La Syrie dans la question d’Orient au milieu du mois d’août 2018 – les acteurs & le terrain /1/ les acteurs

Ce petit billet ne se substitue bien évidemment pas à proprement parler aux précédents. Il a pour simple vocation d’aider les étudiants appelés à participer dans quelques semaines à un examen de « rattrapage » à le préparer mieux en insérant les éléments oraux [le cours magistral du jeudi soir entre le début de février et le milieu du mois de mai] et écrits [les billets de ce blogue, surtout ceux écrits au cours de l’année académique qui s’achève] du cours dans une perspective dynamique qui les rende plus intelligibles, en évitant en particulier que ceux qui suivent l’actualité avec un peu d’attention ne se sentent dans une situation de malaise devant certaines questions dont la réponse eût été A il y a deux mois, lors de l’examen de juin, et se trouverait être plutôt B désormais.

Il va de soi – mon propos étant d’aider ceux qui veulent bien l’être, et de les inciter à participer, et non à déserter, comme trop souvent, les examens de rentrée – que je choisirai au moins une douzaine de questions, c’est-à-dire une douzaine de points sur cinquante [et trois ou quatre dates certes, une carte bien sûr, même s’il y en aura sur d’autres régions – carte qui concernera, celle-ci, la grande région orientale – je peux le préciser à la date du 30 août — c’est-à-dire de la Méditerranée à l’Hindou-Kouch, de la Mer Noire, du Caucase et de la Caspienne à l’Océan Indien, au Golfe, à la Mer Rouge – j’espère me faire comprendre] trouvant réponse dans les pages qui suivent et celles du volet suivant du même billet ; je l’annonce afin que certains qui ne l’eussent pas fait, se mettent au travail ; ceux qui, comme demandé au début de l’année, et chaque année d’ailleurs, verront avec attention les films, connaîtront cartes et dates, auront bien assimilé ce texte, en le reliant quant c’est indispensable à des développements antérieurs de ce blogue ou du cours, ne pourront pas ne pas avoir, aisément, la moyenne, et même bien davantage.

Le plan sera simple : deux parties [pourquoi pas ?] articulées en paragraphes numérotés, bien entendu accompagné d’images, et en particulier de quelques cartes ; une brève annexe – si j’ai le temps – sur le Yémen, que nous avons plus brièvement rencontré cette année, mais qui doit requérir lui aussi toute notre vigilance intellectuelle et toute notre compassion.

 

Plan

I. – Conjectures sur les acteurs.

II. – Le terrain après la Ghouta : la reconquête par l’Armée Arabe Syrienne des gouvernorats méridionaux de Deraa, Qouneitra et Soueyda et la question d’Idleb

Annexe : Quelques observations sur la situation au Yémen

 

Un mot préliminaire encore, à la suite d’une question : ma « question d’Orient » sonne historiquement bien sûr ; mais la question d’Orient – peut-être cela a-t-il déjà été le cas au XIXe et au début du XXe, est toujours une « question d’Occident », et d’abord une question anglaise, puis anglo-étatsunienne. Certes l’empire ottoman était un « homme malade », selon un mot fameux – du tzar Nicolas Ier je crois -, mais ces dernières décennies, c’est le monde atlantique qui a rendu terriblement malade, plongé dans une sorte d’agonie structurelle, un Orient se dérobant à notre intelligence atlantocentrée de l’ « universel » [comment être assez bêtes pour croire que ce que nous ne pensions pas nous-mêmes, il y a un quart de siècle, ici – dont une analyse à peine soupçonneuse démontrerait à peu près que cela relève d’une idéologie qui est la stricte superstructure du capitalisme dans le stade suprême de son stade suprême, c’est-à-dire en son âge impérialiste globaliste, puisse valoir pour l’univers et pour l’éternité ? Et comment oser massacrer au nom de telles immémoriales et inextinguibles valeurs ?] Prenez donc ma noble « question d’Orient » cum grano salis, mais point d’un sel qui fasse sourire = d’un sel qui brûle.

Les quatorze gouvernorats de la République arabe syrienne

Gouvernorats Syrie.png

 

 

Un lien montrant – de façon un peu optimiste, car des poches hostiles, des « cellules » jihadistes du moins, comme l’on dit, mais manifestement consistantes, subsistent inévitablement dans le sud syrien, sans même parler de possibles expéditions bien organisées par Daech, comme l’affreuse agression conduite vers Soueyda à la fin de juillet – l’évolution d’ensemble de la situation au cours des dernières semaines [présentation faite en un temps record – j’invite même les étudiants les plus découragés par la chaleur de l’été à cliquer ; ci-dessus d’autre part, le drapeau syrien – vous relèverez les quatre couleurs [généralement repérables dans la plupart des drapeaux de la région – mais pas à Bahrein, au Qatar, ni même à Oman ou en Arabie séoudite par exemple, mais repris à peu près tel quel en Palestine, au format, toutefois, 1/2 et non 2/3] de l’étendard [composé, en 1916, par un… britannique – que vous connaissez déjà puisqu’il s’agissait de sir Mark Sykes] de la « révolte arabe », les quatre « couleurs panarabes » comme l’on dit désormais, lesquelles seront évoquées plus loin] :

https://southfront.org/video-map-syrian-armys-operation-in-daraa-and-quneitra-provinces-from-june-22-to-august-1/#disqus_thread

 

I. – Conjectures sur les acteurs

 

1/ Il est un acteur sur lequel il n’est pas indispensable de s’attarder beaucoup : c’est M. Assad. Le raïs, comme je l’ai dit au tout début du semestre, n’était nullement préparé à assumer de telles fonctions ; c’est la mort inopinée de son frère Bassel, en 1994, qui l’a arraché à une vie plutôt ordinaire, fort occidentalisée, puis conduit à succéder à son père, Hafez el-Assad à la mort de celui-ci, en 2000.

Pourtant, il a démontré depuis sept ans une fermeté et une constance impressionnants, et ce personnage à première vue peu charismatique, mais extrêmement maître de lui, de comportement modeste, et respectueux de ses interlocuteurs, est parvenu à susciter des dévouements remarquables, brochant certes sur les intérêts complexes des uns et des autres dans un pays composite [mais dans l’ensemble animé d’un véritable sentiment national], et sur le refus très large, non seulement des minorités religieuses, mais encore d’une bonne partie des sunnites de voir, s’il est permis de se reporter presque treize siècles en arrière, la nation héritière de la bannière blanche des omeyyades [fût-elle associée dans le drapeau syrien, aux autres couleurs du drapeau de la « révolte arabe »] succomber, après quelque autre bataille du Grand Zab [750], sous le choc d’une nouvelle radicalité abbasside chevauchant une fois encore sous l’étendard noir.

Si nous pouvons accéder à une seule certitude, dans un monde mouvant qui n’en autorise guère, c’est la suivante : M. Assad, s’il demeure en bonne forme bien entendu [s’il surmonte aussi l’épreuve de la maladie de sa femme, apprise par le public en ce début d’août], ne faiblira pas, ne renoncera pas à une seule parcelle de terre syrienne, n’entrera dans aucune combinaison qui diminuerait la souveraineté de la jamariyya [joumhouria].

Ne doutons pas que ses alliés, et russes et iraniens, ne le savent fort bien [« ne le sachent » indiquerait, n’est-ce pas, que nous en doutons] : tous sont des acteurs rationnels de haut niveau, et jouent une partie qui vaudra à chacun des avantages véritables mais limités ; des avantages limités valent beaucoup mieux que des inconvénients difficilement évaluables [pour Moscou une place à la table des plus grands, une base aérienne nouvelle et un port confirmé en Méditerranée notamment, et, de l’autre côté, un tarissement des régurgitations radicales vers le Caucase ou l’Asie centrale – d’où sont venus des milliers et des milliers de jihadistes parmi les plus performants – l’on a beaucoup parlé russe, aussi, du côté de la sainte guerre islamique, surtout de Daech bien entendu, qui a le plus revêtu le tour de brigades internationales assez déterritorialisées – ; pour Téhéran un desserrement de la pression wahhabite, une rupture de son isolement, et un accès à la Méditerranée si la route entre Iran et Syrie parvient à être stablement dégagée en Irak et dans l’est et le sud-est syrien].

Et soyons assurés qu’à Ankara, le fort brutal mais manifestement subtil au fond M. Erdogan connaît, et comprend, l’état d’esprit de son adversaire, et qu’il en tiendra compte dans ses arbitrages.

 

2/ Nous autres européens sommes malheureusement, comme souvent ces dernières décennies, les moins fins [et point pour autant plus gentils, certes] : la suprématie de notre chef de file étatsunien nous aveugle ; ce qui – jusqu’à l’irrationnel apparent [le chaos sans cesse élargi, la souffrance répandue sans fin] – peut relever de son intérêt bien compris de dominant suprême [du moins à la façon dont ses dirigeants et sa classe dominante l’entendent], ne correspond assurément pas à l’intérêt de nos nations européennes [en dehors de l’écume de leur classe dominante globalisée] ; nos armes répandent l’horreur, nos sanctions et notre servilité, en partie obligée il est vrai, envers celles de nos inflexibles maîtres, jettent des peuples entiers dans la misère et la maladie ; et nous serions dispensés, semble-t-il, de penser ; nous ne voulons pas, non plus, y penser ; TINA, there is no alternative, n’est-ce pas ? ; nous préférons laisser nos dirigeants massacrer ou du moins encourager les massacres en donnant de grandes leçons de morale [et d’économie et de politique cela va de soi – on est tellement bons, la réussite est si parfaite par ici]. L’histoire nous jugera impitoyablement, et ce sera justice ; non même parce que nous aurons fait prévaloir nos intérêts de peuples – ce qui n’est pas illégitime, dès lors que des bornes sont posées – ; mais parce que nos peuples, eux-mêmes si maltraités, et luttant désormais en de larges effectifs pour la simple survie individuelle, n’auront pas su se placer en travers des intérêts du grand banditisme du capitalisme impérialiste et de ses serviteurs, ou du moins se réfugier, par un geste d’une grande portée dans son minimalisme, dans une certaine abstention [comme en 2003, grâce il faut bien le dire à MM. Chirac et de Villepin, lors de l’agression contre l’Irak par exemple].

La France, désastreuse depuis l’alignement sarkozien de 2007, prétend tirer d’un mandat sur la Syrie au cours duquel [1920-1946] elle est parvenue à se montrer inférieure à ses « amis » britanniques dans les régions voisines, une forme de droit historique à se mêler des affaires syriennes. Mais elle a fermé – par réprobation… – son ambassade à Damas en mars 2012, assurée que le « régime » chuterait sans délai ; elle a ensuite œuvré autant qu’elle l’a pu, avec MM. Hollande et Fabius – fort heureusement sans succès du fait de M. Obama [lequel, soit dit en passant – on a oublié tout cela aujourd’hui -, nous a imposé un accord iranien dont nous ne voulions pas deux ans plus tard], en vue que soit conduite en Syrie une agression sur le modèle de celle dont fut accablée la Libye ; elle a assisté, en contravention au droit international, des « rebelles modérés » qui ne l’étaient point, elle leur a livré des armes que l’on retrouve dans les mains des jihadistes inscrits dans les mouvances d’al-Qaïda ou de Daech, et en d’autres qui ne sont pas moins préoccupantes ; elle est présente sur le sol syrien alors qu’elle n’y est pas invitée par le gouvernement légal ; elle prétend désormais y aider à la création d’un Kurdistan syrien indépendant dilaté sans mesure, sans entendre semble-t-il, hors l’ordre si rare de la charité, que les relations entre les hommes et les États doivent se placer sous l’horizon minimal du premier degré de la justice, celui de la justice d’égalité, c’est-à-dire en ce cas du principe de réciprocité [que diraient nos gouvernants si les services syriens s’agitaient en Corse, en Bretagne ou ailleurs ?]

J’ai eu l’occasion de souligner que la politique étrangère de M. Macron semblait soumise à quelque tension – de façon comme structurelle, mais à peu près indéfinissable. Son sens d’ensemble n’est pas douteux : la ligne générale est ferme et sans originalité, capitaliste, globaliste, européiste et atlantiste. Mais, par l’effet d’un tempérament un peu contrariant sans doute – et ce n’est pas un défaut –, il relève la barre de béton de ses vues de quelques tags originaux, et parfois même de davantage. Chacun trouvera son interprétation ; je n’en ai pas pour ma part ; cet homme est encore jeune ; il n’est peut-être pas entièrement perdu malgré de bien mauvais départs ; peut-être prend-il, le temps passant, la mesure de certains aspects ; mais peut-être veut-il simplement « faire son intéressant », comme l’on disait autrefois.

Beaucoup ont ironisé sur son fameux « en même temps » ; j’y ai vu pour ma part un signe au moins d’intelligence – telle que je l’entends : il est peut-être des géomètres qui ne partagent pas ma vue, tout est bien s’ils se contentent de faire des barrages et des viaducs et ne se mêlent pas de choses humaines, et surtout pas de politique – ; il va de soi – et c’est un propos à mon sens central de cet esprit philosophique qui a su l’aspirer, dit-il, un temps – qu’il s’agit, en des affaires telles que les nôtres, à la fois, de recenser les contradictions, les tensions du moins, s’agissant de l’interprétation des « faits » comme du choix de l’action dans la considération de ses conséquences, au regard d’ailleurs d’une situation évolutive, et de chercher les voies d’un dépassement, d’une réconciliation qui risque fort le plus souvent de ne pas revêtir une signification plus dense que celle d’une transaction intellectuelle provisoire, interne à l’esprit de celui qui décide, de préférence après avoir consulté, sur fond d’irréductible incertitude. Si l’on veut bien admettre à la suite du cher Jean-Jacques, d’une part que, dans les choses touchant à l’organisation de la vie humaine en quelque société, nous ne pouvons – non seulement par-delà, selon lui, la percée irréductible de la liberté, mais du fait même de cette liberté, de cette percée, de cette trouée dans l’être, du dérobement de l’humain à tout horizon ontologique sérieux – procéder que par l’art [technē, ars ≠ phusis, natura], et qu’il ne puisse rien être de l’art qui ne présente, sous un aspect ou un autre, quelque inconvénient, alors il nous faut sans doute nous résigner à ce qu’il y ait du jeu, non seulement dans l’analyse, mais dans le discours et dans l’action, qui ne sauraient ne pas se rectifier en permanence, du moins dans une certaine mesure. Ce qui m’ennuie – c’est un faible mot –, chez M. Macron, c’est lorsque je le vois, comme il l’a fait pour l’essentiel pendant un an pour ce qui est de la politique sociale, économique ou fiscale, ne pas flotter, appliquer à la lettre, brutalement, un programme bien identifié.

L’on aimerait pouvoir espérer du moins, dans les affaires internationales – car quatre années de mandat sont longues encore, et il est urgent que nous cessions de nous faire mépriser et haïr -, qu’à la différence de ce pauvre M. Hollande, M. Macron mette un peu de jeu dans le dépliement des vues qui, esquissées dès avant, prévalent absolument depuis onze ans, vues stupides – en tant que nous sommes à Paris et non à Washington, à Ankara, à Londres, à Tel Aviv, ou je ne sais où, et que nous devons nous interroger avec exigence sur notre destin international au regard d’une histoire très singulière, qui nous donne de grands atouts, de vastes savoirs sur plusieurs régions du monde, des affinités soigneusement et réciproquement cultivées avec certaines d’entre elles, des liens de mutuelle fidélité et affection avec certains de leurs habitants, mais requiert aussi de notre part un regard lucide, critique et exigeant sur nous-mêmes, même si sans inutile et vain dénigrement de notre passé, officiel du moins, d’État – car, bien entendu, la vocation critique de l’intellectuel ne saurait être mise en cause, même s’il doit savoir distinguer, parmi ses concitoyens, et s’agissant du passé comme du présent, entre ceux qui dévastent les hommes et les écosystèmes par leur prédation, et ceux qui s’intéressent avec amour à ces altérités devenues parentes avec l’écoulement du temps.

Ici, je dois dire que je ne sais que penser. Il me semble que M. Macron pourrait infléchir sensiblement notre politique orientale, qu’il en a la tentation par moment, mais que beaucoup de pressions s’exercent sur lui dans les circonstances générales des temps [même si l’effondrement des deux tiers de nos ventes d’armes en 2017 montre les limites des calculs du précédent quinquennat], si bien que le « en même temps » semble surtout l’incliner à des démarches qui ne sauraient qu’exaspérer ceux qui, en Syrie, parmi les intellectuels en tout cas, demeurent des amis de la culture française malgré nos gouvernants.

Antonov acheminant de l'aide humanitaire française en Syrie le 20 VII 2018.png

Voici que le président Macron s’est engagé – et il a cent fois raison à mon sens – dans une action ponctuelle tendant, de concert avec la Russie, à ce que la France – seul pays atlantique en ce cas, c’est notable et courageux, et cela mérite tous les éloges – participe à une opération d’assistance humanitaire auprès de l’infortuné peuple syrien. [Pour être plus précis : un avion-cargo russe Antonov an-124 Ruslan [photo ci-dessus] s’est posé à Châteauroux le vendredi 20 juillet dernier ; il a été chargé par nous de cinquante tonnes de matériel médical, pour un montant de quatre cent mille euros et a redécollé à la nuit et atterri quelques heures plus tard sur la base russe de Hmeimim, dans le gouvernorat de Lattaquié.] Mais il faudrait bien des opérations de ce genre pour, non pas effacer, mais estomper l’effet psychique durable de la bouffonnerie de nos frappes du 14 avril dernier, pour ne pas parler de l’ignominie de notre collaboration avérée avec Daech par l’intermédiaire des ciments Lafarge, ou du scandale de nos livraisons d’armes dont je ne sais si certaines finiront par tuer des Français, mais dont on ne saurait douter que beaucoup ont permis de massacrer des Syriens en nombre. Quant à M. Poutine – qui a rencontré trois fois M. Macron en quelques semaines, une première fois, dans un climat très satisfaisant, à l’occasion de l’importante manifestation annuelle du Forum de Saint-Pétersbourg, le 24 mai dernier, les deux autres fois à la faveur des succès de l’équipe de France de football, les 10 et 15 juillet – il va de soi qu’une telle pacification des relations bilatérales va dans le sens de ses souhaits [ce que certains esprits chagrins, ou partisans, reprochent d’ailleurs amèrement à M. Macron].

Mais, lisant le 2 août la nouvelle qui suit, je me suis demandé ce que M. Poutine pourrait bien penser de notre sérieux politique : après avoir lancé un appel radiophonique en vue de la libération de M. Kirill Serebrennikov, metteur en scène russe assigné à résidence, Mme Nyssen, ministre de la Culture dans le gouvernement de M. Philippe, l’a nommé ces jours-ci commandeur des Arts et Lettres. Je ne connais pas l’œuvre de M. Serebrennikov, et je suis bien entendu incapable d’avoir la moindre opinion sur le caractère ou non justifié des accusations dont il est l’objet. J’imagine, sur ce second aspect, que Mme Nyssen, laquelle me paraît ne pas avoir les idées très claires en général – n’en sait pas davantage. Il est possible que l’allégation de Mme Nyssen et de quelques autres, selon laquelle le metteur en scène russe serait victime d’un montage politique, soit assez exacte au fond, bien que la victime n’ait certes pas été maltraitée par les autorités auparavant. Mais, une nouvelle fois, que penserions-nous si un membre du gouvernement russe se mêlait de nos affaires judiciaires et attribuait une distinction prestigieuse à une personne inculpée [je conserve le terme le plus partagé, lequel évite d’entrer dans des aspects procéduraux très divers] en France ? Et supposerions-nous que ce membre ait pu agir sans en informer la hiérarchie gouvernementale de son pays ?

Cette affaire est sans grande importance – ridicule simplement, triste bien entendu si ce monsieur est innocent. Mais elle interdit de savoir à quoi nous jouons, de conjecturer notre action future. Le risque, dira-t-on, est faible : la grande règle de M. Poutine est de sembler au mieux avec tous, et il y parvient désormais assez brillamment. Mais quoi au-delà ? et s’agissant de la Syrie, qui croira que, sans une action méthodique, suffisamment constante, à peu près loyale désormais, nous y nouerons des relations solides, non pas en vue d’obtenir des « marchés », mais afin d’aider, conformément aux relations anciennes et profondes que nous avons entretenu avec le monde arabo-musulman, à la stabilisation de politiques respectueuses certes des traditions de chacun, mais raisonnablement sécularisées.

 

3/ Vous identifiez bien les principaux acteurs et nous les croiserons plus ou moins par la suite.

Les grands acteurs mondiaux : les États-Unis et la Russie bien sûr, le Royaume Uni aussi, traditionnellement attaché à jouer un rôle dans le cadre du très « Grand Jeu » d’Orient étalé entre, disons, Cachemire, Anatolie et Golfe d’Aden – la Chine des « routes de la soie », si dépendante énergétiquement par ailleurs du Grand Moyen Orient, se trouvant certes fort intéressée à cette affaire, mais comme en deuxième ligne.

[[[ Encore qu’il se murmure en ce début d’août qu’elle serait sur le point d’envoyer quelques effectifs au prétexte de « s’assurer » de « ses » jihadistes ouïghours venus du Xinjiang – si tel était le cas, nous entrerions dans un monde nouveau, et les Étatsuniens, qui se déchirent comme jamais dans leurs destructrices fariboles « russes », jouant à qui lance les idées les plus folles sur le fondement des motifs les plus ténus en matière de sanctions, montreraient que, vivant sur des idées décidément passées, et dépassées, ils ne comprennent plus grand chose à l’histoire, et n’ont plus les ressources ni la force d’y cheminer, comme autrefois, sans finesse. — À la suite d’une question, à la mi-août = Je ne veux bien entendu pas sous-estimer le jihadisme d’origine chinoise, qui emporte des effets surtout internes mais aussi – moindres certes – externes ; lequel d’ailleurs, à l’intérieur, manifeste fondamentalement un affrontement ethnique, et même, pourrait-on dire, une résistance ouïghoure à une submersion « Han » qui a été programmée dès longtemps, et qui risque de peiner un peu à s’accomplir complètement du fait du caractère très incertain des effets de l’abandon de la politique de l’enfant unique par Pékin ; je pense simplement que, en Syrie, la présence de populations plus ou moins turques d’Asie centrale dans les rangs jihadistes a été très notable, mais que par contre l’on a moins entendu parler des effectifs issus du TIP, le Turkestan [Turkestan chinois] Islamic Party, encore dit East Turkestan Islamic Movement; l’on sait toutefois qu’il y en a dans la vaste poche d’Idleb, proches d’ailleurs des nosristes et à peu près quaïdistes de Hayat Tahrir al-Cham, l’ Organisation de Libération du Levant, mais plutôt par centaines à mon sens que par milliers – au début de 2017, on parlait de mille Ouïghours en tout en Syrie, mais depuis, l’on peut supposer que leur nombre a dû décliner – ; Pékin, bien entendu, peut-être préoccupée du retour à terme d’un effectif assez limité, mais désormais surentraîné, et ayant tissé des liens internationaux dangereux ; mais il est possible aussi que ces Ouïghours opèrent en Asie centrale plutôt que de rentrer en Chine — Complément le 21 août = voici que l’on évoque dix-huit mille Ouïghours, parlant d’ailleurs non pas chinois mais turc – l’on veut dire sans doute ouïghour, qui est une langue turque mais non le turc anatolien ; cela me semble beaucoup, même s’il semblerait qu’il s’agisse d’implantations de peuplement dans le cadre d’un programme en quelque sorte panturc, conduit par les services de renseignement d’Ankara, si bien que l’on suggère que des familles entières soient installées à al-Zanbaki, à la frontière turque – lieu que je ne trouve pas sur les cartes ; ces colons comporteraient ainsi sans doute quelques milliers de combattants, se réclamant d’al-Qaïda, davantage que je ne le supposais au regard des informations antérieures ; ces gens se battront certainement jusqu’au bout, car le retour en Chine, pour eux, ne saurait être envisagé. – Ci-dessous, une image de ces jihadistes ouïghours : ]]]

Jihadistes ouïghours en Syrie.png

 

Les grands acteurs régionaux : Turquie, Israël, Iran, Arabie séoudite et monarchies de la péninsule arabe ; le Qatar se trouve contraint toutefois à une position de plus grande réserve, depuis les fortes tensions avec l’Arabie séoudite et ses alliés du Conseil de Coopération du Golfe, avivées depuis les « Printemps arabes », fortement envenimées en 2014, exaspérées depuis le début du moins de juin 2017, d’une façon qui paraît désormais appelée à durer, voire à s’aggraver encore.

Et l’Égypte, vous demanderez-vous ? L’Égypte du maréchal Sissi – musulman dont la piété personnelle n’est pas contestée, mais réticent devant les manifestations intempestives de l’ « Islam politique » – souhaite à n’en pas douter la stabilisation de la situation en Syrie et, pour d’évidents motifs tenant à son rapport de forces intérieur, et en dépit de relations apaisées avec Israël, elle préfère le succès des armes du président Assad à toute autre solution, toute défaite des Frères musulmans, de leurs alliés et des autres mouvances salafistes et « jihadistes » ne pouvant contribuer selon elle qu’à la stabilisation régionale. Pourtant, l’Égypte doit éviter absolument de contrarier l’Arabie séoudite, dont, pays très peuplé et pauvre, elle ne saurait se passer de l’aide, et qui, puissance wahhabite certes, a soutenu le coup de force militaire de juillet 2013 contre le président Morsi, islamiste radical de la mouvance des Frères musulmans, soutenu en particulier par le Qatar et la Turquie. Porté au pouvoir par ce coup, puis élu comme président de la République en mai 2014, réélu en avril 2018, le président égyptien ne saurait critiquer la politique étatsunienne – contrainte dont il n’est d’ailleurs pas très facile de tracer exactement les contours, si l’on veut bien admettre que la polyarchie de Washington peut donner le sentiment d’être animée par des orientations diverses et en partie contradictoires, et qu’il n’est pas même facile de percer les intentions propres du président Trump dont le souhait d’accroître la tension avec la République islamique d’Iran paraît pouvoir entrer en contradiction avec son vœu répété, mais guère suivi d’effets, de désengager son pays de certains théâtres orientaux.

 

4/ Je n’évoquerai pas non plus comme acteur majeur la Jordanie – même si son territoire est stratégique en notre affaire, et sert de base arrière [par exemple avec la base aérienne Mouwaffaq Salti, base jordanienne mais très utilisée par les forces nordaméricaines], à la présence étatsunienne dans le sud syrien, à at-Tanf surtout, à l’articulation des frontières syrienne, irakienne et jordanienne, favorisant aussi les incursions des agents, très présents, du MI6 et des forces spéciales britanniques. La position géographique de ce pays est bien entendu cruciale. Il jouit certes de capacités propres et d’un service de renseignement dont la qualité n’est pas contestée ; mais, sa proximité obligée avec Israël, ses liens traditionnels avec Londres, très forts aussi avec Washington, ne lui autorisent pas une latitude d’action significative, à laquelle d’ailleurs il n’est pas certain qu’il aspire. La monarchie hachémite peut redouter en effet quelque jour qu’une population palestinienne nettement majoritaire, du fait du partage de la Palestine mandataire [sous mandat britannique] entre Tel Aviv et Amman après la guerre de 1948 – population qui a de bons motifs, dans la longue durée, de ne pas apprécier les monarques d’Amman – ne la conteste vigoureusement.

Le Grand Mufti de Jérusalem al-Husseini.png

Je rappellerai simplement que le roi Abdallah Ier, grand-père et prédécesseur sur le trône du roi Hussein, père lui-même de l’actuel roi Abdallah II – lequel du moins a eu l’intelligence d’épouser une palestinienne, la reine Rania -, fut assassiné en 1951, un an après qu’il eut annexé la Cisjordanie, par un Palestinien, sur l’ordre probable du Grand Mufti de Jérusalem, Mohammed Amin al-Husseini [ci-dessus], personnage considérable, issu d’ailleurs d’une grande famille jérusalémite, nationaliste palestinien fervent, figure brillante mais très controversée, en particulier parce que son hostilité à l’implantation juive en Palestine l’avait rapproché de façon active de l’Allemagne nationale-socialiste, ce qui a encouragé certains, avec excès mais quelque motif politique, à lui attribuer un rôle significatif dans la Shoah.

Yasser Arafat.png

De même, l’on ne saurait oublier l’épisode dit de « Septembre Noir », en 1970. Celui-ci ne saurait se comprendre sans la difficulté structurelle de la monarchie à rapprocher les deux communautés du pays, les transjordaniens, issus en général des tribus arabes bédouines, assurés d’être les « vrais » Jordaniens, et les Palestiniens, acceptant mal leur « jordanisation », dont le sentiment compréhensible de frustration s’exaspéra de la mainmise d’Israël sur la Cisjordanie en 1967, comme de leur exclusion de l’armée jordanienne en 1970, tandis que de nouvelles espérances prenaient forme pour eux avec la création en 1964 de l’Organisation de Libération de la Palestine [OLP], dont le chef du groupe Fatah, Yasser Arafat [ci-dessus] deviendra président en 1968.

Quoi qu’il en soit, les affrontements entre fedayins et armée régulière jordanienne qui éclatèrent en septembre 1970 poussèrent le roi Hussein, qui avait échappé de justesse à deux tentatives d’assassinat peu avant, à bannir l’OLP du royaume. Celle-ci se réfugia au Liban et un certain nombre de radicaux, réunis sous la bannière de « Septembre Noir », pratiquèrent une politique d’assassinats ciblés pendant quelques années [activité, faut-il le préciser, qui, sans être louangeable, est fort différente des actes de terreur aveugle que nous observons, en Occident bien sûr, mais surtout dans l’ensemble du Grand Moyen Orient, à un degré que la plupart de nos concitoyens n’imaginent pas, depuis que nous avons déstabilisé des régions immenses].

Il n’est pas inutile, sans doute, de produire cinq cartes propres à vous faire comprendre certains aspects de ce qui précède – ce que peuvent signifier Transjordanie ou Cisjordanie ainsi -, et bien des choses que vous pouvez entendre, mais pas toujours très bien vous représenter, en écoutant simplement la radio. Il me semble difficile, quoique tous semblent s’en moquer éperdument aujourd’hui – ce n’était aucunement le cas dans ma jeunesse -, de considérer que le peuple palestinien ait été convenablement traité, pas même par la Jordanie. Certains suggèrent qu’elle devienne une république de Palestine, avec bien entendu pleine souveraineté sur la Cijordanie : cela finira peut-être par apparaître comme une piste, moyennant des aménagements à trouver ; l’affaire eût été réglée à mon sens depuis longtemps, par quelque transaction interarabe, sans Londres et Washington. Aujourd’hui, hélas, la situation est si envenimée qu’on n’entrevoit plus de solution, entre le jabotinskysme aggravé de la politique israélienne, l’activisme follement partial de la Maison-Blanche et le refus désormais des monarchies réactionnaires arabes – indifférentes au malheur de leurs « frères » supposés [les puissants peinent à s’accepter comme les frères des faibles de l’heure – je relisais hier le passage concernant les états généraux de 1614 dans l’Essai sur l’histoire et la formation du Tiers état du grand Augustin Thierry, très belle figure d’historien libéral romantique et de penseur de la réconciliation, Paris, Jouvet 1856 : c’est une lecture pour nos temps, j’allais porter « mérovingiens » en évoquant Thierry, mais macroniens fera l’affaire, partic. pp. 140 sq.] – de contribuer à l’élaboration d’une solution malgré tout acceptable pour nombre de Palestiniens. 

1. Le plan de partage de l’ONU [1947]

1. Plan de partage de l'ONU de 1947.png

2. La Première Guerre israélo-arabe [1948]

2 Première guerre israélo-arabe 1948.png

3. La Guerre de Six jours [1967]

3. La Guerre des Six Jours de 1967.png

4. La Guerre du Kippour [1973]

4. La Guerre du Kippour de 1973.png

5. La situation contemporaine

5. La situation contemporaine.png

5/ Sur la Turquie. Parmi les acteur régionaux les plus actifs, et les plus autonomes – depuis qu’elle a pris ses distances avec Washington [le projet d’Ankara d’acheter des S-400 russes semblant même ces temps-ci excéder les possibilités pour Washington de conserver à peu près son calme – avec l’effet d’une suspension des ventes du fameux avion JSF-F35, dont toutefois chacun sait qu’il soulève davantage de difficultés qu’il n’en résout, à tel point qu’une nouvelle version du F15 va être développée] sans nullement s’inféoder au vieil ennemi russe, dont elle s’est toutefois notablement rapproché –, il y a bien sûr la Turquie dont j’ai souvent évoqué le rôle, très généralement fâcheux à mon sens, cette année. [Laissons de côté les propos constamment violents, grossiers et outranciers de M. Erdogan ; mais n’oublions pas que ce grand ami de la charte des Nations Unies ne s’est pas contenté de la violer grossièrement en jetant ses troupes sur la Syrie, mais qu’il les a fait pénétrer dans le nord de l’Irak en juin dernier, toujours avec le même motif antikurde, alors que Bagdad ne le sollicitait pas davantage que Damas.]

Il s’est passé, vous l’avez sans doute relevé, un événement de grande portée depuis la fin des cours à la mi-mai : le 24 juin 2018, le président Erdogan, qui avait choisi de précipiter l’élection, a été élu pour un nouveau mandat, à la tête de son grand pays de près de huit cent mille kilomètres carrés et de quatre-vingt-trois millions d’habitants, dont la situation géographique est particulièrement favorable, et qui peut jouer plus ou moins persuasivement du clavier d’au moins trois stratégies imaginaires [imaginaire ne veut pas dire ici sans bons arguments bien sûr – nous ne saurions nous constituer que spirituellement, imaginairement, et lorsque cette constitution tend à une certaine exclusivité ou domination intérieure, alors on peut, comme je le répète, préférer évoquer la constitution mythique de l’identité, individuelle ou collective].

a/ la panturque – favorisant le rayonnement d’Ankara jusque dans l’occident chinois, mais pouvant justifier aussi des liens particuliers avec les populations turkmènes de Syrie –, même si les Kurdes forment autour de vingt pour cent de la population totale de l’Anatolie,

b/ la néo-ottomane – propre à assister la revendication à s’affirmer comme une grande puissance sunnite [même si autour de vingt pour cent des Turcs sont alévis et relèvent ainsi d’un chiisme particulier],

c/ l’européenne enfin, l’Empire ottoman ayant dominé pendant des siècles le monde balkanique, et la Turquie, pays certes asiatique à tant d’égards, mais très lié à l’Europe sur le plan économique, comportant trois pour cent de son territoire sur le continent européen.

Deux de ces orientations – faut-il le préciser ? – sont porteuses d’horizons possibles de radicalité : la panturque dans la mesure où elle peut tendre à souhaiter – c’est la position à peu près, indéniablement racialiste, du Parti d’Action Nationaliste que l’on va retrouver – à faire en sorte que tous les peuples turcs se retrouvent en un seul État depuis le Xinjiang [Sinkiang] jusqu’à la mer de Marmara ; la néo-ottomaniste, laquelle tend désormais peu évitablement à un exclusivisme sunnite inclinant à soutenir l’islamisme le plus affirmé.

M. Erdogan n’a certes pas remporté des résultats personnels éblouissants, eu égard à la répression rude et à l’encadrement très sévère du pays auquel il a été procédé depuis l’assez sanglant coup d’État manqué contre lui il y a deux ans, en juillet 2016, suscité plausiblement par la confrérie islamiste Gülen, et médiatement en tout cas, de façon assez probable, par Washington, et entravé finalement par une courageuse résistance de la base erdoganienne, nombreuse et déterminée. Toutefois, une victoire obtenue dès le premier tour, avec 52,5%, constitue bien sûr un indéniable succès, d’autant que 86% des inscrits ont participé au vote. Et qu’ont été tenues le même jour des élections législatives, elles aussi anticipées, au terme desquelles, avec une participation électorale identique à celle de la présidentielle, le Parti de la Justice et du Développement [AKP], celui du président, n’a manqué que de peu la majorité des sièges, perdant certes une vingtaine de mandats, mais pouvant compter sur les résultats convenables du Parti d’Action nationaliste [MHP] [lequel a gagné neuf sièges de plus que dans la précédente assemblée] en vue de former une nette majorité. [Ci-dessous, des militants de Parti d’Action Nationaliste font le signe des « loups gris », faction nationaliste radicale.]

Manifestants du Parti d'action nationaliste faisant le signe des loups gris en Turquie.png

Au regard du sujet qui nous retient ici, cette victoire est d’une grande portée, me semble-t-il. D’un côté, on pourrait la juger embarrassante pour M. Assad, dont M. Erdogan est assurément un adversaire constant et acharné – à la fois pour des motifs de fond [le président turc est tout bien pesé un adversaire irréductible du sécularisme, même si, dans les circonstances du legs kémaliste, il dut longtemps se montrer prudent, et il tend à soutenir la mouvance large des Frères musulmans, voire de salafistes dont la radicalité est plus ostentatoire] et pour des raisons, semble-t-il, personnelles aussi [les deux couples ne s’entendant pas, le redoutable M. Erdogan ayant eu le sentiment, sans doute justifié, que la jolie et si londonienne Asma el-Assad jugeait Emine et lui-même de tout à fait insupportables lourdauds]. L’on pourrait redouter ainsi que les gouvernants turcs, qui n’ont jamais cessé d’aider diverses factions jihadistes – y compris Daech dont on favorisa dans l’entourage de M. Erdogan l’écoulement du pétrole –, ne soutiennent, en dépit de leurs protestations factices de bonne foi, le redoutable, encore que divisé, et même déchiré, « émirat » d’Idleb, aux « frontières » duquel des postes militaires turcs [des « observation posts », lit-on, mais lourdement équipés] ont même été installés – question que nous retrouverons bien sûr -, postes dont la vocation est pour le moins incertaine : veillent-ils sur le cantonnement des radicaux, comme le suggèrent volontiers les Russes, qui souhaitent éviter les tensions, ou bien, plus probablement, sanctuarisent-ils le bastion jihadiste, se tenant prêts à s’interposer au cas d’une remontée de l’Armée arabe syrienne qu’ils condamnent répétitivement par avance, d’une façon qui ne laisse pas d’être effarante, tout en essayant en attendant de favoriser dans la région concernée certains groupes proches d’eux contre d’autres ?

Pourtant, d’un autre côté, cette victoire de M. Erdogan est probablement davantage une bonne qu’une mauvaise nouvelle pour l’unité de la Syrie. En effet, nous ne saurions douter que le président turc, qui a déjà, par sa seule – illégale – intervention dans le nord-ouest du pays, bloqué le processus indépendantiste engagé par les États-Unis, ne fasse tout – et même n’importe quoi – pour empêcher la constitution d’un Rojava [= d’un Kurdistan syrien] souverain ; d’ailleurs, l’allié parlementaire de l’AKP, le Parti d’Action Nationaliste MHP, est plus incandescent encore sur ce chapitre, et il ferait obstacle à tout souhait, improbable, du président, à la faveur de sa position de force, de s’acheminer vers un certain compromis ; et il faut à mon sens juger très improbable que les Etats-Unis, certes alliés des Kurdes de Syrie comme Israël l’est aussi, ne déclenchent les hostilités contre la Turquie si celle-ci prend une initiative de grande ampleur.

Les autorités kurdes, bien entendu, sont parfaitement conscientes de la situation et, ces dernières semaines, des contacts entre elles et Damas ont été noués. La question ne sera certes pas résolue simplement – ni en ses aspects institutionnels, ni en ses aspects territoriaux – ; mais il semble difficile qu’une autre voie puisse aboutir puisque le gouvernement syrien ne s’accommodera jamais de l’amputation d’une notable partie de son territoire [même s’il est tout à fait exclu – ne serait-ce que parce que les arabes, ceux des tribus en particulier, qui s’agitent déjà un peu, ne l’accepteraient pas – que le Rojava demeure dans le cadre territorial dilaté à toute la zone transeuphratique].

Les autorités turques prétendront possiblement se maintenir à Afrine où la force occupante semble particulièrement active ; elles essaieront de préserver une bulle d’islamistes radicaux dépendant d’Ankara dans la région d’Idleb.

Dans tous les cas, il semble bien que, s’employant à parler à tous, ce soit Moscou qui ait, comme à chaque fois dans cette stricte région, le plus de jeu pour dessiner la voie d’une solution moyenne qui soit à la fois acceptable et compatible avec le droit international. L’on imagine possible – mais nullement certain – qu’une solution modérée l’emporte avec le temps, comportant la modification de la constitution syrienne dans le sens d’un certain fédéralisme en échange de l’abandon par les responsables kurdes de la perspective de l’indépendance [ce qui demanderait certes un effort notable à M. Assad, qui ne veut pas d’une telle solution], le retrait des Étatsuniens et des Turcs, la renonciation implicite de ces derniers à soutenir les jihadistes d’Idleb, et aussi à pousser au-delà du raisonnable leurs dévoués Turkmènes.

Un aspect de la situation politique turque peut sembler, toutefois, préoccupant. J’évoquai un peu plus haut le Parti d’Action Nationaliste ; il faut considérer aussi le Parti Iyi [=bon en turc], résultant d’une scission du précédent à l’automne dernier, mais qui nourrit des projets voisins. À elles deux, ces formations ont obtenu en juin plus de vingt pour cent aux législatives et environ quatre-vingt-dix sièges [sur six cents] à la Grande Assemblée Nationale, le Parlement monocaméral du pays. Le MHP, je le redis, fait partie de la majorité, et l’AKP ne saurait gouverner sans son appui ; mais le parti, habilement sans doute, n’a pas sollicité de portefeuille ministériel ; l’AKP est nationaliste aussi ; mais il ne pourra pas s’écarter d’une ligne dure sauf à faire le lit d’ultérieurs progrès du Parti d’Action Nationaliste ou de son concurrent Iyi. C’est dire que non seulement la plus sévère fermeté contre les Kurdes, à l’intérieur ou à l’extérieur, est inexorable, mais que l’activisme panturc, au sein du grand arc turc du Caucase à la Chine en passant, sur une bande large, par l’Asie centrale, devrait redoubler ; les propos de cette mouvance – en y incluant la grande majorité des militants erdoganiens – sont à peu près délirants désormais, outrepassant de fort loin les perspectives d’un légitime patriotisme, et évoquant à peu près une vocation de la race turque à la domination planétaire.

Voir par exemple dans

http://www.middleeasteye.net/fr/reportages/nos-corps-sont-turcs-nos-mes-sont-islamiques-la-mont-e-des-ultranationalistes-turcs

 

Mais, d’un autre côté, la Turquie semble vouloir frapper actuellement à la porte des « BRICS », et l’on peut supposer qu’elle s’orientera assez probablement aussi, à plus ou moins brève échéance, vers la sollicitation de son admission au sein des mécanismes de coopération « eurasiatique » – le panturquisme y invite assurément – ; il serait déraisonnable en effet de s’inscrire dans une dynamique de prise progressive de distance vis-à-vis de Washington sans préparer une alternative ; on n’en est pas tout à fait là, certes, mais il serait imprudent au moment présent de ne pas ménager la Russie, par ailleurs si compréhensive – c’est une très grande force de M. Poutine, parfaitement hobbesien en cela : faire comme s’il oubliait. Supposons donc plutôt – surtout si la crise avec les Etats-Unis s’amplifie, ce qui, ces jours-ci semble possible, après le placement en résidence surveillée du pasteur Brunson à la suite, déjà, de dix-huit mois de détention, et les sanctions prises à Washington contre des ministres turcs par mesure de rétorsion [Washington où l’on est particulièrement choqué des attaques de M. Erdogan contre une « mentalité évangéliste et sioniste »] – qu’une transaction sauvant la face de M. Erdogan, et favorisant l’intégrité territoriale de la Syrie, sera trouvée, d’autant, si la menace d’un Rojava souverain s’estompe, qu’il deviendra plus difficile encore pour Ankara de justifier une présence injustifiable. [[[ À la date du 13 août = ces derniers jours, le climat entre Ankara et Washington s’est encore détérioré ; la contestation frontale du fonctionnement de l’appareil judiciaire turc, les sanctions formelles contre la Turquie, en particulier l’annonce d’une modification sévère du tarif concernant l’acier et l’aluminium, présentée, très maladroitement, comme une sanction, les attaques peut-être orchestrées contre la monnaie nationale, la livre [[ mise à mal aussi, il faut l’admettre, par certains aspects dans la durée d’une politique économique assez erratique – mais je ne peux m’y attarder ici — ceux que cette question intéresse pourront lire un papier synthétique assez éclairant dans « Moon of Alabama », l’un des douze ou quinze sites étatsuniens qui méritent, pour un motif ou un autre, d’être régulièrement suivis :

http://www.moonofalabama.org/2018/08/how-turkeys-currency-crisis-came-to-pass.html#more

]] , ont pour effet, compréhensible, d’exaspérer M. Erdogan. Cela a permis à M. Zarif, ministre des Affaires étrangères iranien, de lui apporter son soutien et de dessiner le chemin qui serait le plus raisonnable dès lors que M. Trump commet l’erreur de ne pas recourir à la stratégie d’Horace – tuer un seul ennemi à la fois – : « Les Etats-Unis doivent apprendre à maîtriser leur addiction aux sanctions et à l’intimidation ou le monde entier se réunira et, au-delà des condamnations verbales, les y forcera. » Doutons hélas qu’il puisse en aller ainsi – les européens en tout cas me paraissent trop timorés pour tenter d’échapper à la fascination sadomasochiste que leur impose avec une volupté gênante M. Trump. // 14 août : l’on me demande ce qu’est la stratégie d’Horace – voici :

« Dès le premier choc, le cliquetis des armes, l’éclair des épées firent passer un grand frisson dans l’assistance saisie ; l’espoir ne penchait d’aucun côté ; tous en perdaient la voix et le souffle. Mais quand la mêlée fut engagée, quand ce ne furent plus seulement des corps en mouvement, des épées et des boucliers brandis sans résultat qui s’offrirent à la vue, mais bien des blessures et du sang, les trois Albains étaient blessés, tandis que deux Romains s’abattaient mourants l’un sur l’autre. Leur chute fit pousser des cris de joie à l’armée albaine ; les légions romaines, dès lors sans espoir, mais non sans inquiétude, tremblaient pour leur unique champion que cernaient les trois Curiaces. Par bonheur, il était indemne, trop faible, à lui seul, il est vrai, pour tous ses adversaires réunis, mais redoutable pour chacun pris à part [voici le latin, en ces mots gît la moëlle de la chose, comme l’on disait en des siècles lointains = ut uniuersis solus nequaquam par, sic aduersus singulos ferox]. Afin de les combattre séparément, il prit la fuite, en se disant que chaque blessé le poursuivrait dans la mesure de ses forces. Il était déjà, dans sa fuite, à une certaine distance du champ de bataille quand il tourne la tête et voit ses poursuivants très espacés. Le premier n’était pas loin : d’un bond, il revient sur lui, et, tandis que les Albains crient aux Curiaces de porter secours à leur frère, Horace avait déjà tué son adversaire et, vainqueur, marchait au second combat. Poussant les acclamations dont la faveur accueille toujours un succès inespéré, les Romains encouragent leur champion, et lui expédie le combat rapidement. Sans donner au dernier Curiace, qui n’était pourtant pas loin, le temps d’arriver, il tue l’autre. Maintenant la lutte était égale, survivant contre survivant ; mais ils n’avaient ni le même moral, ni la même force. L’un, exempt de toute atteinte et deux fois vainqueur, marchait fièrement à son troisième combat ; l’autre s’y traînait, épuisé par sa blessure, épuisé par sa course ; déjà vaincu pour avoir vu tomber ses frères, il s’offre aux coups du vainqueur. […] [Horace] lui plonge d’en haut son épée dans la gorge, l’abat et le dépouille. » [éd. J. Baillet et trad. G. Baillet de l’Histoire romaine, I, xxv de Tite-Live à la CUF]

Sans doute songez-vous, bien sûr, à la deuxième scène du quatrième acte de la terrible pièce de Corneille, Horace.

VALÈRE.

Oui, s’il eût en fuyant terminé le combat ;

Mais on a bientôt vu qu’il ne fuyait qu’en homme
Qui savait ménager l’avantage de Rome.

Le vieil HORACE.

Quoi, Rome donc triomphe !

VALÈRE.

Apprenez, apprenez
La valeur de ce fils qu’à tort vous condamnez.
Resté seul contre trois, mais en cette aventure
Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure,
Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d’eux,
Il sait bien se tirer d’un pas si dangereux ;
Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
Divise adroitement trois frères qu’elle abuse.
Chacun le suit d’un pas ou plus ou moins pressé,
Selon qu’il se rencontre ou plus ou moins blessé ;
Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite ;
Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.
Horace, les voyant l’un de l’autre écartés,
Se retourne, et déjà les croit demi-domptés :
Il attend le premier, et c’était votre gendre.
L’autre, tout indigné qu’il ait osé l’attendre,
En vain en l’attaquant fait paraître un grand cœur ;
Le sang qu’il a perdu ralentit sa vigueur.

Albe à son tour commence à craindre un sort contraire ;
Elle crie au second qu’il secoure son frère :
Il se hâte et s’épuise en efforts superflus ;
Il trouve en les joignant que son frère n’est plus.

CAMILLE.

Hélas !

VALÈRE.

Tout hors d’haleine il prend pourtant sa place,
Et redouble bientôt la victoire d’Horace :
Son courage sans force est un débile appui ;
Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui.
L’air résonne des cris qu’au ciel chacun envoie ;
Albe en jette d’angoisse, et les Romains de joie.
Comme notre héros se voit près d’achever,
C’est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver :
 » j’en viens d’immoler deux aux mânes de mes frères ;
Rome aura le dernier de mes trois adversaires,
C’est à ses intérêts que je vais l’immoler, « 
Dit-il ; et tout d’un temps on le voit y voler.
La victoire entre eux deux n’était pas incertaine ;
L’Albain percé de coups ne se traînait qu’à peine,
Et comme une victime aux marches de l’autel,
Il semblait présenter sa gorge au coup mortel :

Aussi le reçoit-il, peu s’en faut, sans défense,
Et son trépas de Rome établit la puissance.

Le vieil HORACE.

Ô mon fils ! Ô ma joie ! Ô l’honneur de nos jours !
Ô d’un état penchant l’inespéré secours !
Vertu digne de Rome, et sang digne d’Horace !
Appui de ton pays, et gloire de ta race !
Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements
L’erreur dont j’ai formé de si faux sentiments ?
Quand pourra mon amour baigner avec tendresse
Ton front victorieux de larmes d’allégresse ?

 

Voyez-vous, la question que pose cette pièce – comme le plus souvent les pièces de Corneille – est celle de l’État : la ruse d’Horace, la « prompte ruse », dit Valère, a pour propos la sauvegarde de l’État et du Peuple ; la figure du héros s’infléchit, s’assombrit ; le monde chevaleresque s’efface ; Horace nous semble un monstre – il est un monstre – l’État qu’il sauve ne parvient pas même à limiter les opérations de son glaive ; à la cinquième scène du même acte, Horace tue Camille, sa sœur, qui pleure, en des termes splendides mais à lui insupportables, la mort de l’un des Curiaces, son fiancé [Ainsi reçoive un châtiment soudain/ Quiconque ose pleurer un ennemi romain; et le roi ferme les yeux ; il ne saurait priver l’État d’un tel bras, même s’il risque d’affaiblir l’État en laissant impunie la transgression de ses lois. Je ne conclus pas ; je ne le saurais ; ce qui est proprement tragique, c’est l’antinomie au fond insurmontable des biens – ici l’État, le Peuple d’un côté, la souveraineté, et donc la liberté, et l’amour de l’autre – dans une certaine mesure construite d’ailleurs comme antinomie des sexes, Horace et son père d’un côté, Camille et Sabine de l’autre – car Sabine n’est pas écartelée entre Rome et Albe, mais entre un époux et des frères, et un père, Camille perd celui qu’elle adore, Horace a tué son jumeau, comme Romulus frappant Rémus, et le tuant cette fois, il a tué Albe, le double impossible de Rome, la menace pour Rome de ne pouvoir être Rome [sur le tropisme féminin, voir le monologue de Sabine à la première scène du troisième acte – « En l’une je suis femme, en l’autre je suis fille » ; « Qui m’ôtent maintenant un frère ou mon époux » ; « En l’une je suis fille, en l’autre je suis femme ». Tout, dans cette pièce, tend à suggérer que la femme relève du monde de la Nature et de l’Amour, et l’homme de celui de l’Idée et de l’État ; mais la figure de Curiace dessine la possibilité d’une réconciliation – en II, 3 = « Et si Rome demande une vertu plus haute,/ Je rends grâces aux dieux de n’être pas romain,/ Pour conserver encor quelque chose d’humain » ; l’ennui, bien sûr, tient à ce que cet homme d’après, si je peux dire – humain, trop humain -, perd devant l’homme d’avant – où l’on retrouve une thème central d’Ibn Khaldun qui m’occupera un peu cette année avec les étudiants de M1]. Il suffit mais ne vous débarrassez pas trop vite du monde scolaire antérieur à la faculté, persistez à fréquenter les classiques.  ]]]

 

6/ La situation actuelle de l’Irak ne saurait être négligée lorsque l’on souhaite évaluer l’évolution de la situation syrienne ; mais il est difficile à cette heure de prévoir la façon dont, après les récentes élections, une situation très embrouillée va s’éclaircir – ni même si elle s’éclaircira vraiment.

L'Irak.png

La question d’ensemble est assez simple, du strict point de vue qui nous occupe [NB= vous trouverez des compléments sur l’Irak dans la section suivante consacrée à l’Iran] : sachant que

a/ l’Irak est un pays majoritairement chiite, mais

b/ où les chiites sont inégalement sensibles à l’influence iranienne [à tel point d’ailleurs que pendant longtemps les stratèges washingtoniens ont pensé qu’éclorait en Irak un pôle chiite véritablement alternatif, capable de faire contrepoids à l’influence du chiisme iranien] –

b1/ à la fois pour des motifs nationaux [d’ailleurs, lors de la terrible guerre entre l’Irak et l’Iran, il y a un tiers de siècle, les chiites irakiens n’ont nullement manqué – pas davantage que les Arabes chiites iraniens du Kouzestan, à leur devoir patriotique propre], et

b2/ pour des motifs doctrinaux aussi [ils n’approuvent pas forcément la doctrine khomeiniste en général, et la construction en particulier du Velayat e-faqih, disons, du gouvernement du savant en droit, du théologien-juriste], sachant encore que

c/ la forte minorité sunnite est divisée entre un effectif arabe et un effectif kurde dans le nord, lequel a renoncé à proclamer unilatéralement son indépendance à la fin de 2017, mais pourrait bien s’acheminer à nouveau vers une rupture qui ne manquerait pas d’être source de graves tensions, ne serait-ce que par les contestations territoriales graves qu’elle ferait naître entre les Kurdes et Bagdad dans une région riche en pétrole, et l’action que conduirait une Turquie qui a déjà installé des troupes dans le nord du pays, et que

d/ d’autres minorités ne sauraient être négligées, même si elles sont proportionnellement peu nombreuses, ainsi chrétiennes ou, de souche kurde, yézidie, sachant encore que

e/ l’Iran et les Etats-Unis cherchent également à influencer le jeu politique, et considérant enfin que

f/ les récentes élections ont manifesté [organisé aussi, on peut le dire] une fragmentation impressionnante du corps électoral, et que

g/ les jeux de diverses personnalités sont à cette heure complexes,

h/ et qu’une assez forte contestation s’est développée, en particulier dans la région méridionale de Bassorah, très riche en pétrole [le fameux gisement de Rumaila en particulier, à la fois considérable et produisant une huile d’une qualité exceptionnelle] et donnant accès au Golfe Persique,

— quelle évolution imaginer s’agissant du rôle de l’Irak dans le jeu régional, et en particulier de la possibilité pour Téhéran de conserver – au moins – une route stratégique commode vers la Syrie et la Méditerranée ou même – au plus – d’influencer notablement la politique d’un grand pays dont la place dans la production de pétrole est éminente ?

Composition du Parlement irakien après les élections de mai 2018.png

Les élections du 12 mai tout d’abord [image ci-dessus]. Vingt-quatre millions d’électeurs devaient élire 329 députés en départageant environ six mille candidats appartenant à un peu moins de quatre-vingt-dix partis politiques, ce qui fait vraiment beaucoup.

Malgré ce choix très large, l’abstention a dépassé soixante pour cent des électeurs. Et les résultats – par ailleurs assez contestés [un nouveau comptage, manuel, a été organisé mais un incendie a détruit une grande partie des bulletins] – n’ont pas correspondu aux attentes des observateurs. Ceux-ci annonçaient en effet une victoire de l’Alliance de la Conquête [Aytalaf al-Fateh], conduite par M. Hadi al-Amiri, l’un des principaux chefs des fameuses Forces de Mobilisation Populaire [Hachd al-Chaabi], auréolées pensait-on, de leur rôle dans la lutte contre Daech et de leur grosse dizaine de milliers de « martyrs » dans ce combat. Or c’est la Marche pour les Réformes [Sairoun], soutenue par l’hodjatoleslam [inégalement reconnu] Sayyed Moqtada al-Sadr, qui a obtenu le plus d’élus.

Mais le plus ne veut pas dire beaucoup : Sairoun a obtenu 54 élus, et Aytalaf al-Fateh 47 : ainsi, les deux alliances parvenues en tête n’ont-elles pas obtenu même le tiers des sièges.

[[[ Complément le 9 août 2018. – La Commission électorale a annoncé ce jour que le recomptage manuel, dans la mesure où il a été possible, n’a pas véritablement modifié les résultats ; Sairoun conserve 54 élus ; Aytalaf al-Fateh gagne un siège et le nombre de ses élus se trouve en conséquence porté à 48. ]]]

 

Une telle abstention, en premier lieu, surprend. Certes, le Baath clandestin l’avait recommandée ; mais il n’est pas certain que son influence soit très importante, d’autant que son image est brouillée par les vues contradictoires qui ont circulé concernant son attitude envers Daech – certains prétendant que le maréchal al-Douri, son chef, eût fait partie des anciens saddamites ayant rejoint par esprit de vengeance une insurrection islamiste en principe contraire à leurs vues propres, mais d’autres assurant que les baathistes eussent participé à la reconquête de Mossoul contre le « califat ». On ne saurait l’imputer non plus, semble-t-il, aux menaces d’attentats proférées par les jihadistes contre les lieux de vote.

L’on supposera donc plutôt qu’un large dégoût de la politique et une hostilité envers la corruption qui explique en bonne partie semble-t-il d’ailleurs les violents mouvements sociaux actuels – motivés aussi par le mauvais approvisionnement en eau ou en électricité, et encore l’insuffisance catastrophique des offres d’emploi –, ont largement contribué à l’abstention, de même que le désintérêt d’une partie de la minorité sunnite ou encore des nombreux déplacés dont la situation dans des camps mal aménagés est précaire.

Moqtada al Sadr et Haider al-Abadi à la fin de mai 2018.png

De M. Moqtada al-Sadr [ci-dessus à la fin de mai en compagnie du Premier Ministre M. al-Abadi], j’ai déjà eu l’occasion de parler dans ce blogue [voir le billet « Fragments d’un journal de guerre [2/2] », daté du 20 avril 2017]. Je ne peux ici que maintenir et compléter mon propos antérieur : Moqtada al-Sadr est tout à fait représentatif de ce clergé chiite irakien qui, fort de ses traditions et de ses sanctuaires, est animé d’un esprit d’indépendance certain envers l’Iran ; son tempérament propre ne peut qu’accentuer un tel caractère ; enfin, non seulement il n’hésite pas à prendre des positions originales, voire transgressives, mais encore il semble avoir le goût de le faire. De même qu’il avait appelé en 2017 M. Assad à démissionner, il n’a pas hésité plus récemment à rencontrer le prince Mohammed ben Salman, adversaire décidé de l’Iran, ou à s’allier, en vue justement de ces élections, avec le parti communiste dans le propos de lutter contre la corruption. Il est difficile d’apprécier la signification profonde d’initiatives qui le font juger imprévisible plus qu’original, sans que la redoutable puissance de son mouvement personnel armé, les Saraya al-Salam [Brigades de la Paix], qui ont pris la succession de son antérieure Jaych al-Mahdi [Armée du Mahdi], ne puisse être considérée comme secondaire dans le montage de son influence.

Quant à M. Hadi al-Amiri, chiite lui aussi et chef de l’Organisation Badr [bras armé du Conseil Suprême pour la Révolution islamique en Irak – devenu Conseil suprême islamique irakien –, organisation plus qu’inspirée par la révolution iranienne], composante importante [la première par son effectif] des Forces de Mobilisation Populaire [tout comme d’ailleurs les Brigades de la Paix sadriennes, qui viendraient en deuxième position par leur nombre au sein des Forces de Mobilisation], il est beaucoup plus proche de l’Iran et entretient en particulier de bons rapports avec le fer de lance de la révolution islamique, le corps des Gardiens de la Révolution, tout particulièrement avec le si fameux général Qassem Suleimani, chef de la force al-Qods, très actif sur le terrain entre Méditerranée et Golfe persique. Il est notable d’ailleurs que ce qui s’appelait alors Brigade Badr ait été, tout comme le Conseil Suprême, fondé en Iran en 1982, et y soit pour l’essentiel demeuré jusqu’à l’expulsion du pouvoir de Saddam Hussein par les États-Unis en 2003.

 

Admettons que M. al-Sadr ait remporté un certain succès, puisque sa coalition n’était pas attendue en tête – mais un succès qu’il ne serait pas forcément facile de transformer en victoire tant les préventions contre lui sont diverses –, que M. al-Amiri a essuyé un réel échec puisqu’il était donné vainqueur ; il demeure un autre joueur important, le Premier Ministre actuel [depuis 2014, lorsqu’il a succédé à M. Nouri al-Maliki, chiite accusé par les sunnites de conduire une politique trop sectaire], M. Haider al-Abadi, dont l’Alliance de la Victoire a atteint quarante-deux sièges.

M. al-Abadi est membre du parti islamique chiite Dawa ; il a fait partie de ces chiites qui ont passé l’essentiel de la période de Saddam Hussein en exil – mais non en Iran toutefois – ; pour autant, il est plutôt apprécié par les sunnites du fait d’une politique jugée plus ouverte, les concernant, que celle de son prédécesseur.

 

La situation politique, en ce début d’août s’est inscrite dans l’aval d’une légère surprise : M. Moqtada al-Sadr et M. Haider al-Abadi ont fini par se rapprocher, d’une façon qui n’a pas laissé de surprendre. Cette combinaison a obtenu sans peine les faveurs des Étatsuniens ; gageons même qu’ils en ont été plausiblement les organisateurs et qu’ils ne ménagent pas leurs efforts pour la faire aboutir ; autour du 20 août, d’ailleurs, il apparaît toujours qu’ils ne veulent pas en démordre, leur propos étant de maintenir et même d’accroître, à l’heure de l’agression contre l’Iran, leurs forces d’occupation et leur domination sur la politique de Bagdad ; l’on annonce même ces jours-ci qu’un embryon de coalition a vu le jour, comprenant Sairoun [Moqtada al-Sadr ; 54 élus], Dawa [Haider al-Abadi ; 42], Al-Hikma [Ammar al-Hakim ; 19] et al-Wataniya [Saleh al-Mutkak ; 21] – mais cela ferait 136 sièges ; or il en faut 165 pour disposer d’une majorité ; peut-être s’acheminera-t-on d’ailleurs vers un gouvernement minoritaire – mais avec quel chef ? [Notons d’ailleurs que M. Trump, lequel prétendait rapatrier nombre de militaires étatsuniens, tend à faire tout le contraire ; il n’est pas certain qu’il ait raison de trahir aussi grossièrement, ou de laisser trahir par son Administration ses plus fermes engagements ; il n’arrivera de toute façon à rien, l’Afghanistan en témoigne ces temps-ci ; et l’on ne peut pas imaginer que M. Moqtada al-Sadr compromette son histoire propre en soutenant trop visiblement la domination impérialiste dans son pays ; avec un peu de malchance quelques attaques coordonnées jetteront quelques dizaines de cadavres en travers de midterm si cruciales pour la Maison-Blanche ; mais l’on voit combien le front ouvert avec l’Iran pollue toute la politique régionale.]

L’Iran, de son côté, ne veut pas entendre parler de la reconduction de M. al-Abadi comme Premier ministre ; n’excluons pas que les mouvement sociaux très vifs des populations chiites, dans le sud et une moindre mesure le centre, ne soient encouragées par les Iraniens et leurs amis ; de toute façon les dernières prises de position du Premier ministre seraient suicidaires si elles n’étaient délibérées [il va de soi qu’en annonçant successivement, autour du dix août, qu’il appliquerait les sanctions contre l’Iran et qu’il renonçait à un voyage officiel prévu dans ce pays, M. al-Abadi s’est mis davantage dans la position d’être récompensé par Washington que de trouver un certain appui de Téhéran – il a presque assurément tourné la page de la politique à Bagdad] ; de leur côté les sunnites arabes, mais kurdes aussi, demeurent irréductiblement hostiles à M. al-Sadr [dont il n’est pas certain d’ailleurs que les postures nationalistes signalent une véritable prise de distance avec un Iran dont il lui arriva assez souvent de se montrer plus proche], en dépit des pressions de leurs amis de Washington dont le propos central est d’embarrasser Téhéran [et les menaces même, dit-on, de l’envoyé spécial, M. Brett McGurk – lequel, pourtant, n’est pas l’un des pires des Étatsuniens qui s’agitent au Proche et Moyen Orient].

D’ailleurs, l’affaire de la pénurie d’électricité – avec ses conséquences sur la possibilité de permettre la climatisation des bâtiments – permet de développer l’un de ces jeux troubles dont Washington – dont le bien-être des peuples est le dernier des soucis – a le secret. Comme le rappelait dans un texte de la fin de juillet M. Elijah Magnier, il n’y avait aucune pénurie d’électricité en Irak avant les frappes de la Première Guerre du Golfe ; mais les destructions de celle-ci, puis l’embargo, puis les ravages de 2003 et des années suivantes, dans un pays éprouvé, et davantage, par le désordre et la terreur, ont eu pour effet de rendre des régions entières de l’Irak dépendantes de… l’Iran ; du fait des livraisons de ce grand voisin, la dette de Bagdad n’a cessé de croître et, désormais, le déploiement des sanctions étatsuniennes a notamment pour propos en ce cas d’interdire tout remboursement, les États-Unis – par l’intermédiaire de leurs ambassadeurs et de l’envoyé spécial McGurk invitant en bloc le Koweit et l’Arabie séoudite, à soutenir un gouvernement Abadi-Sadr et à pourvoir aux livraisons d’électricité.

 

Les chances d’être renouvelé de M. Abadi paraissent donc assez faibles désormais. Les États-Unis trouveront-ils un chiite acceptable capable de fédérer des forces hétérogènes ?

Certains suggèrent que Sayyed Ammar al-Hakim, président du Mouvement de la Sagesse Nationale, puisse être l’homme de la situation, bien que son parti ait obtenu un résultat médiocre. Avant de créer son propre mouvement, il était membre du Conseil Suprême Islamique Irakien, mais il semblerait que son propos ait été, justement, quittant celui-ci, de modérer ses perspectives.

D’autres songent à M. Faley al-Fayad, président des Forces de Mobilisation Populaire et chef du Conseil national de Sécurité, mais il est douteux que celui-ci marche dans la combinaison washingtonienne, etc.

[Au début de septembre 2018 – rédigé le 3, affiné – un peu – le 4 –, il semble bien qu’une vaste coalition regroupant 16 groupes et 177 députés, c’est-à-dire plus de la majorité, autour de MM. Abadi et Sadr, soit parvenue à se constituer ; l’on verra si elle est en mesure de former un cabinet, et si oui, sous la direction de quel chef du Gouvernement. L’on imagine qu’une pression exceptionnelle des États-Unis est seule parvenue à obtenir un tel résultat ; ce serait évidemment, d’ores-et-déjà, un échec pour l’Iran, et en réalité pour la Russie aussi, puisque les avions militaires russes se sont vu – nouvelle renversante – interdire le survol de l’Irak pour gagner la Syrie ces tout derniers jours, ce qui pourrait causer aux armes russes des incommodités non négligeables dans le moment essentiel de l’offensive contre Idleb — évidemment, Bagdad ne sera pas en mesure d’arrêter des missiles kalibr tirés depuis la flotille de la Caspienne… Mais l’Iran ne saurait s’accommoder d’être privé, dans les circonstances du moment, du poumon, notamment économique, irakien, dont M. Abadi a bien dit qu’il ferait en sorte qu’il n’opère plus ; Téhéran ne saurait davantage laisser s’obturer la route de la Syrie ; il se murmure qu’une autre majorité s’est constituée, alternative à celle-ci ; comment serait-ce possible se demandera-t-on, puisqu’il ne saurait y avoir deux majorités en acte d’un effectif donné ; il semblerait simplement que la majorité étatsunocompatible ait été décidée par les chefs de groupes, point forcément suivis tous par toutes leurs troupes ; tout a été fait pour que rien ne puisse être simple, et justifier ainsi la domination yankee ; alors, rien n’est simple, mais cela peut encombrer parfois les voies simples de cette domination… 

Attendons donc la suite ; le Parlement se réunit ce trois septembre ; il doit élire son président, plausiblement sunnite ; puis le président de la République, en principe Kurde, dans les trente jours ; la question du gouvernement ne sera réglée qu’ensuite, lorsque ce président aura chargé la plus large coalition parlementaire de former un nouveau gouvernement ; c’est dire que ce n’est probablement pas avant quelques semaines que l’on verra comment cette affaire d’un fort enjeu tourne ; d’ici là, le désordre et les tensions ne devraient pas être minces ; n’oublions pas que tout cela se joue sur la scène d’un théâtre bouffon ; mais que la salle s’appelle en ce cas l’opinion, une opinion émotive, une rue armée en de larges effectifs ; les Hachd al-Chaabi, les Forces de Mobilisation Populaire, dans leur grande majorité, ne veulent pas de M. Abadi et souhaitent le départ des troupes étatsuniennes ; n’excluons pas, à vouloir trop violenter le destin, que l’un, grillé politiquement, et les autres, pas si forts dès lors qu’ils doivent dépasser le stade du tapis de bombes et de la pluie de missiles – ne finissent par subir quelques inconvénients – M. Trump peinerait à expliquer à son électorat quelques centaines de morts dans les rangs de ses compatriotes, là est toute la difficulté tendancielle de la domination impériale sans borne de gens qui tuent facilement mais n’aiment pas mourir -, même si, bien entendu, la division des chiites majoritaires a permis et permettra bien des jeux, en rendant sunnites arabes et kurdes les maîtres du jeu parlementaire, c’est-à-dire, s’ils sont unis, capables d’arbitrer entre factions chiites.]

al-Mohandes avec le général Soleimani sur le front de Fallouja contre Daech en mai 2016.png

Il demeure donc que l’Iran ne peut vraiment pas, dans les terribles circonstances que lui impose l’ultraviolence impérialiste, perdre cette partie sans conséquences redoutables Il peut compter assez largement, je le répète, sur les Hachd al-Chaabi, les Forces de Mobilisation Populaire, dont le chef-adjoint, irakien de mère iranienne, est un fidèle particulièrement ferme du grand voisin oriental – il s’agit de Jamal Jaafar Mohammed Ali Ibrahimi, encore dit, de son nom de guerre, Abou Mahdi al-Mohandes, commandant des Kataeb Hezbollah et considéré comme « terroriste » par les États-Unis [ci-dessus – casquette noire – en compagnie du général Qassem Soleimani]. Et l’on peut supposer qu’il se trouvera plausiblement une majorité, après des mois de tractations, pour soutenir un gouvernement suffisamment ami de Téhéran, et surtout qu’il serait difficile qu’éclose stablement une majorité hostile au grand voisin. Mais il est vrai que les nuances comptent en des affaires aussi délicates, et que la partie qui se joue à Bagdad est capitale pour Téhéran et importante pour Damas. Si la couleur du gouvernement de Bagdad n’est pas suffisamment décourageante pour Washington, les Étatsuniens n’hésiteront aucunement à bloquer, d’une façon ou d’une autre, du côté irakien ou du côté syrien, la route qui passe la frontière entre al-Qaem et Abou Kamal [ci-dessous], rendant très difficile les communications entre l’Iran et la Syrie.

La route d'al-Qaem à Abou Kaman, enjeu stratégique pour Damas et Téhéran.png

 

 

 

 

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