mostra Augustea], et relayé dans tout le pays de diverses façons, et en particulier par d’innombrables cartes postales envoyées par les visiteurs à leurs parents demeurés au pays [l’on en trouve sans trop de peine sur ebay, qui est parfois une précieuse – éphémère certes – source documentaire – image ci-après].

carte postale de la Mostra Augustea.png

Au dos de certaines cartes – ceinturée par des timbres parfaitement appropriés et sans doute multipliés pour l’occasion [sous Poste Italiane, vous déchiffrerez Bimillenario Augusteo] -, une petite publicité du Banco di Napoli vantait « la piu antica banca del mondo ». L’on n’est pas très loin d’« Amarcord » – la gloire, semble-t-il, qui passe dans la brume – comme le Rex – et s’en va, sous les yeux éblouis d’un petit peuple rêveur, sorti un instant de ses préoccupations de chaque jour…

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer, comme un épisode particulièrement marquant, la reconstitution, permise par les découvertes des fouilles antérieures, de l’Ara Pacis Augustæ en 1938, telle que nous l’avons évoquée, dans le précédent billet et dans celui-ci.

I

Mussolini assistant à un défilé en janvier 1940 devant Nerva.png

 

 

IV. – LA RÉCONCILIATION DE LA MODERNITÉ ET DE LA ROMANITÉ : LES ARTS DE L’UNITÉ [L’EXEMPLE DE MARIO SIRONI]

 

En 1941, Mussolini acceptera d’ailleurs le principe d’une nouvelle Ara Pacis, contemporaine qui eût dû se dresser au cœur du fameux Quartier de l’EUR, construit dans le sud de Rome à partir de 1937 en vue d’une Esposizione Universale di Roma appelée à manifester le triomphe du fascisme pour ses vingt ans, en 1942 [l’E42 lit-on parfois], et n’aura bien entendu jamais lieu, mais dont le projet a permis du moins cette réussite urbanistique et architecturale d’ensemble, largement conduite par l’architecte Marcello Piacentini – dont il est notable qu’il ait parfois travaillé par le passé avec Vittorio Morpurgo, l’auteur du musée de l’Ara Pacis de 1938. Ceux que cela intéresse et qui déchiffrent un peu l’italien peuvent consulter un bon livre d’Emilio Gentile, auteur déjà évoqué, Fascismo di pietra ; et aussi des livres de Paolo Nicoloso, qui a écrit une biographie de Piacentini que je ne connais pas, mais dont on peut en tout cas consulter le Mussolini architetto ou, déjà mentionné, Architetture per una identità italiana. Progetti e opere per fare gli Italiani fascisti, très éclairants – sur l’Ara Pacis de l’EUR, par ex., ce dernier livre, pp. 109 sq. Très utile livre encore en allemand, parmi ceux que j’ai sous les yeux, assez abondamment illustré, Christine Beese, Marcello Piacentini. Moderner Städtebau in Italien – beaucoup d’autres choses, je n’insiste pas davantage sur cette grosse affaire. Dans le passage sur Balbo de mes Silves que j’évoquai plus haut, je m’amusais un peu avec l’EUR – je manque parfois de sérieux, de cette grauitas que j’évoquerai dans un moment. Bah ! De Piacentini, vous verrez peut-être avec quelque intérêt une réalisation particulièrement connue, d’un « rationalisme » très affirmé, inaugurée en 1935 par le Duce bien entendu, la considérable Città universitaria de Rome, c’est-à-dire l’Università degli studi di Roma La Sapienza – un élément central ci-dessous [II]. Juste après, l’Aula Magna du Rectorat [III], dans le bâtiment central derrière Minerve, avec la fresque de ce Sironi que l’on va retrouver – « L’Italia tra le Arti e le Scienze ». En dernier lieu, vous trouverez un lien avec un petit film, certainement de 1935. — Sur Sironi, et concernant la fresque et les cartons de son travail préparatoire, voir en particulier, en assez grand format, Sironi. La grande decorazione, Milano, Mondadori Electa, 2003.

S’agissant de Sironi, quelques mots malgré tout. Il me semble qu’il serait tout aussi déraisonnable de réduire son grand talent [fort personnel, quelles que soient ses vues doctrinales] au fascisme – dont les radicaux à la Roberto Farinacci [nullement stupide d’ailleurs, ce dernier, mais assez atroce] l’ont d’ailleurs vivement maltraité dans les dernières années d’un régime dont les autorités cessèrent alors de multiplier les commandes comme elles l’avaient fait dans les années trente – que de ne pas faire le lien le plus fort entre la perspective centrale de son œuvre à la maturité et le fascisme. Sironi a en effet considéré alors que la question de l’art à l’âge des masses ne pouvait éluder la question – la question centrale, n’est-ce pas, tout à fait généralement, de l’art de rhétorique, c’est-à-dire de toute communication extérieure aux perspectives logico-mathématiques – du destinataire premier [de l’auditoire dit bien sûr l’art oratoire plus strictement entendu] de la grande œuvre, et singulièrement de la grande œuvre sollicitée par la puissance publique. Or, de destinataire légitime, il ne voyait – et il me semble qu’il serait assez difficile de le contredire très sérieusement [même si le gros de notre art contemporain semble reposer sur une vue tout à fait contraire – je pourrais détailler, je m’en garde, ne souhaitant pas affronter en particulier la déferlante des amateurs de l’œuvre obsessionnelle de M. Paul McCarthy – ceux qui ont raffolé de « Tree » place Vendôme ou de « Chocolate Factory » dans le Palais de la Monnaie] -, ni plus ni moins que dans le monde soviétique du même temps, mais de façon beaucoup moins étriquée dans l’ensemble, et plus ouverte et généreuse aussi que dans le nazisme, infiniment plus « petit-bourgeois » dans les orientations dominantes du goût de ses chefs -, il ne voyait, donc, que le Peuple, peuple qu’il appartenait à l’artiste d’assister dans son plein accomplissement.

L’on comprend ici, bien sûr, le goût qui fut celui de l’artiste pour les très grandes commandes – la fresque immense, la mosaïque de grande taille [ci-après, en quatrième position, la fameuse « Italia corporativa » [IV]de douze mètres sur huit, il me semble], le vitrail même [voir l’image encore suivante [V] – ensemble vitré d’environ soixante-quinze mètres carrés ai-je lu – composé pour la « Carta del Lavoro » -, la charte italienne du travail de 1927, qui fut le grand texte économique du régime, assez peu révolutionnaire, il faut en convenir] – le propos de Sironi étant en quelque façon d’articuler la modernité avec les supports les plus traditionnels de l’art européen.

Nous avons la très grande chance de disposer de textes de Sironi, en particulier théoriques, publiés en français. [V. le recueil Mario Sironi. L’art me semblait une chose si grande…, Paris, École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, 1998.] Vous trouverez par exemple la traduction du texte que je porte ci-après – que je sélectionne parmi beaucoup d’autres, très éclairants aussi – aux pp. 130-133 [pardonnez-moi de devoir avancer et de ne pouvoir recopier trois pages en français – cette langue italienne ne vous résistera pas si vous faites un petit effort et jetez parfois un coup d’œil sur quelque dictionnaire en ligne].

MARIO SIRONI – IL MANIFESTO DELLA PITTURA MURALE [déc. 1933]

« Il Fascismo è stile di vita : è la vita stessa degli Italiani. Nessuna formula riescirà mai a esprimerlo compiutamente e tanto meno a contenerlo. Del pari, nessuna formula riescirà mai a esprimere e tanto meno a contenere ciò che si intende qui per Arte Fascista, cioè a dire un’arte che è l’espressione plastica dello spirito Fascista. L’Arte Fascista si verrà delineando a poco a poco, e come risultato della lunga fatica dei migliori. Quello che fin d’ora si può e si deve fare, è sgombrare il problema che si pone agli artisti dai molti equivoci che sussistono. Nello Stato Fascista l’arte viene ad avere una funzione educatrice. Essa deve produrre l’ètica del nostro tempo. Deve dare unità di stile e grandezza di linee al vivere comune. L’arte così tornerà a essere quello che fu nei suoi periodi più alti e in seno alle più alte civiltà: un perfetto strumento di governo spirituale. La concezione individuale dell’“arte per l’arte” è superata. Deriva di qui una profonda incompatibilità tra i fini che l’Arte Fascista si propone, e tutte quelle forme d’arte che nascono dall’arbitrio, dalla singolarizzazione, dall’estetica particolare di un gruppo, di un cenacolo, di un’accademia. La grande inquietudine che turba tuttora l’arte europea, è il prodotto di epoche spirituali in decomposizione. La pittura moderna, dopo anni e anni di esercitazioni tecnicistiche e di minuziose introspezioni dei fenomeni naturalistici di origine nordica, sente oggi il bisogno di una sintesi spirituale superiore.

« L’Arte Fascista rinnega le ricerche, gli esperimenti, gli assaggi di cui tanto prolifico è stato il secolo scorso. Rinnega soprattutto i “postumi” di essi esperimenti, che malauguratamente si sono prolungati fino al nostro tempo. Benché vari in apparenza e spesso divergenti, questi esperimenti derivano tutti da quella comune materialistica concezione della vita che fu la caratteristica del secolo passato, e che fu profondamente odiosa. La pittura murale è pittura sociale per eccellenza. Essa opera sull’immaginazione popolare più direttamente di qualunque altra forma di pittura, e più direttamente ispira le arti minori. L’attuale rifiorire della pittura murale, e soprattutto dell’affresco, facilita l’impostazione del problema dell’Arte Fascista. Infatti: sia la pratica destinazione della pittura murale (edifici pubblici, luoghi comunque che hanno una civica funzione), siano le leggi che la governano, sia il prevalere in essa dell’elemento stilistico su quello emozionale, sia la sua intima associazione con l’architettura, vietano all’artista di cedere all’improvvisazione e ai facili virtuosismi. Lo costringono invece a temprarsi in quella esecuzione decisa e virile, che la tecnica stessa della pittura murale richiede: lo costringono a maturare la propria invenzione e a organizzarla compiutamente. Nessuna forma di pittura nella quale non predomini l’ordinamento e il rigore della composizione, nessuna forma di pittura “di genere” resistono alla prova delle grandi dimensioni e della tecnica murale. Dalla pittura murale sorgerà lo “Stile Fascista”, nel quale la nuova civiltà si potrà identificare. La funzione educatrice della pittura è soprattutto una questione di stile. Più che mediante il soggetto (concezione comunista), è mediante la suggestione dell’ambiente, mediante lo stile che l’arte riescirà a dare un’impronta nuova all’anima popolare.

« Le questioni di “soggetto” sono di troppo facile soluzione per essere essenziali. La sola ortodossia politica del “soggetto” non basta: comodo ripiego dei falsi “contenutisti”. Per essere consono allo spirito della Rivoluzione, lo stile della Pittura Fascista dovrà essere antico e a un tempo novissimo: dovrà risolutamente respingere la tendenza tuttora predominante di un’arte piccinamente abitudinaria, che poggia sopra un preteso e fondamentalmente falso “buon senso”, e che rispecchia una mentalità né “moderna” né “tradizionale”; dovrà combattere quegli pseudo “ritorni”, che sono estetismo dozzinale e un palese oltraggio al vero sentimento di tradizione.

« A ogni singolo artista poi, s’impone un problema di ordine morale.

« L’artista deve rinunciare a quell’egocentrismo che, ormai, non potrebbe che isterilire il suo spirito, e diventare un artista “militante”, cioè a dire un artista che serve un’idea morale, e subordina la propria individualità all’opera collettiva.

« Non si vuole propugnare con ciò un anonimato effettivo, che ripugna al temperamento italiano, ma un intimo senso di dedizione all’opera collettiva. Noi crediamo fermamente che l’artista deve ritornare a essere uomo tra gli uomini, come fu nelle epoche della nostra più alta civiltà.

« Non si vuole propugnare tanto meno un ipotetico accordo sopra un’unica formula d’arte — il che praticamente risulterebbe impossibile — ma una precisa ed espressa volontà dell’artista di liberare l’arte sua dagli elementi soggettivi e arbitrari, e da quella speciosa originalità che è voluta e rinutrita dalla sola vanità.

« Noi crediamo che l’imposizione volontaria di una disciplina di mestiere, è utile a temprare i veri e autentici talenti. Le nostre grandi tradizioni di carattere prevalentemente decorativo, murale e stilistico, favoriscono potentemente la nascita di uno Stile Fascista. Tuttavia le affinità elettive con le grandi epoche del nostro passato, non possono essere sentite se non da chi ha una profonda comprensione del tempo nostro. La spiritualità del primo Rinascimento ci è più vicina del fasto dei grandi Veneziani. L’arte di Roma pagana e cristiana ci è più vicina di quella greca. Si è arrivati nuovamente alla pittura murale, in virtù dei principii estetici che sono maturati nello spirito italiano dalla guerra in qua. Non a caso ma per divinazione dei tempi, le più audaci ricerche dei pittori italiani si concentrano già da anni sulla tecnica murale e sui problemi di stile. La vita è segnata per il proseguimento di questi sforzi, fino al raggiungimento della necessaria unità. »

Il faut assurément consentir tout ce qu’il y a lieu à l’ancrage « fasciste » du parti sironien : fonction sociale de l’art ; vocation éthique et même spirituelle de l’art – anti- « matérialisme » [et par suite, si l’on suit bien le doctrinaire, distance prise tant à l’endroit de l’art bourgeois que de l’art « communiste », c’est-à-dire on l’aura compris, du « réalisme socialiste »] – ; rejet multidimensionnel de l’art bourgeois, comme « art pour l’art », comme art d’une part d’artistes se comprenant comme de purs individus, hors de toute assignation, si l’on veut, totalisante, sans égards pour la communauté, comme art d’autre part manifesté centralement par la peinture de chevalet [aspect implicite ici mais développé fermement ailleurs] en vue de l’appropriation et de la contemplation individuelle, en tant, encore, qu’art privilégiant l’émotion individuelle sur la vocation éducative du style [« le fascisme » ne se prétend-il pas d’abord, comme le soulignent les premiers mots, un « style de vie » ? — et cette permanente quête du « style » n’est sans doute pas l’aspect le moins lourdement irritant du mouvement] ; intelligence vivante de la « tradition », qui ne saurait appeler à d’exsangues « retours », mais qui justifie certes le recours à des techniques oubliées par la modernité, etc.

Il demeure que ce ne fut qu’au cours de la parenthèse des années trente – c’est-à-dire lorsqu’il ne fut pas goûté d’abord par les puissants de l’heure comme le premier caricaturiste du quotidien du parti, le Popolo d’Italia [v. infra] – que Sironi put mettre en œuvre ce programme cohérent mais appelant des lieux et des moyens hors de l’ordinaire, même si certains choix révélaient une personnalité artistique singulière.

Était-il au fond indispensable ainsi de passer de l’idée – intéressante certes – que la grande manière et les grands formats prônés ne pouvaient consister en un simple agrandissement, une simple dilatation de la peinture de chevalet, à une méthode de composition qui peut donner le sentiment d’une juxtaposition de cartons [et lorsque l’on dispose des cartons préparatoires, ce qui est souvent le cas, l’on se confirme dans cette vue] ? Je ne critique nullement : je suis très admiratif, on l’aura compris, de certaines vastes compositions de Sironi – je m’interroge seulement.

Pour une comparaison, je porte à la suite trois décorations des métros soviétiques : 1/ Moscou, station Kievskaya [VI] – ce n’est pas du tout déplaisant mais la composition est, délibérément, sans originalité ; 2/ Puis la splendide et immense mosaïque de la station Nevski à Saint-Pétersbourg [VII] – c’est sublime, mais aussi étroitement enclos que possible dans les trois unités classiques – ; la manière peut être un peu archaïsante, le traditionnel fond or de la tradition byzantine de la mosaïque – on est ému, surtout lorsqu’on est un fidèle de la figure du prince Alexandre – saint Alexandre – ; mais l’on n’est pas du tout déconcerté ; 3/ Enfin la station du Parc Pobedy [de la Victoire] de Moscou [VIII] est composée tout autrement, mais je n’imagine pas que cette construction allégorique très simple puisse bouleverser l’intellect du spectateur si, bien sûr, ce qui se trouve évoqué – la victoire dans la Grande Guerre Patriotique contre l’Allemand – est profondément bouleversant.

Mais il y a plus à dire – même si je vais essayer d’être bref, sur Sironi.

Il me semble que l’un de ses intérêts majeurs tient à la place singulière qu’il a tenu dans la « modernité » fasciste. Au fond, le fascisme s’est trouvé, artistiquement, inscrit dans le champ d’une certaine tension entre les aspirations de ses amis futuristes, si importants dans la préparation et les débuts du mouvement, et toujours présents et actifs pour certains d’entre eux, et les orientations probablement très largement néoclassiques d’une bonne partie de ses soutiens, dont la modernité des goûts artistiques ne devait pas être uniformément assurée. À partir du moment, dans les années trente, où l’obsession romaine atteignait un degré d’incandescence remarquable, le risque était fort que la modernité s’estompât pour laisser place à une forme de lourde conformité néoclassique.

Notons que tel fut assez le cas dans le cadre du Troisième Reich. Dans un livre qui a rencontré il y a huit ou dix ans un assez notable succès – un peu surprenant en un temps de crise à mon sens définitive du livre, mais révélateur des pôles d’intérêt du public lecteur de notre temps, et en particulier d’une sorte d’obsession nationale-socialiste que je ne parviens pas à trouver, toujours du moins, parfaitement rassurante, pleinement dépourvue d’ambivalence -, le livre de M. Johann Chapoutot, Le national-socialisme et l’Antiquité. L’une des vues centrales de M. Chapoutot est, simplement dit, la suivante = contrairement à ce que l’on tend souvent à penser, le nazisme – et en tout cas Hitler lui-même – fut moins hanté par les anciens Germains que, dans une continuité assez frappante avec la haute culture allemande depuis le XVIIIe siècle, par l’Antiquité méditerranéenne, et le propos fut davantage celui de construire un nouvel empire romain [germanique], puissamment marqué par la Grèce bien entendu, comme son modèle, que de se leurrer sur la valeur de trouvailles archéologiques germaines, bien modestes dans l’ensemble, tout en s’abandonnant à la courte magie des runes.

Bien entendu toutefois, cette orientation centrale n’interdisait nullement qu’un tropisme, peut-être minoritaire dans les sommets du régime, mais puissant, se développât, autour, on le sait, de Himmler et de la SS [en particulier de l’Ahnenerbe, c’est-à-dire de l’Ahnenerbe Forschungs und Lehrgemeinschaft – la Communauté de recherche et d’enseignement sur l’héritage ancestral – mais on lit parfois= Deutsches Ahnenerbe. Studiengesellschaft für Geistesurgeschichte, c’est-à-dire, me semble-t-il, Société d’étude pour l’histoire de l’esprit originaire] qui constituaient certes un pôle important, mais nullement dominant – en tout cas dans la construction esthétique du régime [car il put en aller différemment dans la constitution d’un système, délirant mais extraordinairement envahissant, de la « race ». Il va de soi par ailleurs que l’on ne saurait, plus largement, négliger l’ampleur des recherches « germaniques » conduites en ces années. [Un livre intéressant – et même impressionnant – en particulier, comportant d’importants développements sur Alfred Rosenberg, rival de Himmler, et son adjoint Reinerth : Laurent Olivier, Nos ancêtres les Germains. Les archéologues français et allemands au service du nazisme – en poche chez Tallandier ; l’archéologie, on ne saurait assez en prendre conscience, fut et demeure un fort enjeu politique, et des arbitrages politiques peuvent dicter des choix apparemment techniques.]

Faut-il préciser que la vue la plus tournée vers la Méditerranée antique, qui était celle de Hitler lui-même, ne correspondait d’ailleurs aucunement à un montage moins décidément « racial » de l’histoire : Grecs et Romains, simplement, eussent été les grands représentants de la « race nordique » du passé, comme, désormais que ces prédécesseurs illustres s’étaient comme abatardis par le métissage [le propre doctrinal du nazisme – construit intellectuellement, qu’on le veuille ou non, différemment d’un fascisme italien qui glissa à des vues racistes de façon malgré tout assez accessoire par rapport à ses propos centraux – est toujours là = dans une doctrine « raciale » absolue et exclusive de l’histoire, et donc de la négation de l’histoire, puisque celle-ci tend à n’être le lieu que d’un affrontement éternel et à peu près unique, nourrissant tout au plus la réitération d’un cycle ; cet aspect n’est pas toujours compris en dépit des apparences, parce que son absurdité est trop éclatante pour que l’on puisse croire que de telles vues aient été largement professées – mais elles l’ont été], les Allemands pouvaient aspirer à l’être pour le présent – et « pour mille ans » bien entendu – ; comprenons d’ailleurs, d’une part, que les doctrines aryanistes qui se développaient depuis le siècle précédent [en France ainsi avec Gobineau puis Vacher de Lapouge] venaient, quelque que fût leur ténuité, à l’appui de telles vues, et que le développement des études sur l’ « idéologie » indo-européenne, tout à fait contemporain, ne nuisait certes pas à la construction de perspectives de ce genre, même si elles étaient le fait de linguistes et non de « raciologues » prétendus.

Caricature antinazie de 1942.png

[[[ Il est notable d’ailleurs que ce que l’on a appelé la « Nouvelle Droite » à la fin des années soixante-dix — le GRECE, Groupement de Recherche et d’Études pour la Civilisation Européenne, et sa revue Nouvelle École en particulier — ait voué la plus vive considération à ce massif de recherches – justifiée, certes, s’il s’agissait de Dumézil et de quelques autres, mais dans une certaine mesure revêtant dès lors, dans le contexte des travaux de la mouvance dominée par la figure de M. Alain de Benoist, homme d’ailleurs d’une vaste et très diverse culture, une vocation malgré tout politique. Notable encore que la « Nouvelle droite » n’ait nullement répudié les runes si l’on peut dire, mais se soit volontiers attachée aussi à l’étude des anciens peuples germaniques. — Bien entendu, je ne prétends nullement que cette mouvance, qui a joui d’une véritable influence dans les années quatre-vingt, ait réédité les vues du national-socialisme ; mais, en même temps, il serait difficile de ne pas voir le lien entre ce dernier et l’identitarisme européen néo-païen de celle-ci, et de ne pas comprendre que l’étude alors encouragée des différents courants de la « révolution conservatrice » allemande devait permettre à cet effectif très actif de prendre sa place dans un monde de l’idéologie dont le nazisme avait constitué une famille, d’ailleurs composite, mais sans s’exposer à une accusation redoutable que, d’ailleurs, au fil de distinctions subtiles, les intellectuels de la « ND » s’employaient à dissoudre autant qu’il fût possible. ]]]

Quoi qu’il en soit, la brièveté du régime, dont la moitié de la durée fut accaparée par la guerre, ne permit pas un grand nombre des réalisations grandioses – néo-antiques, néoclassiques – qu’eût voulu le Führer, assisté en particulier du jeune architecte Albert Speer, qui sera toutefois, du début de 1942 à la défaite de mai 1945, Ministre des Armements et de la Production de Guerre. Nombre parmi les constructions effectuées furent d’ailleurs détruites ou mutilées par la guerre. [Ci-dessous, construit par Speer, le Zeppelinfeld de Nuremberg au milieu des années trente].

Le Zeppelinfeld Stadium d'Albert Speer à Nuremberg.png

Mais, en Italie – où l’on raisonnait un peu moins follement malgré tout, et où l’on ne se trouvait pas handicapé par l’obsession de la dénonciation de l’ « Entartete Kunst » chère à Berlin, il s’est trouvé un certain nombre de réconciliateurs, si l’on peut dire, d’artistes capables de sortir par le haut de l’antinomie, disons, du classique et du moderne, d’en assurer, si l’on veut, le dépassement intégrateur – il me semble qu’il n’est pas excessif de considérer que Piacentini, et plus encore peut-être Sironi [lequel surtout m’occupera], furent de cet effectif.

L’action artistique des futuristes ne fut d’ailleurs pas interrompue, même pour des lieux publics – sous la condition de comprendre que, à la longue, « futurisme » avait pris le sens en Italie de modernisme radical.

La Stazione di Firenze Santa Maria Novella manifesta la force des modernes et les futuristes considérèrent sa construction comme leur succès. Lorsque l’œuvre de Giovanni Michelucci [qui travaillera ensuite aussi avec Piacentini à la Città universitaria] et de son Gruppo Toscano remporta en 1933 un concours extrêmement disputé, elle se heurta bien sûr à une levée de boucliers des cercles esthétiquement [et pas seulement peut-être] les plus conservateurs du fascisme, mais Mussolini lui-même, conseillé par Margherita Sarfatti, apporta son appui – et comme « Il Duce ha sempre ragione »… Vous trouverez ci-dessous, avant une photo de l’œuvre de construction elle-même, deux dessins du projet de la Stazione par le Gruppo Toscano, plus intéressants que les photos pour prendre connaissance de ce chef-d’œuvre de l’architecture « rationaliste », mais faisant appel à la « pietra forte » florentine traditionnelle, appelée à rougir avec le temps.

Stazione di Firenze 1.png

Stazione di Firenze 2.png

Stazione di Firenze 3.png

Lorsque le Gruppo Toscano emporta le concours, la feuille hebdomadaire Futurismo se réjouit grandement [ci-dessous]. Peut-être le titre barrant la une vous semblera-t-il un peu hermétique. Il ne l’est pas vraiment : ce que voulait dire le journal, c’est que Michelucci et ses amis pouvaient bien avoir décroché la commande ; mais qu’il s’agissait d’une victoire posthume pour Antonio Sant’Elia mort sur le front à vingt-huit ans en 1916. Je ne crois pas qu’aucun des projets grandioses de ce dernier n’ait jamais été réalisé, mais il fut peut-être l’auteur, au moins principal, du Manifesto dell’architettura futurista de 1914, et publia la même année un recueil de dessins que je n’ai jamais vu comme volume séparé, la Città nuova, programme cohérent pour une ville future [les livres reprenant les dessins de Sant’Elia ne manquent pas par contre ; si vous en trouvez un, ou simplement si vous faires une recherche en ligne, vous prendrez sans trop de peine la mesure de son talent, de son importance pour nous et de son influence, y compris il me semble sur la bande dessinée de notre temps – je songe à nombre de planches de M. François Schuiten, d’ailleurs fils et frère d’architectes, dans la série des « Cités obscures » -, davantage sans doute que sur le « Metropolis » de Fritz Lang en 1927, bien que cette dernière influence soit fortement soulignée par beaucoup].

Cri de victoire des futiristes lors de la victoire de la Stazione di Firenze.png

 

La très brillante victoire moderniste de Florence laissa un goût amer aux vieux romains, si l’on peut dire. Si bien que lorsque fut projetée la construction d’un siège du Parti National Fasciste, le Palazzo del Littorio, disons le palais du faisceau [plus que du licteur, puisque littorio me semble avoir été utilisé pour fascio littorio], nombre de parlementaires s’agitèrent en dénonçant « l’architettura moderna » comme « esotica », « bolscevica » ou, plus drôle encore, « bolscevico-nipponica » – ils allaient répétant, hantés par le récent traumatisme toscan, que « non si deve fare della via dell’Impero [le lieu d’abord projeté] la stazione di Firenze »…

En 1934, la commission prévue pour classer les projets se déroula dans un climat de tension. Beaucoup de ces projets étaient d’ailleurs vraiment éblouissants. Mais l’affaire finit par ne pas aboutir, pour des motifs que je ne parviens pas encore à préciser tout à fait. Et il fallut organiser un nouveau concours en 1937, mais dans un climat un peu différent, avec des contraintes nouvelles, et en vue d’un emplacement moins extraordinaire, pour divers motifs. [Ce déplacement manifestait malgré tout une certaine victoire des antimodernistes, hostiles à ce qu’un important bâtiment moderne fût implanté le long du forum antique et à proximité immédiate du Colisée ; la via dell’Impero, création, puissamment politique et archéologiquement douloureuse semble-t-il, de l’âge fasciste, inaugurée avec faste en 1932, correspondait en effet à ce qui est devenu, conduisant toujours de la Piazza Venezia à l’amphithéâtre flavien, via dei fori imperiali ; ici, bien entendu, se manifestait la tension peu évitable entre la création d’un empire, et d’une nouvelle capitale impériale, et le culte de la mémoire d’un empire passé.]

Les projets soumis lors de ce second concours furent dans l’ensemble, à mon sentiment, moins saisissants. Un projet très soutenu par Piacentini, et manifestement appuyé par Mussolini, fut classé en tête : celui de Del Debbio, Foschini et – connu déjà de nous – Morpurgo. Trois ans plus tôt, le premier des deux projets qu’ils avaient soumis n’était certes pas l’un des plus frappants, mais il avait grande allure tout de même, articulant ainsi avec élégance la double exigence latente de romanité et de modernité [première photo ci-après]. Le projet vainqueur de 1937 [deuxième photo] est certes caractéristique du temps, mais moins prenant – à mon sens en tout cas. Le lieu d’implantation prévu désormais pour le Palazzo del Littorio – il n’est pas inintéressant de le relever car ce choix manifeste une nouvelle fois, même si ici les arguments urbanistiques n’étaient pas négligeables, l’importance du remodelage puissamment politique de la Ville au cours de la deuxième partie du Ventennio – était le nouveau viale… Africa, devenu après guerre viale Aventino [viale= avenue, boulevard]conduisant, à assez faible distance d’ailleurs du quartier du Colisée et des forums, du Circus Maximus [Circo Massimo] et de la Porta Capena vers la via Ostensis [désormais Ostiense].

Premier projet de 1934 de l'équipe Morpurgo pour le Palazzo del Littorio.png

Projet de 1937 de l'équipe Morpurgo pour le Palazzo del Littorio.png

Finalement, ce fut bien l’équipe Del Debbio-Foschini-Ballio Morpurgo qui fut chargée de la construction du Palazzo del Littorio, mais en un autre lieu, d’une façon un peu différente, et finalement avec une autre destination que celle de devenir le siège du Partito Nazionale Fascista.

La destination finale tout d’abord. En 1942, sous l’administration fasciste donc, le Palazzo del Littorio, désigné désormais comme Palazzo della Farnesina [du nom de la zone de son implantation, laquelle avait appartenu aux Farnèse], fut attribué au Ministère des Affaires étrangères ; il l’est toujours. Ce ministère, toutefois, n’y emménagea pas immédiatement car, si les travaux, entamés quelques années plus tôt, étaient très avancés lorsqu’ils furent interrompus en 1943, l’édifice, absolument immense – assez conforme au dernier projet d’avant-guerre de l’équipe lauréate -, ne pourra finalement être entièrement achevé qu’en 1959.

Le projet du Palazzo del Littorio à la fin de 1938.png

Capture d’écran 2018-07-30 à 17.17.24.png

dessin des architectes 1940 - 2.png

Le Palazzo della Farnesina àpeu avant son interruption en 1943.png

L’évolution du bâtiment fut modeste, tout simplement parce qu’il était fort avancé lorsque la République italienne décida de l’achever après guerre, ainsi que la photo ci-dessus le montre, tel qu’il était à la veille de l’interruption des travaux, en 1943. Les modifications extérieures concernèrent essentiellement la suppression des motifs évoquant le fascisme qui avaient bien entendu été prévus. [ci-dessous, le Palais de la Farnesina tel qu’on peut le voir de nos jours ; on le comparera avec les trois images qui précèdent, la première de 1938, la deuxième et la troisième, dessins des architectes, de 1940]

La Farnesina de nos jours.png

Le lieu enfin. L’on s’éloigna finalement du centre historique de Rome ; le Palazzo del Littorio fut en effet construit au nord du Foro Mussolini, l’un des très grands projets du régime dans la Ville éternelle [par la suite, et toujours, désigné comme Foro Italico], aménagé au nord de la ville, dans le quartiere della Vittoria [dans la Première Guerre, et non de celle que l’on va croiser dans un instant], à trois kilomètres environ au nord de la Piazza del Popolo, non loin du pont Milvius [ponte Milvio], lieu d’une immense importance dans notre construction de l’histoire puisque c’est là, en 312, que Constantin a affronté victorieusement Maxence après avoir eu la vision d’un chrisme et fait apposer ce symbole sur les boucliers de ses soldats et sur son étendard, le labarum – alors s’esquissait l’horizon d’un empire chrétien.

Revue Lo Sport fascista.png

Le plan ci-dessous vous montre l’importance du Foro Mussolini, complexe sportif très ambitieux pour l’essentiel, correspondant à la nouvelle idéologie du sport [et du corps], en laquelle fascisme, nazisme et bolchevisme communiaient, avec des variantes certes, entraînant à leur suite très rapidement les régimes bourgeois plus classiques [[ et bien entendu le Front populaire français, lequel créa pour la première fois un département ministériel, simple sous-secrétariat d’État certes, et moins absolument inédit que très renouvelé dans son esprit, pour Léo Lagrange, dont on rappellera qu’il est mort dans la bataille de France, en juin 1940 ]]. Les perspectives étaient certes diverses et complexes, sanitaires bien sûr, mais aussi militaires ou de propagande et d’encadrement de la jeunesse, de création aussi, plus largement, de cet « homme nouveau » auxquels tous songeaient plus ou moins, quoique en des termes différents. [[S’agissant du nazisme, ce tropisme sportif est bien connu ; le nazisme, d’ailleurs — avec Les dieux du stade – titre français car en allemand le film est intitulé Olympia, puisqu’il porte sur les fameux jeux olympiques de Berlin d’août 1936 -, film de la brillante cinéaste, assurément nazie, Leni Riefenstahl —, le nazisme a inventé en quelque sorte une esthétique cinématographique du sport, fortement marquée idéologiquement ; l’affaire me semble avoir été engagée de façon voisine, et antérieure, en Italie, mais avec une nuance de taille : elle n’articulait pas, ou pas vraiment, la question du sport et du corps sur la perspective de la « race » ; quoi qu’il en soit, l’Allemagne triompha aux jeux de Berlin, largement devant les États-Unis – l’URSS ne participant pas -, même si la déception de l’establishment nazi fut immense de voir le noir Jesse Owens emporter quatre médailles d’or, au cent mètres, au deux cents mètres, au saut en longueur et au relais quatre fois cent mètres – l’athlétisme, n’est-ce pas, l’activité « sportive » fondamentale, antique, grecque…, échappait largement aux Allemands, ces héritiers prétendus de la Grèce – imaginez la fureur, à peine dissimulée, de Hitler ! quoi qu’il en soit l’Italie fut troisième par le nombre des médailles, recevant probablement le prix des efforts conduits depuis des années. — Quelques livres sur la question en Italie = Felice Fabrizio, Sport e fascismo. La politica sportiva del regime ; Renato Bianda et al., Atleti in camicia nera. Lo sport nell’Italia di Mussolini ; Enrico Landoni, Gli atleti del Duce. La politica sportiva del fascismo ; Andrea Bacci, Mussolini, il primo sportivo d’Italia. Il Duce, lo sport, il fascismo […] ; du même, Lo sport nella propaganda fascista, etc. S’agissant de l’URSS, une thèse a été soutenue, en 2017 me semble-t-il, par M. Sylavain Dufraisse, déjà auteur de divers articles – formons le vœu qu’elle soit publiée. Ci-après, un lien avec l’épisode si fort de la victoire d’Owens dans la discipline reine du cent mètres, tel qu’il est inévitablement retracé par Leni Riefenstahl dans Olympia :

S’agissant du Foro Mussolini, vous trouverez en ligne beaucoup d’images de l’époque ; sur ebay aussi, des dizaines de photos et cartes postales. Il s’agissait, dans un style néoromain – ou néoantique – fort appuyé dans l’ensemble, d’une assez nette réussite des architectes, notamment, Enrico Del Debbio et Luigi Walter Moretti. Cet ensemble demeurera le cœur des Jeux Olympiques de Rome en 1960.

 

Rare plan du Foro Mussolini en 1942.png

Un bref film d’aujourd’hui permet de bien comprendre l’esprit des lieux – vous verrez à plusieurs reprises, un peu à l’arrière-plan, le Palazzo del Littorio, devenu della Farnesina. Juste avant ce lien, j’en dispose un autre qui donne un suffisant détail des divers monuments du Foro Mussolini, avec des photos bien choisies par une jeune femme qui souhaite faire connaître sa ville et, si j’ai bien compris une notice en ligne, loue des voitures après avoir poursuivi avec passion des études d’histoire de l’art. Tout cela est très éclairant – les documents, sous divers aspects, dont tels sont d’une particulière actualité il me semble, et aussi le destin de cette jeune femme si dévouée à l’Urbs.

https://www.romecentral.com/il-foro-italico/

 

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Sironi quant à lui — sur le fond d’une conviction centrale en elle-même humaniste : celle que l’accomplissement humain non seulement appelle mais implique l’art, que l’on ne saurait, dès lors du moins que le bonheur simple et menacé de l’ « âge des cabanes » s’est dissipé, que l’homme s’est trouvé appelé à vivre dans les villes, incliner à considérer comme négligeable la question, disons publique, de l’art, sur le fond aussi d’une orientation sociale intrinsèquement bonne : celle qu’il est éthiquement inacceptable de gaver les riches d’une merveilleuse peinture de chevalet et d’abandonner les pauvres, l’immense masse du peuple travailleur, à une sorte de déréliction artistique —, Sironi, donc, a souhaité à mon sens poser une question, de fait, extrêmement importante : celle de l’art par la médiation unitive duquel un peuple – le peuple italien et non un autre – pourrait, dans un jeu spéculaire tendu prendre conscience de lui comme peuple. Or, si, formellement, l’artiste n’eût pu au fond, négliger le très grand format, matériellement, il ne pouvait guère ne pas considérer deux ordinations majeures – qu’il éprouvait d’ailleurs certainement en lui, sur le mode peut-être d’une contradiction qu’il s’agissait de dépasser – : l’ordination à l’antique hellénoromain, si extraordinairement présent en Italie, et l’ordination à une modernité vigoureuse, dont il avait lui-même été, au sein du groupe futuriste, un acteur notable. Regardez un instant l’ « Italia corporativa », immense fresque déjà évoquée [ci-dessous juste après le petit film sur la Città universitaria]. Vous y saisissez sans peine – pour dire les choses de façon très grossière – la rémanence, ou peut-être plutôt la renaissance de l’antique, et, par la manière comme, justement, par la composition, le caractère de modernité accusée de l’œuvre.

l'uniforme fasciste.png

Peut-être est-il possible de revenir ici sur la question – car elle se trouve en cause – de l’irritante obsession fasciste du « style ». Bien entendu, l’on songe immédiatement aux postures de matamore en vogue dans tout ce petit monde, à la cambrure fanfaronne et aux poings sur les hanches de Mussolini et des siens, le menton projeté vers l’avant, au constant déguisement de toutes sortes de gens alternant costume « borghese » et « divisa fascista », avec en particulier la chemise [la « camicia nera »] et le fez à pompon noirs, complétés, dans une tenue complète, par une veste militaire et un pantalon, souvent dans le genre d’une culotte d’équitation, tous les deux « in orbace » en général, c’est-à-dire dans un tissu de laine sarde, le tout encore militarisé par un gros ceinturon, un baudrier et bien entendu des bottes… [photo ci-dessus]. Il est inutile, j’imagine, d’insister sur le caractère profondément pénible que devait revêtir le spectacle que la société s’offrait ainsi à elle-même pour les rebelles – même modérés ; ni de préciser en détail qu’un grand jeu italien, dans les décennies suivant la chute du régime [et aujourd’hui encore], consista à éplucher les photos anciennes pour découvrir les – innombrables bien évidemment – compromissions du passé. [Puisque j’ai parlé des enjeux de l’archéologie et de Paestum, voici – publiée en mars dernier dans le quotidien napolitain Il Mattino – une image intéressant le grand archéologue Amedeo Maiuri — que nous avons déjà rencontré –, homme très fin qui s’est en particulier illustré à Herculanum ; le titre de l’article : « Paestum, l’archeologo Amedeo Maiuri vestì l’uniforme fascista : la prova in uno scatto [ici= photo] inedito ».]

L'archéologue Maiuri en uniforme fasciste à Paestum.png

Bien entendu, il faut songer à autre chose si l’on évoque Sironi. Assurément fasciste, son propos fut de contribuer dans le domaine qui était le sien à l’élaboration du style fasciste, ou plutôt, de doter celui-ci d’une manifestation picturale adaptée, c’est-à-dire au fond à la fois synthétique, associant « romanisme » et modernisme, et propre à toucher des effectifs larges, en particulier par le grand format, mais aussi par la quête du sublime. [Je dois dire que j’ai passé le plus gros de ma vie à critiquer le sublime – au sens longinien du terme. Je pense, finalement, que j’ai eu tort, que c’était, pour dire les choses avec sincérité, l’effet d’un dressage proprement bourgeois au bon goût. Si l’on veut toutefois un art qui puisse toucher, en dehors de toute formation élaborée et spécifique, de larges effectifs populaires, ne faut-il pas en effet qu’il réponde à l’exigence posée par le Pseudo-Longin en VII de son petit traité Peri Hupsous, du sublime [traité qui d’ailleurs, évoquant un genre rhétorique est surtout un traité littéraire de stylistique] ? — « Phusei gar pōs hupo talēthous hupsous epairetai te hēmōn hē psuchē, kai gauron ti anastēma lambanousa plēroutai charas kai megalauchias, hōs autē gennēsasa hoper ēkousen. […] Touto gar tō[i] onti mega hou pollē men hē anatheōrēsis, duskolos de, mallon d’adunatos hē katexanastasis, ischura de hē mnēmē kai dusexaleiptos. [et voici, avec une coupure, les mots les plus fameux – et qui m’importent le plus :] Holōs de kala nomize hupsē kai alēthina ta dia pantos areskonta kai pasin. Hotan […] tois apo diaphorōn epitēdeumatōn, biōn, zēlōn, hēlikiōn, logōn, hen ti kai tauton hama peri tōn autōn hapasin dokē[i] […]. » [éd. Henri Lebègue à la « C.U.F. », pp. 9 sq.] – je propose de traduire ce texte d’un grec assez peu facile, car singulièrement elliptique, en le suivant au plus près qu’il m’est possible, sans me préoccuper d’élégance, pour ceux qui ont fait un peu de grec dans le secondaire et doivent s’efforcer de ne pas laisser perdre ce trésor – mais en même temps en perdant de la concision extrême du texte grec – [ceux qui ne souhaitent pas suivre mot à mot peuvent se reporter une vingtaine de lignes plus loin *** : En effet, par nature en quelque façon, sous l’effet du véritable sublime, notre âme s’élève, et atteignant quelque rayonnant lieu élevé s’emplit de joie et d’exaltation, comme si elle-même avait engendré ce que précisément elle vient d’entendre [pour nous ici= de voir ; je redis qu’il s’agit dans le texte longinien d’art oratoire et de littérature, et non de rhétorique des arts graphiques, plastiques ou « visuels »]. […] En effet ceci, en réalité [tō[i] onti est la forme au datif du participe substantivé d’eimi ; ne vous en préoccupez pas trop ; bien entendu vous découvririez le sens en réfléchissant, mais il s’agit d’une simple expression assez usuelle que l’on traduit par= en réalité], est grand dont [on peut faire, avec l’idée sans doute de= on ne saurait s’empêcher de faire] l’examen approfondi répété, mais [contre quoi serait] désagréable, et même plus, impossible la révolte, [et dont] le souvenir [est] fort et difficile à effacer. En un mot, tiens pour choses sublimes accomplies et véritables ces choses plaisant toujours [dia  pantos est assez souvent une façon brève de dire dia pantos tou chronou, au fil de tout le temps] et à tous [c’est-à-dire] quand, provenant d’hommes qui diffèrent quant à leurs occupations, genres de vie, goûts, âges, langues, une certaine et même chose, en même temps, à propos des mêmes choses, pour tous, paraît bonne [subj. « commandé » par hotan]. *** Vous lirez plus aisément une traduction moins besogneuse et plus large= comme par nature, notre âme s’élève sous l’effet du sublime véritable, elle accède à des cimes lumineuses et s’emplit d’une joie exaltée, exactement comme si elle avait créé elle-même ce qu’elle vient de contempler. Est grand ainsi ce que l’on aspire à examiner de plus près et à loisir, mais contre quoi ne saurait se dresser sans douleur, et dont on garde fermement la mémoire. En un mot : que l’on tienne pour choses sublimes, véritables et accomplies, ces choses qui plaisent toujours et à tous, à des hommes différant en tout – activités, genres de vie, goûts, âges, langues – mais partageant tous, en même temps, et s’agissant des mêmes choses, un même jugement. [À ceux qui aimeraient lire l’entier texte du Peri Hupsous, je déconseille la traduction de Boileau, sinon « belle infidèle », du moins trop éloignée ; j’ai le souvenir d’avoir beaucoup apprécié celle de M. Jackie Pigeaud, lequel est toujours d’ailleurs un très bon auteur ; enfin celle de Henri Lebègue, ancienne certes puisqu’elle a paru en 1939 à la « C.U.F. », un an après la mort de son fort savant auteur, est claire.]

Vous noterez [je ne m’interroge pas même sur l’immense travail opéré sur le sublime à partir du Grand Siècle, lequel a culminé on le sait dans la deuxième moitié du XVIIIe, notamment avec Burke puis Kant] qu’il n’y a pas d’antinomie entre rationalité et sublime dans la perspective stricte de ces lignes : simplement, le sublime longinien n’opère pas par les opérations du raisonnement, si la raison est admise, et davantage on l’a vu, à faire retour sur l’irrésistible persuasion de l’âme opérée par la chose sublime.

Voici donc qu’il y aurait une possibilité que des hommes très différents les uns des autres ne soient plus qu’un dans l’émotion esthétique : unité, ici, de l’humanité, mais l’on comprend que son horizon puisse être assez illusoire, ou restreint du moins ; unité, si l’on songe à Sironi, d’un peuple particulier. Voici ce que j’entends par la vocation unitive de l’art – d’un certain art du moins – telle que j’en fais un élément de la doctrine sironienne.

La question posée par un théoricien indéniablement fasciste est de premier intérêt parce qu’elle est, assurément, une question que les démocrates sérieux doivent se poser, lesquels ne sauraient, j’imagine faire l’économie d’un peuple : seul le système représentatif radical dans lequel nous sommes astreints à vivre doit faire l’économie d’un peuple – ses « élites » sont appelées à décider en tout y compris dans le domaine de l’art ; et lorsque les gens « simples », comme l’on disait autrefois, désapprouvent les politiques conduites et haussent les épaules devant une création artistique des lieux de laquelle ils sont d’ailleurs soigneusement tenus à l’écart, on leur dit sans beaucoup de ménagements qu’ils sont des imbéciles qui n’y entendent rien, et qu’ils n’ont qu’à se concentrer sur les jeux de ballon.

Certes, mon cher Rousseau, pourtant « musicologue » fort notable et même musicien à succès en son temps, n’était guère ami des arts [hors celui du grand Législateur, homme de théâtre, d’opéra, inégalable]. Je tends à penser, pourtant, que la question de l’art ne peut pas, pour tous les motifs que nous avons croisés, être écartée de la méditation des possibilités de l’instauration, quelque jour, d’une démocratie en ce pays.

Par-delà l’ambitieuse doctrine, il faudrait aussi, chez Sironi, relever tout ce qui ne saurait à mon sens lui être rattaché que partiellement : la palette ordinairement sourde ainsi, laquelle donne à l’immensité même des œuvres une forme d’intériorité émouvante, n’est sans doute pas étrangère à une perspective de construction italienne – les bruns et les ocres du sud, n’est-ce pas.

La parenthèse, quoi qu’il en soit, des années trente se refermera lorsque Sironi, on l’a déjà relevé, tombera en défaveur dans les dernières années du régime fasciste – avant même Salò. Alors reviendra pour lui le temps d’une « peinture de chevalet » qu’il n’avait toutefois jamais abandonnée. [Ceux qui souhaiteraient une vue d’ensemble de l’œuvre ne manqueraient pas de livres bien illustrés ; j’utilise volontiers un livre allemand simplement intitulé Mario Sironi, publié sous la dir. de Jürgen Harten et Jochen Poetter chez DuMont à Cologne ; il s’agissait du catalogue d’une exposition qui s’est tenue en plusieurs lieux en Allemagne en 1988. Ce volume comporte nombre de reproductions en couleur qui illustrent ce que j’ai suggéré de la palette méridionale de l’artiste.] 

Demeure, bien entendu, une question gênante : l’on comprend que de bons peintres – ou autres artistes – aient pu être fascistes, antifascistes, peintres d’une sorte d’ailleurs ou d’une autre ; mais l’on est troublé que des questions en elles-mêmes intéressantes aient pu être posées, non pas simplement au temps du fascisme [ce que l’on admet sans difficulté], mais dans le cadre, la perspective même du fascisme – dans le voisinage ainsi de pratiques politiques toujours déplaisantes et souvent odieuses, à l’extérieur comme à l’intérieur. Je crois qu’un complexe possible de réponses est de nature à satisfaire l’esprit : 1/ d’une part le fascisme appartient à l’âge, proprement individualiste, des masses [j’entends en particulier = à un âge qui n’abolit nullement les oligarchies mais qui ne saurait plus reconnaître les noblesses] et à l’âge au cours duquel, dans les années trente, la population urbaine, dans un pays, historiquement, de villes puissantes, nombreuses et peuplées [plus d’un cinquième de la population déjà avant la Grande Peste], a lentement dépassé la moitié de la population totale, malgré une préoccupante hémorragie migratoire à partir des années 1880 ; ses responsables, dès lors, n’eussent pu se désintéresser de certaines questions ; 2/ d’autre part le fascisme – comme doctrine combinant en particulier nationalisme, apologie de l’État et justification ainsi de son intervention décidée dans une vie sociale dont il était supposé être le moteur spirituel, aspiration à l’éclosion d’un « homme nouveau » et tendance à une esthétisation de la vie, dont beaucoup d’aspects nous heurtent mais qu’on ne saurait réduire au déploiement d’une stricte insincérité manipulatoire, confiance proprement spiritualiste dans les capacités créatrices de l’esprit humain – n’eût guère pu ne pas s’intéresser particulièrement à la question publique de l’art ; 3/ enfin l’Italie est ce pays dans lequel la place de l’art, le lien aussi de la création artistique avec des Cités-États dynamiques, ne peuvent guère ne pas apparaître dans la durée, et ici l’État des faisceaux ne faisait d’une certaine façon que s’inscrire dans une tradition longue en lui donnant une vigueur nouvelle.  

II

Le bâtiment central de la Sapienza contenant l'Aula Magna du rectorat.png

 

III

L'Aula Magna de la Citta universitaria avec la peinture de Sironi, L'Italia tra le Arti et le Scienze.png

 

 

IV

Sironi, la mosaïque L'Italia corporativa.png

 

V

Vitrail pour la Carta del lavoro.png

 

VI

La station Kievskaya du métro de Moscou.png

 

VII

IMMENSE MOSAIQUE A LA STATION DE METRO NEVSKI DE SAINT PETERSBOURG.png

 

VIII

Parc Pobedy [de la Victoire] - station du métro de Moscou.png

 

 

V. – « LA RIAPPARIZIONE DELL’IMPERO SUI COLLI FATALI DI ROMA » [MUSSOLINI, 9 MAI 1936]

 

Laissons l’intéressant Sironi, et replongeons dans des aspects moins stimulants pour l’esprit, mais importants dans l’histoire. N’oublions surtout pas, comme je l’ai suggéré plus haut, que la commémoration, la construction patiente d’un mythe favorisant l’identification de l’Italie mussolinienne à l’empire romain – et de Mussolini bien entendu à un empereur antique [plus haut numérotée I – l’image a été déplacée par les ajouts -, en janvier 1940, il salue « à la romaine » un défilé militaire devant une statue de Nerva] -, avaient pour propos de servir l’action, et en tout particulier bien entendu, dans l’exaltation de la figure éthique du légionnaire au pas lourd [image plus loin], la projection impériale peu mesurée qu’envisageait – erreur immense – le Duce, l’Éthiopie rejoignant ainsi en 1935 les colonies d’Érythrée [1882], de Somalie [1889] et de Libye [1911] [sur ce tropisme colonial antérieur au fascisme, voir plus loin], et Mussolini, depuis le fameux « balcone » du Palazzo Venezia, sur la place du même nom proclamant le renouveau de l’empire romain le 9 mai 1936 devant une foule très impressionnante [ci-dessous], quatre jours après l’entrée dans Addis Abeba des troupes du général Badoglio. Voici son bref discours, en lequel il affirme en particulier que ce succès était « la meta », le but, l’objectif du régime des faisceaux depuis l’origine, et que l’« Impero fascista » saura, par ses mérites, illustrer la « tradizione di Roma »

Ufficiali! Sottufficiali! Gregari di tutte le Forze Armate dello Stato, in Affrica e in Italia! Camicie Nere della Rivoluzione ! Italiani e Italiane in patria e nel mondo : ascoltate!
      Con le decisioni che fra pochi istanti conoscerete e che furono acclamate dal Gran Consiglio del Fascismo, un grande evento si compie : viene suggellato il destino dell’Etiopia, oggi, 9 maggio, xiv anno dell’era fascista.
      Tutti i nodi furono tagliati dalla nostra spada lucente e la vittoria africana resta nella storia della patria, integra e pura, come i legionari caduti e superstiti la sognavano e la volevano. L’Italia ha finalmente il suo Impero, Impero fascista, perché porta i segni indistruttibili della volontà e della potenza del littorio romano, perché questa è la meta verso la quale durante quattordici anni furono sollecitate le energie prorompenti e disciplinate delle giovani, gagliarde generazioni italiane, impero di pace perché l’Italia vuole la pace per sé e per tutti e si decide alla guerra soltanto quando vi è forzata da imperiose, incoercibili necessità di vita, impero di civiltà e di umanità per tutte le popolazioni dell’Etiopia.

Questo è nella tradizione di Roma, che, dopo aver vinto, associava i popoli al suo destino.
      Ecco la legge, o Italiani, che chiude un periodo della nostra storia e ne apre un altro come un immenso varco aperto su tutte le possibilità del futuro:
      1°) i territori e le genti che appartenevano all’impero di Etiopia sono posti sotto la sovranità piena ed intera del regno d’Italia;
      2°) il titolo di imperatore d’Etiopia viene assunto per sé e per i suoi successori dal re d’Italia.
      Ufficiali! Sottufficiali! Gregari di tutte le Forze Armate dello Stato, in Affrica e in Italia! Camicie Nere! Italiani e Italiane,
      Il popolo italiano ha creato col suo sangue l’Impero, lo feconderà col suo lavoro e lo difenderà contro chiunque con le sue armi.
      In questa certezza suprema, levate in alto o legionari, le insegne, il ferro e i cuori a salutare, dopo quindici secoli, la riapparizione dell’impero sui colli fatali di Roma, ne sarete voi degni? [La folla prorompe in un formidabile: «Sì!»]
      Questo grido è come un giuramento sacro, che vi impegna dinanzi a dio e dinanzi agli uomini, per la vita e per la morte!
      Camicie nere, legionari, saluto al Re!

Ces paroles pleines d’illusions, le sourire, inusuel, de Mussolini, la liesse de la foule, assombrissent aujourd’hui : nous mesurons l’injustice et l’erreur, la cruauté, l’absurdité même d’une expédition aussi tardive alors que la contestation des empires coloniaux s’affermissait peu à peu. Mais le Duce, lui, considérait que cette heure était celle du triomphe de la politique conduite, et il semble bien que l’approbation populaire de cette aventure ait été massive.

La proclamation de l'empire le 9 mai 1936 au balcon de la place de Venise.png

 Quelques années plus tard, en 1941, Mussolini, dans le petit livre Parlo con Bruno [son fils, pilote courageux, mort la même année à vingt-trois ans à la suite d’une défaillance technique de son avion, alors qu’il commandait une escadrille de bombardiers], évoquera le climat de cette guerre, et en particulier « la notte trionfale del 9 maggio, la più grande vibrazione dell’anima collectiva del popolo italiano »…

« L’Italia ha vissuto dal 2 ottobre 1935 al 9 maggio del 1936, uno dei periodi più drammatici, più intensi, più luminosi della sua storia. Quegli otto mesi cantano in molte anime ancora come un’epopea vissuta. Tutto è stato fermo, deciso, virile, popolare e tutto, visto a distanza, sembra romantico tanta fu la bellezza, la poesia, lo splendore rivelatisi nell’animo degli Italiani. Mai una guerra fu più sentita di quella. Mai entusiasmo fu più sincero. Mai unità di spiriti più profonda. Una guerra a distanza di quattro e seimila chilometri; un nemico numeroso e crudele; un mondo inesplorato; la Società delle Nazioni ostile; la flotta inglese nel Mediterraneo, le sanzioni e al 3 ottobre il passaggio del Mareb. Quindi le battaglie decisive della primavera e la fantastica marcia su Addis Abeba. Tre adunate improvvise di popolo come non si ebbero nella storia e poi la notte trionfale del 9 maggio, la più grande vibrazione dell’anima collettiva del popolo italiano. A guerra finita Vittorio e Bruno rientrarono in Italia. Fu il 17 maggio del 1936. Ero al «Littorio» a riceverli. Anche qui sobri saluti e non meno sobri abbracci. Bruno era alquanto dimagrito, ma i nove mesi di guerra gli avevano dato la toga virile, quantunque non avesse che diciotto anni. Era la prima delle sue tre guerre ! »

C’est ainsi. Et le pauvre petit empire romain ressuscité – qui ne pouvait être pensé comme nouvel Impero romano d’ailleurs, dans sa relative étroitesse, que dans la prétention du fascisme à incarner l’esprit de Rome, en tant donc que l’Impero italiano était, selon le mot de Mussolini, un Impero fascista – ne durera que cinq années ; en mai 1941, les britanniques reprendront Addis Abeba, et restaureront le Négus. Mais l’heure – le 9 mai – fut « vibrante » ; elle couronnait le « romanisme » fasciste et donnait au régime une partie de sa signification que l’on pourrait tendre aujourd’hui à perdre de vue ou à ne pas comprendre.

Dans l’affaire de la projection coloniale – j’ai eu l’occasion d’exposer et d’illustrer cela en 2018 en Relations internationales -, l’on doit toujours considérer au moins trois termes, et non deux. La relation coloniale appelle la considération du colonisateur, du colonisé, mais aussi des tiers – et en particulier, pour une puissance européenne à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle, des autres puissances européennes et de leurs empires.

Ici, l’on ne saurait guère ne pas songer à une vue assez intéressante – j’entends = pour comprendre le passé qui nous occupe, mais, malgré ses difficultés considérables, pour parler aussi du présent -, répandue dans le monde nationaliste italien du premier tiers du XXe siècle. Cette vue – emportant un embryon de théorie de l’impérialisme en un moment où, après Hobson et avant Lénine, et en même temps que paraissait le grand livre d’Hilferding, la notion commençait à s’imposer – a été développée en particulier par Enrico Corradini peu avant la Première Guerre mondiale ; elle suggérait que l’on considérât, à côté des  « Classi proletarie », la possibilité de véritables « nazioni proletarie » .

COMPLÉMENT À VENIR VERS LA FIN D’OCTOBRE.

Pour autant, il serait aventuré de considérer que l’impérialisme italien, en sa forme coloniale, fût éclos de tardives doctrines nationalistes, et qu’il n’ait revêtu une signification comme destinale qu’avec le fascisme. Ainsi que je vais dans l’ensemble le suggérer dans la partie suivante, ce ne serait pas la meilleure orientation que de prétendre comprendre le fascisme hors de la perspective d’un long Risorgimento : bien entendu, le fascisme a rompu avec certains aspects – disons – superstructurels du Risorgimento ; mais, sous certains aspects, il a prolongé en le radicalisant l’esprit du Risorgimento, en considérant que la résurgence italienne, sérieusement réfléchie, appelait la nation à de hautes ambitions et au dépassement des institutions bourgeoises, et en ne laissant pas prescrire un tropisme colonial dont il n’était pas l’auteur, comme en cantonnant l’Église de manière à ce qu’elle ne pût faire d’ombre à l’État.

[Ci-dessous, l’image, déclinée de toutes sortes de façons – ici en céramique, ailleurs en affiche ou en timbre -, qui accompagna la grande exposition ultramarine – la Mostra Triennale delle Terre Italiane d’Oltremare – organisée à Naples en 1940 dans un lieu d’exposition immense construit à cette fin, avec le propos de dépasser en lustre la dernière grande « Exposition coloniale » organisée par la France en 1931, dont les affiches, notons-le, avaient tendu à présenter davantage les peuples colonisés qu’une figuration symbolique du colonisateur armé NB : XVIII pour dix-huitième année de l’Età fascista. – Ceux que la question coloniale intéressent pourront lire le livre important de Nicola Labanca, Outre-mer. Histoire de l’expansion coloniale italienne, traduit il y a quelques années. — L’on retiendra enfin l’obsession impériale de l’Italie des années trente : il est difficile de n’être pas frappé ainsi par le très grand nombre d’ouvrages consacrés au sujet alors, lorsque l’on feuillette des catalogues de libraires anciens ; v. par ex. la rubrique Mussolini/Storia de cosevecchie.com, qui vend d’ailleurs aussi tout autre chose que des livres.]

Triennale d'Oltremare.png

 

VI. – LE FASCISME ET LE RISORGIMENTO. À PROPOS DE LA QUESTION RELIGIEUSE ET DE LA QUESTION COLONIALE

 

CETTE SECTION EST EN COURS DE REFONTE EN CE DÉBUT D’AUTOMNE

La question que je pose ici n’est pas véritablement celle du traitement du Risorgimento à l’âge fasciste, à la fois par les historiens, bien entendu, et par – et surtout – la communication officielle, d’une part, et les opposants au fascisme, d’autre part. Il est bien certain que le « régime » lui-même tendit à se revendiquer du grand mouvement d’unification nationale ; et que ses adversaires, en particulier libéraux, lui dénièrent toute légitimité pour procéder ainsi, et tendirent à l’accuser d’un détournement cynique ; mais que d’un autre côté, la critique d’extrême-gauche de cet âge bourgeois – et national – de la politique servit Mussolini et ses amis dans un travail de captation probablement sincère ; chaque mouvance construisait, bien sûr, son Risorgimento : comment en eût-il été autrement ?

[[[ Pour pouvoir écrire – sans doute à la fin d’octobre – quinze ou vingt lignes plus denses, je viens de commander, en cette fin de septembre, quelques livres de M. Massimo Baioni = La Religione della patria. Museo e istituti del culto risorgimentale [1884-1918] [hélas indisponible finalement] ; Risorgimento in camicia nera : studi, istituzioni, musei nell’Italia fascista ; Le patrie degli italiani. Percorsi nel Novecento.  — Un seul de ceux que je souhaitais vraiment est tout à fait indisponible même d’occasion = Risorgimento contesa. Memorie e usi pubblici nell’Italia contemporanea. — V. toutefois, en attendant, Antonio Bechelloni, « Le Risorgimento. Un enjeu de mémoire sous le fascisme », Laboratoire italien. Politique et société, 2010, n°10 ; Elena Musiani, Faire une nation. Les Italiens et l’unité […]. ]]]

 

1. Quelques observations sur les termes de la question religieuse avant l’âge fasciste

 

Ici, bien entendu, nous rencontrons une affaire de la plus haute importance : certes l’on ne saurait évoquer – c’eût été difficile dans les circonstances de l’Italie – un antichristianisme fasciste, comme l’on doit évoquer un antichristianisme national-socialiste par exemple —

[[ porté si fortement en creux, par exemple, par le deuxième succès de librairie des temps nazis, après Mein Kampf, Der Mythus des 20. Jahrhunderts, publié en 1930 par Alfred Rosenberg, même si l’on ne saurait négliger diverses tentatives de construction d’un « christianisme allemand », fort peu chrétien par tant d’aspects il est vrai – un « christianisme positif » comme le posait le programme de la NSDAP -, et si fut mise en forme une véritable « Église du Reich« , comme on appela la nouvelle Deutsche Evangelishe Kirche imposée aux protestants allemands, aspects sur lesquels on trouvera des développements par exemple dans la somme de Klaus Scholder, The Churches and the Third Reich, par ex. t. Ier, pp. 189-216, 441-492, 520-582, etc. et même si l’on doit considérer les passerelles jetées entre le luthéranisme conservateur et le national-socialisme, au moins par convergence sur certains aspects, comme l’a montré, à l’aide de quelques monographies bien choisies, le Pr Rita Thalmann dans son Protestantisme et nationalisme en Allemagne de 1900 à 1945 ]],

— et ceci d’autant plus qu’il arriva à Mussolini, en dépit de son vague – mais fort ancré – nietzschéisme, d’affirmer avec beaucoup de netteté, mais une bonne dose d’opportunisme à n’en pas douter, l’indissociabilité de la romanité et du christianisme, laquelle, jusqu’à un certain point, tendit davantage à être manifestée que niée par les grandes institutions culturelles romanistes du régime [v. par ex. les observations de Mme Claudia Müller, in Foro [dir.], op. cit., pp. 89 sq.].

Pourtant, un État qui s’affirmait volontiers lui-même comme « totalitaire » ne pouvait guère ne pas s’interroger – « gibelinement » si l’on veut – sur la légitimité, au-delà d’un certain point d’une bulle clérico-religieuse, possiblement envahissante, et même envahissante par sa nature, pour l’esprit, ainsi dérobé à l’unité.

[[[ Le terme totalitaire semble avoir été forgé par l’antifasciste Giovanni Amendola, lequel sera tôt assassiné, ou à peu près, par des brutes squadristes ; l’on cite volontiers l’expression de Mussolini, dans son discours du 22 juin 1925 – « la nostra feroce volontà totalitaria » – mais le Duce, comme presque tous les dictateurs, se plaisait à l’hyperbole, aux poses avantageuses et souvent bouffonne, selon nous du moins, et adorait rouler les yeux de façon inquiétante tout en affectant de ne pas rire, en public du moins. — Ce côté de sérieux ostentatoire, déplaisant bien sûr, et un peu ridicule aussi, est souligné par Mme Matard-Bonucci dans son Totalitarisme fasciste, pp. 143 sq., livre intéressant et nourri, plus que subtil ; elle ne semble pas voir toutefois que l’absence de rire est liée à la, délibérée, construction romaine de soi = la grauitas est obligée  pour ceux d’un certain rang ; comme souvent, le livre du très estimable professeur Hellegouarc’h, Le vocabulaire latin des relations et des partis politiques sous la République, pp. 279-290, est à peu près inégalable. Ci-dessous, le 15 juillet 2018, comportement peu compatible avec la grauitas qui eût surpris Cicéron : quels grincheux ces sénateurs romains de la République ! ]]]

M. Macron à la finale de la coupe de football.png

Le régime fasciste était, certes, inquiétant – là n’est pas la question -, mais de façon moins spécifique qu’il ne l’eût voulu. Le concept de totalitarisme, d’ailleurs [à mon sens désastreux dans toute la mesure où il freine davantage qu’il ne permet la pensée en traçant une sommaire ligne de feu entre le mal et le bien, polémique en tout cas, avec le propos assez si évident de défendre un libéralisme qui s’accommode fort bien de la société de contrôle la plus poussée, par ailleurs nullement moins guerrière dans la durée], n’avait pas encore été élaboré comme concept supposé des supposées « sciences » humaines, avec la transparente fonction, donc, face à la domination impitoyable de nos oligarchies capitalistes et impérialistes, de jeter dans le même repoussant panier des régimes fort différents les uns des autres mais réputés l’autre du bonheur atlantique.

Certes, s’il était un endroit où l’on n’eût pu négliger la difficulté [si sensible à la philosophie politique moderne] résultant de la dualité, disons, de la puissance temporelle et de la puissance spirituelle, c’était bien l’Italie où la tension de fondation entre le nouveau régime et le Siège apostolique ressort, au premier coup d’œil, d’une simple carte dessinant l’écharpe large des États pontificaux barrant obliquement la péninsule [ci-dessous]. Cette tension, toujours plus exaspérée, culmina lors de la prise de Rome et de son annexion à l’automne de 1870.

Il ne faut pas oublier que Cavour, président du conseil des ministres du Royaume de Sardaigne et artisan majeur de l’unité italienne, s’était en premier lieu illustré dans la politique du royaume par le rôle qu’il avait joué en 1850 dans l’adoption des lois Siccardi [1850 et 1855] tendant à supprimer en particulier nombres de privilèges ecclésiastiques. Bien entendu, Cavour, comme beaucoup de ceux qui contribuèrent à l’unité italienne, appartenait à la franc-maçonnerie [tout comme d’ailleurs probablement le ministre Siccardi et assurément le président du conseil sarde de 1849 à 1852, Massimo d’Azeglio]. Sans doute pourrait-on objecter qu’à partir de 1821 tous les États de la péninsule avaient interdit la maçonnerie et que celle-ci ne fut admise à se reconstituer qu’en 1859 ; mais elle le fit alors avec une telle aisance et un tel immédiat effectif, elle joua un tel rôle en vue de donner d’emblée à l’unité italienne la signification d’une politique substantielle cohérente [v. Fulvio Conti, « Franc-maçonnerie et mythe du Risorgimento« , in Fournier-Finocchiaro et Frétigné [dir.], L’unité italienne racontée, t. Ier, pp. 64 sq.] au regard de certains idéaux et de certains intérêts [même si, on le comprendra – je l’espère, puisque c’est au fond le thème central de cette partie – cela ne saurait à mon sens conduire à sous-estimer le caractère de contradiction seulement partielle de l’esprit du fascisme et de celui du Risorgimento], que l’on supposera qu’une discrétion obligée pendant un gros tiers de siècle n’avait pas manifesté une disparition, ni même un sommeil véritable, mais la simple considération des exigences de la prudence devant des persécutions assurées [nombre d’exilés, d’ailleurs, demeuraient des maçons actifs, et l’on supposera qu’ils entretenaient toutes sortes de liens avec des « frères » de l’intérieur].

Cet aspect n’est aucunement sans importance – il ne l’est jamais – mais il est difficile toutefois de savoir s’il faut rétrospectivement le constituer en « cause » de l’évolution politique de la péninsule ou plutôt en « effet » de rapports sociaux complexes appelant le développement de lieux de concertation politique confidentiels dans le propos de subvertir un ordre d’ensemble devenu aux yeux de beaucoup inadéquat [à leurs intérêts du moins] ; certes, à l’heure du « printemps des peuples », à la suite du développement assez large dès le siècle précédent, d’orientation hostiles au Clergé dans un effectif significatif, orientations désormais portées à incandescence par certains – dont Giuseppe Garibaldi est le plus notable -, diverses formes de la vie devenaient moins supportables ; mais l’on ne saurait dissocier le vœu idéologique d’émancipation intellectuelle et morale des voies assurées de la lutte la plus crue pour une domination, politique et économique, passant par le refoulement radical de la puissance ecclésiastique.

Si l’on admet la très grossière ligne esquissée ci-dessus, l’on sera tenté de suivre Taine lorsqu’il écrit, au début d’avril 1864, dans son Voyage en Italie :

[…] ici la révolution […] est […] une affaire […] d’intérêts et d’idées. Elle a commencé à la fin du siècle dernier, avec Beccaria par exemple, par la propagation de la littérature et de la philosophie française. C’est la classe moyenne, ce sont les gens éclairés qui la propagent, traînant le peuple après eux […]. il y a là une force nouvelle, supérieure aux antipathies provinciales, inconnue il y a cent ans, située […] dans la cervelle, les lectures et le raisonnement, d’une grandeur énorme, puisqu’elle a fait la révolution d’Amérique et la révolution française […] [Hachette, 7e éd., t. 2, p. 34 ; voir aussi les observations des pp. 38, 42].

L’on sera plus réticent par contre lorsqu’il écrit plus loin – et peu après -, dans un passage agaçant [ibid., pp. 93 sq.], suintant d’hostilité obtuse envers la révolution française, et semblant construire la révolution italienne comme le strict négatif ce celle-là, qu’aucune orientation de rupture religieuse ne se manifestait dans une péninsule où l’on n’est pas « voltairien » et où l’on bâtit « sur une religion et une société intactes ». Il est vrai que, dans un voyage, le contexte change, et que l’humeur aussi peut fluctuer, exprimant légitimement ses variations dans un livre d’impressions dont l’intérêt, à mon sens, est assez médiocre. Mais une telle vue, quoi qu’il en soit, semble peu appropriée ; et d’ailleurs Taine le pressentait bien si l’on prend au sérieux le jugement que j’ai cité immédiatement avant. Ce qui demeure assuré, c’est que le caractère ramassé, violent, vertigineux, grandiose, de notre grande révolution, acte majeur – même si partiel – de l’histoire de l’humanité, au cœur de la plus grande monarchie qui fut sous la lune, ne se retrouve pas dans le long mouvement d’un Risorgimento qui ne put procéder que graduellement [et qu’il faut considérer ainsi selon moi comme un très long Risorgimento, dont on peut se demander même s’il est bien achevé à cette heure] : il lui fallait construire un État et, à peu près, une nation, là où des siècles d’une grandeur si douloureusement acquise parfois les avaient, ici, légués à nos révolutionnaires, mis à même ainsi de jeter notre peuple dans les voies d’une gloire nouvelle dont l’écho libérateur résonna dans toute l’Europe, et même sur toute la terre. 

[[[ Et en Italie, bien sûr — n’oublions pas l’air fameux de la Victoire dans la Tosca du grandissime Puccini, lorsque le peintre Mario Cavaradossi, pourtant anéanti par la torture, apprend la victoire de nos armes à Marengo [1800], sous le Premier Consul, il pousse le cri immense « Vittoria ! », car notre victoire est la sienne, elle est celle des Italiens en marche vers le Risorgimento — un lien =

https://www.youtube.com/watch?v=9Wsndg1BwfI          ]]]

De toute façon, je le redis, par leur simple existence, les États de l’Église constituaient un obstacle majeur – l’obstacle principal au fond, plus structurellement lourd que l’occupation étrangère – au Risorgimento, au moins dans sa dimension de géographie physique, même si l’antagonisme — largement « philosophique » pour certains, mais véritablement « politique » aussi, puisque intéressant la question de savoir si un État de l’Italie tout entière pouvait se dresser face à une Église, certes universelle, mais considérant malgré tout l’Italie [et cela se reflétait dans la composition de son plus haut personnel] comme sa patrie singulière en quelque manière — excédait assurément, répétons-le, cet aspect certes crucial, et si, en dehors même de la considération des intérêts de classe de la bourgeoisie, la construction ambitieuse de l’État appelait mécaniquement un repli de l’Église, auquel d’ailleurs s’étaient attachées diverses composantes de l’Italie au XVIIIe siècle déjà, sur le fondement de constructions « anticurialistes » et « régalistes », encore dites « juridictionnalistes », répandues et doctrinalement très construites [en très particulier le duché de Parme et Plaisance sous le Premier ministériat de Guillaume du Tillot dans les années soixante, et, de façon un peu moins radicale, le royaume de Naples au milieu du siècle lorsque Bernardo Tanucci en était le Premier ministre et l’homme fort].

Les étapes de la constitution du Royaume d'Italie.png

 

Que l’unification de l’Italie ait été comprise comme une ré-unification, que la naissance de ce nouvel État ait été envisagée comme une re-naissance, comme un Risorgimento, au fond comme une résurgence, la réapparition d’un cours d’eau un temps enfoui, ne saurait bien entendu être jugé secondaire au regard de nos préoccupations ici = il s’agissait de ressusciter un déjà-là, et non d’inventer une nation véritablement nouvelle ; la seule question demeurait, simplement, celle du contenu de ce déjà-là, puisque l’on pouvait juger que son essence, si l’on ose dire, avait pu se manifester davantage en un siècle qu’en un autre. Ici, l’on entrevoit que, d’une certaine manière, le Risorgimento ne pouvait qu’opérer, dans sa notion même, à la façon d’une forme appelant son emplissement : le Risorgimento n’eût pu se trouver achevé en 1871 ; d’une certaine façon, il était comme inachevable ; il faut admettre, dès lors que l’on veut bien considérer le point de vue d’un fascisme qui ne pouvait se penser, au fond, qu’à la manière d’une deuxième vague du Risorgimento, que ce dernier n’eût pu prendre fin que dans la stricte restauration de l’Empire romain, ou du moins l’instauration d’un Empire aussi grandiose ; perspective folle, certes, mais qui permet, du moins, de surmonter les inconvénients d’une césure qui inclinerait, improbablement en ce cas, à construire un fascisme venu de nulle part, coupure absolue dans l’histoire de l’esprit péninsulaire ; et qui favorise aussi la compréhension de l’important succès populaire dans la durée du régime, vraiment impressionnant entre la fin des années vingt et le début du troisième tiers, peut-être, des années trente – d’une certaine façon, le fascisme, en dépit de sa rupture avec les aspirations libérales du siècle précédent, pouvait apparaître, dans son affolement romaniste même, comme accomplissement de la promesse du Risorgimento ; l’historiographie rétrospective qu’il encouragea tendit bien sûr à durcir le caractère endogène, proprement italien, d’un long mouvement historique qu’il souhaitait constituer comme destiné à culminer en lui [ce qui, bien entendu, emporta des réactions après la deuxième guerre mondiale]. 

[[[ Le manuel de M. Gilles Pécout, Naissance de l’Italie contemporaine, en coll. U, chez Colin, comporte dans ses premières dizaines de pages des développements abondants sur le Risorgimento comme question. Sur les aspects abordés ici, voir partic. Arturo Carlo Jemolo, L’Église et l’État en Italie du Risorgimento à nos jours ]]]

L’unité réalisée, quoi qu’il en soit, et pleinement accomplie sur le plan territorial, il demeurait que l’Italie était, de façon écrasante, un pays catholique. Cet aspect avait d’ailleurs un temps semblé si fort qu’il avait pu encourager le propos d’une construction de l’unité italienne autour du siège apostolique, compris au moins comme foyer spirituel principal de l’unité : ce courant – que l’on évoque intelligiblement comme « néoguelfisme » – avait connu son heure de gloire vers la fin du deuxième quart du XIXe ; alors avait suscité l’intérêt d’effectifs significatifs la perspective d’une confédération italienne, peut-être dotée d’un roi, mais surtout soudée autour de Pierre. [Notons qu’un tel courant put resurgir dans une certaine mesure et sous certains aspects il y a quelques décennies, lors de la longue période de domination politique de la Democrazia Cristiana, intimement liée alors à une construction européenne que l’Église encourageait vivement en espérant faire consacrer, ce qui se révéla finalement impossible, son caractère d’ « Europe chrétienne ».]

Telle put être la vue en tout particulier d’un jeune prêtre – auteur abondant et assez brillant philosophe – Vincenzo Gioberti, dont le gros livre Del Primato morale e civili degli Italiani, publié en 1843, avait rencontré un large succès. Né en 1801, Gioberti, esprit tourmenté, hanté par l’urgence dont il affectait le besoin d’une « purification » religieuse et d’une réforme profonde de l’Église, fasciné d’abord par l’évolution de La Mennais avant de prendre fermement ses distances avec celle-ci, bouleversé par la révolution de l’idéalisme philosophique – pour dire les choses de manière simpliste -, d’une façon différente mais qui n’est pas sans évoquer dans une certaine mesure son presque contemporain [dont il s’éloignera toutefois peu à peu], le bienheureux Père Antonio Rosmini, avait connu bien des moments de crise intellectuelle et spirituelle avant de trouver pleinement son assise à la fin de la trentaine.

[[[ Sur Gioberti, un livre utile en français = F. Palhoriès, Gioberti ]]]

Gioberti s’était d’ailleurs « assagi » politiquement alors, renonçant à un républicanisme ardent qu’il reconnaissait devoir au grand poète dramatique Vittorio Alfieri [lui-même toutefois hostile finalement à la Révolution, mais qui demeure connu pour cet aspect politique de son œuvre par son bref essai De la tyrannie], se ralliant à la vue alors conformiste – et qui finira par prévaloir – d’un régime représentatif couronné. En 1843, ainsi, c’est à la monarchie piémontaise qu’il songeait pour accomplir l’unité, et il n’est guère douteux qu’il n’ait contribué à diffuser une telle perspective et à l’acheminer vers son succès final. Mais il pensait jusqu’à un certain point que le « guide » spirituel de l’Italie, si l’on peut dire, eût dû plutôt être un pontife animé d’un esprit nouveau. Et, bien sûr, comme beaucoup, il crut que la situation était mûre lors de l’avènement de Pie IX en 1846.

Il se trouve toutefois que les perpectives giobertistes, alors, n’avaient pu s’imposer durablement, au regard des évolutions d’une Église timorée internationalement, et peu à peu durcie par les positions doctrinales et par les nominations de Pie IX – pontife talentueux mais qui, à la fois soucieux de ne pas contrarier Vienne et secoué par les troubles de 1849 à Rome, avait tôt déçu les espoirs fondés sur ses positions supposées, mais véritables aussi, lors de son avènement sur le siège de Pierre.

Certes, par la suite, le catholicisme fut intellectuellement vivifié par la promotion de la philosophie de saint Thomas d’Aquin activement organisée par Léon XIII [1878-1903], et par l’ouverture à la question sociale prônée par ce pontife, en particulier avec la très importante encyclique Rerum Nouarum [1891]. Mais c’est aussi à ce moment-là que la doctrine rosminienne, par exemple, fut le plus sévèrement condamnée par le magistère.

Cela n’empêcha pas, quoi qu’il en soit, que le procès de décléricalisation de la société n’allât bon train. Entre 1871 et 1901, tandis que la population du pays augmentait, passant de près de vingt-sept millions d’âmes, à plus de trente-deux millions, les effectifs du clergé séculier chutèrent d’un peu plus de cent mille à un peu moins de soixante-neuf mille – tandis, il est vrai que ceux du clergé régulier, d’une façon qui pourrait surprendre, grimpaient de trente-neuf mille à quarante-huit mille.

Il est vrai que l’élite politique du pays aspirait largement à séculariser, sans ménagements, celui-ci – appuyée d’ailleurs, par une forme de retour souvent déplaisant du trop longtemps refoulé, sur une indéniable vague d’anticléricalisme dans de larges effectifs populaires – ; après une période de relative prudence, une rigoureuse offensive fut conduite, dont l’un des promoteurs fut le franc-maçon Giuseppe Zanardelli, plusieurs fois ministre ou président de la Chambre, et même président du Conseil de 1901 à 1903. C’est lui qui porta le Codice Penale Italiano, que l’on désigne parfois comme code Zanardelli [1889], code libéral assez classique d’ailleurs [au grand regret de Lombroso, qui avait publié son fameux L’Uomo delinquente en 1876, et dont l’influence était déjà considérable], mais comportant des atteintes manifestes à la liberté des ministres du culte.

Lorsque la « crise moderniste » [épisode d’une importance absolument considérable – en France aussi d’ailleurs, faut-il le préciser, ou le rappeler], annoncée par divers signes avant-coureurs, éclata au tout début du XXe siècle, emportant une riposte sévère du pape saint Pie X, dans l’encyclique de 1907 Pascendi Dominici Gregis, elle ouvrit certes une très longue crise du catholicisme qui ne fut pas véritablement refermée jusqu’à présent, mais elle affecta immédiatement, de façon profonde, l’Italie où elle troubla des effectifs très larges, donnant au mouvement une assiste plus impressionnante qu’en France même.

[[[ J’utilise partic. dans ce passage, non pour les généralités, mais pour ce qui concerne certaines précisions – ainsi sur les effectifs cléricaux [p. 619] – la contribution de M. Jean-Dominique Durand, « L’Église à la recherche de l’Italie perdue », à la grande Histoire du christianisme dirigée par Jean-Marie Mayeur et al., t. XI, pp. 611 sq. v. aussi Pécout, op. cit., pp. 237 sq. ]]]

 

2. Quelques observations sur les termes de la question coloniale avant l’âge fasciste

 

Je ne souhaite pas aller plus avant sans compléter, sur un aspect au moins, cette grossière pochade sur les premières décennies de l’Italie unifiée : celui du tropisme colonial, déjà évoqué à propos de la Libye [1911], dès le début de ce billet ; mentionné encore à propos du fameux discours prononcé le 9 mai 1936 par Mussolini sur la place de Venise.

Le thème de la projection coloniale revêtit certes une importance majeure pendant le Ventennio ; mais il serait difficile de considérer qu’il fut tout à fait novateur ; une nouvelle fois, c’est assez l’unité du long Risorgimento, si l’on peut dire, qui frappe, en laquelle la période fasciste paraît englobée plutôt qu’inscrite en rupture.

Il faut ici comprendre que la fin des États du Siège apostolique a provoqué un traumatisme considérable parmi les effectifs catholiques de nombreux États d’Europe. Bien entendu, les nations dans lesquelles dominaient les protestants et les réformés tendaient à approuver la chose ; et les peuples orthodoxes des Balkans n’avaient pas lieu de s’offusquer, d’autant que leur propos étaient, aussi, de se libérer. Mais, en même temps, la variable religieuse n’était pas la seule, et certains pouvaient redouter la nouvelle Italie pour un motif ou un autre. Si bien que l’Italie se trouvait relativement isolée en Europe, trouvant toutefois un soutien actif dans les empires centraux, de façon très intelligible s’il s’agit de Berlin, plus surprenante s’il s’agit de Vienne qui, à la fois, a perdu ses possessions italiennes progressivement entre 1859 et 1866 [le royaume de Lombardie-Vénétie et le Grand-Duché de Toscane, gouverné par un archiduc d’Autriche – mais pas, toutefois, le Trentin, ni cette partie de la Vénétie julienne qui reviendrait plus tard à l’Italie], et, puissance catholique, toujours professé l’attachement le plus vif au Trône de Pierre.

Le Royaume d’Italie est déjà hanté alors par les perspectives coloniales qui ne le quitteront plus. Celles-ci sont essentiellement méditerranéennes, au bénéfice du recul de la puissance ottomane. Mais ses rêves ne bénéficient d’aucune considération au Berliner Kongreß de l’été 1878, réuni à propos d’une « question d’Orient » qui, pendant toute cette époque, ne cesse de rebondir [v. mon développement assez long dans le billet daté du 26 avril 2018 intitulé « Trois petites frappes [3/4] »] : elle aspire à dominer la Cyrénaïque, la Tripolitaine et le Fezzan, la Tunisie et l’Albanie, mais n’obtient rien [carte ci-dessous].

Les reculs successifs de l'Empire ottoman.png

Pis : alors que de nombreux migrants italiens sont installés en Tunisie, que les rélations entre ce pays et la péninsule sont fortes, le gouvernement de Jules Ferry – promoteur important du colonialisme français, j’ai déjà eu l’occasion de le dire précédemment dans ce blogue – envoie un corps expéditionnaire et impose le protectorat de la France en 1881.

Il est douteux – en dehors de toute considération morale – que le choix de Jules Ferry ait été judicieux. Alors que l’Italie abrite, déjà, un important effectif de partisans du rapprochement avec Berlin, la réponse de Rome ne se fait pas entendre : la Triple Alliance ou Triplice est signée à Vienne en 1882, avec les deux empires centraux [ne pas la confondre avec le Dreikaiserbund, l’Alliance des trois empereurs – de Russie, d’Autriche et d’Allemagne – confirmée en 1881, mais dont l’esprit, dessiné par Bismarck avec son indéniable génie propre, sera oublié lorsqu’il sera limogé en 1890 par l’effet de cette catastrophe européenne qu’apparaîtra rétrospectivement l’avènement de Guillaume II]. Je n’entre pas dans les détails de cet accord : le résultat, quoi qu’il en soit, une dizaine d’années après notre effondrement et l’amputation de notre pays, est accablant puisque la France se trouve désormais absolument isolée [sur tous ces aspects, v. par ex. la synthèse, plus détaillée que la mienne, de M. Gilles Pécout, op. cit., pp. 252 sq.]

Notons toutefois que le choix de l’Italie ne contribue guère non plus à répondre à ses aspirations, du moins dans l’immédiat. Bismarck ne veut aucunement s’engager contre la France en Méditerranée ; et par ailleurs, l’alliance avec l’Autriche interdit désormais la revendication officielle des régions italiennes sous domination autrichienne, et en particulier des terres irrédentes de la future Yougoslavie, notamment, le long de l’Adriatique, la côte dalmate, ancienne et durable possession vénitienne. [ci-dessous, les terres irrédentes à l’époque du fascisme, alors que le Frioul oriental et la Vénétie julienne, comme le Trentin ont été retrouvés à la suite de la Première Guerre mondiale]

Terres irrédentes sous le fascisme.png

Lors, toutefois, du renouvellement de la Triplice pour cinq ans, en 1886-1887, l’Italie obtint davantage puisque, notamment, le cas d’un conflit colonial avec la France en Afrique du Nord est désormais englobé dans l’alliance, du moins s’agissant de l’Allemagne ; de strictement dérensive, l’alliance devient même offensive, puisque Berlin promet son assistance au cas où l’Italie déclarerait la guerre à la France pour riposter à l' »expansion coloniale de notre pays. Dans le même temps, l’Italie et l’Angleterre s’assurent de leur « appui mutuel » en cas de conflit avec un autre État en Méditerranée ; et bientôt l’Autriche et l’Espagne rejoignent ce nouvel accord.

Voici la France absolument seule, tandis que sa sœur latine se trouve placée au sein d’un réseau complexe – et même confus – mais dense d’alliances. Ce serait trop peu de dire que, placés aux commandes après la démission du maréchal de Mac Mahon, les républicains n’ont pas été meilleurs, et ont même été plus mauvais encore, que leurs prédécesseurs conservateurs. Mais, on l’aura compris, telle n’est pas la question ici : l’impérialisme fasciste venait de loin, là est ce qui compte pour ma modeste fresque ; et l’on est étonné de voir un pays que l’on eût imaginé tout à la joie sereine d’une unité enfin conquise, prétendre se jeter ainsi sur d’autres peuples, les ressorts profonds les plus ordinaires de l’impérialisme jouant certainement, mais, tout autant à mon sens, pour la « nation prolétaire », la sacrifiée supposée d’entre les peuples européens, cette lutte pour la reconnaissance qui, au fond, culminera dans le fascisme, ses vilenies assurées, ses risibles ou pénibles bouffonneries et ses peu niables grandeurs – tenant pour l’essentiel à la dynamique créatrice, en particulier dans l’architecture, l’urbanisme, les grands travaux, engagée par le vœu d’égaler l’antique Rome -, mais surtout sa démesure périlleuse.

L’on est alors en 1887. Et s’ouvre l’ère du garibaldien sicilien Crispi, qui fut, entre 1887 et 1891, le plus longuement ministre des Affaires étrangères de la période courant de 1885 à 1910. Francesco Crispi domina une période marqué par la plus vive hostilité entre Rome et Paris, puisqu’il était en même temps président du Conseil… et ministre de l’Intérieur ; et qu’il sera à nouveau ministre de l’Intérieur et président du Conseil de 1893 à 1896. Il est notable que Crispi n’ait guère pu n’être pas orienté vers le monde extérieur : il était issu en effet d’une famille arberèche, c’est-à-dire de patriotes albanais refusant l’islam ayant fui par centaines de milliers aux XVe et XVIe siècles hors des Balkans, essentiellement en Italie méridionale, après une héroïque résistance contre l’Ottoman. Autoritaire, soucieux de gloire nationale, très hostile à la France – furieux en particulier de l’affaire tunisienne -, extrêmement proche de l’Allemagne [non seulement la Triplice sera renouvelée en 1891, mais une convention militaire avec l’Allemagne, signée au début de 1888, prévoit expressément l’envoi de troupes italiennes sur le Rhin en cas de guerre entre Berlin et Paris !], favorable à l’amplification d’une guerre commerciale qui envenime les relations entre Paris et Rome, il se lance dans une politique coloniale active et, pour finir, désastreuse : Mussolini lui vouera une vive admiration, mais n’échappera pas davantage à la fatalité du désastre final.

Avec Crispi, l’Italie, bloquée à cette heure au Maghreb, se tourne davantage vers l’Afrique orientale. L’intérêt pour cette région n’est pas nouveau puisque, dès après l’inauguration du canal de Suez, en 1869, une compagnie italienne a acquis le territoire d’Assab, en Érythrée, lequel sera racheté par l’État en 1882 et deviendra la première colonie de Rome. Dès 1885, la présence italienne dans la région s’accroît avec la mainmise sur Massoua et à partir de 1887 ce mouvement ne cesse de s’intensifier avec l’appui d’une large partie de l’opinion ; dès 1889, le traité d’Uccialli [Wouchalé] instaure, malgré ses protestations, un protectorat sur la monarchie abyssinienne ; mais – tandis que, par ailleurs, Rome achète des comptoirs somaliens au sultan de Zanzibar en 1894 – les tensions s’accroissent et les Italiens sont défaits à la bataille d’Adoua en 1896 ; mon grand-père maternel servit dans l’armée italienne en Afrique orientale un peu plus tard ; il est mort quelques mois après ma naissance ; mais ma mère, qui était aussi proche de son père que je le fus d’elle, m’a plusieurs fois dit qu’il avait gardé un souvenir triste de son séjour africain ; l’on ne saurait s’en étonner car les plus larges effectifs italiens conservèrent la mémoire de la défaite d’Adoua comme une inguérissable brûlure, laquelle devait assombrir leur présence en ces lieux ; les Italiens, si soucieux d’être reconnus par les puissances européennes, avaient été les seuls Européens à être défaits en Afrique et cela ne pouvait, évidemment, accroître leur prestige ; si l’on ne conserve pas cela à l’esprit, il est difficile de comprendre le mouvement de joie collective, d’orgueil national de 1936 ; l’instauration-restauration de l’empire semblait donner, bien temporairement, une signification sérieuse et même prophétique au fameux hymne du Parti National Fasciste [Salve o popolo d’eroi/Salve o patria immortale/Son rinati i figli tuoi/Con la fede e l’ideale…] ; lorsque, au début de cette même année, un bon connaisseur, le journaliste suisse Paul Gentizon [qui entretenait, je crois, des relations avec Mussolini, et dont j’ai le sentiment qu’il sympathisait avec les régimes autoritaires], intitula l’un de ses livres La revanche d’Adoua, il ne faisait qu’évoquer un sentiment profond et répandu. Bien entendu, nous, nous pouvons peiner à comprendre, et plus encore à approuver de tels sentiments, mais c’est que l’esprit n’est pas inerte, et change avec le temps ; l’on regrettera simplement que, justement critique contre les colonisations passées, il ne s’insurge pas davantage, parmi nous, contre l’extraordinaire férocité impérialiste de notre propre époque, à laquelle notre pays prête d’ailleurs la main, en particulier en suivant ses maîtres de Washington.

[[[ L’ouvrage maître, en ces affaires, est celui, commodément traduit en français, de M. Nicola Labanca, Outre-Mer. Histoire de l’expansion coloniale italienne ; M. Labanca a écrit d’autres livres qui complètent celui-ci. ]]]

L'expansion italienne en Afrique orientale.png

Les colonies italiennes.png

 

Lorsque Crispi s’effaça, en 1896, la politique italienne fut infléchie ; certes, la Triplice se poursuivit, mais les relations avec la France tendirent à s’apaiser peu à peu, tant dans le domaine commercial que s’agissant de l’ « Oltremare » ; les Italiens de Tunisie se virent reconnaître plus de droits ; la France consentit bientôt à admettre, dans leur principe, les prétentions italiennes sur la Cyrénaïque et la Tripolitaine. Au fond, c’était la future entente de nos deux pays dans la Première Guerre mondiale qui, peu à peu prenait corps. [ce nouveau climat ressort bien de cette huile sur toile de l’appréciable peintre Félix Ziem, retraçant, dans ses fonctions officielles de « peintre de la Marine », la visite du président Loubet, en 1901, à une escadre italienne mouillant dans la rade de Toulon ; les bannières tricolores respectives claquent ensemble dans le vent ; le sorelle latine se rapprochent, les cœurs latins semblent commencer à s’accorder – ce qui ne va certes pas toujours de soi, hélas, et ce qui demeurait alors peut-être, d’ailleurs, superficiel – ; le roi Victor-Emmanuel III fut même reçu à Paris dès 1903, et le président Loubet à Rome l’année suivante]

Félix Ziem, La visite du président Loubet à une escadre italienne à Toulon.png

Bien entendu, la Triple Alliance était toujours sur pied mais – on en prit la mesure à plusieurs reprises – le cœur, si l’on peut dire, n’y était plus. D’ailleurs, par une forme de substitution passionnelle, l’obsession de la projection coloniale semblait ne s’être un peu calmée – momentanément on va le voir – que pour le bénéfice de l’irrédentisme, toujours plus incandescent. Les terre irredente, selon une expression d’ailleurs récente, liée bien évidemment à la dynamique nationalitaire de l’unification – c’est-à-dire les territoires non rédimés, non « rachetés », non libérés du jougs étranger, non revenus dans le sein de la mère patrie – hantaient désormais l’imaginaire d’un effectif toujours plus large de patriotes italiens, dont les sentiments se trouvaient d’ailleurs exaspérés par la politique de germanisation – à certains égards paradoxale – de terres italo-slaves par la monarchie bicéphale, et par les malheurs supposés, mais sans doute ressentis assez largement par les intéressés, des populations italiennes de Trieste et du Trentin. Dans le même temps, et comme mécaniquement, Rome [où le personnage dominant de la vie politique, redoutablement habile et adversaire des confrontations, était Giovanni Giolitti, à cinq reprises président du Conseil, mais en particulier, à trois reprises, et presque sans discontinuer, de la fin de 1903 au début de 1914] se rapprochait – mais à la manière giolittienne, c’est-à-dire sans faire de vagues – de l’empire russe, au moins en vue d’un minimum de concertation – contre Vienne – dans les affaires balkaniques, et d’une conciliation des intérêts à l’heure du déclin accéléré de l’empire ottoman, la Russie étant, bien évidemment, obsédée par les détroits turcs et l’Italie maintenant ses vues sur l’Afrique du nord. Ce mouvement culminait en 1909 avec le voyage du tsar en Italie = je le redis, le rapprochement avec la France, le développement de relations nouvelles de Rome avec la Russie, une quinzaine d’années après que Paris [à la faveur de l’erreur de Guillaume II qui avait négligé, on l’a vu, de renouveler le Dreikaiserbund cher à Bismarck] ait su nouer alliance avec Saint-Pétersbourg [conventions de 1891-1892, manifestations symboliques de tous ordres, voyage magnifique du tzar Nicolas II en 1896, etc.], l’anxiété procurée tant à la Russie, protectrice des slaves du sud, qu’à l’Italie par l’expansionnisme de Vienne dans les Balkans [peut-on oublier que de là, pour une grande part, est sortie la Grande Guerre parce que Berlin a dangereusement appuyé l’imprudente politique viennoise ?], tout le jeu diplomatique à venir se mettait en place ? [ci-dessous, une hst de Gritsenko, retraçant le voyage du président Félix Faure à Cronstadt et Saint-Petersbourg en 1897]

Gritsenko, voyage du président Félix Faure à Cronstadt hst.png

L’an 1911 – on l’aura compris dès la première page de ce billet – marqua toutefois un tournant singulier dans l’histoire italienne. Alors, en quelque sorte, quinze ans après Adoua et un quart de siècle avant la définitive [croyait-on…] revanche de la même bataille d’Adoua, en 1936, l’horizon – avec beaucoup d’imagination certes – d’une nouvelle grandeur romaine semblait se découvrir à un peuple dont un effectif toujours accru commençait à croire à sa grandeur – à une grandeur, hélas, qu’il paraissait ne pouvoir concevoir sans médiation impériale.

Bien entendu – comme toujours, au fond, dans les entreprises coloniales -, la pression de ce que, pudiquement, l’on appelle les « milieux économiques » fut grande. N’évoquons pas ici le pétrole : en Orient, il avait été repéré déjà par certaines puissances européennes – l’Angleterre et l’Allemagne en particulier – ; mais je ne crois pas que c’eût été le cas en Afrique du Nord [M. Labanca en tout cas, dans sa somme Outre-Mer, déjà citée, n’en dit pas un mot]. Par contre, marchands et financiers poussaient, comme ordinairement, à cette projection.

Giolitti lui-même n’était pas très sensible à cet appel, qui résonnait d’ailleurs, encore, après les déboires de la fin du siècle précédent, assez minoritairement dans la classe politique de la péninsule. Mais, je l’ai dit, ce pur politicien [syncrétique si l’on veut, agençant sa politique comme une addition de perspectives propres à séduire des segments divers de l’opinion, selon une orientation politique déjà ancienne en Italie, le « Trasformismo » [transformisme], consistant à rechercher au Parlement, mais inévitablement aussi dans le pays, de larges combinaisons multipartisanes minant les clivages gauche-droite, et même majorité-opposition] savait humer le vent, et sa prudence à l’extérieur ne pouvait le conduire à demeurer sourd aux fluctuations de l’opinion.

Bien entendu, les mouvements nationalistes et expansionnistes n’étaient pas, en eux-mêmes, extrêmement puissants ; mais ils s’agitaient beaucoup et rencontraient un assez large écho, trouvant sans doute des financements intéressés ; leur argument principal était au fond tourné vers l’Europe = ils dénonçaient le manque de reconnaissance de l’Italie par les puissances et prétendaient qu’en installant une forme de verrou au centre de la Méditerranée [qui eût certes été beaucoup plus resserré si la Tunisie avait été obtenue – et l’on puisait là, dans la peur d’être une nouvelle fois devancés, un argument complémentaire], l’Angleterre et la France seraient bien obligées de considérer le pays disposant d’un tel atout stratégique.

D’ailleurs, à l’automne de 1910 avait été lancée l’Associazione nazionalista italiana, laquelle se fondit en 1923 dans le Partito Nazionale Fascista. Ses dirigeants étaient en particulier Enrico Corradini, déjà rencontré, Alfredo Rocco [professeur de doit, d’une famille de juristes réputés, et par la suite ministre de la Justice à l’âge fasciste] et Luigi Federzoni [fils d’un spécialiste de Dante – poète penseur de l’empire s’il en fut -, écrivain abondant et divers, en particulier sous le nom de plume de De Frenzi, futur ministre des colonies sous Mussolini, puis longuement président du Sénat, de 1929 à 1939] ; le déjà célébrissime écrivain Gabriele d’Annunzio les soutenait ; ce petit monde avait lancé au début de 1911 une feuille, d’abord hebdomadaire, L’Idea Nazionale [ci-dessous la première page de la livraison du 14 septembre 1911 – à la veille de la guerre libyenne, il y est bien sûr question de cette affaire].

L'Idea Nazionale.png

Les nationalistes, d’ailleurs, trouvaient des arguments dans la situation internationale : l’été et l’automne de 1911 furent ceux de la fameuse affaire d’Agadir – connue aussi comme affaire de la Panther, du nom de la canonnière envoyée par le Kaiser pour contrer l’action au Maroc de la France. Tout semblait se précipiter : il n’y avait plus, pour les expansionnistes italiens, un instant à perdre.

C’est dans ce climat que, à la mi-septembre de 1911 fut prise, dans une certaine improvisation [car l’on manquait d’effectifs sous les drapeaux] la décision d’envahir la Cyrénaïque et la Tripolitaine. Le 28, un ultimatum fut envoyé à la Porte ; et sans attendre, dès le lendemain, les hostilités furent engagées. Comme je l’ai observé au début de ce billet, les opérations furent beaucoup moins simples qu’on ne l’avait espéré ; le sultan était à la fois lointain et faible ; mais des effectifs turcs résistèrent et, surtout, arabes et berbères de Libye s’opposèrent, par une véritable guérilla déconcertante pour les militaires italiens,  à la progression italienne, causant des pertes auxquelles la force européenne put répliquer par des massacres systématiques. Cette aventure commençait de façon sinistre et la première étape de la conquête dura finalement une pleine année [jusqu’au traité d’Ouchy ou de Lausanne avec Constantinople en octobre 1912], suivie d’une action méthodique pour mater telle révolte en Tripolitaine, pour quadriller un peu le Fezzan, pour essayer de contrôler, sans y parvenir, la Cyrénaïque. La nouvelle population colonisée semblait, pour de larges effectifs, ne pas accepter son sort, et la Libye accaparait finalement des forces nombreuses, incapables pour finir, malgré de lourdes pertes, de tenir les territoires conquis, si bien que, au milieu de 1915, Rome, de repli en repli, ne contrôlait vraiment qu’un certain nombre de villes côtières.

D’une certaine façon – c’est très triste à dire – la Grande Guerre, lorsque l’Italie y fit son entrée en mai 1915, abandonnant la neutralité qu’elle avait d’abord choisie, sauva la face du pays : les nouvelles de Libye perdaient désormais, comparativement, de leur importance. Mais la Guerre mondiale fit davantage, sous ce strict aspect colonial.

En premier lieu, si l’Empire ottoman était demeuré, tout d’abord, dans l’expectative, comme l’Italie, il s’était rapidement, dès octobre 1914, joint aux empires centraux. Il y avait ses raisons, que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ailleurs et qui ne nous importent guère ici – il poursuivait lui-même, comme l’on dit assez affreusement, des « buts de guerre » -, mais au fond, c’était – au cas où l’entente austro-germano-ottomane perdrait la guerre finalement [ce qui n’était aucunement certain, bien sûr, et peut-être pas même le plus probable – on put l’imaginer du moins après quelques semaines de guerre] – pain bénit pour ceux, assez nombreux, qui aspiraient à se grandir par la chute de Constantinople, la vieille alliée anglaise et la traditionnelle ennemie russe, assurément, mais aussi la France ou, donc, l’Italie, et bien entendu un monde arabe dont certains effectifs, par la suite effervescents, aspiraient à l’indépendance.

Rome déclara donc la guerre à la Porte en août 1915. Et, tandis qu’elle n’était pas parvenue à vaincre durablement la résistance libyenne depuis 1911, l’Italie bénéficia désormais de la multiplicité des urgences auxquelles se trouvait confrontée Constantinople. L’écrasement des troupes de la Senoussiyya par les Anglais, depuis l’Égypte, bénéficia directement aux occupants italiens ; j’ai évoqué le destin important de cette confrérie musulmane ailleurs, par oral et par écrit : retenons simplement ici que cette très puissante confrérie, animée par une dynastie qui fournira par la suite ses rois à la Libye jusqu’à la prise du pouvoir par le colonel Kadhafi, avait joué un rôle déterminant dans la résistance au colonisateur depuis 1911, autour de son chef d’alors, Sidi [Sayyed] Ahmed ach-Cherif al-Senoussi ; mais, de même que la France avait fait subir une première défaite à ses troupes autour de 1900 dans la région du Lac Tchad, de même les Britanniques lui infligèrent une série de revers entre 1915 et 1917, les affaiblissant durablement, et permettant ultérieurement à l’Italie de chercher pour sa domination des voies plus conciliatrices qu’auparavant.

Je vais m’en tenir là sur ce strict chapitre : ce qui précède suffit, il me semble, à permettre de comprendre comment le fascisme put apparaître moins comme une complète rupture avec la période précédente qu’à la façon d’un accomplissement partiel, et certes sous certains aspects paradoxal, du Risorgimento ; si on ne l’admettait pas, l’on comprendrait mal, il me semble, certains de ses traits les plus importants, ni l’ampleur du soutien qu’il sut gagner assez rapidement dans des milieux d’origines très diverses, ni même, il me semble, que le traumatisme du fascisme n’ait pas revêtu rétrospectivement, en Italie, l’ampleur que l’on pourrait croire à l’extérieur ; certains ont pu se dire surpris du caractère assez limité de la « défascisation » ultérieure – bien des « carrières » se sont par exemple poursuivies, dès lors que leurs bénéficiaires ne s’étaient pas compromis dans la radicalité accrue des dernières années – ; peut-être faut-il voir dans une forme d’unité spirituelle particulière de longue durée de l’Italie unifiée une clef de compréhension de cette continuité – continuité aussi d’ailleurs du rêve de faire de l’Italie une grande puissance, digne de tant de gloires passées dans des ordres divers, et continuité – l’on n’ose dire hélas lorsque l’on n’aime pas les projections impériales – d’une forme de fatalité conduisant souvent à l’échec, et au mieux à des succès difficiles et précaires. [dois-je le préciser ? cette observation ne comporte pour moi aucun souhait de dévaloriser un pays que j’aime infiniment, et admire, et qui demeure celui de ma famille maternelle]

[[[ Ceux qui connaissent un peu la littérature de ces sujets songeront peut-être aux vues de Walter Maturi, telles qu’exprimées au fil d’Interpretazioni del Risorgimento. Lezioni di Storia della Storiografia, très importante compilation posthume publiée il y a plus d’un demi siècle. Telles qu’on tend à les restituer, à tort ou à raison, elles ne sont pas véritablement miennes, simplement parce que j’exclus toujours toute construction trop univoque et tout montage nécessitariste dans le monde de l’esprit – de la liberté si l’on préfère, des affaires humaines. Je ne crois pas que le Risorgimento ait dû culminer dans le fascisme comme nécessairement ; je pense simplement que le fascisme n’était pas un horizon impossible [certes…] pour l’Italie telle qu’elle s’était construite spirituellement dans ce que j’appellerais le long Risorgimento, même si l’actualisation de ce possible, plus que d’autres, ne saurait être comprise hors de la séquence historique ouverte par la Grande Guerre ; c’est ainsi que, rétrospectivement, le fascisme n’apparaît certes pas venu de nulle part, mais avoir constitué une réponse cohérente, dans des circonstances en elles-mêmes imprévisibles, à ce que je me risquerais à appeler le tourment italien, la quête italienne de soi, la recherche italienne plutôt d’un soi, l’aspiration douloureuse des peuples d’Italie à une identité et à un destin. Dois-je ajouter que les questions agitées ces années-ci en Italie, le tournant salvinien de la Lega Nord, ainsi, en Lega, manifestent assez, à mon sens, la permanence de la question italienne, une fois dissipées les illusions européennes ? ]]]

 

 

3. L’âge fasciste vit-il triompher, à l’opposé du néoguelfisme dont un Gioberti avait manifesté l’horizon de possibilité huit décennies plus tôt, une forme de néogibelinisme dont, d’une certaine façon, le long Risorgimento eût été porteur ? 

 

Quelques observations rapides, d’abord, sur Evola.

La question que je viens de poser est trop raide sans doute. Mais il se trouve qu’un auteur un peu marginal à l’ère fasciste, mais non pas négligeable, suggère de la poser. Cet auteur est Julius Evola [1898-1974 – une image ci-dessous, dessin assez récent inspiré d’une photo fameuse et, comme on en avait le goût autrefois – singulièrement dans un tel monde de la pensée peut-être -, poseuse] – lequel conserve, en notre temps encore, même s’il me semble que son rayonnement a décliné, en France, par rapport aux années 1975-1990 – un public souvent élaboré dans une certaine droite radicale – et a nourri à partir des années soixante-dix, avec bien d’autres sources dont l’ensemble donne d’ailleurs le sentiment d’un fatras un peu contradictoire, la mouvance désignée comme « Nouvelle droite » -, à la fois du fait de sa radicalité justement [il n’est pas inintelligible que des jeunes gens, des garçons surtout – c’est moins le cas aujourd’hui d’ailleurs – se forment en recourant à des auteurs qui cochent un grand nombre de « mauvaises cases » – avec le baron Giulio Cesare Evola, ils sont, comme l’on dit, « servis », et presque assurés de pousser un père dont le prosaïsme bourgeois et le portefeuille boursier les insupporte vers l’infarctus massif], mais aussi parce que, après Guénon, de façon différente mais malgré tout parallèle, il a manifesté l’ampleur des perspectives – à mon sens plus délirantes que stimulantes dans leur étonnant syncrétisme unitaire, l’oxymore est délibéré – de ce que l’on a appelé « Traditionalisme » en un certain sens, qui ne renvoie pas aux concrétions des siècles, mais plutôt à quelque supposée « Tradition primordiale », à quelque originaire dont l’histoire de l’humanité serait plus ou moins la décadence, au fil d’un procès involutif en quelque sorte sans fin. Bien entendu, il serait possible de subsumer ce courant guénono-évolien [et autres] sous un courant beaucoup plus vaste et divers que l’on pourrait dire « antimoderne », venu de loin d’ailleurs puisqu’il s’est fondamentalement nourri, dès la fin du XVIIIe siècle, des premières « Contre-Lumières » [courant, à l’âge contemporain, en lequel, alors, il faudrait faire une place, certes, à un philosophe d’une tout autre volée, Martin Heidegger bien sûr — faut-il insister, tant cela va de soi, sur ce que les « antimodernes » éclairent parfois puissamment certains aspects profonds de la Modernité et ajouter qu’il est digne de l’intelligence humaine de tout lire et de tout méditer sans glapissements grégaires ?]

Evola.png

Il est inexact de considérer qu’Evola fut nazi plus que fasciste = même si certaines traductions de ses écrits furent bien accueillies dans l’Allemagne des années trente, il ne partageait pas [même si de telles distinctions sont assurément devenues hors de mise] la forme la plus répandue, « biologique », de racisme que, manifestant la victoire de certaines tendances, les plus « Völkisch », de la mouvance dite rétrospectivement de la « Konservative Revolution » sur d’autres, fit prévaloir de IIIe Reich – ce qui ne permet certainement pas de considérer que sa pensée ne fut pas, certes, raciste à sa façon, reposant sur de prétendues « races de l’esprit » [il approuva d’ailleurs vivement les lois antisémites adoptées par les autorités lictoriales sur le tard] ; mais en même temps, à l’intérieur de l’arc des possibles idéologiques de l’âge fasciste, il faut sans doute admettre que Julius Evola, qui, appréciant dans le régime des faisceaux l’exaltation de l’État et la mythification opérative de Rome [il y a une expression qu’il utilise dans un autre contexte et un autre propos, mais qui me paraît bien signifier le propos des amateurs de mythopoièse = celui d’ « autotorealizzazione magica »], s’est explicitement présenté comme une sorte de rectificateur du fascisme [avant de juger qu’au fond le régime mussolinien était incorrigible], a manifesté l’un de ceux qui favorisaient, bien davantage que la plupart des autres, une intercompréhension d’une partie des nazis, à commencer par des effectifs liés au « Schwarze Korps », et de certains fascistes parmi les plus décidés, tels qu’ils tendirent à jouer un rôle accru dans les dernières années du régime. Pourtant, il est notable que sa vogue allemande ait été assez brève, et que ce tonneau de venimeuses vipères qu’était le mouvement nazi, déchiré par diverses discussions dont l’absurdité éclate rétrospectivement à nos yeux [avec beaucoup plus de netteté que les vastes débats qui secouaient le Parti communiste de l’Union soviétique], agité de rivalités personnelles inexpiables, ait eu tendance à ne pas faire cas de ses vues dès la fin des années trente.

Quoi qu’il en soit, cet homme curieux et d’une culture plutôt vaste, cet écrivain fécond, et talentueux dans le genre spécial de littérature qui est sien, s’est tourné, de façon très cohérente à mon sens, vers la méditation du gibelinisme et, dirais-je, du gibelinisme compris comme spiritualité totalisante – et comme spiritualité non seulement anticléricale, ce qui n’eût pas été une trahison de l’orientation dont il se réclamait, mais antichrétienne, ce que le gibelinisme médiéval — orientation strictement politique le plus souvent, et liée à des jeux d’intérêts simplement locaux parfois, hostile certes en certains cas, de façon construite, à la hiérocratie romaine et alors montage plus totalisant déjà, mais non point antichrétien pour autant — n’avait pas tendu à être, puisque son propos pouvait bien être dualiste, s’opposer à l’usurpation du pouvoir impérial par le Siège apostolique, pour autant il n’affirmait en principe pas qu’il n’eût dû y avoir qu’une puissance, celle de l’empereur, et il manifestait au contraire de la préoccupation de ce que l’Église ne se gâchât en s’égarant dans l’exercice des prérogatives du siècle [que l’on songe – laissant ici de côté Marsile de Padoue – à l’un des auteurs-« culte » du Ventennio, au Dante du Convivio, et plus encore du De Monarchia, dont le livre troisième, à la différence du Convivio, est nettement sévère pour la papauté, sur un ton et selon une orientation qui se trouveront aggravés dans la Divina Commedia – Dante dont on rappellera qu’il ne se contentait pas de poser la nécessité politique d’un « curator orbis », la supériorité assurée à ses yeux de l’unité impériale, et l’originarité de la puissance impériale indépendamment de toute reconnaissance par la puissance ecclésiastique, mais qui affirmait encore le droit divin concret, en quelque manière, de l’empire romain].

Qu’importe, dira-t-on, la pensée d’un homme – Evola – qui n’a pas joué un rôle de premier plan pendant l’âge fasciste, même si ses vues ont rayonné à partir des années trente, lorsqu’il fut parvenu à maturité et fut en possession du gros des cadres de cette pensée que l’on a rétrospectivement désignée comme évolisme ? Ceci simplement = sa méditation sur le gibelinisme, sur le christianisme [rejeté], sur l’empire et l’impérialisme, sur la romanité, sur la virilité, sur la lutte, la guerre et l’héroïsme, son inscription des divers aspects qui l’occupent au sein d’une dynamique spirituelle unitaire — tout cela croise fortement, en bonne partie du moins, des questions dessinées dès les débuts du Risorgimento – la question religieuse et la question impériale – mais posées objectivement [pas forcément subjectivement s’il s’agit de la question religieuse] avec une acuité accrue à l’âge fasciste. Comment exprimer ce que je veux dire ? Evola déclenche plus de réprobation que d’admiration à n’en pas douter chez les hiérarques : pour autant, il inscrit son œuvre, au fond, comme une critique vigoureuse des ambivalences maintenues par l’âge mussolinien ; il renvoie le fascisme officiel – et son « compromis historique » avec l’Église – à ses contradictions, et rend pâles la plupart de ses revendications viriles et héroïques. C’est dans cette mesure que je le crois intéressant pour notre compréhension des effectivités fascistes comme manifestant une orientation, d’une certaine façon, modérantiste ; dois-je préciser que je n’exprime pas une critique de ce tour, pour le déplorer, ni un éloge, pour le louer ? je tente simplement de comprendre pourquoi le fascisme n’a pas été plus terrifiant en Italie, du moins pendant une partie de sa durée, simplement au fond en laissant s’ouvrir une sorte d’écart vaste entre son horizon destinal [qui eût peut-être été, monté d’une façon ou d’une autre, une sorte de gibelinisme incandescent à l’évolienne] et ses effectivités les plus larges, finalement assez souvent transactionnelles.

Si mon propos était d’être un peu moins général – mais cela serait assez inutile ici – je donnerais une analyse de deux ouvrages qui sont loin d’être les plus connus, mais qui évoquent explicitement, dès leur titre, les motifs pour lesquels nous croisons Evola dans ces développements : l’un de 1928, Imperialisme pagano. Il fascismo dinanzi al pericolo eurocristiano – con una Appendice polemica sulle reazioni di parte guelfa ; l’autre de 1937, Il mistero del Graal e la tradizione ghibellina del »Impero – titré ultérieurement : e l’idea imperiale ghibellina. Il serait assez aisé de discerner une évolution du point de vue : le premier ouvrage est moins déconcertant pour nous ; il s’inscrit dans la résistance d’une partie des penseurs fascistes à l’évolution rapide alors vers une « normalisation » des rapports avec l’Église que consacreront en 1929 les Accords de Latran, sur lesquels j’aurai à revenir ; Evola y opposait la « spiritualité païenne » de la véritable romanité et la spiritualité chrétienne portée pat le parti « guelfe » ; le second ouvrage exprime le tournant proprement « traditionaliste » – en un certain sens je le redis – de 1930 date ronde, lorsque, en particulier, Evola rencontra l’œuvre de Guénon, d’une part, et la personnalité de Guido Lupo De Giorgio, ami de Guénon, auteur connu surtout par un livre intitulé La Tradizione romana, écrit dès avant-guerre pour l’essentiel, mais publié seulement en 1973 après sa mort, livre dans lequel l’auteur se montrait soucieux en particulier de construire une « dottrina del Sacro Fascismo Romano » dont on entrevoit sans trop de peine l’orientation très générale, en comprenant aussi sans peine que, de façon posthume, aient pu être publiés de sa plume des Studi su Dante.

[[[ On peut consulter, au sein d’une bibliographie abondante, en italien en particulier, le volume très complet et accessible du Pr Christophe Boutin, Politique et Tradition. Julius Evola dans le siècle ; ou le livre collectif Julius Evola. Le visionnaire foudroyé ; aussi un livre de synthèse, qui croise beaucoup de pensé »es dissidentes du siècle écoulé : Mark Sedgwick, Against the Modern World. Traditionalism and the Secret Intellectual History of the Twentieth Century.

 

 

COMPLEMENTS A VENIR LES 13 ET 14 OCTOBRE DANS LA CENTAINE DE LIGNES QUI PRECEDENT.

 

TOUT CE QUI SUIT, JE LE REDIS, DOIT-ÊTRE REFONDU ET LE SERA AUTOUR DU 20 OCTOBRE

 

 

Le thème selon lequel le fascisme devait être construit comme une sorte de « religion politique » était certes présent dans certains cercles du mouvement [mais dans l’ensemble selon une perspective assez différente de celle de la pensée « antitotalitaire » ultérieure, si prompte à dénoncer un âge de « religions politiques », selon une perspective qui appelle discussion et, au moins, nuances – mais je ne fais ici que redire les limites qu’il faut mettre à mon sens aux trop vastes montages dans les termes d’une doctrine du joachimisme généralisé. Parmi les historiens italiens contemporains, celui qui fait le plus cas de cette dimension de « religion politique » du fascisme est sans doute Emilio Gentile – nullement apparenté à mon sens au grand philosophe hégélo-fasciste Giovanni Gentile -, auteur, parmi de nombreux bons livres, de La religion fasciste ; je le répète = je ne crois guère dans l’homogénéité du « religieux » – peut-être parce que mon sentiment est que le religieux s’accomplit en s’épurant très radicalement dans le christianisme, en tant en particulier qu’il oublie, quoi qu’on prétende, l’horizon de la loi -, et cela m’invite à considérer avec beaucoup de suspicion certaines doctrines contemporaines de la sécularisation comme, en quelque manière, transport du religieux en politique. En particulier, je crains que la polémique d’un côté, le ruineux esprit de spécialité d’un autre, n’aient beaucoup nui à l’intelligence de ces questions. La polémique = souligner le caractère religieux du fascisme put avoir essentiellement pour vocation de faire soupçonner son irrationalité, et même son irrationalisme – de ce point de vue, les marxistes du moins – je laisse de côté l’École de Francfort – ont-ils posé une certaine rationalité du fascisme au regard des urgences du capitalisme à un certain moment de l’histoire et, dans une perspective marxiste, il devrait aller de soi que les machineries du pathos fasciste doivent être réputées des engendrements idéologiques tendant à envelopper et dissimuler la configuration de la lutte des classes à un moment donné – celui d’une redoutable radicalisation. L’esprit de spécialité = lorsque je lis sous la plume de M. Nelis, sur ce sujet très solide auteur déjà rencontré, dans une sorte – formant comme une section d’un exposé très général – d’inventaire assez creux – mais, pour reprendre le terme, rationnel s’il s’agit de se plier aux logiques de la bureaucratie universitaire contemporaine, laquelle exige des programmes plus que des résultats profonds que les « évaluateurs » ne seraient d’ailleurs pas outillés pour apprécier, et justifier inscriptions de thèses et crédits dans une Université largement adonnée à décliner à l’infini des choses d’assez peu d’intérêt en leur donnant un lustre un peu artificiel, mais permettant de les subsumer sous un plan d’ensemble supposé du savoir – des grandes questions méritant, à propos du fascisme, l’étude, ces quelques mots, à la rubrique « Religion politique » : « […] partir du fascisme non comme une simple et quelconque idéologie de nature abstraite, comme par exemple le socialisme ou aussi le libéralisme, mais comme un phénomène plus total et totalisant« , je me dis qu’il est bien embarrassant de s’adonner à l’étude du fascisme italien au point de méconnaître que le libéralisme et le socialisme – ici, s’agissant du second, le singulier ne va pas de soi d’ailleurs – ne constituent nullement des idéologies moins totales, plus limitées, plus techniques, moins « religieuses » si l’on y tient à tout prix, à tort certes, et je me confirme dans le sentiment qui m’a envahi depuis longtemps que l’intelligence, même d’effectifs sérieux, court vers sa perte dans le procès de compartimentation infinie du savoir que les illusions de la science encouragent, emportant le refus violent de la transversalité, de l’oblicité, de la latéralité, du croisement, de la contradiction, de la fluidité conjecturale, que sais-je ?, tous ces travers de la pauvre certitude, donc, ces en-travers plutôt, ces empêcheurs de pensée simple, ces anges de la pensée douloureuse. — La citation venait de « Antiquité romaine, totalitarisme et religion politique […] », in Foro [dir.], L’Italie et l’Antiquité […], p.82— Autre chose, par ailleurs, bien sûr – je change de perspective -, de dire que l’Église de Rome a été une fabuleuse communicatrice, je le répète, dans les siècles – elle semble avoir perdu la main – et que son exemple a pu être médité, tout singulièrement dans un pays catholique comme l’Italie]. 

Bien entendu, l’on ne supposera pas que le propos d’une partie des fascistes ait été de renouer avec les montages et les cérémonies de la religion romaine antique. Il vaut mieux supposer dans l’ensemble une sorte d’ambiguïté dans le traitement de ce qui pouvait rappeler tels traits de celle-ci, et chez certains, à n’en pas douter, des sentiments antichrétiens – parfois vigoureux [comment ne pas songer ici à Julius Evola ?] – susceptibles de nourrir le courant que l’on dira dans les années trente de la « mistica fascista », contre lequel l’Église put se dresser, mais dont il serait difficile de considérer qu’il ait formé une sorte de contrereligion, en tout cas largement répandue. Toutefois – et ce sont bien de telles vues que peut nous inspirer le monument funéraire de Leonardo Bruni -, l’on peut comprendre que les usages fascistes de la  romanité préchrétienne aient pu sembler constituer une menace, l’expression d’un risque idolâtrique, pour les clercs les plus attentifs ou les plus soupçonneux. Au mieux, l’éthique fasciste pouvait sembler peu inspirée des vertus théologales telle que l’Église les entend ; au pis, l’on pouvait imaginer que l’Église ne finît par apparaître comme une entrave à la plénitude du déploiement spirituel de l’État, selon une perspective d’ailleurs bien vue par la philosophie politique moderne, et en particulier, évoquant les « deux têtes de l’aigle », par Rousseau [au chapitre « De la religion civile » du Contrat social] après Hobbes – mais sans reprendre sa position – dont Léviathan tient à la fois l’épée  temporelle et la crosse spirituelle.

Frontispice de Léviathan.png

[[[  Leviathan, part. III, ch. XXXIX, « On the Signification in Scripture of the word Church », tout entier fascinant par la façon si hobbesienne de procéder et argumenter, mais culminant dans ces propositions saisissantes :  » […] I define a Church to be : a company of men professing Christian religion, united in the person of one sovereign; at whose command they ought to assemble, and without whose authority they ought not to assemble. […]there is on earth no such universal Church as all Christians are bound to obey, because there is no power on earth to which all other Commonwealths are subject. There are Christians in the dominions of several princes and states, but every one of them is subject to that Commonwealth whereof he is himself a member, and consequently cannot be subject to the commands of any other person. And therefore a Church, such a one as is capable to command, to judge, absolve, condemn, or do any other act, is the same thing with a civil Commonwealth consisting of Christian men; and is called a civil state, for that the subjects of it are men; and a Church, for that the subjects thereof are Christians. Temporal and spiritual government are but two words brought into the world to make men see double and mistake their lawful sovereign. It is true that the bodies of the faithful, after the resurrection, shall be not only spiritual, but eternal; but in this life they are gross and corruptible. There is therefore no other government in this life, neither of state nor religion, but temporal […]. » ]]]

Sans doute trouverez-vous curieuse l’image qui suit. Elle ne l’est pas : elle souhaite manifester la représentation souveraine du peuple par le chef dans le cadre du fascisme – le chef exprime en sa personne le peuple [notez que le modèle construit par Jean de Terrevermeille dans ses traités autour de 1420, concernant le rapport du roi, caput mysticum, et du royaume, corpus mysticum, n’était pas intrinsèquement différent au fond]. Quant à mon vieil ami M. Lucien Jaume, dans l’un de ses premiers grands livres, Le discours jacobin et la démocratie, il y a presque trente ans, c’est à lui que j’emprunte, justement, à dessein, cette expression – « représentation souveraine du peuple ». Mais, alors – je simplifie – le medium était différent : la vertu ; si le peuple, dès lors qu’il serait libéré de la corruption emportée par l’histoire – une mauvaise histoire, histoire de la tyrannie et tyrannie de l’histoire – est, comme par nature, vertueux, alors le collège vertueux du Comité de salut public, agissant dictatorialement, est le peuple et exerce la dictature même de la vertu. Bien entendu, le modèle hobbesien est tout autre en ce sens que c’est en raison que l’individu « autorise » l’unité de la puissance publique comme intrinsèquement pacifiante et propre à mieux garantir ce à quoi cet individu ne saurait ne pas tenir le plus, selon Hobbes, à savoir sa conservation. Si les images se ressemblent c’est parce que la question est toujours la même, et forme la question centrale de la politique – le passage du multiple à l’un, de l’individu à l’État, de la multitude à la loi – le procès de l’adunation, toujours indispensable mais susceptible de montages divers bien entendu.

Sironi, Popolo d'Italia, 20 septembre 1922.png

Quant à Mario Sironi, artiste de beaucoup de talent – vous pourrez le relever en ligne si la chose vous intéresse, et vous reporter aussi aux images et commentaires que j’ai déjà portés un peu plus haut dans ce billet -, il contribua durablement au Popolo d’Italia – ici le mercredi 20 septembre 1922 -, journal fondé à la fin de 1914 par le chef socialiste révolutionnaire Mussolini afin de soutenir l’intervention militaire contre les empires centraux, puis devenu l’organe du nouveau régime fasciste. Voici le lien avec le Popolo d’Italia en ligne, ressource bien entendu d’un grand intérêt pour l’histoire de la pensée et de la politique – des relations internationales aussi d’ailleurs.

http://digiteca.bsmc.it/?l=periodici&t=Popolo%20d%60Italia%28Il%29#

 [[[ L’on trouve plusieurs ouvrages de et sur Sironi ; j’en ai six ou sept – quelques-uns ont déjà été évoqués [v. plus haut, à propos de la fresque de La Sapienza] – mais la bibliographie est importante. S’agissant du caricaturiste, v. par ex. Mario Sironi. L’arte della satira, Milano, Charta, 2004. ]]]

Il demeure – car je n’oublie pas mon sous-propos sur l’ « humanisme civique » dont ce développement-ci n’est à son tour qu’un sous-propos [l’esprit est une poupée gigogne dont le dieu seul – peut-être, car c’est un sujet en lequel la témérité est damnable, je crains – entend la forme de totalité – si vous préférez l’image de notre Leibniz immense, un peu détournée et simplifiée par moi = un étang plein de poissons pleins d’étangs pleins de poissons pleins…] -, il demeure donc que l’étrange peut sembler que le fascisme ait trouvé quelque chose à faire dans le domaine de l’exaltation de l’antique Rome. Quoi donc ? Après son unité, se pourvoyant à mesure, comme les autres pays européens, de territoires coloniaux, doté d’une monarchie constitutionnelle au bénéfice des Savoia, rois de [Piémont-]Sardaigne, le Royaume d’Italie ne fut-il pas tenté de se réclamer de l’empire augustéen ? Dans l’ensemble non, et cela n’est pas inintelligible : la constitution mythique néoromaine de soi, ne faisant jamais fond sur les rois originaires [qui donneraient peu de grain à moudre et n’évoqueraient qu’une Rome étroite encore, si bien entendu tels princes nourrissent l’imaginaire romain de l’Occident – Romulus bien sûr, mais plus encore les grands « législateurs », Numa surtout, figure importante dans la pensée mais plus ou moins légendaire, Servius Tullius dans une certaine mesure, pour une réforme dite « servienne », certainement postérieure], trois esquisses romaines eussent pu la nourrir : une républicaine – fort synthétique certes -, une impériale – tout de même – et une qu’eût nourri le seul « Empire chrétien ». Il se trouve que le jeu politique italien n’encourageait guère aucun de ces montages. 

Le nouveau Constantin dans l'oraison pour Le Tellier.png

D’un côté, le thème, historiquement rôdé du « nouveau Constantin » [Clovis bien sûr, mais Louis XIV encore, célébré par Bossuet, dans l’oraison funèbre de Michel Le Tellier, après la révocation de l’édit de Nantes, comme « nouveau Constantin » et « nouveau Théodose » – image ci-dessus, p. 46 l. 10 et p. 47 à 6 l. de la fin] – le Constantin chrétien, saint Constantin dans les églises orthodoxes, opérât-il certains déplacements par rapport à ce que l’on peut supposer de démarches extrêmement complexes – n’eût guère convenu à la personnalité plutôt médiocre de Victor-Emmanuel II, premier roi d’Italie du nouveau régime de 1861 à 1878.

Mais ceci compte bien sûr beaucoup moins que la tension de fondation entre le nouveau régime et le Siège apostolique telle que l’ai évoquée il y a quelques dizaines de lignes.

L’esquisse d’un montage républicain n’eût guère pu convenir à une royauté héréditaire, fût-elle constitutionnelle, et il est douteux par ailleurs qu’il parût opportun à la représentation nationale – oligarchique comme l’est assez irrésistiblement toute représentation – de se réclamer d’une république aussi nettement oligarchique que la Romaine.

Enfin, sembler se réclamer symboliquement du césarisme – Auguste eût-il tenu à respecter formellement une partie des institutions et jeux de forme de la République – la revendication d’une reviviscence des temps de l’Empire encore païen eût pu constituer une assurée faute de goût et même une lourde faute politique de la part l’élite représentative du régime bourgeois.

Aussi convenait-il d’aimer Rome en gros et en général, de loin et sans y insister : c’est ce que l’on fit, pour dire trop sommairement les choses.

Certes, il serait aventuré de constituer la période 1861-1922 en une sorte de bloc. Le fascisme, n’est-ce pas, n’est pas venu de nulle part. Bien entendu, il y eut la guerre, traumatisme immense, extraordinairement amplificateur de tendances qui se dessinaient déjà avant : mais justement, Mussolini se signala par son choix de l’intervention dans le conflit. Bien sûr, l’interprétation marxiste la plus usuelle a ses mérites : devant la révolution bolchevique, une classe bourgeoise aux abois n’aurait eu d’autre choix que de confier son destin à des hommes forts, etc. Il demeure que lorsque Renzo De Felice, parmi ses flottements, suggérait que le fascisme dût être considéré comme une authentique révolution petite-bourgeoise – après avoir tranché selon les vues d’un montage marxiste plus classique -, il ne manquait pas de bons motifs non plus. Faut-il voir, d’ailleurs, ici, la contradiction ? Je ne le crois pas ; ou plutôt, je pense que cela ne saurait revêtir de sens ; le principe de contradiction ne vaut pas selon moi pour les disciplines humaines : l’esprit, créant en interprétant, enfante le monde qu’il prétend décrire ; parmi les nombreuses perspectives de nombreux esprits, certaines apparaîtront peut-être plus intéressantes à beaucoup ; ils se diront peut-être gens de jugement et de goût, un peu selon le montage élégant de Hume ; voilà tout ; l’histoire [comme activité] est engendrement d’artéfacts langagiers ; l’historien procède comme il l’entend ; et celui qui le lit ou l’écoute aime ou non son dessin ; il ne peut dire = vous avez tort, sauf si, par exemple, l’historien ne se plie pas à certains cadres admis – la date, par exemple de la Marche sur Rome – ; d’où se dirait le tort dans l’usage des langues naturelles ? et à propos de ce qui est engendrement langagier ? il peut, simplement, dire, poliment, vous ne me persuadez pas, ou bien, au contraire, voici une piste stimulante, etc. Je ne fais d’ailleurs ici ce que répéter ce que je ressasse depuis un quart de siècle – d’habitude, simplement, je m’abrite derrière mon cher Leibniz, lequel d’ailleurs, au sein de l’admirable cathédrale de son système, construit la chose beaucoup plus somptueusement que moi [Plus précisément = « […] la pluspart des Sectes ont raison dans une bonne partie de ce qu’elles avancent, mais non pas tant en ce qu’elles nient », autrement dit : affirmez donc, ou conjecturez, ce que vous voulez, mais ne me cassez pas les oreilles à me répéter que j’ai tort – Lettre à Rémond du 10 janvier 1714, Die Philosophischen Schriften, éd. Gerhardtt. 3, p. 607].

[[[ Sur Renzo De Felice [1929-1996], l’on a beaucoup écrit ; parfois des mots désobligeants ; du moins avant sa mort en 1996 ; on a accusé cet ancien communiste d’être favorable à son objet – le régime lictorial – ; toutes ces querelles sont idiotes – et contribuent à alimenter le crétinisme voulu par la classe dominante – ; De Felice voulait penser avec sa tête ; c’était non seulement son droit mais son devoir ; et l’on ne saurait écrire sur le fascisme sans le lire – avec considération – ; rien n’oblige, assurément, à le suivre. Celui de ses livres qui est traduit sous le titre Les interprétations du fascisme doit être lu dans la nouvelle traduction publiée par les éditions des Syrtes ; l’on n’y trouvera pas le jeu complexe de ses propres évolutions, lesquelles ont accompagné son œuvre, en particulier la rédaction de son énorme biographie de Mussolini en plusieurs volumes ; cette édition des Interprétations, aux Syrtes, est précédée d’une longue introduction d’Emilio Gentile, lequel fut très proche de Renzo De Felice ; il y retrace le chemin torturé de la pensée de son aîné, de façon très intéressante, et permet de repérer en gros la courbe de l’évolution de ses vues. ]]]

 

[Mon sentiment plus précis = je ne crois pas que les dictatures aient été positivement mais négativement portées par le Capital ; en d’autres termes, il me semble difficile de réduire leurs choix en tous domaines, au moins dans une très large mesure, aux intérêts de la classe capitaliste, ou de sa plus grande partie – comme on pourrait le faire pour le « thatchérisme » ou le « macronisme » par exemple ; par contre, je pense que l’accès au pouvoir de certains régimes a été permis par un suffisant soutien d’effectifs capitalistes préférant la dictature d’un homme « providentiel » et de la horde de ses compagnons, à celle du prolétariat, et donc d’un parti communiste.]

Mais l’on ne saurait, à mon sens, négliger un très important tournant dans l’esprit européen autour de 1900. Je ne veux pas m’y attarder ici : retenons simplement que ce tournant, tournant des « sciences humaines » et au sein desdites « sciences », la psychologie et la sociologie en particulier, tournant philosophique aussi, et indissociablement, sous beaucoup d’aspects – pour rester en France, Bergson au Collège de France, ce n’était pas une mince affaire, mais c’est de façon beaucoup plus large que, par exemple, s’estompait peu à peu l’influence d’Auguste Comte, et que les usages de Kant se trouvaient modifiés [son influence ne déclinant certes pas mais opérant de façon peu à peu renouvelée – se combinant sans insurmontable difficulté, à un certain degré de vue, j’ai présenté cette affaire assez souvent, avec l’irruption de Nietzsche, certes, ce dernier, critique impitoyable d’une certaine subjectivité, mais en articulant finalement, dans la brisure de l’universel, une autre -, et fécondant en particulier la nouvelle, si brillante, sociologie allemande, Weber ainsi, ou mon si profondément cher Simmel] -, mais tournant politique aussi, en France, en particulier, en réaction à la « révolution dreyfusienne », c’est-à-dire à l’utilisation politique de « l’Affaire » [ici, l’on n’oubliera pas que soréliens et maurrassiens par exemple pensaient de même], et sinon tournant religieux, du moins exaspération de nombre de controverses – la querelle du Modernisme occupant ici une place centrale -, tournant artistique encore, avec le déclin ainsi, en peinture, des figures tardives de l’impressionnisme et de ses talentueux avatars et l’arrivée rapide du cubisme et du futurisme, avec bien entendu, tout à fait à ce moment-là, le développement de diverses orientations musicales inédites ou l’engouement extraordinaire pour les « ballets russes » — il suffira, je n’insiste pas, ce n’est pas mon propos. 

Je veux faire observer simplement que le monde de 1910 date ronde ne ressemble plus guère, du point de vue de la sensibilité la plus attentive, à celui de 1860 : deux générations ont passé et c’est beaucoup. Si bien que, lorsque fut commémoré le cinquantenaire de l’unité italienne, une partie – une partie seulement certes – du déplacement dont bénéficierait le fascisme était consommée, concernant justement la question posée ici.

Certes, il s’agissait d’abord de glorifier la « modernité » et le « progrès », et bien entendu, médiatement, l’heureuse unité et le régime qui étaient réputés les avoir servis. Ce trait, dont un auteur n’a pas hésité à juger qu’il sonnait « de manière antirhétorique et dans une certaine mesure antiromaine », fut particulièrement accusé à Turin, lieu important de la commémoration et de l’exposition qui l’accompagnait, car première capitale du royaume [1861-1864] avant Florence [1864-1870] et Rome. [L’auteur que je cite est M. Leandro Polverini, « Modernité et antiquité lors du cinquantenaire de l’Unité », in Philippe Foro [dir.], L’Italie et l’Antiquité du Siècle des Lumières à la chute du fascisme.]

Toutefois, si Florence ne joua qu’un rôle maginal, l’esprit qui prévalut à Rome fut plus hétérogène. À Turin, les pavillons avaient pour vocation de mettre en valeur la technique et l’industrie italienne – en particulier la firme Fiat -, la législation sociale aussi et les grands travaux publics. À Rome, les arts modernes tenaient une grande place ; la peinture bien entendu, mais aussi la photographie, et très particulièrement l’architecture qui se voyait consentir treize pavillons en vue de l’organisation d’un concours national dont les effets allaient puissamment rayonner [il semble que les réalisations de peu postérieures, sous le fascisme, du quartier romain de Garbatella, ou de celui, toujours à Rome, de la Città Giardino-Aniene, qui deviendra Monte Sacro, en aient notamment résulté — ceux que cela intéresse peuvent taper Garbatella en ligne et verront d’intéressantes photos ; les dictatures, à Moscou comme à Rome ou ailleurs, purent tendre à manifester des préoccupations accrues concernant la vie quotidienne et le bien-être de la classe ouvrière, incluant bien entendu aussi le développement des activités sportives].

Se trouvaient proposées deux expositions distinctes, dites « régionale » – et consacrée bien entendu aux diverses régions, si typées, du royaume – et « ethnographique » – posant la question des origines ethniques spécifiques des pays italiens, d’une façon qui manifestait assurément un aspect de l’esprit d’un temps qui s’était ouvert au milieu du siècle précédent, même s’il semble que l’ « ethnique » n’ait pas tendu ici à rejoindre le « racial » supposé [v. toutefois, dans l’art. précité, l’intéressante note 41 de la p. 34].

Laissons de côté l’inévitable exposition du Risorgimento dont l’originalité principale était de se tenir dans le nouveau « Vittoriano », le Monumento Nazionale a Vittorio Emanuele II, inauguré à l’occasion d’un cinquantenaire en vue duquel il avait été construit, à la faveur de la destruction de nombreux bâtiments anciens : cette énorme chose clinquante manifestait hélas l’essouflement de l’architecture du siècle précédent.

Mostra archeologica de 1911 aux Termes de D.png

Tout comme les perspectives ouvertes à l’architecture par le grand concours, c’est bien entendu la Mostra archeologica nelle Terme di Diocleziano, qui – au regard de ce qui nous retient ici – mérite une grande attention : elle revêtit en effet rétrospectivement une signification à peu près inaugurale [en ce sens, Polverini, loc. cit.,  partic. pp. 37 sq.]. Organisée par Rodolfo Lanciani [l’archéologue qui s’était employé à reconstituer le plan de la Rome antique] aux Thermes de Dioclectien, elle était, certes, muséologiquement rudimentaire, ainsi que le montre par exemple la photo ci-dessus. Mais c’est bien elle qu’il faut placer au principe des développements ultérieurs, tels qu’ils aboutiraient au Museo della Civiltà Romana [lequel eût dû ouvrir ses portes en 1942 et qui, du fait des circonstances, ne le pourra qu’en 1952-1955, mais bien dans le quartier de l’EUR] moyennant deux étapes réalisées sous le fascisme, le Museo dell’Impero Romano de 1927 et, bien entendu, déjà rencontrée, la fameuse Mostra Augustea della Romanità de 1937, organisée par un élève de Lanciani, Giulio Quirino Giglioli, très grand archéologue et historien de l’art… et député du Parti National Fasciste, d’ailleurs spécialiste surtout je crois de l’art grec et de l’art étrusque. [[[ Notez que la technicisation toujours croissante de l’archéologie donne lieu à de nombreux livres de vulgarisation à un public large ou étudiant ; mais ce n’est bien sûr pas ce qui m’intéresse dans le cadre de notre démarche du moment ; vous connaissez peut-être l’excellent professeur Indiana Jones ; vous n’ignorez pas les enjeux politiques, extrêmement aigus, de telles affaires – de l’histoire en général bien sûr – ; je ne sais s’il y a un grand ouvrage synthétique d’histoire politique de l’archéologie ; ce serait tout à fait passionnant, car les publications ponctuelles et dispersées sont très nombreuses mais l’on manque d’une organisation persuasive de la question ; parmi les sujets brûlants de l’heure, il y a bien entendu, par exemple, les fouilles en Palestine et en Israël. — Deux livres d’intérêt = Jame Goode, Negotiating for the Past. Archaeology, Nationalism and Diplomacy in the Middle East, 1919-1941 ; et Philip Kohl et Clare Fawcett [dir.], Nationalism, Politics, and the Practice of Archaeology. V. aussi, sur divers aspects, Meskell [dir.], Archaeology Under Fire. Nationalism, Politics and Heritage in the Eastern Mediterranean and Middle East ; Gathercole et Lowenthal [dir.], The Politics of the Past, etc. ; — J’ai évoqué dans le premier billet, à propos d’André Magdelain, Massimo Pallottino = celui-ci fut l’élève à son tour de Giglioli. Pour illustrer ces noms – leur passion, leurs succès, leurs échecs et leurs douleurs, certainement aussi -, je reviens au merveilleux Fellini – ici Fellini Roma : un passage qui culmine dans l’épisode du métro]

 

 

 

 

 

 

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