Concernant le cours de Grandes doctrines — « Je me croyais grec ou romain » [1/2]

Comme introduction à ce qui suivra les premières lignes, voici un propos de moins de deux minutes sur – à propos de – Plutarque, de la bouche de l’éblouissant André Malraux – il dira à un moment Plutarque au lieu de César ou d’Alexandre peut-être, mais quelle importance ? [France Culture, 22 décembre 1974] Dois-je ajouter que je souscris à chacune de ses paroles ? [yaplucatonmaiyajaurès – merveilleuse diction hallucinée de contemplatif de la grandeur – même plus Jaurès hélas – rien – rions donc, puisque c’est la façon d’ici, pendant que les innocents agonisent – pas à Gaza seulement – mais à Gaza, évidemment !]

 

Malraux.png

 

 

Ainsi que l’auront compris ceux qui étaient présents au cours d’hier, j’ai renoncé au plan de cours annoncé. Quelques échanges de courriers cet été – me signalant en particulier la difficulté d’obtenir tels ouvrages – m’ont permis de comprendre qu’il valait mieux que je donne certaines choses sous forme de billets – complétant et poursuivant ainsi les billets « Images […] » 1, 2 et 1bis : ce sera effectué à mesure d’ici à noël, venant un billet en particulier dont je n’ai pas encore fixé le titre ; il pourrait être « Le Quattrocento rêvé des lettrés du XXe siècle. Remarques sur la notion d’ “humanisme civique” », ou bien peut-être quelque chose dans le genre « “Républicanisme classique” et oligarchie ». Mais, je le redis, je termine d’abord les trois billets susévoqués ; sachant que je guette par ailleurs – mais cela concernera les élèves de première année en relations internationales – le premier signe de sérieux pivotement de la situation en Syrie pour donner un nouveau billet syrien [à cette heure, il me semble qu’Ankara glisse doucement vers le moment où il sera difficile d’éluder le choix entre deux mauvaises solutions pour elle = admettre son échec ; ou faire parler les armes ; l’intérêt de la Russie et de Damas demeurant, à mon sens, que l’évidence de ce moment ne vienne surtout pas trop vite.

Miniature de Heinrich von Kleist par Peter Friedel.png

Les trois heures cavalières d’hier [au sens de quelque vue cavalière, non en un autre plus déplaisant, cela s’entend] traçaient quelques allées à la machette, non point exclusivement d’ailleurs en vue de mon cours sur Rousseau ; pour entendre aussi ce que nous pouvons faire ici et ce à quoi, débarrassés des illusions qui soufflent plus fort encore dans les amphithéâtres des facultés de droit que dans les couloirs du métropolitain, nous ne saurions prétendre ; croisant librement tels courriers m’ayant porté des questions – et je suis infiniment reconnaissant à leurs auteurs de leur effort – voici ce que j’ai voulu simplement suggérer [après avoir, sans la citer, évoqué, en m’abritant derrière les moustaches de Nietzsche et un propos sur les « faits » et les « interprétations », la sentence fameuse du seul grand philosophe anglais des soixante dernières années, dont je n’ai pas même prononcé le nom = nothing is real].

 

La traduction Dacier des Vies de Plutarque - Thésée - premières lignes.png

Voici les premières lignes du Bios de Thésée dans la traduction donnée par André Dacier, au Grand Siècle, des Bioi de Plutarque [copie ici d’un fragment de l’édition publiée en 1811 par l’éditeur Duprat-Duverger]. « Au-delà, c’est le pays des fictions et des monstres »… Gageons qu’en-deçà aussi, malgré l’ardente « conjecture » – le terme est porté par Dacier – à laquelle je convie en première année les étudiants en relations internationales ; et supposons que cela tient à la « nature » de notre présence au monde, à l’agir constant de notre esprit, à ce que « le monde » ne « se » donne pas, mais à ce que l’esprit nous donne [jusque – si l’on veut évoquer Rousseau -, et alors dans les limites variables de sa donation, dans les opérations de ces « deux principes antérieurs à la raison, dont l’un nous intéresse […] à [notre] conservation […], et l’autre nous inspire une répugnance naturelle à voir perir ou souffrir tout être sensible […] » — 2nd discours, fin de la préf., Pléiade, III, 126], dans un écoulement perpétuel, un monde, c’est-à-dire une infinité de mondes, pour une infinité d’étants, eux-mêmes infiniment divers dans le temps.

 

En premier lieu, appeler votre attention – à propos de ce que je caractérise comme idéalisme – sur la question des couches imaginables, très grossièrement, des verres des lunettes vertes de mon cher Heinrich von Kleist [ci-dessus tel que représenté dans une miniature de Peter Friedel, peinte à l’intention de la fiancée de Kleist que j’ai évoquée hier, Wilhelmine von Zenge] ; il songeait bien sûr aux catégories kantiennes ; mais il est raisonnable d’ajouter la langue de Wilhelm von Humboldt ; et, intimement unie à celle-ci, la culture, une sorte de Volksgeist dilaté et ramifié ; s’agissant d’ailleurs de la culture, non seulement elle s’écoule sans fin, mais elle semble en général affectée par une incompressible hétérogénéité.

En deuxième lieu, suggérer le lien intime entre idéalisme et [impensable] pensée de la liberté comme indétermination. Je n’ai certainement pas assez, dans cette improvisation d’ouverture différant le cours que je m’apprêtais à faire en arrivant, attiré votre attention sur la tension, au sein d’une pensée idéaliste telle que je l’évoque, entre la liberté comme indétermination et les jeux de formes a priori opérant, si l’on y tient, transcendantalement dans tous les aspects de la présence au monde [nullement théoriques seulement, aussi bien éthiques, esthétiques…]. Il va de soi à mes yeux que la liberté n’est en rien atteinte, limitée, par ce qui pourrait sembler des déterminations de la présence au monde, puisqu’elle est, simplement, comme au-delà de toute atteinte [c’est là que j’ai évoqué, souvenez-vous en, la théologie négative – de la liberté il n’y a pas davantage à dire que du dieu de la plus stricte théologie négative – à laquelle, depuis Damascius et Denys, n’ont pas souhaité s’abandonner entièrement d’ailleurs les théologiens « négatifs » ]. La liberté n’est à proprement parler rien ; elle n’est pas une faculté ; elle est l’autre radical de l’être [et c’est pourquoi j’ai suggéré qu’elle ne puisse être constituée en propos que par une silencieuse négontologie], de la « nature », et ainsi hors de toute portée, simple béance, si l’on veut, dans la machine, possible bouleversement complet des jeux de l’ « instinct » selon le lexique de Rousseau  [relevez à ce propos les flottements des formulations de celui-ci au début du Second discours = il peine lui-même à maîtriser l’étourdissement que lui procure la pensée de la liberté, sa géniale et insaisissable trouvaille].

En troisième lieu, mon propos était de suggérer que, de la liberté comme indétermination, trouée échappant à toute ontologie, abîme et vertige, mais appel aussi à une projection permettant d’échapper à l’aspiration du néant, naissent, et ne peuvent que naître, la morale bien sûr [dont on comprendra ici que je la distingue, par convention, de l’éthique en ce qu’elle est une suite de la liberté et non de l’habitude, des jeux de forme de la culture ou de la cité], l’art – au sens le plus large -, la politique et l’histoire – la condition historique de l’homme -, et bien entendu l’inévitable narration mythique, embrassant les origines et les fins, mythe constitutif de l’identité et du destin des peuples, et du moins des groupes [de chaque individu aussi d’ailleurs, lequel, librement, ce qui ne veut pas dire dans une pleine conscience, s’institue mythiquement aussi, mais ce n’est pas notre affaire ici], pourvoyeur si l’on préfère de « sens » dans l’acception répandue il n’y a pas si longtemps [moins aujourd’hui, pour un motif qui se comprend assez bien = désormais, il faudrait plutôt qu’il n’y ait pas de sens… en ce sens ; bien sûr, ce n’est guère possible ; ça ne va pas trop…]

Enfin, j’ai tracé quelques directions à propos du grand Législateur – figure impossible bien sûr, telle que Rousseau l’esquisse, à la façon d’un personnage d’opéra, orateur génial et ventriloque procédant parmi les machines à éclairs et les machines à tonnerre. Il ne s’agit donc pas de se demander comment sérieusement « imaginer » le Législateur ; mais d’essayer de comprendre comment, sans que le procès manqué d’hominisation-socialisation puisse être repris, il pourrait bien donner de nouveaux objets à des passions désormais inchangeables, faire par exemple en sorte que celui qui aspire à la reconnaissance, qui attend le suffrage des regards, du marché en une acception plus large qu’économique, souhaite s’exposer au combat pour la patrie plutôt que de se pavaner sur un yacht. Le grand Législateur ne saurait, à mon sens, désigner autre chose que le procès même du pivotement mythique, l’engendrement d’un immémorial fictif [l’immémorial doit être réputé toujours fictif, comme l’universel, comme toutes choses humaines d’ailleurs], par lequel le récit de ce qui fut – supposément – opère comme ardente obligation politique et morale, une sorte d’effectivité purement imaginaire se manifestant comme horizon du devoir. La fable du grand Législateur, si l’on préfère, est un mythe sur l’engendrement des mythes ; même lorsque l’on retient des noms de grands Législateurs, ils personnifient simplement des procès plus profonds et infiniment complexes des jeux libres de la culture.

Bien entendu, c’est ce pivotement qui permettra la volonté générale, c’est-à-dire la proximité remarquable des opinions particulières sur la volonté générale proférées, hors de toute délibération collective, dans l’unité efficace et silencieuse du « moi commun » en chacun, proximité donnant à entendre comme immédiatement le contenu de cette volonté générale.

Caricature de Rousseau par Jeffrey Fisher.png

Assez amusante caricature de M. Jeffrey Fisher [pas Jeffrey K. Fisher, mort en 2014 – quelque autre donc] publiée pour accompagner un article assez long de M. Pankaj Mishra, journaliste et écrivain indien [classé par Foreign Policy en 2012 parmi les « Top 100 Global Thinkers » de la planète, ce qui est dépourvu de sens mais ne doit pas interdire de trouver quelques mérites à cet auteur], dans The New Yorker [assez bon journal selon une orientation que l’on dira très new yorkaise]. Le titre de ce texte, à trois mois des élections de 2016, était hautement provocateur : « How Rousseau predicted Trump ». L’on aura compris qu’il s’agissait d’une charge, d’ailleurs assez construite dans sa mauvaise foi, contre l’annonciateur supposé des, comme l’on dit, « populismes » contemporains. Le propos n’était pas très persuasif je le crains, mais la dénomination des branches de l’arbre abattu ne manque au fond pas d’intérêt.

 

Sans doute certains d’entre vous ont-ils entendu évoquer Plutarque, historien, moraliste et philosophe [c. 100 pjc] surtout dans un passage particulièrement fameux de Molière. Or, non seulement avec Rousseau, mais avec un très grand nombre d’hommes raisonnablement cultivés entre le XVIe et le XVIIIe siècle [et au-delà], l’on est emporté très loin du « gros Plutarque à mettre mes rabats » de Chrysale dans les Femmes savantes [acte II, scène 7], lequel, vous vous en souvenez peut-être, n’échappe à la catégorie du « meuble inutile », tout juste bon à être brûlé, que du fait de cette haute destination.

Jean-Jacques Rousseau, s’il s’agit de lui, jugea rétrospectivement que la lecture de Plutarque dans l’atelier de son horloger de père avait tout particulièrement contribué à sa formation ; aidé même, vous le relèverez sans peine dans le texte qui suit, à la constitution mythique de son identité – je conserve mon expression, au risque d’être lourd, mais avec le propos d’être entendu et même peut-être de vous conduire à vous regarder dans un miroir et à vous poser la question Wo ist dein dichter ?, où est ton poète [c’est-à-dire, n’est-ce pas = quel enchantement pourrait-bien donner à ma vie la signification d’un destin ?] 

Voici un extrait très fameux des Confessions, au tout début du livre premier [dans une édition de 1889, chez l’éditeur Launette, laquelle se trouve très facilement en ligne — en cours, je cite toujours d’après la Pléiade pour obtenir une homogénéité des références, à l’intention de tels qui voudraient vérifier un texte ; mais dans les billets, quand l’enjeu n’est pas aigu, je tends à piocher dans les éditions disponibles en ligne et permettant un copier-coller ; si je le crois important, je n’hésite bien sûr pas à copier un texte, même long, à partir de mon édition de référence, mais il y faut quelque motif]  :

L’Histoire de l’Église et de l’Empire par le Sueur, le Discours de Bossuet sur l’histoire universelle, les Hommes illustres de Plutarque, l’Histoire de Venise par Nani, les Métamorphoses d’Ovide, la Bruyère, les Mondes de Fontenelle, ses Dialogues des morts, et quelques tomes de Molière, furent transportés dans le cabinet de mon père, et je les lui lisais tous les jours durant son travail. J’y pris un goût rare, et peutêtre unique à cet âge. Plutarque surtout devint ma lecture favorite. Le plaisir que je prenais à le relire sans cesse me guérit un peu des romans, et je préférai bientôt Agésilas, Brutus, Aristide, à Orondate, Artamène et Juba. De ces intéressantes lectures, des entretiens qu’elles occasionnaient entre mon père et moi, se forma cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude, qui m’a tourmenté tout le temps de ma vie dans les situations les moins propres à lui donner l’essor. Sans cesse occupé de Rome et d’Athènes, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes, moimême citoyen d’une république, et fils d’un père dont l’amour de la patrie était la plus forte passion, je m’en enflammais à son exemple, je me croyais Grec ou Romain ; je devenais le personnage dont je lisais la vie : le récit des traits de constance et d’intrépidité qui m’avaient frappé me rendait les yeux étincelants et la voix forte. Un jour que je racontais à table l’aventure de Scévola, on fut effrayé de me voir avancer et tenir la main sur un réchaud pour représenter son action.

[[[ Vous pouvez compléter cette lecture par celle d’un passage d’une pièce sur l’enfance de Rousseau donnée en l’an 2, peu après le milieu d’un billet de ce blogue, d’octobre 2016, intitulé « Quelques sentences en passant ». ]]]

Rousseau demeura toujours fidèle aux Vies, mais aussi aux Œuvres morales de Plutarque. Voici les extraits d’un intéressant échange de mai 1754 avec madame d’Épinay. Celle-ci, à la fin d’un bref billet, lui fait une demande =

Bonjour, mon ami : si vous pouviez me prêter le quatrième volume des Hommes illustres de Plutarque, vous me feriez grand plaisir.

Et notre Jean-Jacques lui répond, semble-t-il par retour =

Voilà mon maître et consolateur Plutarque. Gardez-le sans scrupule aussi longtems que vous le lirez mais ne le gardez pas pour n’en rien faire, et sur tout ne le pretez à personne, car je ne veux m’en passer que pour vous.

[[[ Je cite la Correspondance générale d’après l’édition donnée par Théophile Dufour chez Colin – ici, t. 2, 1924, pp. 65 sq. — Notez qu’aujourd’hui les érudits de la chose lui préfèrent la Correspondance complète donnée par Ralph Alexander Leigh à la Voltaire Foundation [1965-1991] – cinquante volumes plus deux d’index au lieu de vingt plus un. La Dufour suffit bien sûr aux historiens de la pensée, je le précise pour ceux qui persévéreraient, et on la trouve aisément, et à des prix très abordables sur le marché de l’occasion. ]]]

Et voici qu’au soir de sa vie, au début de la quatrième promenade des Rêveries du promeneur solitaire, Rousseau écrit encore :

Dans le petit nombre de livres que je lis quelquefois encore, Plutarque est celui qui m’attache & me profite le plus. Ce fut la premiere lecture de mon enfance, ce sera la derniere de ma vieillesse ; c’est presque le seul Auteur que je n’ai jamais lu sans en tirer quelque fruit. Avant-hier je lisois dans ses œuvres morales le traité, comment on pourra tirer utilité de ses ennemis ?

[[[ Je cite ici, puisqu’elle est en ligne, d’après l’édition des Rêveries donnée en 1782 dans le tome dixième de la Collection complète des œuvres de Jean-Jacques Rousseau. ]]]

 

Une édition assez précoce de la traduction des Vies par Amyot.png

S’agissant des Bioi Parallēloi : cette grosse œuvre présente quarante-huit vies [il y en avait cinquante mais deux ont été perdues] en principe « parallèles », c’est-à-dire tendant plus ou moins à la comparaison de deux personnages, l’un grec et l’autre romain, cette comparaison faisant le plus souvent l’objet d’un développement final spécifique [sugkrisis]. La traduction la plus fameuse en français – ce qui ne veut pas dire = la plus conforme à notre conception contemporaine de la traduction – fut celle que donna en 1559, une quinzaine d’années après que le roi François Ier l’eut chargé de cette tâche…

[la première édition à laquelle j’accède est toutefois la deuxième, de 1565 – ci-dessous et lien =                      

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k857106b/f75.image      ],

…Jacques Amyot, un ecclésiastique érudit, juriste par sa formation universitaire et rompu bien sûr aux deux langues saintes de la culture européenne [homme dont ceux qui ont fait leurs études à Melun, assez nombreux parmi vous peut-être, savent certainement que son souvenir est entretenu de diverses façons dans cette ville en laquelle il naquit]. C’est bien entendu cette traduction-ci que, comme tous ceux de son temps, et après tant d’autres, tels Montaigne, fréquenta Rousseau, ne citant pas toujours très exactement, laissant jouer bien sûr ces procès de l’intertextualité qui tissent ce que l’on appelle une culture [ce pourquoi, pour être simplement présent à soi, il faut bien, dans une société sécularisée surtout, en laquelle le texte religieux perd plus ou moins de sa suréminence, des « classiques », et que la jeunesse les fréquente – aspect puissamment compris autrefois par une bonne part des politiques de la Troisième et que l’arrogante et insignifiante bélîtraille gouvernementale des dernières décennies n’entend pas même, ou bien, parfois, l’entendant, n’ose simplement révéler, de peur que ne s’agitent ceux de la secte pédagogique, et faute sans doute aussi de pouvoir compter sur l’admirable clergé, comme borroméen, des maîtres du Secondaire de ma jeunesse encore. —- portant borroméen, j’ai songé, bien sûr à la fine pointe, austère, dévote et dévouée, de la radicalité tridentine, mais l’image des anneaux parlerait aussi].

Edition de 1565 des Vies de Plutarque - Amyot.png

[[[ Le savant livre sur Amyot de René Sturel [Champion, 1909] ne vous servirait guère à mon sens ; quant au précieux livre de Robert Aulotte, Amyot et Plutarque. La tradition des Moralia au XVIe siècle [Droz, 1965], il prétend trop modestement prendre la suite du Sturel, complétant les développements de ce dernier sur les Vies par ses propres développements sur les œuvres morales ; vous y trouveriez toutefois, s’il était besoin, beaucoup d’éléments sur la tradition plutarquienne au royaume de France. Aux passionnés, je suggère plutôt de se tourner vers le livre Histoire et morale dans les Vies parallèles de Plutarque, de Mme Françoise Frazier, dont les Belles-Lettres ont donné une nouvelle édition en 2016. Ceux qui aimeraient lire simplement une sorte de biographie, partielle mais très éclairante, de ce grand évêque d’Auxerre peuvent recourir au livre assez bref de Mme Le Clech-Charton, montage et commentaire d’intéressants textes inédits : Les vies de Jacques Amyot. Quant aux Vies elles-mêmes, il est préférable de prendre la traduction assez récente de Mme Anne-Marie Ozanam – traductrice aussi féconde qu’Amyot -, en « Quarto » chez Gallimard. ]]]

 

Polidoro Caldara, première moitié XVIe - Lycurgue et Numa.png

Ce dessin à la plume et au lavis, avec des rehauts de blanc, d’assez petite taille, autrefois attribué à Polidoro Caldara da Caravaggio [première moitié du XVIe s. – Caravaggio est un lieu, à une vingtaine de kilomètres à l’est de Milan – rien à voir ici avec le fameux « Caravage », de quelques décennies postérieur, dont le nom était Michelangelo Merisi da Caravaggio], évoquant en principe une scène deux fois fictive réunissant Lycurgue et Numa, et supposé avoir été acquis pour le cabinet du roi en 1671, passe plutôt maintenant pour un bon exercice de copie du XVIIIe [rien à voir toutefois avec le 1700, en bas à gauche, numéro d’inventaire]. Il y a d’ailleurs d’autres dessins inspirés par la même œuvre [l’un, de plutôt moindre qualité, passé en vente en 2015 chez Mes Boisgirard et Antonini, et même, paraît-il, un dessin original du maître, Polidoro lui-même, aux Offices ; il fut aussi gravé à deux reprises au moins, au XVIIe par Galestruzzi [ci-après, immédiatement], et au XVIIIe par Mulinari [ci-dessous, en deuxième position].

gravure de Galestruzzi d'après Polidoro da Caravaggio.png

Peut-être vous dites-vous – dans le meilleur des cas – que tout cela est bien beau [ou pas], mais que vous ne voyez pas où je veux à venir. Non seulement à documenter – fût-ce superficiellement – une œuvre dont le destin a été notable ; mais encore à vous montrer à quel point, la culture des humanités aidant et, au fond, la question politique cheminant, la question du grand législateur surgissait, presque inévitablement, au fond comme une alternative, d’une part aux tâtonnements strictement contractualistes [comme je vous l’ai suggéré lors de la première séance, il y a un petit ennui dans l’histoire commune des idées = c’est qu’elle présente comme penseurs types du contractualisme deux penseurs – Hobbes et Rousseau -, lesquels, pour des raisons différentes ne sont pas « contractualistes » — le vrai contractualiste, et c’est moins excitant certes, est Pufendorf, plus encore que Grotius même], et d’autre part à toutes les vues, disons pour faire très, très simple, de la « droite » ancienne, d’ailleurs très variées [par exemple théocratisme filmérien ou bien traditionalisme historiste des magistrats des parlements du royaume des lys en quête de la « vraie constitution » française, originaire ou supposée telle, etc.]

eauforte de Stefano Molinari d'après Polidoro Caldara.png

Bien entendu, le propos de Polidoro da Caravaggio, lorsqu’il fit un dessin représentant Lycurgue et Numa, étrangement réunis, apportant des lois au peuple romain – puisque c’est ainsi que cette image est généralement interprétée [Licurgo e Numa Pompilio consegnano le Leggi ai Romani] – demeure un peu mystérieux. L’on sait qu’il s’agissait d’exécuter une fresque sur la façade du palazzo Milesi à Rome ; l’on sait aussi que les fresques de la façade du palais Milesi [de l’un des palais Milesi peut-être, celui construit pour Giovanni Antonio Milesi] étaient monochromatiques, en grisaille si l’on veut. Ce palais, situé entre la place Navone et le Tibre, a connu bien des vicissitudes, et plus encore les fresques de la façade bien entendu ; mais des restaurations très importantes ont été effectuées il y a une dizaine d’années et ont reconstitué le travail de Polidoro, sans qu’il me soit possible d’assurer – les documents photographiques en ligne ne sont pas très clairs – que Lycurgue et Numa soient bien là.

Bien sûr, demeure l’étrangeté historique de voir ensemble – à Rome – Lycurgue et Numa côte-à-côte. J’ai lu plusieurs commentaires = aucun n’évoque cette bizarrerie. Supposons qu’il ne faille pas chercher autre chose, dans cette étrangeté historique, qu’un effet du triomphe de la liberté emportant la souveraine puissance de l’art – celui de Plutarque, rapprochant les deux Bioi, et les comparant, et bien entendu celui de Polidoro da Caravaggio – répondant d’ailleurs peut-être, chi lo sa, à l’explicite et formelle commande de Giovanni Antonio Milesi, personnage qui ne semble pas avoir été de tout premier plan, et qui, bergamasque d’origine [et d’une famille dont j’ai lu qu’elle était d’origine dalmate et donc, alors, vénitienne – mais l’Enciclopedia delle Famiglie Lombarde, dont la généalogie est bien tardive toutefois, suggère… provençale], implantait nouvellement sa famille à Rome, mais qui aurait été… professeur et donc [alors] cultivé, supposera-t-on ; il est évoqué parfois – et je pense cette qualification plus juste – comme « lettré » et, assurément, il devait l’être grandement s’il était l’ami de Pietro cardinal Bembo –  grand cicéronien et théoricien de la poétique admirateur de l’immense Pétrarque – et de Baldassare Castiglione [l’auteur du très fameux Cortegiano], ce qui paraît avoir été le cas ; au demeurant, l’on peut supposer qu’il ait été un clerc puisqu’il eût représenté l’Ordre Jérusalémitain [du Saint-Sépulcre sans doute] auprès de la Curie, qu’il adoptera son fils Antonio, prosateur latin réputé, et que le nom de son épouse n’est pas donné ; l’encyclopédie en ligne Treccani et d’autres sources nous assurent que le fils d’Antonio, Marzio Milesi, eût bien été l’ami très répertorié du Caravage [le grand, si j’ose dire], grand lettré lui-même que ce Mars,  passant pour très expert dans l’exercice de l’épigraphie latine, poète à ses heures.

Je relève toutefois sous une plume que, plus raisonnablement, le titre de la scène commandée par Giovanni Antonio pour son palais devrait plutôt être libellé comme suit = « Licurgo dà le leggi agli Spartani e Numa ai Romani » [in Manuela Gobbi, I disegni del codice Capponiano 237 della Biblioteca Apostolica Vaticana, thèse de l’Università degli Studi di Roma “Tor Vergata”, 2009-2010]. Une partie de l’étrangeté s’évaporerait, sans que l’image ne cesse pour autant d’être troublante.

 

Je souhaitais produire deux vies parallèles, celles bien sûr, de Lycurgue et de Numa. J’eusse bien aimé, je dois dire – des captures d’écran, en si grand nombre, eussent fait couler ce billet -, pouvoir trouver un document pdf en ligne de la version d’Amyot, de préférence dans une édition un peu moins difficile pour vous de la fin du Grand Siècle ou bien même du XVIIIe [car le texte, en son strict état des éditions du XVIe, eût rebuté, je crains, même les plus ardents. J’ai cherché des heures, et n’ai pas découvert, hélas, le commode document. En un format « physique », on ne peine pas à trouver la chose bien sûr = en 1937, la collection de la Pléiade avait simplement repris, en deux volumes, le texte d’Amyot ; et c’est toujours celle-ci qu’offre [si l’on peut dire] la grande collection.

J’espérais du moins trouver, en un format reproductible ici, la traduction d’André Dacier. J’en eusse profité pour vous faire un placard sur la langue française classique et l’art de la traduction – sujet lui-même devenu classique depuis le livre de Roger Zuber, Les « belles infidèles et la formation du goût classique ». Perrot d’Ablancourt et Guez de Balzac, publié une première fois en 1968

Dans ma génération, d’ailleurs, la question – ravageuse – de la traduction passionnait = le fameux livre de Georges Mounin, Les problèmes théoriques de la traduction, était lu par absolument tous ceux de mes camarades qui voulaient penser un peu. Lors du premier cours, parlant de la question des langues dans les juridictions pénales internationales [évoquant le livre de Mme le professeur Maison sur la Bosnie, vous confiant son haut niveau d’intérêt avec d’autant plus de sincérité que je ne partage pas du tout ses vues sur les affaires yougoslaves], mentionnant l’élaboration de la langue philosophique latine par l’helléniste Cicéron, ou évoquant encore mon cher Humboldt, risquant aussi une allusion à Wittgenstein – une sentence du Tractatus logico-philosophicus simplement = « Les frontières de ma langue signifient les frontières de mon monde » [Die Grenzen meiner Sprache bedeuten die Grenzen meiner Welt], quelle que soit la portée de ce propos chez cet auteur, ou l’évolution de sa pensée, ou les conséquences encore que l’on peut tirer d’une telle perspective [je vous renvoie à cette forêt que j’ai évoquée, à la lisière de laquelle, comme le sphinx, je me tenais imaginairement, vous questionnant lorsque vous en sortiez – nombre d’entre vous ont ri, ce qui m’a incliné à penser qu’ils écoutaient et m’a fait plaisir].

Bref, l’on eût passé un bon moment avec cela, j’imagine. Avec l’avantage que ce soit terriblement destructif pour les tombereaux d’illusions bêtasses sous lesquelles on vous a ensevelis depuis trois ans, selon la loi du lieu. Tant pis !

Et puis Dacier – enfin = les Dacier – car André et Anne formèrent un couple de savants philologues – épisode propre à dessiller les esprits conformistes de notre temps de leurs vues simplistes sur le passé – méritent beaucoup d’attention, pour divers motifs. Une deuxième fois tant pis !

Je me suis donc rabattu sur la traduction d’Alexis Pierron, publiée au début du Second Empire, laquelle a le mérite  d’être accessible. Cet helléniste abondant était assez réputé en son temps ; je n’ai pas effectué – car ce n’est pas mon propos ici – le travail technique qui me permettrait de vous donner un sentiment.

Bien entendu, je risquerai quelques observations à la suite des pages de Plutarque qui suivent – nullement philologiques ou historiennes [tel n’est pas le propos], mais intéressant la figure rousseauiste du Législateur, strictement dans le chapitre à ce dernier dédié du Contrat social.

 

Lycurgue, par Otto van Veen.png

« Lycurgue et les deux chiens » par Otto van Veen. Vous ne trouverez pas cet épisode dans le Bios qui suit. Cette image illustre le suivant passage de l’une des œuvres morales de Plutarque, de tonalité au fond ici – chez ce philosophe que l’on dit volontiers, à juste titre, platonicien, parfois marqué aussi par le Portique – assez aristotélicienne – je vous cite un peu largement ce développement très intéressant = « Une considération dominera tout le sujet. Ce que nous avons coutume de dire sur les arts et les sciences, il faut le dire également sur la vertu. La vertu parfaite exige le concours de trois éléments, la nature, la raison et l’habitude, ce que j’appelle raison étant l’instruction, et ce que j’appelle habitude étant l’exercice. Les commencements, il faut les demander à la nature ; les méthodes à l’instruction ; l’habitude, à une pratique constante ; la perfection, aux trois éléments réunis. Selon que les unes ou les autres de ces conditions laisseront à désirer, il y aura, de toute nécessité, défaillance dans la vertu. Car la nature sans instruction est chose aveugle, l’instruction sans la nature, chose défectueuse, et enfin l’exercice sans la nature et sans l’instruction ne saurait aboutir à rien. De même qu’en agriculture il faut d’abord un bon sol, ensuite un cultivateur intelligent, puis des semences de bonne qualité, de même le sol ici, c’est la nature ; l’agriculteur, c’est celui qui instruit ; enfin les semences, ce sont les doctrines inculquées, les préceptes. Ces trois éléments, je le dis avec assurance, ont concouru et conspiré pour former les âmes des nobles mortels que célèbrent les louanges de l’univers entier, les âmes des Pythagore, des Socrate, des Platon, et de tous ceux qui ont acquis une gloire à jamais consacrée par le souvenir. Heureux donc et chéri du ciel, celui qu’un Dieu aura gratifié de tous ces avantages ! Mais n’allez pas croire que, pour être doué d’une nature moins heureuse, on ne puisse pas, à l’aide d’une instruction et d’un exercice habilement dirigés vers la vertu, réparer, dans la mesure de ses moyens, l’insuffisance naturelle : ce serait, sachez-le, une grave erreur, ou plutôt une erreur capitale. L’excellence de la nature se corrompt par la mollesse, et sa défectuosité se répare au moyen de l’étude. Les choses les plus faciles échappent à ceux qui y apportent de la négligence, et à force de soin on triomphe des plus difficiles. Voulez-vous connaître combien l’application et le travail ont de résultat et d’efficacité? Portez les yeux sur presque tout ce qui se passe autour de nous. Des gouttes d’eau creusent des pierres ; le fer et le bronze s’amincissent sous les doigts qui les manient ; les roues des chariots une fois cambrées avec effort ne sauraient, quoi qu’il arrive, reprendre la forme rectiligne que leur bois avait primitivement; les bâtons recourbés que portent les comédiens ne pourraient se redresser. Si bien, que ce qui est contre nature devient, grâce au travail, plus fort que la nature même. Et ces exemples sont-ils les seuls qui démontrent la puissance de l’exercice ? Non : car on en pourrait produire milliers sur milliers. Une terre est bonne par elle-même : qu’on ne s’en occupe point, elle devient stérile; et plus elle est féconde naturellement, plus, quand on la néglige, elle se détériore, faute de soin. Au contraire, qu’un sol raboteux et âpre au delà de toute proportion soit soumis à la culture, il aura donné bientôt une récolte excellente. Quels arbres ne deviennent, si l’on s’en occupe peu, tortus et inféconds ; et s’ils sont l’objet d’une direction intelligente, productifs et chargés de fruits ? Quelle est la force corporelle qui ne s’abâtardit et ne s’épuise par suite de la négligence, de la mollesse, de la mauvaise qualité du régime ? Quelle nature chétive n’acquiert pas une vigueur considérable à force d’exercices et de luttes constantes ? Quels chevaux habilement dressés dès la jeunesse, ne sont pas devenus dociles à ceux qui les montent? Quels d’entre eux, restés sans qu’on les domptât, n’ont pas opposé une dureté de bouche et une férocité extrêmes ? Citerai-je d’autres exemples aussi étonnants ? Parmi les bêtes sauvages les plus intraitables nous en voyons un grand nombre qu’on adoucit et qu’on apprivoise à force de soins. Ce Thessalien avait raison : quelqu’un lui demandait quels étaient les plus placides d’entre les Thessaliens ; il répondit : « Ceux qui cessent d’aller à la guerre ». Pourquoi insisterais-je plus longuement ? Le caractère n’est rien autre chose qu’une habitude prolongée ; et les vertus appelées vertus morales pourraient, sans la moindre impropriété de terme, être dites vertus d’habitude. Un seul exemple encore sur ces matières , et je m’abstiendrai de tout développement ultérieur. Lycurgue, le législateur de Lacédémone, prit deux petits chiens nés du même père et de la même mère, et il ne les éleva pas du tout semblablement l’un et l’autre. Il rendit l’un gourmand et voleur, il habitua l’autre à suivre la piste et à chasser. Puis, un jour que les Lacédémoniens étaient réunis dans une même enceinte : « Lacédémoniens, dit-il, pour engendrer la vertu rien ne déploie une influence plus considérable que les habitudes, les exercices, les enseignements, la direction imprimée à la vie ; et c’est une vérité que je vais à l’instant vous démontrer de la façon la plus évidente. » Sur ce, ayant fait amener ses deux chiens, il les lâcha après avoir mis à leur portée et devant eux une assiette de viande et un lièvre. L’un s’élança à la poursuite du lièvre, l’autre se jeta sur l’assiette. Les Lacédémoniens ne savaient pas deviner encore sa pensée, ni dans quelle intention il leur avait montré les deux chiens. « Ils sont nés, continua Lycurgue, du même père et de la même mère; mais comme ils ont reçu une éducation différente, l’un est devenu gourmand, et l’autre, chasseur. » Relativement aux habitudes et au genre de vie, nous en avons dit assez. » — [j’ai trouvé en ligne cette traduction du bref traité Sur l’éducation des enfants par Victor Bétolaud, significatif traducteur, tant du grec que du latin, au milieu du XIXe siècle]

Quelques décennies après Otto van Veen, Cæsar van Everdingen consacre , vers 1660, une huile sur toile au même thème =

Caesar van Everdingen, milieu XVIIe, Lycurgue démontrant les mérites de l'éducation.png

Les Bioi maintenant =

 

LYCURGUE

On ne peut rien dire absolument, de Lycurgue le législateur, qui ne soit sujet à controverse. Son origine, ses voyages, sa mort, enfin les lois mêmes et le gouvernement qu’il a institués, ont donné lieu à des récits fort divers ; mais le point sur lequel y a le plus complet désaccord, c’est le temps où il a vécu. Les uns le font contemporain d’Iphitus, et prétendent qu’il régla avec lui l’armistice qui s’observe pendant les jeux Olympiques. De ce nombre est Aristote le philosophe, lequel allègue, pour preuve de son sentiment, le disque dont on se sert à Olympie, qui porte encore gravé le nom de Lycurgue. Mais ceux qui comptent les temps par la succession des hommes qui ont régné à Sparte, ainsi Ératosthène, Apollodore, le font antérieur d’un grand nombre d’années à la première olympiade. Timée conjecture qu’il y a eu deux Lycurgue à Sparte, à deux époques différentes, et que ce sont les actions de l’un et de l’autre qu’on attribue à celui des deux qui a eu le plus de réputation : le plus ancien aurait été, peu s’en faut, le contemporain d’Homère. Il y en a même qui veulent qu’Homère et lui se soient rencontrés. Xénophon autorise la croyance à la haute antiquité de Lycurgue, quand il le fait vivre du temps des Héraclides. À la vérité, les derniers rois de Sparte eux-mêmes étaient des Héraclides ; mais Xénophon a voulu sans nul doute parler des plus immédiats descendants d’Hercule. Cependant, malgré ces incertitudes où flotte l’histoire, nous tâcherons de ne nous attacher, dans notre récit, qu’aux faits les moins contestés de la vie de Lycurgue, et qui se recommandent par les plus graves autorités.

Le poëte Simonide dit que Lycurgue était fils de Prytanis, et non pas d’Eunomus ; mais la plupart des écrivains donnent une autre généalogie de Lycurgue et d’Eunomus. Soüs aurait eu pour père Patroclès, fils d’Aristodème ; de Soüs naquit Eurytion, d’Eurytion Prytanis, de Prytanis Eunomus, qui eut, de sa première femme, Polydectès, et Lycurgue de la seconde, nommée Dianasse. Suivant le rapport de l’historien Euthychidas, Lycurgue était le sixième descendant de Patroclès, et le onzième après Hercule.

Soüs fut le plus renommé de ses ancêtres. C’est du temps de Soüs que les Spartiates réduisirent les Hilotes en servitude, et qu’ils accrurent leur territoire d’une grande partie de celui des Arcadiens. On raconte que Soüs, assiégé par les Clitoriens dans un poste difficile et qui manquait d’eau, consentit à leur abandonner les terres conquises par les Spartiates, à condition qu’ils le laisseraient boire, lui et tous les siens, dans la fontaine voisine. Après les serments réciproques, Soüs assembla ses soldats, et déclara qu’il cédait la royauté à celui qui s’abstiendrait de boire ; mais aucun n’en eut le courage. Après qu’ils eurent tous bu, il descendit le dernier de tous à la fontaine, et il se rafraîchit simplement le visage, prenant à témoin les ennemis, qui étaient encore là : aussi retint-il les terres, sous prétexte que toute l’armée n’avait pas bu. Cependant, malgré l’admiration dont cette force d’âme était l’objet, on ne donna pas son nom à ses descendants, mais celui de son fils : on les appelle les Eurytionides. La raison, je pense, c’est qu’Eurytion fut le premier qui relâcha, pour flatter la multitude et gagner ses bonnes grâces, l’autorité absolue des rois de Sparte.

L’indulgence d’Eurytion rendit le peuple exigeant ; et les rois qui vinrent depuis s’attiraient sa haine, dès qu’ils essayaient de le réprimer par la force, ou son mépris, s’ils lui cédaient par complaisance et par faiblesse. Aussi, pendant longtemps, Sparte fut-elle en proie à une anarchie et à un désordre dont un roi même, le père de Lycurgue, fut victime : en voulant séparer des gens qui se battaient, il reçut un coup de couteau de cuisine, dont il périt, laissant le royaume à Polydectès, son fils aîné. Peu de temps après, Polydectès lui-même mourut. C’était donc Lycurgue que tout le monde s’attendait à voir régner ; et, en effet, il fut roi tant qu’on ignora la grossesse de la femme de son frère ; mais, aussitôt qu’elle fut connue, il déclara que la royauté appartiendrait à l’enfant, si c’était un mâle ; et, dès ce moment, il n’administra plus les affaires qu’en qualité de tuteur. Les Lacédémoniens donnent le nom de prodiques aux tuteurs des rois orphelins. Cependant la veuve envoya sous main lui faire entendre, s’il voulait l’épouser quand il serait roi de Sparte, qu’elle ferait périr son fruit. Lycurgue eut horreur de sa scélératesse ; mais il ne rejeta pas sa proposition ; il eut même l’air de l’approuver et d’y consentir : seulement il répondit qu’il n’était pas besoin d’avortement, et que les breuvages pourraient altérer sa santé, et la mettre en danger de la vie ; que lui-même, dès que l’enfant serait né, il trouverait bien les moyens de s’en défaire. Il entretint cette femme de la sorte, jusqu’au terme de sa grossesse ; et il ne la sut pas plutôt en travail, qu’il envoya des gens sûrs, pour assister à ses couches et la surveiller. Si elle accouchait d’une fille, ils avaient ordre de la remettre entre les mains des femmes ; si c’était un mâle, de le lui apporter, quelle que fût l’affaire qui l’occupât à cet instant. Ce fut un fils qu’elle mit au monde ; Lycurgue était à souper avec les magistrats, quand ceux qu’il avait chargés de cet office vinrent lui apporter l’enfant. Il le prit entre ses bras, et il dit aux assistants : « Spartiates, un roi nous est né. » Il assit l’enfant à la place royale, et il le nomma Charilaüs, à cause de l’extrême joie de tous les assistants, qu’avaient saisis d’admiration la grandeur d’âme de Lycurgue et sa justice. [[[ NB = un tableau de Le Barbier plus bas sur cet épisode ]]]

Lycurgue n’avait régné en tout que huit mois ; mais il conserva toujours l’estime de ses concitoyens, et on l’écoutait, on exécutait ses ordres, bien plus encore par respect pour sa vertu, que parce qu’il était tuteur du roi et exerçait l’autorité souveraine. Pourtant il eut des envieux : on fit tout pour arrêter dans son essor la fortune de ce jeune homme, surtout les parents et les amis de la mère du roi, laquelle, suivant eux, avait été jouée. Léonidas, frère de la reine, insulta un jour Lycurgue sans nulle retenue, et lui dit : « Je sais très-bien que tu régneras. » Il voulait, par cette calomnie, le rendre suspect, et prévenir les esprits contre Lycurgue, comptant, s’il arrivait malheur au roi, qu’on l’accuserait d’avoir préparé l’événement. La mère, de son côté, faisait courir les mêmes bruits. Le chagrin qu’il en eut, et la peur de ce que cachait l’avenir, le déterminèrent à s’éloigner, pour se mettre à l’abri des soupçons, et à voyager par le monde, jusqu’à ce que le fils de son frère fût parvenu à l’âge d’homme et eût engendré un héritier.

Il partit donc, et il alla d’abord en Crète. Il observa avec soin les institutions du pays, et il conversa avec les personnages les plus en renom. Il approuva fort quelques unes de leurs lois, et il les recueillit pour en faire usage quand il serait de retour à Sparte ; mais il y en eut qu’il n’estima guère. Au reste, il persuada, par ses prières et par ses témoignages d’amitié, à l’un des hommes dont on estimait le plus la sagesse et les lumières politiques, de quitter la Crète, et d’aller s’établir à Sparte. Il se nommait Thalès : on le croyait simplement poëte lyrique ; mais, sous le couvert de la poésie, il remplissait, au fond, la charge d’un excellent législateur. Ses odes étaient autant d’exhortations à l’obéissance et à la concorde, soutenues du nombre et de l’harmonie, pleines à la fois de gravité et de charmes, et qui adoucissaient insensiblement les esprits des auditeurs, leur inspiraient l’amour du bien, et faisaient cesser les haines qui les divisaient. Il prépara donc, en quelque sorte, les voies à Lycurgue, pour l’instruction des Lacédémoniens.

De Crète, Lycurgue fit voile pour l’Asie. Il voulait, dit-on, comparer les habitudes simples et austères des Crétois avec la vie voluptueuse et délicate des Ioniens, comme un médecin compare à des corps bien portants des corps languissants et malades, et apprécier la différence des mœurs et des gouvernements. Ce fut là vraisemblablement qu’il connut, pour la première fois, les poëmes d’Homère, qui étaient conservés par les descendants de Créophyle. Il reconnut que la morale et la politique, dont les enseignements y sont répandus, en faisaient le mérite, non moins que d’agréables fictions et des contes : aussi s’empressa-t-il de les copier, et de les réunir en corps d’ouvrage, pour les porter en Grèce. On y avait déjà quelque obscure notion de ces épopées, et quelques personnes en possédaient des fragments, qui se répandaient de côté et d’autre ; mais Lycurgue fut le premier qui les fît connaître à tout le monde.

Les Égyptiens croient que Lycurgue a aussi voyagé chez eux, et qu’ayant surtout admiré, entre leurs institutions, celle qui sépare les gens de guerre de toutes les autres classes, il la transporta à Sparte, où il fit une classe à part des manœuvres et des artisans, et où il établit ainsi une forme de gouvernement vraiment distinguée et vraiment pure. Il y a, sur ce point, adhésion de quelques historiens grecs au récit de ceux d’Égypte ; mais, que Lycurgue soit allé dans la Libye et dans l’Ibérie, et qu’il ait pénétré jusque dans l’Inde, pour y converser avec les gymnosophistes, je ne sache pas d’autre écrivain qui l’ait dit qu’Aristocrates de Sparte, fils d’Hipparque.

Cependant les Lacédémoniens regrettaient Lycurgue absent. Plus d’une fois ils envoyèrent le prier de revenir, alléguant que les rois qu’ils avaient ne différaient du simple peuple que par leurs titres et par les honneurs ; au lieu qu’ils reconnaissaient, dans Lycurgue, le don naturel du commandement, et l’autorité qui entraîne à son gré les hommes. Les rois eux-mêmes désiraient son retour, espérant que sa présence servirait de frein à la licence et à l’indocilité de la multitude. Il trouva, quand il revint, les esprits si bien disposés, qu’à l’instant même il entreprit de détruire les abus, et de changer la forme du gouvernement, persuadé que des lois partielles n’auraient aucune utilité, et qu’il fallait, comme dans un corps mal constitué et tout plein de maladies, détruire, par des remèdes et des purgatifs, les humeurs vicieuses, et changer le tempérament, avant de prescrire un régime tout nouveau.

Ce projet arrêté, il alla d’abord à Delphes, pour consulter le dieu, offrit un sacrifice, et revint avec cet oracle fameux, où la Pythie l’appelait l’ami des dieux, et un dieu plutôt qu’un homme. Elle avait ajouté qu’Apollon lui accordait sa demande ; qu’il lui serait donné de faire de bonnes lois, et qui l’emporteraient infiniment sur les institutions des autres peuples. Encouragé par ces promesses, Lycurgue s’ouvrit de son dessein aux premiers de la ville, et il les pressa de le seconder. Il s’était d’abord adressé secrètement à ses amis ; puis, il avait fini peu à peu par gagner un grand nombre d’autres citoyens, et par les rallier à son dessein.

Quand le moment favorable fut arrivé, il ordonna à trente des plus considérables de se rendre en armes sur la place publique, afin d’imposer par la crainte à ses adversaires, dont Hermippus énumère les vingt plus fameux. Entre les amis de Lycurgue, un surtout prit grande part à l’entreprise, et contribua à l’établissement des lois : il se nommait Arthmiadas. Au commencement de l’émeute, Charilaüs, craignant qu’on en voulût à sa personne, s’enfuit dans le temple Chalciœcos ; ensuite, instruit des vrais desseins de Lycurgue, et rassuré, d’ailleurs, par les serments qu’on lui fit, il sortit du temple, et il donna son approbation à tout ce qui se faisait, car il était d’un naturel pacifique. C’est cette douceur de caractère qui fît dire un jour à Archélaüs, son collègue dans la royauté, devant qui on louait la bonté de ce jeune homme : « Comment Charilaüs ne serait-il pas bon, lui qui n’est pas rude aux méchants mêmes ? »

De tous les nouveaux établissements de Lycurgue, le premier et le plus important fut celui du sénat. Le sénat, comme dit Platon, vint se mêler à la puissance royale, pour en tempérer la fougue, et, armé d’un pouvoir égal à celui des rois, fournir à l’État, dans les grandes occasions, un moyen de salut, et les leçons de la sagesse. Le gouvernement avait flotté, jusqu’alors, dans une agitation continuelle, poussé tantôt, par les rois, vers la tyrannie, et tantôt, par le peuple, vers la démocratie. Le sénat, entre ces deux forces opposées, fut comme un contre-poids qui les tint en équilibre, et qui assura pour longtemps l’ordre et la stabilité des choses. Les vingt-huit sénateurs se rangeaient toujours du côté des rois, quand il fallait arrêter les progrès de la démocratie, comme aussi ils fortifiaient le parti du peuple, pour réprimer la tyrannie au besoin. Lycurgue fixa, suivant Aristote, le nombre des sénateurs à vingt-huit, parce que, des trente citoyens qu’il s’était d’abord associés, il y en eut deux qui perdirent courage, et qui abandonnèrent l’entreprise ; mais Sphérus assure que, dès le commencement, Lycurgue n’avait pris que vingt-huit conseillers. Peut-être, en cela, eut-il égard à la propriété de ce nombre, formé par la multiplication de sept par quatre, et qui est, après six, le premier nombre parfait, parce qu’il est égal à ses parties. Pour moi, je croirais qu’il désigna vingt-huit sénateurs, afin qu’en ajoutant les deux rois, le conseil fût composé de trente personnes en tout.

Toile de Merry-Joseph Blondel portant, vers la fin de la Restauration, représentation de Lycurgue [un peu plus loin, j’installerai son Solon, législateur d’Athènes, puis par la suite son Numa. Ce Blondel avait commencé sa vie en travaillant chez un notaire. J’ai le souvenir d’avoir essayé de travailler chez un avoué ami de mes parents que j’aimais beaucoup, Me Paul Bailly = je dus le quitter après huit jours, n’ayant pu écrire à ma table de clerc que des poèmes surréalistes ; il ne m’en voulut pas et je lui en fus infiniment reconnaissant ; Blondel, lui [pardonnez-moi cette esquisse de Bioi parallēloi], tint beaucoup plus longtemps chez son tabellion ; tout le destinait ainsi à devenir un fort honnête peintre néoclassique,  enseveli sous les prix à l’âge des monarchies limitées ; l’on s’ennuie ferme en arpentant son œuvre abondante, mais l’on admire malgré tout le métier.

Merry-Joseph Blondel Lycurgue.png

Cette institution avait, aux yeux de Lycurgue, une telle importance, qu’il alla chercher à Delphes, uniquement pour ce corps, un oracle appelé rhètre, lequel était conçu en ces termes : « Quand tu auras bâti un temple à Jupiter hellanien et à Minerve hellanienne ; que tu auras divisé le peuple par tribus et par portions de tribus, et établi un sénat de trente membres, en y comprenant les deux rois, tu tiendras le conseil, suivant le besoin des circonstances, entre le Babyce et le Cnacion : là, les sénateurs proposeront les lois, et le peuple aura le droit de les rejeter. » Le Babyce et le Cnacion se nomment maintenant Œnonte ; mais, selon Aristote, le Cnacion est un fleuve, et le Babyce un pont. C’est dans cet espace que les Lacédémoniens tenaient leurs assemblées ; et il n’y avait là ni portique, ni aucun autre bâtiment. Lycurgue était persuadé que ces ornements ne servent pas à faire trouver de bons conseils ; qu’ils y nuisent plutôt, en suggérant des pensées inutiles, des sentiments d’orgueil et de vanité, à ceux qui, réunis pour délibérer sur les affaires publiques, s’amusent à considérer des statues, des tableaux, des décorations de théâtres, ou les plafonds artistement ouvragés d’une salle d’assemblée.

Personne que les sénateurs et les rois n’avait le droit, dans l’assemblée du peuple, de mettre en avant les sujets de délibération : eux seuls les proposaient ; et le peuple était maître de décider. Dans la suite, comme le peuple altérait, dénaturait, par des retranchements, des additions, les décrets du sénat, les rois Polydore et Théopompe ajoutèrent à l’oracle ce qui suit : « Si le peuple essaye de prévariquer, que les sénateurs et les rois se retirent. » C’est-à-dire : qu’ils ne confirment pas les décisions ; qu’ils renvoient l’assemblée, et qu’ils annulent les arrêts du peuple, comme entachés d’illégalité et de fraude. Après quoi ils persuadèrent aux citoyens que tel était l’ordre du dieu. C’est à cela que fait allusion Tyrtée dans ces vers :

Ils ont entendu, à Pytho, de la bouche d’Apollon, et rapporté chez eux
Les oracles du dieu, et ces paroles infaillibles :
Le conseil aura pour chefs les rois sacrés,

Qui veillent sur la douce ville de Sparte ;
Puis viendront les vieillards ; et puis les hommes du peuple
Confirmeront les équitables décrets.

 

C’est ainsi que Lycurgue avait tempéré le gouvernement. Mais, dans la suite, on reconnut que les sénateurs formaient une oligarchie absolue, dont le pouvoir démesuré menaçait la liberté publique. On lui donna pour frein, comme dit Platon, l’autorité des éphores, cent trente ans environ après Lycurgue. Élatus fut le premier éphore nommé. C’était sous le roi Théopompe. Le roi s’entendit reprocher, par sa femme, qu’il laisserait à ses enfants la royauté moindre qu’il ne l’avait reçue : « Au contraire, répondit-il, je la leur laisserai d’autant plus grande, qu’elle sera plus durable. » En effet, en lui ôtant ce qu’elle avait de trop, il la mit à l’abri de l’envie et des dangers. Aussi les rois de Sparte n’eurent-ils point à subir les outrages que Messène et Argos firent endurer à leurs rois, trop entêtés du pouvoir, et qui n’en voulurent rien relâcher pour se rendre populaires. Rien ne fait mieux éclater la sagesse et la prévoyance de Lycurgue, que la considération des troubles et des maux politiques qui accablèrent ceux de Messène et d’Argos, peuples et rois. C’étaient les parents et les voisins des Spartiates. Ils avaient eu les mêmes avantages qu’eux, à l’origine, et même un meilleur lot dans le partage des terres. Cependant ils ne furent pas longtemps heureux : l’abus de l’autorité chez les rois, joint à l’insubordination de la multitude, bouleversèrent les institutions, et montrèrent par quelle insigne faveur des dieux les Spartiates avaient vu leur gouvernement ainsi ordonné, et tempéré avec tant de sagesse. Mais cela ne parut que dans la suite.

Le second des établissements de Lycurgue, et le plus audacieux, ce fut le partage des terres. L’inégalité des fortunes était prodigieuse : les uns ne possédaient rien, manquaient de toute ressource, et c’était le plus grand nombre des citoyens, tandis que toute la richesse affluait aux mains de quelques-autres. Dans le dessein de bannir l’insolence, l’envie, l’avarice, le luxe, et deux maladies plus anciennes encore, et plus funestes à un État, la richesse et la pauvreté, Lycurgue persuada aux Spartiates de mettre en commun toutes les terres, de faire un nouveau partage, et de réduire toutes les fortunes au même taux et à un parfait équilibre. La vertu toute seule devait faire toutes les distinctions, n’y ayant, entre les hommes, d’autre différence et d’autre inégalité que celles qui procèdent du mépris de ce qui est honteux et de l’amour du bien. Le projet fut bientôt mis à fin. Lycurgue divisa les terres de Laconie en trente mille parts, pour les habitants des campagnes, et il fit neuf mille parts de celles du territoire de Sparte ; car c’était là le nombre des Spartiates appelés au partage. Quelques-uns disent que Lycurgue n’avait fait que six mille parts de ces dernières, et que trois mille furent ajoutées dans la suite par le roi Polydore. D’autres prétendent que, des neuf mille parts, Polydore fit une moitié ; Lycurgue aurait fait l’autre. Chaque part pouvait produire, par an, soixante-dix médimnes d’orge pour un homme, et douze pour une femme, avec les fruits liquides en proportion. Cette quantité parut suffisante pour les entretenir dans un état de bien-être et de santé, et pour fournir à tous leurs besoins. Quelques années plus tard, Lycurgue, revenant d’un voyage, traversait la Laconie : c’était quelques jours après la moisson. En voyant les tas de gerbes bien alignés et parfaitement égaux, il sourit, et il dit à ceux qui l’accompagnaient : « La Laconie a l’aspect d’un héritage que plusieurs frères viennent de partager. »

Merry Joseph Blondel Solon.png

Il entreprit aussi, afin de détruire complètement l’inégalité sous toutes ses formes, de faire le partage des biens mobiliers. Comme il vit qu’on ne s’en laisserait pas dépouiller ouvertement sans répugnance, il prit une autre voie, et ce fut indirectement qu’il porta l’attaque contre le luxe. Il commença par supprimer toute monnaie d’or et d’argent, ne permit que la monnaie de fer, et donna à des pièces d’un grand poids une valeur si modique, que, pour loger une somme de dix mines, il fallait une chambre entière, et un chariot attelé de deux bœufs pour la traîner. La circulation d’une telle monnaie eut bientôt banni de Lacédémone plus d’une sorte de méfaits. Qui eût voulu recevoir, pour prix d’un crime ; qui eût volé, ou ravi de force, ce qu’il était impossible de cacher, dont la possession ne pouvait exciter l’envie, et qui, mis en pièces, n’était plus bon à rien ? Car, lorsque le fer avait été rougi au feu, Lycurgue, dit-on, le faisait tremper dans le vinaigre, afin de lui ôter sa force : ce n’était plus dès lors qu’une chose inutile à tout autre usage, énervée, sans ductilité, et qui se brisait sous le marteau.

Ensuite il bannit de Sparte tous les arts frivoles et superflus ; et, quand même il ne les aurait pas chassés, la plupart auraient disparu avec l’ancienne monnaie, les artisans ne trouvant plus de débit de leurs ouvrages ; car celle de fer n’avait pas cours chez les autres peuples de la Grèce, qui s’en moquaient, et qui n’en voulaient pour aucun prix. Ainsi, les Spartiates ne pouvaient acheter aucune marchandise exotique, même de mince valeur ; et il n’abordait même pas de vaisseau marchand dans leurs ports. Aucun sophiste ne mettait le pied dans la Laconie, aucun diseur de bonne aventure, aucun fournisseur de prostituées, aucun bijoutier en or ou en argent : il n’y avait pas de gain à faire. Par là le luxe, dépouillé de ce qui l’enflamme et lui sert d’aliment, se flétrissait de luimême. Ceux qui possédaient le plus de biens n’eurent aucun avantage sur les pauvres, les richesses n’ayant aucune issue dans le public, et demeurant dans l’intérieur des maisons, enfermées et oisives. Voilà pourquoi les meubles d’un usage journalier et indispensable, lits, sièges, tables, étaient chez eux très-bien travaillés. Voilà d’où vient la réputation du cothon laconien, ce gobelet si commode, surtout aux soldats en campagne, comme l’assure Critias : sa couleur empêchait qu’ils n’aperçussent la malpropreté des eaux qu’on est quelquefois obligé de boire, et dont la vue les eût dégoûtés ; d’ailleurs les ordures qui s’y trouvaient étaient retenues par les rebords rentrants du vase, et il ne venait à la bouche que ce qu’il y avait de pur. C’est au législateur qu’on dut ce bien-être ; car les artisans, forcés d’abandonner les outrages inutiles, montraient tout leur talent dans l’exécution des indispensables.

Lycurgue voulut pousser plus loin encore la persécution contre le luxe, et la destruction de l’amour de la richesses. Il fonda une troisième institution, et des plus belles, celle des repas publics. Il obligea les citoyens de manger tous en commun, et de se nourrir des mêmes viandes, des mêmes mets réglés par la loi. Il leur défendit de prendre chez eux leurs repas, sur des lits somptueux et devant des tables magnifiques ; de se mettre à la merci des pâtissiers et des cuisiniers, et de s’engraisser dans les ténèbres, comme des animaux gloutons. C’est, en effet, corrompre à la fois son esprit et son corps ; c’est lâcher la bride à toute sensualité et à toute débauche, et, par suite, se faire un besoin de longs sommeils, de bains chauds, d’une oisiveté continuelle, et, en quelque sorte, d’un traitement journalier de malade. C’était là un grand point ; mais un plus grand résultat encore, ce fut d’avoir mis les richesses hors d’état d’être volées, ou plutôt, comme dit Théophraste, d’être enviées, et de les avoir, pour ainsi dire, appauvries par la communauté des repas et par la frugalité de la table ; car il n’était plus possible de faire usage de la magnificence, d’en jouir et de l’étaler, dès que le pauvre et le riche venaient partager le même repas. Sparte était donc la seule ville, sous le soleil, où se vérifiât ce qu’on dit communément, que Plutus est aveugle, et où il fut gisant à terre, sans vie, sans mouvement, à la façon des peintures. En effet, il n’était permis à personne de manger chez soi d’avance, et d’arriver rassasié aux repas communs. On observait attentivement celui qui s’abstenait de boire et de manger avec les autres, et on lui reprochait publiquement son intempérance, et la délicatesse qui lui faisait mépriser la nourriture commune.

Aussi, de toutes les institutions de Lycurgue, ce fut, dit-on, celle qui irrita le plus les riches. Ils s’assemblèrent en grand nombre, poussant contre lui des cris de fureur et d’indignation ; et Lycurgue, assailli de tous côtés à coups de pierres, finit par s’enfuir précipitamment de la place publique. Il avait gagné les devants, et il s’était réfugié dans un temple, sans qu’on eût pu l’atteindre. Un jeune homme, nommé Alcandre, de bonne nature au demeurant, mais vif et emporté, s’obstina à sa poursuite, et, comme Lycurgue se tournait vers lui, le frappa de son bâton, et lui creva un œil. Lycurgue ne se laisse point abattre à ce coup : il se présente aux citoyens tête levée, et il leur montre son visage tout sanglant et son œil crevé. A cette vue, ils sont saisis de honte et de confusion : ils livrent Alcandre à Lycurgue, qu’ils reconduisent dans sa maison, en lui témoignant une sincère condoléance. Lycurgue, après les avoir remerciés, les congédie, et il fait entrer Alcandre chez lui. Là, il ne lui fit subir aucun mauvais traitement, ne lui dit pas un mot de reproche ; seulement il fit retirer les gens qui le servaient d’habitude, et il ordonna au jeune homme de le servir. Celui-ci, qui était bien né, exécuta, sans ouvrir la bouche, tout ce qui lui était commandé. Comme il demeurait sans cesse auprès de Lycurgue, et qu’il observait chaque jour, dans ce commerce, sa douceur, sa bonté, sa vie austère, sa constance infatigable dans les travaux, il conçut pour lui une extrême affection, et il disait à ses connaissances et à ses amis que Lycurgue, loin d’être dur et fier, était l’homme le plus traitable et le plus doux. Telle fut la punition d’Alcandre. Lycurgue se vengea en faisant, d’un jeune homme colère et opiniâtre, un homme plein de sagesse et de modération. Lycurgue bâtit, en mémoire de cet accident, un temple à Minerve Optilétide, comme il appela la déesse, parce que les Doriens de ce pays-là donnent aux yeux le nom d’optiles. Quelques-uns pourtant, entre autres Dioscoride qui a fait un traité sur la république des Lacédémoniens, disent que Lycurgue fut blessé, mais qu’il ne perdit point l’œil, et que ce fut même en reconnaissance de sa guérison qu’il éleva le temple à la déesse. Depuis cet accident, les Lacédémoniens cessèrent de porter des bâtons dans leurs assemblées.

Ces repas publics, nommés andries en Crète, à Lacédémone on les appelle phidities, soit parce qu’ils étaient une source d’amitié et de bienveillance, phiditia étant mis pour philitia, par le changement de d en l, ou parce qu’ils accoutumaient à la frugalité et à l’épargne. Mais rien n’empêche de croire, avec d’autres, que la première lettre du mot est une addition après coup, et qu’on dit phiditia pour éditia, du mot grec qui signifie manger. Chaque table était de quinze personnes, un peu plus un peu moins. Chaque convive fournissait, par mois, un médimne de farine, huit conges de vin, cinq mines de fromage, deux mines et demie de figues, et, avec cela, quelque peu de monnaie pour acheter de la viande. D’ailleurs, quand un citoyen faisait un sacrifice, ou qu’il avait été à la chasse, il envoyait, pour le repas commun, les prémices de la victime, ou une portion de son gibier ; car il était loisible de souper chez soi avec les mets de son sacrifice ou de sa chasse, si la chasse ou le sacrifice avait fini trop tard : hormis ces occasions, il fallait comparaître aux repas publics. Pendant longtemps, les Spartiates se montrèrent exacts à s’y rendre. Le roi Agis, au retour d’une expédition où il avait vaincu les Athéniens, fit demander ses portions, pour souper chez sa femme : les polémarques les lui refusèrent ; et, le lendemain, Agis ayant, par dépit, négligé de faire le sacrifice accoutumé, ils le condamnèrent à une amende.

Les enfants mêmes allaient à ces repas : on les y menait comme à une école de tempérance. Là, ils entendaient converser politique, et ils recevaient les leçons d’hommes de condition libre ; là, ils s’accoutumaient à plaisanter avec finesse, à railler sans mauvais goût, comme aussi à supporter patiemment la raillerie, qualité qu’on croyait particulièrement convenable à un Lacédémonien. Toutefois, celui que fatiguait la raillerie pouvait demander qu’on s’en abstînt ; et l’on cessait aussitôt. A mesure que chaque convive entrait dans la salle, le plus âgé de l’assemblée lui disait, en montrant la porte : « Il ne sort pas un mot par là. » Un citoyen, pour être admis à une table commune, avait besoin de l’agrément des autres convives ; et l’épreuve se faisait de cette manière : chaque convive prenait une boulette de mie de pain, qu’il jetait, sans rien dire, dans un vase que l’esclave qui les servait portait sur sa tête à la ronde : c’était là son suffrage. Quand on agréait, on jetait simplement la boulette dans le vase : repoussait-on le postulant, on aplatissait fortement la boulette entre les doigts. La boulette aplatie représentait le signe de condamnation : une seule de cette espèce suffisait pour faire refuser le postulant ; car on ne voulait admettre personne qui ne fût agréable à tous les convives. Celui qu’on avait refusé était appelé décaddé, parce qu’on nomme caddique le vase où se jettent les boulettes de mie de pain.

Le mets le plus vanté, chez eux, était le brouet noir. Les vieillards, quand on en servait, n’avaient plus d’appétit pour les viandes : ils les laissaient aux jeunes gens, et ils mangeaient le brouet de grand cœur. Un roi de Pont acheta exprès, dit-on, un cuisinier lacédémonien, pour qu’il lui fit du brouet : lorsqu’il en eut goûté, il le trouva détestable. « Ο roi, dit le cuisinier, il faut, pour savourer ce brouet, s’être baigné dans l’Eurotas. » Après avoir bu sobrement, les convives s’en retournaient sans lumière. Il ne leur était permis de se faire éclairer sur la route ni dans cette occasion, ni dans aucune autre : on voulait les accoutumer à marcher hardiment, intrépidement ; la nuit dans les ténèbres. Voilà quel était l’ordre des repas publics.

Lycurgue n’écrivit point ses lois : il y a même une de ses ordonnances, appelées rhètres, qui défend qu’aucune loi soit écrite. Ce qui a le plus de pouvoir et de force pour rendre un peuple heureux et sage devait, pensait-il, avoir sa base dans les mœurs et dans les habitudes des citoyens. Les principes sont alors fermes et inébranlables ; car ils ont pour lien la volonté, plus forte que toute contrainte, et qui naît, chez les jeunes gens, de l’éducation, la véritable législatrice du premier âge. Quant aux contrats moins importants, qui ne regardent que des objets d’intérêt, et qui changent en tout sens selon le besoin, il était utile aussi de ne les pas assujettir à des formalités écrites et à des coutumes invariables, mais de laisser à l’expérience le soin d’y ajouter ou d’en retrancher ce que les circonstances feraient juger nécessaire. Lycurgue, on le voit, faisait de l’éducation le but suprême où se rapporteraient toutes ses lois ; et c’est pour cela, comme nous venons de le dire, qu’il avait défendu, par une de ses ordonnances, qu’il y eût des lois écrites.

Il y avait, contre le luxe, une autre ordonnance encore : elle prescrivait d’employer la cognée pour façonner les planchers des maisons, et la scie pour les portes, et jamais d’autre outil. Épaminondas, longtemps après, disait, en parlant de sa table, que la trahison n’avait pas de prise sur un tel dîner. Lycurgue s’était dit, bien auparavant, à la façon d’Épaminondas, que, dans une maison ainsi faite, il n’y avait point de place pour le luxe et les superfluités. Y a-t-il, en effet, un homme assez dénué de goût et de bon sens pour porter, dans une maison simple et même grossière, des lits à pieds d’argent, des tapis de pourpre, des coupes d’or, et toutes les somptuosités qui vont à la suite ? N’est-on pas, au contraire, forcé d’assortir et d’appareiller le lit à la maison, la couverture au lit, et tous les autres meubles à la couverture ? C’est à cette habitude de simplicité qu’on doit le mot de Léotychidas l’ancien. Ayant remarqué, en soupant à Corinthe, que le plafond de la salle était magnifiquement lambrissé, il demanda à son hôte si le pays produisait des arbres à quatre pans.

On rapporte une troisième rhètre de Lycurgue, par laquelle il défendait aux citoyens de faire longtemps la guerre aux mêmes ennemis, afin que ceux-ci ne pussent s’aguerrir, à force de s’habituer à repousser l’agression. Ce qu’on blâma surtout, dans la suite, chez le roi Agésilas, ce fut d’avoir, par de fréquentes et continuelles expéditions dans la Béotie, rendu les Thébains assez braves pour tenir tête aux Lacédémoniens. Aussi, Antalcidas, le voyant blessé : « Tu reçois des Thébains, lui dit-il, le digne prix de l’apprentissage que tu leur as fait faire. Ils ne voulaient ni ne savaient combattre ; et tu leur as donné des leçons. » Lycurgue appela ces trois ordonnances rhètres, à titre de décrets et d’oracles prononcés par Apollon.

Persuadé que l’éducation des enfants est le plus beau et le plus important ouvrage d’un législateur, il la prépara de loin, en réglant dès l’abord ce qui regardait les mariages et les naissances ; car il n’est pas vrai que Lycurgue, comme le prétend Aristote, eût d’abord entrepris de réformer les femmes, et qu’il y renonça, n’ayant pu refréner leur licence, ni réduire l’autorité excessive que leur avaient laissé prendre les maris, obligés qu’ils étaient, durant leurs fréquentes expéditions de guerre, de leur laisser tout pouvoir, et qui, dès lors, assujettis outre mesure à leurs caprices, leur donnaient le nom de maîtresses. Au contraire, le législateur prit d’elles tout le soin dont elles étaient susceptibles. Il voulut que les filles se fortifiassent, en s’exerçant à la course, à la lutte, à lancer le disque et le javelot, afin que les enfants qu’elles concevraient prissent de fortes racines dans des corps robustes, pour pousser avec plus de vigueur, et qu’elles-mêmes, envisageant l’enfantement sans crainte, résistassent avec plus de courage et de facilité contre les douleurs. Il ôta aux jeunes filles la mollesse de leur vie, leur éducation à l’ombre, et la faiblesse de leur sexe : il les accoutuma à paraître nues en public, comme les jeunes gens ; à danser, à chanter dans certaines solennités, en présence de ceux-ci, et sous leur coup d’œil. Parfois elles leur lançaient quelque brocard bien à point, gourmandant ceux qui avaient fait quelque faute, comme elles donnaient des louanges à qui les avait méritées : double aiguillon qui excitait, dans le cœur des jeunes gens, l’émulation du bien et l’amour de la vertu. Celui qui s’était vu louer pour quelque trait de courage, et qui était devenu célèbre parmi les jeunes filles, s’en retournait tout glorieux des éloges qu’il avait reçus, tandis que les piqûres de la raillerie portaient aux autres de non moins sensibles atteintes que les remontrances les plus sévères ; car, non-seulement les citoyens assistaient à ce spectacle, mais les sénateurs et les rois mêmes. La nudité des filles n’avait rien de honteux : la pudeur était là, et nul ne songeait à l’intempérance ; et c’était, au contraire, ce qui servait à les habituer à la simplicité, à leur donner une émulation de vigueur et de force ; c’était ce qui élevait leur cœur au-dessus des sentiments de leur sexe, en leur montrant qu’elles pouvaient partager, avec les hommes, le prix de la gloire et de la vertu. Aussi les femmes Spartiates pouvaient-elles penser et dire avec confiance ce qu’on attribue à Gorgo, femme de Léonidas. Une femme étrangère lui disait : « Vous autres Lacédémoniennes, vous êtes les seules qui commandiez aux hommes. — C’est que nous sommes les seules, répondit-elle, qui mettions au monde des hommes. »

C’était aussi une amorce pour le mariage : j’entends ces processions de jeunes filles nues, et leurs exercices, en cet état, sous les yeux des jeunes gens, qui se sentaient attirés, non par une nécessité géométrique, mais, comme dit Platon, par la nécessité de l’amour. Lycurgue alla plus loin encore : il attacha au célibat une note d’infamie. Les célibataires étaient exclus du spectacle des gymnopédies ; et les magistrats les obligeaient, pendant l’hiver, de faire le tour de la place tout nus, en chantant, dans la marche, une chanson faite contre eux, où il était dit qu’on les punissait avec justice, pour avoir désobéi aux lois. D’ailleurs, ils étaient privés des honneurs et des égards respectueux que les jeunes gens rendaient aux vieillards. Voilà pourquoi personne ne blâma ce qui fut dit à Dercyllidas, qui était pourtant un général de grande réputation. Comme il entrait dans une assemblée, il y eut un jeune homme qui ne se leva point de son siège pour lui faire honneur, et qui dit : « C’est que tu n’as point de fils qui puisse se lever un jour à mon entrée. »

Pour se marier, il fallait enlever sa femme ; et ce devait être non une enfant, ni une adolescente impubère, mais une fille mûre pour le mariage. Après l’enlèvement, la jeune fille était remise aux mains de l’assistante des noces, comme on disait, qui lui rasait la tête, lui donnait un habit et une chaussure d’homme, la faisait coucher sur une couche de feuillage, et l’y laissait seule et sans lumière. Le nouveau marié, non point pris de vin ni énervé par une journée de plaisir, mais sobre à son ordinaire, et après le repas de la table commune, se glissait aux côtés de sa fiancée, lui déliait la ceinture, et la portait dans un lit. Il ne passait que quelques instants près d’elle, puis il se retirait modestement dans la chambre où il dormait d’habitude avec les autres jeunes gens. Il continuait ce manège, passant les jours et les nuits avec ses camarades, et n’allant voir sa femme qu’avec précaution, et comme à la dérobée, pour n’avoir pas la honte d’être aperçu par ceux de la maison. La femme, de son côté, l’aidait de son adresse, en lui faisant saisir à point les occasions favorables pour un rendez-vous secret. Cela durait assez longtemps ; et quelquefois des maris étaient devenus pères, qu’ils n’avaient pas encore vu leurs femmes au jour. De pareilles relations n’étaient pas seulement un exercice de tempérance et de sagesse : elles entretenaient, dans les corps, la vigueur et la fécondité, conservaient la vivacité de la première ardeur, renouvelaient l’amour, et prévenaient la satiété d’un commerce habituel qui use le désir et les forces : en se quittant, ils se laissaient l’un à l’autre un reste de flamme amoureuse, et un aiguillon de tendresse.

Après avoir mis, dans les mariages, tant de pudeur et de réserve, Lycurgue n’eut pas moins d’attention à en bannir toute vaine et féminine jalousie. Il estimait que le bien consiste non-seulement à exclure du mariage la violence et le désordre, mais encore à permettre, à ceux qu’on en jugerait dignes, d’avoir des enfants en commun. Il fallait se moquer, pensait-il, de ceux qui font du mariage une société isolée, sans aucun partage avec les autres, et qui vengent, par des meurtres et des guerres, toute entreprise sur leurs droits. Il fut permis à un vieillard, mari d’une jeune femme, d’introduire auprès d’elle un jeune homme honnête, pour qui il avait de l’estime et de l’amitié, et de reconnaître, comme s’il était de lui, l’enfant qui naissait d’un sang généreux. De même, si un galant homme s’était pris d’admiration pour une femme de bien et mère de beaux enfants, qui fût l’épouse d’un autre, il lui était permis de la demander au mari, pour semer, comme en terre féconde, et faire naître des enfants bien conformés, et à qui des gens de cœur auraient transmis leur sang et leur lignée. Premièrement, en effet, Lycurgue prétendait que les enfants n’étaient pas chacun en particulier à leurs pères, mais qu’ils appartenaient tous ensemble à l’État. Il voulait donc que les citoyens eussent pour pères, non pas les premiers venus, mais les plus méritants. En second lieu, il taxait de sottise et de vanité les règlements des autres législateurs sur le mariage. « Ils cherchent, disait-il, pour les chiennes et les juments les meilleurs chiens et les meilleurs étalons ; ils les obtiennent des possesseurs, à force de prières, ou à prix d’argent : les femmes, au contraire, ils les mettent sous clef, et ils font bonne garde autour d’elles, décidant qu’elles ne doivent faire des enfants que de leurs maris, fussent-ils imbéciles, décrépits, valétudinaires. Comme si ce n’était pas au grand dommage de leurs pères, tous les premiers, et de ceux qui les élèvent, que des enfants naissent contrefaits de pères défectueux ; et comme si des enfants nés de parents robustes, et qui leur ressemblent, ne faisaient pas leur bonheur. »

C’est dans la nature et dans la politique que Lycurgue avait trouvé ses raisons ; et, loin que ces usages rendissent les femmes aussi faciles qu’elles l’on été, dit-on, dans la suite, l’adultère n’était pas même connu à Lacédémone. On cite le mot de Géradas, un Spartiate des plus vieux temps. Un étranger lui demandait quelle peine on infligeait, dans son pays, aux adultères : « Mon ami, dit Géradas, il n’y a point chez nous d’adultères. — Mais s’il y en avait ? reprit l’étranger. — Il payerait, répondit Géradas, un grand taureau qui pût boire, en allongeant le cou, du haut du Taygète dans l’Eurotas. — Mais, répliqua l’étranger, comment trouver un taureau aussi grand ? — Mais, dit en riant Géradas, comment trouver à Sparte un adultère ? » Voilà quels étaient, au rapport de l’histoire, les règlements sur les mariages.

Un père n’était pas maître d’élever l’enfant qui venait de lui naître. Il devait le porter dans un lieu appelé Leschée, où s’assemblaient les plus anciens de chaque tribu. Ceux-ci visitaient l’enfant ; et, s’il était bien conformé, et de complexion robuste, ils ordonnaient qu’on le nourrît, et ils lui assignaient, pour son apanage, une des neuf mille parts de terre : s’il était chétif ou contrefait, ils l’envoyaient jeter dans un gouffre voisin du mont Taygète, et qu’on appelait les Apothètes. Ils ne voyaient aucun avantage, ni pour lui-même, ni pour l’État, à le laisser vivre, destiné, comme il l’était dès sa naissance, à n’avoir jamais ni santé ni vigueur. Les femmes, pour éprouver la constitution des nouveau-nés, ne les lavaient point avec de l’eau, mais avec du vin ; car les enfants épileptiques ou maladifs ne peuvent, dit-on, soutenir l’épreuve : le vin les fait tomber dans le marasme et mourir ; mais, s’ils ont une complexion saine, le vin leur donne, pour ainsi dire, une trempe plus forte, et il endurcit leur tempérament. Les soins que leur donnaient les nourrices étaient réglés par une sorte d’art : elles n’emmaillottaient point leurs nourrissons ; elles leur laissaient l’entière liberté de leurs membres, et elles permettaient à leurs formes de se dégager. C’est d’elles qu’ils apprenaient à n’être point délicats pour la nourriture, à se contenter des mets les plus simples, à ne s’effrayer ni des ténèbres ni de la solitude, à s’interdire les cris, la mauvaise humeur et les larmes, tous signes de faiblesse et de lâcheté. Aussi des étrangers achetaient-ils, pour leurs enfants, des nourrices de Lacédémone. Amycla, dit-on, la femme qui nourrit l’Athénien Alcibiade, était Spartiate ; mais Périclès, au rapport de Platon, donna au jeune homme, pour instituteur, un esclave nommé Zopyre, qui n’avait rien au-dessus des gens de son état, tandis que Lycurgue n’avait pas voulu que l’on confiât les enfants de Sparte à des esclaves achetés à prix d’argent, ni à des précepteurs mercenaires.

On n’était pas libre d’élever, d’instruire son fils comme on le voulait : tous les enfants qui avaient atteint l’âge de sept ans, il les prenait, et il les distribuait en différentes classes, pour être élevés en commun, sous la même discipline ; et il les accoutumait à jouer et à étudier ensemble. Chaque classe devait avoir pour chef celui d’entre eux qui avait le plus d’intelligence, et qui s’était montré le plus brave dans les luttes. C’est sur lui que les autres fixaient leurs regards ; ils exécutaient tous ses ordres, et ils souffraient sans murmurer toutes les punitions qu’il infligeait. Cette éducation était donc proprement un apprentissage d’obéissance. Les vieillards assistaient à leurs jeux, et jetaient souvent entre eux des sujets de dispute et de querelle, afin de connaître à fond leur caractère, et de juger s’ils auraient de la hardiesse, et s’ils seraient incapables de fuir dans la bataille. Ils n’apprenaient, en fait de lettres, que l’indispensable ; tout le reste de leur instruction consistait à savoir obéir, à endurer courageusement la fatigue, à vaincre au combat. A mesure qu’ils avançaient en âge, on les appliquait à des exercices plus forts : on leur rasait la tête, on les habituait à marcher sans chaussure, et à jouer ensemble, la plupart du temps tout nus.

Parvenus à l’âge de douze ans, ils ne portaient plus de tunique, et on ne leur donnait qu’un manteau chaque année. Ils étaient sales, et ils ne se baignaient ni ne se parfumaient jamais, hormis certains jours, où on leur laissait goûter cette douceur. Chaque bande dormait dans la même salle, sur des jonchées qu’ils faisaient eux-mêmes, avec les bouts des roseaux qui croissent sur les bords de l’Eurotas : ils les cueillaient en les rompant de leurs mains seules, sans se servir d’aucun ferrement. L’hiver, ils étendaient sur la jonchée, et ils mêlaient aux bouts de roseaux des lycophons, comme on les appelle, matière à laquelle on attribue la vertu d’échauffer. C’était à cet âge que ceux qui s’étaient distingués commençaient à voir les amoureux s’attacher à leurs pas ; c’était alors aussi que les vieillards les surveillaient davantage, et se rendaient plus assidus à leurs exercices, à leurs combats et à leurs jeux ; et les vieillards le faisaient, non par manière d’acquit, mais avec autant d’intérêt que s’ils eussent été les pères, les instituteurs, les gouverneurs de tous les enfants. Aussi n’y avait-il pas un seul instant, pas un seul endroit, où l’enfant qui faisait une faute ne trouvât quelqu’un pour le reprendre et le châtier. Ajoutez que les maîtres de l’enfance se choisissaient parmi les plus gens de bien. Les maîtres donnaient pour chef à chaque bande le plus sage et le plus courageux d’entre les irènes. Irènes est le nom qu’ils donnent à ceux qui, depuis deux ans, sont sortis de l’enfance ; les plus grands enfants s’appellent mellirènes. L’irène dont je parle, âgé de vingt ans, marche à la lutte en tête de sa bande ; quant aux choses domestiques, il dispose des siens pour le service de la table : il enjoint aux plus forts d’apporter du bois ; aux plus petits, des légumes ; et, ce qu’ils apportent, ils l’ont dérobé ou en escaladant les jardins, ou en se glissant dans des salles de repas publics avec autant de précaution que d’adresse. Celui qui se laissait surprendre était frappé rudement, pour sa négligence ou sa maladresse. Ils dérobent également tout ce qu’ils peuvent trouver de viandes ; et ils savent à merveille profiter des occasions : c’est sur ceux qui dorment ou font mal le guet, qu’ils exercent leurs larcins. Celui qu’on surprend est puni du fouet, et forcé de jeûner ; ils ne font même ordinairement qu’un léger repas, afin qu’obligés de fournir eux-mêmes à leurs besoins, l’audace et la ruse soient pour eux une nécessité. C’était là le but principal qu’on se proposait, en leur épargnant la nourriture : un motif accessoire, dit-on, c’était de les faire grandir ; car le corps croît en hauteur, lorsque les esprits animaux n’ont pas à élaborer cette quantité d’aliments dont le poids les captive et les déprime, ou ne leur donne de champ qu’en largeur : ils s’élèvent facilement, à cause de leur légèreté, et le corps s’allonge sans nulle entrave et sans nul obstacle. C’est là encore, pense-t-on, une cause de la beauté : des natures minces et déliées obéissent mieux aux lois d’une belle conformation, tandis que celles que chargent l’embonpoint et un excès de nourriture y résistent, par leur pesanteur. On a observé de même que les enfants dont les mères ont été purgées pendant leur grossesse ont la taille plus fine et sont plus beaux, parce que la matière dont leur corps est formé est plus légère, et reçoit mieux l’impression qui doit la façonner. Mais ne décidons rien sur la question ; et que d’autres recherchent la cause de ce phénomène.

Voici un exemple de la crainte extrême qu’avaient ces enfants de voir leurs larcins découverts. Un d’eux avait dérobé un renardeau, et il l’avait caché sous sa robe : il se laissa déchirer le ventre, par les ongles et les dents de l’animal, sans jeter un cri, et il mourut sur la place, pour garder le secret. Ce fait n’est pas incroyable, à en juger par les jeunes Spartiates d’aujourd’hui : j’en ai vu, plus d’une fois, qui expiraient sous les verges, sur l’autel de Diane Orthia.

L’irène, après le souper, et avant de quitter la table, ordonnait à quelqu’un des enfants de chanter ; il proposait à un autre quelques questions : par exemple, quel était le plus homme de bien de la ville, ou encore ce qu’il fallait penser de telle action. Par là on les accoutumait, dès leur enfance, à juger du bien et du mal, et à s’enquérir des mœurs des citoyens ; car, hésiter de répondre à ces questions : Qui est bon citoyen ? Qui n’a pas une bonne réputation ? c’était, au jugement des Spartiates, la marque d’un naturel lâche, qu’aucun sentiment d’honneur n’excitait à la vertu. La réponse devait être accompagnée de sa raison et de sa preuve, et renfermée en quelques mots pertinents et précis. Celui qui répondait négligemment était puni : l’irène le mordait au pouce. Souvent c’était en présence des vieillards et des magistrats, que l’irène châtiait les enfants, afin qu’ils pussent juger s’il punissait avec raison et ainsi qu’il appartenait. On ne l’arrêtait jamais pendant qu’il infligeait la peine ; mais, après que les enfants s’étaient retirés, il était puni à son tour, s’il avait montré ou une sévérité outrée, ou trop de laisser-aller et d’indulgence. Les amoureux partageaient la honte ou la gloire des enfants auxquels ils s’étaient attachés ; et l’on rapporte qu’un enfant qui se battait contre un autre, ayant laissé échapper un cri qui prouvait un manque de courage, l’amoureux fut mis à l’amende par les magistrats. L’amour était si chaste à Lacédémone, que les femmes les plus honnêtes s’attachaient aussi à de jeunes filles ; mais la jalousie était inconnue, et ces attachements étaient une source d’amitié entre ceux qui aimaient les mêmes personnes : ils travaillaient tous à l’envi à qui rendrait l’ami plus vertueux.

On formait les enfants à une manière de parler vive et piquante, assaisonnée de grâce, et qui renfermât beaucoup de sens en peu de paroles. Lycurgue, comme nous l’avons dit, avait donné à la monnaie de fer un grand poids et peu de valeur : il fit tout le contraire pour la monnaie du langage ; car il voulut qu’elle contînt, dans un petit nombre de mots simples, beaucoup de sens et des pensées d’un grand prix. Il accoutumait les enfants, par un long silence, à se montrer sentencieux et serrés dans leurs reparties ; car, de même que la débauche énerve l’homme et le rend impuissant, de même l’intempérance de la langue rend le discours lâche et vide de sens. Un Athénien se moquait, un jour, devant Agis, roi de Sparte, des courtes épées des Lacédémoniens, et il disait que les bateleurs les avalent sans peine en plein théâtre. « Hé bien, c’est avec ces courtes épées, répondit Agis, que nous atteignons si loin nos ennemis. » De même il m’est avis que le discours laconien, malgré sa brièveté, va très-bien au but, et pénètre dans la pensée des auditeurs. Lycurgue était lui-même très-concis dans son langage, et très-sentencieux, à en juger par les réponses qu’on a conservées de lui. Voici un de ses mots sur le gouvernement. Un homme lui conseillait d’établir la démocratie à Lacédémone : « Commence par mettre la démocratie dans ta maison. » En voici un autre, sur les sacrifices. On lui demandait pourquoi il n’avait prescrit que des victimes si petites et de si mince valeur : « Afin, dit-il, que nous ayons toujours de quoi honorer les dieux. » Il dit, à propos des luttes gymnastiques : « Je n’ai défendu aux citoyens que les combats où l’on tend les mains. » On cite de lui d’autres réponses semblables, qu’il avait faites dans des lettres à ses concitoyens. « Comment pourrons-nous repousser l’incursion des ennemis ? — Si vous demeurez pauvres ; si personne ne convoite une part plus grande que celle des autres. » Et, au sujet des murailles : « Une ville n’est jamais sans murailles, quand elle est environnée non de briques, mais d’hommes de cœur. » Au reste, on ne saurait ni nier ni affirmer sans hésitation l’authenticité de ces lettres et d’autres semblables.

Quant à l’aversion des Lacédémoniens pour les longs discours, c’est ce que prouvent les bons mots que je vais rapporter. Un homme disait un jour, à contre-temps, des choses qui ne manquaient pas de bon sens. « Mon ami, lui dit le roi Léonidas, tu tiens, hors de propos, de fort bons propos. » On demandait à Charilaüs, neveu de Lycurgue, pourquoi Lycurgue avait fait si peu de lois. « C’est, répondit-il, qu’il faut peu de lois à des gens qui parlent peu. » On blâmait le sophiste Hécatée, qui avait été admis à un repas commun, de n’y pas prononcer un mot. « Celui qui sait parler, dit Archidamidas, sait aussi à quel instant il faut parler. » Voici des exemples de ces reparties piquantes où la grâce, comme je l’ai dit plus haut, tient aussi sa place. Démarate, importuné par les questions déplacées d’un faquin, et l’entendant demander sans cesse quel était le plus homme de bien de Lacédémone, lui répondit : « Celui qui te ressemble le moins. » On louait, devant Agis, l’équité des jugements que portaient les Éléens aux fêtes d’Olympie. « Belle merveille, dit-il, que les Éléens soient, en cinq ans, justes un jour ! » Un étranger faisait montre de dévouement aux Spartiates : « Dans notre ville, disait-il, on m’appelle l’ami des Lacédémoniens. — Il vaudrait mieux, dit Théopompe, qu’on t’y appelât l’ami de tes concitoyens. » Un rhéteur athénien traitait les Spartiates d’ignorants. « Tu as raison, dit Plistonax, fils de Pausanias ; car nous sommes les seuls, dans la Grèce, qui n’ayons appris de vous rien de mal. » « Combien êtes-vous de Spartiates ? demandait-on à Archidamidas. — Assez, mon ami, pour chasser les méchants. »

On peut, à leurs plaisanteries même, juger de leur habitude de ne rien dire d’inutile, et de ne laisser échapper aucune parole qui ne renfermât une pensée de quelque valeur. On proposait à un Spartiate d’aller entendre un homme qui imitait le rossignol. « J’ai entendu. dit-il, le rossignol lui-même. » Un autre, après avoir lu cette épitaphe :

Tandis qu’ils éteignaient la tyrannie, l’impitoyable Mars
Fit d’eux sa proie ; et ils périrent aux portes de Sélinonte.

 

« Ils avaient bien mérité leur mort, dit-il ; car ils devaient laisser brûler la tyrannie tout entière. » On promettait à un jeune homme de lui donner des coqs qui se faisaient tuer en combattant. « Je n’en veux point, dit-il ; donne-m’en de ceux qui tuent en combattant. » Un autre, voyant des hommes qui s’en allaient à la campagne dans des litières : « A Dieu ne plaise, dit-il, que je m’asseye jamais en une place d’où je ne pourrais me lever devant un vieillard ! » Tel était leur sentencieux langage. Aussi a-t-on pu dire, avec raison, que laconiser consiste moins dans l’application aux exercices du corps, que dans l’amour de la sagesse.

Ils s’adonnaient à l’étude du chant et à la poésie lyrique avec la même ardeur qu’ils mettaient à chercher l’élégance et la pureté du langage. Il y avait, dans leurs chants, un aiguillon qui excitait le courage, et qui inspirait l’enthousiasme et les belles actions. Le style en était simple et mâle, les sujets graves et propres à former les mœurs. C’était, le plus souvent, l’éloge et l’apothéose de ceux qui étaient morts pour Sparte ; c’était la censure de ceux qui avaient montré de la peur, et dont on dépeignait la vie triste et malheureuse ; c’était, selon la convenance des âges, ou la promesse d’être un jour vertueux, ou le fier témoignage de l’être maintenant. Il ne sera pas hors de propos d’expliquer ma pensée par un exemple. Dans les fêtes publiques, il y avait trois chœurs, suivant les trois différents âges. Le chœur des vieillards entonnait ainsi le chant :

Nous avons été jadis jeunes et braves.

 

Le chœur des jeunes gens répondait :

Nous le sommes maintenant. Approche, tu verras bien !

 

Le troisième chœur, celui des enfants, disait, à son tour :

Et nous un jour le serons, et bien plus vaillants encore.

 

En général, si l’on examine les poésies des Lacédémoniens, dont quelques-unes se sont conservées jusqu’à nous, et les airs militaires qu’ils chantaient sur la flûte quand ils marchaient à l’ennemi, on reconnaîtra que Terpandre et Pindare n’ont pas eu tort de faire du courage le compagnon de la musique. Le premier dit, en parlant de Lacédémone :

Là fleurissent et le courage des guerriers, et la muse harmonieuse,
Et la justice protectrice des cités.

 

Et Pindare : « C’est là qu’on voit des conseils de vieillards, et des guerriers vaillants la pique à la main, et des chœurs, et des chants, et des fêtes. » Tous deux ils nous représentent les Spartiates aussi passionnés pour la musique que pour la guerre. C’est qu’en effet,

Il y a deux choses qui se valent : tenir le fer, et bien manier la lyre,

 

comme dit le poëte laconien.

Avant le combat, le roi sacrifiait toujours aux Muses, sans doute pour rappeler aux soldats l’éducation qu’ils avaient reçue et le jugement qu’on porterait d’eux, et pour les animer, par ce souvenir, à braver les dangers, et à faire des actions dignes de mémoire. C’est aussi dans ces occasions qu’on relâchait, en faveur des jeunes gens, la rigueur de la discipline : on ne les empêchait plus d’avoir soin de leur chevelure, d’orner leurs habits et leurs armes ; on aimait à les voir, comme de jeunes coursiers, attendre la bataille, l’œil étincelant d’audace et d’orgueil. Ces cheveux, dont ils prenaient tant de soin dès l’adolescence, ils les soignaient encore davantage aux jours du danger ; ils les parfumaient, et ils les séparaient en deux, se remettant en mémoire le mot de Lycurgue : qu’une longue chevelure pare la beauté, et qu’elle rend la laideur plus terrible. Leurs exercices étaient plus doux dans les camps que dans les gymnases, leur genre de vie moins dur et sujet à moins d’exigences ; et les Spartiates étaient le seul peuple au monde pour qui la guerre fût un délassement des exercices qui les préparaient à la guerre.

Quand l’armée était rangée en bataille, et qu’on se trouvait en face de l’ennemi, le roi immolait une chèvre, et il ordonnait à tous les soldats de mettre des couronnes sur leur tête, et aux musiciens de jouer sur la flûte l’air de Castor ; lui-même il entonnait le chant de guerre, signal de la charge. C’était un spectacle à la fois majestueux et terrible, de les voir marcher en cadence, au son de la flûte, chacun à son rang de bataille ; personne ne rompait ; pas une âme n’était troublée par la crainte : c’était d’un pas grave et d’un air joyeux qu’ils allaient, au son de la musique, affronter le péril. C’est qu’il est vraisemblable que des hommes, avec les sentiments qui les animaient, ne sont agités ni par la crainte ni par la colère ; ils sont pleins d’assurance, d’espoir et d’audace, et ils comptent sur la protection des dieux.

Le roi marchait à l’ennemi, accompagné d’un guerrier ayant vaincu dans les jeux de la Grèce, et ayant remporté une couronne. On conte, à ce sujet, qu’un athlète Spartiate refusa une somme considérable qu’on lui offrait, pour l’engager à ne pas combattre aux jeux olympiques. Il terrassa son adversaire, non sans de rudes efforts. « Quel si grand avantage, ô Laconien ! lui dit quelqu’un, as-tu gagné à ta victoire ? » Il répondit, en souriant : « Je combattrai en bataille devant le roi. »

Quand ils avaient mis en déroute l’ennemi, et qu’ils étaient vainqueurs, ils ne poursuivaient les fuyards qu’autant qu’il le fallait pour assurer l’avantage. Ils s’arrêtaient alors, persuadés qu’il n’était ni généreux, ni digne d’un peuple grec, de tailler en pièces et de massacrer des gens qui s’avouent vaincus, et qui ont lâché pied : conduite non moins utile que noble et digne des grandes âmes ; car ceux qui combattaient contre eux, voyant qu’ils faisaient main basse sur tout ce qui résistait, et qu’ils épargnaient les fuyards, trouvaient plus d’avantage à fuir qu’à leur tenir tête.

Hippias le sophiste dit que Lycurgue fut lui-même un grand homme de guerre, et qu’il se trouva à plusieurs expéditions. C’est à Lycurgue que Philostéphanus attribue la division de la cavalerie en ulames. L’ulame, tel qu’il l’avait constitué, était composé de cinquante cavaliers et formait un carré. Mais Démétrius de Phalère prétend que Lycurgue ne prit jamais en main les armes, et qu’il établit son gouvernement en temps de paix. Il est certain que l’idée d’instituer la trêve olympique prouve son caractère doux et porté à la paix. Toutefois quelques écrivains, au rapport d’Hermippus, disent que Lycurgue, dans le commencement, n’y songeait pas, et qu’il n’en avait rien dit à Iphitus : il était venu aux jeux pendant ses voyages, et en simple spectateur. Mais il entendit, derrière lui, comme la voix d’un homme qui le gourmandait, avec un accent de surprise, de ce qu’il n’obligeait pas ses concitoyens à prendre part à une fête si solennelle. Il se retourna, pour voir qui lui parlait, et il ne vit personne : aussi prit-il ces paroles pour un avertissement des dieux. Il alla trouver Iphitus, et régla avec lui toute l’ordonnance des fêtes, dont il augmenta l’éclat et assura pour longtemps la célébration.

L’éducation, à Sparte, soumettait à ses prescriptions les hommes faits eux-mêmes. On ne laissait à personne la liberté de vivre à son gré. La ville était comme un camp : on y menait le genre de vie déterminé par la loi ; chacun y avait son emploi dans l’État, et tous vivaient avec cette pensée, qu’ils ne s’appartenaient pas à eux-mêmes, mais à la patrie. Quand ils n’avaient pas reçu d’autre ordre particulier, et qu’ils n’avaient rien à faire, ils surveillaient les enfants, leur enseignaient quelque chose d’utile, ou ils s’instruisaient eux-mêmes auprès des vieillards ; car, de tous ces biens et de tous ces avantages dont Lycurgue avait fait jouir ses concitoyens, un des plus grands, c’était cette abondance de loisir qu’ils durent à la défense de s’occuper d’aucune espèce d’ouvrage mercenaire. Ils n’avaient pas besoin de travailler, de se donner de la peine, pour amasser des richesses : Lycurgue les avait rendues inutiles, et, par conséquent, méprisables. Les Hilotes labouraient pour eux la terre, et en payaient un revenu fixe. Un Spartiate se trouvait à Athènes, un jour qu’on y rendait la justice ; il entendit parler d’un homme qu’on venait de condamner pour oisiveté, et qui s’en retournait chez lui, accompagné de ses amis en proie, comme lui-même, à la douleur et à un violent chagrin. « Montrez-moi, demanda le Spartiate à ses voisins, où est cet homme qu’on punit d’avoir vécu en homme libre. » Tant c’était à leurs yeux chose basse et servile d’exercer les arts mécaniques, et d’amasser des richesses ! Les procès sortirent de Sparte avec l’argent ; et rien n’était plus naturel : il n’y avait plus ni richesse ni pauvreté ; l’égalité avait banni la disette, et la frugalité entretenait l’abondance. Ce n’étaient que danses, que festins et banquets, que passe-temps de chasse, exercices de gymnase, entretiens communs, tout le temps qu’on n’était point en guerre.

Ceux qui avaient moins de trente ans n’allaient jamais au marché : ils faisaient faire par leurs parents, ou par leurs amoureux, les provisions nécessaires au ménage. Les vieillards auraient eu honte de donner trop de temps à des soins de cette espèce : il leur fallait passer la plus grande partie du jour dans les gymnases, ou dans les lieux nommés leschées. C’est aux leschées qu’ils se réunissaient pour converser. Le temps s’y passait en propos de vertu, et jamais il n’y était question des moyens de trafiquer et de s’enrichir. Les sujets ordinaires de ces entretiens étaient l’éloge des belles actions et la censure des mauvaises ; et ils y mettaient un ton de plaisanterie et de gaieté, qui faisait passer la réprimande et goûter la leçon.

Lycurgue lui-même n’était pas d’une austérité qui ne se déridât jamais ; et ce fut lui qui consacra, selon Sosibius, une petite statue du Rire. Il voulait que la gaieté se mêlât aux banquets publics et à tous les exercices, comme un doux assaisonnement du travail et de la table. En un mot, il accoutuma les citoyens à ne vouloir pas, à ne pas même savoir vivre seuls, mais à être, comme les abeilles, toujours étroitement unis à l’intérêt public, toujours rangés autour de leurs chefs, et hors d’eux-mêmes, peu s’en faut, par une sorte de ravissement divin et d’amour de la gloire, qui transportait leurs âmes. Ils étaient tout entiers à la patrie : on le reconnaît assez à quelques-unes de leurs paroles. Pédarète n’avait pas été choisi pour un des trois cents : il s’en retourna de l’assemblée, tout rayonnant de satisfaction, et joyeux, eût-on dit, de ce que Sparte avait trois cents citoyens meilleurs que lui. Polycratidas était député avec d’autres, auprès des généraux du roi de Perse. « Venez-vous de votre chef, demandèrent ceux-ci, ou de la part de votre république ? — Si nous réussissons, dit Polycratidas, c’est de la part de notre république ; sinon, c’est de notre chef. » Des Amphipolitains, qui étaient venus à Lacédémone, faisaient visite à Argiléonis, mère de Brasidas. Elle leur demanda si son fils avait péri avec courage, et en digne enfant de Sparte. Les étrangers donnèrent au guerrier de magnifiques éloges ; et Sparte, à les entendre, n’avait plus de citoyen aussi brave : « Ne dites pas cela, mes amis, dit Argiléonis. Brasidas était un homme de cœur ; mais Lacédémone a bien d’autres citoyens plus braves encore que Brasidas. »

Lycurgue, comme nous l’avons dit, avait d’abord composé le sénat de ceux qui l’avaient secondé dans son entreprise. Plus tard, il régla qu’à la mort d’un sénateur, on choisirait, pour le remplacer, le plus vertueux des citoyens qui auraient passé soixante ans. C’était bien la lutte la plus glorieuse qui fût au monde, et la plus digne de l’effort des adversaires. Là, il ne s’agissait pas de choisir entre les agiles le plus agile, entre les forts le plus fort, mais le plus sage et le plus vertueux entre les vertueux et les sages. Et c’était pour jouir, en quelque façon, durant la vie entière, du prix de la vertu : ce prix, c’était une souveraine autorité dans l’État, le droit de disposer de la mort et de la réputation des citoyens, et, en un mot, de leurs plus grands intérêts.

Voici comment se faisait l’élection.

Le peuple s’assemblait sur la place publique : des hommes choisis s’enfermaient dans une maison voisine, d’où ils ne pouvaient voir personne, et où on ne pouvait les apercevoir ; ils entendaient seulement les acclamations de l’assemblée, car c’était par des cris que le peuple, comme dans les autres cas, donnait son suffrage. Les compétiteurs n’étaient pas introduits tous à la fois dans l’assemblée : ils traversaient la place l’un après l’autre, en silence, selon le rang que le sort leur avait désigné. Ceux qui étaient enfermés dans la maison marquaient à chaque fois, sur des tablettes, le degré de l’acclamation, sans savoir pour lequel des candidats on criait, sinon que c’était pour le premier, pour le second, pour le troisième, et ainsi de suite, selon l’ordre où ils entraient dans l’assemblée. Celui qui avait fait pousser la clameur la plus soutenue et la plus forte, ils le déclaraient sénateur. Le nouvel élu se couronnait de fleurs, et il allait dans les temples, rendre grâces aux dieux. À sa suite, marchaient une foule de jeunes gens, louant à l’envi et exaltant sa vertu, et une troupe de femmes qui chantaient des hymnes en son honneur, et qui le félicitaient d’avoir vécu dans la sagesse. Chacun de ses amis lui servait une collation, en lui disant : « La ville honore ta vertu de cette table. » Quand il les avait tous visités, il se rendait à la salle des repas publics, où les choses se passaient à l’ordinaire, excepté qu’on lui servait deux portions, dont il mettait l’une à part. Après le souper, ses parentes se présentaient aux portes de la salle. Il appelait celle qu’il estimait le plus, et il lui donnait la portion qu’il avait gardée : « J’ai reçu, disait-il, cette portion comme prix de la vertu ; et je te la donne. » Et celle-là était accompagnée chez elle par les autres femmes, et recevait, elle aussi, de grands honneurs.

Il n’y a pas moins de sagesse dans les lois de Lycurgue sur les funérailles. D’abord, pour bannir des esprits toute superstition, il ne défendit pas d’enterrer les morts dans la ville, ni même de placer les tombeaux auprès des temples. C’était le moyen d’accoutumer les jeunes gens au spectacle de la mort, et de les empêcher de se troubler ou de frémir d’horreur à son aspect, et de croire qu’on est souillé pour avoir touché un cadavre, ou pour avoir passé près d’un sépulcre. En second lieu, il ne permit de rien enterrer avec les morts : on les enveloppait d’un drap rouge et de feuilles d’olivier. Il était défendu d’inscrire sur le tombeau le nom du mort, excepté pour le guerrier qui avait péri à la bataille, ou pour la femme consacrée au culte religieux. Lycurgue borna à onze jours la durée du deuil : au douzième jour, on était tenu de faire un sacrifice à Cérès, et le deuil cessait. C’est que Lycurgue ne voulait pas les laisser un seul instant dans l’oisiveté et dans l’inaction. Il unissait toujours, aux devoirs de nécessité, un encouragement pour la vertu, une critique du vice ; et il n’y avait pas de coin dans la ville qu’il ne remplit d’exemples. C’est parmi ces exemples que les citoyens étaient élevés : ils les avaient sans cesse devant les yeux ; et c’était une force invincible qui les entraînait au bien, et qui les y façonnait sans cesse.

Voilà pourquoi il ne permit pas indifféremment au premier venu de voyager et de courir le monde. Il craignait que les citoyens n’apportassent avec eux les mœurs des autres pays et des exemples de vie licencieuse, et qu’ils ne se fissent, sur le gouvernement, des idées contraires aux siennes. Bien mieux, il chassa de Sparte tous les étrangers qui y venaient sans but utile ; non qu’il craignît, comme l’a cru Thucydide, qu’ils imitassent la forme de son gouvernement, et qu’ils apprissent à pratiquer la vertu, mais plutôt de peur qu’ils ne fussent, à Sparte, des maîtres de vice. En effet, avec des personnes nouvelles, il entre nécessairement aussi dans une ville de nouveaux propos : or, à propos nouveaux nouvelles façons de voir ; et ces sentiments ne manquent jamais de faire germer une foule de passions et de désirs, qui troublent l’ordre politique, comme, dans la musique, les faux tons détruisent l’harmonie. Il fallait donc, pensait Lycurgue, prémunir une ville contre la corruption des mœurs, avec plus de soin encore qu’on n’en repousse les personnes infectées de maladies contagieuses.

Il n’y a, dans ce qu’on vient de voir, aucune trace de l’injustice et de la violence qu’on reproche quelquefois aux lois de Lycurgue. Elles étaient, dit-on, très-propres à inspirer du courage, mais fort peu à faire pratiquer la justice. C’est probablement ce qu’on nomme chez eux la cryptie, si toutefois cet établissement est de Lycurgue, comme le prétend Aristote, qui aura fait concevoir à Platon lui-même une mauvaise opinion du gouvernement de la ville et de son législateur.

Voici en quoi consistait la cryptie.

Les magistrats envoyaient, de temps en temps, les jeunes gens qui semblaient le plus avisés, courir par la campagne, armés seulement de poignards, et ne portant que les vivres nécessaires. Disséminés çà et là, pendant le jour, dans des endroits couverts, ils s’y tenaient blottis, et ils s’y livraient au repos ; la nuit arrivée, ils en sortaient, pour se répandre sur les grands chemins, et pour égorger les Hilotes qu’ils rencontraient. Quelquefois aussi ils couraient les champs pendant le jour, tuant les plus forts et les plus robustes des Hilotes.

Thucydide, dans sa Guerre du Péloponnèse, raconte que les Spartiates avaient choisi, pour les affranchir, ceux des Hilotes qui s’étaient distingués par leur courage : ils les avaient couronnés de fleurs, et ils les avaient menés dans les temples remercier les dieux de leur liberté ; mais, bientôt après, tous les affranchis disparurent ; et ils étaient plus de deux mille ! et personne ne put jamais, ni dans le temps ni plus tard, dire comment ils étaient morts ! On dit même, et Aristote atteste le fait, que les éphores, en prenant possession de leur charge, commençaient par déclarer la guerre aux Hilotes, afin que ce ne fut pas un sacrilège de les tuer. Les Spartiates les traitaient, partout et toujours, avec une extrême dureté. Ils les forçaient de boire avec excès, et les menaient ensuite dans les salles des repas communs, pour montrer aux jeunes gens ce que c’est que l’ivresse. Ils les obligeaient à chanter des chansons, à danser des danses, indécentes et ridicules, et ils leur interdisaient tout ce que ces amusements peuvent avoir d’honnête. Aussi dit-on que, longtemps après Lycurgue, lors de l’expédition des Thébains dans la Laconie, les Hilotes refusaient de chanter les poésies de Terpandre, d’Alcman, de Spendon le Lacédémonien. « Nos maîtres, disaient-ils, nous l’ont défendu. »

Par conséquent, c’est caractériser avec assez de justesse un tel gouvernement, que de dire, comme on l’a fait, qu’à Lacédémone les hommes libres le sont autant qu’on peut l’être, et que les esclaves sont dans l’extrême esclavage. Pour moi, je pense que les Spartiates ne se livrèrent à cet excès d’atrocité que longtemps après Lycurgue. Mais les cruautés durent redoubler après le grand tremblement de terre, dont les Hilotes profitèrent pour se soulever, de concert avec les Messéniens : révolte qui causa par tout le pays des maux affreux, et qui mit Sparte dans un très-grand péril. Je ne saurais imputer à Lycurgue un aussi exécrable forfait que la cryptie ; et je juge de son caractère par la douceur et la justice qu’il montra dans toute sa conduite, et dont la divinité même a rendu témoignage.

Quand l’esprit de ces institutions nouvelles eut commencé à s’incorporer aux mœurs des citoyens, et que la forme du gouvernement eut pris assez de consistance pour pouvoir se maintenir et se conserver d’elle-même, alors, comme Platon dit que Dieu, après avoir formé le monde, éprouva une joie vive en lui voyant faire ses premiers mouvements, de même Lycurgue, charmé de la beauté et de la majesté de ses lois, et ravi de les voir, pour ainsi dire, marcher seules et remplir leur destination, désira leur assurer, autant que le pouvait l’humaine prévoyance, une durée immortelle et une inviolable immutabilité. Il assembla tous les citoyens : il leur dit que ce gouvernement était, sous tous les rapports, organisé comme il fallait, pour leur bonheur et leur vertu ; qu’il ne restait qu’un point, à la vérité le plus important de tous, et qu’il ne voulait le régler qu’après avoir consulté l’oracle d’Apollon. Il les exhorta donc à observer fidèlement les lois qu’il leur avait données, sans y rien changer ni altérer, jusqu’à son retour de Delphes, s’engageant à exécuter lui-même alors ce que le dieu aurait prescrit. Ils promirent tous une entière obéissance, et ils le pressèrent de partir. Lycurgue fit prêter serment aux deux rois et aux sénateurs, puis à tous les citoyens, de maintenir et de conserver, jusqu’à son retour, la forme de gouvernement qu’il avait établie ; et ensuite il partit pour Delphes. Arrivé auprès de l’oracle, il fit un sacrifice au dieu, et il demanda si ses lois étaient assez bonnes pour faire le bonheur des Spartiates, et pour les rendre vertueux. Apollon répondit que ces lois étaient excellentes, et que Sparte, tant qu’elle garderait les institutions de Lycurgue, resterait illustre entre toutes les cités.

Lycurgue mit par écrit la réponse de l’oracle, et il l’envoya à Lacédémone. Il fit ensuite un second sacrifice, embrassa ses amis et son fils ; et, afin de ne jamais dégager ses concitoyens du serment qu’ils avaient fait, il résolut de se laisser mourir. Il était à cet âge où l’homme est assez vigoureux pour vivre encore, et mûr aussi pour mourir s’il veut ; il voyait, d’ailleurs, presque tous ses souhaits heureusement réalisés. Il se laissa donc mourir en s’abstenant de manger, persuadé que la mort d’un homme d’État ne doit pas être inutile à ses concitoyens, ni la fin de sa vie oisive, et qu’il y a place, dans cet instant suprême, pour la vertu et pour l’action. Il pensa qu’après les grandes choses qu’il avait exécutées, la mort serait la consommation de son bonheur, en même temps qu’elle garantirait aux citoyens, qui avaient juré d’observer ses lois jusqu’à son retour, la durée de tous les biens qu’il leur avait procurés pendant sa vie.

Il ne se trompa point dans ses conjectures. Sparte tint le premier rang entre les cités de la Grèce, par la sagesse de son gouvernement et par sa gloire, durant les cinq cents années qu’elle observa les lois de Lycurgue. Aucun des quatorze rois qui suivirent, depuis le législateur jusqu’à Agis, fils d’Archidamus, ne fit de changement à ces lois ; car l’établissement des éphores, loin de relâcher les ressorts du gouvernement, ne fit que les tendre mieux : il semblait que ce fût tout avantage pour le peuple ; mais la force de l’aristocratie s’en accrut encore. Ce fut sous le règne d’Agis que l’argent commença à se glisser dans Sparte, et, avec l’argent, l’avarice et la cupidité. C’est alors que Lysandre, tout incapable qu’il fût de se laisser prendre lui-même à l’appât de l’or, remplit sa patrie de l’amour des richesses et du luxe. Les trésors qu’il avait rapportés de la guerre finirent par triompher des lois de Lycurgue ; mais, tant que les lois de Lycurgue furent en vigueur, Sparte fut moins une cité sagement gouvernée, que la maison bien réglée d’un homme sage et religieux ; ou plutôt, comme les poëtes feignent qu’Hercule, avec sa peau de lion et sa massue, parcourait l’univers pour châtier les scélérats et les tyrans farouches, de même Sparte, avec une simple scytale et une pauvre cape, commandait à toute la Grèce, qui se soumettait volontairement à son empire : elle détruisait les pouvoirs injustes et les tyrannies qui opprimaient les peuples ; elle mettait fin, par son arbitrage, aux guerres, aux séditions, et le plus souvent même sans remuer un bouclier ; car elle n’avait besoin que d’envoyer un ambassadeur, et tous se soumettaient aux injonctions de cet homme, comme on voit les abeilles, dès que leur roi paraît, s’élancer, se presser en ordre autour de lui. Tant il y avait d’imposante autorité dans les institutions de Sparte et dans sa justice !

Je m’étonne, après cela, qu’on dise que les Lacédémoniens savaient obéir, mais non point commander ; et je ne comprends pas les louanges qu’on fait d’un mot du roi Théopompe. Quelqu’un disait, devant lui, que Sparte se maintenait parce que les rois y savaient commander. « C’est plutôt, dit Théopompe, parce que les citoyens y savent obéir. » Les peuples, suivant moi, ne restent pas longtemps soumis à ceux qui ne savent pas commander ; la soumission des sujets est le fruit de la science des chefs : qui conduit bien se fait bien suivre ; et, comme la perfection de l’art hippique est de rendre le cheval doux et docile au frein, l’œuvre de la science royale consiste à former les hommes à l’obéissance.

Ce n’était point assez, pour les Lacédémoniens, de persuader la soumission aux autres peuples : on se disputait l’honneur de les avoir pour chefs, et de suivre leurs ordres. Les étrangers ne leur envoyaient demander ni vaisseaux, ni argent, ni troupes, mais seulement un général spartiate ; et, quand ils l’avaient, ils se sentaient, devant lui, pénétrés de respect et de crainte. C’est ainsi que les Siciliens obéirent à Gylippe, les Chalcidiens à Brasidas, et tous les Grecs de l’Asie à Lysandre, à Callicratidas et à Agésilas. Les généraux Spartiates étaient appelés gouverneurs et réformateurs des peuples et des rois de tous les pays du monde ; et Sparte apparaissait comme une maîtresse ou une institutrice dans l’art de bien vivre et de bien régler l’État. C’est là, je crois, ce que raille Stratonicus, quand il décrète et ordonne plaisamment que les Athéniens célébreront des mystères et des fêtes religieuses, et que les Éléens donneront des jeux publics, en quoi ils excellaient ; et que, s’ils font des fautes, ils seront fouettés par les Lacédémoniens. Ce n’est là qu’un mot pour rire ; mais Antisthène le socratique, voyant les Thébains s’enorgueillir de leur victoire de Leuctres, dit sérieusement qu’ils ressemblaient à des écoliers tout glorieux d’avoir battu leur précepteur.

Pourtant l’objet principal de Lycurgue n’avait pas été de laisser Sparte à la tête de nombreux sujets. Persuadé que le bonheur d’une cité, comme celui d’un particulier, est le fruit de la vertu et de l’harmonie qui règne en elle, il la régla, la disposa de façon que les citoyens, toujours libres et se suffisant à eux-mêmes, se maintinssent aussi longtemps qu’il serait possible dans la pratique de la vertu. C’est sur ce plan qu’imaginèrent leurs républiques Platon, Diogène, Zénon, et tous ceux dont on vante les conceptions politiques ; mais ils n’ont laissé que des écrits et des discours, tandis que Lycurgue a mis au monde, non point dans des écrits ni dans des discours, mais en réalité, une république inimitable. Il a convaincu d’erreur ceux qui prétendent que le sage, tel qu’il est défini par les philosophes, ne saurait exister : il leur a fait voir une ville entière soumise aux règles de la philosophie. Aussi sa gloire l’emporte-t-elle, et à juste titre, sur celle de tous les fondateurs de républiques dans la Grèce.

Voilà pourquoi Aristote a dit que Lycurgue ne reçoit pas, à Lacédémone, tous les honneurs qu’il a mérités, encore qu’on lui en rende d’extraordinaires. En effet, on lui a élevé un temple, et tous les ans on lui offre des sacrifices comme à un dieu. On dit aussi que, lorsque ses restes furent apportés à Lacédémone, la foudre tomba sur son tombeau. C’est ce qui n’est arrivé à aucun homme illustre, hormis, longtemps après, à Euripide, mort et enseveli près d’Aréthuse en Macédoine : témoignage bien glorieux, et qui justifie les admirateurs d’Euripide, qu’une distinction qu’il a partagée lui seul, après la mort, avec l’homme le plus saint et le plus chéri des dieux.

Lycurgue, suivant les uns, mourut à Cirrha ; mais Apollothémis prétend qu’il se fit porter en Élide ; Timée et Aristoxène assurent qu’il finit ses jours en Crète ; Aristoxène même ajoute que les Crétois de Pergamie montrent son tombeau, près du grand chemin. Il laissa, dit-on, un fils unique, Antiorus, qui mourut sans enfants, et qui fut le dernier de sa race. Les amis et les parents de Lycurgue instituèrent une fête anniversaire, où ils se rassemblaient pour honorer sa mémoire, et qui subsista longtemps : ces jours d’assemblée se nommaient lycurgides. Aristocrates, fils d’Hipparque, dit que, Lycurgue étant mort en Crète, ses hôtes brûlèrent son corps, et qu’ils jetèrent les cendres dans la mer. Lycurgue les en avait priés lui-même, dans la crainte qu’on transportât ses restes à Lacédémone, et que les Spartiates, sous prétexte que Lycurgue serait revenu, se crussent dégagés de leur serment, et changeassent la forme des institutions.

Voilà ce qu’on sait de Lycurgue.

 

Jacques-Louis David, une étude d'un épisode de la vie de Lycurgue en 1791.png

Il eût été étrange que les Législateurs anciens ne sollicitassent pas les peintres de notre grande révolution, peu évitablement emportés par l’antiquomanie du temps. Ci-dessus une hst, au stade de simple étude, du fameux Jacques-Louis David, dont je ne sais si elle déboucha sur une toile définitive [je ne le crois pas] : le sujet est le même, vous le comprendrez sans peine, que celui de la toile qui suit. Ci-dessous en effet, la même année 1791 – elle fut exposée au salon de cette année-là -, une toile représentant « La magnanimité de Lycurgue », due à l’art moins fameux, mais estimable, de Jean-Jacques-François Le Barbier. Je joins la notice consacrée par l’un des « catalogues » du temps, le plus officiel au fond, à cette toile, laquelle passa en vente en 2003.

Le Barbier, La Magnanimité de Lycurgue.png

 

Catalogue du salon de 1791.png

 

Notice du tableau de Le Barbier dans le catalogue du Salon de 1791.png

Vingt ans plus tard, voici, encore, Abel de Pujol, qui illustre le même thème dans une grande toile – de jeunesse encore – qui n’est guère renversante. Sous l’empire, on demeurait bien entendu dans la même longue séquence spirituelle antiquomane, bientôt, sinon gommée, du moins estompée ou fortement concurrencée, par le goût, si fécond sous tant d’aspects, du Moyen âge, déjà vif outre-Manche depuis la fin du siècle précédent.

Abel de Pujol - première moitié XIXe - Lycurgue présente aux Lacédémoniens l'héritier du trône.png

 

NUMA

Il y a vive dispute aussi sur l’époque où vécut le roi Numa, bien que les généalogies remontent, ce semble, avec exactitude, de génération en génération jusqu’à lui. Il est vrai qu’un certain Clodius dans la Discussion des temps, comme il a intitulé son livre, assure que, pendant le sac de Rome par les Gaulois, les anciens registres périrent, et que les actes qu’on montre aujourd’hui sont des pièces fausses, œuvre des complaisants, de certains personnages qui voulaient, à toute force, remonter aux premiers Romains, et se faire place dans les maisons les plus illustres. On a dit que Numa avait été le disciple de Pythagore. Numa suivant une autre opinion, n’aurait eu aucune connaissance des lettres grecques : la nature avait tout fait chez lui, et elle avait suffi pour le porter à la vertu ; ou bien, si ce roi avait eu un maître, il fallait faire honneur de son éducation à quelque barbare bien supérieur à Pythagore. Il y en a qui assurent que Pythagore ne vécut que bien plus tard, et qu’il est postérieur de cinq générations, pour le moins, aux temps de Numa, mais que Pythagoras de Sparte, celui qui avait remporté le prix de la course aux jeux olympiques dans la seizième Olympiade, dont la troisième année est celle de l’élection de Numa, fit un voyage en Italie, devint l’ami de Numa, et l’aida à ordonner les affaires de son royaume. De là ces institutions laconiennes qu’on voit mêlées en grand nombre aux institutions des Romains. Mais ce qu’on attribue aux conseils de ce Pythagoras peut provenir tout aussi bien de la naissance sabine de Numa. Les Sabins prétendent descendre d’une colonie de Lacédémone. Au reste, il est difficile de faire le calcul exact des temps, surtout si l’on veut arriver à une concordance avec les rôles des olympioniques qui n’ont été dressés que fort tard, par Hippias d’Élis, et qui ne reposent sur aucun document incontestablement authentique. Nous allons toutefois raconter ce que nous avons trouvé, sur Numa, qui soit digne de mémoire ; et le sujet même nous fournira le début.

Il y avait trente-sept ans que Rome était bâtie et que Romulus régnait, lorsque, le 7 du mois de juillet, jour qu’on appelle maintenant les nones Capratines, Romulus alla faire, hors de la ville, un sacrifice public, près du marais de la Chèvre. Il était accompagné du sénat, et de presque tout le peuple. Tout à coup il se fit dans l’air un changement extraordinaire : une nuée épaisse et ténébreuse fondit sur la terre, et, avec elle, un vent impétueux, un ouragan terrible. La foule épouvantée prit la fuite et se dispersa. Romulus disparut au milieu de cette tempête, et l’on ne retrouva pas même son cadavre. On conçut contre les sénateurs de violents soupçons. Le bruit courut, parmi le peuple, que, las depuis longtemps d’obéir à un roi, ils s’étaient défaits de lui, dans le but de faire passer en leurs mains seules toute l’autorité. Romulus, à la vérité, commençait à les traiter d’une façon un peu dure et despotique. Mais ils assoupirent bientôt les murmures, en décernant à Romulus les honneurs divins, et en persuadant au peuple qu’il n’était pas mort, et qu’il jouissait d’une destinée meilleure. Proculus, homme des plus considérables, affirma, sous le serment, qu’il avait vu Romulus monter au ciel avec ses armes, et qu’il l’avait entendu ordonner qu’on l’appelât Quirinus.

Mais la question d’élire le nouveau roi fut, pour la ville, une autre source de troubles et de séditions. Les étrangers ne s’étaient pas encore incorporés avec les premiers citoyens ; il y avait, dans le peuple, des agitations intestines, et les patriciens eux-mêmes, divisés de sentiments, se suspectaient les uns les autres. Tous étaient d’accord qu’il fallait un roi ; mais ils étaient partagés et sur l’homme qu’on élirait, et sur celle des deux nations où on le prendrait. Ceux qui avaient, les premiers, habité Rome avec Romulus, trouvaient intolérable que les Sabins, qu’ils avaient admis au partage de la ville et du territoire, eussent la prétention de commander à ceux qui les y avaient appelés. Les Sabins, de leur côté, ne manquaient pas de raisons plausibles. Après la mort de leur roi Tatius, loin de se soulever contre Romulus, disaient-ils, ils l’avaient laissé paisiblement régner seul : ils demandaient qu’en revanche, on prît le roi dans leur nation. Quand on les avait reçus dans Rome, ils n’étaient pas inférieurs aux Romains, ajoutaient-ils ; et, en s’unissant avec eux, ils avaient accru considérablement leurs forces, et ils les avaient élevés à la dignité et à la puissance de cité. Telles étaient les causes du discord. Mais, de peur que la dissension ne mît tout sens dessus dessous, si l’exercice du pouvoir demeurait ainsi suspendu, les patriciens, qui étaient au nombre de cent cinquante, convinrent que chacun d’eux porterait à son tour les marques de la dignité royale, ferait aux dieux les sacrifices d’usage, et dépêcherait les affaires comme avait fait Romulus, six heures de la nuit et six heures du jour. Cette distribution du temps conciliait les intérêts des deux partis ; et les sénateurs y souscrivirent, à cause de l’égalité qu’elle mettait entre eux, et parce que ce passage successif de l’autorité dans tant de mains, en faisant voir le même homme, dans le même jour et dans la même nuit, simple citoyen et roi, ôterait au peuple tout prétexte de jalousie. Les Romains donnent le nom d’interrègne à cette forme de gouvernement.

Mais, malgré la modération et la popularité qu’on les voyait mettre dans l’exercice de leur puissance, ils ne purent échapper aux soupçons et aux murmures du peuple. On les accusait de transformer l’État en oligarchie : résolus à ne pas élire de roi, ils concentraient en eux, disait-on, toute l’autorité souveraine. Pour faire cesser les rumeurs, les deux factions convinrent que l’une d’elles nommerait le roi, mais qu’elle le prendrait dans l’autre. C’est le moyen qui parut le plus propre à pacifier la dissension présente, et à inspirer au roi élu une affection égale pour les deux partis : il aimerait l’un, parce qu’il lui devrait la royauté ; et il serait porté d’inclination pour l’autre, par la force du sang. Les Sabins, les premiers, déférèrent l’élection aux Romains ; et les Romains aimèrent mieux avoir à nommer un Sabin, qu’à subir un Romain que les Sabins auraient élu. Après avoir délibéré entre eux, ils nommèrent Numa Pompilius. Ce n’était pas un de ces Sabins qui vinrent s’établir à Rome ; mais sa vertu l’avait rendu si célèbre, que les Sabins, en entendant son nom, firent éclater plus de joie que ceux mêmes qui l’avaient élu. Le choix fut signifié au peuple, et l’on députa vers Numa les principaux de chaque parti, pour le prier de venir prendre possession de la royauté.

Numa était de Cures, ville renommée du pays sabin, et à laquelle avait emprunté son nom de Quirites le peuple formé de l’union des Romains avec les Sabins admis au droit de cité. Il était fils de Pomponius, homme estimé, et il était le plus jeune de quatre frères. Sa naissance, par l’effet d’une rencontre divine, datait du jour où Rome avait été fondée par Romulus : c’est le 11 des calendes de mai. Porté par un heureux naturel à toutes les vertus, il s’y était façonné davantage encore par l’instruction, par la patience et par la philosophie. Il avait purifié son âme, non-seulement de toutes les passions honteuses, mais même de celles qu’honorent les barbares, la violence et la cupidité. Le véritable courage, pensait-il, consiste à soumettre ses désirs au joug de la raison. D’après ces principes, il avait banni de sa maison tout luxe et toute magnificence. Il se montrait, pour les citoyens et pour les étrangers, un juge et un arbitre incorruptible. Il consacrait ses loisirs, non à rechercher les voluptés ou à amasser des richesses, mais à honorer les dieux, à s’élever par la raison à la connaissance de leur nature et de leur puissance ; enfin, il s’était acquis tant de réputation et tant de gloire, que Tatius, le collègue de Romulus dans la royauté de Rome, le choisit pour son gendre, et lui donna en mariage Tatia, sa fille unique. Loin qu’il se sentit le cœur enflé de cette alliance, et qu’il quittât son pays pour aller vivre près de son beau-père, il continua de rester à Cures, pour soigner son vieux père ; et Tatia elle-même préféra la condition privée de son mari, avec le repos dont il jouissait, aux honneurs qu’elle eût trouvés à Rome, dans la maison paternelle.

Ci-dessous une très grande toile du peintre espagnol de la fin du du XIXe siècle Ulpiano Checa. Peintre doué mais – si l’on veut – opportuniste, il  conduisit une brillante carrière en satisfaisant tant à l’académisme bourgeois, dans le genre en particulier de la peinture d’histoire, que, parfois, aux nouvelles orientations impressionnistes, et en livrant aussi des toiles orientalistes souvent réussies. Notez que, dans cette  toile représentant « La nymphe Égérie dictant  les lois à Numa Pompilius », le ventre de cette gracieuse personne appelle l’art d’un restaurateur de peintures et non d’un chirurgien plastique.

La nymphe Egérie dictant ses lois à Numa Pompilius.png

Tatia était morte, dit-on, après treize ans de mariage. Numa, depuis sa mort, avait quitté le séjour de la ville, et, d’ordinaire, il habitait la campagne. Son plaisir était de se promener solitaire dans les bocages des dieux, dans les prairies consacrées, et dans les lieux déserts. C’est ce genre de vie qui donna, je pense, l’occasion au bruit de son commerce avec une déesse : on imagina que ce n’était ni la mélancolie ni la douleur qui portaient Numa à fuir le commerce des hommes ; qu’il avait trouvé une société plus auguste ; qu’une divinité l’avait jugé digne de son alliance, et qu’époux de la déesse Égérie, comblé des dons de son amour, il était devenu, en passant ses jours auprès d’elle, un homme heureux, et savant dans la connaissance des choses divines. Il y a là, comme il est aisé de le voir, quelque chose qui ressemble fort à plus d’une de ces anciennes fables transmises de père en fils, et où se sont complu les conteurs : par exemple, celle des Phrygiens au sujet d’Attis, celle des Bithyniens sur Hérodotus, celle des Arcadiens sur Endymion ; et tant d’autres récits de mortels qui ont passé pour des hommes heureux, pour les amis de certaines divinités. Il est naturel, j’en conviens, de croire que Dieu, qui aime non les chevaux ni les oiseaux, mais les hommes, se communique volontiers à ceux qui excellent en vertu, et qu’il ne dédaigne pas de converser avec un homme religieux et saint ; mais qu’un dieu, un être divin s’unisse à un corps mortel, et qu’il soit épris de sa beauté, c’est ce qui est difficile à croire. Les Égyptiens cependant font à ce sujet une distinction assez spécieuse : ils disent qu’il n’est pas impossible que l’esprit d’un dieu s’approche d’une femme, et qu’il lui communique des principes de fécondation, mais qu’un homme ne peut jamais avoir aucun commerce, aucune union corporelle avec une divinité. Mais c’est ne pas tenir compte du principe, Que ce qui s’unit à une substance lui transmet une partie de son être, comme il reçoit lui-même une portion de cette substance. Il n’en est pas moins vrai que les dieux ont de l’amitié pour les hommes : c’est de cette amitié que naît en eux ce qu’on appelle amour, et qui n’est, de leur part, qu’un soin plus particulier de former les mœurs de ceux qu’ils affectionnent, et de les rendre plus vertueux. Voilà ce qu’on peut croire ; et c’est ainsi que s’expliquent les contes des poëtes sur l’amour d’Apollon pour Phorbas, pour Hyacinthe, pour Admète, pour Hippolyte de Sicyone. Hippolyte, dit-on, n’allait jamais par mer de cette ville à Cirrha, que le dieu, sentant son approche, et se réjouissant de son retour, n’inspirât à la Pythie de prononcer ce vers hexamètre :

Hippolyte, cette tête chérie, traverse la mer et revient.

 

On raconte aussi que Pan aima Pindare et ses poésies. Les dieux firent rendre des honneurs à Hésiode et à Archiloque après leur mort, parce qu’ils avaient été chers aux Muses ; Esculape alla loger chez Sophocle, du vivant de ce poëte, et il subsiste, encore aujourd’hui, plus d’une preuve de cette visite : on ajoute qu’après sa mort, un autre dieu lui donna la sépulture. Si nous croyons que la divinité a traité de la sorte des poëtes, pourrions-nous sans injustice refuser de croire qu’ils aient visité Zaleucus, Minos, Zoroastre, Numa, Lycurgue, ces gouverneurs de royaumes, ces fondateurs de républiques ? ou plutôt ne faut-il pas dire qu’un impérieux motif amenait les dieux à se communiquer à ces grands hommes ? Ils durent venir pour leur inspirer leurs entreprises glorieuses, et pour les encourager dans l’exécution ; tandis que, s’il est vrai qu’ils se soient jamais communiqués à des poëtes et à des joueurs de lyre, ils ne l’ont fait que par simple passe-temps. Au reste, si quelqu’un est d’un autre sentiment, le chemin est large, comme parle Bacchylide ; car il n’y a nulle absurdité à croire, avec certains auteurs, que Lycurgue, Numa, et plusieurs autres personnages célèbres, ayant à mener une multitude farouche et difficile à manier, ont supposé, pour faire accueillir les grands changements qu’ils proposaient, un ordre émané des dieux : fiction salutaire à ceux-là mêmes qu’on avait induits dans l’erreur.

 

Médaille de Dassier - Numa.png

Voici la médaille consacrée à Numa par Dassier [et non Dacier]. J’ai évoqué ce graveur fameux au début du billet « Images [1/2] » du 23 juin 2018.  Assez sottement, j’ai pensé que l’histoire métallique du Grand Roi me permettrait de trouver quelque allusion à Numa, par exemple lors de  la déclaration gallicane de 1682 ou lors de la révocation de l’édit de Nantes en 1685 ; je n’en ai pas trouvé trace dans la deuxième édition, la plus complète, des Medailles sur les principaux evenements du regne entier de Louis le Grand […] [1723] ; je dis assez sottement puisque, certes,  défiant le Siège apostolique en 1682, ou accomplissant un devoir dicté par le sacre même en 1685, ce n’était certes pas le moment d’en rajouter dans le paganisme  plus que latent d’une partie de la « communication » royale  au Grand Siècle. Ceux qui aiment les médailles et en comprennent l’intérêt immense pourront voir le volume que je viens de citer sur le site Gallica =

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1329711/f1.image

Je redonne par ailleurs les références de deux ouvrages croisés dans des billets précédents =

Les médailles de Louis XIV et leur livre, sous la dir. de M. Yvan Loskoutoff

Les médailles des Dassier de Genève, de M. William Eisler

Numa était dans la quarantième année de son âge, lorsque les députés vinrent de Rome, le prier d’accepter la royauté. La parole fut portée par Proculus et Vélésus, qui avaient eu l’un et l’autre des chances dans l’élection : Proculus avait été porté par les Romains, Vélésus par les Sabins. Leur discours ne fut point long : ils ne doutaient pas que Numa ne regardât comme un grand bonheur la nouvelle qu’ils lui apportaient. Mais ce ne fut pas petite affaire que de l’amener à consentir. Il fallut bien des raisons, et la prière même, pour ébranler un homme qui avait toujours vécu dans le repos et dans la paix, et pour lui persuader de prendre le gouvernement d’une ville née, en quelque sorte, de la guerre, et qui avait grandi par les armes. Il répondit, en présence de son père et de Marcius, un de ses parents : « Tout changement dans notre vie est pour nous un péril ; mais, à l’homme qui ne manque pas du nécessaire, et qui n’a pas à se plaindre de sa situation présente, c’est pure folie que de renoncer à ses habitudes et de changer sa condition : biens assurés, du moins, et, n’eussent-ils pas d’autres avantages, préférables, par cela seul, à ce qui est incertain. La royauté ne présente même pas cette incertitude du danger, s’il en faut juger par ce qui est arrivé à Romulus : entaché du soupçon flétrissant d’avoir fait assassiner Tatius, son collègue, il a laissé, en mourant, peser sur les sénateurs la flétrissante imputation de l’avoir fait périr lui-même. Et pourtant les sénateurs célèbrent, dans Romulus, un fils des dieux ; ils disent que Romulus a été nourri dans son enfance et sauvé par une protection singulière de la divinité. Pour moi, je suis d’une race mortelle ; j’ai été nourri et élevé par des hommes qui vous sont connus. Les qualités qu’on loue en moi ne sont pas celles qu’il faut à un homme qui va régner : ce que j’ai toujours aimé, c’est le repos, c’est l’étude débarrassée de tout souci des affaires ; et je me sens une passion violente, invétérée pour la paix, pour les exercices étrangers à la guerre, pour ces assemblées où l’on s’occupe à honorer les dieux, à prendre d’innocents plaisirs, et d’où l’on retourne, chacun de son côté, aux travaux de la terre et à la conduite des troupeaux. Quant à vous, Romains, Romulus vous a laissé des guerres que vous voudriez peut-être ne point avoir ; mais la ville a besoin, pour y résister, d’un roi plein d’ardeur, et dans la force de l’âge. Ce peuple est accoutumé aux armes, et le succès aiguillonne son ardeur : tout le monde sait qu’il ne veut que s’agrandir et commander aux autres. Ce serait donc s’exposer au ridicule, que de servir les dieux et de vouloir former les citoyens à la pratique de la justice, à la haine de la guerre et de la violence, dans une nation qui a plus besoin d’un général d’armée que d’un roi. »

Aux motifs qu’alléguait Numa pour refuser la royauté les Romains opposèrent les plus vives instances : ils le conjurèrent de ne pas les replonger dans de nouveaux troubles et dans la guerre civile ; car il était le seul qui fut agréable aux deux partis. Quand ils se furent retirés, le père de Numa et Marcius firent en particulier tous leurs efforts auprès de lui, pour le décider à accepter ce beau et divin présent : « Si ta fortune te suffit, dirent-ils, et si tu n’as pas besoin de trésors ; si tu n’ambitionnes pas la gloire qui est attachée au commandement et à l’autorité, parce que tu possèdes, dans la vertu, une gloire plus réelle, considère au moins que, régner, c’est servir la divinité. C’est la divinité qui t’appelle aujourd’hui, et qui ne veut pas laisser inutile et désœuvrée cette justice si estimée qui te distingue. Ne résiste donc pas à sa volonté ; ne refuse pas le pouvoir : il y a là, pour un homme sage, un champ de nobles et grandes actions ; là, on peut honorer les dieux avec magnificence, et soumettre les hommes aux sentiments pieux, par l’influence si efficace et si prompte des exemples que donne le souverain. Les Romains ont aimé Tatius, tout étranger qu’il fût, et ils ont consacré par des honneurs divins la mémoire de Romulus. Et qui sait si ce peuple vainqueur ne va pas sentir le dégoût de la guerre, et si, rassasié de triomphes et de dépouilles, il ne désire pas pour chef un homme ami de la justice, qui fasse de bonnes lois et qui assure la paix ? Que s’il conserve la même passion, la même fureur pour la guerre, ne vaut-il pas mieux détourner vers d’autres objets cette ardeur impétueuse, en prenant dans ta main les rênes, et unir la patrie et tout le peuple sabin d’un lien de bienveillance et d’amitié réciproques, avec une ville florissante et redoutée ? » A ces raisons se joignirent, dit-on, des présages favorables, et les prières empressées, ferventes, des concitoyens de Numa, qui vinrent, au premier bruit de l’offre des députés de Rome, le conjurer de partir et d’accepter la royauté, afin de resserrer davantage encore l’union et l’intimité des hommes des deux nations.

Toile peu connue de Merry-Joseph Blondel [v. plus haut] imaginant la figure de Numa Pompilius vers la fin de la Restauration.

Merry-Joseph Blondel, Numa c. 1830.png

Dès qu’il eut donné son consentement, il fit un sacrifice aux dieux, et il partit pour Rome. Le sénat et le peuple sortirent à sa rencontre, pleins d’un extrême désir de le voir : les femmes faisaient retentir des acclamations de joie ; on sacrifiait dans les temples ; partout éclatait un sentiment de satisfaction, comme si la ville eût reçu, non pas un roi, mais un nouveau royaume. Lorsque Numa fut arrivé au Forum, Spurius Vettius, qui, à cet instant-là, était chargé des fonctions d’inter-roi, fit procéder à l’élection. Numa réunit tous les suffrages, et on lui apporta les marques de la dignité royale. Mais il commanda qu’on attendit encore, disant qu’on devait d’abord s’assurer du consentement des dieux. Il prit avec lui des devins et des prêtres, et il monta au Capitole, que les Romains d’alors nommaient la colline Tarpéienne. Là, le principal augure lui voila la face, le tourna vers le midi, et, se tenant derrière Numa, lui imposa la main droite sur la tête, fit une prière, et porta sa vue de tous les côtés, pour observer ce que les dieux feraient connaître par le vol des oiseaux ou par d’autres signes. Cependant un silence incroyable régnait dans cette foule qui remplissait le Forum : tous les esprits attendaient en suspens ce qui allait arriver, jusqu’à ce qu’enfin il parut des oiseaux de bon augure, et qui tirèrent à droite. Alors Numa prit la robe royale, et il descendit de la citadelle, pour se rendre au milieu du peuple. Bientôt on entendit une clameur de joie, et le roi fut salué des noms d’homme saint entre tous, et le plus chéri des dieux.

Son premier acte, quand il eut pris possession de la royauté, fut de casser la compagnie des trois cents gardes que Romulus avait toujours auprès de sa personne, et qu’il appelait Célères, c’est-à-dire vites à la course. Numa ne voulait ni paraître se défier de ceux qui se fiaient à lui, ni régner sur des hommes qui n’auraient pas eu en lui une pleine confiance. En second lieu, aux deux prêtres de Jupiter et de Mars il en ajouta un troisième, pour Romulus, et il l’appela Flamine Quirinal. Ce nom de Flamine était celui qu’on donnait déjà aux deux autres prêtres, à cause des bonnets dont ils se couvraient la tête : c’est comme qui dirait, en grec, pilamines. C’est un fait constant que les mots grecs étaient alors plus communs dans la langue latine qu’ils ne le sont aujourd’hui. Les manteaux que les rois portaient, et qu’on appelait lènes, sont, suivant Juba, nos chlènes. Le jeune garçon qui fait le service dans le temple de Jupiter est appelé Camillus, nom que quelques peuples grecs donnent à Mercure, parce qu’il est le ministre des dieux.

Après ces réformes, qui devaient lui concilier là bienveillance du peuple et ses bonnes grâces, Numa, sans perdre un instant, prit à tâche d’adoucir les mœurs des citoyens, comme on amollit le fer, et de substituer, à leurs inclinations dures et guerrières, des affections plus tendres et plus justes. Rome était alors cette ville en effervescence dont parle Platon. Œuvre, à sa première origine, de l’audace et de la témérité des hommes les plus hardis et les plus belliqueux, qui s’y étaient rassemblés de toutes parts ; nourrie au milieu des expéditions militaires, et dans des guerres continuelles, c’est par les armes qu’elle avait grandi sa puissance, et c’est par les dangers qu’elle semblait se fortifier chaque jour, comme les pieux qu’on enfonce s’affermissent par les coups qu’on leur donne. Numa, pensant bien que c’était grande et rude entreprise, que de vouloir adoucir et porter à la paix ce peuple fier et guerrier, appela la religion à son secours. Des fêtes, des sacrifices, des danses, qu’il ordonnait, qu’il conduisait lui-même, et dont il tempérait la gravité par l’attrait du plaisir : tels étaient les moyens habituels dont il se servait pour apprivoiser, pour amollir, ces courages bouillants, et qui ne respiraient que la guerre. Quelquefois aussi il leur racontait des prodiges effrayants, dont les dieux l’avaient fait témoin : visions étranges, voix menaçantes ; enfin il dompta et fit fléchir leurs âmes sous l’empire de la religion.

C’est cette conduite surtout qui donna lieu de croire que Numa devait sa sagesse aux leçons et à l’amitié de Pythagore. En effet, les premières bases du gouvernement de Numa, comme de la doctrine du philosophe, étaient le culte de la divinité et les pieux exercices. Ce fut encore, dit-on, dans les mêmes vues que Pythagore qu’il donna à tout ce qu’il faisait un appareil extérieur et une certaine ostentation. Pythagore avait apprivoisé un aigle, qui suspendait son vol à un certain appel, et qui descendait sur sa tête. Aux jeux Olympiques, il traversa l’assemblée, en montrant sa cuisse d’or. Et bien d’autres artifices qu’on lui attribue, bien d’autres choses miraculeuses, qui ont fait dire à Timon le Phliasien :

Pythagore l’enchanteur, avide de gloire,
Captivait les hommes par de graves et pompeux discours.

 

Le prestige employé par Numa fut cet amour d’une déesse ou d’une nymphe des montagnes, ce commerce secret dont j’ai parlé, et de prétendus entretiens avec les Muses. Numa attribuait aux Muses la plupart de ses révélations, et il prescrivit aux Romains des honneurs particuliers pour une d’entre elles. Il la nommait Tacita, c’est-à-dire silencieuse ou muette ; ce qui semble un souvenir et une consécration du silence prescrit par la diète pythagorique.

Ses ordonnances sur les statues des dieux ont une étroite parenté avec les dogmes de Pythagore. Le philosophe croyait que l’être par excellence n’est ni perceptible, ni susceptible de sensations, mais invisible, exempt de toute corruption, et purement intelligible. Numa, de son côté, défendit aux Romains d’attribuer à Dieu aucune forme d’homme ni de bête ; et il n’y avait jadis parmi eux ni portrait ni statue de divinité. Durant les cent soixante-dix premières années, ils ne placèrent, dans les temples et dans les chapelles qu’ils bâtissaient, aucune image figurée. Ils regardaient comme une impiété de représenter ce qu’il y a de plus parfait au moyen de ce qu’il y a de plus vil, et ils croyaient qu’on ne peut atteindre Dieu que par la pensée. Ses sacrifices répondaient fort aussi aux rites pythagoriciens : il n’y en avait pas de sanglants ; et on y usait ordinairement de farine, de libations, et d’autres choses très-simples.

Outre ces premières preuves, ceux qui veulent que les deux personnages aient eu des rapports ensemble font valoir des arguments extérieurs. Ils disent d’abord que les Romains donnèrent à Pythagore le droit de cité ; et ils s’autorisent du témoignage d’Épicharme, le poëte comique, qui mentionne le fait dans un livre dédié à Anténor : cet Épicharme est un auteur fort ancien, et qui avait été disciple de Pythagore. Une seconde preuve, c’est que, de quatre fils qu’eut Numa, il en nomma un Mamercus, nom du fils de Pythagore. C’est de Mamercus que descend la famille des Émilius, une des plus nobles d’entre les patriciennes. Émilius est un petit nom d’amitié que le roi donnait à son fils, pour désigner la douceur et la grâce de son langage. Enfin, moi-même j’ai entendu, à Rome, conter plus d’une fois que les Romains reçurent un jour, de l’oracle, l’ordre de placer dans leur ville la statue du plus sage et celle du plus vaillant des Grecs, et qu’ils dressèrent, sur le Forum, deux statues de bronze, l’une à Pythagore, l’autre à Alcibiade.

Au reste, cette opinion est très-douteuse, et ce serait un entêtement puéril de s’arrêter plus longtemps à l’établir ou à la réfuter.Numa dans l'édition de 1811 de Dacier.png

Ce profil est tiré de l’édition précitée de Dacier,  en 1811.

 

On attribue encore à Numa la fondation et l’organisation du collège des prêtres qu’on appelle Pontifes ; et il en fut lui-même, dit-on, le chef. Le nom de Pontifes vient, selon les uns, de ce que ces prêtres servent les dieux tout-puissants, maîtres de toutes choses : puissant se dit en latin potens. D’autres veulent que ce nom soit pris de l’expression conditionnelle s’il est possible de faire, en ce que le législateur ne prescrivait aux prêtres que les sacrifices qu’il leur était possible de faire, et ne les rendait pas responsables dès qu’il y avait empêchement légitime. Toutefois la plupart des auteurs préfèrent une étymologie que je trouve ridicule : le nom de Pontifes signifierait, à les en croire, faiseurs de ponts ; et on l’aurait donné à ces prêtres à cause des sacrifices qu’ils font sur les ponts, et qui sont les plus anciens comme les plus saints de tous. En effet, un pont se dit pons en latin. Ils ajoutent que le soin d’entretenir et de réparer les ponts n’est pas moins dans le devoir des Pontifes, que l’observation d’une cérémonie imprescriptible ou des rites nationaux : c’est même, chez les Romains, un point de religion de croire qu’on ne pourrait, sans sacrilège, rompre le pont de bois. Ce pont avait été construit, à ce qu’on prétend, sans aucune ferrure, et lié seulement avec des coins de bois, suivant la prescription d’un oracle. Le pont de pierre n’a été bâti que bien après, sous la questure d’Émilius. On dit même que le pont de bois n’existait point encore du temps de Numa, et qu’il a été construit sous le règne de son petit-fils Marcius. Le grand Pontife remplit les fonctions d’interprète et de devin, ou plutôt d’hiérophante : il ne préside pas seulement aux sacrifices publics, mais il surveille encore ceux qui se font en particulier, et il prend garde qu’on n’y transgresse les ordonnances du culte ; enfin, c’est lui qui enseigne ce que chacun doit faire pour honorer les dieux, ou pour les apaiser.

La surveillance des vierges sacrées qu’on nomme Vestales était aussi une charge du grand Pontife ; car c’est à Numa qu’on rapporte l’institution des Vestales, la consécration du feu qui brûle éternellement, confié à leur garde, ainsi que les rites et les cérémonies qu’elles observent. Peut-être Numa pensait-il que la substance pure et incorruptible du feu ne devait être confiée qu’à des corps chastes, exempts de souillure ; peut-être voyait-il dans le feu, stérile de sa nature et infécond, un rapport sensible avec la virginité. En effet, dans les lieux de la Grèce, à Pytho, à Athènes, où brûle un feu perpétuel, la garde en est donnée non à des vierges, mais à des veuves qui ont passé l’âge d’un nouvel hymen. Ce feu vient-il à s’éteindre par quelque accident, comme la lampe sacrée s’éteignit, dit-on, à Athènes, durant la tyrannie d’Aristion ; à Delphes, lorsque le temple fut brûlé par les Mèdes ; à Rome, pendant la guerre de Mithridate et durant la guerre civile, où le temple fut consumé ainsi que l’autel : il est défendu de le rallumer avec un feu ordinaire ; et il faut faire un feu tout nouveau, en tirant du soleil une flamme pure et sans mélange. On emploie, à cet effet, des vases concaves, dont les parois intérieures sont taillées en triangles rectangles isoscèles, et où toutes les lignes tirées de la circonférence aboutissent à un même centre. Ces vases sont exposés au soleil, et les rayons, réfléchis de tous les points de la circonférence, s’entremêlent dans ce centre commun : ils y subtilisent l’air et le divisent ; ils acquièrent, par la réflexion, la nature et la puissance du feu, et ils embrasent promptement les matières sèches et légères qu’on leur présente.

Selon certains auteurs, l’emploi des vierges sacrées se borne à la garde du feu perpétuel ; mais il y a, suivant quelques-uns, d’autres choses saintes sur lesquelles elles peuvent seules porter leurs regards. Nous avons écrit, dans la Vie de Camille, tout ce qu’il est permis de savoir et de dire au sujet de ces mystères. On dit que Numa consacra d’abord deux Vestales, Gégania et Vérénia, et ensuite deux autres, Canuléia et Tarpéia. Servius en ajouta encore deux ; et c’est à ce nombre de six qu’on s’est arrêté jusqu’à présent. Numa prescrivit aux vierges sacrées de garder pendant trente ans la chasteté. Les dix premières années, elles apprennent leurs devoirs ; les dix suivantes, elles pratiquent ce qu’elles ont appris, et, les dix dernières, elles instruisent les novices. Ce temps expiré, elles sont libres de se marier, et de quitter le sacerdoce pour embrasser un autre genre de vie ; mais il en est peu, à ce qu’on assure, qui profitent de cette liberté, et celles qui l’ont fait n’ont pas eu lieu de s’en applaudir : elles ont passé le reste de leur vie dans le repentir et la tristesse. Ces exemples ont inspiré aux autres une crainte religieuse ; et au mariage elles ont préféré la continence, et la virginité perpétuelle.

Numa leur accorda de grands privilèges. Par exemple, elles peuvent tester, du vivant même de leur père, et, comme les femmes qui ont trois enfants, gérer à leur fantaisie, sans l’intervention d’un curateur. Quand elles sortent, des licteurs marchent devant elles ; et, si elles rencontrent par hasard un criminel qu’on mène à la mort, il est mis en liberté ; mais il faut que la vierge jure que la rencontre est involontaire et fortuite, et n’a pas été ménagée à dessein. Passer sous la litière où on les porte, est un crime puni de mort. Pour les fautes qu’elles-mêmes commettent, les Vestales sont frappées de verges par le grand Pontife ; quelquefois même elles subissent le châtiment dans un lieu obscur et retiré, nues et protégées d’un simple voile. Mais la Vestale qui a violé le vœu de virginité est enterrée vivante, près de la porte Colline. Il y a, dans cet endroit, en dedans de la ville, un tertre d’une assez longue étendue, qu’en langue latine on appelle une levée. On y construit un petit caveau, où l’on descend par une ouverture pratiquée à la surface du terrain. Il y a, dans le caveau, un lit, une lampe allumée, et une petite provision des choses nécessaires à la vie : du pain, de l’eau, un pot de lait et un peu d’huile, comme pour dissimuler qu’on force à mourir de faim une personne consacrée par les plus augustes cérémonies. Celle qui a été condamnée est mise dans une litière, qu’on ferme exactement, et qu’on serre avec des courroies, de manière que sa voix ne puisse pas même être entendue ; et on lui fait traverser le Forum. Alors tout le monde se range, et suit d’un air morne et dans un profond silence. Il n’est point de spectacle plus effrayant à Rome, point de jour où la ville présente un plus lugubre aspect. Quand la litière est apportée au lieu du supplice, les licteurs délient les courroies. Le grand Pontife, avant l’exécution, fait certaines prières secrètes, et il lève les mains au ciel. Il tire ensuite de la litière la patiente couverte d’un voile, la met sur l’échelle par où l’on descend dans le caveau, puis il s’en retourne avec les autres prêtres. Elle arrivée au bas, on remonte l’échelle, et l’on recouvre le caveau, en y amoncelant de la terre jusqu’à ce que le terrain soit de niveau avec le reste de la levée. Tel est le châtiment des Vestales qui ont violé leur vœu sacré de virginité.

C’est Numa qui construisit, dit-on, le temple circulaire de Vesta, pour servir d’abri au feu perpétuel. La forme préférée était l’imitation de la figure non de la terre prise pour Vesta, mais de l’univers, dont le milieu, suivant les pythagoriciens, est occupé par le feu, qu’ils appellent Vesta et la Monade. Ils ne croient point que la terre soit immobile, ni placée au centre de la sphère : ils prétendent qu’elle décrit un cercle autour du feu ; et ils ne la comptent pas au nombre des plus précieuses parties, ni des premières, qui constituent le monde. On tient que Platon, dans sa vieillesse, adopta la même doctrine au sujet de la terre, à savoir qu’elle n’occupait pas le centre de l’univers, et qu’elle cédait cette place, la plus honorable, à un plus noble élément.

Ce sont aussi les Pontifes qui prescrivent les rites à observer dans les funérailles. Numa leur avait appris à ne point croire qu’il y ait rien qui souille dans ces cérémonies : on devait, suivant lui, honorer d’un culte les dieux des enfers, lesquels reçoivent les éléments principaux de notre être, et, entre toutes ces divinités, celle qu’il appelait Libitine, la déesse qui veille sur les droits des morts : soit qu’on la confonde avec Proserpine, ou plutôt avec Vénus, comme font les plus savants Romains, rattachant, non sans raison, à une même divinité la naissance et la mort des hommes. Pour le deuil, il en proportionna la durée à l’âge où étaient morts ceux qu’on pleurait. Ainsi, point de deuil pour un enfant au-dessous de trois ans ; depuis cet âge, jusqu’à celui de dix ans, autant de mois de deuil que l’enfant aurait vécu d’années. C’est là que s’arrêtait l’augmentation : le plus long deuil ne dépassait pas dix mois. C’est le temps que doit durer le veuvage des femmes qui ont perdu leurs maris : la femme qui se remariait avant ce délai sacrifiait une vache pleine, aux termes de la loi de Numa.

Numa institua encore plusieurs autres collèges de prêtres : je n’en citerai plus que deux, celui des Saliens et celui des Féciaux, parce qu’ils mettent dans tout son jour la piété du monarque. Les Féciaux me paraissent quelque chose comme des conservateurs de paix. Le nom qu’ils portent vient de leurs fonctions : ils s’employaient à terminer à l’amiable les différends, et ils ne permettaient de recourir aux armes que lorsqu’on avait perdu tout espoir de conciliation ; car les Grecs ne donnent proprement le nom de paix qu’à l’accord que deux partis font entre eux par la voie de la raison, et non par la force. Les Féciaux des Romains allaient plusieurs fois eux-mêmes trouver les agresseurs, et ils cherchaient à s’entendre avec eux. S’ils n’obtenaient pas réparation, ils prenaient les dieux à témoin, et ils prononçaient de terribles imprécations, priant qu’elles retombassent sur eux-mêmes et sur leur pays, si la réclamation n’était pas juste : ils faisaient ensuite leur déclaration de guerre. Quand les Féciaux s’opposaient à une guerre, ou seulement la désapprouvaient, il n’était permis ni aux soldats romains, ni au roi même, de prendre les armes : il fallait qu’ils eussent autorisé le monarque à entrer en campagne, en déclarant que la guerre était juste ; et celui-ci délibérait ensuite sur les moyens d’exécution.

On prétend que le sac de Rome par les Gaulois eut pour cause la transgression de cette coutume sacrée. Les barbares assiégeaient Clusium ; les Romains envoyèrent dans leur camp un député, Fabius Ambustus, pour négocier la levée du siège. Fabius, ayant reçu une réponse peu favorable, se crut déchargé de sa commission ; et, avec une témérité de jeune homme, il prit les armes pour les Clusiens, et il provoqua à un combat singulier le plus vaillant des barbares. Il vainquit son adversaire, le tua et le dépouilla de ses armes. Les Gaulois, à ce moment, le reconnurent : ils dépêchèrent donc à Rome un héraut, pour accuser Fabius d’avoir porté les armes contre eux, au mépris de la foi jurée, contre toute loi, et sans avoir déclaré la guerre. Le sénat, sur l’avis des Féciaux, résolut de livrer Fabius aux Gaulois ; mais Fabius eut recours au peuple, dont la décision lui fut favorable ; et il échappa ainsi au supplice. Les Gaulois ne tardèrent pas à marcher contre Rome, qu’ils saccagèrent toute, à l’exception du Capitole. Mais j’explique le fait plus en détail dans la Vie de Camille.

Poussin, Numa et Égérie ou bien... Midas.png

Cette hst se trouve à Chantilly, collection de peinture très impressionnante [en même temps que triple jardin permettant de comprendre l’histoire du jardin entre le milieu du XVIIe et le milieu du XIXe ; et témoignage rare, par les grandes écuries de Jean Aubert, de très vaste création architecturale de pur style Louis XV] ; elle est de notre grand Poussin ; point parmi les plus éblouissantes, à mon sens, qu’ait données son art, même en cette époque relativement précoce de son expression ; je la porte pour son ancienne désignation, à laquelle je veux m’accrocher ici – d’autant qu’elle illustre ainsi le texte – : « Numa Pompilius et la nymphe Égérie » [aujourd’hui, l’on préfère « Midas transformant en or un rameau »].

Voici à quelle occasion Numa institua les prêtres Saliens. La huitième année de son règne, une maladie pestilentielle, qui courait par l’Italie, vint aussi fondre sur Rome, et jeter le peuple dans la consternation. Mais un jour, dit-on, il tomba du ciel, entre les mains de Numa, un bouclier d’airain ; et le roi s’empressa de débiter, au sujet de ce bouclier, des choses merveilleuses, qu’il prétendait tenir d’Égérie et des Muses. Elles lui auraient dit que cette arme était envoyée pour le salut de la ville ; qu’il la fallait garder avec soin, et en faire onze autres semblables et pour la figure, et pour la grandeur et la forme, afin que ceux qui voudraient l’enlever ne pussent reconnaître, parmi les autres, le bouclier tombé du ciel. Le lieu où il était tombé, avec les prairies qui l’environnaient, devaient, ajoutait-il, être dédiés aux Muses, car c’est dans ces prairies qu’elles venaient si souvent le visiter ; enfin la source qui arrosait cette campagne serait consacrée aux Vestales : chaque jour elles iraient y puiser de l’eau, pour arroser et purifier leur temple. La cessation subite de la maladie fit ajouter foi à ces discours. Numa, tenant en main le bouclier, invita les artisans à essayer d’en faire de semblables. Tous désespérèrent d’y réussir, excepté Véturius Mamurius, un des plus excellents ouvriers, qui en imita si bien la forme et le contour, et qui fit les onze autres si semblables, que Numa lui-même ne pouvait plus distinguer le premier. C’est pour les garder et pour en prendre soin, que Numa institua les prêtres Saliens. Ce nom de Saliens ne vient pas, comme quelques-uns l’imaginent, d’un Salius de Samothrace ou de Mantinée, inventeur de la danse armée, mais plutôt de la danse même des Saliens, de ces sauts qu’ils font lorsqu’au mois de mars ils portent en procession ces boucliers sacrés dans les rues de Rome, vêtus d’une tunique de pourpre, de larges baudriers d’airain, un casque d’airain sur la tête, et faisant retentir les boucliers, en les frappant du plat de leurs courtes épées. Leur danse consiste surtout dans le mouvement des pieds : ce sont des pas gracieux et variés, des tours et des retours rapides et cadencés, qu’ils exécutent avec autant d’agilité que de vigueur.

Les boucliers en question sont appelés anciles, à cause de leur forme. Ce n’est ni un rond parfait, ni, comme pour les boucliers ordinaires, un contour régulier : c’est une ligne sinueuse brisée, dont les portions courbes se joignent les unes les autres par l’extrémité, et qui donne au bouclier une coupe échancrée. Peut-être aussi ce nom vient-il du coude autour duquel on les porte. Ce sont les étymologies que donne Juba, lequel veut à toute force dériver le mot ancile de la langue grecque. Le premier ancile pourrait bien avoir reçu son nom de sa chute d’en haut, ou de la guérison des malades, ou de la fin de la sécheresse ou de la suspension du fléau ; de même que les Dioscures ont été appelés Anaces par les Athéniens. Voilà ce qu’on peut dire, si l’on tient à ce que le mot vienne de la langue grecque. Mamurius eut, dit-on, pour récompense de son habileté, l’honneur d’être nommé dans le cantique que chantent les Saliens pendant leur danse armée. D’autres prétendent que, dans cet hymne, il ne s’agit pas de Véturius Mamurius, mais qu’il y a veterem mernoriam, c’est-à-dire ancienne mémoire.

Après avoir réglé les sacerdoces, Numa bâtit, près du temple de Vesta, un palais appelé Régia, maison du roi. Il y habitait d’ordinaire, s’occupant à faire des sacrifices, ou instruisant les prêtres, ou s’entretenant avec eux de quelques sujets de dévotion. Il avait, sur le mont Quirinal, une autre habitation, dont on montre encore la place. Dans les processions publiques, dans toutes les supplications des prêtres, des hérauts marchaient en tête, par les rues de la ville, criant qu’on restât en silence, et faisant cesser tout travail. Les pythagoriciens ne veulent pas qu’on adore les dieux et qu’on les prie en courant : on doit, suivant eux, sortir de sa maison dans ce dessein, après s’être bien préparé. Numa pensait aussi que les citoyens, dans ce qui regarde le culte des dieux, ne devaient rien faire négligemment et par manière d’acquit ; qu’il leur fallait quitter toute autre occupation, et appliquer uniquement leur esprit à celle-là, qui est l’acte de piété par excellence, et, par conséquent, suspendre ces bruits, ces cris, ces gémissements, inséparables des travaux mécaniques et mercenaires, et laisser les rues libres pendant le temps de la cérémonie. Il reste, encore à présent, des traces de cet usage. Lorsque le consul prend les augures ou fait un sacrifice, on crie à haute voix : Hoc age, c’est-à-dire : Fais ceci ; invitation, pour les assistants, à se recueillir et à être attentifs.

Les autres ordonnances de Numa ne ressemblent pas moins, pour la plupart, aux préceptes pythagoriciens. Les pythagoriciens défendaient de s’asseoir sur le boisseau, d’attiser le feu avec un poignard, et de regarder derrière soi quand on part pour un voyage. Ils prescrivaient de faire aux dieux célestes les offrandes par nombres impairs, et par nombres pairs aux dieux infernaux ; symboles dont ils cachaient au peuple le véritable sens. Certaines institutions de Numa contenaient de même un sens caché. Il avait défendu, par exemple, de faire des libations aux dieux avec le vin d’une vigne non taillée, et de sacrifier jamais sans farine ; il avait ordonné de tourner en rond en adorant les dieux, et de s’asseoir après les avoir adorés. Les deux premières ordonnances semblent recommander la culture de la terre, comme étant une partie de la religion. Le précepte de tourner en adorant les dieux avait, dit-on, pour objet d’imiter le mouvement de la rotation de l’univers ; mais, comme les temples regardaient l’orient, et que l’adorateur avait le dos tourné au soleil, c’était plutôt, je crois, vers le soleil qu’il se tournait, pour se remettre ensuite en présence du dieu. Par ces deux mouvements, il faisait un tour entier, pendant lequel il achevait sa prière. Ou bien, n’y aurait-il pas, dans ce tournoiement, une allusion aux roues égyptiennes ? ne signifierait-il pas qu’il n’y a rien de stable dans les choses humaines, et que, de quelque manière que Dieu tourne et agite notre vie, nous devons nous soumettre et faire sa volonté ? S’asseoir après avoir adoré était, dit-on, un présage que les prières avaient été exaucées, et que les biens qu’on espérait seraient durables. On explique encore le fait autrement. Le repos sépare nos actions : or, après avoir terminé une première action, ils s’asseyaient devant les dieux pour en commencer une nouvelle. Cela peut se rapporter aussi au désir qu’avait le législateur de nous accoutumer, comme je l’ai dit, à ne pas prier les dieux quand nous sommes occupés d’autre chose, par passe-temps, et comme en courant, mais quand nous avons tout loisir, et que nous sommes libres de toute autre affaire.

Cette éducation religieuse rendit les Romains si dociles, et elle leur inspira, pour la puissance de Numa, une admiration telle, qu’ils accueillirent des opinions absurdes, de pures fables, et s’imaginèrent qu’il n’y avait, pour peu que Numa voulût, plus rien d’incroyable ni d’impossible. On conte, à ce sujet, qu’un jour il avait invité à souper un assez grand nombre de personnes : il leur fit servir, sur une vaisselle commune, un repas très-frugal et tout vulgaire. Comme on se mettait à table : « Voici, dit-il, ma déesse qui me vient faire visite ; » et soudain on vit la maison pleine de la plus riche vaisselle, et les tables couvertes des mets les plus exquis, et servies avec une extrême magnificence.

Mais ce qu’on rapporte d’une conversation qu’il eut avec Jupiter dépasse toute absurdité. Quand le mont Aventin n’était pas encore renfermé dans l’enceinte de Rome, ni même habité, ses sources abondantes et ses bois touffus attiraient souvent, dit la tradition, deux divinités, Picus et Faunus, qu’on peut comparer aux Satyres et aux Pans, sinon que Picus et Faunus allaient courant, dit-on, l’Italie, et opérant, par la vertu de certains remèdes et par des charmes magiques, les mêmes effets qu’attribuent les Grecs à leurs Dactyles Idéens. Numa se serait rendu maître de Picus et de Faunus, en mettant du vin et du miel dans la source où ils avaient coutume de boire. Ses captifs changèrent plusieurs fois de figure, et ils se revêtirent, à ses yeux, de formes étranges, épouvantables ; mais, lorsqu’ils virent que leurs chaînes ne céderaient pas, et que toute fuite était impossible, ils révélèrent à Numa plusieurs choses futures, et ils lui enseignèrent l’expiation des foudres, telle qu’on la pratique aujourd’hui, par le moyen d’oignons, de cheveux et d’anchois.

Suivant d’autres, ce ne sont pas ces dieux qui lui apprirent cette expiation : seulement, par leurs charmes magiques, ils firent descendre Jupiter. Le dieu irrité dit à Numa : « Il faut, pour faire l’expiation, des têtes… — d’oignons, interrompit Numa ; — d’hommes, » continua Jupiter. Numa voulut encore éluder cet ordre cruel : « Avec leurs cheveux ? demanda-t-il. — Avec de vivants… répondit Jupiter ; — anchois, » se hâta de dire Numa. C’est Égérie qui lui avait suggéré le stratagème. Jupiter s’en retourna avec des dispositions favorables, ce qui fit donner à ce lieu le nom d’Ilicium ; et les réponses de Numa furent la règle de l’expiation. Ces fables ridicules font connaître du moins quelle était, sur les hommes de ce temps, la puissance de la religion, et à quelle discipline Numa les avait façonnés. Pour lui, toutes ses espérances se reposaient si bien dans la protection divine, qu’un jour, qu’on vint lui annoncer que les ennemis approchaient : « Moi, dit-il en souriant, je sacrifie. »

Numa fut le premier qui bâtit un temple à la Foi et au dieu Terme, et qui « apprit aux Romains que le grand serment, c’est de jurer la Foi : serment dont ils se servent encore aujourd’hui. Terme signifie une borne. On fait à ce dieu des sacrifices publics et particuliers, sur les limites des champs. On lui immole à présent des victimes vivantes ; mais le sacrifice, dans les temps anciens, se faisait sans effusion de sang. Numa, éclairé par la raison, avait compris que le dieu des bornes, le gardien de la paix et le témoin de la justice, doit être pur de tout meurtre. Ce fut encore lui, je pense, qui borna le territoire de Rome. Romulus n’avait pas voulu le faire, parce qu’en mesurant ce qui lui appartenait, il aurait montré ce qu’il usurpait sur autrui. En effet, les bornes, quand on les respecte, sont un lien qui enchaîne la puissance, et, quand on les arrache, une preuve qui convainc l’injustice. Rome, dans ses commencements, avait un territoire peu étendu ; mais il s’était bien agrandi par les armes de Romulus. Numa distribua ces nouvelles terres aux citoyens indigents, afin de détruire la misère, cause nécessaire de la perversité, et de tourner le peuple vers l’agriculture. Les Romains, en domptant la terre, devaient s’adoucir eux-mêmes. Car il n’est point d’exercices qui inspirent, aussi puissamment que la vie champêtre, le désir ardent de la paix. On y conserve bien cette audace guerrière qui fait qu’on défend son bien par les armes ; mais l’on s’y dépouille de la convoitise et de la cupidité, qui entreprennent sur le bien des autres. Aussi Numa, qui voulait faire aimer aux citoyens l’agriculture, comme l’attrait le plus puissant de la paix, et qui voyait, dans cet art, un moyen de former leurs mœurs, bien plus encore que de les enrichir, partagea le territoire en plusieurs portions, qu’il appela bourgs, et il établit dans chacune des surveillants et des arbitres. Quelquefois il en faisait lui-même la visite ; et, jugeant des mœurs des citoyens par le travail, il avançait en honneurs et en pouvoir ceux qui se distinguaient par leur activité, blâmait les paresseux, et les corrigeait de leur négligence.

Le plus admiré des établissements de Numa, c’est la division qu’il fit du peuple, suivant les métiers. Rome, comme nous l’avons déjà dit, était composée de deux nations, ou plutôt séparée en deux partis, qui ne voulaient absolument ni se réunir, ni effacer les différences qui en faisaient comme deux peuples étrangers l’un à l’autre : c’étaient, entre les deux portions du peuple, des querelles et des débats interminables. Quand on veut unir des corps durs, et qui, naturellement, ne se mêleraient point ensemble, on les brise, on les réduit en parcelles, et l’union devient facile. Numa suivit cet exemple. Pour faire disparaître cette grande cause de division, et la disséminer, si je puis dire, en plusieurs petites parties, il distribua tout le peuple en plusieurs corps, qui reportaient leurs passions sur d’autres intérêts. C’étaient des corps de métiers : joueurs de flûte, orfèvres, charpentiers, teinturiers, cordonniers, tanneurs, forgerons, potiers de terre ; et ainsi des autres métiers, dont chacun forma aussi un corps. Chaque métier eut ses confréries, ses jours d’assemblée, et des cérémonies de religion réglées suivant sa dignité. C’est alors que commença à s’effacer cette distinction de Sabins et de Romains, de concitoyens de Tatius et de Romulus, à laquelle on avait si fort tenu des deux côtés ; de sorte que la division opéra le mélange, et, pour ainsi dire, l’amalgame de tous les citoyens ensemble.

On loue aussi l’ordonnance par laquelle Numa adoucit la loi qui autorisait les pères à vendre leurs enfants. Il fit une exception en faveur de ceux qui se seraient mariés du consentement de leur père et sur son invitation : il y avait, selon lui, une vraie cruauté à ce qu’une femme qui avait épousé un homme libre se trouvât, tout à coup, l’épouse d’un esclave.

Il s’occupa, en outre, du calendrier ; et, si sa réforme ne fut pas complète, elle n’était pas pour cela l’œuvre d’un ignorant. Sous le règne de Romulus, on ne suivait, pour les mois, aucune règle ni aucun ordre : les uns étaient à peine de vingt jours, et d’autres en avaient trente-cinq, et quelquefois davantage. On n’avait aucune idée de l’inégalité qu’il y a entre le cours de la lune et celui du soleil : on n’avait qu’un souci, c’était que l’année fut de trois cent soixante jours. Numa reconnut que l’inégalité était de onze jours ; que les révolutions de la lune se faisaient en trois cent cinquante-quatre jours, et celles du soleil en trois cent soixante-cinq : il doubla donc ces onze jours, et il en fit un mois de vingt-deux jours, qu’il intercalait, tous les deux ans, après celui de février. Ce mois intercalaire est appelé par les Romains Mercédinus. Au reste, le remède qu’il apporta à cette inégalité devait lui-même exiger dans la suite des remèdes plus grands encore.

Numa changea aussi l’ordre des mois. Mars était le premier de l’année : il en fit le troisième, et il mit à sa place janvier, qui, sous Romulus, était le onzième ; février était le douzième et dernier, et il devint désormais le second. Toutefois c’est une opinion accréditée que janvier et février ont été ajoutés par Numa, et qu’avant lui, l’année romaine n’était que de dix mois, comme il y en a de trois chez quelques peuples barbares, et comme, chez les Grecs, l’année des Arcadiens est de quatre mois, et celle des Acarnaniens de six. Les Égyptiens eurent, dit-on, d’abord des années d’un mois, puis des années de quatre mois. Voilà pourquoi ce peuple, bien qu’il habite un pays tout nouveau, fait l’effet de remonter si haut dans l’histoire : ils déroulent, dans leurs annales, ce nombre infini d’années, parce qu’il y a des mois qui comptent chacun pour un an. Ce qui prouve que l’année des Romains était autrefois de dix mois, et non de douze, c’est le nom de leur dernier mois, appelé encore aujourd’hui décembre. Mars était le premier : l’ordre actuel le montre assez ; car le cinquième, en commençant à mars, se nomme Quintilis, le sixième Sextilis ; et ainsi de suite pour les autres. Si janvier et février eussent toujours été placés avant mars, les Romains se seraient contredits, en appelant cinquième un mois qui était, en réalité, le septième. Il est vraisemblable d’ailleurs que mars, consacré par Romulus au dieu de ce nom, obtint la première place ; que le second fut avril, ainsi nommé d’Aphrodite : en effet, c’est dans ce mois que les femmes romaines font un sacrifice à cette déesse ; et elles se baignent, aux calendes d’avril, avec une couronne de myrte sur la tête. Il y en a qui veulent que le mot aprilis, qui s’écrit par une lettre simple, vienne, non point d’Aphrodite, mais de ce que c’est le mois où le printemps, dans sa force, ouvre et développe les germes des plantes : ce serait là, en latin, le sens de ce mot. Des deux suivants, l’un est appelé mai, de la déesse Maïa, car il est consacré à Mercure, et l’autre juin, du nom de Junon. Quelques-uns prétendent que ces deux mois ont pris leur nom de deux des époques de la vie, la vieillesse et la jeunesse, parce que les vieillards, chez les Romains, se nomment majores, et les jeunes gens juniores. Les noms de tous les autres sont les noms mêmes du rang que chacun tenait d’abord dans le nombre des mois : cinquième, sixième, septième, huitième, neuvième, dixième. Dans la suite, le cinquième fut nommé Julius, en l’honneur de César, celui qui vainquit Pompée ; et le sixième, Auguste, surnom du second des empereurs. Domitien remplaça par ses surnoms les noms de septembre et d’octobre, innovation qui dura peu : dès qu’il eut été assassiné, ces mois reprirent leurs anciens noms. Les deux derniers sont les seuls qui aient conservé de tout temps leur dénomination numérique. De ceux qui furent ajoutés ou transposés par Numa, l’un, février, peut s’expliquer mois des purifications. C’est là à peu près le sens du terme latin ; d’ailleurs, c’est dans ce mois qu’on sacrifie aux morts, et que l’on célèbre la fête des Lupercales, laquelle ressemble beaucoup à une purification.

Janvier, le premier mois de l’année, tire son nom de Janus. Je crois que Numa ôta de la première place mars, qui portait le nom du dieu de la guerre, parce qu’il avait à cœur de mettre partout, avant les qualités guerrières, les vertus civiles. Car Janus, qu’il ait été un dieu ou un roi, fut, dans la haute antiquité, un ami de la civilisation et de la paix, et il fit quitter aux hommes la vie dure et sauvage. Voilà pourquoi on le représente avec deux visages, comme ayant su accommoder ses manières et sa conduite à un double genre de vie.

Il y a, dans Rome, un temple de Janus, dont les deux portes se nomment portes de la guerre, car il est d’usage de les ouvrir pendant la guerre, et de les fermer en temps de paix. Rien n’est plus difficile et plus rare que de les voir fermées : l’empire, à cause de son étendue, a sans cesse quelque guerre à soutenir, pour se défendre contre les barbares qui l’environnent. Néanmoins ce temple fut fermé après la victoire de César Auguste sur Antoine ; et il l’avait été auparavant sous le consulat de Marcus Attilius et de Titus Manlius, peu de temps il est vrai : on le rouvrit presque aussitôt, parce qu’il survint une guerre nouvelle. Mais, sous le règne de Numa, on ne le vit pas ouvert un seul jour : il demeura constamment fermé, durant quarante-trois ans. Tant s’était amortie l’ardeur des combats ! et partout ; car le peuple romain n’était pas le seul qu’eussent adouci et charmé la justice et la bonté du roi : toutes les villes voisines, comme s’il eût soufflé de Rome quelque brise, un vent salutaire, commencèrent à réformer leurs mœurs ; tous se sentirent au cœur un désir de vivre sous de sages lois, au sein de la paix, occupés à cultiver la terre, à élever en repos leurs enfants, et à honorer les dieux. Ce n’étaient, dans toute l’Italie, que fêtes, que danses et festins : on s’invitait les uns les autres, on se visitait sans crainte ; on donnait, on recevait, une cordiale hospitalité. Il semblait que la sagesse de Numa fût une source abondante, d’où la justice et la vertu s’épanchaient sur le monde, et que le calme de son âme eût passé dans tous les cœurs. Aussi les exagérations des poëtes sont-elles, dit-on, trop faibles encore, pour peindre le bonheur de ce temps : « La brune araignée fait sa toile sur l’anneau de fer des boucliers ; » et encore : « La rouille consume et les lances à la pointe aiguë, et les épées au double tranchant ; on n’entend pas retentir le son des trompettes d’airain, et le doux sommeil n’est plus ravi à la paupière. » Il n’y eut, en effet, durant tout le règne de Numa, ni guerre, ni sédition, ni désir de nouveauté dans le gouvernement. Numa ne s’attira la haine ni l’envie de personne ; et il ne se trouva pas un ambitieux qui osât conspirer contre lui, ou tenter un soulèvement. Soit crainte des dieux, qui donnaient à cet homme de sensibles preuves de leur protection, soit respect pour sa vertu, soit faveur de la Fortune, qui, sous Numa, conserva la vie des hommes exempte de toute souillure et de toute corruption, ce règne fut un frappant exemple et la preuve de cette vérité politique, que Platon osa proclamer bien des siècles plus tard, qu’il n’y a, pour les maux des hommes, qu’un remède unique et efficace, c’est que, par une faveur particulière des dieux, la puissance souveraine et la philosophie se trouvent réunies dans une même personne, qui rende à la vertu sa force, et qui la fasse triompher du vice. Heureux sans doute, l’homme vertueux ! mais heureux aussi ceux qui entendent les paroles qui sortent de la bouche du sage ! Avec elles, la multitude n’a pas besoin, pour obéir, de contrainte et de menace ; les sujets, qui voient briller dans leur chef le plus beau modèle de vertu, embrassent volontairement la sagesse : unis ensemble par l’amitié et la concorde, ils pratiquent la justice et la tempérance, et ils vivent de cette vie irréprochable et vraiment heureuse, qui est la fin la plus parfaite que puissent se proposer nos travaux. L’homme le plus digne de régner est donc celui qui sait inspirer à son peuple ces sentiments, cette conduite ; et c’est ce que Numa sut faire mieux qu’aucun autre roi.

Il y a, chez des historiens, des opinions fort diverses, quant au nombre des femmes et des enfants de Numa. Suivant les uns, il n’épousa point d’autre femme que Tatia, dont il eut une fille unique, Pompilia. Il eut, selon d’autres, outre Pompilia, quatre fils : Pompon, Pinus, Calpus et Mamercus, qui furent les tiges des plus illustres maisons de Rome, les Pomponius, les Pinarius, les Calpurnius et les Mamercius ; et c’est à cette origine que ces familles devraient leur surnom de Reges, ou de rois. D’autres enfin accusent ces derniers d’avoir voulu flatter ces quatre familles, en les faisant descendre de Numa par de fausses généalogies : ils prétendent que Pompilia n’était point fille de Tatia, mais d’une autre femme nommée Lucrèce, que Numa avait épousée depuis son élévation. Ils conviennent tous que Pompilia fut mariée à Marcius : c’était le fils de ce Marcius qui avait persuadé à Numa d’accepter l’empire ; qui l’avait suivi à Rome et qui avait été élevé au rang de sénateur ; qui, à la mort de Numa, disputa la royauté à Tullus Hostilius, fut vaincu, et se donna la mort. Son fils Marcius, mari de Pompilia, fixa son séjour à Rome, et il eut un fils, nommé Ancus Marcius, qui fut roi après Tullus Hostilius, et qui n’avait, dit-on, que cinq ans à la mort de Numa. Cette mort ne fut ni précipitée ni subite. Numa tomba dans une maladie de langueur, et il s’éteignit peu à peu de vieillesse, suivant le récit de Pison. Il était âgé d’un peu plus de quatre-vingts ans.

Les honneurs qui accompagnèrent ses obsèques ajoutèrent encore à l’éclat de sa vie. Les peuples alliés et amis de Rome s’y rendirent, avec des présents et des couronnes ; les sénateurs portèrent sur leurs épaules le lit funèbre ; les prêtres formaient le cortège, suivis d’une foule innombrable, mêlée de femmes et d’enfants. On eût dit non point les funérailles d’un roi mort de vieillesse, mais le convoi de l’ami le plus cher, qui aurait été ravi à la fleur de son âge : tous fondaient en larmes, et poussaient de profonds gémissements. On ne brûla point son corps, parce qu’il l’avait, dit-on, défendu ; mais on fit deux cercueils de pierre, qu’on enterra au bas du Janicule : l’un renfermait le corps, et l’autre les livres sacrés, qu’il avait écrits lui-même, comme les législateurs grecs écrivaient leurs Tables. Il avait, pendant sa vie, instruit les prêtres de tout ce que ces livres contenaient, et il leur en avait expliqué la doctrine : il ordonna de les enterrer avec lui, parce qu’il ne jugeait pas convenable que des lettres mortes eussent le dépôt de ces mystères. C’est pour le même motif, dit-on, que les pythagoriciens ne mettent point par écrit leurs préceptes, et qu’ils les confient, par un enseignement de vive voix, à la mémoire de ceux qu’ils en jugent dignes. Ils avaient communiqué un jour, à un homme qui en était indigne, les démonstrations et les théories les plus ardues, les plus subtiles et les moins connues de la géométrie ; et la divinité déclara, s’il les en faut croire, qu’elle punirait, par quelque grande calamité publique, cette profanation et cette impiété.

Il ne faut donc pas traiter bien sévèrement ceux qui arguent de tant de ressemblances, et qui soutiennent que Pythagore et Numa ont été contemporains. Antias prétend qu’on avait mis, dans le cercueil, douze livres latins sur des matières de religion, et douze autres, écrits en grec, sur la philosophie. Environ quatre cents ans après, sous le consulat de Publius Cornélius et de Marcus Bébius, des pluies violentes bouleversèrent le tertre, et le courant mit les cercueils à découvert. On les ouvrit : on trouva l’un entièrement vide, sans aucun reste de corps ; mais les livres sacrés s’étaient conservés dans l’autre. Pétilius, alors préteur, les lut, dit-on, et il jura, devant le sénat, qu’il ne croyait ni pieux ni juste d’en livrer le contenu au public. En conséquence, ils furent brûlés dans le Comice.

C’est le privilège des hommes justes et vertueux que leur gloire grandisse toujours après la mort. L’envie ne leur survit pas longtemps ; quelquefois même elle meurt avant eux. Mais les malheurs des rois qui succédèrent à Numa donnèrent à sa renommée un plus grand lustre encore. Cinq rois régnèrent après lui : le dernier, renversé du haut de sa puissance, vieillit dans un honteux exil. Aucun des quatre autres ne mourut de mort naturelle : trois périrent dans les embûches qu’on leur dressa ; et Tullus Hostilius, qui succéda immédiatement à Numa, se moquant des vertus de son prédécesseur, surtout de sa piété religieuse, qu’il accusait de rendre les hommes lâches et efféminés, tourna vers la guerre l’esprit des Romains. Mais cette folle témérité ne dura pas : il passa à l’autre extrême, par l’effet d’une grave et étrange maladie dont il avait été frappé ; et il tomba dans une superstition qui ne ressemblait en rien à la piété de Numa. Le peuple s’en ressentit ; et la mort du roi, brûlé par la foudre, augmenta encore, dans les âmes, les ravages du mal.

 

 

COMPARAISON DE LYCURGUE ET DE NUMA

 

Nous avons raconté la vie de Numa et celle de Lycurgue : comparons ces deux hommes l’un à l’autre, sans reculer devant la difficulté de l’entreprise, et mettons aussi en regard les différences.

Leurs actions font assez connaître les vertus qui leur sont communes, telles que la sagesse, la piété, la science du gouvernement, le talent de dresser les peuples, la pensée qu’ils ont eue, l’un comme l’autre, de donner leurs lois pour l’œuvre des dieux mêmes. Mais, si l’on examine les grandes choses qui furent propres à chacun d’eux, la première différence, c’est l’acceptation de la royauté par Numa, et la démission volontaire de Lycurgue. Numa la reçut sans l’avoir demandée : Lycurgue, qui l’avait entre ses mains, la restitua. L’un, simple particulier, fut élu roi par un peuple étranger ; et l’autre, déjà roi, se réduisit de lui-même à la condition privée. Il est beau, j’en conviens, d’obtenir la royauté pour prix de sa justice ; mais il est plus beau encore de préférer la justice à la royauté. La justice avait mis Numa en tel renom, qu’il fut trouvé digne de régner : elle avait fait Lycurgue si grand, qu’il méprisa la royauté.

Une seconde différence, c’est qu’ils ont, si je puis ainsi parler, mis leur lyre chacun sur le ton opposé : l’un, à Sparte, tendit les ressorts du gouvernement, que le luxe et la mollesse avaient relâchés ; et l’autre adoucit la dureté et la roideur de Rome. Le changement que Lycurgue entreprit présentait de plus grandes difficultés : il persuada à ses concitoyens, non de se dépouiller de leurs cuirasses et de quitter leurs épées, mais d’abandonner leur or et leur argent, et de proscrire la magnificence de leurs lits et de leurs tables ; il ne remplaça pas la guerre par les fêtes et les sacrifices : il fit quitter festins et plaisirs, et il voulut qu’on se fatiguât sous les armes et dans les exercices du gymnase. Aussi l’un fit-il prévaloir son dessein par l’ascendant du respect et de la raison, tandis que l’autre courut mille dangers, reçut des blessures, et réussit à grand’peine. La Muse de Numa, pleine de douceur et d’humanité, sut amollir les mœurs des Romains, modéra leur caractère bouillant et emporté, et leur fit aimer la justice et la paix. S’il faut absolument mettre au nombre des ordonnances de Lycurgue celle qui regarde les Hilotes, œuvre d’une cruauté et d’une injustice extrêmes, nous reconnaîtrons nécessairement, dans Numa, un législateur beaucoup plus doux et plus humain, lui qui décida que les esclaves, ceux mêmes qui étaient nés dans la servitude, sauraient ce que c’est que la liberté. Il institua l’usage de les faire asseoir, pendant les Saturnales, à la table de leurs maîtres, pour en partager les plaisirs. Car on fait remonter cette tradition à Numa ; ceux qui avaient contribué de leur travail à l’agriculture devaient avoir, suivant lui, leur part des fruits qu’ils recueillaient tous les ans. Il y en a aussi qui y voient un symbole, la commémoration de cette égalité qui régnait du temps de Saturne, alors que l’on ne connaissait ni maître ni esclave, et que tous les hommes se regardaient comme égaux et comme frères. En général, tous deux ils paraissent avoir eu pour but de porter leurs peuples à la tempérance et à la frugalité ; mais, entre toutes les vertus, Lycurgue a préféré la valeur, et Numa la justice. Peut-être aussi qu’ayant à conduire des peuples d’un caractère différent, ils ont dû prendre des voies différentes. Ce ne fut point par lâcheté, que Numa fit renoncer les Romains à la guerre, mais pour qu’ils ne fissent point de tort à autrui. Ce ne fut pas non plus pour rendre les Spartiates injustes, que Lycurgue en fit des guerriers, mais pour les garantir contre les injustices. Tous deux ils furent forcés de faire des changements considérables, l’un pour retrancher le trop, l’autre pour combler le trop peu, dans les mœurs des citoyens. Quant à la division des états et à leur distribution, Numa suivit une règle purement démocratique, et faite pour plaire à la multitude : il composa, avec des orfèvres, des joueurs de flûte, des cordonniers, un peuple tout pêle-mêle et tout bigarré. L’institution de Lycurgue, austère, aristocratique, relégua les arts mécaniques dans les mains des esclaves et des étrangers, et elle attacha les citoyens au bouclier et à la lance. Artisans de guerre, suppôts de Mars, ils ne savaient, ils n’apprenaient autre chose qu’obéir à leurs chefs et vaincre les ennemis. Lycurgue interdisait aux hommes libres, afin qu’une fois libres ils le fussent à jamais, les travaux qui ont la richesse pour but : il abandonna aux esclaves et aux Hilotes le soin de gagner de l’argent et de préparer les repas. Numa ne fit aucune distinction semblable : content d’avoir réprimé l’avidité du soldat, il ne défendit aucun des autres moyens de faire fortune ; il n’aplanit nullement cette façon d’inégalité ; il laissa les citoyens amasser autant de bien qu’ils le pourraient, et il s’inquiéta trop peu de la pauvreté, qui se glissait et se répandait insensiblement dans la ville. Il aurait dû, dès l’origine, faire tête à l’avarice, quand l’inégalité était encore peu sensible, et que les fortunes se balançaient encore et se pouvaient comparer : il eût alors, comme Lycurgue, prévenu les inconvénients de cette passion, qui furent terribles à Rome, et qui devinrent le germe et le principe de tous les maux affreux qu’on ressentit plus tard.

Quant au partage des terres, ne blâmons ni Lycurgue de l’avoir fait, ni Numa de ne l’avoir point fait. L’un avait pris cette égalité pour base et pour fondement de sa république ; et l’autre, trouvant les terres nouvellement partagées, n’avait aucun motif de faire un nouveau partage, ni de toucher au premier, qui, suivant toute vraisemblance, subsistait encore dans le pays. Tous deux, en admettant la communauté des femmes et des enfants, bannissaient, par cette sage politique, la jalousie du cœur des maris, mais non point tout à fait en suivant la même voie. Le Romain qui avait assez d’enfants pouvait céder sa femme à qui n’avait point d’enfants et désirait d’en avoir ; mais il restait le maître ou de l’abandonner pour toujours, ou de la reprendre. À Lacédémone, le mari gardait sa femme chez lui ; et le mariage ne subsistait pas moins avec l’obligation originelle, alors qu’il prêtait sa femme à un autre, et qu’il communiquait son droit de paternité : souvent même, comme nous l’avons dit, le mari attirait chez lui un homme dont il espérait avoir de beaux et bons enfants, et il l’introduisait auprès de sa femme. Quelle différence y a-t-il donc entre ces deux coutumes ? celle des Lacédémoniens prouverait, chez le mari, une extrême indifférence pour une chose qui trouble la plupart des hommes, qui les irrite contre leurs femmes, et qui remplit leur vie de jalousie et de chagrin. Celle des Romains annonce une sorte de pudeur et de honte : se couvrir du voile du contrat, c’était avouer qu’on ne souffrait pas sans peine cette communauté.

Numa mit les jeunes filles sous une garde très-sévère ; et il les assujettit à un genre de vie modeste, et convenable à leur sexe. Lycurgue leur laissa une liberté trop peu réservée et toute masculine, et il encourut les railleries des poëtes, lesquels donnent aux filles de Sparte les surnoms de montre-cuisses, ainsi Ibycus, et d’andromanes Euripide dit aussi :

Elles quittent leurs demeures pour suivre les garçons,
Toutes la cuisse nue, le péplum au vent.

Il est vrai que les pans de la tunique des jeunes filles n’étaient pas cousus par le bas, et qu’ils s’ouvraient de façon qu’elles ne pouvaient faire un pas sans montrer leur cuisse, comme Sophocle le fait clairement entendre dans ces vers :

Et celle qui commence à avoir des désirs, et dont la robe encore ouverte des deux côtés.
Tombe sur la cuisse qu’elle laisse voir,
Hermione montre sa cuisse aux passants.

Aussi dit-on qu’elles étaient très-hardies, et que c’est surtout contre leurs maris que s’exerçait leur caractère altier : elles avaient tout pouvoir dans leurs maisons ; et, même dans les conseils, elles donnaient librement leur avis sur les affaires de la plus haute importance.

Numa sut conserver aux femmes romaines la dignité et les honneurs dont elles avaient joui sous Romulus, quand les maris cherchaient, à force de bons procédés, à leur faire oublier l’enlèvement. Il les environna de pudeur, leur interdit toute curiosité, leur enseigna la sobriété et le silence, leur défendit absolument l’usage du vin, et ne leur permit de parler des choses même les plus nécessaires qu’en présence de leurs maris. On raconte, à ce sujet, qu’une femme ayant un jour plaidé sa propre cause dans le barreau, le sénat envoya consulter l’oracle d’Apollon, pour savoir ce que présageait à la ville un pareil exemple. Un grand témoignage de leur docilité et de leur douceur, c’est le souvenir qu’on a conservé des femmes méchantes ; car, la même exactitude avec laquelle nos historiens rapportent les noms de ceux qui ont les premiers excité des discordes civiles, fait la guerre à leurs frères, et tué de leurs propres mains ou leur père ou leur mère, les Romains la mettent aussi à nous apprendre que le premier qui répudia sa femme fut Spurius Carvilius : exemple jusque-là unique, depuis deux cent trente ans que Rome était fondée ; que Thalia, femme de Pinarius, fut la première qui se brouilla avec sa belle-mère nommée Gétania, et que c’était sous Tarquin le Superbe. Tant le législateur avait sagement réglé et dignement ordonné ce qui concernait les mariages !

Les dispositions de la loi sur l’âge où les jeunes filles pourraient se marier sont analogues, chez Numa et chez Lycurgue, à l’éducation qu’elles recevaient. Lycurgue attend, pour les livrer à l’époux, qu’elles soient pubères et qu’elles sentent le désir. Il voulait que cette union, formée d’après le vœu de la nature, fut pour elles une source de bienveillance et d’amour, et non de haine et de crainte, comme il arrive quand c’est la violence qui les soumet en forçant la nature. Il attendait que les corps fussent assez robustes pour supporter la grossesse et les douleurs de l’enfantement ; la procréation des enfants étant, selon lui, l’unique but du mariage. Les Romains, au contraire, mariaient quelquefois des filles de douze ans et au-dessous : ils pensaient qu’à cet âge une femme est plus chaste et plus pure de corps et de mœurs, et qu’elle se plie plus facilement au caractère de son mari. Ainsi l’institution de Lycurgue était, comme on le voit, plus selon la nature, qui a pour fin la procréation des enfants ; tandis que celle de Numa, plus conforme à la morale, avait en vue la concorde des deux époux.

Quant aux enfants, leur éducation, l’enseignement qu’ils recevaient en commun sous les mêmes maîtres, leurs exercices, leurs amusements, leurs repas, et en général ce qui peut contribuer à les former et à les polir, tout avait été réglé par Numa suivant les errements des législateurs ordinaires : la supériorité de Lycurgue en cela est donc frappante. Numa laissait aux pères la liberté d’élever leurs enfants au gré de leur caprice ou de leurs besoins ; d’en faire des laboureurs, des charpentiers, des forgerons, des joueurs de flûte : comme si, dès le premier âge, on ne devait pas diriger leur éducation vers une fin unique et former leurs mœurs ; comme s’ils n’étaient que des passagers embarqués dans un vaisseau, ne songeant chacun qu’à ses besoins, qu’à ses desseins particuliers, ne prenant part à l’intérêt général que dans les dangers, parce qu’alors ils craignent pour eux-mêmes, et n’ayant à cœur, tout le reste du temps, que leur intérêt propre. On doit pardonner au vulgaire des législateurs, quand ils se sont trompés par ignorance ou par faiblesse ; mais un homme que sa sagesse avait fait appeler à régner sur un peuple nouveau, et où il ne rencontrait aucune résistance, ne devait-il pas tout d’abord s’occuper de régler l’éducation des enfants et les exercices de la jeunesse, afin d’effacer les différences de mœurs, de corriger la turbulence des caractères, et de mettre un parfait accord entre des hommes jetés, dès la première enfance, dans le même moule de vertu, et façonnés sur un modèle unique ? C’est cette éducation commune, outre ses autres avantages, qui servit à Lycurgue pour la conservation des lois. Le serment n’eût été pour les Spartiates qu’un faible lien, si l’éducation et la discipline n’avaient fait pénétrer ses lois dans les mœurs des enfants ; s’il ne leur eût fait sucer, avec le lait, l’amour de ses institutions. Aussi la législation de Lycurgue, dans tout ce qu’elle avait de capital et de vraiment important, subsista-t-elle intacte, durant plus de cinq cents années, comme une bonne et forte teinture qui a pénétré à fond l’étoffe. Au contraire, avec Numa disparut le fruit de sa politique, cette paix et cette concorde où il avait maintenu Rome. Il était à peine mort, que le temple aux deux portes, qu’il avait tenu fermé, et où il avait, pour ainsi dire, enchaîné le démon de la guerre, s’ouvrit bientôt des deux côtés ; et l’Italie fut tout entière remplie de sang et de carnage. Ainsi ce gouvernement si beau, si juste, ne se soutint que peu de temps, parce qu’il n’avait pas pour lien l’éducation de la jeunesse.

Quoi ! dira-t-on, Rome n’a-t-elle donc pas considérablement accru sa puissance par les guerres ? Question qui demanderait une longue réponse, si je voulais convaincre ces hommes qui font consister la puissance d’un État dans la richesse, le luxe et le souverain empire, plutôt que dans la sûreté publique, dans la douceur, dans la modération et la justice. Mais une chose qui est, ce semble, tout à l’avantage de Lycurgue, c’est que les Romains ne sont parvenus à un si haut degré de puissance qu’en s’éloignant des institutions de Numa ; tandis que les Lacédémoniens ne s’écartèrent pas plutôt des lois de Lycurgue, qu’ils tombèrent, du faîte de la grandeur, dans une extrême faiblesse, et qu’après avoir perdu l’empire de la Grèce, ils coururent le danger d’une complète ruine. Il faut pourtant dire, à la gloire de Numa, que c’est œuvre vraiment admirable et divine qu’un étranger, appelé à la royauté, ait pu changer toute la forme du gouvernement par la seule persuasion ; qu’il n’ait eu besoin ni d’armes ni d’aucune contrainte, au lieu que Lycurgue s’était servi de la noblesse contre le peuple ; et qu’il se soit rendu maître d’une ville agitée par des factions diverses ; enfin que sa sagesse et sa justice aient suffi, à elles seules, pour former en corps tous les citoyens, et pour les enchaîner les uns aux autres par des liens intimes.

 

La coupole centrale de la bibliothèque de l'Assemblée Nationale.png

Ci-dessus, la coupole de la bibliothèque de l’Assemblée nationale ; les quatre pendentifs sont du pinceau d’Eugène Delacroix et furent peint dans les dernières années de la monarchie de Juillet. Sur la photo = en bas à gauche, « Numa et Égérie » ; en bas à droite, « Lycurgue consulte la Pythie » ; en haut à gauche, « Cicéron accuse Verrès » ; en haut à droite, « Démosthène harangue les flots de la mer ». La loi et l’art oratoire ainsi = cela se comprend en un tel lieu. Mais, je serais tenté bien sûr, selon ma vue, par une autre interprétation = n’est-il pas lettre morte, sans sens ferme, sans effet de signification, ce texte que ne soutient pas la véhémence de l’interprétation, et qui ne saurait compter sur le glaive [mais on doit plutôt le taire en un tel lieu] ? [sentence fameuse du grand Hobbes  = covenants without the sword are but words — comprenez = c’est l’épée qui trace les vraies lettres des conventions]. L’on a une étude du pendentif « Lycurgue consulte la Pythie » = ci-dessous, il s’agit d’une composition un peu plus remplie sur la droite ; une autre étude sans doute. 

Delacroix, Lycurgue consulte la Pythie.png

 

VOIR BILLET DATÉ DU 15 OCTOBRE FAISANT SUITE À CELUI-CI

 

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