Poutinus Cunctator – ou Idleb différé

POUR UNE MISE À JOUR DE MON PROPOS AUX PREMIERS JOURS D’OCTOBRE, ET UNE INTERPRÉTATION, CET ENTRETIEN DONNÉ PAR LE GÉNÉRAL, RETRAITÉ, DE L’ARMÉE LIBANAISE, AMINE HTAITE — JE LE TROUVE D’ORDINAIRE BON OBSERVATEUR D’UNE SITUATION QU’IL CONNAÎT PARFAITEMENT. JE PRÉCISE QU’IL APPARTIENT, SELON MON SOUVENIR, À LA COMMUNAUTÉ CHIITE, ET D’AUTRE PART QUE L’ENTRETIEN EST CONSENTI À LA CHAÎNE SYRIENNE AL-EKHBARIYA [NE PAS CONFONDRE AVEC LA CHAÎNE SÉOUDIENNE DU MÊME NOM]. IL FAUT BIEN SÛR CONSERVER CELA À L’ESPRIT EN L’ÉCOUTANT.

 

 

Voici ce que fit Quintus Fabius Maximus après l’affreuse défaite du lac Trasimène, le 21 juin 217 ajc,  pendant la Seconde Guerre Punique, laquelle devait voir la victoire définitive des armes romaines contre Carthage : il fit le moins possible ; il refusa l’engagement frontal que l’ennemi voulait lui imposer ; il temporisa, bien qu’il descendît d’Hercule, comme tous ceux de la Gens Fabia ; il fut critiqué ; il sauva Rome, moins par sa prudente action immédiate que par son exemple, puisque, après un nouveau désastre, à Cannes [dans les Pouilles, et non dans les Alpes Maritimes], sa leçon fut durablement suivie. [ci-dessous dans les jardins de Schönbrunn – rajeuni puisqu’il avait une soixantaine d’années lors des événements évoqués]

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Chez M. Poutine, il me semble, il faut soigneusement distinguer la politique intérieure et la politique extérieure. La première est dans l’ensemble mauvaise à mes yeux, qu’il s’agisse d’une politique globalement néolibérale pour laquelle il laisse la bride sur le cou à la faction des désastreux MM. Medvedev et Koudrine [ainsi dans la récente – scandaleuse – réforme des retraites], ou de façons autoritaristes, en particulier à l’échelon local, souvent inutiles, et qui ne se justifient pas et ne peuvent guère ne pas nuire dans la durée à la popularité, fléchissante ces temps-ci, du président de la Fédération de Russie [que l’on songe aux manipulations manifestes du second tour de l’élection du gouverneur du Kraï du Primorié, la région de Vladivostock, où, avant-hier, manifestement vainqueur, le candidat communiste a été devancé finalement, selon les résultats officiels, par celui de Russie Unie, le parti présidentiel]. La seconde, par contre, est extrêmement brillante : il est étonnant de voir ce à quoi parvient internationalement M. Poutine, à la tête pourtant d’un pays sous-peuplé, vieillissant [comme beaucoup d’autres certes], nullement « riche » [si tant est que la notion de pays « riche » ne soit pas indécente tandis que prolifère partout en Occident la misère], littéralement assiégé par l’empire atlantique.

[[[ Mise à jour le jeudi 21 septembre et jours suivants. – L’affaire du Primorié s’achemine vers une autre issue, fort heureusement ; la Commission centrale électorale vient de demander l’annulation de l’élection ; la procédure qui sera retenue finalement demeure incertaine. Cette information me donne du moins le plaisir de pouvoir mentionner l’excellent blogue de madame Karin Bechet-Golovko :

http://russiepolitics.blogspot.com/2018/09/annulation-des-elections-scandaleuses.html                                                                                                    

Sur les suites de cette affaire, madame Bechet-Golovko a donné des éléments précieux dans un billet ultérieur :

http://russiepolitics.blogspot.com/2018/09/elections-regionales-en-russie-la.html

Ainsi est-il probable que les exercices d’équilibrisme politique auxquels se livre M. Poutine — essayer de faire croire que l’on est un protecteur du peuple lorsque l’on est proche des oligarques, que l’on promeut une politique véritablement alternative, lorsqu’on y est – ainsi que je l’ai plusieurs fois fait observer précédemment – en réalité acculé par la folie anglo-étatsunienne — soient au bord de trouver leurs limites. Le rebondissement, en cette deuxième moitié de septembre, de l’affaire des S-300 destinés à la Syrie depuis 2013, après le si déraisonnable dérapage israélien d’il y a quelques jours – et français peut-être, mais cet aspect demeure obscur -, a semblé indiquer – peut-on conjecturer avec un niveau relativement élevé de probabilité – que le souhait, une nouvelle fois, de M. Poutine de calmer à tout prix le jeu avec Tel Aviv se heurtait cette fois à une résistance très ferme de l’armée – trop de morts, n’est-ce pas, d’un haut niveau technique probablement, et la perte d’un matériel coûteux et sophistiqué. Y aura-il- à terme, une certaine convergence entre un monde silovik largement entendu, incluant bien entendu en ce sens les forces armées, et un effectif assez large de l’opinion se reconnaissant plus ou moins dans les perspectives – trop minimalistes d’ailleurs assez probablement – du parti communiste ? Ce n’est nullement certain ; mais, à mon sens, M. Poutine serait avisé de bien veiller, au minimum, d’une part, à ne pas apparaître comme le prisonnier des vues néolibérales d’un gouvernement impopulaire, d’autre part à ne pas suggérer que son sens, en lui-même justifiable, de la temporisation confine à l’absence de fermeté profonde ou révèle le désir inavouable de rentrer dans le rang au sein d’un monde globalisé dans lequel le rôle de la Russie serait ravalé à sa puissance démographique et économique, c’est-à-dire à assez peu. ]]]

Il demeure que cette politique extérieure repose à mon sens sur deux traits de sensibilité ou de caractère, au fond peu attachants. En premier lieu, M. Poutine, en dépit de ce regard doux et comme embué qu’il affectionne dans les entretiens, ne semble pas ravagé par la compassion lorsqu’il est confronté à de grandes souffrances ; ce n’est, en tout cas, pas son registre. En deuxième lieu, il se montre d’une prudence extrême, décevant souvent ceux qui le voient autrement qu’il n’est. M. Poutine, si l’on veut, n’est pas un personnage chevaleresque ; mais il est assurément, en partie du fait de sa formation initiale sans doute, par tempérament aussi bien sûr, un homme d’État impressionnant. Un auteur fameux a évoqué l’État comme « le plus froid des monstres froids » ; je ne dirais pas que M. Poutine lui-même, pourtant, puisse être caractérisé comme le plus froid des monstres froids ; il semble capable de sentiments personnels ; mais surtout, son glacial « réalisme » paraît placé au service d’un patriotisme sans faille ; sa sensibilité semble s’accomplir et se manifester dans ce sentiment patriotique.

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[[[ Réponse le vendredi 21 septembre. – Un correspondant me demande, légitimement, sur quoi je me fonde pour livrer une esquisse du monde poutinien des sentiments ; simplement sur beaucoup d’attention, depuis fort longtemps, à ses réactions et à ses discours ; je ne doute pas qu’il ne puisse être un homme amoureux, et je pourrais argumenter en ce sens ; je ne relève par contre dans ses discours guère de traces, même ténues, d’une compassion élargie, c’est-à-dire dépassant le cadre du douloureux monde russe ; et Dieu sait pourtant que les occasions ne manqueraient pas de dénoncer les effets humains épouvantables de l’activisme de l’Occident et de ses amis ; dira-t-on qu’un tel contrôle de soi est calculé et rationnel ? je n’en suis pas certain ; le monde extérieur, pour le chef russe, en dehors de la considération des Russes de l’extérieur, est un monde… extérieur ; je ne veux pas dire qu’il soit analogue au Dar al-Harb islamique ; je tends simplement à supposer qu’il est un monde de la politique, et de la politique russe, un monde comme neutralisé affectivement ; un tel comportement est bien entendu classique chez les hommes d’États que, pour ce motif, l’on dit « réalistes ». C’est ainsi. S’il me fallait donner un exemple qui me frappe toujours beaucoup, parce que la souffrance palestinienne m’est une souffrance comme personnelle depuis mes plus jeunes années, je soulignerais simplement que je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu dans la bouche de M. Poutine un seul de ces mots qu’à mon sens un homme de cœur ne saurait pas ne pas prononcer. Les Palestiniens ne pèsent plus guère ; le jeu avec Israël, pour diverses raisons, est considéré comme important ; que meurent donc les innocents ! que tombent les villages rasés par les bulldozers ! que soient arrachés les oliviers centenaires des malheureux ! — images ci-dessus et ci-dessous — Bref = je peux admirer M. Poutine, le juger infiniment précieux en vue d’un certain rééquilibrage du monde, mais sans l’aimer. ]]]

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C’est ainsi, bien sûr, qu’il faut comprendre l’affaire de Crimée – si étrangement audacieuse, au point qu’elle ait surpris tout le monde, et en tout premier ces Étatsuniens qui agitaient Maïdan autour de Mme Nuland. Laissons ici, et l’histoire et le vœu populaire, qui ne me laissent aucun doute sur la légitimité de ce coup talentueux = l’enjeu stratégique était l’un des plus considérables qui pût être.

J’en arrive au tournant des derniers jours. Je crois que le choix de M. Poutine de temporiser est extrêmement sensé. Bien entendu, il faudra qu’Idleb soit réduite et que le cas des soixante-dix à quatre-vingt-mille jihadistes qui s’y trouvent soit résolu [je maintiens évidemment cette valeur et je hausse les épaules lorsque j’entends évoquer des valeurs bien moindres – ainsi par l’ineffable M. de Mistoura, émissaire spécial des Nations-Unies en Syrie, homme dont l’indépendance de jugement est pour le moins douteuse – : il suffisait, depuis longtemps, de croiser les estimations, d’additionner les effectifs répertoriés des déplacements, etc.] Mais, ainsi que je n’ai cessé de le répéter au fil des enseignements et des écrits des derniers mois, il serait absurde de penser que l’affaire puisse se passer ici comme à la Ghouta, à Deraa ou à Qouneitra : tout simplement parce qu’il n’y a pas, cette fois, de possibilité, comme alors, d’acheminer en cars les jihadistes vers… Idleb, puisqu’il s’agit justement de les faire sortir d’Idleb, mais pour n’aller nulle part – bref de les faire sortir tout court, si l’on comprend ce que je veux dire.

Les combattants que l’on veut faire sortir « tout court », bien entendu se battront jusqu’au bout ; ils seront prêts à tout ; il allait donc de soi que l’affaire d’Idleb serait la plus considérable de cette guerre, et qu’elle se prêterait à toutes les manipulations qui plus est.

Carte de la région Homs-Hama-Lattaquié-Idleb-Alep.png

À cet aspect s’ajoute le jeu de la Turquie. Il ne s’agit pas ici d’évoquer les intérêts commerciaux de la Russie ; en dehors de l’acheminement des hydrocarbures – c’est-à-dire du considérable dossier Turkstream –, ils sont médiocres ; et l’on ne dira pas que la vente si controversée des S-400 puisse être le grand motif de la temporisation poutinienne ; cette vente a pour propos central d’enfoncer un coin dans le dispositif de l’OTAN.

Mais voici – la Turquie veut manifestement quatre choses au moins dans l’immédiate région =

1/ réitérer l’affaire du sandjak d’Alexandrette en 1939 et doubler la province de Hatay [Antakya, Antioche], au minimum d’une province turque d’Afrine [flanquée par l’ « émirat » islamique d’Idleb au sud] ;

2/ établir une sorte de protectorat à Idleb, après acheminement plus à l’est [ci-après 3] des effectifs jihadistes arabosunnites les plus radicaux et prise en main de la région plus ou moins autonome d’Idleb par des effectifs turcophones ou au moins turcophiles [sachant qu’environ un quart à un tiers des jihadistes et autres rebelles ultraviolents de la région d’Idleb et des zones plus septentrionales de la Syrie – vingt-cinq ou trente mille – sont directement instrumentés par la Turquie, Turkmènes pour beaucoup, Arabes pour d’autres – v. tableau ci-dessous, que l’on ne considérera d’ailleurs pas comme pleinement satisfaisant, mais c’est le destin de tels instruments dans un monde jihadiste d’une fluidité et d’une mutabilité déconcertantes].

3/ conserver un effectif disponible de serpents à sonnette takfiristes pour les utiliser diversement, en particulier contre Damas [ici, avec les Étatsuniens et les Britanniques, Ankara a été à bonne école], mais aussi contre les forces kurdo-étatsuniennes transeuphratiques, dans une région où de telles bandes islamistes pourraient trouver de larges appuis chez des Arabes sunnites qui n’ont aucun motif de s’accommoder d’un « Rojava » dilaté très-au-delà des zones dans lesquelles les populations de souche kurde sont majoritaires ; le propos, en particulier, serait d’exfiltrer au-delà de l’Euphrate les mouvements les plus radicaux de la région d’Idleb tels les nosristes de Hayat Tahrir al-Cham [ce dont il est d’ailleurs improbable, pour le moins, que ceux-ci l’acceptent ; et sachant qu’il se dit que les services étatsuniens, raisonnablement inquiets devant une telle perspective, souhaiteraient plutôt acheminer quelques gros paquets de crotales en Afghanistan, où ils gêneraient les Talibans, et en Libye, où ils entretiendraient un chaos manifestement souhaité].

4/ trouver des aménagements qui lui soient favorables en ce qui concerne les réfugiés ; d’un côté, il est légitime qu’Ankara ne souhaite pas voir arriver quelques centaines de milliers de réfugiés de plus ; d’un autre côté, il est plausible que la Turquie – qui « travaille » bien dans ce genre de domaines – ait su se concilier certains effectifs de réfugiés, organiser des réseaux, se préparer à exercer une influence sur la Syrie par leur intermédiaire lors de leur retour – singulièrement s’ils parviennent à faire masse, par exemple dans la région d’Idleb.

 

Groupes proches de la Turquie au Nord de la Syrie.png

Il est probable que l’armée turque, extrêmement visible certes, n’ait pas la valeur qu’on lui prête parfois ; possible aussi qu’elle demeure divisée malgré des purges sévères après le coup d’État d’il y a deux ans, plausiblement assisté par les services étatsuniens [même s’il se trouve des soupçonneux pour estimer que son bénéficiaire final, à savoir M. Erdogan, en eût été l’organisateur – ce que je ne crois pas en l’état actuel des indices réunis]. Mais le propos de M. Poutine ne saurait être de faire monter les tensions avec Ankara. L’effet immédiat serait que le balancier turc reparte dans l’autre sens et que l’OTAN se fasse une joie d’intervenir en faveur d’un pays qui demeure formellement membre de l’organisation. [Un tel effet, peut-on penser, sera moins probable dans quelques semaines ; le second volet des sanctions étatsuniennes contre l’Iran, visant l’ensemble du secteur des hydrocarbures, doit entrer en vigueur le 5 novembre ; comme M. Erdogan a affirmé qu’il persisterait à importer en quantité du pétrole iranien, la Turquie fera à son tour, mécaniquement, l’objet de sanctions sévères ; une réconciliation, même formelle, avec Washington deviendra, pendant un certain temps du moins, assez difficile.] Or, dans la mesure où la Turquie n’a cessé de multiplier ses implantations autour de la région d’Idleb, y dépêchant d’importants effectifs désormais, et un grand nombre de blindés, l’on ne voit guère comment une offensive massive contre Idleb eût pu ne pas être porteuse d’affrontements entre la Turquie et la Russie.

Bien entendu, l’on peut juger insensé que M. Erdogan se promène en Syrie comme s’il ne s’agissait pas d’un pays souverain. Mais il y a là une effectivité, comme celle des bombardements de Tel Aviv, la présence étatsunienne – ou anglaise, ou française – = c’est odieux, illégal, mais c’est ainsi. Seuls la Russie et l’Iran, et le Hezbollah sont invités par Damas, conformément au droit international le mieux assuré. Les autorités russes le répètent d’ailleurs à peu près quotidiennement, mais les choses étant ce qu’elles sont, elles n’ont d’autre choix que de s’en accommoder, sauf à enclencher, par un biais ou un autre, un conflit de très haute intensité.

Or la question la plus importante, aujourd’hui, est celle-ci = Washington est-elle prête à déclencher des frappes très massives sur la Syrie, avec l’aide de Londres évidemment, et bien sûr de Paris – voire de l’Allemagne, dont je ne sais si elle est capable de démontrer que son matériel est opérationnel [on peut avoir des doutes] mais dont il semble, probablement pour des motifs politiciens, que mesdames Merkel et von der Leyen veulent la faire participer au mauvais coup ? La réponse me semble devoir être, avec un haut degré de probabilité, positive :

M. Trump est un homme très manifestement déraisonnable et peu capable de comprendre que les relations internationales ne ressemblent pas forcément aux tractations immobilières entre voyous de bas étage sur les bords de l’Hudson ;

il ne saurait n’être pas secoué par les révélations de Mme Stormy Daniels sur le caractère dérisoire de ses attributs [je pressentais la difficulté il y a dix-huit mois, lorsque j’écrivais, dans le billet du 6 avril 2017, après le recours à la monstrueuse bombe MOAB =  » […] je ne doute guère que nous ne fûmes nombreux à supposer que cette projection phallique obscène, et revendiquée avec indécence, traduisait quelque chose qui relevât d’une sexualité nettement perturbée, les derniers feux peut-être, paroxystiques, d’une virilité qui, s’épuisant, se transfigure » – c’était délicatement écrit, mais intelligible – la question devient aujourd’hui : mais y eut-il jamais de premiers feux ? ] ;

à l’approche des midterm, il peut espérer – à tort ou à raison – tirer un avantage significatif d’une forte dégradation de la situation internationale ;

il est conseillé par des fous furieux, les sieurs Pompeo et Bolton, et le plus raisonnable de la troupe, le général Mattis, Secrétaire à la Défense, dont j’ai dit ou écrit à plusieurs reprises depuis le printemps de 2017, que j’étais presque assuré qu’il avait joué un rôle apaisant ou modérateur [notamment lors des frappes d’avril 2017 et d’avril 2018], semble avoir perdu de son influence [et le livre de M. Bob Woodward, Fear. Trump in the White House, ne va pas arranger ses relations avec la Maison Blanche] ;

il est improbable, de toute façon, que Washington, après sept années de manipulations – dix-sept depuis l’intervention en Afghanistan – se retire sur la pointe des pieds tout en laissant le terrain libre à la Russie, à l’Iran, et peut-être à la Chine ;

enfin, l’Occident est prisonnier désormais de la narrative qu’il utilise depuis tant d’années et le moindre False Flag gazeux – quand bien même il ne serait pas instrumenté par Londres ou Ankara – emporterait comme nécessairement des représailles, dont on ne voit pas trop, dans les circonstances, comment elles ne seraient pas massives.

Il faut ajouter que la concentration de forces étatsuniennes [et alliées] est devenue considérable ces dernières semaines en Méditerranée [aux dernières nouvelles, le porte-avions USS Truman viendrait même d’entrer dans ce Mare Nostrum dont nous autres, riverains de cette mer ou de la Mer Noire n’avons nullement la maîtrise — il y faudrait l’élimination d’innombrables implantations étatsuniennes, en particulier en Italie,et l’expulsion des Anglais de Gibraltar, et aussi des bases chypriotes d’Akrotiri et de Dhekelia, et, lorsque le rapport de forces le permettrait, et que l’OTAN serait liquidée, une autre « convention de Montreux »] ; le cercle « argumentatif » rôdé que l’on a une nouvelle fois resservi ces temps-ci à un public hébété – jusqu’à la nausée par contre de ceux qui voient la situation – est à nouveau parfaitement en place : menaces de frappes sur la Syrie en cas de recours au gaz//organisation d’un False Flag à l’aide de jihadistes instrumentés par les services ou de ces jihadistes archidémontrés mais masqués, grassement entretenus par le Royaume Uni et les États-Unis, que sont les White Helmets//frappes accompagnées d’un concert de hurlements de la « communauté internationale » réduite au camp impérialiste occidental – et en prime, pour les amateurs de spectacles d’épouvante, l’effroyable dame Nikki Haley dans l’une de ses usuelles démonstrations hystériques.

Notons d’ailleurs que la temporisation du stratège du Kremlin n’empêchera pas à coup sûr, dans les semaines ou les mois qui viennent, un ou plusieurs False Flag dont tant d’informations signalent qu’ils sont préparés depuis des semaines, avec un tout autre sérieux que dans la Ghouta où les délinquants internationaux instrumentés par les services occidentaux ont été pris de court, très manifestement, du fait de l’extrême rapidité de l’évolution de la situation ; les témoignages n’ont pas manqué sur des enlèvements nombreux d’otages, dont beaucoup d’enfants, qu’il s’agisse de les sacrifier purement et simplement – solution certes la plus sûre pour les « terroristes » -, ou qu’il s’agisse simplement de les entraîner à un rôle de figurant auquel ils ne sauraient se dérober sans risque considérable – ; certains sont allés jusqu’à suggérer que certaines scènes eussent déjà été tournées par les Quentin Tarentino du Jihad – il est difficile de trancher au sein d’une masse impressionnante de bruits, malgré tout très convergents.

Quoi qu’il en soit, l’Occident veut frapper, a manifestement choisi un nombre important de cibles, mobilisera à cette fin toutes les forces considérables qu’il a installées dans la région, et enclenchera à mon sens la machine infernale de la manipulation assez prochainement, avec le propos d’interdire toute normalisation en Syrie. Il n’y a hélas rien de surprenant à cela, et si, de par le monde, nous sommes désormais des centaines de milliers, ou des millions peut-être, à assez bien déchiffrer le jeu impérialiste, à connaître son lexique et sa grammaire, il est très improbable que les opinions, pour partie accablées par la dégradation des conditions de vie, très largement conditionnées aussi par des médias conformistes et l’ensorcellement cybernétique que l’on sait, puissent objecter au vœu obstiné des dominants. Pourtant, le président Poutine se sera acquis un peu de considération du public en faisant le choix du refus de la précipitation et, d’une certaine façon, dans le jeu international, ce n’est pas rien. S’agissant de la Turquie, il aura permis à M. Erdogan de remporter une victoire symbolique compensant l’image de relative faiblesse que celui-ci avait donnée le 7 septembre lors de la réunion tripartite de Téhéran ; si le président turc réussit une partie de ce qu’il prétend accomplir, cela rendra probablement plus facile l’assaut contre Idleb ; et s’il échoue – comme il est le plus probable -, il aura du moins suffisamment sauvé la face pour ne pas jouer un jeu trop négatif dans la région.

 

Avant de préciser quelque peu l’accord intervenu entre MM. Poutine et Erdogan, je dois ajouter plusieurs observations.

En premier lieu, en dehors d’Idleb, et même sans franchir l’Euphrate, il reste du travail à accomplir pour l’Armée Arabe Syrienne et les milices qui soutiennent M. Assad. Beaucoup présentent la guerre de Syrie comme presque terminée ; c’est lourdement inexact à mon sens ; de nombreuses poches dangereuses subsistent ; il y a de longues semaines ainsi, l’on pouvait penser que la région de Soueyda était sur le point d’être entièrement pacifiée ; l’on s’est aperçu que tel n’était pas le cas et, en cette mi-septembre, les opérations n’ont pas pu encore être complètement suspendues, même si l’on peut espérer en voir le terme d’ici à la fin du mois. [en ce début d’octobre, l’Armée Arabe Syrienne peut bien progresser tous les jours = elle n’est pas encore venue entièrement à bout de la poche d’al-Safa, au nord de Soueyda – voir carte ci-après]

de Soueyda à al-Safa.png

 

En deuxième lieu, les troupes de Damas sont malgré tout fatiguées – pauvres soldats, combattant depuis si longtemps, la barbe blanchie pour beaucoup – ; il est probable qu’une diminution temporaire de leurs activités les plus éprouvantes soit bien venue.

En troisième lieu, les divisions interjihadistes sont très fortes à l’intérieur de la région d’Idleb ; les assassinats des uns par les autres et des autres par les uns sont extrêmement fréquents ; cela ne saurait évidemment contribuer à purger la question, mais, d’une certaine façon, il n’est pas certain que le temps ne contribue pas davantage à exaspérer les antagonismes qu’à encourager un mouvement fédératif un peu large et opérationnel, lequel semble hors de vue à moyen terme. Ainsi – un exemple parmi beaucoup, mais symboliquement important – un mouvement nouveau, créé à la fin de l’hiver par la fédération de plusieurs petits groupes jugeant le mouvement Hayat Tahrir al-Cham pas assez radical encore [quoique issu pour l’essentiel de Jabhat al-Nosra, succursale d’al-Qaïda], bénéficie-t-il depuis le printemps de la « franchise » d’al-Qaïda en Syrie : Tanzim Hourras ad-Dine, Organisation des Gardiens de la Religion : cela ne saurait, imaginera-t-on, contribuer à la bonne entente de factions dont la rivalité est exaspérée par la quête de soutiens extérieurs, pourvoyeurs d’armes et d’argent.

En quatrième lieu, M. Poutine a peut-être de bonnes raisons de conjecturer que M. Erdogan se montrera plus conciliant à la fin de l’automne, lorsqu’il apparaîtrait, plausiblement, qu’il aurait largement échoué dans ses perspectives diverses – rappelées plus haut -, que des sanctions de Washington se seraient abattues sur son pays pour non respect du second train de sanctions contre l’Iran, que sa population enfin, maltraitée par une crise économique et financière qui n’est pas seulement due à des actes de malveillance étatsuniens, commencerait – peut-être – à ruer un peu dans les brancards.

 

Ci-dessous, le document tel qu’il a été transmis à la présidence en exercice du Conseil de Sécurité des Nations-Unies – un lien d’abord, puis une suite de photos.

https://multimedia.thenational.ae/assets/imi/Russia-and-Turkey-letter-of-18-September.pdf

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Réunion de Sotchi entre MM Erdogan et Poutine le 17 septembre 2018.png

 

Mémorandum sur la stabilisation de la situation dans la zone de désescalade d’Idlib

 

La République de Turquie et la Fédération de Russie, en tant que garants du respect du cessez-le-feu dans la République Arabe de Syrie,

Fidèles à l’esprit du mémorandum du quatre mai 2017 portant création des zones de désescalade en République Arabe Syrienne, et aux accords conclus au cours du processus d’Astana,

Avec le propos de stabiliser la situation aussi rapidement que possible à l’intérieur de la zone de désescalade d’Idleb,

Sont convenues de ce qui suit :

  1. La zone de désescalade d’Idleb sera maintenue, et les postes d’observation turcs seront renforcés et demeureront opérationnels.
  2. La Fédération de Russie prendra toutes mesures nécessaires pour s’assurer que soient évitées opérations militaires et attaques contre Idleb, et maintenu le présent statu quo.
  3. Une zone démilitarisée, large de quinze à vingt kilomètres sera établie dans la zone de désescalade.
  4. La délimitation du tracé exact de la zone démilitarisée sera déterminée par de nouvelles consultations.
  5. Tous les groupes terroristes radicaux seront évacués de la zone démilitarisée avant le quinze octobre.
  6. Tous les chars, lance-roquettes multiples, pièces d’artillerie et mortiers appartenant aux parties au conflit seront retirés de la zone démilitarisée avant le dix octobre.
  7. Les forces armées turques et la police militaire des forces armées de la Fédération de Russie conduiront des patrouilles coordonnées et assureront la surveillance des frontières de la zone démilitarisée au moyen de drones. Avec le propos d’assurer la liberté de circulation des personnes résidentes et des marchandises, et de restaurer le commerce et les relations économiques.
  8. La circulation sera rétablie avant la fin de l’année 2018 sur les routes M4 [Alep-Lattaquié] et M5 [Alep-Hama].
  9. Toutes mesures utiles seront prises pour garantir un régime de cessez-le-feu durable au sein la zone de désescalade d’Idleb. À cette fin, les missions du centre commun de coordination irano-russo-turc seront accrues.
  10. Les deux parties expriment une nouvelle fois leur détermination à combattre le terrorisme en Syrie, sous toutes ses formes et en toutes ses manifestations.

Fait à Sotchi, le 17 septembre 2018, en deux exemplaires, l’un anglais et l’autre russe, faisant également foi.

 

Quelques mots sur ce mémorandum =

Le titre est – disons – « diplomatique », ce qui ne saurait surprendre dans un tel document. « Stabiliser » la situation ne saurait être véritablement le propos, on le comprendra = il s’agit tout au plus de geler, très temporairement on va le voir, une situation de grande instabilité et en toute hypothèse intolérable dans le cadre de l’État syrien.

M. Bachar al-jaafari-jpg.jpg

Quant au caractère de « zone de désescalade » d’Idleb et de sa région, il est contestable, ou pour le moins bien formel. Je ne vois guère que l’on puisse n’agréer pas aux propos du diplomate [ci-dessus] de haute qualité – syrien alaouite, porteur d’un nom qui évoque en Orient le sixième imam du chiisme, Jaafar as-Sadiq, francophone et fort ami de la culture française [l’un de ceux assurément, si nombreux, que notre comportement lamentable a vraiment peiné en Orient] – qui représente la Syrie aux Nations Unies depuis 2006, M. Bachar al-Jaafari, prononcés par celui-ci le 7 septembre dernier devant le Conseil de sécurité =

Permettez que je commence par un petit clin d’œil éducatif pour expliquer à mes collègues ce que signifient les accords d’Astana.

L’Accord d’Astana 4, aux délibérations duquel j’ai participé, avait pour objectif la création de « zones de désescalade » en Syrie, était limité à six mois, renouvelable si les « groupes armés » concernés par l’accord respectaient le cessez-le-feu et se séparaient des « groupes terroristes armés » exclus de ce même accord. Ce qui ne fut pas le cas à Idleb, puisque les groupes armés ont refusé de se séparer des groupes terroristes armés ou, plus exactement, puisque leurs sponsors ont refusé que cette séparation ait lieu.

De plus, les terroristes d’Idleb ont lancé 400 drones sur la base russe de Hmeimim, à Lattaquié, et ont bombardé quasi quotidiennement la ville d’Alep depuis environ un an et demi, en dépit de ces accords. C’est pourquoi, celui qui dit qu’Idleb est une zone de désescalade est dans l’erreur et ne sait pas de quoi il parle. Cette zone est tombée parce que les groupes armés n’ont pas respecté les conditions de l’Accord d’Astana 4.

Mais, une fois de plus, lorsque l’on souhaite pacifier une relation, ou du moins ne pas l’encombrer de façon parasitaire par des tensions inutiles, il faut bien faire ou dire comme si – c’est du Hobbes à l’intention de la vie quotidienne, et a fortiori de la vie internationale des États.

 

I. –

Laissons de même de côté sans trop les discuter les trois premiers alinéas du texte. Le titre de « garants du cessez-le feu », revendiqué par les parties, est contestable, puisqu’il n’y a aucun cessez-le-feu, et qu’aucun cessez-le-feu complet n’est prévisible à très brève échéance semble-t-il ; si, dans une certaine mesure, la Russie peut – pour quelques semaines, ou au plus deux ou trois mois -, obtenir la suspension de l’offensive de l’Armée Arabe Syrienne, et même l’abstention de l’Iran sans doute ou de ses proches, par contre la Turquie n’exerce qu’une influence très inégale sur les factions jihadistes de la région d’Idleb, absolue sur certaines, faible sur d’autres, même s’il a pu lui arriver d’aider jusqu’à al-Nosra ; d’ailleurs, lors de la consécration du caractère de zone de désescalade de la région d’Idleb, en 2017, dans la quatrième phase du processus d’Astana, les trois principaux participants au processus, seuls signataires du mémorandum du 4 mai, la Russie et la Turquie mais aussi l’Iran, étaient également déclarés « guarantors » ; c’est bien le caractère désormais partiellement caduc du mémorandum du 4 mai 2017 qui permet le mémorandum de Sotchi, sans que la substitution d’un jeu à deux à un jeu à trois paraisse propre à donner beaucoup plus de densité à la « garantie » de la Turquie et de plausibilité forte à l’horizon d’une sortie véritable d’une situation sans issue sérieuse d’ensemble par des voies pacifiques [puisqu’il y a, bien sûr, sur soixante-dix à quatre-vingt mille « rebelles », au strict minimum quarante ou cinquante mille irréconciliables extrémistes dont personne ne veut et que Damas, fort compréhensiblement ne peut accepter de voir se constituer en un émirat à partir duquel des expéditions violentes seraient organisées indéfiniment, contre Alep, Hama ou Lattaquié, empêchant la restauration du pays].

zone d'Idleb en septembre 2018.png

 

II. –

Le point 1 consent à la Turquie le maintien de la prétendue zone de désescalade d’Idleb et le maintien et le renforcement de ses positions, c’est-à-dire de « postes d’observation » qui sont un peu plus que cela en général. Sur la carte ci-dessus – qui vaut ce qu’elle vaut, au regard d’une situation évolutive, mais que l’on peut dans l’ensemble retenir – vous relèverez que les « Turkish Observation Posts » sont plus nombreux qu’on ne le lit parfois, sachant 1/ que ceux du nord sont adossés à la région d’Afrine, sous domination d’une Turquie dont il est assez peu douteux selon moi que son propos est de l’annexer purement et simplement, et 2/ que s’il n’en est pas au nord-ouest, c’est tout simplement parce que la frontière de la région d’Idleb se confond ici avec la frontière syroturque, que la région d’Idleb est limitrophe ainsi de la région turque d’Hatay, dont la Syrie a été frustrée il y a huit décennies par une France manquant aux devoirs d’une puissance mandataire.

C’est sans doute le contraste des significations des points 2 et 1 qui explique que la « rebellosphère » se soit emballée contre M. Poutine – à mon sens à tort, je l’ai dit [à tort sous réserve – pour être plus juste]. En effet,

tandis qu’Ankara se voit confirmer une large emprise régionale [mais peut-être est-ce un piège tendu par le tsar au sultan – j’y reviendrai], et s’empresse de mettre à profit cette ouverture, en envoyant des chars en particulier fort au sud, dans la région de la haute vallée de l’Oronte et de la plaine d’al-Ghab, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Hama, en particulier entre as-Suqailabiyah [v. la carte], ville notons-le, majoritairement chrétienne, et Mourak [juste au-dessus de Souran sur la carte], c’est-à-dire, de fait, à peu près à la frontière des gouvernorats d’Idleb et de Hama, mais dans ce dernier ;

la Russie se voit confier un rôle négatif, celui de retenir ses « fauves » syriens, iraniens ou libanais, les termes – « all necessary measures » – sonnant, on en conviendra, de façon déplaisante puisque, au fond, ils contredisent l’invocation répétitive, parfaitement justifiée, de la souveraineté de la Syrie par Moscou ;

et le « format » tripartite se trouve abandonné, au détriment de l’Iran et au bénéfice d’un format « bipartite » dont on doit admettre qu’il ne peut que se trouver déséquilibré au détriment du principal intéressé, l’État et gouvernement syrien.

À mon sens, c’est, ici, l’économie même de la convention et, je le répète, sa signification – dilatation ottomane et repli de tous les autres sous la houlette russe, absence de rappel du principe fondamental de la souveraineté syrienne – comme si cinq ou six mots de plus eussent été cinq ou six mots de trop – qui a choqué, intelligiblement, beaucoup. Son contraste en tout particulier avec la déclaration de Téhéran du 7 septembre dernier, laquelle, certes – quoique lui donnant satisfaction à mon sens sur divers points -, avait mécontenté M. Erdogan et laissé le sentiment unanime qu’il avait subi une défaite [vous comparerez la mine du président turc dans l’image ci-dessus, du 17 septembre, à Sotchi, et celle, ci-après, à l’issue de la réunion tripartite de Téhéran le 7 septembre].

Bien entendu, l’on peut, et même l’on doit considérer, que le mémorandum bipartite de Sotchi, en date du 17 septembre, n’abroge nullement, mais complète simplement, dans la perspective d’un objectif limité et de terrain, la déclaration tripartite de Téhéran, d’une portée plus large, datant du 7 septembre. Il n’empêche que le glissement du climat a justement impressionné le public averti, même si l’on peut comprendre le propos de M. Poutine d’éviter des confrontations inopportunes et diverses, en une période singulièrement délicate, et d’étaler la réalisation des vœux qui demeurent probablement les siens dans le temps.

Voici la déclaration de Téhéran =

[texte anglais :]

[Joint Statement by Iran, Russia and Turkey dealing with Syria]

President of the Islamic Republic of Iran H.E. Hassan Rouhani, President of the Russian Federation H.E. Vladimir Putin and President of the Republic of Turkey H.E. Recep Tayyip Erdogan gathered in Tehran on 7 September 2018 for a Tripartite Summit.

The Presidents:

1. Expressed their satisfaction with the achievements of the Astana format since January 2017, in particular, the progress made in reducing violence across the Syrian Arab Republic and contributing to peace, security and stability in the country.

2. Emphasized their strong and continued commitment to the sovereignty, independence, unity and territorial integrity of the Syrian Arab Republic as well as to the purposes and principles of the UN Charter and highlighted that they should be respected by all. They reiterated that no actions, no matter by whom they were undertaken, should undermine these principles. They rejected all attempts to create new realities on the ground under the pretext of combating terrorism and expressed their determination to stand against separatist agendas aimed at undermining the sovereignty and territorial integrity of Syria as well as the national security of neighboring countries.

3. Discussed the current situation on the ground, took stock of the developments regarding the Syrian Arab Republic following their last meeting in Ankara on 4 April 2018 and agreed to continue trilateral coordination in accordance with their agreements. In this regard, they took up the situation in Idlib de-escalation area and decided to address it in line with the above-mentioned principles and the spirit of cooperation that characterized the Astana format.

4. Reaffirmed their determination to continue cooperation in order to ultimately eliminate DAESH/ISIL, Al-Nusra Front and all other individuals, groups, undertakings and entities associated with Al-Qaeda or DAESH/ISIL, as they have been designated as terrorists by the UN Security Council. They underlined that, in the fight against terrorism, separation between the above-mentioned terrorist groups and the armed opposition groups that had joined or would join the ceasefire regime, would be of utmost importance including with respect to preventing civilian casualties.

5. Reaffirmed their conviction that there could be no military solution to the Syrian conflict and that it could only end through a negotiated political process. They reaffirmed their determination to continue active cooperation with a view to advancing the political process in consistence with the decisions of the Syrian National Dialogue Congress in Sochi and the UN Security Council Resolution 2254.

6. Reaffirmed their resolve to continue joint efforts aimed at advancing the Syrian‑led and Syrian-owned process for reaching a political settlement and reiterated their commitment to help establish and launch the work of the Constitutional Committee. They expressed their satisfaction with the useful consultations between their senior officials and the United Nations Secretary‑General’s Special Envoy for Syria.

7. Emphasized the need to support all efforts to help all Syrians restore their normal and peaceful life and to alleviate their sufferings. In this regard, they called upon the international community, particularly the United Nations and its humanitarian agencies, to increase their assistance to Syria by providing additional humanitarian aid, facilitating humanitarian mine action, restoring basic infrastructure assets, including social and economic facilities, and preserving historical heritage.

8. Reaffirmed their determination to continue joint efforts aimed at protecting civilians and improving the humanitarian situation via facilitating rapid, safe and unhindered humanitarian access to all Syrians in need.

9. Highlighted the need to create conditions for the safe and voluntary return of refugees and internally displaced persons (IDPs) to their original places of residence in Syria. To this end, they emphasized the necessity of coordination among all relevant parties, including the Office of the United Nations High Commissioner for Refugees (UNHCR) and other specialized international agencies. They agreed to consider the idea of convening an international conference on Syrian refugees and internally displaced persons (IDPs).

10. Welcomed the progress of the work of the Working Group on the release of detainees/abductees and handover of the bodies as well as the identification of the missing persons, as undertaken with the participation of the UN and ICRC experts.

11.Decided to hold their next meeting in the Russian Federation upon the invitation of the President of the Russian Federation H.E. Vladimir Putin.

12. The Presidents of the Russian Federation and the Republic of Turkey expressed their sincere gratitude to the President of the Islamic Republic of Iran H.E. Hassan Rouhani for hosting the Tripartite Summit in Tehran.

 

Sommet tripartite de Téhéran le 7 septembre 2018.png

 

[traduction suggérée :]

Le Président de la République islamique d’Iran, S.E. M. Hassan Rohani, le Président de la Fédération de Russie, S.E. M. Vladimir Poutine, et le Président de la République de Turquie, S.E. M. Recep Tayyip Erdogan se sont réunis à Téhéran le 7 septembre 2018 en vue d’un sommet tripartite.

Les présidents ont :

1. exprimé leur satisfaction au regard des réalisations accomplies dans le cadre du format d’Astana depuis janvier 2017, en particulier s’agissant des progrès en vue de réduire la violence dans toute la République Arabe Syrienne, et de contribuer à la paix, à la sécurité et à la stabilité dans le pays.

2. souligné leur engagement ferme et continu en faveur de la souveraineté, de l’indépendance, de l’unité et de l’intégrité territoriale de la République Arabe Syrienne, comme en faveur des objectifs et des principes de la Charte des Nations Unies, lesquels doivent être respectés par tous. Ils ont réaffirmé qu’aucune action, de qui que ce soit qu’elle émane, ne devrait jamais ébranler ces principes. Ils ont rejeté toutes les tentatives en vue de créer de nouvelles effectivités sur le terrain au prétexte de combattre le terrorisme, et ont manifesté leur détermination à lutter contre les intentions séparatistes tendant à ébranler la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Syrie, de même que la sécurité nationale des pays voisins.

3. discuté de la situation actuelle sur le terrain, fait le point des développements concernant la République Arabe Syrienne à la suite de leur dernière rencontre à Ankara le 4 avril 2018, et sont convenus de continuer leur coordination tripartite conformément à leurs accords. À cet égard, ils ont évoqué la situation de la zone de désescalade d’Idlib et décidé de s’en occuper selon les principes précédemment mentionnés et l’esprit de coopération caractérisant le format d’Astana.

4. réaffirmé leur détermination à continuer leur coopération dont le but ultime est d’éliminer Daech, le Front al-Nosra et tous les individus, groupes, entreprises et entités associés à Al-Qaïda ou Daech, tels qu’ils ont été désignés comme terroristes par le Conseil de sécurité des Nations Unies. Ils ont souligné que, dans la lutte contre le terrorisme, la séparation entre les groupes terroristes susmentionnés et les groupes d’opposition armés ayant rejoint ou qui viendraient à rejoindre le régime du cessez-le- feu serait de la plus haute importance, dans la considération de la prévention des pertes civiles.

5. réaffirmé leur conviction qu’aucune solution militaire ne saurait résoudre le conflit syrien, lequel ne pourrait prendre fin que par un processus politique négocié. Ils ont réaffirmé leur détermination à continuer une coopération active dans la perspective de faire avancer le processus politique, conformément aux décisions du Congrès de Dialogue national syrien à Sotchi et de la Résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations Unies.

6. réaffirmé leur résolution à continuer de combiner leurs efforts dans le propos de faire avancer le processus dirigé et reconnu par la Syrie en vue d’atteindre un règlement politique, et renouvelé leur engagement d’aider à établir et à engager le travail de la commission constitutionnelle. Ils ont exprimé leur satisfaction envers les utiles consultations entre leurs propres agents et l’envoyé spécial en Syrie du Secrétaire général des Nations Unies.

7. souligné le besoin de soutenir tous les efforts tendant à aider les Syriens à retrouver une vie normale et pacifique et à alléger leurs souffrances. A cette fin, ils ont demandé à la communauté internationale, et plus particulièrement aux Nations Unies et à leurs institutions humanitaires spécialisées, d’accroître leur aide à la Syrie en fournissant une assistance humanitaire supplémentaire, en facilitant l’action humanitaire, en rétablissant les infrastructures élémentaires, en y comprenant les services sociaux et économiques, et en préservant l’héritage historique.

8. réaffirmé leur détermination à continuer à joindre leurs efforts en vue de protéger les civils et d’améliorer la situation humanitaire, en facilitant un accès rapide, sûr et sans entrave aux services humanitaires à tous les Syriens dans le besoin.

9. souligné le besoin de créer des conditions propices à un retour volontaire, et dans la sécurité, dans les lieux originaires de leur résidence en Syrie, des réfugiés et des personnes déplacées à l’intérieur du pays. À cette fin, ils ont souligné l’importance d’une coordination entre les parties concernées, en y incluant le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) et les autres institutions internationales spécialisées. Ils se sont accordés pour considérer l’idée de réunir une conférence internationale sur les réfugiés syriens et les Syriens déplacés à l’intérieur du pays.

10. accueilli avec satisfaction les progrès du travail du Groupe de réflexion sur la libération des détenus et des personnes enlevées, la remise des corps aussi bien que l’identification des personnes disparues – travail engagé avec la participation des Nations Unies et des experts du CICR.

11. décidé de tenir leur prochaine réunion en Fédération de Russie sur l’invitation du président de la Fédération de Russie, S.E. M. Vladimir Poutine.

12. Les présidents de la Fédération de Russie et de la République de Turquie font part de leur sincère gratitude au président de la République islamique d’Iran, S.E. M. Hassan Rohani pour avoir accueilli le Sommet tripartite à Téhéran.

 

III. –

La question, maintenant, de la zone démilitarisée. Ne nous attardons pas sur les points 3 et 4 : une zone démilitarisée dont le tracé doit encore être discuté, ce qui pourrait n’aller pas, d’ailleurs, sans controverses peut-être entre Moscou et Ankara.

La véritable difficulté apparaît, à mon sens, au point 5. Quels sont les « groupes terroristes » ? Pourquoi d’ailleurs évoquer des « radical terrorist groups » ? Veut-on dire : tous les groupes radicaux compris comme terroristes en puissance ? Ou bien : ces seuls groupes terroristes radicaux, c’est-à-dire usuellement – et non occasionnellement en quelque manière – terroristes ? La portée de la seconde perspective serait, certes, plus restrictive que celle de la première. Pensera-t-on que la discussion est inutile en réputant que, le même bon sens prévalant à Moscou et à Ankara, l’accord ne saurait être malaisé ? L’on se trompera lourdement. Il n’est rien de plus controversé que la typologie de ce que beaucoup appellent pudiquement « l’opposition ». Les autorités turques discernent aisément les menées « terroristes » supposées – et parfois effectives – de telles organisations kurdes, mais ne semblent pas disposer du meilleur équipement optique pour discerner le bon grain de l’ivraie dans les rébellions sunnites en général : non seulement il ne saurait y avoir pour Ankara de séparatistes turkmènes « terroristes » en Syrie, mais il a fallu attendre, par exemple, le 31 août 2018 pour que le président Erdogan lui-même décide de déclarer Hayat Tahrir al-Cham, l’Organisation de la Libération du Levant, comme « organisation terroriste » – HTS, c’est-à-dire cette fédération jihadiste dominée par les anciens de Jabhat al-Nosra, le Front de la Victoire, filiale longtemps avouée d’al-Qaïda en Syrie, et dirigée, comme al-Nosra qu’il avait fondée, par l’ « émir » Abou Mohammed al-Joulani.

Ici, le jeu est constant : les puissances occidentales et leurs alliés orientaux tendent à s’exagérer le poids d’effectifs de « rebelles modérés » ; cela permet de les soutenir, de les armer, et de poursuivre l’offensive lancée en 2011 contre le gouvernement syrien ; certains effectifs – très minoritaires – sont assurément moins extrémistes que Daech ou que les nosristes, et que des dizaines de groupes tous plus incandescents les uns que les autres ; mais il est avéré depuis longtemps que les armes qui leur sont remises avec bonne conscience se retrouvent rapidement dans les mains des groupes plus radicaux, soit qu’elles leur soient vendues, soit qu’elles leur soient délibérément transférées, les « modérés » assumant une fonction, en quelque sorte, de blanchiment à l’envers, soit parfois – autrefois du moins – qu’elles leur soient purement et simplement prises par la violence.

M. Erdogan – extrêmement proche de la mouvance des Frères Musulmans, et fort compréhensif envers les vues salafistes – veut, de façon continue, faire prévaloir l’idée que les « terroristes » sont une minorité de la rébellion ; M. Poutine et les siens pensent exactement l’inverse – que les jihadistes, les radicaux, les partisans par exemple d’une guerre sainte permanente et de l’instauration immédiate de la charia civile et pénale, et en même temps adeptes de toutes sortes d’activités terrifiantes, allant de l’égorgement des « kouffar » et plus encore des « mourtadin », parmi lesquels, bien sûr, s’inscrivent au premier rang les « sefevi » [du nom de la dynastie qui a instauré le chisme en Perse – = par suite, dans cette fantasmagorie sanglante, l’espèce maudite des chiites de toutes sortes, avec mention spéciale pour le syncrétisme alaouite], jusqu’à l’attentat-suicide en passant par le jet d’homosexuels supposés depuis le toit des immeubles -, que tous ces effectifs extrêmement préoccupants – et d’abord en Orient, faut-il le préciser ? – sont très largement majoritaires, en tout cas depuis des années.

C’est dire que le simple inventaire de la population visée par le point 5 semble si problématique que l’on ne voit guère comment un accord fin se fera entre les parties à l’accord de Sotchi.

 

IV.-

Les délais prévus sont d’autre part étrangement brefs et ne sauraient pas être tenus à mon sens. D’ailleurs, dix jours après l’accord, l’on apprend à peu près une fois ou deux par jour que divers groupes, manifestement, n’appliquent aucun cessez-le-feu. Le seul 26 septembre, par exemple, plusieurs missiles ont été lancés depuis la région d’Idleb sur la zone de Halah al-Jadidah, à l’ouest d’Alep, frappant exclusivement des biens civils et blessant un civil ; à peu près en même temps, une attaque jihadiste était déclenchée contre une position de l’Armée Arabe Syrienne au sud de la ville d’al-Lataminah, à peu près à mi-chemin de Hama et de Khan Cheikhoun [où les services russes précisent ces jours-ci que les préparatifs d’un False Flag chimique seraient fort avancés – ce lieu inspire décidément les « casques blancs »]

Certes, les autorités turques s’emploient à assumer la mission dont elles ont voulu être chargées ; elles ont évidemment obtenu immédiatement l’appui des assez importants groupes radicaux « proturcs », généralement d’ailleurs parce qu’ils sont originaires, tels les Turkmènes, du vaste ensemble turcique eux-mêmes ; le 26 septembre, un certain nombre de chefs rebelles se sont rendus en Turquie pour engager des discussions, à la demande du gouvernement turc [à la date du 27, je n’ai pas vu de liste et ne saurais apprécier la portée de cette démarche, même si, le 25, M. Erdogan lui-même a annoncé que le retrait de certains groupes avait commencé].

Hayat Tahrir al-Cham, par exemple, et d’autres factions parmi les plus radicales, avaient annoncé dans les jours suivant l’accord de Sotchi qu’aucun retrait ne serait opéré, et que du moins les armes lourdes ne seraient en aucune façon abandonnées. Ces groupes ont d’ailleurs invoqué un interdit d’ordre religieux : considérant le « Jihad » comme le « sixième pilier » de l’islam, ils ne sauraient y renoncer sans manquement et donc se priver de leurs armes, ce qui est au fond parfaitement cohérent, mais peu favorable, certes, aux transactions politiques…

Que se passera-t-il à la mi-octobre, si les fins de l’accord ne sont pas atteintes ? La Turquie entamera-t-elle immédiatement les hostilités contre les récalcitrants ? Ou demandera-t-elle un délai supplémentaire ? J’incline en faveur de la seconde branche de l’alternative ; et je tends à penser que l’intérêt de M. Poutine sera – les midterm étatsuniennes, n’est-ce pas ! – de patienter un peu encore, et de demander à Damas et Téhéran de patienter aussi.

Quoi qu’il en soit, le jeu de M. Poutine à Sotchi devient plus intelligible encore = d’un certain point de vue, il a minimisé les risques pour son camp ; choisissant de laisser faire la Turquie, il a obligé M. Erdogan à accomplir un important travail, forcément utile ; si M. Erdogan échoue, il sortira affaibli de l’affaire et devra se résigner à accepter la suite ; s’il réussit, il sera certes renforcé, en profitera plausiblement pour accroître l’emprise turque sur tout le nord-ouest de la Syrie ; s’il parvient, ce qui est son vœu, à exfiltrer les plus radicaux vers la zone kurdo-étatsunienne transeuphratique – ce qui n’est nullement acquis pour le moment -, il aura réussi un coup de maître. Est-il heureux de voir M. Erdogan renforcé ? Ce n’est certes pas mon sentiment ; mais d’une part rien n’est joué, et d’autre part M. Poutine n’avait sans doute, au regard de l’ensemble des circonstances infiniment complexes de cette affaire, pas de bien meilleure carte à jouer, le propos des gens raisonnables ne pouvant être de jouer au poker guerrier avec M. Trump, certes parce qu’il est ce qu’il est, mais aussi dans toute la mesure où sa situation intérieure, comme le caractère malgré tout incertain des résultats de son jeu stratégico-commercial international peuvent lui inspirer des décisions un peu désespérées dont nul ne se trouverait bien. Attendons ; l’on verra bien ; au fond, c’est l’un des gros avantages des relations internationales par rapport à la théologie = la réponse se fait moins attendre, et elle ne saurait exactement atteindre le même degré de pénibilité.

 

V. –

Les modalités prévues au point sept n’appellent pas de vastes observations ; patrouilles coordonnées ne sont pas patrouilles conjointes ; tous sont supposés, de toute façon, veiller à ce que les jihadistes les plus radicaux n’essaiment pas là où ils ne sont pas souhaités ; comme on l’a déjà relevé, les communiqués exprimant la satisfaction des autorités et des forces turques – pas si nombreux que cela d’ailleurs, et cette absence de triomphalisme doit être considérée – ne sauraient permettre de supposer que la zone démilitarisée le soit effectivement de façon rapide [tel n’est d’ailleurs pas le cas dans les premiers jours d’octobre]. Ses exacts contours sont-ils fixés ? On doit l’imaginer, mais on ne saurait en être sûr ; l’on eût pu s’attendre à ce que les parties au mémorandum communiquassent sur ce chapitre, ne serait-ce qu’afin de clairement avertir les divers groupes ; à ma connaissance, il n’en a rien été ; tout se passe comme si l’affaire avait été réglée dans la discrétion.

Les seules choses assurées, finalement, sont assez modestes = Ankara parle beaucoup et avec tous ; la Turquie rencontre bien sûr l’appui de ceux… dont elle avait déjà l’appui, et qu’elle ne cessait ces dernières années d’appuyer de façon privilégiée, les groupes turkmènes en particulier, mais d’autres aussi ; un récent ralliement encore plus explicite de Jaych al-Islam – le groupe qui a fait si longtemps régner la terreur dans la Ghouta et dont de nombreux effectifs ont été transportés vers le nord – n’a pu surprendre que ceux qui ne suivent ces affaires que d’un œil distrait ; mais la Nouvelle Porte rencontre plus de difficultés avec les groupes les plus incandescents.

Au sein de ceux-ci toutefois – et même au sein de Hayat Tahrir al-Cham -, il se murmurait à la fin de septembre, de manière persuasive, que des divisions se faisaient jour. L’on supposera qu’elles ne touchent pas au fond et sont simplement tactiques ; il n’empêche qu’il y a là – peut-être – un chemin pour la Turquie, dont le propos n’est certainement pas, à mon sens, de remettre les clefs de l’ « émirat » d’Idleb pacifié à Damas mais, ayant exfiltré d’une manière ou d’une autre les radicaux les moins présentables, d’apparaître comme cette puissance capable d’assurer la pacification d’un lieu dangereux, de préserver le sang des civils, mais en même temps, en se ménageant une sorte de protectorat en un lieu stratégique de la Syrie, de s’affirmer comme cette puissance néo-impériale qu’appelle le néo-ottomanisme des autorités turques [qui est l’une des inspirations de la politique d’Ankara].

Syrie, les autoroutes M4 et M5.png

La tonalité « économique » et « commerciale » des points sept et huit pourrait surprendre. L’on n’y verra pas, pourtant, à mon sens, un reflet des obsessions de nos temps libéraux. Il faut bien que tous ces infortunés vivent, se nourrissent, se soignent, reconstruisent leur pays détruit, que ceux aussi qui ont quitté la Syrie et souhaitent y revenir le puissent ; le peuple syrien est traditionnellement tourné vers le commerce, et la plupart des plus notables familles de la bourgeoisie sunnite [qu’il est bien sûr important de gagner le plus profondément possible à une cause nationale dont, d’ailleurs, elles ne se sont généralement pas éloignées] sont adonnées au commerce ; c’est dire qu’on est fort loin de l’idéologie ; les grands axes évoqués au point 8 [les autoroutes M4 et M5 – carte ci-dessus] sont vitaux pour le pays = c’est en suivant M5 que l’on va de la Turquie à la Jordanie par Damas, cette voie, complétée par M4, irriguant les régions de loin les plus peuplées et – autrefois – les plus prospères de Syrie ; certes, M5 ne remonte pas tout à fait jusqu’à la frontière turque ; certes encore la frontière jordanienne ne devrait – en principe – être rouverte que dans le courant du mois d’octobre ; mais indéniablement, la Turquie aura emporté un succès si elle parvient à fluidifier et surtout, comme l’on dit, à « sécuriser » avec très peu de pertes la circulation interrégionale, et même, ici, internationale [la carte ci-dessus, toutefois, semble un peu prématurée, me semble-t-il].

La partie russe croit-elle à une issue rapide et heureuse ? L’on en doutera fort. M. Lavrov, à l’occasion de l’Assemblée générale de l’ONU a fermement insisté sur le très ferme rejet par Moscou du transfert de jihadistes dans d’autres régions d’Orient – et en particulier en Afghanistan. Et le Centre russe pour la réconciliation des parties en conflit annonce de temps en temps, comme un aspect positif avant la dégradation inéluctable de la situation, que quelques centaines d’habitants de la région d’Idleb sont parvenus à emprunter un couloir humanitaire pour s’extraire d’une zone qui est dangereuse en permanence, et pourrait le devenir davantage dans quelques semaines ou mois. Bref, la partie russe joue le jeu, et forme le vœu certainement que M. Erdogan sache faire montre d’un peu de modération dans l’exploitation de la situation, tout en se préparant, à échéance plus ou moins proche, à procéder à un travail pénible dont elle ne doit pas supposer qu’il puisse être véritablement évité.

Au fond, ceux qui, en Russie, contre le camp des atlanticophiles et des amis exagérés d’Israël [ceux qui ne se contentent pas de souhaiter préserver Israël, mais qui pensent que le premier devoir moral d’un homme de notre temps est de laisser le gouvernement de Tel Aviv faire à peu près n’importe quoi avec des risques immenses, non seulement pour Israël et pour la région, mais pour le monde tout entier], souhaitent veiller à ce que la temporisation de M. Poutine ne change pas de nature, ont de quoi se trouver satisfait tandis que, à la charnière de septembre et d’octobre, l’on apprend que les systèmes S-300 commencent à être installés en Syrie, de même qu’un extraordinaire complexe de systèmes de guerre électronique.

Même dans le plus grand malheur, à chaque jour suffit sa peine.