La Syrie dans la question d’Orient au milieu du mois d’août 2018 – les acteurs & le terrain /2/ les acteurs : sur l’Iran

SUITE ET FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DU BILLET. JE PORTERAI LA DEUXIÈME PARTIE DANS UN TROISIÈME BILLET.

 

7/ L’Iran

NB au 27 août 2018 = dans les pages qui suivent, j’ai très légèrement retouché certains résultats électoraux [c’est infime, et je demeure avec des arrondis bien sûr] après avoir reçu un livre d’une exceptionnelle commodité [lequel très fort in-quarto de près de neuf cents pages comporte en particulier un « Who is Who in postrevolutionary Iran » de quatre cent-cinquante pages sur deux colonnes] : Mehrzad Boroujerdi et Kourosh Rahimkhani, Postrevolutionary Iran. A Political Handbook, Syracuse UP, New York, 2018. L’on aimerait avoir un pareil instrument, comportant une telle masse d’informations habituellement dispersées, pour d’autres pays ; mais il est vrai que l’Iran se prête bien à l’exercice du fait du caractère stable de l’élite révolutionnaire, de l’absence de très profonde discontinuité au cours des quarante dernières années.

La République islamique d’Iran, victime ces temps-ci, et plus particulièrement ces jours-ci, d’une agression étatsunienne d’une violence inouïe forme à cette heure la question la plus éminente, et du moins la plus urgente, pour ceux qui suivent un peu les « relations internationales ». Nous avons bien sûr évoqué l’Iran cette année, mais moins que d’autres pays, surtout au travers de la perspective des affaires syriennes.

N’oubliez pas, lorsque vous songez à l’Iran, pour commencer, divers traits – que je ne peux creuser ici bien entendu –; l’Iran est

a/ un immense pays, d’une taille triple de celui de la France métropolitaine, situé à la charnière de l’Asie centrale et du Moyen Orient, des mondes du Caucase ou de la Caspienne et de l’Océan indien,

 

Carte physique de l'Iran.png

 

b/ pourvu d’une population nombreuse de plus de quatre-vingt deux millions d’habitants [comme la Turquie, ou l’Allemagne, mais avec un taux de fécondité de 1,75 – supérieur au sinistre 1,45 allemand, mais insuffisant donc quoique, sur la lancée antérieure, de nature à faire culminer une population sensiblement vieillie autour de cent millions d’âmes au milieu du siècle – contre 2,1 pour la Turquie],

 

L'Empire Safavide.png

 

c/ riche d’une très grande et très ancienne histoire, réorientée à partir du XVIe siècle – à partir du Chah Ismaïl – par la dynastie séfévide qui a dessiné la configuration régionale à venir par sa conversion au chiisme,

d/ irrigué – et ce n’est pas au pays du grand Henry Corbin [ci-dessous, très bon portrait – à propos d’une féconde notion dont ce dernier confiait qu’il l’avait forgée à partir du latin imaginalis pour rendre une notion arabe importante chez les auteurs qu’il étudiait***] qu’il devrait venir à l’idée, je l’espère, de l’oublier – par une très haute culture, du fait de l’interaction dans la longue durée de l’islam avec des traditions spirituelles antérieures, à commencer [comme en témoigne l’œuvre chère à Corbin du musulman platonisant Sohrawardi, au XIIe siècle] par le zoroastrisme [lequel, s’agissant des effectivités de la culture populaire, a laissé à tout l’Orient, en particulier des régions kurdes jusqu’au Xinjiang, très largement fêtée, la fête de Norouz, le nouvel an zoroastrien],

[[[*** à la suite d’une question, je précise qu’ « arabe » ne résulte pas ici d’un lapsus ; la conquête de l’Empire Sassanide a été presque immédiate, au VIIe siècle de notre ère, lors du saisissant mouvement d’expansion arabomusulmane ; si la conversion a été un processus progressif – tentant pour beaucoup, certes, puisqu’il permettait d’échapper au statut de dhimmi – l’envahisseur a cherché d’emblée à imposer sa langue, qui fut de toute façon la langue du pouvoir, d’une part, et pour les convertis, abandonnant progressivement le zoroastrisme en général, mais aussi le christianisme, généralement nestorien, ou le judaïsme, celle de leur nouvelle religion ; la langue persane n’a nullement disparu pour autant – elle a accueilli des mots arabes, et fut écrite désormais, non plus en alphabet pehlevi, alphabet d’ailleurs sémitique, syriaque, mais dans un alphabet arabe modifié, comportant quelques lettres de plus ; ainsi, la domination arabe d’abord, puis la conversion à l’islam de la Perse a non seulement fait de l’arabe la langue de certaines activités pendant longtemps, mais emporté une migration du lexique arabe, langue sémitique, dans le persan, langue indo-européenne, dans les domaines en particulier religieux, juridique et philosophique – le mouvement inverse ayant tenu une certaine place aussi d’ailleurs, mais moindre, avant comme après l’islam. ]]]

 

Les journées Corbin.png

 

e/ mais un pays, contrairement à une idée reçue, peu évitablement multiethnique et multiconfessionnel, mais avec une domination nette de la population persane [un peu moins des deux tiers], et surtout, on l’aura compris, du chiisme duodécimain [près de quatre-vingt-dix pour cent – et cette dimension est au cœur de l’unité nationale iranienne],

 

Diversité ethnique et religieuse de l'Iran copie.png

 

f/ et un pays affaibli, après le temps de la grandeur Safavide, affaibli par dissensions et invasions dans les deux derniers tiers du XVIIIe, rétabli dans une certaine mesure sous la dynastie Khadjar [1794-1925], mais internationalement comprimé alors dans le cadre du « Grand Jeu » qui opposait Britanniques et Russes en Asie centrale,

g/ puis, comme d’autres régions, un pays victime de sa chance – un sous-sol riche en pétrole accroissant sans mesure, dès avant Quatorze, la pression britannique, comme la rivalité germano-britannique dans la Mésopotamie voisine, laquelle puissance impériale anglaise encore suprême s’accommodera bien sûr au mieux de l’occidentalisation imposée par le Chah Réza Pahlavi dans l’entre-deux-guerre –, mais, de concert avec les États-Unis, parvenus désormais eux-mêmes au seuil de la domination planétaire, assurera l’éviction du Premier ministre Mossadegh après que ce dernier, en 1951, ait nationalisé, par un insupportable crime de lèse-impérialisme, l’Anglo-Iranian Oil Company.

C’est de ce pays que le Chahinchah Mohammed Reza Pahlavi dut quitter le trône en janvier 1979, après de larges mouvements populaires. Bien que la révolution eût paru d’abord assez ouverte dans ses possibilité, les partisans de l’ayatollah Khomeini, célèbre, populaire, et revenu d’un exil de près de quinze ans, en Irak pour l’essentiel puis en France, après son expulsion de Najaf, quatrième lieu saint pour les chiites, après la Mecque, Médine et… Jérusalem, du fait de la présence du sanctuaire, en particulier, de l’imam Ali [vous voyez la difficulté quand M. Trump vient secouer sa banane peroxydée de vieux yéyé absurde au milieu d’une telle affaire], s’emparèrent rapidement des principaux leviers locaux en vue de ramener l’ordre dans le pays : ce fut la naissance de la force, constamment importante depuis près de quarante ans, des Gardiens [Pasdaran] de la Révolution. Le trente-et-un mars 1979, un référendum consacra massivement une République islamique, avec une participation s’élevant à 98% et un vote positif excédant 99% ; une nouvelle constitution fut rédigée et un référendum l’approuva, toujours avec plus de 99% de bulletins favorables, mais une participation bien moindre, de l’ordre de 75%, du fait certainement de la crise gouvernementale ouverte par la démission du cabinet Bazargan, de tendance libérale. L’ayatollah Khomeini devint le Rahbar, le Guide suprême de la République islamique, dans le cadre de sa doctrine [que j’ai mentionnée plus haut à propos de l’Irak] du Velayat-e faqih, du gouvernement du savant, et pas de n’importe quel savant, du maître dans la Loi islamique, du théologien-juriste.

 

Je ne souhaite pas m’attarder sur cette longue et intéressante constitution, amendée en 1989 à la suite de la disparition de l’ayatollah Khomeini [dans un sens politique sur lequel je reviendrai plus loin]. Il suffira de retenir ici le caractère, en quelque sorte, tripolaire du système subtil qu’elle introduisit : le chapitre VIII est consacré au Guide nommé à vie [actuellement, depuis la mort de l’ayatollah Khomeini, en 1989, l’ayatollah Ali Khamenei – les deux figuraient sur la page d’accueil du site du Guide suprême il y a trois ou quatre ans – ci-dessous], dont la primauté est reconnue, et à l’Assemblée des experts, chargée de désigner le Guide ; le chapitre IX porte les dispositions concernant le « Pouvoir exécutif », c’est-à-dire le président [M. Hassan Rohani en ce moment], élu au suffrage universel, et aux ministres ; le chapitre VI règle l’Assemblée consultative islamique – le Majlis, chambre parlementaire unique. Mais la configuration constitutionnelle est beaucoup plus raffinée encore que ce que suggère ce schéma ; elle comporte des organes articulés de façon complexe – par exemple le conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime et le Conseil des gardiens de la constitution.

 

La page d'accueil du site internet du guide de la Révolution Khamenei  en 2006 - avec le portrait de l'ayatollah Khomeiny en arrière-plan -1 copie.jpeg

 

[[[. Certains seront curieux peut-être de voir la version modernisée du site évoqué ci-dessus ; c’est évidemment très intéressant :

http://leader.ir               ]]]

Je ne porterai pas de jugement sur ce système, cela n’aurait pas grand intérêt : il n’a pas de sens en dehors de son ressort le plus intime lequel écarte tout sécularisme, et du caractère très particulier du monde clérical irano-chiite [moins sévèrement hiérarchique que le monde romain, plus aristocratique que monarchique si l’on veut, avec ses grands marja en particulier, ces « sources » de bonne doctrine, nullement d’accord en tout, et point alignés toujours sur le Rahbar], de la dimension aussi de religion à peu près nationale que revêt le chiisme duodécimain en Perse ; il est cohérent avec le propos hiérocratique qui a pesé sur son élaboration ; si l’on veut assurer, d’une façon qui se prétend théocratique, la suprématie de la loi religieuse sur une loi civile dont la spécificité devient alors, d’ailleurs, problématique, il va de soi qu’il faut, peu évitablement, instituer des verrous, et des verrous faisant la place belle à des maîtres de la loi divine, organisés en un appareil hiérocratique efficace ; pour autant, l’ensemble ne semble pas aussi rigide qu’on pourrait l’imaginer ; d’abord parce que le chiisme duodécimain comporte une doctrine assez ouverte de l’ijtihad [de l’effort en vue d’interpréter], laquelle s’articule d’ailleurs de façon intéressante avec la dynamique de l’institution d’un clergé hiérarchique, et contraste avec le « littéralisme » obsessionnel – autant qu’illusoire – des mondes sunnites dans leurs mouvances salafo-wahhabites ; ensuite parce qu’un système aussi complexe d’une part, recommandant d’autre part au Guide, même lorsque le temps a renforcé sa légitimité et son autorité, d’observer une réserve suffisante quand l’enjeu n’est pas majeur, ou bien lorsque le choix d’une disposition, ou bien d’une personne, n’est pas vraiment crucial à ses yeux, ne saurait ne pas encourager, comme tout autre, même plus classique pour des « constitutionnalistes », des équilibres subtils et des rapports de forces mouvants que seule une connaissance approfondie permettrait, mais certainement, de relever.

[[[ J’ajoute, à la suite d’une question qui m’a été posée à l’extrême fin d’août, que le rôle du clergé – important – ne doit pas être caricaturé, d’une part, ni considéré de façon anhistorique. Si je n’avais pas reçu il y a quelque temps l’exceptionnelle compilation et somme que je cite au début du présent billet, le Handbook de MM. Boroujerdi et Rahimkhani, j’eusse sous-estimé le déclin de la présence du clergé dans les instances proprement politiques. Voici ce que l’on apprend par le tableau n°101, à la page 259 : le « percentage of Shiite Clerics in the Majlis » n’a cessé de décroître, avec des effets qui contredisent les vues les plus répandues ; il est passé [j’arrondis] de 52% [1980] à 56% [1984], 31% [1988], 25% [1992], 20% [1996], 13% [2000], 16% [2004], 16% [2008], 12% [2012], 6% [2016, et donc actuellement]. ]]]

 

Je ne peux passer, je crois, au cœur de mon propos – d’actualité, et de redoutable actualité – sans ajouter que, en Occident, une forme de très regrettable haine a prévalu contre la République islamique d’Iran dès ses débuts.

Ce que l’on a appelé la crise des otages « américains » a joué un grand rôle à n’en pas douter. L’affaire en elle-même fut simple : le 4 novembre 1979, quelques centaines d’étudiants prirent d’assaut l’ambassade étatsunienne à Téhéran ; retardés par les gardes, ils comprirent que le personnel diplomatique en profitait pour détruire de nombreux documents confidentiels – dont on ne saurait douter que beaucoup démontraient la collusion profonde du régime avec les puissances impérialistes occidentales, voire l’action de celles-ci pour entraver la révolution, la CIA en particulier opérant depuis l’ambassade – ; ils eussent dû en rester là, respecter des lieux qui doivent l’être absolument ; mais les heures de fièvre révolutionnaire ne sont pas favorables aux sursauts de sagesse ; l’exaspération des jeunes révolutionnaires contre les étatsuniens ne pouvait être qu’extrême au regard d’un passé lointain [pour lequel l’Iran avait d’abord surtout eu à souffrir de Londres mais avait été confronté à la conjonction de la CIA et du MI6 lors du coup d’État mettant à l’écart Mossadegh en 1953], et plus encore récent [les États-Unis avaient appuyé le régime policier du Chah – la fameuse Savak -, et les « conseillers » de Washington étaient plus de cinquante mille sur le sol iranien à la veille de la Révolution ; ils prirent en otage une cinquantaine de diplomates ; et s’emparèrent des documents qui demeuraient intacts, et récoltèrent aussi ceux que le broyeur avait pu lacérer [ces documents furent ensuite patiemment reconstitués et publiés et Edward Jay Epstein écrivit – dans un livre que je n’ai jamais rencontré – qu’il y avait eu là une perte de données secrètes d’une exceptionnelle gravité].

L’affaire s’aggrava de ce que l’on put se persuader que les nouvelles autorités approuvaient un acte inacceptable, et prétendaient échanger les otages contre le Chah d’Iran. Il est probable que cette affaire se soit déroulée sur fond de lutte pour le pouvoir au sein du mouvement révolutionnaire ; mais, bien entendu, cela ne change rien à la vue d’évidence selon laquelle un monde où l’inviolabilité des diplomates et des locaux diplomatiques est bafouée, est un monde qui renonce à un commerce civilisé entre les États. Des sanctions étatsuniennes tombèrent ; des négociations se poursuivirent ; les proches du candidat Reagan [ceux du futur président Chirac agiront comparablement au moment des législatives de 1986 que « la droite » devait gagner] préféraient cyniquement que le président sortant, M. Carter, ne fût pas auréolé par un succès et agissaient semble-t-il en ce sens ; le président Carter, qui est d’ailleurs un homme d’une droiture très supérieure à celle de la plupart des politiciens de son pays, se trouvait comme obligé, pour échapper au piège qui lui était tendu, de déclencher une opération héliportée qui échouait lamentablement [le coût fabuleux de la défense étatsunienne enrichit sans mesure le Capital, mais n’emporte aucunement les irrésistibles résultats que l’on prétend] ; le Chah mourrait au Caire après une très longue agonie ; un accord permettait finalement la libération des otages pour accompagner la prise de fonction de Ronald Reagan en janvier 1981 – il est inutile de creuser davantage.

Je le redis : l’on ne saurait justifier l’attaque d’une mission diplomatique, action intrinsèquement irrationnelle. Pour autant, lorsque, près de quarante ans après des événements – alors que les occidentaux ont mis le feu aux Balkans dans les années quatre-vingt-dix, encouragé la plus haute radicalité islamique sans discontinuer depuis un tiers de siècle [pour ne pas parler du soutien constant apporté aux monarchies réactionnaires et prosélytes du Golfe depuis à peu près un siècle], détruit l’Afghanistan depuis 2001 et l’Irak depuis 2003, appuyé activement [[ il y a un verbe anglais très utilisé, et pour cause, en notre temps, très parlant, to fuel ; ici, je veux dire un peu davantage – davantage que= alimenter en carburant, c’est-à-dire en argent et en armes, en renseignements, en facilités diverses, davantage que « jeter de l’huile sur le feu » — mais j’avais d’abord porté « conduit », et c’était un peu fort peut-être pour une sinistre coproduction de Londres et Washington avec Riyad, Doha et Ankara dans les premiers rôles – depuis, pour rester dans le même champ métaphorique, il semblerait qu’il y ait eu un peu d’ « eau dans le gaz » entre certains partenaires ]] la guerre en Syrie depuis 2011, soutenu vigoureusement les crimes quotidiens de l’Arabie séoudite, des émirats et de leurs mercenaires des SMP/PMC au Yémen, déstabilisé et parfois abattu, s’il s’agit des États-Unis, les régimes aspirant à moins d’injustice et à plus d’indépendance dans les Amériques latines, et je pourrais continuer, y compris d’ailleurs en livrant quelques observations précises sur les nouvelles pratiques étatsuniennes concernant les missions diplomatiques étrangères –, je vois des personnes, insensées, malhonnêtes ou zombifiées par la propagande, évoquer l’épisode de Téhéran comme désignant l’Iran révolutionnaire à la réprobation des honnêtes gens que nous sommes et à la vindicte éternelle des peuples civilisés des aimables rives de l’Atlantique, je me demande comment il est possible de justifier le malheur de masse dans lequel les États-Unis sont en train de jeter le malheureux peuple iranien, et de s’apaiser suffisamment, en invoquant une affaire pénible mais limitée.

 

Et ceci d’autant plus qu’une terrible affaire avait éclaté en septembre 1980, laquelle allait durer huit ans, jusqu’à la fin de l’été de 1988 : la guerre entre l’Irak et l’Iran. Guerre pour rien, sans le moindre effet territorial – en dépit des ambitions irakiennes initiales –, sans même modification du rapport de forces régional, sur fond bien entendu d’affaiblissement des deux belligérants [par les pertes, les dommages, la paralysie économique, l’endettement…], guerre dont l’un des effets paradoxaux pourtant fut de servir l’affermissement du khomeinisme, et de favoriser l’affermissement du pouvoir du Clergé dès 1981, avec le départ obligé du président Bani Sadr, mais guerre désastreuse, causant, dans un style évoquant assez le premier conflit mondial – jusque dans le recours [par l’Irak, massivement] aux gaz de combat –, de l’ordre de sept à huit cent mille morts en tout [plutôt moins de deux cent-cinquante mille parmi les Irakiens, et plus de cinq cent mille du côté iranien, et respectivement plus de cinq cent mille et plus d’un million trois cent mille blessés ; je laisse de côté des pertes matérielles colossales – intéressant bien entendu le matériel militaire, mais aussi les infrastructures et bâtiments divers, particulièrement atteints du côté iranien]

 

Lorsque l’on évoque les motifs de ce conflit, on met en avant le choc de deux idéologies : d’un côté, le sécularisme baathiste de Saddam Hussein [issu toutefois de la forte minorité arabe sunnite de la région de Tikrit, au nord de Bagdad, et jouissant d’appuis traditionnels indifférents aux logiques propres de l’État], lequel venait d’accéder à la présidence de la République d’Irak en 1979 après avoir été le vice-président du général Ahmed Hassan al-Bakr, qu’il avait assisté dans le coup d’État de juillet 1968 [coup dont le propos avait été de renverser le général Abdoul Rahman Aref, successeur à la présidence de son frère, le général Abdel Salam Aref, président de 1963 à 1966, plus ou moins baathiste à l’origine, mais surtout disciple de la figure alors dominante de Nasser] ; d’un autre côté, le propos de la révolution khomeiniste de se propager à la faveur de la présence de populations chiites majoritaires en Irak.

Cet aspect n’est pas contestable. Mais, d’un autre côté, d’un point de vue international, les grandes positions de l’Iran et de l’Irak pouvaient, à première vue, n’apparaître pas antagonistes : en Irak, le général al-Bakr avait donné un pli anti-impérialiste, anti-étatsunien et antisioniste très affirmé à sa politique ; il s’était rapproché de l’Union soviétique, et de la France aussi d’ailleurs, laquelle sous Georges Pompidou demeurait un pays plus indépendant que par la suite ; il avait nationalisé en 1972 l’Iraq Petroleum Company. Son successeur, Saddam Hussein, l’homme fort du pays dès le mandat de son prédécesseur, avait été d’ailleurs associé à des réformes sociales et économiques dont il aurait été souvent l’initiateur lui-même, à commencer par la nationalisation du secteur pétrolier.

Pourtant, Saddam Hussein, devenu président, avait fortement infléchi les orientations extérieures du général al-Bakr, s’éloignant de Moscou et se rapprochant de Washington, nouant de fortes relations avec les régimes prudents du Caire et d’Amman. Face à l’expansionnisme possible de l’Iran révolutionnaire, l’Irak d’un baathisme à géométrie très variable était ainsi devenu une carte très préférable pour les occidentaux. Et ils jouèrent bien évidemment cette carte, en finançant et en armant l’Irak contre l’Iran.

La démarche ne manquait certes pas de cynisme ; car Saddam Hussein – et cela ne justifie en rien bien entendu, vingt ans plus tard, l’invasion occidentale de 2003 – était à n’en pas douter d’une brutalité sans beaucoup d’exemples [je songe à la purge de 1979 du parti Baath, accompagnant son accession au pouvoir suprême — cette purge a été délibérément filmée ; si vous tapez simplement « 1979 » « Saddam » puis sélectionnez « vidéos », vous trouverez plusieurs films ou extraits, sachant qu’une grosse vingtaine au moins de la soixantaine de « traîtres » dénoncés à la tribune allaient être immédiatement assassinés à la sortie de la salle.]

Rétrospectivement, la politique moyen-orientale des Bush, du père [vice-président de Ronald Reagan pendant la guerre de l’Irak et de l’Iran, avant de devenir président] et du fils [président de 2001 à 2009], ne laisse pas de surprendre par la discontinuité des vues qui l’ont animée. Le premier George Bush avait acquis une considérable expérience des affaires internationales [il avait notamment occupé les fonctions d’ambassadeur auprès des Nations Unies, d’envoyé en Chine, et de directeur de la CIA] : il souhaitait pratiquer une politique d’équilibre propre à contenir suffisamment l’Iran, ce qui supposait qu’une aide fût allouée à l’Irak ; c’est d’ailleurs la même considération qui le pousserait, devenu président, à épargner largement l’Irak et à ne pas s’employer à faire chuter Saddam Hussein à l’hiver de 1991, lors de la Première Guerre du Golfe [ou Guerre du Koweit]. Or c’est bien sûr – dans le cadre de la dynamique des folles perspectives néoconservatrices qui s’étaient substituées entre temps dans les milieux dirigeants au « réalisme » plus classique du premier Bush – le verrou irakien qu’a fait sauter en 2003 le second George Bush, la mise en place d’institutions moins illibérales ne pouvant guère ne pas se traduire par une prépondérance chiite résultant des effectifs respectifs des communautés composant l’Irak. Bien entendu, certains semblent avoir pensé qu’un autre pôle chiite affaiblirait davantage qu’il ne renforcerait Téhéran ; c’est la configuration la plus probable pourtant qui s’actualisa – un chiisme irakien traditionnellement peu prompt à s’incliner devant une suprématie spirituelle supposée de l’Iran, ne pouvant manquer malgré tout, dans le contexte de tensions sunnito-chiites avivées dans toute la région – depuis le Pakistan jusqu’en Syrie ou au Yémen – de se sentir quelque proximité avec Téhéran.

Il n’est pas facile, toutefois, de répondre à une question : les occidentaux ont-ils aidé l’Irak contre l’Iran après que le conflit militaire ait déjà prospéré quelque temps ? ou bien tels ont-ils même poussé Bagdad à la guerre en l’assurant d’une assistance ?

Une première chose est assurée : dans le bouillonnement et la violence du temps révolutionnaire, parmi les surenchères qu’encourageait une instabilité politique encore persistante, bien des paroles déplacées étaient proférées en Iran, et commis des gestes inamicaux, et davantage. Mais force est de constater que les propos de Saddam Hussein mettaient en réponse de l’huile sur le feu, en en appelant immédiatement à une solidarité panarabe propre, improbablement certes dans le climat général, à transformer la tension en conflit ethnique et à embraser la région [allocution du 8 février 1980], puis en demandant l’abrogation de l’accord d’Alger de 1975, portant délimitation de la frontière irano-irakienne sur le Chatt el-Arab [c’est-à-dire en écartant la solution retenue de la ligne de thalweg – joignant les points les plus bas du lit du cours d’eau –, et en revendiquant ainsi l’exclusivité de la souveraineté sur le fleuve à la frontière irano-irakienne], ou bien encore en faisant exécuter un compagnon de l’ayatollah Khomeini, l’ayatollah Mohammed al-Sadr, père de ce Moqtada al-Sadr, que nous avons rencontré en évoquant l’actuelle situation irakienne.

 

Chatt el-Arab.png

 

Un deuxième aspect est hors de doute : si le climat de l’année quatre-vingt s’est toujours davantage dégradé, ce fut du fait de l’un et l’autre bord ; par contre, la stricte décision de déclencher la guerre fut le fait de Saddam Hussein, lequel pensait que son adversaire était à la fois irréconciliable et très affaibli par les dissensions internes – en particulier l’armée, et en son sein l’aviation, dont nombre de membres avaient été exécutés pour avoir comploté contre le nouveau régime ; bien qu’il semble que ses militaires les plus chevronnés n’aient pas partagé son optimisme, nul n’osa semble-t-il – par peur bien sûr – lui parler franchement ; rien n’indique que les autorités iraniennes eussent pu souhaiter dépasser le stade des mots et des escarmouches frontalières, tout en réprimant les mouvements de contestation internes, en résolvant rudement leurs propres rivalités, et en préparant une constitution traduisant l’état du rapport de forces.

Quoi qu’il en soit, l’Irak déclencha son offensive le 22 septembre, avec l’avantage d’une certaine surprise [car, pour le reste, les forces des deux pays s’équivalaient plus ou moins, quoique point identiques sous d’assez nombreux aspects ; la vulnérabilité de l’Iran, dont les ressources pétrolières, de raffinage et les terminaux pétroliers étaient assez largement concentrées dans la région arabo-chiite du Khouzestan, juste de l’autre côté du Chatt el-Arab – celle qu’attaquèrent en premier lieu les troupes irakiennes -, compensait aussi la particulière vulnérabilité de l’irakienne Bassorah, et bien entendu de Bagdad, la capitale, peu éloignée de la frontière dans la plate Mésopotamie, contrastant celle-ci fortement avec la redoutable barrière de l’immense massif du Zagros, laquelle barre l’accès à l’essentiel du territoire iranien vers l’ouest. [La carte physique de l’Iran – plus haut – vous éclairera sur certains aspects — Attention = en bas à gauche, ne pas lire Émirats arabes unis mais Arabie séoudite. — Ci-dessous, une autre carte, produite pas une feuille israélienne illustre assez bien mon propos :]

 

la ligne de crête du Zagros.png

 

Je préfère ne pas aller plus loin, puisque je tiens une première réponse : sur fond de très mauvaises façons partagées, c’est bien l’Irak qui a attaqué l’Iran, avec l’avantage de la surprise. L’on a dit que Saddam Hussein eût souhaité une guerre rapide et victorieuse, lui permettant d’engranger quelques résultats limités mais tangibles. Un tel strict succès était improbable ; et il était tout aussi improbable que les responsables iraniens pliassent dès les premières difficultés.

La question, désormais, la plus importante au regard des circonstances dans lesquelles la folie du trio formé par MM. Trump, Pompeo et Bolton, poussés certes par beaucoup de monde hélas outre-Atlantique, en Israël ou en Arabie séoudite, nous plonge ces temps-ci [je laisse de côté le général James Mattis, Secretary of Defense, ou le général Joseph Dunford, Chaiman of the Joint Chiefs of Staff, plus sensés il me semble] – cette question est simple = s’est-il trouvé des occidentaux pour pousser Saddam Hussein à agresser l’Iran ? Lui ont-ils promis de l’aider dès l’été de 1980 ?

Ici, il faut distinguer selon les pays. Le bruit a circulé de façon très insistante, venu d’assez haut semble-t-il, et largement été repris, que les États-Unis eussent joué un rôle déterminant. Toutefois, aucun document véritablement probant n’a été produit, et l’on doit noter qu’alors les relations de l’Irak baathiste avec Washington demeuraient pour le moins médiocres ; d’ailleurs, l’Administration de M. Carter tint à affirmer immédiatement son extériorité par rapport au conflit, d’une façon dont, pourtant, on ne saurait absolument exclure qu’elle eût manqué de sincérité.

Ce n’est, semble-t-il, pas avant 1982 que Washington trancha nettement en faveur de l’Irak contre l’Iran. Cette inflexion politique fut le fait de M. George Shultz [« M. », puisque, presque centenaire, il est de ce monde], lequel, après une carrière ministérielle déjà fournie dans le camp républicain, fut nommé Secrétaire d’État en juillet 1982, fonction dans laquelle il fut maintenu jusqu’à la fin du deuxième mandat de Ronald Reagan, en janvier 1989. La politique de M. Schulz consistait ici à s’employer à consolider les monarchies de la péninsule arabe et à apaiser en général le monde arabe, en particulier en faisant progresser le dossier palestinien, et cela impliquait à la fois un effort pour contenir l’Iran, une démarche d’appui à Bagdad et de porter une vive attention à l’utilisation que pourrait faire d’une telle situation l’Union soviétique, obsession très forte en général, mais en particulier sous l’Administration Reagan [l’URSS d’ailleurs, après un certain flottement, dû en particulier au fait que le destin de la révolution était demeuré d’abord assez ouvert, allait appuyer nettement l’Irak à partir de 1983 en constatant que les militant communistes iraniens étaient pourchassés par le régime khomeiniste]. Quoi qu’il en soit, c’est alors que commencèrent d’abondantes livraisons d’armes à l’Irak, suivies d’une normalisation progressive des relations entre les deux pays. [Autre chose fut l’affaire, extrêmement embrouillée, puisqu’elle emmêle crédits destinés au soutien aux « contras » du Nicaragua et ventes d’armes à l’Iran, et qu’elle est passée par l’intermédiation d’Israël, affaire point entièrement élucidée d’ailleurs à ce jour il me semble, dite de l’Irangate, laquelle éclata à la fin de 1986, révélant que l’Administration Reagan se serait résolue à livrer des armes à l’Iran afin de faciliter la libération de ses ressortissants retenus comme otages au Liban, dont trois du moins seront d’ailleurs libérés.]

 

M. Jacques Chirac et Saddam Hussein en septembre 1975.png

 

La France était, de son côté, le pays occidental le plus proche de l’Irak baathiste. C’était un aspect important de ce que l’on appelait alors volontiers « la politique arabe de la France » [voir ci-dessus un extrait de Paris-Match en septembre 1975, alors que M. Chirac était Premier Ministre du président Giscard d’Estaing]. Bien évidemment, en 1980, nous nous trouvions dans un grand embarras : d’un côté, nous ne voulions pas lâcher Bagdad ; mais de l’autre nous ne souhaitions pas sembler nourrir le conflit ni manifester d’hostilité visible envers Téhéran. L’élection présidentielle de 1981 porta, vous le savez, monsieur Mitterrand à l’Élysée : le climat ne changea pas, favorable donc à Saddam Hussein, mais sans agressivité trop ouverte envers le régime islamique.

Je ne connais pas le détail de nos agissements. Ce qui est certain c’est que, à tort ou à raison, les Iraniens et leurs amis durent ne pas les trouver négligeables [combinés il est vrai avec le lourd contentieux d’Eurodif, organisme français spécialisé dans l’enrichissement d’uranium – affaire d’une extrême complexité que je ne souhaite pas aborder]. Paris fut secouée à plusieurs reprises par des attentats en 1986, dont le plus connu fut le dernier, celui de la rue de Rennes, causant la mort de sept personnes et en blessant quelques dizaines d’autres. Ces attentats avaient été organisés – au nombre de quatorze – par M. Fouad Ali Saleh, entre décembre 1985 et septembre 1986, avec de sévères effets puisqu’ils causèrent en tout quatorze morts et plus de trois cents blessés. Je me souviens bien sûr très bien du mois de septembre 1986 : six attentats entre le quatre et le dix-sept avaient beaucoup frappé la population parisienne. M. Saleh était un Tunisien sunnite converti au chiisme duodécimain et formé à l’Université théologique de Qom : il ne faisait pas de doute qu’il avait agi pour châtier notre pays de son appui à l’Irak, et qu’il n’eût pu le faire sans l’appui d’un réseau du Hezbollah libanais.

Ici, bien entendu, l’on a affaire à des actes d’une extrême gravité, générateurs de beaucoup de souffrances pour un grand nombre de personnes ; le souvenir de ces agissements pèse bien entendu sur beaucoup parmi les Français qui étaient en âge de comprendre les faits et leur signification. Pourtant, il faut bien admettre – en dépit des allégations de tout ceux qui ont intérêt à maintenir la confusion [à commencer par les États-Unis, Israël et les monarchies arabes] que le terrorisme de notre temps, un tiers de siècle après la rue de Rennes n’est plus, ni chiite, ni iranien, ni le fait du Hezbollah [le Hezbollah de Sayyed Abbas Moussaoui, puis surtout de Sayyed Hassan Nasrallah, depuis un quart de siècle, n’étant pas celui des débuts, ni dans les pratiques, ni même sur le plan de la doctrine politique] : les attentats parisiens de 1995 ont été imputés au Groupe islamique armé [GIA] algérien, alors que l’Algérie subissait le martyre des dix « années de braise » [fin 1991-début 2002] ; les attentats qui frappent le pays de façon récurrente depuis janvier 2015 sont aussi le fait de jihadistes sunnites. Je laisse de côté, en 1995, comme depuis 2015, de possibles manipulations hautement complexes : une seule chose est assurée ; il n’y a pas, depuis très longtemps désormais, de menace terroriste chiite et aller répétant le contraire, comme le font certains hauts responsables dans le monde [à commencer par le menteur hyperbolique de la Maison-Blanche], ne saurait tendre qu’à « justifier » les agressions occidentales, wahhabo-salafistes ou israéliennes contre Téhéran, Beyrouth, Sanaa ou Damas, et à perpétuer ou amplifier des guerres injustes et des douleurs immenses pour d’importantes populations, non sans dangers déraisonnables pour les agresseurs eux-mêmes.

Quoi qu’il en soit, l’Iran, déjà très isolé, dut éprouver le poids d’une solitude accrue pendant la guerre. Le monde arabe et sunnite, même hostile à Saddam Hussein, ne pouvait guère, à quelques exceptions près on le verra, être favorable à l’adversaire persan, et tels de ses représentants, ainsi le roi Hussein de Jordanie, affichaient un soutien sans faille à l’Irak. Il allait de soi que le « petit roi », comme l’Occident l’appelait volontiers avec sympathie, n’eût pas agi de la sorte sans y être autorisé par Londres et Washington. D’autres s’agitaient moins, mais penchaient nettement en faveur de Bagdad – ainsi le Maroc ou la Tunisie. Et il n’était pas jusqu’à l’Arabie séoudite, dont les sentiments évolueraient certes fortement lors de la Première Guerre du Golfe [ou du Koweit], qui ne parvînt à surmonter ses fortes préventions envers le sécularisme baathiste dans la sainte union arabosunnite. Finalement, le jeu le plus complexe était sans doute celui du Koweit [mais c’est souvent le cas], structurellement inquiet de la constante revendication irakienne de son territoire [la suite montrerait qu’une telle vue n’était nullement paranoïaque], mais abreuvant d’argent un voisin aussi dangereux afin de ne pas l’irriter inutilement, tout en prenant le plus grand soin de ne pas tenir de propos qui pussent irriter l’Iran si proche [voyez ci-dessus la carte du Chatt el-Arab, qui rend inutile toute ekphrasis]. Le sultan Qabous d’Oman était le seul souverain du Golfe à refuser absolument de prendre parti – comme très souvent, à la fois parce qu’il est un personnage fort atypique, et ensuite sans doute parce qu’il est, à l’instar de la majorité de son peuple, ibadite, et non chiite ou sunnite [je ne peux ici préciser les contours de l’ibadisme, inflexion du kharijisme – cela me retarderait trop – retenons simplement, au regard de nos affaires, qu’il est la branche la plus irénique de l’islam].

Au fond, si on élude de s’interroger sur la position flottante, d’ailleurs pour des motifs variés, de certains pays arabes, ou réputés tels – ainsi l’Algérie ou l’Égypte –, il est notable [et de quelque intérêt pour le présent au regard de la continuité générale de la politique syrienne qu’une telle position révèle] que la seule capitale arabe qui ait soutenu Téhéran ait été Damas [il s’agissait alors, bien sûr, non de Bachar mais de Hafez el-Assad, son père]. La solidarité panchiite [entre la minorité dirigeante alaouite de Syrie et l’écrasante majorité de chiites duodécimains d’Iran] ne jouait à peu près aucun rôle dans ce rapprochement, du moins alors [cette dimension, dans une certaine mesure, se développera plus tard, à la fois du fait du développement du takfirisme au sein du sunnisme, et par l’effet de la position inévitablement médiatrice du Hezbollah libanais, appelé à travailler d’un côté avec les alaouites syriens, mais de l’autre partageant le chiisme duodécimain de l’Iran et travaillant main dans la main avec Téhéran] ; inversement, la solidarité des baathismes proche- et moyen-orientaux n’avait plus de véritable consistance après l’accès au pouvoir de Saddam Hussein, lequel n’avait rien eu de plus pressé que de revenir sur le projet d’union des deux pays et d’aider, non sans paradoxe, des forces proches des Frères musulmans en Syrie, dans le propos d’affaiblir un rival dans l’âpre course au leadership régional qui anime chroniquement ces mondes ; la Syrie, point vraiment différente sur ce point de l’Irak, demeurait très particulièrement fidèle au peuple palestinien, mais elle se trouvait bien sûr dans des relations de plus constantes tensions avec Tel-Aviv, en particulier depuis l’annexion de fait par l’État hébreu du Golan syrien [ce Golan dont on a tant parlé, et dont on parle tant, ces temps-ci] ; structurellement menacée aussi par la Turquie, la Syrie devait comme mécaniquement [et l’on voit ainsi le caractère proprement géopolitique, même s’il peut y avoir d’autres aspects, d’une certaine entente iranosyrienne] chercher d’éventuels appuis plus loin, et c’est ainsi dès le premier Assad que des liens privilégiés, dont on a vu l’extraordinaire fécondité ces dernières années, ont pu être tissés, non seulement avec l’Iran, en 1979 justement, mais aussi avec la Russie [alors, l’Union soviétique]. L’assistance portée par la Syrie à l’Iran pendant sa guerre avec l’Irak ne fut nullement négligeable ; elle se traduisit en particulier par des envois d’armes d’autant plus significatifs que l’arrivée au pouvoir suprême de Saddam Hussein avait emporté un rapide rapprochement entre Mouammar Kadhafi et Hafez el-Assad, et que le premier, riche, surarmé et généreux, avait emboîté le pas à son homologue syrien et embrassé le parti de Téhéran. Toutefois, par la suite, vers 1986, au lendemain de la prise de la presqu’île de Fao par les troupes iraniennes, les relations entre Damas et Téhéran devaient se dégrader sérieusement, Hafez el-Assad redoutant qu’une éventuelle victoire iranienne pût se traduire par un recul du sécularisme et de l’arabisme, si l’on peut dire, en Irak : après une période de fort tangage, et à la suite d’engagements divers de Téhéran, le trouble s’apaisa.

Il n’y eut qu’un motif, finalement, de grand étonnement [rétrospectif du moins] : ce fut le soutien d’Israël à l’Iran, et un soutien poussé jusqu’à l’envoi d’armes ; voir Israël et la Syrie en accord sur un sujet est exceptionnel ; l’explication ici n’était guère mystérieuse pourtant, et il ne faut pas la chercher dans la très bonne entente passée d’Israël avec le Chah, les deux pays étant alors également désireux de faire obstacle au nationalisme arabe et poussant leur collaboration, en tous domaines, fort loin ; de deux ennemis, considérons plutôt qu’il est raisonnable de préférer la défaite du plus proche, et donc du plus redoutable ; l’Iran n’est devenu pour Israël un ennemi obsessionnel – j’y reviendrai à deux reprises – qu’après la liquidation du régime de Saddam Hussein en 2003. Notons d’ailleurs que les hantises d’Israël ne varient guère : doté, largement par la France, de l’arme nucléaire, Tel-Aviv tient par-dessus tout à ce qu’aucun pays de la région n’y accède, de la même façon que le maintien d’une suprématie aérienne absolue, permettant des frappes discrétionnaires sur toute cible régionale, est une obsession constante d’Israël [qui explique, on l’a vu, l’attention extrême portée à la livraison de systèmes de DCA par la Russie à la Syrie – une Russie, je le répète, fort attentive aux inquiétudes israéliennes] ; or, à l’époque, nul ne pouvait soupçonner, et pour cause, que l’intention de l’Iran ait été d’accéder à « la bombe » [d’ailleurs très largement jugée anti-islamique par le puissant clergé chiite] ; par contre – la photo de M. Chirac en compagnie du vice-président Saddam Hussein illustre cette affaire [plus haut] – l’intention de l’Irak était bien d’accéder au plus vite à l’arme nucléaire [en avril 1979, d’ailleurs, le Mossad avait détruit à la Seyne, dans le Var, la cuve que nous fabriquions pour Bagdad, l’armée de l’air israélienne frappant encore lourdement en juin 1981 le réacteur Osirak [Tammouz pour les Irakiens], implanté à l’al-Tuwaitha Nuclear Center [ci-dessous], dans la banlieue méridionale de Bagdad, et tuant d’ailleurs un Français qui travaillait au projet [l’on était un dimanche, à dessein, le propos de cette opération lourdement illégale n’était pas de tuer des Français, supposés ne pas travailler un tel jour ; les protestations de notre gouvernement furent déjà, légitimement, très vives].

 

l'Al Tuwaitha Nuclear Center près de Bagdad.png

 

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Faisons halte un instant avant d’aborder le deuxième, si grave, volet iranien.

Sans doute comprenez-vous un climat : nous n’aimons pas l’Iran révolutionnaire [litote, bien sûr, inversant celle de Chimène, et ne retrouvant pas sa musique admirable — je m’exclus bien sûr de ce nous, comme certains d’entre vous, peut-être, s’en excluent aussi, car je ne romps pas de lances, pour ce qui me concerne, dans la perspective qui est la nôtre dans le cadre d’un tel cours, avec tous ceux qui respectent pour l’essentiel la charte des Nations Unies, et j’essaie aussi de saisir l’altérité, l’autreté, l’étrangeté, dans son continuum culturel propre, admettant volontiers qu’un Français de culture catholique et d’ancienne appartenance à un monde dès longtemps assez largement sécularisé, ne saurait absolument prétendre accéder à un universel dont la porte serait claquée au nez d’un Persan hanté, peut-être, par l’émouvant imaginaire du Tazieh — j’admets assez aisément au fond, et j’y vois non seulement une suggestion théorique féconde, mais aussi une directive pratique pour les relations entre les personnes, comme pour les relations entre les États, le propos fameux de Paul Valéry : « Les nations sont étranges les unes aux autres », dans le petit texte « Des Nations », repris dans Regards sur le monde actuel en 1931 — pour répondre, le 12 août, à une question plus philosophique = je suis un leibnizien misant sur la configuration de monades de monades de monades… – mais pessimiste hélas, si l’oxymore ne semble pas trop fort – les monades, si l’on veut, sans monadologie – c’est une conséquence de mon idéalisme radical] ; notez que nous avons eu des motifs d’être mécontents de la radicalité islamique iranienne, mais enfin, infiniment moins, dans la durée, que des Allemands ou des Anglais par exemple, sans que nous envisagions, fort heureusement, de nous installer dans une position agressive vis-à-vis de ces derniers ; et considérez honnêtement que Téhéran a eu incommensurablement plus à souffrir de l’Occident depuis quarante ans, que l’Occident de Téhéran, qu’elles qu’aient été les très mauvaises façons de l’Iran contemporain à diverses reprises ; agréez aussi l’idée que tout dans notre « iranophobie » n’est pas, très loin s’en faut, le fait d’Israël, comme certains le suggèrent, même si, aujourd’hui, soufflent sur ses braises mal éteintes, de façon intelligible d’ailleurs, Israël, nombre de membres de communautés juives de par le monde, semble-t-il, solidaires d’un État dont il est compréhensible qu’il les préoccupe, et, avec une efficacité incomparable et moins de justifications rationnelles, les quarante à soixante millions de « chrétiens sionistes » évangéliques étatsuniens [mais Israël n’est bien entendu en rien responsable des folies armageddoniennes de chrétiens dont je tends à penser qu’ils ne comprennent pas grand chose au christianisme et seraient avisés d’admettre qu’il y a tout motif, quel qu’ait été son poids dans l’histoire de l’imaginaire occidental, de considérer l’Apocalypse de Jean comme un livre marginal du « Nouveau Testament », admis tardivement dans le canon, et rejeté d’ailleurs par une partie des chrétientés du Proche Orient – la fameuse Peshitta syriaque ne la retient pas ainsi – et bien entendu dont l’interprétation et, si l’on peut dire, l’imputation temporelle ne sauraient ne pas être hautement problématiques] ; admettez que nous n’aimions pas cet Iran khomeiniste même lorsqu’Israël le préférait, de loin, à l’Irak baathiste, que nous cajolions, et alors que nous étions beaucoup moins proches – en Europe continentale – des monarchies réactionnaires du Golfe que nous ne le sommes devenus, par l’effet de calculs sordides assez mal récompensés [car les États-Unis n’ont bien sûr aucun lieu de ne pas rafler l’essentiel du marché des monarchies péninsulaires – sous M. Trump, d’ailleurs, ils sont décidés à n’abandonner aucun marché, même à des alliés, et à entraver les choix commerciaux de toutes les puissances, même point exactement alliées, en particulier sur le marché des armes] ; nous ne saurions véritablement – j’entends = sincèrement – apprécier cet Iran davantage désormais que Téhéran est la bête noire d’une partie de la région.

Autrefois du moins, en France, cultivions-nous une affinité arabe – la « politique arabe de la France », comprise comme appui donné aux gouvernements panarabes, socialisants et sécularistes, n’était nullement une bulle de savon, vous l’avez vu plus haut, encore, avec l’activisme irakien de M. Chirac sous le président Giscard d’Estaing ; et le même M. Chirac est durablement demeuré attentif aux grands malheurs du peuple palestinien — je vous recommande vivement de voir ce petit film montrant sa grande fermeté à Jérusalem-Est en 1996, un an après son élection [film presque surprenant d’ailleurs désormais, après tant d’hyperboliques et surprenantes tirades, en particulier de M. Hollande et d’un ancien Premier ministre qui, après avoir porté un coup sans précédent aux libertés de notre pays, semble demeurer, bouffonnement, candidat à la mairie de Barcelone] 

https://www.youtube.com/watch?v=IvXO6sbiN_U

Ceci s’éloigne pour l’heure, comme irrémissiblement ; nous sommes sans politique propre et suivie ; tout au plus l’Europe critique-t-elle les actuelles délirantes et injustes sanctions de M. Trump contre l’Iran, j’y reviendrai plus loin, sans d’ailleurs se montrer en mesure de donner une ampleur raisonnable à sa critique, laquelle demeure d’une construction étriquée, et sans pouvoir non plus espérer contourner véritablement ce train de sanctions — il y faudrait un tout autre esprit que celui qui prévaut dans le monde d’obligés otaniens, qui peuvent au plus maugréer comme des domestiques maltraités par un mauvais maître et céder aux objurgations de multinationales qui ne portent pas vraiment, elles, la livrée de leur pays nominal de rattachement et ne sauraient ne pas tendanciellement arbitrer en faveur des États-Unis. Ainsi, puisque cela est au cœur de leurs préoccupations, et pour cause, nos gouvernants doivent-ils, irrésistiblement désormais, sur fond de pression haussière du prix du baril, constater que leurs chances de voir se maintenir simplement [ne parlons pas d’augmentation, en dépit des opérations de communication prématurées de la Commission européenne l’hiver dernier] le taux de croissance prévu pour 2018, déjà médiocre pour nombre de pays, fondent un peu davantage chaque mois, d’annonce de sanctions contre l’Iran en annonce de nouvelles sanctions contre la Russie [en ce mois d’août pour l’ « affaire » Skripal dont j’avais dit dans mon cours ce qu’il y avait lieu d’en penser, et sans que la plus petite ombre d’une preuve, ou même d’une plausibilité, soit venue infirmer ou tempérer mes conjectures], sur le fond bien entendu du désordre structurel introduit par ailleurs par l’euro, principale explication de la difficulté permanente du sud européen, du déficit de la balance commerciale française, qui va friser soixante-dix milliards cette année, malgré le laminage des droits sociaux, et bien entendu de l’excédent malsain de l’Allemagne.

Comme l’a dit il y a quelques mois M. Donald Tusk, président du Conseil européen – et d’ordinaire peu rebelle envers l’ordre atlantique des choses -, à propos de l’affolement aggravé des sanctions étatsuniennes ces temps-ci : « Avec un ami comme celui-ci, l’Europe n’a pas besoin d’ennemis ! » Certes. Et l’on ne saurait profondément douter que nous ne sommes pas un « dommage collatéral », mais que nous sommes visés aussi, comme des rivaux qui se croient des amis mais que Washington méprise largement [la constante mésaventure étatsunienne des derniers mois de M. Macron – « Young Leader of the French-American Foundation » qui croyait sans doute que ces sortes d’allégeances emportent de la reconnaissance – le montre à suffisance] et que l’actuelle Administration étatsunienne, dévoilant ce qui était le propos des précédentes, souhaite simplement – reprenant la grande politique anglaise de division continentale et de particulière lutte contre la Russie – instrumentaliser contre Moscou, et affaiblir économiquement, mais aussi, au fil de conflits engendrant plus de misères « au sud » et davantage de flux migratoires anomiques, mais fort bien organisés, vers « le nord », miner comme rivaux capables de faire entendre des voies dissonantes dans un monde multipolaire.

Mais, bien entendu, je pense moins à nous, qui n’obtenons hélas, d’absurdités idéologiques en alignements successifs, et d’alignements en renoncements, que ce que nous méritons, qu’aux peuples que la violence de nos maîtres et notre lâcheté constante jettent toujours davantage dans la misère, dans le Très Grand Moyen Orient de l’Atlantique à l’Himalaya, mais aussi dans notre proche immédiat russe où la vie est plus difficile pour beaucoup du fait des sanctions occidentales [et où d’actuelles « réformes » de l’équipe du désastreux M. Medvedev – telle une inique et nullement indispensable réforme des retraites – ne sont pas contenues par M. Poutine qui confirme ainsi ce que j’ai toujours pensé : atout pour ceux des européens qui veulent retrouver leur souveraineté face à l’empire étatsunien, il n’incarne malheureusement pas, en aucune manière, une alternative, non pas même socialiste, mais vraiment sociale à la cruauté libérale qui sévit par ici, permettant ainsi, sur fond de précarisation des travailleurs du privé et de paupérisation méthodique des agents publics, au cinq cents premières fortunes françaises de détenir aujourd’hui un tiers de la richesse nationale contre dix pour cent il y a dix ans – avant la …crise].

 

Le 8 mai 2018, M. Trump retire les États-Unis de l'accord nucléaire iranien.png

 

J’interromps cette station dont j’espère qu’elle vous aide à prendre la mesure, tout à la fois, de l’ampleur remarquable de la réussite de MM. Obama [méritant enfin un prix Nobel de la Paix qui lui avait été donné beaucoup trop tôt et sans motif sérieux] et Kerry, d’un côté, Rohani et Zarif de l’autre, parvenant, il y a trois ans, en juillet 2015, à ce qu’un accord fût signé entre l’Iran et ses grands détracteurs occidentaux, dans un climat si constamment défavorable pendant des décennies, vous l’aurez antérieurement compris, et de la gravité extrême du choix de M. Trump [ci-dessus, le 8 mai, dans l’un de ses numéros favoris – vous noterez une signature qui manifeste équilibre, pondération et bonne humilité], lequel nous a plongés, avec une violence qui semble s’augmenter de jour en jour, dans une crise extrême dont l’issue est pour le moment tout à fait imprévisible, tout à la fois sur le plan interne iranien, concernant les possibilités d’un dérapage militaire de haute, voire très haute intensité, s’agissant encore de la possible accélération, sur un mode très tendu, de la recomposition du paysage international [sur le plan, par exemple, du processus de toute façon inéluctable de limitation du rôle du dollar] et de l’accentuation d’un antagonisme Ouest-Est, mais sur un mode élargi, préjudiciable à tous, mais en tout particulier à nous autres, habitants d’un fascinant mais assez modeste, malgré sa très grande histoire, « petit cap du continent asiatique », selon l’expression fameuse de Paul Valéry dans son court texte de 1919 sur « La crise de l’esprit » [repris dans Variété I en 1924 — comme vous le voyez, me reviennent les lectures obligées des jeunes gens de mon temps, lesquelles avaient vocation, pensions-nous naïvement, à nous tirer de toutes sortes de mauvais pas scolaires puis universitaires, singulièrement dans l’art si difficile de la conclusion].

Nous devons, il me semble, dans ces circonstances, bien entendre qu’en ne nous intéressant pas assez, sauf pour répéter des « éléments de langage » faussement moraux que l’on nous serine sans relâche, à ce qui se passe, de notre fait, ou au mieux notre résignation, entre Hindou Kouch et Méditerranée depuis si longtemps, nous ne manquons pas seulement de cœur : nous laissons notre raison s’étourdir et défaillir ; nous ne nous soustrayons pas seulement aux heureux élans de la compassion, nous perdons de vue nos intérêts bien compris, dans l’anéantissement des deux sentiments premiers du cher Jean-Jacques, appelés à se tempérer l’un l’autre, celui de la conservation, et celui de la commisération.

Abordons maintenant la séquence redoutable ouverte il y a trois mois, laquelle ne saurait pas, de quelque façon qu’évoluent les choses, ne pas apparaître, bien entendu, comme immédiatement « globale », ne pas retentir sur l’ensemble des relations internationales, singulièrement à l’heure traumatisante où une lutte commerciale intelligible, mais conduite de façon beaucoup trop brutale, commence à prendre des proportions importantes, ne pas affecter lourdement le crédit international de ces États-Unis que, décidément, n’engagent guère leurs engagements [on perçoit sans doute les effets de cette méfiance justifiée dans les suites actuelles, peu prometteuses, de la rencontre entre M. Kim et M. Trump à Singapour le 12 juin dernier – Pyongyang, en ce tout début de deuxième décade d’août, évoque la politique de « gangsters » des Étatsuniens – il y a de cela, il est vrai], mais non plus ne pas affecter lourdement une situation régionale déjà si profondément troublée [en Syrie bien sûr au premier chef], voire ne pas contribuer à la déstabilisation accrue de tels pays qui peinent manifestement à retrouver un certain équilibre [je songe évidemment à l’Irak, au lendemain des élections que j’ai évoquées plus haut].

 

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Remontons brièvement, d’abord, à l’accord de juillet 2015, sans restituer toute sa technicité, assez inutilement ici.

 

Comme l’initiative de la négociation fut prise par l’Iran, il vaut mieux partir de l’évolution de la situation politique dans ce pays.

 

Du mois d’août 2005 au mois d’août 2013, M. Mahmoud Ahmadinejad, auparavant maire de Téhéran pendant deux années, avait été président de la République islamique. Il était alors la bête noire de l’Occident pour des motifs peu mystérieux : issu d’une famille très modeste, très pieux dès sa jeunesse, intelligent et formé, il avait été, alors qu’il n’avait pas vingt-cinq ans, un activiste de la révolution islamique, puis, peut-on dire, avait constamment montré une intransigeance impressionnante. Je vais m’attarder un peu sur ce personnage, pour nous curieux, parce que cela nous permettra de comprendre, primo pourquoi l’élection de son successeur a pu changer significativement le climat des relations irano-occidentales et, secundo, pourquoi le choix de M. Trump est celui d’un furieux [d’un groupe de furieux bien entendu, M. Trump ajoutant ses vilaines manières à un fond détestable] décidé à conduire la politique du pire, avec des risques bien évidemment incalculables, mais qu’il est profondément déraisonnable de courir – les seuls risques humanitaires presque immédiats du choix accompli étant considérables d’ailleurs, et ceci de toute façon.

Il n’est pas impossible – mais pas assuré non plus – que, par un paradoxe qui n’est qu’apparent [car l’apocalyptisme – compris étymologiquement comme révélation, mais dans l’effectivité des textes, révélation eschatologique] est un genre tardif du judaïsme hellénisé qui s’est transmis, comme un horizon de possibilité, au christianisme puis à l’islam], il ait partagé – au sein peut-être d’un groupe religieux dit Hojjatieh [de hojjat=preuve, qui est l’un des titres du Mahdi], dont la doctrine a toutefois fait l’objet d’interprétations contradictoires, mais rayonne toujours semble-t-il, même si la société s’est formellement dissoute en 1983 pour ne pas contrarier l’ayatollah Khomeini – des vues assez proches des évangéliques sionistes, s’empressant en vue que surviennent les conditions, terribles assurément, propres à favoriser le retour – du christ, chez les chrétiens, du mahdi, de l’imam « caché », « occulté » depuis le début du quatrième siècle de l’hégire [le début du Xe siècle de l’ère chrétienne], du douzième imam chez les musulmans chiites duodécimains, Mohammed el-Mahdi [mais l’on trouve la même orientation chez certains sunnites, ainsi bien entendu dans les rangs jihadistes, mais pas seulement ; et bien sûr au sein du judaïsme en son attente du messie].

Comprenez bien : la particularité de telles orientations, et leur lourd inconvénient à mon sens, ne tient pas à une croyance en une « fin du monde » [de toute façon toujours plus assurée, en dehors même de toute considération de l’activité humaine, dans le monde définitivement post-aristotélicien de l’astronomie depuis cinq siècles], ni d’ailleurs à aucune croyance privée quelle qu’elle soit, mais dans la préoccupante affirmation que l’action en vue de hâter l’apocalypse relève, pour le croyant, d’une sorte d’obligation religieuse, ruinant tout horizon, forcément séculariste dans une suffisante mesure, pour la politique, et en particulier la quête de solutions simplement politiques, c’est-à-dire humaines, et se gardant sagement de faire parler le dieu, aux différends internationaux, ou de le placer au principe de la guerre [Je précise que cette affirmation, bien entendu, me préoccupe plutôt moins, au regard des moyens respectifs, quand elle est articulée par les amis de M. Ahmadinejad que lorsqu’elle l’est par ceux de M. Pence – et peut-être, dans le cadre d’une conjonction inédite, par ceux de M. Kushner puisque ce dernier appartient, dit-on avec beaucoup d’éléments à l’appui, à un rameau de l’organisation hassidique Loubavitch, Beth Habad, la Maison Chabad, créé par le derniers des rabbins de la dynastie Schneersohn, lequel rameau se caractérise, semble-t-il, non seulement par des positions radicales sur la question palestinienne, mais par des vues du même ordre concernant la précipitation d’un chaos supposé salvifique – il est bien sûr embarrassant que M. Trump lui ait donné un rôle éminent en vue de la « solution » de l’affaire palestinienne].

La rondeur du successeur de M. Ahmadinejad, M. Rohani, a certainement contribué à lui ménager un peu de sympathie en Occident, à proportion qu’il semblait préoccuper les « conservateurs du régime » [comme l’on aime à dire, en roulant des yeux affolés, dans les pays de contrerévolution libérale mais d’assurée révolution globaliste]. Par contraste, l’on comprend l’affolement que causait l’épée inquiétante que semblait M. Ahmadinejad, dès lors qu’il accéda à la présidence. Il faut dire qu’il était fort incorrect politiquement ; il recevait ou faisait accueillir toutes sortes d’intellectuels dissidents d’Occident, sentant par ici le soufre ; il proférait sur Israël des propos que nous n’acceptons pas.

 

En Iran même, il semble que M. Ahmadinejad ait fini, on le verra, par choquer une partie des milieux « conservateurs », tout en s’aliénant bien sûr les « réformateurs ». L’on pourrait s’en étonner, s’agissant d’un khomeiniste « de la veille », actif dès avant la Révolution, notamment comme activiste islamiste particulièrement radical en milieu étudiant, relayant les appels des fractions les plus rigoristes du clergé, veillant avec une particulière vigueur à ce que les jeunes filles respectent les austères règles de la pudeur féminine portées par la Loi, participant bientôt selon certains à la création des Pasdaran, s’impliquant peut-être, mais de façon très marginale semble-t-il, dans la prise d’otage de l’ambassade étatsunienne [ce qui fut répétitivement invoqué pour le discréditer en Occident après son élection à la présidence], et s’agissant encore d’un homme qui, devenu adulte, aurait servi pendant la guerre avec l’Irak dans les rangs des Bassiji avant de rejoindre les Pasdaran comme officier, chargé dit-on [mais l’on dit beaucoup de choses, et il n’est pas simple de démêler des informations contradictoires – n’excluons rien bien sûr : toute révolution, en temps de guerre qui plus est, emporte des abus] de sales besognes, puis d’aller gravir les grades au sein de la fameuse force al-Qods ; parcours d’élite, comme on le voit, dans ce cadre précis, d’un révolutionnaire professionnel, dont tout indique l’absolu dévouement aux idéaux du régime.

Il n’est pas certain, d’ailleurs, que cette pureté n’ait pas fini par le mettre en porte-à-faux par rapport aux effectivités politiques, économiques et sociales d’une révolution peu à peu routinisée et n’apportant pas, bien entendu, les fruits moraux et sociaux espérés par les plus sincères. Il y a, hélas, toujours, des profiteurs des révolutions, tout autant que des contrerévolutions ; c’est pourquoi la révolution, si elle doit être, ne saurait n’être pas permanente.

Mais ces réticences, qui paraissent bien être avérées, ne l’empêchèrent pas d’entamer une carrière d’administrateur, en particulier de gouverneur, de villes d’abord, puis de provinces. Cette carrière fut bien sûr interrompue en 1997 par l’accès à la présidence [[ à la suite d’Ali Akbar Hachemi Rafsandjani – lequel avait lui-même succédé en 1989 au futur Guide, Sayyed Ali Khamenei, président depuis 1981 ]], de Sayyed Mohammed Khatami : comme on l’écrit volontiers, M. Khatami était un « réformateur » ; mais l’on a dit la même chose du président Rafsandjani, mort il y a peu ; simplement, cet homme richissime, le président Rafsandjani, était aussi un homme, disons, d’opportunités, sans doute peu soucieux d’ouvrir des fronts non indispensables ; tandis que M. Khatami passait pour un « réformateur » plus ferme et avait été élu par soixante-dix pour cent des voix [il sera réélu par près de quatre-vingts pour cent des électeurs en 2001] et jouissait d’une légitimité suffisante pour tenter d’aller de l’avant, en dépit des obstacles institutionnels.

La période Khatami fut d’un grand intérêt par ce qu’elle révéla. Nul ne pouvait douter, en Occident, de la nature de la démarche engagée par M. Khatami. Mais il y en a, dans le monde atlantique, auquel « on ne la fait pas » : les Étatsuniens ; le deuxième président Bush, parvenu à la Maison-Blanche, s’opiniâtra à placer Téhéran au cœur de l’ « Axe du Mal ». Affaire extrêmement intéressante bien sûr, puisqu’elle annonce tout à fait celle que nous vivons ; il est vrai que M. Khatami avait fini par peiner à imposer ses vues ; mais l’on peut admettre qu’un comportement tel que celui de M. Bush pouvait avoir pour effet de faire échouer toute perspective de politique conciliatrice dans la durée, en lui interdisant de porter des fruits, et en la prenant en tenaille entre l’opposition interne « conservatrice » et le scepticisme agressif de l’extérieur.

 

Quels pouvaient être, il y a une quinzaine d’années déjà, les motifs de ce souhait assez manifeste de faire échouer toute voie moyenne en Iran ? Se sont-ils entés sur une inquiétude sincère, sur un esprit de vengeance pour l’humiliation de l’affaire de l’ambassade, sur des considérations peu inusuelles sur la question des hydrocarbures, sur l’envie de protéger les monarchies du Golfe ou bien Israël, ou encore de ne pas laisser l’Iran chiite prendre quelque essor au moment où le monde atlantique s’employait à détruire l’Irak voisin, avec la crainte peut-être, pas tout à fait injustifiée, de déséquilibrer la région ? Je n’en trancherai pas ; toutes ces perspectives jouaient sans doute, à un degré ou à un autre, et d’autres encore peut-être.

Mais l’on ne put empêcher que ne se répandissent peu à peu des vues alarmantes, faisant état d’une sorte de plan washingtonien, londonien sans doute, et israélien peut-être, de destruction pure et simple de l’Orient afin de permettre en quelque sorte que l’empire étatsuno-britannique prolongeât sa domination par l’organisation de la désorganisation, le gouvernement, comme l’on se mit à dire souvent dans les milieux critiques, par le chaos. Bien entendu, d’autres crièrent au « conspirationnisme » – ce qui est devenu un moyen de discréditer certains propos dissidents [comme si 1/ le discours officiel sur le conspirationnisme, ou les agissements russes supposés, par exemple, ne relevait pas du même type de montage « conspirationniste », et 2/ il n’y avait pas de « conspirations » dans l’histoire, appelées parfois à l’emporter, et souvent non]. S’il s’agit de mon point de vue, sur certains documents produits, je dois dire, 1/ que j’ai l’habitude d’examiner les pièces tout seul – telle est la vocation, il me semble, d’un universitaire -, de ne jamais accepter que l’on me dicte ce que doit être ma pensée, et de me faire mon opinion à l’aide de mon propre jugement sans me préoccuper de savoir sur qui cela fait bon ou mauvais effet, si cela me sert ou me dessert [et nul ne doutera que l’indépendance d’esprit ne desserve puissamment, toujours et partout] – je la révise bien entendu, cette pensée, lorsque j’incline à le faire, et reconnais volontiers mes erreurs si je les considère moi-même comme telles, mais toujours par l’exercice de mon jugement personnel, nourri bien entendu par un travail constant, et préservé des tentations sensibles autant par un insurmontable dégoût de la commodité malhonnête que par ce qu’il faut bien considérer comme mon rigorisme, ne fût-il pas adossé à une Loi [telle est mon interprétation des évangiles] -, et 2/ qu’en l’espèce, je tends à penser qu’il est permis d’être troublé par bien des aspects sans forcément suivre absolument les perspectives interprétatives tracées par certains.

Partons – publiée en juin 2006 dans l’Armed Forces Journal, d’une carte devenue très fameuse du Lieutenant-colonel Ralph Peters en vue d’un « New Middle East », selon une expression de la Secrétaire d’Etat Condoleeza Rice, tendant à faire éclater l’Irak en trois parties, un État méridional chiite, un Etat septentrional kurde et, à l’ouest, un « sunnistan », avec au passage redécoupage de l’Arabie séoudite et de la Turquie en particulier, etc. Mais, quelle portée accorder à cette belle carte, fortement colorée – dont il semble qu’elle ait un peu circulé dès sa publication à la mi-2006 dans les milieux gouvernementaux et militaires ? À la vérité, je ne saurais le dire : cette région infiniment complexe a toujours nourri l’imagination cartographique ; et bien entendu, à l’âge déraisonnable du deuxième George Bush, les dessinateurs pouvaient pendre à la lettre, et dans sa plénitude, la perspective d’une stratégie méthodique de « Regime Change » culminant dans un « Nation Building » de haute intensité.

 

LA CARTE DU LT COL PETERS.png

 

Les esprits les plus soupçonneux ont rapproché le travail de Peters des vues développées longtemps auparavant, dès 1982, par un journaliste israélien, un ancien fonctionnaire du nom d’Oded Yinon. Celui-ci avait publié dans une revue en hébreu, Kivounim, liée à l’Organisation Sioniste Mondiale dont le siège est à Jérusalem [l’organisation fondée donc à la fin du XIXe siècle par Theodor Herzl, Max Nordau et quelques autres, mais qui demeure importante aujourd’hui], un article qui développait le point de vue selon lequel le propos de la diplomatie israélienne devrait être le développement de petits Etats au Proche et au Moyen Orient, par éclatement des grands Etats menaçants, et en particulier de l’Irak et de la Syrie. Ces petits Etats, créés selon des critères ethnicoreligieux, ne manqueraient pas de vivre dans une sorte de conflit permanent, ou de tension latente du moins, propre à favoriser la sécurité d’Israël.

Il est notable que Yinon ait jugé la destruction selon cette perspective de l’Irak plus urgente que celle de la Syrie – ce qui bien sûr, vingt ans plus tard, a donné du grain à moudre aux esprits aux aguets lorsque, à l’invasion de l’Irak en 2003, a succédé la déstabilisation de la Syrie à partir de 2011, accompagnée bientôt de l’exaspération des tendances centrifuges dans l’Irak si meurtri. D’autant que plusieurs autres prises de position ultérieures avaient pu donner le sentiment que le point de vue de Yinon n’était pas absolument isolé.

Concernant ce qu’un certain nombre d’observateurs appellent le « Plan Yinon », je suis un peu dubitatif, je dois le dire. Ou plutôt : il me semble qu’il faut distinguer plusieurs aspects :

Tout d’abord, le « Plan Yinon » a pu apparaître comme une sorte d’étape dessinée en vue de perspectives plus ambitieuses encore, dont il serait certes faux de dire qu’elles n’ont pas de partisans dans les milieux sionistes.

Il est certain, d’un côté, qu’il se trouve en Israël, et parmi les partisans les plus engagés d’Israël à travers le monde [ainsi parmi les « Christian Zionists », les « chrétiens sionistes », comme on les appelle, fort puissants dans les milieux évangélistes américains, surtout parmi ceux qui sont les plus marqués par des montages spirituels apocalyptiques] toutes sortes de partisans de ce qu’ils appellent volontiers le « Grand Israël », de confectionneurs de cartes très ambitieuses, dont certaines livrent la Jordanie à Israël, et d’autre part prévoient à la fois la mainmise sur le Sinaï et l’élargissement de la Terre Promise jusqu’à l’Euphrate. Les vues sont diverses, les cartes variées, mais on ne peut pas nier qu’il n’y ait là des vues soutenues par certains, et l’on peut supposer que le mouvement de colonisation de la Cisjordanie soit parfois aimanté par des horizons de ce type. [Ci-dessous, une configuration assez classique dans ce genre d’exercices.]

 

CARTES IMAGINAIRES D'UN "GRAND ISRAËL".png

 

Certaines ambitions sont à peu près folles. Mais on comprend que si on les suppose agréées par une partie de la classe dirigeante israélienne, alors le projet du colonel Peters apparaît plus ou moins constituer une étape dans sa réalisation. En éliminant les grands Etats laïcs, nationalistes arabes comme l’on disait des deux baathismes : d’abord le régime de Saddam Hussein, puis celui de M. Bachar el-Assad, l’on favoriserait l’éclatement de ces grands ensembles soumis à de fortes tensions en régions plus petites et moins menaçantes dont certaines devraient pouvoir tomber au moins dans la sphère d’influence d’Israël, comme c’est jusqu’à un certain point le cas pour la Jordanie.

Seulement voilà :

Rien n’invite d’abord à supposer que de telles vues soient largement partagées par les dirigeants israéliens. S’agissant d’ailleurs des vues les plus ambitieuses, elles soulèveraient – il faut être lucides – un insurmontable problème démographique [la démographie, n’est-ce pas, est, je ne cesse de le répéter, une discipline princesse parmi les grandes disciplines « camérales »]. Israël compte aujourd’hui moins de neuf millions d’habitants mais seulement plus de six millions de juifs reconnus comme tels. L’Alyah, c’est-à-dire l’Ascension à la Terre sainte, l’immigration juive vers Israël, est un mouvement déclinant dans la durée, contrairement à ce que l’on suggère parfois en France. Je considère, sans guère d’hésitation, que, pas plus qu’il n’est plausible que la Russie, qui demeure démographiquement malade, après avoir été à l’agonie il y a vingt ans, n’envahisse l’Europe occidentale [!!!], il n’est imaginable qu’Israël se lance dans un procès d’extension qui accroîtrait démesurément des difficultés qu’il est impossible de sous-estimer [il faudrait dire encore, pour ceux, intoxiqués, qu’affole l’Iran, que ce grand pays n’est pas du tout en mesure de perdre cinq cent mille jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans dans une guerre — ce pays de trentenaires et de quadragénaires semble appelé à vieillir inexorablement désormais, c’est l’un des pays les plus « européens » de la région démographiquement, et ce n’est pas une bonne nouvelle pour lui !]. J’ajoute que, alors qu’est construit le fameux Mur, ce que l’on appelle la « Barrière de Séparation » – dont le tracé tourmenté est d’ailleurs très contesté –, l’idée d’une extension de l’interpénétration des populations juives et musulmanes au Proche Orient n’apparaît certes pas la plus probablement répandue chez les décideurs politiques israéliens.

Mais même si l’on demeure attentif au plan que l’on pourrait dire rétrospectivement Yinon-Peters [avec quelque abus, certes, au regard de beaucoup de motifs – à commencer par le quart de siècle séparant les montages, et leur configuration tout à fait différente], même si l’on admet que certains milieux agitent de telles perspectives, est-il raisonnable d’y voir l’inspiration, et donc la démonstration du développement méthodique d’une stratégie américaine du chaos, dépassant dans ses ressorts le souhait de protéger alliés arabes et juifs contre les menaces éventuelles, de s’assurer un contrôle suffisant des ressources en hydrocarbures [afin de pouvoir en jouer, en agissant par exemple sur les prix, mais aussi en contrôlant l’approvisionnement d’une Chine fort dépendante énergétiquement], voire d’éviter que la Russie ne joue un rôle significatif en Orient [et là, c’est raté !], avec en prime, peut-être, le « cadeau » de remontées jihadistes vers le Caucase ? Je dois dire que je ne juge pas un tel montage – conduit sur tant d’années, par-delà les changements d’Administration, probable.

Oded Yinon lui-même, d’ailleurs, n’était pas un personnage bien important. Bien qu’il y ait un peu de brume autour de sa personne, il semble qu’il ait pu occuper un emploi public de modeste niveau, puis être un journaliste sans grand renom. Certes, il a écrit dans l’organe d’une grande organisation. Mais enfin – sous réserve d’approfondissement – il ne semble pas que ces vues aient été reprises à leur compte par les responsables de l’Organisation Sioniste Mondiale.

Une fois de plus : il y a dans le monde toutes sortes de gens pensant toutes sortes de choses, et les exprimant parfois. Mais je ne pense pas que de tels desseins – et dessins – aient pu constituer exactement une « feuille de route » pour les vingt dernières années, dont, avec l’agression en cours contre l’Iran, nous aborderions – après l’épisode retardateur de MM. Obama et Kerry – la dernière, si sombre, étape.

Demeure, bien entendu, m’objectera-t-on, le témoignage du général Wesley Clark, qu’il me faut bien évoquer [je dirai aussi un mot, tout bien pesé, sur M. Barnett] avant de revenir à M. Ahmadinejad.

 

Le général Clark fut un militaire considérable. Il passait pour exceptionnellement prometteur dès West Point dont il sortit au premier rang [je n’accorde guère d’importance à ces choses, mais la plupart des gens si] ; il est douteux qu’il ait été un incurable rebelle puisque sa carrière culmina lorsqu’il fut placé en 1997 à la tête de l’[US]EUCOM [US European Command], l’un des six Geographic Combatant Commands [il y a aussi quatre Functional Combatant Commands depuis la création au printemps de cette année de l’[US]CYBERCOM, dont la mission se comprend sans peine], ce commandement des forces des États-Unis pour l’Europe emportant mécaniquement de plus la fonction de SACEUR [Supreme Allied Commander Europe], commandant suprême des forces alliées en Europe, c’est-à-dire des forces de l’OTAN [le chef étatsunien a généralement un adjoint britannique, exceptionnellement allemand – ce choix en dit long, il me semble – l’Italie ainsi est bonne pour accueillir un nombre invraisemblable de bases, et douze mille militaires étatsuniens en permanence – avec une orientation africaine et méditerranéenne prononcée, et bien entendu préoccupante –, mais un militaire de probable origine italienne, ou un autre latin – n’allons pas « plus loin » –, ne peut être agréé que s’il s’appelle Curtis et, né dans l’Ohio, est de toujours étatsunien, comme l’actuel SACEUR, le général Scaparotti].

Le général Wesley Clark commanda assez naturellement l’Operation Allied Force, en 1999, avec la charge d’écraser illégalement la République fédérale de Yougoslavie, c’est-à-dire la malheureuse Serbie, sous des bombes [nous y participâmes, hélas, achevant de détruire ainsi notre longue amitié avec la Serbie – forgée dans la résistance, dans les deux guerres, aux si constants « empires centraux »] – des bombes, qui plus est, dites à uranium appauvri, qui rendent l’épouvante inoubliable pour les peuples, puisqu’au temps des destructions immédiates de bâtiments et de vies succède celui, pendant des décennies, de la prolifération de cancers. Le général Clark montra sa détermination à n’en pas douter – à un degré presque angoissant d’ailleurs, puisqu’il donna l’ordre aux troupes de l’OTAN, en juin 1999, d’attaquer un effectif russe à l’aéroport kosovar de Pristina ; fort heureusement, le capitaine britannique Blunt refusa d’obéir et fut couvert par son chef, le général Jackson, non sans que cette affaire ne créât de tensions – même dans l’effondrement de la fin de la désastreuse ère Eltsine, quelques morts russes n’eussent pas fait de bien aux relations internationales.

Je le répète : cet homme – M. Clark – n’est pas le moins du monde subversif ; d’ailleurs, accédant immédiatement à la retraite après ses aventures européennes, il annonça qu’il voulait gagner des dizaines de millions de dollars dans les affaires afin de pouvoir se lancer dans des activités… humanitaires. Cela définit un monde [qui est le nôtre d’ailleurs, puisque le général Pierre de Villiers, chef d’État-major des armées français, après avoir démissionné dans des circonstances tendues il y a un an, n’a rien trouvé de mieux que de se faire recruter par le Boston Consulting Group [BCG] ; au moins peut-on lui être reconnaissant de nous avoir dispensés – en plus ! – d’un couplet humanitaire].

Je dois ajouter que le général Clark eût souhaité se présenter, en tant que démocrate, contre M. George Bush le second lorsque celui-ci sollicita un deuxième mandat, mais il fut conduit finalement à se retirer en faveur de M. John Kerry, lequel sera finalement battu, ce qui ne saurait ne pas être considéré – même si celui-ci est loin de ne mériter que des éloges – comme regrettable.

De père juif [mais, celui-ci étant mort précocement, il l’ignorait], et de mère méthodiste [j’imagine que c’est elle qui lui donna le prénom Wesley puisque le méthodisme se développa par la prédication de John Wesley dans l’Angleterre du XVIIIe siècle], il choisit de se convertir au catholicisme de sa femme [religion aussi, mais de naissance, de M. John Kerry, lui aussi d’ailleurs né d’un père issu de l’union de parents juifs austro-hongrois, mais convertis eux-mêmes au catholicisme au moment de quitter l’Europe pour le « Nouveau Monde »]. De tels parcours, révélateurs certes d’un temps, appelleraient sans doute plus de travail et d’attention que je ne peux en consentir ici : la catholicité étatsunienne est plus raisonnable que la mouvance évangéliste dans nos dangereuses affaires.

Ne supposons pas pour autant que les sentiments de piété qui paraissent avoir été les siens l’ait placé en retrait dans le cadre de son office militaire. Il semble que les vues de celui qui passait pour un jeune officier capable de pensée – ce qui ne lui valut pas toujours l’amitié de ses pairs – aient été consacrées [sans que l’on puisse dire que c’eût été en tant que siennes, plutôt comme se trouvant dans l’air du temps à la suite de l’échec vietnamien] dans la « doctrine Weinberger », du nom du Secrétaire à la Défense du président Reagan entre 1981 et 1987 – laquelle comportait comme articles fondamentaux le refus des interventions militaires non justifiées par un intérêt majeur d’une part [not commit forces to combat unless […] vital national interests], d’autre part, au cas du choix d’intervenir, la détermination précise d’objectifs [with clearly defined political and military objectives], et un engagement proportionné mais déterminé de moyens [troops should only be committed wholeheartedly].

 

Je suppose que vous ne douterez pas qu’il est assez improbable que M. Clark ait dit n’importe quoi, même s’il n’est pas impossible qu’il ait nourri certaines rancœurs – et si les doutes, certes extrêmement légers, qu’il a pu émettre sur l’affaire du 11 septembre, ne lui ont pas fait de bien auprès de tous ceux qui prétendent que cette affaire ne comprend absolument aucun aspect troublant [l’on peut-être troublé, n’est-ce pas, sans du tout prétendre inverser les conclusions d’ensemble qui sont généralement tirées par ceux dont la mission était d’enquêter] ; je trouve assez gênant, pour le moins [je trouve cela effrayant en réalité], que notre temps prétende détruire le droit fondamental de l’esprit humain en tant qu’esprit humain de s’interroger librement, et bien entendu de communiquer ses interrogations à ses frères de la caverne.

En mars 2007, lors d’une entrevue avec la journaliste Amy Goodman, l’ancien général, qui venait de publier ses mémoires, dans lesquelles il abordait déjà cet épisode, a évoqué un plan – plan couché sur le papier, et déjà rédigé quelques jours seulement après le 11 septembre – prévoyant que sept pays d’Orient ou d’Afrique [Irak, Syrie, Liban, Libye, Somalie, Soudan et Iran] fussent attaqués en cinq ans [huit si l’on ajoute l’Afghanistan], plan dont l’auteur eût été M. Paul Wolfowitz, secrétaire-adjoint à la Défense de 2001 à 2005, sous le premier mandat de M. George Bush et le début du second, néoconservateur assurément très décidé, dont le rôle fut important dans l’affaire irakienne.

Le général Clark est revenu à plusieurs reprises, dans des circonstances diverses, sur ce plan de destruction du Grand Moyen Orient. Il me semble impossible de ne pas prendre au sérieux ses propos, d’autant qu’ils ont revêtu un caractère dans une certaine mesure prophétique. L’affaire Oded Yinon me semble d’assez peu d’intérêt, je dois le répéter ; l’épisode Peters ne revêt pas une portée vraiment considérable ; par contre, le général Clark interdit d’exclure la possibilité qu’un certain effectif d’hommes d’influence n’ait souhaité, très tôt, une telle vaste entreprise.

Mais, cet effectif, au fond, n’est pas mystérieux : la petite nébuleuse radicale dite néoconservatrice, dont l’obsession principale demeure la Russie. M. Clark d’ailleurs a rapporté aussi un propos de M. Wolfowitz antérieur de dix ans, tenu au tout début des années quatre-vingt-dix : il suggérait qu’il fallût profiter de la dizaine d’années que mettrait la Russie à simplement se remettre un peu de l’effondrement de l’URSS pour, en quelque sorte, briser toute chance qu’elle pût conserver ou retrouver une certaine influence, en particulier vers le sud.

Est-ce que M. Wolfowitz pense en ces termes, comme quelques dizaines ou centaines d’autres [les activistes ainsi de la famille Kagan, que j’ai déjà évoqués dans un billet de l’an dernier — taper dans la fonction recherche du blogue – le billet sera sélectionné – puis ensuite, lorsque le billet sera ouvert, dans la fonction recherche plus générale —, et en tout particulier à l’époque récente, l’épouse du chef du clan, M. Robert Kagan, Mme Victoria Nuland, sous-secrétaire d’État pour l’Europe et l’Asie de la fin de 2013 au début de 2017, dont le rôle dans l’affaire ukrainienne fut crucial]. Bien évidemment – et je ne parle pas souvent d’évidence dans les disciplines humaines.

La question toutefois n’est pas de savoir si des groupes de pensée tentent de parvenir à certaines fins : cela va de soi et n’est pas illégitime [même s’il est illégitime de détruire des peuples dans le cadre de montages tordus et sanguinaires]. La question me semble plutôt : comment cela est-il possible, par delà la succession des personnalités et des Administrations [avec certes des variations : M. Obama ainsi a abandonné la Libye à Mme Clinton – et à M. Sarkozy –, œuvré de concert avec elle en Syrie, mais il l’a remplacée par M. Kerry pour écrire la page iranienne que déchire désormais M. Trump]. Je redis ce que j’ai déjà écrit, et dit : je ne suis pas un adepte de la fumeuse idée d’un « Deep State » ; je pense plutôt que les néoconservateurs, poursuivant certes leurs folies propres, rencontrent des intérêts puissants, qui sont pour l’essentiel ceux du Grand Capital étatsunien, lequel n’aspire pas seulement à la globalisation, mais à une globalisation autour des États-Unis, bras armé du capitalisme nord-américain, à une globalisation dissymétrique à la faveur d’une dynamique impérialiste sans précédent.

 

Tout bien pesé, je dois ajouter une « contribution » encore à tant de montages orientaux, dans lesquels certains prétendent décider du destin de peuples entiers : celle de M. Thomas Barnett. À VENIR

 

Quoi qu’il en soit, il est notable que M. Ahmadinejad ait été porté à la présidence en 2005. Le relatif échec de M. Khatami, la déception éprouvée par certains, appelaient au fond que le balancier partît en un autre sens : à quoi bon s’échiner en vue de transactions dont les adversaires ne veulent pas, ou pas vraiment, ou pas tous ? Cette sorte de mécanique psychologique est intéressante aujourd’hui, si l’on veut bien admettre que l’échec – violent – de ce qui avait été une victoire de M. Rohani, contre tous les avertissements des « conservateurs », ne saurait guère ne pas revêtir la signification d’une gifle cinglante pour le président de la république islamique lui-même, lequel certes est loin d’avoir achevé son deuxième et dernier mandat de quatre ans, entamé il y a un peu plus d’un an seulement, mais ne semble guère à même de « rebondir » dans un jeu international qui, malgré de premières velléités de résistance face au diktat étatsunien, semble appelé à se gripper peu à peu pour l’Iran puisque la perspective d’un front commun de résistance de tous les peuples, lequel ferait plier les États-Unis en quelques mois, ne saurait en aucun cas être envisagé sérieusement aujourd’hui. [ Je m’explique sur la nature de cet échec : il avait été d’abondance exposé à M. Rohani par ceux qui le contestaient, et qui critiquaient la naïveté de sa démarche, que pour Washington les accords internationaux sont toujours davantage des chiffons de papier, et que le droit international, tel que stylisé dans la charte des Nations Unies, est aux yeux des impérialistes une vieille lune n’appelant aucune considération ; MM. Rohani et Zarif ont passé outre et l’on voit le résultat ; bien entendu, M. Rohani pourrait argumenter en défense; 1/ que l’arrivée d’un M. Trump n’était pas probable [mais on lui répondrait que Mme Clinton avait à peu près annoncé qu’elle ferait de même] ; 2/ de façon plus intéressante que la situation internationale de l’Iran est meilleure aujourd’hui qu’il y a quelques années, puisque le pays a montré sa bonne volonté [mais il n’est pas certain par contre que la sévérité accrue des États-Unis n’emporte pas plus de dommages encore que les sanctions passées, même si quelques pays du grand espace eurasiatique jouent avec un peu d’audace – peut-être provisoire je le répète, ou encore négociable].

Ici, il me semble que le caractère extrêmement pervers de la démarche de M. Trump saute aux yeux : flanquer des claques sauvages à des modérés, c’est non seulement jeter des dizaines de millions d’Iraniens dans la plus profonde misère, mais encore s’exposer à que ces modérés ne soient remplacés par de – sensiblement – moins modérés ? Bien entendu, Washington pourrait vanter sa lucidité : vous voyez, nous dirait-on, ces gens ne sont pas de vrais modérés [pas comme les dirigeants étatsuniens, n’est-ce pas…] ; mais cela ne prouverait rien ; une nouvelle fois, on aurait cassé un engrenage probablement pacificateur. Bien entendu, l’on peut aussi miser – et certains le font à peu près ouvertement – sur le glissement de l’Iran vers la guerre civile, certaines des marges du pays pouvant certainement être subverties par des infiltrations, et des effectifs, en particulier s’étant [ou ayant été] acheminés au Khorasan, dans le nord-est afghan par exemple [j’ai évoqué cette affaire dans un billet de l’année], mais le cœur même du pays comportant aussi des effectifs fragiles peut-être, même si l’antinomie de l’islamisme chiite avec le takfirisme sunnite paraît à peu près insurmontable ; je ne doute guère que les bassiji et les pasdaran parviendraient à conserver la maîtrise finale du terrain, mais ni l’Iran, ni ses voisins, ni l’Occident, n’ont besoin de nouvelles folies sanglantes. Et, de toute façon, il est indécent d’aspirer à, de fomenter et d’attiser des guerres civiles.

M. Ahmadinejad, quoi qu’il en soit, était devenu maire de Téhéran en 2003. Généralement, les grandes métropoles votent de façon plus « libérale » que les moindres regroupements de population. Toutefois, je suis tout à fait incapable d’analyser ici la situation, faute d’informations consistantes. Notons simplement que l’échec relatif du « khatamisme » avait ouvert la voie à M. Ahmadinejad, et que lorsque celui-ci, deux ans plus tard, élu président, démissionnerait de ses fonctions municipales, il serait remplacé pendant douze années consécutives par un « conservateur », M. Ghalibaf, dont par contre, en 2017, le succès du « rohanisme » consommerait la sévère défaite au bénéfice du « réformateur » Mohammed Ali Najafi, dans le cadre d’un mouvement d’ensemble favorable à cette nuance politique au travers du pays. Cette analyse est sommaire ; je suppose qu’elle n’est pas sans aucune pertinence ; d’ailleurs, la présidentielle qui se déroulait au même moment voyait la nette victoire du président Rohani, candidat à sa réélection ; et le rôle dans l’opinion de l’ancien président Khatami se trouvait rehaussé dans le cadre de l’espoir soulevé par la perspective d’une levée des sanctions occidentales à la suite du traité « nucléaire » de 2015

En juin 2005, dans la dynamique de cette première victoire, M. Ahmadinejad créa, lors de l’élection présidentielle, une certaine surprise, d’autant que des sondages l’annonçaient très bas. Certes, il appartient au Conseil des Gardiens de la constitution d’agréer les candidatures ; et il en avait écarté près de mille pour n’en retenir que sept ; il serait pourtant excessif de considérer que les électeurs ne se voyaient pas proposer un choix relativement clair entre des candidats articulant des perspectives différentes. Au fond [si l’on ne considère pas d’autres caractères], ceux qui souhaitaient la voie d’un réformisme tempéré et plus habile que doctrinaire pouvaient voter pour M. Rafsandjani [déjà rencontré plus haut], lequel, avec un peu plus de 21% des voix, n’arriva à la première place, d’une façon qui surprit, qu’avec une faible avance sur le deuxième ; ou encore pour l’hojatoleslam, Mehdi Karroubi, fort d’une longue carrière politique [moins de 18%], ou enfin pour M. Mostafa Mo’in [14%], « khatamiste » et plus nettement réformateur, nullement un inconnu après une carrière politique honorable, et en principe apprécié pour sa qualité de chercheur de haut niveau en pédiatrie. L’on notera que cet arc « réformateur » était largement en tête à l’issue du premier tour, d’autant qu’il comprenait aussi les 4,5% de voix de M. Mehr-Alizadeh, d’origine azérie, et qui recueillit bien entendu une bonne partie de ses voix dans l’extrême-nord-ouest du pays. Du côté « conservateur », M. Ahmadinejad gagna la deuxième place avec près de 20% des voix, M. Ghalibaf, que l’on vient de croiser, obtint 14%, et M. Ali Larijani – issu d’une importante famille de la République islamique, tant sur le plan religieux que politique –, issu du corps des Gardiens de la Révolution, mais certainement le plus modéré des trois, 6%.

Or le deuxième tour de l’élection vit bien sûr un certain tassement de la participation, d’environ 63% à environ 60%, mais surtout une inversion forte de tous les pronostics, puisque M. Ahmadinejad emporta alors 62% des bulletins contre 38% à son adversaire. Je ne veux pas trop m’attarder mais je souhaite reprendre une carte que j’avais portée dans un billet précédent et encore au début de celui-ci – la première qui vient ci-après – et reproduire à sa suite des cartes qui ne laissent guère de doute : l’appui populaire à une version « soutenue » de la Révolution islamique demeurait fort dans le cœur du monde chiito-persan, et il était plus faible dans les régions ethniquement ou religieusement plus périphériques.

Pourtant, un certain nombre d’observateurs persuasifs crurent pouvoir retenir une interprétation plus subtile, et d’ailleurs non-contradictoire : une bonne part des Iraniens se fussent sentis attachés dans l’ensemble au régime, et eussent été déçus des maigres retours du réformisme de M. Khatami ; mais pour autant, nombre d’entre eux eussent pu envisager une certaine décléricalisation du régime sans trop de regrets. Nous verrons d’ailleurs qu’il n’est pas impossible que M. Ahmadinejad n’ait entendu et retiré lui-même la leçon de l’élection ainsi, non sans faire croître les tensions à l’intérieur de l’appareil du pouvoir iranien.

Au fond, la grande différence entre notre temps et celui des débuts de la révolution islamique tient à ceci qu’autour de 1980, il n’y avait pas à proprement parler d’élite révolutionnaire nombreuse, ou du moins formée à la nouvelle orientation idéologique en dehors d’une partie du clergé ; une fois éliminés les politiciens antérieurs, à la faveur de l’épreuve terrible de la guerre, il sembla aller de soi que le clergé jouât un rôle de première importance [ainsi, de 1981 à 1989 l’ayatollah Khamenei avait-il été président, puis l’ayatollah Rafsandjani de 1989 à 1997 – hodjatoleslam encore l’un et l’autre, je crois, lors de leur accès à la présidence –, puis l’ayatollah Khatami, de 1997 à 2005] ; mais, peu à peu, une élite pieuse et patriote, et déterminée, mais dans le siècle, et sous divers aspects, « moderniste » put émerger, en particulier au sein d’un appareil organisationnel au sein duquel les pasdaran jouent un rôle éminent, mais où les moindres bassiji ne doivent pas être sous-estimés [à l’esprit desquels nombre de propos de M. Ahmadinejad montrèrent qu’il était demeuré fidèle], sans parler de tous ceux qui, étant passés par ces institutions, se trouvant par ailleurs à un haut niveau de formation, sont peut-être en mesure de trouver des voies réconciliatrices. L’échec cruel de l’ancien président Hachemi Rafsandjani s’expliquerait à la fois par un réformisme un peu à contre temps, par une pureté éthique assez soupçonnable [l’on ne peut pas à mon sens dire moins], mais aussi par une certaine lassitude devant l’accaparement de trop de hautes fonctions par le clergé, et par l’aspiration d’une nouvelle génération à accéder aux responsabilités. [[[ Cette dernière perspective était finement esquissée par un excellent spécialiste de l’Iran, M. Bernard Hourcade dans un texte publié en 2008 dans le n° 70 de La revue internationale et stratégique, « Les dynamiques intérieures en Iran. La « prise du pouvoir » par les Gardiens de la révolution : retour au passé ou perspective d’ouverture ? » ]]].

 

Diversité ethnique et religieuse de l'Iran copie.png

 

élection présidentielle de 2005 - répartition régionale.png

 

J’ajoute une carte simplificatrice concernant les religions en Iran ; je pense qu’en la rapprochant de celle qui précède immédiatement, vous saisirez bien ce que je souhaite suggérer.

 

Religions en Iran.png

 

Parvenu à la présidence, M. Ahmadinejad s’est lancé dans une politique qu’il n’est pas très aisé d’étudier car les livres que l’on rencontre sont dans l’ensemble sévèrement à charge, et pas toujours très précis.

Je voudrais partir d’une idée très générale. Voici comment – d’une façon entièrement intelligible pour vous au regard de ce qui a déjà été dit – M. Luizard, dans un bon livre, Histoire politique du clergé chiite […], évoquait il y a quelques années le moment historique de la fin de l’ayatollah Khomeini, mort le 3 juin 1989 [dans un chapitre, notez-le, intitulé « La reconnaissance d’un échec », et un paragraphe portant le titre « Thermidor iranien »] : « Le contexte général indiquait clairement que la période révolutionnaire avait pris fin. Le cessez-le-feu accepté le 18 juillet 1988 par Khomeyni dans la guerre contre l’Irak signifiait que la République islamique renonçait à exporter sa révolution. Le Guide le comprit fort bien, qui compara cette acceptation à un poison annonçant peut-être aussi sa propre mort. À vrai dire, l’ardeur et l’enthousiasme révolutionnaires qui avaient présidé aux premières années du conflit, lorsque des milliers de basîdji partaient à l’assaut des positions irakiennes, étaient bien révolus. […] Le maître mot de cette « IIe République islamique », comme on l’a qualifiée, fut la reconstruction. Deux religieux en furent les promoteurs : Ali Khamenei et Ali Akbar Hâshemi Rafsandjani, le premier en tant que successeur de Khomeyni à la fonction de Guide, le second comme président élu de la République. Le 28 juillet 1989, Rafsandjani, nouveau président, organisa un référendum pour réviser la Constitution. Le 9 août suivant, Ali Khamenei fut élu nouveau Guide par le Conseil des experts. Son titre avait quelque peu changé : il n’était plus Guide de la révolution, comme l’avait été Khomeyni, mais simplement Guide de la République islamique. Une nuance importante […]. S’il y eut une libéralisation relative et une atténuation de la répression, la légalisation des associations politiques, annoncée depuis 1988, fut un échec. Au lieu de proposer des réformes, le gouvernement soucieux de marginaliser les radicaux khomeynistes, et le Parlement, préoccupé de morale islamique et de développement du commerce, se neutralisèrent mutuellement. L’Iran révolutionnaire avait vécu, et le Thermidor auquel il laissa place apparut rapidement comme une reconnaissance implicite de l’échec du système politique instauré en 1979. » [pp. 217 sq.]

La fin de ce développement peut sembler un peu embrouillée ; elle n’en est que plus intéressante ; au fond, si l’on comprend bien, voici plutôt un Thermidor manqué [mais peut-être les Thermidor tendent-ils à l’être – que l’on songe à l’établissement de la république directoriale, celle de l’an III, en France, il y a un peu plus de deux siècles] ; l’important est de comprendre, d’une part qu’il n’est pas si certain que le système de 1979, certes saisi par la guerre, ait dû être un tel échec pour le temps de paix [la suite a plutôt montré qu’au regard des circonstances et de l’esprit général et majoritaire du peuple iranien — le Volksgeist, ce qui donne l’aune à laquelle les textes doivent être appréciés —, il comportait plus de possibilités de souplesse qu’on ne tend à le dire, ce qui lui a assuré malgré tout une longévité déjà estimable], et d’autre part [s’il est permis de demeurer dans le même jeu de comparaison historique] qu’il n’appartient pas à beaucoup d’être Bonaparte [c’est-à-dire une sorte de héros politique hégélien, porteur d’une Aufhebung intégratrice, réconciliatrice et prometteuse] et de proclamer, sans que l’on puisse rétrospectivement sourire devant tant d’assurance : « […] la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée : elle est finie » [in « Proclamation des Consuls de la République » du 24 frimaire an VIII, lors de la présentation de la constitution de l’an VIII — je dis bien ceci : c’est en Brumaire que parle l’esprit, sauvant ce qui, à cette heure, peut l’être des deux moments antérieurs ; en Thermidor grouillent les intérêts seulement].

Voici ce que je souhaite suggérer : admettons que l’année 1989 ait été celle d’une sorte de Thermidor iranien ; ne doutons pas trop d’ailleurs que la figure du président Rafsandjani – je l’ai au fond laissé entendre plus haut – ne soit assez celle, dans un contexte autre certes, d’un thermidorien [drôle de religieux malgré tout que celui qui s’enrichit démesurément, en particulier parce qu’il est le roi de la pistache…] ; il se trouve simplement que, deux présidents plus tard, la question centrale [laquelle, comme dans la France de la fin du XVIIIe, n’était pas « Comment en finir avec la Révolution ? », car cela, selon moi, n’aurait pas eu grand sens, mais « Comment stabiliser une révolution qui manifeste aussi profondément la particularité iranienne ? », en faisant de l’Iran le grand pays qu’il a vocation à devenir], cette question donc, n’était pas résolue.

Mais il se trouve aussi, si l’on poursuit la comparaison engagée, que M. Ahmadinejad, arrivant en un moment brumairien, n’était pas Bonaparte – ni Cromwell [et bien entendu, et cela on peut s’en réjouir, les Pahlavi ne sont pas revenus après, à la différence de nos Bourbons ou des Stuarts – j’ai beaucoup d’admiration pour l’aventure capétienne, je le précise s’il est besoin, mais elle était terminée – après, ne l’oublions pas, avoir créé l’État-Nation le plus achevé du monde –, le charme rationnel de la monarchie traditionnelle était dissipé].

Pourtant, M. Ahmadinejad me semble avoir été porteur d’un projet que je dirais volontiers d’islamisme sécularisé, non pas d’islamisme moins rigoriste, mais d’islamisme échappant à l’omniprésence cléricale propre au chiisme duodécimain dans la version khomeiniste du Velayat-e faqih. Je ne sais pas si ma vue est claire : il ne semble pas qu’il se soit agi pour lui, comme ce pourrait être le cas pour des « réformateurs », d’assurer une séparation plus grande du religieux et du séculier, de consentir une plus grande autonomie à la « société civile » [comme l’on dit aujourd’hui, sans égards pour les usages lexicaux de la philosophie politique classique] – tout au contraire [cette séparation de la société et de la religion est de toute façon difficile dans le cadre musulman] ; il s’agissait plutôt – si je comprends bien une pensée qui ne s’est pas livrée à ma connaissance sous la forme d’un grand exposé doctrinal [mais qui, malgré tout, a transparu au fil de nombreux passages de nombreux discours, de diverses prises de position, et d’agissements aussi] –, d’assurer une suffisante séparation du clergé et de la politique. L’autre volet de la synthèse dont il fut peut-être porteur, tenait à un plus grand progressisme social à l’intérieur et à une lutte anti-impérialiste – et antisioniste – encore plus décidée à l’extérieur. Les suites de ses mandats, la dégradation constante de ses relations avec le haut clergé iranien me paraissent assez – je vais y revenir – confirmer mon esquisse d’interprétation.

D’une certaine façon, il semble – je veux dire : il me semble, et d’autres, beaucoup plus savants que moi sur cette question penseraient peut-être que je me fourvoie – que le président Ahmadinejad revivifiait la radicalité khomeiniste, mais tout en prétendant faire reculer dans une certaine mesure le Velayat-e faqih. C’est dire le caractère trompeur, réducteur du moins, de ce couple que l’on ne cesse de promouvoir « réformateurs » / « conservateurs » ; c’est un peu comme si l’on avait dit des franciscains « spirituels » de la fin du XIIIe et du XIVe siècles qu’ils étaient des « conservateurs » – cela n’aurait aucun sens ; ce couple renvoie à un peu intéressant « comme nous » / « pas comme nous », ou si l’on préfère « libéral/libertaire » ou non, avec le propos bien entendu de justifier notre système de « démocratie de marché », c’est-à-dire notre remplacement de la [quête de l’inatteignable] démocratie, comprise comme accomplissement politique de la liberté en souveraineté, par un marché généralisé dont le propos et l’effet est de détruire la politique.

 

Je souhaiterais revenir ici un instant sur l’apocalyptisme possible de M. Ahmadinejad ; il pourrait avoir été le ressort de son montage. Au fond, la difficulté du Velayat-e faqih tient peut-être à ce qu’il prétend réaliser une société bonne avant le retour du Mahdi, instaurer un analogon du temps messianique en un âge prémessianique. Peut-être est-ce à cela que – appartenant à l’effectif des montazaran [de ceux qui attendent – le retour du Mahdi] – s’est opposé M. Ahmadinejad. Le propos de la politique ahmadinejadienne, dès lors, serait celui d’un révolutionnarisme prémessianique, dont la fin serait d’assurer l’avènement du temps messianique, et donc de la véritable « république islamique » dont l’actuelle ne saurait au fond être davantage que la caricature : ainsi devrait se comprendre sa contradiction apparente : celle d’une sorte de sécularisme mystique. Mais, je le redis, je pense à voix haute ou, si l’on préfère, à plume ouverte [même si certains auteurs suggèrent des orientations de ce type ; v. par ex. le très particulièrement intéressant article – très riche en informations précises sur un grand nombre de personnages et organisations appartenant à la mouvance ahmadinejadienne – de M. David Rigoulet-Roze, « Millénarisme mahdiste du laïc Ahmadinejad versus rationalisme ecclésial mollahiste », in Les cahiers de l’Orient, 2009, n°94 — Je note en passant que le même auteur a donné, sans beaucoup d’indulgence certes pour la révolution iranienne – cet auteur est précieux mais nettement engagé du côté des vues convenues entre Seine, Tamise et Potomac, if you see what I mean -, un bon livre – point systématique mais procédant par touches jetant une vive lumière sur nombre de questions – il y a quelques années, L’Iran pluriel. Regards géopolitiques ; l’on retrouvera le contenu de l’article précité aux pp. 23 sq.]

 

Comprendre est le plus important pour nous : ici, donc, distinguer que, sous le propos de radicalisation anti-impérialiste, en lui-même fort intelligible, ou de décléricalisation relative de la révolution islamique, aspect à première vue plutôt propre à susciter notre approbation, ou encore de contestation de la possibilité de faire survenir par une révolution politique les bienfaits d’un temps messianique, perspective qu’il serait difficile de ne pas trouver raisonnable, il put y avoir, véritable ressort qu’il faudrait placer au principe de telles orientations, un montage en lui-même extrêmement belligène. Et comprendre ne saurait conduire à sous-estimer, rétrospectivement, les risques emportés par la probable position de M. Ahmadinejad, tout à fait parallèle semble-t-il [et M. Rigoulet-Roze fournissait il y a dix ans, dans son article, beaucoup d’éléments persuasifs], dans sa radicalité, à celle des « chrétiens-sionistes » étatsuniens, c’est-à-dire, 1/ non seulement apocalyptique, 2/ mais encore assurée de l’imminence de la bataille finale de l’Armageddon, et 3/ persuadée qu’il est au pouvoir des combattants de la foi, et même de leur devoir, de participer à l’œuvre divine, avec la possibilité de hâter le retour de celui que l’on attend.

Je suis toujours renversé de constater que beaucoup d’observateurs contemporains persistent à considérer que la religion, dans les conflits de notre temps, ne saurait être davantage qu’une sorte d’habillage de luttes d’ordre économique, social ou géopolitique. Il n’en va pas ainsi à mon sens ; et il me semble que lorsque l’on voit le niveau extrême atteint, en Europe même, par les tensions à propos de sujets simplement « sociétaux », il ne devrait pas être impossible de saisir que des idéologies « apocalyptiques » puissent revêtir quelque jour un caractère autoprédictif, et pas seulement du fait de telle ou telle branche de l’islam. Bien entendu, toutes sortes de gens œuvrent au service de la pure domination, politique ou économique, toutes sortes d’opérateurs mondiaux jouent pour les hydrocarbures, les ventes d’armes, la prédation des sous-sol en général ; mais leurs jeux lamentables croisent des forces redoutables selon un autre montage – en lequel la quête ascétique, et peut-être violente [la racine jhd de l’effort portant, comme je l’ai dit cette année, l’ijtihad, la lutte au fond pour l’interprétation, mais aussi le jihad], du Souverain Bien [ou supposé tel] se substitue à celle des biens ordinaires de la concupiscence –, nullement effacées en notre temps, ces forces, emportées si l’on veut par l’ordination proprement eschatologique de millions et de millions d’âmes.

 

CE QUI EST ANNONCÉ ICI NE SERA PAS COMPOSÉ AVANT L’EXAMEN => COMME JE L’AI DIT, JE SOUHAITE PARVENIR À ÉCRIRE ICI À PEU PRÈS MILLE MOTS QUI SE TIENNENT SUR L’ESPRIT DE LA POLITIQUE INTÉRIEURE DE M. AHMADINEJAD. J’ATTENDS QUELQUES LIVRES ANGLOSAXONS EN CETTE MI-AOÛT. J’ESPÈRE QU’ILS ME PERMETTRONT UNE VUE PLUS SÛRE QUE CELLE QUE ME DONNE À CETTE HEURE UNE POUSSIÈRE D’ÉLÉMENTS TROP PEU COHÉRENTS

 

Quoi qu’il en soit, la période des mandats de M. Ahmadinejad a vu l’Iran éprouvée par de sévères sanctions. Je ne tenterai pas de répondre à la question suivante : le propos de l’Iran fut-il d’accéder à l’arme nucléaire, compréhensiblement ? [le Pakistan et Israël, dans la région, n’en bénéficient-ils pas, et aussi la Russie bien sûr, de l’autre côté de la Caspienne, et, faut-il y insister, les États-Unis, qui ont truffé la région – comme toute la planète – de bases ? et l’infortuné Mouammar Kadhafi s’est-il bien trouvé de renoncer à son projet de se doter de l’arme qui semble seule garantir la protection d’un pays aujourd’hui ?] La plupart de ceux qui interviennent sur ce chapitre répondent par la positive ; un certain nombre de personnes compétentes jugent plutôt, malgré tout, que non. Il y a à mon sens tout lieu de suivre ces dernières : lorsque l’AIEA [Agence Internationale de l’Énergie Atomique], après l’accord de Vienne de juillet 2015 que nous verrons, a rendu ses conclusions, elle a affiché son ferme sentiment que Téhéran avait renoncé à se doter de l’arme nucléaire dès 2003. Admettons toutefois que l’Iran est un grand pays, comportant beaucoup de gens de haut niveau ; que le propos de l’Iran était de procéder de façon significative à l’enrichissement de l’uranium ; que, certes, les finalités de cette démarche pouvaient être civiles ou de recherche, sachant d’ailleurs que l’accès à un « uranium de qualité militaire » [cinquante kilos d’U235 très enrichi, à plus de quatre-vingt-cinq pourcents, en cas de recours plausible à la technique dite de « rapprochement » de deux masses sous-critiques de matière fissile – permettant justement d’atteindre la masse critique] est difficile ; mais que, d’un autre côté, l’Iran eût pu, à n’en pas douter, finir par se doter de « têtes » nucléaires [mais après – ce qui ne saurait se faire dans une complète discrétion – de premiers essais en principe, l’élaboration d’un « engin » nucléaire parfaitement fiable, des mises au point, une « militarisation » du produit permettant son ajustement parfait à des missiles adéquats au regard des contraintes tenant tout à la fois à l’arme elle-même et à l’objectif retenu, en particulier plus ou moins éloigné – sauf bien entendu à prévoir un largage par avion, comme à Hiroshima et à Nagasaki].

C’est en tout cas dans le cadre de l’hostilité renforcée éprouvée par les Occidentaux et leurs alliés orientaux envers l’évolution de l’Iran sous M. Ahmadinejad, sur le fondement de la supposition que Téhéran aspirait à l’arme nucléaire, et de l’allégation qu’un tel pays ne manquerait pas de s’en servir [à la différence des autres ? peut-on oublier, justement, Hiroshima et Nagasaki ? doit-on faire comme si on ne constatait pas certaines évolutions troublantes de la doctrine nucléaire de Washington ?], que les États-Unis prirent l’initiative de promouvoir une politique beaucoup plus active de « sanctions ». [ Pas mal de choses sur les sanctions, dans des sources diverses ; v. par ex., sur le début de l’intensification du processus, plusieurs textes dans le recueil dirigé par M. Djamshid Assadi, L’Iran sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad, L’Harmattan, 2009].

Je précise « plus active », car il ne s’agissait pas d’une politique véritablement inédite. Les États-Unis avaient gelé douze milliards de dollars d’actifs iraniens lors de la prise des otages de l’ambassade, presque vingt ans plus tôt ; mais les temps étaient différents, les sanctions n’étaient pas encore placées au cœur de la façon étatsunienne d’agir dans les relations internationales, et, rétrospectivement, l’on est plutôt surpris de la modération manifestée tout d’abord sur ce chapitre ; pendant la guerre de l’Irak contre l’Iran, Washington avait promu [mais nous avons vu qu’il put y avoir une anicroche] un rigoureux embargo sur les armes et des mesures bloquant l’accès de Téhéran à des emprunts extérieurs ; mais c’est, assez curieusement pourrait-on juger, sous la présidence de M. Clinton qu’une première véritable inflexion avait pu être relevée [on le comprend toutefois si l’on veut bien admettre, d’une part que M. Bush le père se voulait « réaliste » en relations internationales, et d’autre part que la véritable ascension des néocons se fit dans les années quatre-vingt-dix] ; en 1995, les États-Unis avaient ainsi pris des mesures tendant à miner les exportations de pétrole depuis l’Iran ; en 1996 – et vous voyez que nous entrions dans notre étrange – et tout à fait inacceptable – monde en lequel Washington prétend désormais légiférer planétairement [l’on parle communément de l’extraterritorialité des lois étatsuniennes, sur le fondement prétendu du FCPA, du Foreign Corrupt Practices Act de 1977, par la suite complété par l’International Anti-Bribery Act de 1998] – une loi du Congrès interdisait à toute entreprise, même non-étatsunienne, d’investir au-delà de vingt millions de dollars dans les hydrocarbures iraniens [ISA, Iran Sanctions Act], etc. [pour être plus précis = cette loi, dite loi d’Amato, du nom du sénateur qui l’avait présentée, avait d’abord édicté une interdiction des investissements au-delà de quarante millions de dollars, et celle-ci visait non seulement l’Iran, mais la Libye ; c’est en 1997 seulement que le montant maximum fut ramené à vingt millions].

Il ne semble pas qu’alors les grandes entreprises pétrolières européennes aient été aussi obéissantes qu’elles le sont devenues désormais – Total ainsi à obtempéré immédiatement aux sommations yankee il y a quelques mois, et ne pouvait certainement pas, rationnellement, faire autrement dans les circonstances générales du temps [c’est-à-dire, je le rappelle, pour toute entreprise, aux menaces de sanctions financières très lourdes, d’interdiction d’opérer sur le marché étatsunien, d’effritement des positions dans d’autres États sensibles aux pressions de Washington, voire d’instabilité d’un actionnariat lui-même soumis à des menaces et à des sanctions – ainsi Washington persécute-t-il le monde entier selon l’humeur de ses irresponsables responsables]. Mais à la fin des années quatre-vingt-dix, Total ou Royal Dutch Shell, par exemple, traînèrent beaucoup les pieds.

Notez bien, car c’est de quelque importance, que des « réformateurs », des « modérés » étaient alors aux commandes en Iran [sous l’œil, certes, du Guide, des Pasdaran, de nombreux membres « conservateurs » du Majlis] ; le premier essor des sanctions correspondit à une époque où le « modéré » président Rafsandjani était au pouvoir ; et le jeu ne s’apaisa aucunement avec le plus « réformateur » M. Khatami, lorsque du moins M. Bush le second parvint à la Maison-Blanche pour le malheur de l’humanité ; vous imaginerez sans peine que l’accession au pouvoir de M. Ahmadinejad n’eût guère pu calmer un jeu qu’en réalité, le plus souvent, Washington et ses meilleurs amis, veulent exaspérer.

De toute façon, c’est à partir du début du présent siècle que l’AIPAC [The American Israel Public Affairs Committee], déjà rencontré par nous, et que l’on va retrouver un peu plus loin, commença à se déchaîner, exerçant une pression non seulement sur les autorités mais sur les entreprises elles-mêmes, afin qu’elles rompent tout type de relation avec l’Iran. [L’on sait peut-être la fureur de Tel Aviv contre le mouvement favorable aux droits des Palestiniens BDS-Boycott-Désinvestissement-Sanctions ; mais l’exemple d’une telle façon de procéder est venu d’Israël même et de ses amis les plus engagés.] 

Progressivement, bien sûr, une telle politique consommait l’affaiblissement de l’Iran. Celui-ci manquait redoutablement de capitaux pour développer sa production d’hydrocarbure ; il était boycotté de toutes sortes de façon ; ainsi était-il privé du transit rémunérateur de pipelines ; peu à peu beaucoup pliaient ; l’Iran sortait du jeu économique mondial à mesure, avant même la victoire de M. Ahmadinejad ; peut-être une étude fine nous montrerait-elle qu’il y eut un certain lien d’ailleurs entre politique de sanctions croissantes et toujours plus effectives et durcissement de l’électorat iranien.

À la fin de 2005, le département de la Justice [DoJ] étatsunien entama des investigations systématiques, en collaboration avec l’OFAC [Office of Foreign Assets Control] du département du Trésor, que nous retrouverons plus loin, dans le propos de frapper un certain nombre d’entreprises enfreignant les sanctions [ainsi la banque néerlandaise ABN Amro fut-elle condamnée à une amende de quatre-vingt millions de dollars] ; dès 2006, les États-Unis accroissaient la pression financière ; la même année, les Nations Unies adoptaient la résolution 1737 imposant un embargo sur les armes [l’Iran était-il en guerre ? non ; avait-il envahi un pays voisin ? non ; avez-vous entendu évoquer un embargo sur les armes contre l’Arabie séoudite et les Émirats depuis leur sauvage et parfaitement illégale agression contre le Yémen il y a trois ans et demi ? non – le monde vit sous l’empire d’un permanent « double standard » selon le choix discrétionnaire des seul États-Unis – l’on est très au-delà de la « morale » des « Animaux malades de la Peste »].

Bien entendu, l’Union européenne suivit et fit même du zèle : dès février 2007, elle institua un embargo sur les armes, les matériels de télécommunication, le matériel nucléaire, etc.

 

Il est vrai que, un quart de siècle après la révolution, l’Iran, plongée dans la guerre, puis constamment maltraitée par les dominants, manifestait ses faiblesses et sa vulnérabilité devant le choc des sanctions. Voici un immense pays pétrolier qui manquait structurellement de carburants, faute que ses capacités de raffinage eussent pu suivre l’évolution de la population et du développement économique. Les importations auxquelles il devait se résoudre étaient considérables, et d’ailleurs d’autant plus ruineuses que l’inclination sociale des gouvernants, et leur sens politique peut-être aussi, les conduisaient à une politique de carburants bon marché ne permettant nullement, et de loin, que le coût des achats extérieurs fût couvert [la politique de carburants trop bon marché, notez-le, a plombé budgétairement plusieurs pays nourrissant les meilleures intentions du monde vis-à-vis des plus modestes – non seulement l’Iran ainsi, mais le Venezuela chaviste, Caracas et Téhéran étant d’ailleurs particulièrement proches dans les années précédent la mort d’el Comandante]. Lorsque se profila la menace d’un embargo sur les importations iraniennes de carburant, le gouvernement de M. Ahmadinejad et le Majlis préférèrent augmenter assez modérément les prix, la mesure prenant effet au printemps de 2007, avec le propos manifeste de réduire la consommation et par suite la dépendance extérieure, afin d’éviter d’avoir à se résoudre bientôt à une politique pure et simple de rationnement rigoureux [un rationnement était prévu, mais relativement modéré].

Notons d’ailleurs que l’urgence invoquée du développement de l’énergie nucléaire civile n’était nullement contestable : l’électricité iranienne était en bonne part produite par des centrales thermiques alimentées avec… du gazole – importé. Et le danger d’un renchérissement trop rapide des carburants était bien apparu lorsque les mesures de 2007 avaient entraîné des violences populaires significatives.

Il était assuré pourtant que les ennemis de l’Iran tenaient, avec l’affaire nucléaire – quel qu’en ait été le fond -, un instrument redoutable. Ici, les choses cheminèrent assez lentement d’abord, à tel point qu’il est possible que les autorités iraniennes aient sous-estimé le danger. En février 2006, l’AIEA, constatant le refus de l’Iran de collaborer à suffisance avec ses inspecteurs, et poussée par telles puissances occidentales, saisit le Conseil de Sécurité du dossier ; ce dernier, entraîné par les États-Unis se mit à voter des sanctions en moyenne tous les huit à douze mois pendant trois ans [CS n° 1693 du 31 VII 2006 ; n° 1737 du 23 XII 2006 ; n° 1747 du 24 III 2007 ; n° 1803 du 3 III 2008].

L’étau se resserrait assez lentement parce que certains pays souhaitaient ne pas radicaliser excessivement la situation ; ainsi la Russie, redoutant, et l’on voit qu’elle n’avait pas tort, un engrenage redoutable. L’élection de M. Medvedev à la présidence en mai 2008 sembla toutefois [M. Poutine demeurât-il président du Gouvernement russe, mais l’erreur serait de le voir, je l’ai dit plusieurs fois cette année, comme un véritable proche de la République islamique] devoir favoriser une certaine évolution dans le sens d’une forme d’alignement plus grand ; l’ère des menaces toujours accrues était venue, quoi qu’il en soit ; l’Iran progressait sans doute dans les perspectives d’une certaine autosuffisance en matière de carburants à moyen terme, mais en demeurait loin ; et les pressions sur les sociétés assurant l’approvisionnement du pays ne cessant de croître, celles-ci se désengagèrent de ce marché pour la plupart en 2009 et 2010.

Elles furent toutefois dans une certaine mesure remplacées par le Venezuela et la Chine – par ailleurs important importateur de pétrole iranien –, nouvel acteur dans un jeu oriental où, désormais, il sera difficile, je le répète, de le traiter comme quantité négligeable. La Chine, dans les premiers mois de 2010, freina le programme étatsunien – soutenu par les alliés de Washington, en particulier occidentaux – d’un renforcement considérable des sanctions, tel qu’en particulier madame Clinton, secrétaire d’État du président Obama, l’appelait de ses vœux ; elle invitait, selon sa position habituelle, à la recherche patiente de solutions diplomatiques.

Mais la Chine était prudente, et redoutait tout autant de s’isoler d’autres partenaires que de brusquer l’Iran [qui néanmoins lui en voulut beaucoup de son retournement]. Si bien que la résolution n°1929 du Conseil de sécurité, en date du 9 juin 2010, statua un nouveau train de sanctions. Il est notable que ces sanctions, en dehors de celles frappant des compagnies maritimes importantes ou des entreprises qui leur étaient associées, ou telle institution financière, ou bien encore bien entendu des entreprises impliquées dans des programmes d’armement, aient visé en particulier la KOA, la Khatam ol-Anbiya. Il n’est pas besoin de déchiffrer l’alphabet arabe persanisé, ni de comprendre la langue persane pour entrevoir, en consultant, placé sous les portraits des deux Guides successifs, les ayatollah Khomeini et Khamenei l’ « Official Website » de la KOA, [dont il ne semble pas qu’il y ait une version en anglais], que cette holding opère dans plusieurs secteurs stratégiques de l’économie :

https://www.khatam.com

Khatam ol-Anbiya pourrait être traduit, dit-on, par « le Sceau du Prophète ». C’est que ce conglomérat [désigné encore par l’acronyme GHORB] appartient au Corps des Gardiens de la Révolution – les Pasdaran. Ses activités principales, dit-on, se déploient, depuis la guerre avec l’Irak, mais de façon systématique seulement depuis 1990, dans le champ de l’industrie, de l’automobile, du matériel agricole, de l’agroalimentaire, de la construction, des hydrocarbures et de l’énergie, et bien sûr des pipelines, mais aussi des réservoirs, aspect tout à fait stratégique, des mines, de l’électronique et des télécommunications, des institutions financières, du commerce international et bien entendu des divers aspects liés à la défense ; et elle détiendrait plus de huit cents entreprises en et hors d’Iran, parfois au titre de simple actionnaire majoritaire, dont une bonne partie des cadres dirigeants appartient au Sepah-e Pasdaran, au Corps des Gardiens.

 

[[[ Il y a des choses, en ligne bien sûr, mais aussi dans le livre précité de M. Rigoulet-Roze, partic. pp. 65 sq. ; assez substantiels développements dans le livre très récent de M. Hesam Forozan, The Military in Post-Revolutionary Iran. The Evolution and Role of the Revolutionary Guards, partic. pp. 141-160 ; ai lu quelques extraits en ligne, l’ai commandé, mais pas encore reçu. ]]]

 

Ci-dessous, quelques pièces intéressant l’esthétique chiite contemporaine, dans un secteur bien particulier certes ; le rayonnement des choix graphiques de l’Iran est bien sûr très frappant. Les cinq images concernent successivement, de haut en bas : 1/ le Corps des Gardiens de la Révolution iraniens ; 2/ le Hezbollah libanais ; 3/ les Kataeb Hezbollah en Irak ; 4/ Ansarallah – les « Houthis » au Yémen – ; 5/ les mêmes. Bref, sur un champ de bataille, on ne saurait se tromper.

 

Symbole du Corps des Gardiens de la Révolution iraniens.png

 

Symbole du Hezbollah libanais.png

 

Kataeb Hezbollah en Irak.png

 

Ansarallah - Houthis Yémen 1.png

 

Ansarallah - Houthis Yemen 2.png

 

Comme vous l’avez noté peut-être ces jours-ci, la Chine du président Xi Jinping, comme celle il y a neuf ans du président Hu Jintao, semble, une nouvelle fois, traîner les pieds pour se plier aux sanctions étatsuniennes : tiendra-t-elle bon ? pliera-t-elle ? essaiera-t-elle de négocier avec le propos d’obtenir des « indulgences » commerciales ? Et alors, verra-t-on l’hôte absurde et violent de la Maison-Blanche trahir les ouvriers de la Rust Belt pour satisfaire les bellicistes anti-iraniens ? Tout cela est aussi intéressant qu’atroce.

Quoi qu’il en soit, en 2010, certains pays, dont Israël, jugeaient de telles sanctions, pourtant lourdes, tout à fait insuffisantes. L’Union européenne, lancée elle-même dans des sanctions sévères depuis 2008, les accrut démesurément pour son compte dix jours après les Nations Unies, achevant de détruire nos relations économiques et techniques avec un partenaire assez important.

 

[[[ A l’heure du déchaînement étatsunien contre la Russie et l’Iran, il faut essayer de comprendre le coût de tant de folie, non pas seulement pour nos victimes, mais pour nous-mêmes. Un exemple cher aux Français est celui de Peugeot, qui s’était taillé une place considérable en Iran, son deuxième marché après la France disait-on ; avoir une Peugeot était devenu un signe de réussite dans une société qui se développait peu à peu, et j’ai parfois lu ou entendu que Peugeot avait capté près d’un tiers du marché des voitures particulières ; comme vous le savez peut-être, Peugeot a à peu près sombré en 2012 à la suite, en particulier, de nos propres sanctions [bien entendu, l’on a mis en avant pour l’essentiel d’autres motifs, de manière sans doute justifiée mais de façon parfois risible ; ainsi, le « rapport Sartorius », sollicité par M. Montebourg, osait écrire : « la direction de PSA semble avoir manqué d’ambition dans l’internationalisation du groupe », soulignant sa faiblesse au Brésil par rapport à Renault – mais n’était-ce pas l’inverse en Iran ?] ; nous avons, par stricte idéologie et par lâcheté, plongé dans la souffrance non seulement les Iraniens, qui ne nous menaçaient en rien, mais aussi nos ouvriers et nos cadres ; et voici que cela recommence – dans le meilleur des cas, car dans le pire… Au fond, qu’une partie de l’humanité ne recule pas devant la cruauté qui sert ses intérêts, on peut le constater tout en le déplorant ; mais être cruel contre notre propre intérêt – pas celui de tous, sans doute –, voici désormais notre lot. Pour votre information : Peugeot et ses partenaires locaux ont vendu près de 450 000 véhicules en Iran en 2017 [tandis que Renault faisait une percée à 160 000 unités] ; Peugeot a annoncé qu’il allait se retirer d’Iran ; Peugeot, ne l’oublions pas, s’était retiré, du fait de son échec, du marché étatsunien en 1991 ; ce n’est donc pas la peur de perdre le marché étatsunien qui fait plier ses dirigeants, qui songeaient à y retourner, mais certainement pas avec l’espoir d’y rencontrer un succès comparable à celui que leur réservait l’Iran ; mais la peur de sanctions financières à peu près folles qui ne manqueraient pas, d’une façon ou d’une autre, de frapper l’entreprise ; nous vivons dans une époque vraiment fabuleuse ! ]]]

Bien entendu, le Congrès des États-Unis n’était pas en reste, et le mois de juin 2010 ne s’était pas écoulé qu’il n’eût adopté le Comprehensive Iran Sanctions, Accountability, and Divestment Act sur lequel il travaillait depuis un certain temps. Par la suite, la marée des sanctions contre l’Iran ne cessa de monter, frappant tous les aspects de la vie, émanant autant de l’Union européenne ; je ne veux pas poursuivre ici une énumération finalement médiocrement utile, triste et ennuyeuse ; ces mots simplement d’un bon spécialiste de la question, M. Thierry Coville, lesquels résument très bien ce qu’il faut absolument retenir aux heures présentes : « Peu de pays ont subi un aussi grand nombre de sanctions que l’Iran » ; « La politique de l’Union européenne s’est alignée sur les intérêts américains ». Dans quelques mois, soyons assurés que l’on pourra écrire exactement la même chose, tant les velléités de « résistance » des membres de l’Union européenne, incapables de se donner les moyens de leur indépendance, apparaissent dérisoires.

De toute façon, l’on ne saurait assez considérer que si autrefois la réalité des sanctions put être inférieure à ce que semblait indiquer leur énoncé, il n’en va plus ainsi depuis longtemps ; l’inquiétude des entreprises, devant d’éventuelles sanctions pouvant les toucher, les pousse à anticiper une constante aggravation des sanctions, et donc à outrer leurs comportements de retrait.

Une autre considération est importante : la solidarité dans la résistance aux sanctions étatsuniennes fut très fragile. Pour conserver une image déjà utilisée, je ne sais si Washington est Horace, mais ses adversaires et rivaux possibles tendent ordinairement à jouer comme des Curiaces. D’un certain point de vue, M. Trump constitue une chance [s’il ne fait pas sombrer le monde dans la catastrophe] : à mon sens, ce type ne connaît pas l’histoire d’Horace d’ailleurs ; et il n’a guère de bon sens ; il décide de courir après tous ses adversaires à la fois ; cela peut marcher, peut-être ; mais cela peut malgré tout se révéler un peu risqué pour la puissance impérialiste suprême elle-même. Certes, les Européens, comme à leur habitude, se coucheront, feignant de protester contre l’ « unilatéralisme » de Washington, mais non seulement pliant, mais emboîtant le pas à l’Administration trumpienne [c’est ce que fait M. Le Drian à la fin d’août – et il agit évidemment sur ordre de M. Macron, lequel, en cette fin d’été se surpasse vraiment] pour exiger une renégociation de l’accord sur plusieurs point fort justement inacceptables pour Téhéran. La question est de savoir si Russie et Chine opéreront comme il y a dix ans, ou si un pôle eurasiatique suffisamment fort peut se constituer, capable en particulier d’amplifier un mouvement – à mon sens inéluctable, mais peu évitablement difficile et lent – de dédollarisation dont l’effet serait d’affaiblir significativement les États-Unis, et de rendre certaines sanctions d’une application plus difficile.

L’argument de M. Obama était [comme aujourd’hui celui de M. Trump] qu’il suffisait que l’Iran négociât pour que le cauchemar prît fin. L’Iran négocia ; M. Obama montra au fond, en cette affaire du moins, une certaine bonne foi [ce qui n’est évidemment pas le cas, dans une situation d’ailleurs tout autre, du sinistre trio Trump-Pompeo-Bolton] ; et voici que le cauchemar reprend, fort aggravé. Nous sommes tous pris dans une nasse ; et nous ne voyons pas quel Brutus – c’est une image ici – pourrait libérer, non pas l’Iran seulement ou le malheureux Venezuela, mais nous, mais le monde, non pas d’un homme, mais d’un système entier de domination qui déplie impitoyablement ses anneaux, massacrant les uns, affamant les autres, humiliant ceux qu’il semble temporairement ménager, livrant la planète à quelques milliers d’oligarques.

 

Lorsque vinrent les élections de 2013, M. Ahmadinejad ne pouvait solliciter un troisième mandat. Il avait été aisément réélu en 2009 – par près de 63% des voix contre un peu moins de 34% –, en dépit d’un forte participation [de l’ordre de 85%] et de l’union des « réformateurs » derrière M. Mir Hossein Moussavi, ancien Premier ministre de 1981 à 1989 [fonction supprimée par la suite], tandis que le Guide demeurait Rouholla Khomeini, et que le futur Guide, M. Ali Khamenei, occupait la présidence de la République. Il se trouve toutefois que le soupçon de fraude en sa faveur a été fort – et d’une fraude massive. La presse occidentale a alors fait état de rumeurs évoquant un écrasement pur et simple de M. Ahmadinejad par M. Moussavi et un autre candidat réformateur, que nous avons déjà rencontré, M. Karoubi.

J’ai beaucoup peiné, je dois le dire, à l’époque, à me faire une opinion : et je n’y suis pas parvenu. Au fond, j’avais tendu à supposer alors 1/ qu’il y avait certainement eu fraude en faveur de M. Ahmadinejad, et peut-être importante ; 2/ mais qu’il était difficile – impossible pour dire ma pensée – de suivre ceux qui affirmaient que le président sortant eût récolté cinq et non vingt-cinq millions de voix ; 3/ que pour ne pas changer, la presse capitaliste ne faisait manifestement pas plus d’efforts que les amis de M. Ahmadinejad pour éclaircir un dossier considéré simplement, sur la Côte Est, les bord de la Tamise ou ceux de la Seine, comme un levier en vue de la déstabilisation d’un régime abhorré ; 4/ que cet épisode et ses suites – que l’on va évoquer – signalait toutefois qu’une forme de fracture mettait la société iranienne gravement à l’épreuve.

Peut-être aussi, dans les circonstances générales du pays, M. Moussavi – lequel pourtant n’était pas un détracteur, pour l’essentiel, des politiques conduites dans la durée [ce qui ne veut d’ailleurs pas dire que sa victoire n’eût pas créé une dynamique l’emportant au-delà de son vœu] – souffrait-il de handicaps : en particulier, cet homme talentueux était originaire de la minorité azérie, et sa femme, brillante et sympathique, professait des vues « féministes » ; à l’iranienne certes [il va sans dire qu’elle demeurait soigneusement voilée], mais cela devait sembler trop à beaucoup. Cette élection manifestait peut-être la dérive antagoniste de certains « continents » mentaux dans le pays, du fait assez probablement d’une désynchronisation intellectuelle, spirituelle et politique d’une société beaucoup moins homogène que le discours révolutionnaire ne le ressassait depuis trente ans.

 

Des manifestations considérables se déroulèrent très rapidement après que les résultats eussent été connus ; elles furent violentes ; il y eut des morts – quelques dizaines peut-être – ; la milice des Bassiji, dévouée au plus haut degré à M. Ahmadinejad, opéra, de façon souvent excessive ; les réseaux sociaux fonctionnaient à plein ; les médias occidentaux se déchaînaient ; par la suite, certaines arrestations déboucheront sur des procès ; et quelques procès, semble-t-il, conduiront les accusés à la peine capitale. Suivant tout cela à l’époque, j’étais évidemment triste ; mais je ne pouvais, certes, ne pas être conscient de ce que ce qui se jouait relevait d’un rapport de forces planétaire entre l’impérialisme occidental, oligarchique, ploutocratique, toujours détestable, même lorsqu’il enveloppe ses mauvais sentiments dans des semblants de bons sentiments, et redoutablement dangereux, et des forces anti-impérialistes auxquelles il arrive – évidemment – d’être non seulement déplaisantes mais encore odieuses, lesquelles ont toutefois le mérite de promouvoir une indispensable négativité, et d’assurer une fragmentation intrinsèquement précieuse du monde. Je prie que l’on ne me juge pas mal pour mon propos, au regard du fait qu’un peu de sang [trop certes] a coulé, mais point ces torrents que l’action étatsunienne a versés depuis dix-sept ans [pour ne pas remonter à la Yougoslavie, et à bien d’autres affaires, ni bien sûr à l’affreuse guerre vietnamienne, ni à la guerre de Corée…] : je suis du côté des faibles, des individus et des nations prolétaires, et je souffre qu’ils puissent localement, par quelque jeu de la fausse conscience [pas au sens d’Engels] faire souffrir de plus faibles circonstanciels [qui sont parfois, eux-mêmes, les malheureuses dupes, les alliés des tyrans de leurs maîtres] ; mais je pense que nul ne pourra imaginer une seconde que je joue un rôle, en tout cas délibéré, dans le malheur du monde ; je fais ce que je peux pour le désigner au moins mal, pour l’articuler, pour le comprendre, là où je suis, généralement dans l’indifférence des cœurs, à cette heure auprès de vous.

 Les partisans de M. Ahmadinejad évoquèrent une « révolution de couleur » ; je ne crois pas qu’une telle tentative puisse expliquer à elle seule ce qui s’est passé ; je tends à penser qu’une partie, notable par endroit, de la société iranienne souhaitait, d’une façon ou d’une autre, tourner la page de M. Ahmadinejad ; mais pour autant – ce n’est pas à vous qui, parmi les huit films de l’année, avez vu celui consacré au coup contre le président Chavez et celui de Mme Manon Loizeau – que j’expliquerai que des moyens considérables et des procédures bien rodées sont placées par Washington au service de la déstabilisation méthodique des régimes qui, d’une façon ou d’une autre, résistent au « Nouvel Ordre Mondial » ; dire cela n’est nullement s’abandonner au « complotisme » puisque tous ces gens sont ravis, vous l’avez vu, d’expliquer leur savoir-faire ; d’ailleurs, il était de notoriété publique que des officines comme USAID ou le National Endowment for Democracy – que vous avez rencontrées grâce à Mme Loizeau – étaient sur la brèche en Perse. D’ailleurs, l’on avait appris en mai 2007 que le deuxième président Bush avait autorisé la CIA à conduire toute opération de déstabilisation en Iran, et au début de l’été de 2008, le Congrès avait voté un crédit de quatre cents millions de dollars pour des opérations secrètes contre l’Iran ; après l’élection iranienne et les manifestations, dans un très intéressant entretien accordé à M. Fareed Zakaria, Mme Clinton, alors Secrétaire d’État, confia finalement : « […] behind the scenes, we were doing a lot, as you know » [9-VIII-2009 ; vous noterez le terme utilisé, évoquant bien sûr le « Leading from behind » que M. Obama avait retenu comme l’un des principes de son action.]

[[[ Notez en passant que ce behind sonne toujours un peu étrangement pour ceux qui ont un petit fond de culture historique en matière de coups tordus ; pendant la « Guerre froide », comme l’on dit, un réseau clandestin mis en place sous l’égide de l’OTAN par la CIA et le MI6 avait parsemé l’Europe occidentale de réseaux dits Stay behind dont le plus fameux fut le sinistre réseau italien Gladio ; tout cela a été nié obstinément pendant longtemps – le complotisme ! – puis entièrement révélé, peu à peu, depuis trente ans, à partir des mémoires de William Colby, ancien directeur de la CIA, et des confessions du Président du Conseil italien Giulio Andreotti ; en France, nous avions le réseau « Plan bleu », etc. ; l’erreur serait de penser que, puisque l’URSS n’a pas débarqué en s’appuyant sur les partis communistes, ces réseaux fussent demeurés inactifs ; malgré les dénégations étatsuniennes, il semble bien qu’ils aient tenu un rôle dans un certain nombre d’affaires obscures au-delà des monts ; des flots de littérature et de débats laissent au minimum un sentiment de trouble. Pour ceux qui aiment bien les films, voici les liens, passant par le site « Les Crises », avec un documentaire de la BBC en trois parties présenté en 1992 :

http://www.les-crises.fr/reseaux-gladio-le-documentaire-de-la-bbc-de-1992-13/

http://www.les-crises.fr/reseaux-gladio-le-documentaire-de-la-bbc-de-1992-23/

http://www.les-crises.fr/reseaux-gladio-le-documentaire-de-la-bbc-de-1992-33-the-foot-soldiers/

]]]

 

L’on était, quoi qu’il en soit, en amont des terribles sanctions de 2010 et de celles qui ont suivi. L’on ne doutera guère que le déphasage probable de M. Ahmadinejad, non seulement par rapport aux « réformateurs », mais par rapport à une partie des « conservateurs », ne soit entré par la suite en interaction avec les souffrances résultant des sanctions pour assurer à M. Rohani une indiscutable victoire en 2013, même si l’accroissement sensible de l’abstention [presque 73% de votants, contre 85% en 2009, très probablement parce qu’aucun candidat strictement « réformateur » n’avait été retenu] et la dispersion des candidatures ne lui permirent de l’emporter que de justesse – mais toutefois dès le premier tour, par un peu moins de 51% des voix.

Ce résultat, que je vais un peu détailler, confirmait plutôt que ceux qui avaient allégué en 2009 un raz-de-marée en faveur de M. Moussavi, camouflé par une tricherie d’un exceptionnel niveau, s’étaient – sincèrement ou non – fourvoyés. Car M. Rohani, servi de plus par une personnalité sympathique, était en quelque manière une sorte de candidat idéal, un clerc chiite, mais sans aucune ostentation, moins un « réformateur » que, dans le lexique reçu, un « conservateur modéré » ; il se présentait d’ailleurs comme le candidat d’un Parti de la Modération et du Développement créé en 2002, et parvenait à être soutenu à la fois par le gros des « réformateurs » et, s’ajoutant aux votes expressément « conservateurs » que l’on va dire, par un effectif significatif de « conservateurs », dont un homme important, et d’une famille très présente dans la république islamique [son frère, l’ayatollah Sadek Larijani, en particulier, est chef de la justice en Iran depuis 2009] que nous avons déjà croisé, M. Ali Larijani, président sans discontinuer du Majlis depuis 2008.

Or si le principal candidat résolument « conservateur », M. Mohammed Ghalibaf, que nous avons déjà rencontré, n’atteignait pas 17%, avec les 11,5% de M. Saïd Jalili, assurément fort éloigné d’aspirer à quelque remise en cause significative que ce soit, les près de 11% de M. Mohsen Rezaï, ancien commandant en chef des Pasdaran et secrétaire du Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime, et les 6% de M. Ali Akbar Velayati, personnage considérable, ministre des Affaires étrangères de 1981 à 1997, et depuis lors conseiller éminent du Guide en ce domaine, cela plaçait cette mouvance autour de 45%, et donc probablement très au-delà de la majorité si l’on veut bien admettre qu’une partie significative des électeurs de M. Rohani n’eût certes pu être classée dans les rang des véritables « réformateurs » au sens que ce terme appelle dans les circonstances. [Notez que M. Jalili a fait une thèse sur la politique extérieure du prophète – dont il ne me semble pas qu’elle ait été traduite en anglais, malheureusement –, et qu’il a enseigné cette question dans une université privée de Téhéran, l’Université Imam Sadiq, laquelle passe pour une filière en vue de l’accès aux fonctions officielles dans la République islamique ; c’est une sorte de faculté de droit incluant toutefois, bien entendu et sans contradiction, l’enseignement de l’islam et du droit islamique.]

 

Il était assez manifeste que le Guide, plus « modéré » à mon sens qu’on ne le présente, plutôt exaspéré finalement par M. Ahmadinejad, appuyait le nouveau président et souhaitait que le pays échappât à l’étau qui s’était resserré autour de lui. Les dérapages de 2009, de part et d’autre, avaient conduit à l’éclosion d’une forme de « centrisme » capable de rapprocher nombre des adversaires de la veille, et en tout cas à conduire le gros des « réformateurs » à éviter les imprudences. Ce centrisme, à mon sens, pour ce qui nous intéresse le plus – à savoir la dimension des relations internationales – proposait une synthèse tendue entre deux orientations.

 

Ici, je voudrais ménager une fenêtre sans nullement m’employer à essayer d’esquisser le paysage sur lequel elle ouvre. Nous commettrions une grande erreur en imaginant les mondes musulmans, selon une caricature assez répandue en Occident, comme des mondes fixistes, intellectuellement inertes ; ils ne l’ont jamais été, et ils ne le sont aucunement à l’âge contemporain, même si la bouillante glaciation wahhabite fait à mon sens des dégâts dans les mondes sunnites. Le débat intellectuel dans le monde musulman, et en particulier chiite, n’est pas moindre que dans le monde chrétien : il est simplement plus immédiatement marqué par l’islam qu’il ne l’est en Europe, depuis quelques décennies du moins, par le christianisme.

En Iran ainsi, nombre de grands auteurs, parfaitement connus des deux Guides successifs de la Révolution, ont pesé sur l’évolution des idées à l’âge contemporain. Le plus fameux fut sans doute Mortada Motahari, lequel fut assassiné en 1979 par un groupe chiite anticlérical appelé Fourkan [Furqan = discernement – lequel est un thème important dans l’islam mais aussi dans le christianisme]. L’on pourrait encore invoquer Jalal al-e-Ahmad, plus littérateur encore qu’essayiste. Mais je voudrais surtout dire un mot d’un penseur qui, ayant d’ailleurs fait une partie de ses études à Paris, comptait nombre d’amis dans la haute intelligentsia française des années soixante et soixante-dix : Ali Shariati, mort à une quarantaine d’années il y a une quarantaine d’années, en exil à Londres, peu avant la Révolution, de façon un peu soupçonnable a-t-on dit ; grand penseur de l’islam chiite politique, persécuté par le régime du Chah, l’on a parfois évoqué à son propos – en songeant bien entendu à l’une des mouvances du catholicisme d’alors – une « théologie de la libération » musulmane ; quoi qu’il en soit, il était l’un des penseurs orientaux importants de la lutte anti-impérialiste, et d’ailleurs nombre de ses opuscules, à mon sens souvent intéressants, sont traduits en français [une utile biographie intellectuelle aussi : Ali Rahnema, An Islamic Utopian. A Political Biography of Ali Shariati].

Or, très souvent, lorsque l’on évoque l’Iran postkhomeiniste, l’on tend à le dire [j’ai déjà évoqué cette construction « thermidorienne » de l’histoire contemporaine du pays] postrévolutionnaire et, au fond, postantiimpérialiste ; comme si, ce qui avait été repris de tels jeunes auteurs antérieurs à la Révolution n’avait pas été sauvegardé. Peut-être ce point de vue est-il excessif. Par contre, il est probable que la victoire de certains « réformateurs » eût pu sonner le glas de la position alternative de l’Iran dans la politique internationale. Je tends à penser que repli il y a eu, bien sûr, mais repli en quelque sorte partiel encore que significatif ; la solidarité panchiite a sans doute amoindri la solidarité révolutionnaire [encore que des liens aient été instaurés et maintenus avec le Venezuela par exemple] ; et même depuis 2013, l’on ne saurait aucunement considérer, pour dire les choses de façon parlante, que le rohanisme ait été un eltsinisme. Cela n’eût pu être ; et s’il s’agit du « conservateur » Guide Ali Khamenei, beaucoup seraient surpris d’apprendre qu’il apprécie beaucoup, ainsi, la lecture d’Ali Shariati.

 

Mais, d’un autre côté, si j’ai parlé d’une tension, c’est bien parce que, avec M. Rohani, une forme de régime de croisière d’une révolution globalement apaisée a été atteint ces dernières années. D’un certain point de vue, l’on peut en ce sens parler du « conservatisme » de M. Rohani : il s’est agi pour lui, après l’époque ahmadinejadienne de « normaliser » le régime révolutionnaire, non de le banaliser, mais de le rendre viable dans le monde tel qu’il est [il était pire seulement, on le voit maintenant…], moyennant, en particulier, un estompage et davantage de la dénonciation de l’impérialisme occidental.

 

Tout cela ne va pas sans dissentiments, très certainement, et je ne doute pas que le souhait le plus profond de Washington, de Riyad et de Tel Aviv ne soit que l’exaspération des antagonismes dans la terrible période qui s’ouvre ne conduise à un coup de force d’une sorte ou d’une autre à Téhéran [plutôt improbable selon moi dans le court terme car le Guide, qui a œuvré en vue de la stabilisation du régime, y veillera, et que l’on n’imagine pas les Pasdaran se rebeller contre lui – mais le Guide, il est vrai, est âgé et malade même s’il déjoue les pronostics médicaux imprudemment publiés il y a déjà plus de trois ans ; quant aux « élites » de la « société civile » acquises à tout compromis avec l’Occident, l’on doutera qu’elles aient une considérable capacité d’entraînement de la population]. Si, quoi qu’il en soit, un « méchant » remplaçait le débonnaire – en apparence du moins [car du fond de l’homme je ne sais rien, et que je me méfie un peu des gens « sympathiques », qui sont surtout indifférents bien souvent, apathiques au sens caractérologique du terme] – M. Rohani, l’Europe, parfaitement impuissante de toute façon face à la machine juridicofinanciaromilitaire étatsunienne, devrait cesser ses minauderies, se mettre à glapir à l’unisson dans le concert atlantique, et des frappes sur l’Iran interviendraient peut-être avec plus de « justification » – et en tout cas sur toute présence supposée iranienne ou hezbollahie en Syrie [ce qui permettrait de massacrer quelques milliers au moins de soldats de l’Armée arabe syrienne au passage, et de détruire un peu plus ce pays crucifié, voire pour Israël de frapper le Hezbollah même au Liban].

 

[[[ De toute façon – pour répondre à une question qui m’a été posée –, je crois que ce « front » ne restera pas inerte, et qu’en particulier le voyage de l’affolant M. Bolton en Israël ces jours-ci [j’écrit ces mots le 20 août] a la vocation de préparer des actions, dont l’intensité, malgré tout, ne pourra être fixée sans un compromis minimum avec les généraux étatsuniens James Mattis, Secrétaire à la Défense, et Joseph Dunford, chef d’état-major, dont je tends à penser – plusieurs de mes billets l’ont suggéré depuis dix-huit mois sans que j’ai eu à regretter cette conjecture, qu’ils sont de loin les moins fous de la bande, et même qu’ils ne sont pas fous du tout.

La même personne me demandait si je pensais que l’Iran serait aisément balayé par les États-Unis en cas de conflit de haute intensité [déclenché peut-être par la magie d’un False flag dans le détroit d’Ormuz, car l’Iran ne va pas attaquer, bien évidemment] : je ne peux répondre à cette question que par la négative ; Washington pourra massacrer et détruire beaucoup, mais ne mettra jamais la main sur l’Iran, qui n’est pas la Mésopotamie [j’ai évoqué le Zagros au début de ce texte – la démographie, la géographie, voici ce que ce monde de l’esprit dans lequel l’homme vit comporte comme lest proprement physique au premier regard, encore que la signification du nombre et de la pente ne soit allouée que par l’esprit – les héros se jouent des montagnes, et les enfants se font d’abord – et ne se font pas désormais – dans la tête] ; il va de soi par ailleurs que si l’Iran est attaqué, Israël aura à supporter de redoutables conséquences, « Iron Dome » ou non [lorsqu’une pluie de missiles s’abat sur un pays étroit d’à peine plus de vingt mille kilomètres carrés, les choses ne peuvent pas bien se passer à mon sens] ; quant à l’arme nucléaire, je crois plus que difficile pour qui que ce soit d’y recourir au nom de la lutte contre l’arme nucléaire. Pour ces motifs, je le redis [tout en me trompant peut-être, cela va de soi], je redoute très particulièrement que l’effet principal ne soit de relancer les agressions contre la Syrie, de « justifier » non le retrait mais le renforcement de Washington dans ce pays et en Irak, d’accroître probablement les pressions sur le Liban, qu’Israël pourrait être tenté, selon certains, d’attaquer préventivement assez vite pour essayer – sans aucune certitude certes – d’affaiblir le Hezbollah, de conduire les États-Unis bien sûr à redoubler d’efforts pour chasser l’Iran du Proche-Orient, selon le vœu de Tel Aviv, et de plonger dans la plus grande détresse le pauvre peuple iranien. ]]]

 

Les négociations sur le nucléaire iranien à Lausanne vers la fin de mars 2015 MM. John Kerry et Mohammed Javad Zarif.jpeg

 

Mais je reviens, pour le moment, à la négociation que permit l’accès au pouvoir de l’habile M. Rohani [ci-dessus, deux ans plus tard, la photo d’une séance à Lausanne à la fin du mois de mars 2015 – le face-à-face de M. John Kerry et de M. Mohammed Javad Zarif manifeste une extrême concentration]. Avec vos camarades, nous avions assez régulièrement suivi ces moments si tendus au printemps de 2015, avec un peu d’anxiété, je dois le dire ; il était à mes yeux bien préférable qu’elle aboutît, encore que j’aie redouté qu’elle ne mît pas un point final à l’affaire.

Mon inquiétude ne venait pas de ce que je supposais que l’Iran, comme on essaie de nous le dire, se dotât malgré tout de l’arme nucléaire avec l’intention d’en faire usage de façon offensive : 1/ les contrôles effectués sont sérieux ; 2/ l’Iran acceptait de se défaire par ailleurs de ce qui lui eût permis de poursuivre commodément une entreprise nucléaire à vocation finalement peut-être militaire si celle-ci était strictement en cours et avancée, ce qui n’était pas [s’il s’agit en tout cas de l’avancement] le plus probable ; 3/ je ne veux pas dire qu’il était absolument exclu – ce ne l’est jamais complètement peut-être – que l’Iran n’obtînt un jour quelques têtes nucléaires ; je prétendais seulement, et prétends encore, qu’il n’y aurait eu, même alors, dans dix ans ou quinze ans, aucune raison sérieuse que l’Iran ne s’en servît, pour au moins trois motifs : a/ le premier est que sa faiblesse nucléaire lui interdirait de prétendre anéantir quelque pays « nucléaire » que ce soit, et que la riposte serait foudroyante ; b/ le deuxième que le seul pays un peu exposé sans doute pourrait être Israël, mais que l’Iran ne courrait pas le risque de s’attaquer nucléairement [je n’ai pas écrit = conventionnellement] à un pays aussi fortement couvert par Washington, avec le risque, de plus, de tuer ou d’irradier des centaines de milliers d’arabo-musulmans ; c/ le troisième tient à ce que le recours offensif à l’arme nucléaire, en première frappe, est tout à fait impossible pour tout pays, sauf à se détruire, en quelque sorte, historiquement ; pour dire le fond de ma pensée, je ne lis à ce sujet que des propos sans ambivalence, et le seul motif d’inquiétude pour le monde me semble tenir à ce que, lentement mais sûrement à mon sens, les États-Unis font glisser leur doctrine nucléaire et envisagent aussi des armements qui laissent penser qu’ils n’écartent aucunement d’autres usages de l’arme nucléaire que de stricte dissuasion stratégique [sachant de plus qu’il est difficile d’oublier qu’ils sont les seuls à avoir eu recours à cette arme plus terrible encore que d’autres, de façon très peu justifiable militairement d’ailleurs, et moins au regard du rapport de forces avec le Japon que de celui celui qui, déjà, opposait Washington à Moscou]. L’on pourrait certes m’objecter que des « mahdistes » radicaux, soucieux de hâter le grand moment, pourraient bien, quelque jour – un nouveau M. Ahmadinejad par exemple – être tout aussi ravis que, sur la commode de tous les dangers, leurs pendants évangéliques, formant paire, d’allumer le feu d’artifice ultime ; mais, dans la logique d’une pacification progressive de la région, cette éventualité ne pouvait apparaître d’un haut degré de probabilité à moyen-long terme [ce terme au regard duquel opère la politique raisonnable, laissant aux agités l’annonce de milléniums christique, imamite ou nazi – le « Reich pour mille an »… – qui sont la négation même de l’histoire et de, justement, et pour cause, la politique].

Je redoutais plutôt qu’une victoire plausible de Mme Clinton n’aboutît à la remise en cause de l’accord que l’on obtiendrait [de M. Trump on ne parlait pas alors comme d’un vainqueur possible] ; Mme Clinton en effet, affichait depuis longtemps une attitude beaucoup plus belliciste en général que M. Trump ne le ferait [même si celui-ci était – voyez la photo ci-dessous, pendant la campagne électorale – et demeurera très raide sur l’accord nucléaire avec l’Iran, se bordant d’ailleurs du côté de la radicalité évangélique avec le type absurdement insignifiant mais extrêmement engagé en ces affaires qu’est le si médiocre M. Pence] ; à tel point d’ailleurs que nombre de néoconservateurs [à commencer par le fameux Robert Kagan], issus autrefois du Parti Démocrate, mais qui avaient rejoint le Parti Républicain au regard des vues si conformes à leurs vœux de M. Bush le second, s’étaient ralliés à la candidate peu obamienne qui l’avait emporté aux primaires et pouvait laisser espérer à ceux qui aiment l’odeur de la poudre et du sang, surtout loin de chez eux, d’autres Libyes, et peut-être mieux encore. [Je le redis, M. Trump était très dur sur l’Iran, et M. Pence était engagé dans les rangs des évangéliques « Christian-Zionist », mais l’on pouvait espérer – j’ai du moins, pour ce qui me concerne, espéré jusqu’aux frappes d’al-Chaayrate au début d’avril 2017 – v. les billets à cette date dans le présent blogue – qu’une dynamique vertueuse d’apaisement pourrait se mettre en place, laquelle nous permettrait de sortir de l’horrible impasse planétaire dans laquelle nous ne cessons de nous enfoncer davantage depuis l’affaire Yougoslave il y a un quart de siècle.]

 

M. Trump, pendant la campagne, parle 2016 à une réunion du Tea Party contre le "Deal" iranien.png

 

Contrairement à ce que l’on fait – assez étrangement au fond – mine de croire aujourd’hui, il y avait lieu de s’inquiéter encore du fond de la pensée des Européens. Ce sont bien MM. Obama et Kerry qui ont tout fait – avec bien entendu MM. Rohani et Zarif – dans cette négociation ; la France de M. Hollande en particulier [lequel s’est révélé au moins aussi peu ami de la paix pendant son mandat que M. Sarkozy pendant le sien] était représentée en cette affaire par M. Fabius, dont je pense que son néoconservatisme est plus incandescent, et plus nourri intellectuellement peut-être, que celui même de M. Le Drian [lequel doit, de toute façon, faire bien attention à ce que M. Macron n’aime pas que les ministres parlent trop, d’une part, et plaide d’autre part, sans excès de bienveillance, pour un peu de complexité dans la pensée et dans l’action – ce qui est peut-être préférable au fond dans les circonstances] ; ledit ministre Fabius souhaitait, de façon extraordinairement visible, que la négociation échouât ; fort heureusement – et je suis désolé de devoir me réjouir de notre effacement –, nous ne comptâmes pas, et nous fûmes d’ailleurs en partie mis sur la touche par Washington et Téhéran.

Ce qui inquiétait encore – par-delà la sympathie mécanique que beaucoup éprouvaient pour M. Obama, en tout particulier en Europe – tenait à ce qu’il était clair que Tel Aviv ne se résignerait jamais à l’accord qu’au fond la Maison-Blanche et le Secrétariat d’État [en son sommet du moins, car il est plausible que M. Kerry n’ait pas été suivi par l’ensemble de son administration] imposaient à tant d’alliés violemment hostiles [Israël, les Émirats, l’Arabie séoudite – les Émirats d’ailleurs qui, il y a une douzaine d’années encore, avaient une politique bien différente envers le grand voisin persan et lui demeurèrent fidèles, lucrativement d’ailleurs, aussi longtemps que cela demeura possible] ou nettement réticents [une part notable des politiciens européens – le couple de rêve de MM. Hollande et Fabius manifestant une hostilité sans beaucoup d’égale], et bien entendu à des forces politiques très puissantes à l’intérieur de l’Union, et probablement majoritaires au Congrès [où, il est vrai, l’on est sensible, dans la perspective des élections, aux vues des effectifs les plus engagés, soit pour collecter des fonds, soit pour agir par divers moyens sur l’opinion].

Je voudrais rappeler un épisode malgré tout très surprenant. Sur le point de remporter une nette victoire électorale dans son pays le 17 mars 2015, M. Nétanyahou s’était rendu, du premier au trois mars, aux États-Unis. Rien d’étonnant, penserez-vous, et vous vous tromperez : le curieux n’était pas que le Premier ministre d’un pays ami se rendît aux États-Unis ; mais qu’il s’y rendît sans avoir été invité dans le respect des règles qui eussent dû prévaloir ; qu’il fît une telle visite officielle, susceptible de peser sur le scrutin dans son pays, et de compromettre l’Administration étatsunienne, à la fin de la campagne électorale israélienne ; et pour tenir des propos que l’on peut dire peu « diplomatiques ».

M. Nétanyahou, en effet, n’avait pas été invité par la Présidence, mais par des membres du Congrès, en particulier de l’opposition républicaine – et invité à prononcer un discours devant la réunion des deux chambres du Congrès. Placé devant le fait accompli, M. Obama refusa d’envisager de le recevoir, ce qui montre à quel point d’exaspération étaient parvenues les relations entre le Président étatsunien et le Premier ministre israélien. Ici, comme nous « aimons bien » M. Obama [à mes yeux, certes, très préférable aux deux personnes qui se sont affrontées pour sa succession en 2016], généralement sans voir les dégâts que put provoquer, aussi, sa politique extérieure ou celle qu’il laissa faire, en particulier à Mme Clinton comme Secrétaire d’État, nous sous-estimons la violence des attaques dont il fut l’objet pendant sa présidence – le climat, à l’âge Trump, est certes très aggravé, en particulier du fait de l’absurde montage du dossier « russe », mais il saute aux yeux que la politique étatsunienne est plongée depuis longtemps dans une crise multiforme, laquelle dépasse en intensité et en gravité celle que vivent la plupart des prétendues « démocraties » occidentales.

Et M. Nétanyahou, qui n’est pas gêné par grand chose, traita l’irritation du président étatsunien avec beaucoup plus que de la désinvolture. Il prononça d’abord, le 2 mars, un discours très raide devant le puissant AIPAC [The American Israel Public Affairs Committee] – structure bipartisane d’appui à Israël [voir l’image], puis un discours en forme de réquisitoire devant le Congrès le lendemain 3 mars. Les chambres de Washington lui firent un triomphe.

[[[ Voici un film du discours de M. Nétanyahou, d’une quarantaine de minutes, devant le Congrès, avec une traduction en français =

http://www.europe-israel.org/2015/03/traduction-integrale-du-discours-de-benjamin-netanyahu-au-congres-americains-a-washington-le-3-mars-2015/             ]]]

 

[[[ Sur le lobbying en faveur d’Israël aux États-Unis, pour ceux que cela intéresse, la référence – traduite d’ailleurs en français – demeure le livre de 2007 de Mearsheimer et Walt, respectivement professeurs à Chicago et Harvard, Le Lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine – notons qu’il n’y a rien là de spécifique : le jeu des lobbies fait partie du jeu accepté depuis l’origine aux États-Unis – il y en a en tous domaines – les implications internationales de l’activité de celui-ci sont toutefois, bien entendu, fort lourdes. ]]]

La victoire électorale de M. Nétanyahou, moins de deux semaines plus tard, paracheva un moment qui dut être très difficile pour MM. Obama et Kerry. Bien entendu, il s’agissait d’une victoire à l’israélienne, c’est-à-dire dans le cadre d’un système de proportionnelle intégrale, imposant une coalition au sein de laquelle M. Nétanyahou n’est pas le plus extrémiste. Mais il sautait aux yeux que la politique conduite depuis des années allait se poursuivre, d’une façon ou d’une autre, et en particulier que les partisans d’un certain effort en vue de la paix sortaient affaiblis, d’une façon qui pouvait sembler à peu près définitive [car l’opinion israélienne n’a cessé de glisser dans le même sens depuis longtemps désormais].

 

M. Netanyahu devant l'AIPAC le 2 III 2015.jpeg

 

Quant à la négociation « nucléaire », on pouvait redouter qu’elle ne devînt plus difficile encore, que M. Obama ne disposât plus du jeu qui lui permît de la faire pleinement aboutir – je crois qu’il faut bien conserver tout cela à l’esprit pour apprécier la situation présente : M. Trump est détestable, et l’on éprouve, en l’écoutant, en le lisant, en le voyant, le sentiment qu’il est un très probable pervers ; mais, dans l’affaire iranienne, il n’est, hélas, nullement isolé dans son pays ; tel que ce pays s’est façonné ces dernières décennies, il n’est pas impossible qu’il soutienne majoritairement, quoi que disent certains, le choix conflictuel qui a été fait.

Notez que lorsque dans la nuit du 25 au 26 mars les Séoud et leur « coalition » en cours de hâtive constitution se jetèrent sur le Yémen – nouvelle, prévisiblement, horrible affaire –, l’on put avoir le sentiment aussi qu’ils essayaient de rendre tout effort de conciliation en Orient impossible. Curieusement, personne ne semblait penser qu’il pût y avoir un lien entre les deux dossiers : il était pourtant assez clair puisque Riyad souhaitait riposter, prétendument, à une agression iranienne au Yémen par Houthis [Ansarallah] interposés [vue très excessive, pour ne pas dire davantage, de la réalité des choses, soit dit en passant].

Bien entendu, Washington soutenait Riyad ; mais l’on sait, d’une part, que Washington est plurielle, jusque dans l’appareil d’État, polyarchique comme j’ai l’habitude de dire ; et l’on pourrait imaginer surtout que la Maison-Blanche ait vu là le moyen de trouver une sorte de compromis avec l’Arabie et les Émirats – du genre = laissez-nous apaiser le jeu avec l’Iran et nous soutenons la façon dont vous « réglerez » leur compte aux Zaydites.

Bref, les cours de l’année académique 2014-2015 s’étaient terminés sans que l’on sût bien où l’on allait [c’est ainsi qu’il fallait bien, pour un professeur, découper le temps, comme si le monde mourait en mai pour renaître en octobre – de ce point de vue la possibilité du blogue, avec ses exigences certes est intellectuellement satisfaisante]. Quarante-sept sénateurs républicains avaient d’ailleurs écrit en mars une lettre aux dirigeants iraniens exprimant une vue déplaisante et déplacée [manifestant bien la profondeur de la crise que j’ai évoquée il y a un instant] : ne vous fatiguez pas trop, semblait-elle dire, à négocier avec l’Administration Obama ; car de toute façon c’est le Congrès qui décidera en dernière instance, et en particulier le Sénat [qui doit autoriser la ratification des traités à une majorité des deux tiers] – et donc nous, qui ne voulons pas jouer, en aucun cas, avec vous.

 

Finalement, les négociations aboutirent après presque deux années. Avant d’esquisser le contenu de l’accord conclu, quelques précisions sur la démarche suivie.

M. Rohani, à peine élu, en juin 2013, appuyé par le Guide, n’avait pas perdu de temps. Dès novembre avait pu être signé un accord à Genève, définissant un Joint Plan of Action, un « plan commun d’action », connu aussi comme Geneva Interim Agreement. Les dispositions centrales tendaient à ce que, transitoirement, 1/ l’Iran n’enrichisse plus l’uranium au-delà de 5% [valeur convenable pour une utilisation civile mais inférieure aux 20% généralement admis pour la recherche] ; et 2/ certaines sanctions fussent en contrepartie – bien maigrement – levées. Il était entendu que cette période transitoire durerait un an, délai qui semblait suffisant, bien à tort, pour parvenir à un accord ; ainsi fallut-il prolonger ce délai de six mois.

La question la plus difficile tenait au fond à la levée des sanctions. Et l’on butait ici sur deux aspects importants : d’un côté, il est plus facile de s’engager dans l’entassement des sanctions que, par la suite, de rebrousser chemin ; d’un autre côté – et l’on en a chaque mois, chaque semaine même, et presque chaque jour, davantage la preuve, au risque que la vie internationale, en particulier économique, ne se paralyse peu à peu –, l’on est bien obligé de souscrire au propos du ministre iranien des Affaires étrangères, M. Zarif, répétant à CNN, le 19 août dernier, ce qu’il avait confié en substance il y a quelques semaines : « There is a disease in the United States, and that is the addiction to sanctions ».

Apparaissait d’ailleurs l’incidence du jeu politique intérieur à Washington sur la vie mondiale. De même qu’aujourd’hui un démocrate se croirait déshonoré s’il ne faisait pas obstacle à toute mesure de M. Trump, de même, alors, la majorité républicaine au Congrès se devait-elle d’entraver en vociférant toute perspective d’une levée des sanctions, simplement en ne rapportant pas celles instaurées par une loi, et donc de sa compétence ; or, déjà majoritaire à la chambre des Représentants depuis le 112e Congrès [celui issu des midterm de novembre 2010], le parti républicain domina les deux chambres à partir du 114e Congrès [celui issu des midterm du second mandat de M. Obama, en novembre 2014].

Quoi qu’il en soit, M. Obama ne pouvait s’engager à davantage qu’à suspendre les sanctions, tout en disant ne pas douter qu’un respect contrôlé de ses engagements par l’Iran ne manquerait pas d’emporter la levée définitive des sanctions par un futur Congrès.

 

Un accord fut malgré tout trouvé, le 14 juillet 2015. Il est permis de considérer que M. Trump, qui ne sait pas résister à la permanente tentation de l’hyperbole, a dit à peu près n’importe quoi en évoquant dans son annonce du 8 mai dernier [sur laquelle je reviendrai], un « horrible one-sided deal that should have never, ever been made ». [Un lien avec cette annonce sera installé plus loin, lorsque j’évoquerai le tournant du mois de mai dernier.] Car, au fond, les deux parties obtenaient dans une large mesure ce qu’elles souhaitaient [ou prétendaient du moins souhaiter]. Je préfère n’entrer pas dans le détail des cent-cinquante-neuf pages de ce Joint Comprehensive Plan of Action [JCPOA], et m’en tenir aux grandes lignes.

L’Iran se voyait donner une perspective [au moins] de suspension de la plupart des sanctions assez rapide [mais dans un premier temps ne voyait pas levés l’embargo sur les armes conventionnelles – alors que les monarchies réactionnaires du Golfe sont toujours plus surarmées –, ni sur les missiles balistiques], dès 2016 [dès le constat opéré par l’AIEA, Agence Internationale à l’Énergie atomique, de l’accomplissement de ses engagements], et ne se voyait pas interdire complètement l’enrichissement d’uranium, même si ce qui lui était consenti était très inférieur à ses espoirs – en quantité comme en degré d’enrichissement toléré –, mais en même temps satisfaisant au regard de l’injuste exigence initiale de l’Occident d’une suspension totale de tout enrichissement.

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Les pays occidentaux jouiraient désormais, sous la garantie d’opérations sérieuses de contrôle [puisque l’Iran s’est engagé à signer le protocole additionnel du Traité sur la Non-Prolifération des Armes Nucléaires, et à le faire en acceptant des conditions de contrôle drastiques et sans équivalent], de l’assurance que l’Iran ne pourrait pas se mettre en mesure de procéder à un enrichissement à finalité militaire ; et la conclusion de l’accord pour dix années, qui a été beaucoup dénoncée par les adversaires, était raisonnable.

Piranèse, le Campo Vaccino.png

Turner, extrait du Campo Vaccino.png

Il se passe tant de choses en dix ans ; les dieux n’aiment pas qu’on leur dispute l’éternité ; la vie s’inscrit d’abord, pour beaucoup, sous l’horizon plombé de la survie – sans eau, pour tous, quelques jours, sans médicaments, pour certains, dix, vingt ou trente heures – ; et de toute façon, selon le mot qui m’est cher de Sénèque, Casura exstant, tout se qui se dresse choira, après dix ans, cent ans ou deux siècles, les empires [dont pas un, depuis la chute de Rome, n’a réussi à franchir ce dernier terme sans se lézarder de toute part et entamer son repli], les puissances, les accords entre les puissances, même lorsqu’elles les prennent au sérieux – même notre grand empire gréco-romain a chu après quelques siècles, même l’URSS qui, lorsque j’avais votre âge, nous semblait éternelle, est tombée après à peine plus de sept décennies, même l’effrayant empire britannique, d’une habileté et d’un cynisme sans pareils mais prophétiques, et même – eh oui – malgré sa permanente agressivité, son absence remarquable de scrupules, sa logorrhée hypocrite, et son iniquité sans limite, quelque jour, l’empire étatsunien, soumis, comme toute chose sous la lune [et au-delà, mais il ne faut pas le dire à Aristote si vous le rencontrez en rêve – ça l’attristerait], à l’universelle loi de génération et de corruption – la phthor[i]a est aussi une idée très apaisante parmi les souffrances infligées au monde, mais qui pourrait aussi retenir sur leur pente. Les Indiens méthodiquement massacrés et détruits autrefois ne revivront pas ; mais un jour des bisons brouteront les herbes folles parmi les ruines, comme au Campo Vaccino [une eau-forte de Piranèse ci-dessus], ou quelques chèvres peut-être [l’extrait de l’hst de Turner] et plus tard encore, il n’y aura plus ni bisons, ni chèvres même, ni herbes, ni ruines, ni terre, ni ce soleil-ci. [Ci-dessous, une carte postale créée par mon fils Louis-Cyprien ; à Tchernobyl, ce ne sont pas même des bisons qui broutent mais des animaux déformés par la radioactivité…]

 

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Pâles esprits, et vous ombres poudreuses,
Qui jouissant de la clarté du jour
Fîtes sortir cet orgueilleux séjour,
Dont nous voyons les reliques cendreuses :

Dites, esprits (ainsi les ténébreuses
Rives de Styx non passable au retour,
Vous enlaçant d’un trois fois triple tour,
N’enferment point vos images ombreuses),

Dites-moi donc (car quelqu’une de vous
Possible encor se cache ici dessous)
Ne sentez-vous augmenter votre peine,

Quand quelquefois de ces coteaux romains
Vous contemplez l’ouvrage de vos mains
N’être plus rien qu’une poudreuse plaine ?

Joachim du Bellay

Tout s’est en gros passé comme prévu – du moins dans un premier temps. Le Conseil de Sécurité des Nations Unies a donné sa sanction à l’accord dès le 20 juillet 2015 ; le Majlis a largement approuvé l’accord, par 161 voix contre 59, avec 13 abstentions, le 13 octobre 2015 ; le Département d’État a transmis le JCPOA au Congrès dès le 19 juillet et celui-ci, dans le cadre de la procédure prévue [je ne veux pas entrer dans les détails], se vit allouer soixante jours pour agir en un sens ou un autre, si bien qu’à la suite de l’échec successif de deux résolutions, l’une de désapprobation, et l’autre d’approbation, l’accord fut réputé accepté ; l’AIEA put commencer son méticuleux travail et se déclarer satisfaite de la parfaite coopération de Téhéran, et l’accord entra ainsi en vigueur le 16 janvier 2016.

Pourtant, les autorités iraniennes se plaignirent à plusieurs reprises en 2016 de ce que Washington ne se montrait pas de bonne foi dans le processus de levée des sanctions ; et, de fait, on ne saurait leur donner tort ; il semble que la plupart des sanctions étatsuniennes demeurèrent en place ; ou que des subterfuges permirent de décevoir les légitimes attentes iraniennes [les juridictions, comme souvent au-delà de l’Atlantique, se surpassèrent, spoliant l’Iran d’actifs gelés qui eussent dû lui être rendus, en les saisissant, soit – la Cour Suprême ! – au titre de l’attaque anti-étatsunienne de Beyrouth, en 1983, concernant laquelle rien ne fut jamais prouvé en quelque sens que ce soit, soit au titre de l’affaire du 11 septembre 2001, où l’on put voir, certes, l’implication, à peu près exclusive, de Séoudiens, mais assurément pas d’Iraniens] ; du moins cela n’empêchait-il pas – et cela suffisait à ce que la situation iranienne pût s’améliorer assez rapidement – la normalisation entière des relations avec la plupart des pays du monde, fort désireux de renouer, dès lors que la menace de sanctions étatsuniennes contre eux-mêmes ne pesait plus.

La situation politique outre-Atlantique n’avait certes pas cheminé dans le sens de l’apaisement. Et le Congrès sortant vota massivement en décembre 2016 la prolongation des sanctions pour dix ans, mesure dont en pratique les effets ne pouvaient être considérables selon M. Obama [tant du moins que l’hôte de la Maison-Banche partageait ses vues sur le sujet, serait-il raisonnable d’ajouter, et se tiendrait prêt à maintenir la suspension de sanctions non levées], mais qui manifestait le refus très large de la classe politique étatsunienne d’entrer dans la voie d’un véritable apaisement. Je dois dire que je ne comprends pas bien quel pouvait être le raisonnement ici de M. Obama ; sans doute, après l’élection de M. Trump [mais eût-il dû penser autrement en cas d’élection de Mme Clinton ?] jugeait-il que le travail effectué serait de toute façon détruit à terme plus ou moins proche, et préféra-t-il ne pas s’exposer inutilement dans un ultime combat qui, de toute façon, ne verrait pas son terme avant l’installation des nouvelles autorités quelques semaines plus tard.

D’une certaine façon d’ailleurs, un tel climat hostile interdisait que les Etats-Unis profitassent d’un tel grand moment de détente. N’excluons pas que le coût pour eux d’un nouveau raidissement ne soit, du coup, extrêmement faible ; il est très notable que les sanctions contre la Russie et contre l’Iran coûtent beaucoup aux « amis » européens et fort peu au tyrannique « grand frère » étatsunien. Au fond – et nous devons conserver ceci à l’esprit, en laissant de côté le profond dégoût que ne saurait ne pas nourrir le comportement étatsunien – la violence antirusse et anti-iranienne présente plus d’avantages que d’inconvénients pour Washington : affaiblir des rivaux [jusque dans le domaine de la production d’hydrocarbures bien entendu], rendre dépendants les alliés européens en leur faisant sèchement mesurer l’efficacité du collier étrangleur qu’ils ont laissé les États-Unis mettre au point, combler de joie les amis proche-orientaux adversaires radicaux de l’Iran, à commencer par Israël, l’Arabie séoudite et les Émirats, placer bien entendu, pour divers motifs, la Chine dans l’embarras ; s’agissant de la nouvelle offensive contre l’Iran, elle permettait par ailleurs de transformer en abcès de fixation la présence iranienne en Syrie et de « justifier » – au rebours du départ annoncé – un renforcement de la présence des États-Unis en Syrie, en Irak et en Afghanistan, ainsi que, dirigée à la fois contre l’Iran, la Russie et la Chine, une offensive diplomatique significative dans une Asie centrale stratégique.

Un aspect procédural de fait de la relation triangulaire consentie que sont parvenus à imposer les Etats-Unis à l’occasion des relations bilatérales des Européens avec des pays tiers mérite d’être relevé : il concerne une agence du département étatsunien du Trésor, l’OFAC [Office of Foreign Assets Control], pièce centrale du dispositif des sanctions étatsuniennes au titre du Foreign Corrupt Practices Act [FCPA] évoqué plus haut. À la suite de l’accord de Vienne, les personnes physiques ou morales des États-Unis désireuses d’entrer en quelque relation avec l’Iran ont dû solliciter l’autorisation de cet organe important ; plus étrangement – mais de façon évidemment compréhensible au regard d’expériences passées – beaucoup d’entreprises européennes entretenant par ailleurs des relations commerciales ou financières avec les États-Unis firent de même, ainsi que l’a relevé M. Coville. De toute façon, les banques européennes se montrèrent particulièrement timorées, dans la peur de sanctions destructrices, et préférèrent en général ne pas financer les projets des investisseurs européens en Iran.

 

[[[ Le site de l’OFAC est remarquablement instructif mais pas vraiment distrayant :

https://www.treasury.gov/about/organizational-structure/offices/Pages/Office-of-Foreign-Assets-Control.aspx

Si vous vous y rendez, vous saisirez, je crois, que les sanctions sont un procédé absolument ordinaire, entré dans la routine d’une grosse administration spécialisée. Des bureaucrates arrivent le matin, et mettent au point des armes qui tueront tout aussi sûrement que celles de Lockheed Martin de pauvres gens non identifiés, et coupables de rien à quelques milliers ou dizaines de milliers de kilomètres de là. ]]]

 

Au fond, vous le comprenez, passée l’euphorie de l’été 2015, il fallut bien, peu à peu, prendre conscience de ce que le retour à une situation véritablement apaisée, propre à enclencher une sorte de cercle vertueux de paix, était extrêmement improbable ; tout au plus pouvait-on espérer qu’à force de faire comme si tout était normal – alors qu’il n’en était, au fond, rien – et un certain développement des relations commerciales aidant, le temps, poison ou remède, c’est selon, ferait son œuvre. Il y avait pourtant – au regard à la fois de l’exaspération des enjeux géopolitiques régionaux, et d’enjeux aussi impliquant les plus grands acteurs de la planète – peu de lieu d’être véritablement optimiste.

Si bien que, ici, il ne faut sans doute pas surestimer – si ce n’est dans la manière particulièrement haïssable et si méprisable qui est toujours la sienne, alternant faux câlins doucereux, mensonges énormes de vendeur de voitures d’occasion malhonnête [vous écouterez ci-après, s’il vous plaît, les premières phrases de l’annonce du 8 mai !] et menaces jubilatoires et déjantées – le poids de la personnalité de M. Trump dans le choix du fond de la politique conduite. Lorsque, après l’annonce du 8 mai, tous ces beaux messieurs et belles dames de l’Union européenne [je songe à la charmante Mme Federica Mogherini – a-t-on encore le droit de prononcer des mots tels que ceux-ci ? je m’interroge –, Haute Représentante de l’Union pour les Affaires étrangères et la Politique de Sécurité] prirent la mine de personnes surprises au dernier degré et, de façon manifestement tout à fait sincère pour certains [au sein du gouvernement français aussi d’ailleurs], annoncèrent que les choses n’allaient pas se passer comme ça, je me suis, je dois le dire, pincé pour y croire : ainsi n’auraient-ils pas pleinement compris les jeux de forces du monde dont ils sont parmi les premiers dirigeants, semble-t-il du moins, et qu’ils défendent ordinairement, et qu’ils illustrent si bien en général – monde du commerce, certes, mais au sein d’un système global de la domination qui appelle, malgré tout, une sociologie et une géographie critiques, et non la supposition d’un système capitaliste comme déterritorialisé.

 

Quinze jours après la prise de fonction de M. Trump, le 20 janvier 2017, le département du Trésor prit des sanctions contre des personnes physiques et des « entités » impliquées dans la fabrication des missiles balistiques iraniens ; une nouvelle exigence était manifestée, tout à fait extérieure au champ de l’accord de Vienne ; l’on comprenait que la question de la « prolifération nucléaire » était dépassée ; ainsi était-il des pays qui se verraient interdire, non seulement l’accès à l’arme nucléaire, mais des vecteurs d’armes possiblement conventionnelles ; comme on l’a désormais compris – car l’histoire galope –, il est aussi des pays, entretenant des relations avec Washington, qui se voient dorénavant interdire l’achat de systèmes de DCA hors des États-Unis [ainsi, ces semaines-ci, avec une ascension rapide de la violence verbale et des menaces, la Turquie, sommée de renoncer à l’achat de S-400 russes], et même des pays, telle l’Allemagne [justement angoissée, du fait des décisions précipitées naguère de Mme Merkel concernant la production d’énergie nucléaire], qui se trouvent mis en demeure de ne pas acheter davantage de gaz russe par le moyen de North Stream 2 et d’acquérir, sensiblement plus coûteux, du gaz naturel liquide étatsunien… Tout cela, vous en conviendrez je l’espère – très au-delà de la mauvaise affaire iranienne – est aussi passionnant qu’effrayant. Nous sommes vraiment au bout d’une histoire, que même dans ses pires cauchemars le général de Gaulle lui-même n’eût pu imaginer, dans laquelle nous autres Français avons été immergés jusqu’au cou depuis 2007, et dont l’issue, simplement, demeure encore incertaine, quant à sa nature, ses moyens et ses délais.

 

Quoi qu’il en soit, de mois en mois, parmi les appels obsédants des dirigeants de Tel Aviv à des sanctions renforcées et immédiates, le climat ne cessa de se détériorer, transformant chaque épisode de « certification » [je vais revenir sur cette notion] en occasion d’interrogations anxiogènes. Au milieu d’avril 2017, alors que venaient d’être effectuées les frappes d’al-Chaayrate, M. Trump franchit une nouvelle étape en vue de l’accomplissement de son dessein. Le Secrétaire d’État, alors M. Tillerson, écrivit dans une lettre au Speaker de la Chambre des Représentants : « President Donald J. Trump has directed a National Security Council-led interagency review of the Joint Comprehensive Plan of Action that will evaluate whether suspension of sanctions related to Iran pursuant to the JCPOA is vital to the national security interests of the United States. »

Commentant cette démarche, M. Tillerson développait, comme d’autres, le nouveau discours à vocation persuasive de Washington : certes, il n’y avait pas lieu, à cette heure du moins, de soupçonner que l’Iran s’affranchît de ses obligations dans le domaine nucléaire ; mais il ne doutait guère – et même avait l’assurance – qu’il ne fût un État « terroriste ». Si vous écoutez l’annonce faite par M. Trump le 8 mai 2018, vous verrez que cet argument dépourvu de contenu, du moins depuis fort longtemps, fut soigneusement repris par celui-ci dès le début de son intervention. Comme vous le savez peut-être, la masse des citoyens des Etats-Unis est encore plus ignorante de géographie élémentaire ou d’histoire contemporaine rudimentaire que le gros de nos compatriotes : entendant parler des pays d’Orient, la plupart ne savent pas où ils se trouvent, n’en connaissent rien, et sont certainement prêts à croire à peu près n’importe quoi à propos des méfaits supposés de tels gens – les gouvernants jouent évidemment d’une pareille ignorance et de tant de préjugés, dont le fond est très évidemment raciste, maladie intellectuelle et morale très répandue dans les peuplades nordiques dont on sait qu’elles ont formé le fond de population du pays après élimination programmée et systématique des infortunés Indiens.

Quelques jours plus tard, le 19 avril 2017, le même M. Tillerson, à l’occasion d’un point de presse livra des « remarks » impressionnantes – dont on doutera qu’elles aient exprimé des variations personnelles sur un tel sujet –, franchissant un pas en affirmant, sans avancer l’ombre d’un élément, que l’Iran Deal « fails to achieve the objective of a non-nuclear Iran ».

Lisant cela, j’ai eu le sentiment que l’affaire était fichue mais, comme rien n’est venu, si ce n’est des sanctions supplémentaires du Congrès en juillet, dont la portée semblait moindre concernant l’Iran que la Russie, dans les mois qui ont suivi, je me suis plutôt rassuré. J’ai pensé qu’il s’agissait moins de rompre que de mettre la plus grande pression sur les dirigeants iraniens. Pourtant, relisant ce texte, je le trouve incroyablement dur – jugez-en :

SECRETARY TILLERSON: Good afternoon, all. The Trump administration is currently conducting across the entire government a review of our Iran policy.

Today I’d like to address Iran’s alarming and ongoing provocations that export terror and violence, destabilizing more than one country at a time.

Iran is the world’s leading state sponsor of terrorism and is responsible for intensifying multiple conflicts and undermining U.S. interests in countries such as Syria, Yemen, Iraq, and Lebanon, and continuing to support attacks against Israel.

An unchecked Iran has the potential to travel the same path as North Korea, and take the world along with it.

The United States is keen to avoid a second piece of evidence that strategic patience is a failed approach.

A comprehensive Iran policy requires that we address all of the threats posed by Iran, and it is clear there are many.

Iran continues to support the brutal Assad regime in Syria, prolonging a conflict that has killed approximately half a million Syrians and displaced millions more. Iran supports the Assad regime, even as it commits atrocities against its own people, including with chemical weapons. Iran provides arms, financing, and training, and funnels foreign fighters into Syria. It has also sent members of the Iran Revolutionary Guard to take part in direct combat operations.

In Iraq, Iran provides support to some Iraqi militant groups, primarily through the Qods Force, which has been undermining security in Iraq for years.

Iran maintains a longstanding hostility towards Israel, providing weapons, training, and funding to Hamas and other Palestinian terrorist organizations.

In deed and in propaganda, Iran foments discord.

Just yesterday, the regime reportedly exhibited a missile marked “Death to Israel” during a military parade.

In Yemen, Iran continues to support the Houthis’ attempted overthrow of the government by providing military equipment, funding, and training, thus threatening Saudi Arabia’s southern border. Interdictions by Emirati forces in Yemen and coalition forces in the Arabian Sea have revealed a complex Iranian network to arm and equip the Houthis.

Iranian naval vessels continue to undermine freedom of navigation in the Persian Gulf by harassing U.S. naval vessels that are operating lawfully.

Iran has conducted cyber-attacks against the United States and our Gulf partners.

Iran has been behind terrorist attacks throughout the rest of the world, including a plot to kill Adel al-Jubeir, who was then the Saudi ambassador to the United States.

Whether it be assassination attempts, support of weapons of mass destruction, deploying destabilizing militias, Iran spends its treasure and time disrupting peace.

Iran continues to have one of the world’s worst human rights records; political opponents are regularly jailed or executed, reaching the agonizing low point of executing juveniles and individuals whose punishment is not proportionate to their crime.

Iran arbitrarily detains foreigners, including U.S. citizens, on false charges. Several U.S. citizens remain missing or unjustly imprisoned in Iran.

Apart from the abuses inside Iran’s own borders, it is the threat it poses to the rest of the world.

Iran’s nuclear ambitions are a grave risk to international peace and security.

It is their habit and posture to use whatever resources they have available to unsettle people and nations.

With its latest test of a medium-range ballistic missile, Iran’s continued development and proliferation of missile technology is in defiance of UN Security Council Resolution 2231.

And it has previously stated it will conduct a second test flight of the Simorgh space-launch vehicle, which would put it closer to an operational intercontinental ballistic missile.

Any discussion of Iran is incomplete without mentioning the JCPOA.

The JCPOA fails to achieve the objective of a non-nuclear Iran; it only delays their goal of becoming a nuclear state. This deal represents the same failed approach of the past that brought us to the current imminent threat we face from North Korea. The Trump administration has no intention of passing the buck to a future administration on Iran.

The evidence is clear. Iran’s provocative actions threaten the United States, the region, and the world.

As I indicated at the beginning, the Trump administration is currently conducting a comprehensive review of our Iran policy. Once we have finalized our conclusions, we will meet the challenges Iran poses with clarity and conviction. Thank you.

 

C’était l’époque où M. Rohani fut bien réélu, dès le premier tour, le 19 mai 2017, mais d’une façon qui montrait, malgré sa prudence, que les plus engagés idéologiquement dans les perspectives portées par la République islamique demeuraient nombreux et vigilants. N’écartons pas la possibilité que la façon dont les États-Unis traînaient les pieds pour sortir de la persécution des sanctions tout en multipliant des menaces propres à faire redouter les évolutions à venir, n’ait contribué à un résultat simplement convenable, l’accroissement du pourcentage de voix obtenu par le président [57%] se trouvant un accru par la très légère hausse de la participation [légèrement au-dessus de 73%]. Le principal candidat « conservateur », Sayyed Ebrahim Raïssi atteignit 38,5% [et cette mouvance, en ajoutant le petit nombre de voix d’un autre candidat, n’était, ainsi, pas éloignée d’atteindre 40% des suffrages] : si l’on veut bien considérer que l’histoire propre de ce dernier fut celle d’un religieux et magistrat très engagé, et même radical, il est inexact d’évoquer, comme on s’est hâté de le faire en Occident, une victoire éclatante des « réformateurs » [je me souviens d’un double article en ce sens, utile certes, mais finalement, à force de trop vouloir démontrer, contradictoire selon moi, de M. Michel Makinsky, dès juillet 2017, sur le site souvent précieux « Les clés du Moyen Orient »]. Je redis que, si l’on veut bien considérer la personnalité de M. Rohani, et sa politique, le soutien tacite du Guide – certes plus tactique que fondamental – dont il jouissait – car ce dernier souhaitait bien entendu sortir de l’impasse antérieure, et laisser toutes ses chances à l’accord avec l’Occident, dès lors que l’essentiel n’était pas en cause -, cet épisode montre plutôt que ce sont les « réformateurs » les plus nets qui ont largement disparu du paysage politique national pour le moment, et ont été contraints de se rallier au « centrisme » conservateur rohanien [simplement mâtiné d’un réformisme prudent dont la suite a montré qu’il ne tendait pas à quelque bouleversement que ce soit], les deux grandes forces se partageant le gros de l’opinion étant celles des continuistes conciliateurs – manifestant d’ailleurs leur fermeté autant qu’utile [M. Rohani ainsi avait très clairement critiqué le comportement de Washington et exprimé son souhait que la page de l’accord fût tournée si ce comportement persistait – paroles peut-être, mais paroles fermement prononcées] – et celles des continuistes ne renonçant pas à une plus grande radicalité et à un anti-occidentalisme plus affiché, des « réformateurs » très caractérisés pouvant certes jouer un rôle mais surtout dans le cadre local, puisqu’ils ont emporté certaines villes importantes lors des élections municipales du même mois de mai 2017. Bien entendu, l’on peut supposer que le plein succès de l’accord nucléaire, l’expansion économique qu’il eût emporté à moyen terme, la rancœur que nourrit inévitablement M. Rohani contre certains effectifs du Corps des Gardiens qui ont tendu à jouer contre lui dans la durée, eussent pu le conduire à un infléchissement plus nettement novateur, dans la mesure peu probable où le Guide y eût souscrit, mais, comme on le comprend, il est douteux que la véritable guerre engagée par M. Trump ne laisse beaucoup de chance à une telle perspective.

 

Tout continua bien sûr comme avant ; la suspension de certaines sanctions fut certes confirmée temporairement, mais d’autres sanctions tombèrent, pour un motif ou un autre. Ainsi vint octobre, il y a moins d’un an. Malgré la succession des rapports parfaitement apaisants de l’AIEA, M. Trump, le 13 de ce mois, refusa de certifier positivement [j’y reviendrai] que l’Iran respectait l’accord de Vienne, déversant son absurde argumentaire habituel et ses mensonges routiniers, avec son talent oratoire indéniable, mais d’instituteur de maison spécialisée pour simples d’esprit, dans un anglais fruste qui du moins donne le sentiment, lorsqu’on écoute, que l’on ne comprend finalement pas si mal l’anglais… [je place la version complète finalement]

 

 

Cet aspect procédural – la « certification » – mérite que l’on s’y attarde un instant, je l’ai annoncé plus haut. Il va nous permettre d’ailleurs de mieux comprendre la curieuse nature de l’accord de Vienne. Appelé, donc, à se prononcer une première fois près de trois mois après son accès à la Maison-Blanche, M. Trump avait procédé à la « certification » le 18 avril 2017. Toutefois, dans le même temps, on l’aura compris, son Administration et lui avaient entamé une campagne méthodique de dénigrement, multipliant les allégations soupçonneuses en toute occasion, démarchant les responsables des puissances alliées afin qu’elles cessent ou du moins diminuent leurs relations, en particulier commerciales, avec Téhéran. Toutefois, la certification fut une nouvelle fois consentie le 17 juillet ; il est vrai que l’établissement militaire n’était dans l’ensemble pas favorable, semblait-il, à ce que le pays s’engageât dans un engrenage qui pouvait conduire à un conflit de haute intensité dont, probablement, il pensait qu’il ne pouvait pas sortir véritablement vainqueur.

Il est toujours intéressant de connaître la position du général Mattis, le Secrétaire à la Défense. Comme je me suis déjà risqué à le poser à plusieurs reprises : ce militaire, désormais en tout cas, ne mérite guère, malgré des propos intempestifs en de plus jeunes années – son surnom de Mad Dog [chien enragé, chien fou du moins] ; il observe dans l’ensemble une réserve apaisante [contrastant avec l’excès redoutable de paroles violentes du trio Trump-Pompeo-Bolton] ; c’est un homme de terrain, qui sait bien sûr ce que sont les cadavres de jeunes gens dans des sacs de plastique, et la douleur des familles, les femmes en pleurs et les enfants qui ne comprennent pas ; peut-être est-il même sensible au malheur des populations ennemies [pas toujours, certes, si l’on croit certains des propos que je disais] ; on le dit aussi grand lecteur de livres, connaissant à peu près par cœur Ta eis heauton [les – pensées – pour lui] de Marc Aurèle – c’est dire qu’il est décidément sur une bien mauvaise pente [il fait d’ailleurs du prosélytisme puisqu’il incite ses hommes à la lecture…] – ; je m’amuse bien sûr un peu ; je le crois assez mauvaise bête lui aussi ; simplement, il connaît intimement le champ de bataille, à la différence des trois autres pékins [même si M. Pompeo fut brièvement employé par l’armée dans ses très jeunes années – quant à M. Trump, d’abord sursitaire, il se fit exempter pour une improbable raison de santé et évita ainsi le Vietnam] ; et il doit avoir, dans ses fonctions à gros enjeu, le sens de ses responsabilités, vis-à-vis des hommes et des familles, et vis-à-vis de la nation, et peut-être même, puisqu’il lit des livres d’histoire, le souci, justement, de l’histoire, qui n’est pas toujours tendre rétrospectivement avec ceux qui s’engagent à la légère dans des conflits.

Or beaucoup d’indices laissent penser que, tout en se montrant prudent dans l’expression, et donc mécaniquement sévère avec l’Iran lorsqu’il évoquait ce dernier [v. par ex. sa longue audition sur la question « Political and Security Situation in Afghanistan », avec le général Dunford, le 3 octobre 2017 devant le Committee on Armed Services du Sénat], le général Mattis n’inclinait pas vers la solution, finalement retenue, d’une rupture — la photo ci-dessous vous montre les deux généraux ce jour-là au Sénat]. Même dans l’audition que je viens de citer, il exprimait ainsi une position finalement nuancée mais ne masquant pas son sentiment propre. Dans un premier temps, il était acculé en effet à donner ce sentiment propre, favorable au maintien de l’accord :

Senator King : […] Secretary Mattis, a very quick, short-answer question. Do you believe it is in our national security interest at the present time to remain in the JCPOA ? That is a yes-or-no question.

Secretary Mattis : Yes, Senator, I do.

Mais lorsqu’un autre sénateur revenait plus tard sur la question, il tempérait fortement cette première réponse à une « yes-or-no question » :

Senator Rounds : […] With regard to the JCPOA, there is a logic that you have used to determine that it is appropriate to stay within it. Could you share with us the logic that you use in determining that the JCPOA is advantageous to us to stay there at this time? Could you share that with the American public.

Secretary Mattis : Absolutely, Senator. And thank you. The point I would make is, if we can confirm that Iran is living by the agreement, if we can determine that this is in our best interests, then, clearly, we should stay with it. I believe, at this point in time, absent indications to the contrary, it is something the President should consider staying with. There is another requirement. We certify that it is in our best interest, and it goes into a broader definition of national security, broadening beyond the issue, the agreement itself. That means the President has to consider more broadly things that rightly fall under his portfolio of looking out for the American people in areas that go beyond the specific letters of the JCPOA.

 

Les généraux Mattis et Dunford le 3 octobre 2017 alors qu'ils vont être entendus par le Senate Armed Services Committee.png

Pourtant, la façon dont la presse écrite ou télévisée étatsunienne a dans l’ensemble rapporté sa position le trois octobre n’a pas manqué d’être excessive au point d’en devenir mensongère ; en travaillant un peu, l’on comprend bien que tous ces médias n’ont guère eu d’autre propos que de déstabiliser une Administration détestée par eux [lesquels ont tous, faut-il le rappeler, soutenu Mme Clinton], en particulier en soulignant des tensions internes à cette Administration, qui existent peut-être mais ne revêtent pas les arêtes tranchantes qu’ils prétendent. Voici ce que portaient ainsi Mme Barbara Starr et M. Zachary Cohen sur le site de CNN dès le 3 octobre :

Secretary of Defense James Mattis said Tuesday that he believes it is in US national security interest to remain in the Iran nuclear agreement despite repeated hints from President Donald Trump that he is inclined to scrap the deal.

Relisez-bien : une telle vue est tendancieuse. Mais il demeure que le général Mattis lui-même, au regard de sa connaissance du dossier, et de son intelligence de la situation stratégique – intelligence d’un homme de l’art – de l’art de la guerre –, n’était pas, tout bien pesé, favorable au choix qui allait être accompli.

Et il n’était certainement pas le seul dans les sommets de l’armée, certains exprimant même plus ouvertement leur désaccord, ainsi le général Joseph Votel, parfait connaisseur du dossier puisqu’à la tête du CENTCOM [de l’US Central Command], l’un des six « Geographic Combatant Commands », et justement celui qui comprend l’Iran dans sa circonscription. [V. carte ci-dessous, provenant du site du CENTCOM]

Les pays couverts par le CENTCOM.png

 

Ceci peut expliquer que M. Trump ait finalement procédé en deux temps ; cela permettait aussi, j’y reviendrai, d’essayer de persuader les sceptiques de se rallier au choix de la brutalité. Avant, bien entendu, car c’est justement que l’hôte de la Maison-Blanche passe pour vindicatif, de sanctionner – car c’est bien de cela qu’il s’agit – le général Votel, placé il y a un peu plus de deux ans à la tête du CENTCOM, et remplacé, sans avoir bénéficié des trois années en usage, dès ce mois d’août par le général Kenneth McKenzie [d’un an plus âgé que son prédécesseur – là se manifeste sans doute le sens trumpien de la vengeance].

 

Avant d’aller plus loin dans cette brève synthèse historique, quelques mots rapides sur la nature de l’accord de Vienne. Je ne souhaite pas entrer ici dans des débats complexes concernant la notion de traité et la question des procédures intéressant les actes internationaux dans le cadre des montages techniques étatsuniens, sur lesquels vous reviendrez en troisième année avec le Pr Alland.

Un accord entre les parties [attention = j’ai écrit parties – à l’accord – par partis – étatsuniens] s’était fait pour que le JCPOA ne fût pas considéré comme un traité. Aux Etats-Unis, cela dispensait par exemple le président Obama de le soumettre au Sénat par application d’une disposition que vous avez certainement rencontrée cette année en « Droit constitutionnel » [Const., Art. 2, Sect. 2, [2] : « [Le Président] aura le pouvoir, sur l’avis conforme du Sénat, de conclure des traités, pourvu que deux tiers des sénateurs présents donnent leur accord »].

Seulement, le Congrès, mécontent au regard de ses sentiments, que le Sénat se fût trouvé écarté, avait adopté dès mai 2015, c’est-à-dire avant même la conclusion de l’accord, l’Iran Nuclear Agreement Review Act [INARA], prévoyant que le président – et donc bientôt un autre président que M. Obama, à la fin de son second et dernier mandat – fût obligé de « certifier » tous les quatre-vingt-dix jours – rythme affolant on en conviendra –, tout à la fois que l’Iran respecterait scrupuleusement ses engagements et – là au fond se trouvait un aspect dont vous aurez compris l’importance en lisant les échanges rapportés il y a quelques dizaines de lignes – que l’accord demeurerait bien conforme aux intérêts et à la sécurité nationale du pays, ce qui revenait, de fait, à ouvrir la voie à une sortie discrétionnaire de l’accord pour tout président étatsunien à venir. [Curieux acronyme, délibéré peut-être, que cet INARA – Inara est en effet une déesse hittite – les Hittites, grande civilisation antique « du coin », si je peux dire, puisque essentiellement anatolienne –, qui aide son père Tarhu contre le serpent Illuyanka… L’Iran eût-il été le serpent, le Président le père, et la loi la précieuse déesse ?]

L’on peut même dire que, dès l’élection de M. Trump, il était joué que, rapidement, l’accord ne serait pas certifié. Comment en effet le nouveau président eût-il répétitivement – jugeant et passant son temps à dire, avec d’épouvantables grimaces, que l’accord était déplorable – « certifié » qu’il était bon ; et comment eût-il pu le faire en posant – à la face d’Israël – que ce qui semble épouvanter les autorités de ce pays – la présence de quelques troupes iraniennes en Syrie – pouvait être conforme à l’intérêt des États-Unis, alors qu’il est parfaitement entendu outre-Atlantique qu’aucun gouvernant ne se hasarderait à dire une telle chose ; seul un président construisant l’accord comme un moindre mal pour tous – y compris pour Israël, dont il n’est par contre [j’imagine] pas interdit de penser, même à un homme politique de Washington, que ses dirigeants discernent peut-être moins bien l’intérêt national du pays qu’ils ne le prétendent – eût pu procéder, de trois mois en trois mois, à la certification prévue, redoutable machine infernale ne demandant qu’à exploser un jour ou l’autre, on en conviendra.

 

 

Le 13 octobre 2017, vous l’avez déjà compris – en particulier en regardant un peu plus haut le film de l’annonce de M. Trump -, appelé à certifier l’accord pour la troisième fois, M. Trump ne l’a pas exactement « décertifié », comme on l’a dit : il a refusé de le certifier, en prétendant que l’opération était distincte, ce qui lui permettait d’ouvrir une sorte de période de discussion en trompe-l’œil avant que ne s’installât un régime drastique de sanctions [des sanctions contre le Corps des Gardiens, les Pasdaran, étant toutefois annoncées] ; il a présenté sa position comme une sorte d’abstention, dont le style, toutefois, était porteur d’une tout autre signification, incroyablement injuste, violente et offensive ; bien que certains pensaient en l’écoutant qu’il pût envisager encore de procéder par retouches à l’accord, je ne suppose pas que telle fût son l’intention – intention irréaliste d’ailleurs puisqu’il eût fallu non seulement que l’Iran pliât sur tous les sujets, renonçât en particulier à se doter de missiles performants ou se retirât immédiatement de Syrie et d’Irak, mais encore que Téhéran s’engageât, ce qui est impossible, à ne plus faire ce qu’il ne faisait pas – c’est-à-dire à répandre un terrorisme donc chacun sait qu’il émane non de l’Iran mais de certains effectifs radicaux sunnites, salafistes, wahhabites ou dépendant de l’importante mouvance des Frères musulmans – ; le renvoi au Congrès et à une discussion avec les « alliés », en vue d’exercer une pression commune tendant à la modification de l’accord, semblait – et cela se manifestera par la suite – une simple clause  de style annonçant simplement une bataille d’opinion, et permettant bien sûr à M. Trump de sembler partager la responsabilité d’une décision aussi grave, alors qu’en réalité il ne laissait aucune place pour la négociation de ses exigences démesurées et mettait purement et simplement congressmen [congresspersons, congresspeople, dit-on parfois désormais] et alliés [inévitablement divisés sur tels ou tels aspects], et Téhéran bien entendu, en demeure d’accéder entièrement à celles-ci ou de voir les États-Unis se retirer de l’accord :

Based on the factual record I have put forward, I am announcing today that we cannot and will not make this certification.

We will not continue down a path whose predictable conclusion is more violence, more terror, and the very real threat of Iran’s nuclear breakout.

That is why I am directing my administration to work closely with Congress and our allies to address the deal’s many serious flaws so that the Iranian regime can never threaten the world with nuclear weapons

En dehors de la vidéo installée plus haut [qui porte le passage cité à la seizième minute], vous pouvez bien sûr lire le texte porté sur le site de la Maison-Blanche =

https://www.whitehouse.gov/briefings-statements/remarks-president-trump-iran-strategy/

 

La bataille de la persuasion était engagée ; M. Trump et le gros de son Administration allaient la conduire, à la fois à l’intérieur bien sûr, mais auprès aussi des autres puissances, et en particulier de celles qui avaient été associées aux négociations porteuses de l’accord de Vienne et avaient signé ce dernier ; le Plan global d’action conjoint avait en effet été discuté et signé par les huit parties suivantes : les six États du P5+1, comme l’on dit selon les façons de la novnovlanque des relations internationales contemporaines [= les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni + l’Allemagne), l’Union européenne, et – bien entendu – la République islamique d’Iran.

Ainsi qu’on avait commencé à le faire ardemment dans son entourage dès le printemps 2017, le propos était simple, encore que difficilement justifiable : il s’agissait [puisque l’AIEA n’avait pas la complaisance de dire n’importe quoi, comme cela peut arriver, au regard du rapport de forces, à d’autres instances internationales] de ne pas s’en tenir à l’objet de l’accord [tout en laissant entendre, et davantage, que même sur ce chapitre l’Iran était en-dessous de tout], et d’élargir [comme le suggérait finement, vous l’avez vu, le général Mattis] l’objet hors de ce que visait précisément l’accord : l’Iran violait l’accord par son programme balistique, par ses atteintes répétées aux droits de l’homme ou encore par son activisme régional [réel, ainsi en Irak ou en Syrie, ou largement imaginaire, ainsi au Yémen] ; bien entendu, l’on était hors sujet, mais l’impérialisme ne passe pas d’examens, et on ne peut pas mettre un zéro pointé à M. Trump et à ses fidèles se réclamant d’ailleurs de l’intérêt national supposé du pays.

L’accord, ainsi, n’est pas en cause, ni son respect par l’Iran ; M. Trump n’aspire nullement à ce que l’Iran respecte sagement le document viennois, et refuse de se contenter de cela ; M. Trump veut casser la figure du peuple iranien [de ses responsables dit-il, qui font souffrir ce peuple, mais chacun sait que les régimes sévères de sanctions font souffrir les peuples [c’est d’ailleurs leur propos : susciter des révoltes de la misère pour faciliter les changements de régime] ; sauf bien entendu si ce peuple rompt en quelque sorte avec lui-même, avec son histoire, avec sa sensibilité religieuse, avec la façon si intéressante dont l’une et l’autre se combinent ; le président étatsunien le veut pour faire plaisir à Israël et à l’Arabie séoudite ; il le veut pour satisfaire aussi son électorat, dont une bonne partie était très évidemment composée d’illuminés, en tout particulier évangéliques, se prétendant – de façon profondément blasphématoire, j’y insiste – les instruments d’un plan divin dont ils affirment connaître le sens ; il le veut parce que, à mon avis, depuis près de quarante ans [depuis l’affaire de l’ambassade, laquelle a été plus insupportable à ce pays – qui passe son temps à exporter la guerre mais n’a éprouvé que des pertes très limitées, au regard de bénéfices fabuleux, sur les théâtres extérieurs depuis 1914 – qu’à un autre, plus familier de l’extrême douleur de l’histoire], il a vécu dans la haine des Iraniens et du chiisme, et qu’il s’agit-là d’un sujet sur lequel il ne peut pas se raisonner [pas plus que M. George Bush le second, autre cas très pathologique – les Etats-Unis attendent leur Suétone ! –, ne pouvait ne pas chavirer lorsqu’il évoquait celui qu’il appelait, avec une étrange diction et le regard allumé, « Saddam ! »].

Pour autant, je l’ai évoqué chemin faisant, M. Trump peut, d’une certaine façon, construire rationnellement son choix : il mise plus qu’aucun de ses prédécesseurs sur le maintien d’une certaine croissance passant commodément par l’intensification de la militarisation d’une partie du monde sous le contrôle de Washington et au bénéfice des colossales entreprises gravitant autour de la défense [d’où l’un des aspects les plus violents de la tension actuelle avec Ankara], et par le développement, sans aucun égard bien sûr pour l’environnement, de l’exploitation des hydrocarbures ; d’un autre côté, l’histoire des dernières décennies, comme le climat politique actuel, ont interdit aux États-Unis de profiter du rebond iranien permis par l’accord, à la différence des irritants « européens », qui n’achètent pas assez d’armes et jouent, selon lui, un double jeu cynique permanent [vue paranoïaque de la chose, au regard de la docilité manifestée par ici, mais vue beaucoup plus répandue qu’autrefois pour, à mon sens beaucoup de motifs — nos « élites » locales se sont senties toujours plus « américaines » à l’époque contemporaine, mais les Étatsuniens d’ « en haut » se sont notablement déseuropéanisés dans le même temps] ; enfin, il ne fait absolument aucun doute que, pour diverses raisons, la nouvelle offensive anti-iranienne rend la tâche de la Russie et celle de la Chine plus difficiles ; et qu’elle permet aussi de masquer dans une certaine mesure divers échecs orientaux – en Syrie et en Afghanistan ainsi, mais probablement en Irak aussi malgré la pression exercée en ce moment en vue de la formation d’un gouvernement dévoué à Washington, et bien sûr au Yémen, où le martyre d’un peuple ne permet pas aux troupes armées jusqu’aux dents des monarchies réactionnaires, à leurs alliés d’al-Qaïda [ceci est archiprouvé] et aux nombreux mercenaires des Sociétés militaires privés, de liquider une rébellion dont l’héroïsme est très impressionnant.

Peut-être ces aspects de « rationalité » au regard, il s’entend, de certaines fins doivent-ils toutefois être tempérés. Le « behind » obamien [évoqué plus haut] prenait en considération, par-delà son lien assez manifeste avec le tempérament du précédent président, la question du coût moral, dans la durée, d’une « politique de la canonnière » généralisée, entremêlant bombes et sanctions économiques et financières parmi de constantes et pénibles vociférations. Ce que le trumpisme reproche probablement à la méthode obamienne est toutefois de s’être adossée à la perspective d’un certain repli contrôlé, « intelligent », de l’empire empêtré. Mais même en supposant justifiée une telle allégation, le souhait d’inverser la dynamique historique ne saurait passer par l’affrontement généralisé et la conflictualisation d’un nombre croissant de rapports. Admettons que, dans le cadre de certaines pénibles perspectives, nuire à ses adversaires résulte d’une orientation rationnelle de l’action ; encore faut-il bien identifier ces adversaires ; puis les hiérarchiser ; enfin tenter de les affronter successivement et séparément – ce que j’ai appelé dans le premier billet de cette série [daté du 3 août] la « stratégie d’Horace ».

À l’échelle des rivalités d’empires, il semble difficile, de façon très générale, de ne pas jouer par ailleurs suffisamment le faible contre le fort ; il est impossible pour Washington, à seulement moyen terme, de prétendre affronter à la fois Moscou et Pékin ; puisque Pékin est tendanciellement le plus grand danger, il serait rationnel de développer des relations convenables avec Moscou, pour éviter que, jouant justement le faible contre le fort, Moscou ne se jette davantage encore dans une dynamique eurasiatique que Pékin pourrait bien dominer quelque jour ; or c’est le contraire que les États-Unis esquissent plutôt, du fait du développement d’une pensée délirante dans le monde atlantique sur le sujet de la Russie, pensée brochant d’ailleurs sur les obsessions anglaises issues du « Grand jeu », complétées dans les siècles [d’où le caractère à mon sens temporaire du rapprochement entre Moscou et Ankara] par l’affrontement entre la Troisième Rome et l’empire ottoman, successeur conflictuel de la deuxième.

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Beaucoup joueraient mal ainsi dans les temps présents : les européens continentaux – laissons l’Angleterre, constant problème pour le continent, ainsi que le Général l’avait bien vu – devraient jouer suffisamment Moscou contre Washington, c’est-à-dire simplement tenter de sauver un peu de liberté [= souveraineté] dans la quête d’un minimum d’équilibre, sauf à perdre tout jeu, ce qui est à l’évidence le cas depuis longtemps ; mais Washington devrait jouer aussi Moscou [et d’ailleurs M. Trump prétendait que telle était son intention, et se trouve évidemment bloqué de toute façon par l’épisode bouffon mais très lourd du « Russiagate »] pour s’assurer des européens d’une part, et entraver la Chine [comme le président Nixon et M. Kissinger – qui n’étaient pas plus sympathiques, mais qui étaient très évidemment supérieurs – ont joué la Chine il y a près d’un demi-siècle contre Moscou] ; à défaut, Moscou n’a d’autre choix, même s’il pourrait être dangereux dans la durée [mais tous les choix sont dangereux et doivent être considérés comme révisibles], que de jouer Pékin [comme en d’autres temps il joua très nettement New Delhi contre Pékin] tout en essayant, avec une patience impressionnante, de se concilier l’occident européen – et en tout particulier Berlin si cela est possible [mais, aidant les jolis bouquets que M. Poutine offre à madame Merkel avec un air presque énamouré, le couple – auquel la vie passée de l’un et l’autre de ses deux membres en Allemagne de l’Est autrefois donne une double communauté de langue – pourrait se rapprocher autour du berceau gazier menacé par l’escogriffe de la Maison-Blanche]. C’est dire que M. Trump, peut-être contrarié dans ses desseins initiaux par ses adversaires, est conduit à jouer un jeu constamment si gros, et si unilatéral, que ce qu’on pourrait lui allouer de déplaisante rationalité se dissout à mesure.

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Quoi qu’il en soit, dans les affaires humaines, la folie et la raison cheminent étroitement enlacées : pour ce motif, il était impossible d’espérer que M. Trump se ravisât dès lors qu’il avait sauté le pas que tout le monde savait, plus ou moins confusément, qu’il franchirait, tout en voulant espérer, illusoirement, qu’il se « reprendrait » [j’aime beaucoup – philosophiquement au fond – ce verbe pronominal qui, dans mon enfance était semi pop., si l’on peut dire, mais pas du tout arg. ou vulg., au contraire = délicieusement convenable].

Force est d’admettre qu’entre l’automne de 2017 et le printemps de 2018, M. Trump et les siens – dans notre affaire iranienne – ne persuadèrent personne. Non que la plupart n’aient eu sans doute une vue beaucoup plus exigeante que lui des « faits » et du « droit », mais parce que leurs intérêts étaient autres, simplement. Non d’ailleurs parce que les affaires eussent repris comme autrefois avec Téhéran : l’augmentation des exportations de l’Allemagne et de la France, mais aussi de l’Italie et des Pays-Bas était régulière mais non éblouissante car – en quinze ans – la Chine s’est imposée sur ce marché comme sur beaucoup d’autres, suivie de loin, mais devant l’Allemagne ou la France, par la Turquie et la Corée du Sud. Mais parce qu’il y avait de bonnes espérances que nos positions se raffermissent encore significativement, surtout si nous étions capables de conduire une politique plus nuancée en Orient.

Or beaucoup d’hommes politiques européens pressentent bien qu’ils sont en sursis ; ils ne peuvent en tout cas pas jouer avec un quart de point de croissance ici et un huitième là ; la France, dont la balance commerciale est calamiteuse [si évidemment étranglée naguère par l’euro dont la facture est désormais, comme définitivement, envoyée aux classes pauvres et moyennes, qui ne parviennent pas à le comprendre] ne peut pas se passer de deux à trois milliards d’exportations supplémentaires ; davantage, ils se sentent menacés par des politiques de sanctions auxquelles ils ont souscrit, et saisissent bien, entre deux mensonges, que M. Trump ne leur fera pas de cadeaux ; même l’Allemagne ne saurait n’être pas angoissée par le mélange redoutable de la lutte stratégico-commerciale tournant autour de North Stream 2, de la guerre commerciale plus générale qui pourrait finir par affecter les exportations outre-Atlantique des luxueuses voitures allemandes, et de la pression en vue d’une hausse significative de son budget de la Défense, assortie bien entendu d’un programme d’achat d’armes étatsuniennes significatif.

Si M. Trump n’a pas persuadé ses partenaires européens, il ne s’est pas non plus laissé, bien entendu, malgré leurs efforts, persuader par eux. C’est qu’il sait que seul un front commun de tous ceux qui ont à se plaindre de lui pourrait l’agenouiller, et qu’un tel front ne verra pas le jour, ne serait-ce que parce que les entreprises européennes joueront un jeu opportuniste, consistant au mieux à conserver l’important marché étatsunien, et au moins – c’est ce que je relevais plus haut pour Peugeot – à éviter d’être ruinées davantage par des sanctions de plusieurs milliards, même si quitter le fécond marché iranien peut être difficile lorsqu’on ne vend pas de voiture aux États-Unis.

 

C’est ainsi que des cinq plus un, plus l’Union – sept en tout donc – un seul a décidé, utilisant son unilatéralisme comme une arme lui permettant – très au-delà de l’affaire iranienne – d’exercer une pression impressionnante propre à produire, dans un climat certes pestilentiel, toutes sortes d’effets de puissance le renforçant manifestement, dans un premier temps du moins – car des effets à cinq ou dix ans de tant de brutalité et d’un tel mépris, il est très difficile d’imaginer quoi que ce soit. D’une certaine façon, les choix prochains – ou leur absence – de la Turquie seront particulièrement intéressants ; pourrait-elle abandonner le bloc atlantique et rejoindre la mouvance eurasiatique ? c’est possible, mais non certain ; le traumatisme serait considérable ; M. Trump pourrait y laisser des plumes ; M. Erdogan s’exposerait possiblement à un nouveau coup de force ; mais imaginons que la chose survienne et s’impose, il faudrait considérer que la Turquie est la Turquie, et attendre de voir si les classes politiques européennes se renouvellent peu à peu [sachant que les supposés « alternatifs » italiens, par exemple, le sont bien modestement, et demeurent, notamment, des fidèles assurés de l’OTAN, ce qui me semble l’une des variables – des invariables par ici – les plus importantes qui soient de notre maladie collective].

 

Le 8 mai 2018, quoi qu’il en soit, la page de l’accord fut définitivement tournée par M. Trump =

https://www.c-span.org/video/?445218-1/president-trump-announces-us-withdrawal-iran-nuclear-deal

Depuis lors, on a compris bien des choses prévisibles – en particulier : que les européens seraient démunis devant la peur qu’éprouvent la plupart de leurs entreprises face à la violence, mise en forme juridicofinancière, de l’empire ; que la Russie et la Chine feraient un peu de résistance mais que, s’agissant de la seconde, l’interaction de l’affaire iranienne avec la guerre commerciale trumpienne risquerait bien à terme de reconduire Pékin a une position prudente moyennant quelques avantages [il est trop tôt pour s’avancer sur cet aspect, très important puisqu’il indiquera la place que la Chine jouera dans les relations internationales des prochaines années].

L’Iran parviendra-t-il à amortir le choc des deux vagues sévères de sanctions prévues – l’une effective depuis ce mois d’août, l’autre appelée à prendre vigueur en novembre ? Le risque n’est-il pas considérable que l’Iran ne soit sanctionné très au-delà des sanctions formelles, du fait des anticipations prudentes de tous les acteurs économiques et financiers mondiaux ? Et n’est-ce pas là le pari de l’Administration de M. Trump, espérant un effondrement rapide du « régime » ? [Une récente intervention de M. Bolton, qui se répand sans mesure ces temps-ci, et voyage trop, manifeste que la dream team Trump-Pompeo-Bolton est parfaitement consciente du jeu maléfique des anticipations des opérateurs et mise ardemment sur une catastrophe iranienne en quelques mois.]

Puisque la République islamique a saisi le 27 août la Cour Internationale de Justice de la question, peut-elle espérer obtenir une décision favorable ? et alors, quelle serait l’attitude des États-Unis ? peut-elle simplement avoir une chance que la CIJ se déclare compétente ?

Est-ce qu’une suffisante unité politique se maintiendra malgré l’inévitable tension d’un pays plongé dans la plus extrême souffrance ? Au cours du seul mois d’août, deux ministres importants, le ministre du Travail, le 8 août, puis le ministre de l’Économie et des Finances, ce 26 août, ont été désavoués et par suite révoqués par une majorité du Majlis.

Je suis, je dois le dire, très pessimiste, sans bien sûr pouvoir esquisser, seulement à trois mois, un avenir que tous les gens sensés ne peuvent attendre qu’avec inquiétude.

Une seule chose me semble assurée : l’Iran ne quittera pas la Syrie, et il demeurera aussi autant qu’utile en Irak ; à Bagdad, le rapport de forces ne saurait autoriser la pure et simple élimination de l’Iran ; la Russie n’est nullement en mesure d’imposer une telle rupture, imprudente et ingrate, à Damas ; et M. Assad, lui, ne veut pas se passer, ni de l’Iran, ni du Hezbollah ; il a reçu chaleureusement ce 26 août le général Amir Hatami, ministre de la Défense de la République islamique ; et la veille, selon la presse libanaise, il aurait demandé au Hezbollah de se maintenir durablement dans le pays.

En Syrie ou au Liban, manifestation il y a quelques années.png

Il sait en effet l’énormité du travail qui demeure à accomplir alors qu’on s’achemine vers l’attaque contre la région d’Idleb, épisode qui, selon des bruits très informés devrait s’ouvrir par un false flag gazeux géant dans la première quinzaine de septembre [pour lequel des frappes étatsuno-anglo-françaises seraient déjà programmées – espérons que M. Macron saura résister cette fois, car il ne se refera certainement pas une santé politique dans de telles aventures].

La redoutable et sanglante séquence d’Idleb durera des mois et mettra à l’épreuve l’apaisement récent des relations entre Ankara et Moscou, comme le caractère pacifié des rapports entre la Turquie et l’Iran [je dois dire que, comme le plus souvent, je redoute énormément le comportement de M. Erdogan, même s’il ne me déplaît pas qu’il soit à cette heure un méchant caillou dans la chaussure de Washington et dans celle de l’OTAN]. Cette campagne d’Idleb sera terrible, tout simplement parce que, jusqu’à présent, il était possible, très souvent, de résoudre certaines questions, dans la Ghouta, puis à Deraa et à Qouneitra, en exfiltrant les jihadistes, par milliers et par milliers, vers… Idleb ; mais là, vers où les faire partir ? Ankara, ainsi, les aide mais n’en veut pas ; vers le jardin du Luxembourg ? l’Afghanistan [où certes il s’est déjà passé des choses très bizarres, qui résultent en particulier du souhait de Washington de gêner les Talibans en encombrant ces jihadistes, disons, nationaux de jihadistes globalistes] ? vers le Yémen, où l’entente entre al-Qaïda et les autorités séoudo-émiraties est indéniable et documentée ? Le plus probable est que beaucoup mourront sur place, entraînant des milliers et des milliers de civils dans la mort, et que des milliers encore s’évaporeront, principalement par le nord, pour se rendre en des lieux divers où ils reprendront, d’une façon ou d’une autre, leur combat.

Si le propos central du coup de M. Trump était de refouler les chiites duodécimains hors du Levant et de la Mésopotamie, il échouera très probablement. Il appartiendra donc à Washington et à Tel Aviv de les frapper de plus en plus ; des frappes, qui demeureraient malgré tout limitées, et opéreraient hors du sol iranien, et du sol libanais bien sûr [de la part de Tel Aviv du moins en ce second cas, car je n’imagine guère Washington oser frapper le Liban] n’emporteraient probablement pas de conséquences irréparables ; elles sont habituelles, hélas ; mais au-delà, on ouvrirait bien entendu une sorte de boîte de Pandore.

 

sr