« Je me croyais grec ou romain » [2/2]

EN COURS D’ACHÈVEMENT

Réponse à diverses questions des derniers temps [à la date du 20 octobre] =

1/ Il n’y a pas de manuel pour cette discipline ; il s’agit en effet d’une discipline non dogmatique – et il n’est donc pas possible à ceux qui prétendent l’enseigner de faire mine de partager les illusions qui nimbent le monde enchanté des dogmaticiens d’un halo apaisant ; une liste de cinq ou dix livres ne servirait à rien – ni pour accompagner les quelques billets, ni pour arpenter le versant oral de l’enseignement ; lire, par contre, tout titre qui vous passerait par la tête en écoutant ou lisant le cours, devrait aller de soi — à commencer par le second discours et le Contrat de notre génial penseur et sublime écrivain.

2/ Vous devez mettre en action votre esprit ; celui-ci ne saurait demeurer comme inactif en laissant opérer une sorte de mémoire photographique – mais photographique de quoi ? de textes morts. Il appartient à un étudiant, surtout avancé, de devenir son maître, non pas plus tard, mais immédiatement ; exercez-vous à vous poser des questions plus ou moins issues de nos affaires, et à griffonner de modestes essais de deux ou trois pages ; apprenez à parler seul à haute voix, de façon improvisée, sur les sujets que nous croisons ; exercez-vous, par exemple, à un rôle de Grand Législateur [même les jeunes femmes, lesquelles ne sont pas forcées d’incarner les rôles de la Pythie ou de la nymphe Égérie] ; votre chien ou votre chat sera ravi ; et vous direz à madame votre mère, si elle s’inquiète de votre nouvel état et de la joie anormale qui émane désormais de vous, que vous répétez un rôle définitivement indéfini dans une pièce pospostmoderne pour la compagnie des Tréteaux assassins ; si l’affolement gagne la maisonnée, courez dans un grand bois – allez charmer les chênes, les hêtres, les chevrettes, les laies et les marcassins avides de savoir.

3/ Il va de soi que vous devez vous employer, mais de façon vivante, opportuniste si l’on peut dire, à élargir votre lexique, pour le motif humboldtien que j’ai dit. Voici que, dans un billet, vous ne comprenez pas tel mot – c’est tout à fait normal. Avec le réseau vous trouverez rapidement une piste – je répète à ceux qui n’ont pas l’air de bien savoir procéder, qu’apprendre à se promener ainsi emporte un renouvellement très large des voies de l’apprentissage. Tel me dit peiner avec les quelques termes latin d’une parenthèse introduite dans le cadre d’une réponse à une question d’il y a quelques jours. Il suffit pourtant – puisque vous ne sauriez posséder encore une bibliothèque constituée – de recourir à la fonction recherche, et de taper un ou plusieurs mots en les affectant de préférence de guillemets – exemple « docere » « movere » « delectare » « conciliare » ou bien – je ne sais – « conciliare » rhétorique ; et alors, promenez-vous surtout, lisez, perdez votre temps, rêvassez – l’esprit est tout particulièrement actif et créateur de lui-même dans la rêverie vagabonde. 

brocard et chevrette.png

La première rencontre de Numa et d’Égérie auprès d’un bois sacré.

Ci-dessous une huile du fascinant Böcklin intitulée « Le bois sacré » ; je porte à la suite une huile sur panneau de vingt ans postérieure, due à un peintre assez peu connu mais souvent très attachant – Ferdinand Keller – fort admirateur de Böcklin – « Le tombeau de Böcklin ». Il ne faut pas une imagination tout à fait débridée pour songer à ces quelques lignes tirées du livre premier des Ab Urbe condita Libri de Tite-Live = « Lucus erat, quem medium ex opaco specu fons perenni rigabat aqua : quo quia se persæpe Numa sine arbitris uelut ad congressum deæ inferebat, Camenis eum lucum sacrauit, quod “earum ibi concilia cum coniuge sua Egeria essent” » [I, xxi] – disons =  il y avait un bois sacré qu’en son milieu, sortant d’une grotte ténébreuse, une source baignait d’une eau pérenne – comme Numa s’y rendait très souvent sans témoins comme pour un entretien avec la  déesse, il consacra ce bois aux camènes [= muses] au motif que c’était là qu’elles tenaient conseil avec sa femme Égérie.

L’œuvre de Keller, selon un propos assez fin pour un hommage, rappellera bien entendu à ceux qui aiment Böcklin telles versions de son tableau le plus fameux, « Die Toteninsel »

Böcklin, Bois sacré, 1882.png

Ferdinand Keller, Le tombeau de Böcklin.png

 

Voici : j’abandonne la pourpre de la grandeur et de la gloire, que j’ai choisie pour la reproduction des Bioi de Lycurgue et de Numa, et j’abrite les quelques observations annoncées, de ma simple plume, sous la couleur brune de la bure d’humilité. Je souhaite vous livrer des vues très sommaires, lesquelles feront appel toutefois à une certaine connaissance du fameux chapitre du Contrat social [mais en est-il un qui soit vraiment obscur ?] « Du Législateur » [ch. VII du deuxième livre] – quatre pages environ – consacré non à quelque chambre parlementaire, vous le savez sans doute, mais à celui que, pour éviter toute confusion, notre Jean-Jacques désigne après quelques lignes comme le « grand Législateur ».

 

I. –

Tranchons d’abord une question, sinon très disputée, du moins latente dans la diversité des pratiques savantes de la lecture des Vies de Plutarque. Lorsqu’on présente cet écrivain, on le dit volontiers historien, philosophe et moraliste, et l’on n’a pas tort de procéder ainsi [même si, on va y revenir, il tend lui-même à distinguer le biographe de l’historien, selon une perspective qui n’est d’ailleurs pas tout à fait inédite et se trouve esquissée, fût-ce maladroitement, chez Polybe, deux siècles plus tôt].

Les historiens toutefois s’interrogent forcément un peu sur la valeur, dans l’ordre qui les sollicite, de tout texte paraissant pouvoir revêtir la signification d’œuvre historienne ; et même si les Bioi ne semblent pas, à l’évidence, le travail historien qu’il faut privilégier dans une telle perspective – elles passent, concernant du moins les siècles les plus proches de l’auteur, pour le résultat, en général, d’un bon travail – Plutarque cite d’ailleurs beaucoup d’auteurs [sans toutefois que tous les commentateurs ne semblent bien assurés, sans mettre en doute, certes, la vaste culture de l’auteur, qu’il ait lu autant qu’il le prétend, ne serait-ce que parce que d’aussi grandes ressources bibliographiques n’eussent pas été aisément réunies à Chéronée]. [[ Meilleur ainsi, ce travail, que celui du cisalpin Cornelius Nepos un siècle et demi plus tôt, dont il est vrai une partie infime de l’œuvre nous a été transmise — cisalpin = Gaulois romanisé alors – mais non point hellénisé, comme tant de ses contemporains des hautes classes romaines, romanisé, donc, avant les Gaulois d’au-delà des monts, cisalpin de Mantoue comme Virgile, cisalpin comme Tite-Live qui était padouan – quelle contribution que celle de ces Romains de fraîche date à la gloire de Rome ! – et quelle contribution encore que celle, un peu plus tard, à son heure, alors qu’il s’agissait désormais de manifester de façon vivante l’unité de l’empire grécoromain, du Grec Plutarque ! – nous devons bien conserver cela à l’esprit ces temps-ci, à la fois contre les vertiges implosifs d’une construction identitaire étroite et contre les emportements de communautarismes destructeurs ]]. Il peut sembler aller de soi ainsi que l’on s’interroge sur la valeur des sources auxquelles Plutarque aurait pu avoir accès, fût-ce très indirectement — puisque Plutarque est un contemporain des derniers Julio-Claudiens, des éphémères Flaviens et des premières décennies des Antonins, et donc aussi éloigné de ce Lycurgue que l’on évoque d’ailleurs en général comme « législateur mythique » [mais laissons cela de côté], que vous l’êtes par exemple du règne de Louis VI le Gros, mieux dit le Batailleur [le roi sous lequel fleurissait Godefroy de Montmirail avant d’être aspiré par les couloirs du temps …

[ lien avec la scène du psychiatre dans les Visiteurs I  — « deux ou trois trucs sans intérêt du programme d’histoire de la classe de CM1″…

 

…et pas plus proche dans le temps du supposé roi Numa que vous ne l’êtes de saint Louis. Même des historiens très critiques comme, dans plusieurs ouvrages, MM. Bernard Mineo et Thierry Piel, qui comprennent admirablement les limites de toute historiographie « positiviste », et placent au cœur de leur travail leur considération du caractère non seulement tardif, mais puissamment constructiviste, si l’on veut, de l’histoire romaine des origines telle qu’elle de développa longtemps après la chute de la royauté et l’avènement de la République [509 ajc], pensent malgré tout qu’il y a quelque chose à soutirer aux limbes de la plus lointaine histoire de Rome au travers de mises en formes tardives adestinées à des fonctions qu’ils s’attachent à préciser.

Ceux de ma génération qui aimaient le programme d’histoire des institutions de deuxième année achetaient volontiers le gros volume du Pr Jean Gaudemet, Institutions de l’Antiquité, Sirey, 1967, et y découvraient que dans l’ « index des sources », Plutarque tenait une place notable, et en particulier que le seul Bios de Numa était mentionné deux fois. Si je prends, trente ans plus tard, la sixième édition du « Précis » du Pr Michel Humbert, Institutions politiques et sociales de l’Antiquité, Dalloz, 1997, le ton se fait beaucoup plus corrosif, le nom de Numa n’apparaît plus même ; sous la légende, propre à permettre la constitution de soi par Rome mais désormais bannie, l’archéologie en particulier a déplacé les termes, et même la chronologie de ce que l’auteur désigne, avec certes de fortes raisons, comme « roman des origines » – et pourtant, des traits de l’ensemble de la construction légendaire demeurent dans l’histoire supposée, la date en particulier de 509, autorisée par les Fastes – listes des magistrats – consulaires.

Qu’il soit possible de reconstruire de grandes choses à partir de finalement assez peu, voici toutefois ce que l’on ne saurait guère récuser. Je me souviens avoir été très impressionné, lors de sa parution, en 1976, par un livre, point très long, mais terriblement dense, de l’excellent Jean Gagé, La chute des Tarquins et les débuts de la république romaine. Et je ne saurais ne pas exprimer à quel point ma génération – si « structuraliste » alors, si moqueuse envers le sujet, si antihumaniste en quelque manière – fut sous l’empire d’une véritable fascination pour le déchiffrement synoptique des mondes de l’esprit, du récit et de la langue – de l’ « idéologie » – que Georges Dumézil paraissait nous dévoiler dans leur plus profonde unité.

L’on pourrait toutefois se montrer plus dubitatif sur la possibilité pour un biographe de pénétrer les caractères en enjambant les siècles, singulièrement lorsque l’abondance des notations disponibles paraît croître à mesure que le caractère fictif des personnages devient plus probable, tout simplement parce que – et tel est bien entendu le cas fréquent des « grands Législateurs » si l’on veut bien admettre qu’il puisse y avoir de bonnes probabilités qu’ils soient, d’une façon ou d’une autre, des projections rétrospectives assistant la constitution de l’identité et du destin de la cité – ces héros fondateurs doivent, au moins comme in nuce, être revêtus de caractères propres à sembler porteurs du devenir de la communauté, et d’ailleurs, d’un certain point de vue, cela nuit plutôt à la pertinence de la distinction plutarquienne de la biographie et de l’histoire, vous l’aurez noté peut-être s’agissant des législateurs légendaires = en leur vie en effet c’est l’histoire qui, comme prospectivement, se noue, puisque l’histoire, en leur vie plus ou moins fictive se récapitule rétrospectivement.

[[[ Pour répondre à une question le 15 octobre =  jeu spéculaire assez simple au fond, la communauté, ou ses instructeurs, réfléchissant ce que celle-là veut être, ou ce que ceux-ci veulent qu’elle devienne, en l’incarnant dans une figure mythique [« légendaire » dirait Malraux, in limine dans le précédent billet 1/2] qui tout à la fois l’annonce et, destinalement, l’oblige pour les siècles, sous la condition d’une lutte constante contre la corruption [au sens fort de ce terme, qui est celui de la tradition de la philosophie politique = la corruptio est l’altération systémique — corrumpere en son sens premier appelle une signification très forte, de l’ordre d’une destruction confinant à l’anéantissement]. Notre Jean-Jacques a bien raison de souligner la fonction centrale, dans l’hominisation-socialisation douloureuse et finalement manquée, du regard des autres, générateur du marché, et d’un marché dans lequel l’homme est la première marchandise évaluée par l’homme ; mais ici – avec son Législateur – ne nous fournit-il pas quelque antidote – celui du regard, décidé et créateur, que nous-mêmes portons sur nous, collectivement, par la médiation du Législateur, ou bien individuellement dans la solitude libérale, plus exigeante certes et propre à multiplier les mutilés, lesquels, voulant « être soi », au lieu de se choisir de grands modèles, c’est-à-dire d’en construire, s’abandonnent au fond au flux ensorcelant du regard de marché qui achève de les dissoudre. ]]]

[[[ L’une d’entre vous me demande le 13 octobre que lire de Dumézil qui se rapporte aux Bioi de Plutarque que nous rencontrons ici ; je veux croire qu’au moins un ou une autre d’entre vous aimerait aussi une réponse ; et, tout bien pesé, je n’éprouve guère de doute sur la réponse = le limpide chapitre premier de la deuxième partie de Mythe et épopée, tome premier, L’idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo-européens, Gallimard, 1968, pp. 261-284, chapitre intitulé « Les quatre premiers rois de Rome ». Ainsi que le suggère dans ce passage Dumézil : l’on éprouve « le sentiment que Romulus, Numa, Tullius et Ancus ont été les agents et les instruments d’une création progressive qui s’est trouvée complète après eux, chacun répondant, à sa date, à un besoin de Rome ; que les quatre besoins de Rome forment un ensemble cohérent ; enfin qu’ils ne pouvaient être utilement satisfaits que dans cet ordre : la fondation avec ses appuis surnaturels ; le culte et les lois ; la force et la science guerrières ; l’expansion démographique et économique [p. 272]. […] C’est donc en tant qu’expressions, nécessaires chacune à son rang, de ces éléments d’une idéologie tripartie (à premier terme double), et non pas en tant que traces d’histoire authentique surchargées de fantaisies inexplicables, qu’il faut examiner les quatre règnes. » [p. 274] ]]]

L’important, à mes yeux, est, ici, ailleurs plutôt ; il tient au désastre emporté par un mot, cher aux historiens comme aux juristes, et père de trop d’illusions = le mot « source », issu d’une métaphore cicéronienne à l’intention des juristes – fons iuris.

 Certes, le recours à ce terme ne fut, longtemps, pas fréquent, c’est le moins que l’on puisse dire, malgré la gloire de l’Arpinate. Et, certes, ce n’est pas à l’âge dialectique du droit [celui des derniers siècles médiévaux, ceux de l’École] qu’il eût pu revêtir une signification sérieuse ; il y fallait cette révolution de l’âge humaniste que j’ai incarnée en particulier dans la figure de Lorenzo Valla [dans un long texte intitulé « Veritas iuris. La vérité du droit écrit. Critique philologique humaniste et culture juridique moderne de la forme», Droits, n° 26, 1997] ; encore, après ce moment strict, nos gallicans parlèrent-ils des « preuves des libertés de l’église gallicane ».

Et ce n’est qu’au XIXe siècle que s’imposa peu à peu le terme « source », à mesure singulièrement que le positivisme légaliste s’affirma, c’est-à-dire, contrairement à une vue reçue, guère avant le milieu du siècle. Ce positivisme légaliste qui n’est pas l’autre du « naturalisme », ou pas seulement, comme ses tenants veulent le croire exclusivement, avec quelque commodité argumentative pour eux, mais celui de la simple intelligence de la question du texte et plus largement du document – cette question posée pourtant non seulement par le divin Platon dans le Phèdre, 275 [ci-dessous l’encart du passage le plus important pour nous dans la traduction fluide de Mario Meunier], mais au fond dès les sophistes.

Phèdre – Tu as raison de me blâmer, car il me semble aussi qu’il faut penser de l’écriture ce qu’en dit le Thébain.

Socrate – Ainsi donc, celui qui croit transmettre un art en le consignant dans un livre, comme celui qui pense, en recueillant cet écrit, acquérir un enseignement clair et solide, est vraiment plein de grande simplicité. Sans contredit, il ignore la prophétie d’Ammon, s’il se figure que des discours écrits puissent être quelque chose de plus qu’un moyen de réveiller le souvenir chez celui qui déjà connaît ce qu’ils contiennent.

Phèdre – Ce que tu dis est très juste.

Socrate – C’est que l’écriture, Phèdre, a, tout comme la peinture, un grave inconvénient. Les oeuvres picturales paraissent comme vivantes ; mais, si tu les interroges, elles gardent un vénérable silence. Il en est de même des discours écrits. Tu croirais certes qu’ils parlent comme des personnes sensées ; mais, si tu veux leur demander de t’expliquer ce qu’ils disent, ils te répondent toujours la même chose. Une fois écrit, tout discours roule de tous côtés ; il tombe aussi bien chez ceux qui le comprennent que chez ceux pour lesquels il est sans intérêt ; il ne sait point à qui il faut parler, ni avec qui il est bon de se taire. S’il se voit méprisé ou injustement injurié, il a toujours besoin du secours de son père, car il n’est pas par lui-même capable de se défendre ni de se secourir.

Phèdre – Tu dis encore ici les choses les plus justes.

[Dois-je préciser que c’est à cela que sert le cours vivant, et non mécaniquement reproduit et diffusé par des étudiants qui eussent mieux fait de se concentrer sur leur propre compréhension que sur la reproduction du texte mort ? Et que s’il s’agit des billets du blogue, il vous appartient de poser autant de questions que vous le souhaitez ?]

Le positivisme légaliste cisela ainsi ses contours pour têtus et demeurés en la plus simple acception de ce terme [puisque s’il est nombre de juristes supposés « positifs » – je préfère dire = dogmatiques – fins, cela va sans dire, comme ils ne savent pas même – et ne veulent surtout pas savoir, et moins encore que les étudiants n’accèdent à une conscience, ravageuse pour les « savoirs » magistraux, de ce qu’ils font, il y a tout lieu de les réputer exilés de l’accès à un certain degré de la pensée réflexive, comme demeurés ainsi en-deçà d’un seuil proprement critique, dans l’obscurité d’encre des illusions de la lumière], que se déploya, irrésistiblement, le lexique de la « source », parfois avec de pauvres ruses, comme celle de Kelsen faisant de l’interprétation un mélange de connaissance et de volonté, proposition très apaisante pour le commun des esprits des facultés de droit, mais hélas merveilleusement absurde, parce que la liberté ne saurait, en sa pure notion, cohabiter avec aucune égale – rien n’égale le rien et l’infini, c’est-à-dire le dieu et la liberté, qui relèvent de la même nature sans nature – et dans la mesure où l’on se demande quelle tierce faculté pourrait bien suum tribuere à chacune des deux parties, la connaissance et la volonté. [Catastrophe que ce lexique de la source, j’y insiste, puisqu’il conduit les juristes à croire que la loi profère ses sens et signification comme une source d’eau à flanc de montagne – la montagne de justice, mons iustitiæ, sans doute… – en s’écoulant, d’elle-même, fait entendre son murmure à l’oreille attentive – des camènes des Facultés sans doute. Toutes les absurdités du monde enchanté des dogmaticiens du droit s’écoulent, certes, elles, de ce prétendu écoulement de la « norme » – ahahahahah ! comme on lisait parfois avant que facebook n’affinât ses choix immédiats d’émoticônes — et « je dirai même plus », notez l’inversion = hahahahaha ¡ Assez ri. À ceci près, bien entendu, nullement drôle, que ce conte pour enfant de la source – dont les « Sages » si assurés des juridictions constitutionnelles s’assurent bien sûr de la pureté… – a bien sûr une vocation de dissimulation des effectivités des jeux de forces qui président à l’administration du « droit », et de légitimation par l’habillage d’un supposé « État de droit », coulant de source cela va de soi, de l’extrême violence de la domination.]

Quel est mon propos ici ? Très simplement de suggérer qu’il n’est pas recommandable de chercher chez Plutarque ce que lui-même ne doute pas – il le dit – de ne pas pouvoir fournir, au simple regard du caractère selon lui-même contradictoire des matériaux qu’il a réunis. Certes, il n’est pas en mesure d’accomplir quelque révolution copernicienne amplifiée [de l’ordre de celle que je suggère hâtivement au début de ce billet – c’est-à-dire du précédent = 1/2] dans le travail historique ; mais au fond, peu lui chaut, si son propos est autre. Et le plus probable est qu’il soit autre, comme d’ailleurs y insistent nombre de spécialistes contemporains, ainsi madame Frazier, que j’ai mentionnée plus haut, ou plus encore – lisez bien le titre – = Timothy Duff, Plutarch’s Lives. Exploring Virtue and Vice. D’ailleurs, que pourrait-il bien vouloir suggérer d’autre lorsque, au début des vies d’Alexandre et de César, il insiste sur ce qu’il n’écrit « pas des Histoires mais des Vies« , ajoutant que « ce n’est pas toujours par les actions les plus illustres que l’on peut mettre en lumière une vertu ou un vice » [trad. Ozanam, précit., p. 1227 – vous relèverez que ce propos paraît justifier le sous-titre de M. Duff].

J’évoquai, l’an dernier, à peu près à la même date [voir mon billet du 7 octobre, in limine], le De uiris illustribus Romæ a Romulo ad Augustum de cet abbé Lhomond en compagnie duquel mes camarades et moi passâmes un certain temps, il y a près de soixante ans – non qu’il fût encore indiqué comme une sorte de manuel, mais parce que nous savions bien tous qu’il y avait le plus grand profit à vivre avec ces pages, pour meubler un peu nos vacances en particulier, au cours desquelles certains d’entre nous retrouvaient d’ailleurs des exemplaires d’antérieures générations, de grands-oncles ou d’arrière-grands-oncles ainsi mangés par la Grande Guerre [en écrivant, j’en ai un sous les yeux – celui de l’oncle Maurice mort en dix-sept à Craonnelle, au pied du Chemin des Dames, plus que du grand-oncle Joseph, mort trois ans plus tôt à la Marne -, dans la modeste couverture cartonnée vert pâle des « Classiques latin » d’Hachette].

Par la suite, beaucoup plus tard, je découvris, venue de loin mais extraordinairement vivifiée à l’âge de la Seconde Sophistique, la grande épidictique, le livre de M. Laurent Pernot, La rhétorique de l’éloge […], m’accompagna des années, comme ne m’avait guère quitté, une quinzaine d’années plus tôt, le continent exhumé brillamment par M. Marc Fumaroli dans son Âge de l’éloquence ; je lus longuement des panégyriques latins, grâce au recueil du Pr Galletier, à la CUF [malgré le souvenir déplorable que me laissait un professeur de DES, M. J.R., lequel m’avait pris en grippe à la fin de 1973 – me plaçant ainsi, péniblement pour moi, très au-dessus de mon misérable statut – après que j’eusse eu prononcé un exposé sur le Panégyrique de Trajan de Pline le Jeune, duquel il avait dû retirer le sentiment – en vérité un peu prématuré – que, déjà, je n’eusse pu considérer ses travaux comme il eût aimé que je le fisse – c’est toujours un grand ennui pour les petits de l’heure que les grands de la même heure se sentent avec eux en quelque rivalité hors de mise].

Un peu plus tard, je pus me procurer, retrouvant cette longue durée qui apaise un peu l’esprit [singulièrement lorsqu’on a encore dans la tête les voix de la dame Haley, sur le départ fort heureusement, ou du maléfique Bolton, dont on pressent qu’il ne voudrait pas partir sans avoir semé l’épouvante], les volumes d’une édition latine, avec la traduction italienne, du De uiris illustribus de ce Francesco Petrarca sans lequel il est douteux que l’esprit des siècles ultérieurs eût tourné à l’identique [du même, j’avais déjà pu travailler, entre autres livres, car cet auteur est de ceux qui m’accompagnèrent le plus, les Rerum memorandarum libri].

Et voici encore que, il y a deux ans, M. Paul-Marius Martin donnait aux Belles-Lettres ce modeste De uiris illustribus Romæ, dont on ignore le nom de l’auteur, mais dont l’abbé Lhomond se serait fortement inspiré – je n’ai pas eu le temps de le travailler depuis, happé par d’autres choses du même genre – mais il s’agit d’un ouvrage, certainement assez banal, de la fin du IVe siècle, en un temps où la rivalité du christianisme et du paganisme emporta une floraison de publications tendant à exalter les héros respectifs des deux partis.

L'une des tentations de Saint Antoine de Téniers le Jeune.png

Alors, ainsi, saint Jérôme lui-même – dont l’essentiel de l’œuvre considérable n’est pourtant nullement biographique – donnait-il, lui aussi, en 392, un De uiris illustribus exaltant les athlètes de la foi que le christianisme avait nourri depuis le premier siècle, en terminant sa liste par une cent-trente-cinquième notice à lui consacrée. [Vous pourrez le consulter dans la seule traduction française produite récemment, sans le texte latin, selon son usage de mise à disposition accessible, par l’excellente série des « Pères dans la foi » aux éditions Migne].

De façon générale, en dehors de telles édifiantes compilations de « vies », les monographies consacrées par les Pères à une seule grande figure étaient nombreuses. Saint Jérôme, puisque nous venons de l’évoquer, a donné successivement, avant même le De uiris, une Vita Pauli, une Vita Malchi et une Vita Hilarionis, laquelle trilogie, ordonnée à l’apologie de la vie monastique, mais dessinant les variété des voies des appelés, peut être considérés comme une grande réussite.

Ces vies monastiques de Jérôme – accompagnant un mouvement de l’esprit religieux d’une immense portée et nourries de sa propre expérience anachorétique de deux années au désert de Chalcis [non près d’Athènes, ni en Chalcidique, au sud de Thessalonique, mais en Syrie, entre… Alep et Idleb] – introduisaient dans le christianisme latin un genre – la biographie monastique – dont saint Athanase [le Grand] d’Alexandrie, un quart de siècle plus tôt, avait été semble-t-il [certaines controverses érudites ne semblent pas de nature à troubler à l’excès semble-t-il, même si l’on ne suit pas mon sentiment qui est bien évidemment, du point de vue de l’histoire de la culture, de réputer athanasiennes les pages traditionnellement imputées à Athanase] le créateur pour la chrétienté de langue grecque avec son fameux Bios tou makariou Antōniou tou megalou [vie du bienheureux Antoine le Grand – ci-dessus image de l’une des « Tentations de saint Antoine » de Téniers le Jeune, et ci-après un lien qui retiendra quelques amateurs de peinture et d’histoire de la culture

http://www.lecoindelenigme.com/gen-mecenes-32.htm

], dont le succès avait été immense et extrêmement durable, rapidement étendu d’ailleurs à l’occident grâce à la traduction d’Évagre d’Antioche, contribuant à l’essor remarquable de la vie ascétique, tant cénobitique qu’érémitique [ou anachorétique] dont il était en même temps l’expression [Antoine était un ermite égyptien]. Dès le début de son œuvre, Athanase exposait fort bien la vocation du genre biographique appliqué à la vie exemplaire d’un grand chrétien =

Esti gar monachois hikanos charaktēr pros askēsin ho Antōniou bios [Prooimion, 3] – pour des moines [des solitaires] en effet, la vie d’Antoine est un suffisant modèle en vue de l’ascèse [NB = le mot grec ascèse veut simplement dire exercice, entraînement ; quant à charaktēr, ce mot évoque d’abord l’empreinte, la matrice monétaire, le coin, le sceau gravé, etc. – ici la traduction modèle semble la plus raisonnable, mais nous pourrions directement porter le mot exemple. — in Athanase d’Alexandrie, Vie d’Antoine, éd. et trad. Bartelink, « Sources chrétiennes », Cerf, 2004, p. 126].

Jérôme, dans la Vita Pauli, écrite pendant son expérience érémitique de Chalcis, en 376 pjc, s’attachait à la vie de son ami Paul de Concordia. PRECISER.

Par la suite, de retour à Rome, secrétaire du pape Damase, directeur de conscience de saintes femmes se vouant à la chasteté, son rayonnement fut tel que, dans un monde encore divisé religieusement, il fut écarté et exilé à la mort de Damase : cette disgrâce n’affaiblit pas son influence et une petite communauté le suivit auprès des moines d’Égypte et sur les lieux saints de Palestine où ce petit monde dévot installe deux monastères ; c’est là que Jérôme, en 388 pjc, écrit la Vita Malchi.

Quelques années plus tard, voici qu’il donne la Vita Hilarionis [c. 390]

 

 

 

JE SERAI EN MESURE DE TERMINER CE DEVELOPPEMENT-CI, EN MILLE MOTS ENVIRON, DANS LES PREMIERS JOURS DE NOVEMBRE — EN CHERCHANT CI-APRÈS SALLUSTE OU TITE-LIVE, VOUS TROUVEREZ UN DÉVELOPPEMENT PORTÉ CES DERNIERS JOURS D’OCTOBRE ET EN COURS D’ACHÈVEMENT. DEMAIN JEUDI JE PORTERAI PLUS LOIN UN DÉVELOPPEMENT SUR TACITE – MAIS PLUS LOIN POUR UN MOTIF QUE J’ESSAIERAI DE RENDRE INTELLIGIBLE.

 

 

 

Bien sûr, par la suite, l’immense tradition hagiographique, laquelle représente une partie très notable de la tradition littéraire occidentale, maintiendra la vocation des saintes vies à édifier les pécheurs – je n’y insiste pas – ; plus originale est la question des usages chrétiens de l’histoire romaine.

À VENIR

 

Bien entendu – parlons vite – le panégyrique et le Bios ne sont pas même chose ; le panégyrique d’un homme vivant est un genre, l’oraison funèbre un autre, le discours prononcé dans une enceinte académique, une chose un peu différente puisque, à quelque distance du moment le plus aigu de l’émotion obligée, voici qu’il faut faire le panégyrique d’un mort, etc. ; et le Bios est en principe un peu plus libre ou un peu moins libre encore – un peu plus libre parce que l’écrivain demeure libre de faire des choix ; un peu moins libre finalement parce que s’affirme toujours davantage un canon des uiri illustres. Je n’insiste pas – j’ai assez enfoncé de portes ouvertes, et qui ne le sont pourtant pas tout à fait.

Ce qui m’intéresse tient plutôt aux fonctions imaginables de tous ces exercices. Je suis tenté, au lieu que de vous assaillir de mille nuances opérant comme autant de cyberneuroattaques, de vous suggérer cinq possibles très simples [inégalement simples peut-être, et s’entrecroisant, parfois, dans une certaine mesure, ou bien, inévitablement, se juxtaposant dans un même texte – il ne saurait guère en aller autrement]. La vocation de l’encomiastique, des arts oratoires de l’éloge – de l’egkōmion, de la laudatio, tels que – avec un grand succès immédiat dans l’Antiquité, un retour en faveur exceptionnel à partir du Quattrocento – choisit de les pratiquer Plutarque en s’employant à rédiger des vies et non des histoires, selon, je le redis, une opposition classique mais qu’il reprend expressément, est

 

1/

Soit d’exercice – d’exercice scolaire, comme vous en faites dans d’autres genres, et moi aussi bien sûr, puisque c’est mon office de m’exercer en vous exerçant ; il n’y a rien de plus charmant que l’exercice ; je crains que l’on n’en perde le sens – le sel ; cet aspect put bien sûr intéresser l’âge humaniste ; ces gens étaient souvent très joueurs.

 

2/

Soit d’assistance à la constitution mythique de soi – l’on pourrait – aisément – construire un merveilleux éloge d’une France Libre parmi les siècles en dix Bioi, ou bien en dix res memorandæ [peut-être tels ont-ils compris que le début de la rubrique « sur le site » du présent blogue est construit, ainsi, sur trois affaires dont je suggère que l’on comprenne qu’elles m’importent – Valmy, Fornoue, Bazeilles ; ici, pour moi, c’est bien sûr un exercice, mais sincère – je mêle mon encre de larmes mais du rire aussi de l’exercice ; constitution de soi comme membre d’une communauté ou d’une autre, les communautés se juxtaposant mais s’empilant aussi ; et s’agissant de Plutarque de Chéronée, Grec de Béotie et prêtre d’Apollon à Delphes, mais aussi citoyen romain un peu avant d’avoir atteint sa trentième année, l’intégration suffisante de ses deux patries par le jeu binaire du déroulement des Bioi ne pouvait au fond que l’assister dans sa propre projection narrative.

Ici, il est de quelque intérêt de comprendre quelle put être il y a deux mille ans la signification principale du genre historique. Comment, ainsi, le grand doctrinaire postcicéronien de l’art oratoire Quintilien définissait-il l’histoire ? Comme carmen solutum – c’est-à-dire comme chant, poème, poésie libre – libre bien entendu des règles rigoureuses de la versification :

[Historia] Est enim proxima poetis, et quodam modo carmen solutum est […] [De institutione oratoria, X, 1, 31, éd. Jean Cousin, CUF, t. VI, 1979, pp. 78 sq.] – l’histoire est en effet très proche des poètes [c’est ainsi – il faut entendre que l’art des historiens est proche de celui des poètes], et en quelque manière elle est un poème affranchi des règles. [Peut-être les plus curieux pourraient-ils voir pointer une même vue chez Cicéron d’ailleurs, à propos d’une discussion – ce qui est assez amusant ici – sur les conditions sous lesquelles les vies de Thémistocle et de Coriolan pourraient-être plus pleinement parallèles, in Brutus, X-XI, 41 sq.]

Si nous nous appesantissions de façon plus précise sur le contexte de ces quelques mots, je crois que cela aurait pour effet d’atténuer un peu [mais pas entièrement certes] la force, pour nous renversante – tout que nous sommes à nos grandes illusions scientistes même dans les disciplines humaines – de cette suggestion splendide, qui nous reconduit au Dichter georgéen, comme vous le comprenez peut-être. L’historien devient une manière de poète épique [épopée, roman, histoire, fable, appartiennent d’ailleurs à une unique famille – celle des genres narratifs – ce n’est qu’à l’âge contemporain que l’histoire a prétendu échapper à ce destin proprement narratif].

Je ne peux m’attarder trop sur des affaires absolument considérables. Retenons simplement que les préoccupations plus conformes aux exigences et illusions de nos contemporains pouvaient se faire jour parfois – ainsi chez Polybe [dont la « pragmatikē historia » semble hantée par le lexique de l’alētheia, de la « vérité » dirions-nous, sans que la force de certains de ses partis pris et de sa vue du monde ne puisse bien sûr échapper] – mais que, de façon générale, la vocation de l’histoire à la constitution épique de soi domina dans la très longue durée, le christianisme  tendant simplement à substituer le merveilleux chrétien aux perspectives antérieures, avant que l’âge humaniste ne substitue, selon le mot de George Huppert, « de nouvelles fantaisies […] aux fantaisies des écrivains médiévaux » [L’idée de l’histoire parfaite, Flammarion, 1973, pp. 15 sq., ici, p. 20 – dois-je préciser que je ne saurais prendre en mauvaise part cette « fantaisie » – qu’est donc la phantasia, sinon la faculté d’imaginer, la faculté de se re-présenter ?]

Que l’on prenne les grands historiens latins de l’âge classique [c’est-à-dire de l’époque, justement, d’un petit nombre d’historiens « dignes de ce nom » selon l’idée que nous tendons à nous en faire], dont on va relever d’ailleurs qu’ils tendent dans une certaine mesure à miner [et c’est pour cela singulièrement qu’ils m’intéressent ici, l’alternative histoire/biographie déjà évoquée] =

 

Salluste [c. 50 ajc], à l’agonie de la République, ne « moralise » au fond que parce qu’il est animé par une vue grandiose de Rome, laquelle le fera osciller entre quelque espérance chimérique de restaurer une manière d’âge d’or et, finalement, abandon à un pessimisme particulièrement sombre ; il ne minimisera certes pas l’agir propre, au service de la Res Publica, de cet historien qui, pour n’être pas un homme d’action apporte sa puissante contribution à la construction et au maintien de la communauté destinale =

Pulchrum est bene facere rei publicæ, etiam bene dicere haud absurdum est ; […] et qui fecere, et qui facta aliorum scripsere, multi laudantur [De coniuratione Catilinæ, III, CUF, éd. Ernout et Hellegouarc’h, p. 56] – il est beau d’agir avec efficacité pour la République [l’État], mais bien le rapporter n’est certes pas sans consistance ; et ceux qui ont agi comme ceux qui ont écrit des actes des autres sont nombreux à être louangés. [v. aussi le Bellum Iugurthinum, IV]

[[[ Il y a d’assez nombreux ouvrages consacrés à Salluste ; pour l’étudiant en histoire de la pensée, il me semble que le plus immédiatement utile est l’Essai sur la pensée morale de Salluste à la lumières de ses prologues, la thèse de M. Étienne Tiffou. Salluste, on l’a relevé au début des billets de la série « Images », nous importe singulièrement pour l’intelligence de l’ « humanisme civique », du « républicanisme classique » — je voudrais lui consacrer de longs développements ailleurs – à lui et à ses usages – sans être bien certain d’y parvenir, au regard de diverses circonstances, d’ici à Noël. Nous verrons bien. ]]]

 

L’œuvre immense de Tite-Live [c. 30 ajc-15 pjc] est bien différente, ne serait-ce que par son volume considérable [cent-quarante-deux livres sur les cent-cinquante prévus, dont près de trois douzaines seulement nous sont parvenus bien complets, avec en particulier une immense lacune – atténuée de façon simplement partielle par ce qu’on désigne comme les periochæ, les sommaires – concernant la période si cruciale courant d’un peu avant les Gracques jusqu’aux premières années du principat augustéen — ce manque considérable est bien ennuyeux puisque c’est là surtout que l’on eût pu saisir l’expression du pessimisme livien tel qu’il s’exprime dans la préface que je vais pour partie citer dans quelques dizaines de lignes].

Et ce volume correspond à un format qui est celui du travail de l’historien = celui-ci ne prétend pas seulement embrasser sept siècles et demi ; il offre – une fois passés les miraculeux mais modestes débuts – une sorte d’histoire à très grand spectacle là où Salluste détermine des objets beaucoup plus restreints – Catilina ou Jugurtha.

Mais au fond, la démarche livienne se trouve placée elle aussi – du moins le prétend-il au commencement de son œuvre – sous l’horizon plombé d’une mal curable angoisse [d’une angoisse qui ne doit pas être trop soignée, il me semble], d’une forme de hantise de la fin tandis que l' »ordre » semble revenu pourtant, avec Auguste, et que la puissance romaine semble inégalable et justifier pleinement la constitution mythique dont l’Urbs s’est dotée. [[ Notez que tant que l’histoire demeura affaire de la haute pensée et ré-flexion de politiques – ne fussent-ils pas, ou plus, jetés dans l’action – l’angoisse – celle, si l’on veut, de l’être-là-en-cité-pour la-mort [moins ici mort du Dasein – comme Sein-zum-Tode – pour la cité que mort de la cité] – opéra comme un puissant ressort de l’inclination historique, mise en ordre spéculaire au fond de la condition historique de l’homme, elle-même – je l’ai déjà dit et écrit à votre intention – inévitable projection, cette condition historique, de la liberté – liberté-pour-l’histoire comprise comme autre radical de la nature. — L’éclatement des Berufe du savant et du politique, au sens que Weber donne au mot Beruf, vocation, et non métier, emploi ou travail, n’eût pu – en quelque sorte, et pour évoquer un texte que vous n’avez guère pu ne pas croiser – revêtir de sens pour ces grands historiens romains, Salluste on l’a vu, Tite-Live on le pressent, et les autres que nous croiserons ; leur propos le plus profond n’était nullement celui des historiens universitaires d’aujourd’hui, sauf, parmi ceux-ci, quelques exceptions peut-être, fort dangereuses alors pour la « carrière », laquelle interdit que l’on confonde l’Historien, le Poète et le Législateur. ]]

Je voudrais ici, simplement, présenter quelques fragments de la præfatio des Ab Urbe condita Libri [les lisant, méditez-les ; ils en valent la peine et vous donnent une intéressante – et belle selon moi – leçon de philosophie politique classique au fond : que ceux qui ont fait du latin s’accrochent un peu ; ils savent sans doute que la prose livienne n’est pas toujours la plus facile – ni la plus difficile d’ailleurs – dans le monde de la langue latine classique, mais ma traduction, délibérément inélégante, les aidera, leur effort ne sera pas vain et leur esprit en retirera un grand bénéfice – il faut ne pas se lasser de former son esprit par l’exercice, et faire en sorte de se sentir bien en sa seule compagnie] :

Premier fragment = Res est […] immensi operis, ut quæ supra septingentesimum annum repetatur et quæ ab exiguis profecta initiis [[ ces quatre derniers mots figuraient, vous vous en souvenez peut-être, dans la mosaïque donnée par Ferruccio Ferrazzi à la splendide façade du Palazzo dell’Inps sur la place du mausolée d’Auguste — v. billet du 15 juillet 2018, « Images… [1bis/2] ]] eo creuerit ut iam magnitudine laboret sua, et legentium plerisque haud dubito quin primæ origines proximaque originibus minus præbitura uoluptatis sint, festinantibus ad hæc noua quibus iam pridem præualentis populi uires se ipsæ conficiunt. — soit = la chose exige un travail démesuré, puisqu’elle remonte au-delà de la sept-centième année, et puisqu’elle s’est accrue depuis de fort étroits débuts de telle sorte que désormais elle peine dangereusement sous sa propre grandeur, et je ne doute pas que les premières origines et les choses très proches de ces origines ne soient destinées à offrir moins de plaisir à la plupart des lecteurs, se hâtant vers les temps actuels en lesquels les forces d’une peuple dominant depuis déjà longtemps s’entredétruisent.

Deuxième fragment, quelques lignes plus loin = Quæ ante conditam condendamue Urbem poeticis magis decora fabulis quam incorruptis rerum gestarum monumentis traduntur, ea nec adfirmare nec refellere in animo est. Datur hæc uenia antiquitati ut miscendo humana diuinis primordia urbium augustiora faciat ; et, si cui populo licere oportet consecrare origines suas et ad deos referre auctores, ea belli gloria est populo Romano ut, cum suum conditorisque sui parentem Martem potissimum ferat, tam et hoc gentes humanæ patiantur æquo animo quam imperium patiuntur — soit, en s’éloignant un peu d’un « mot à mot » qui serait trop pénible à entendre = les choses qui, intéressant les temps antérieurs à la fondation de la Ville ou même le simple projet de cette fondation, sont transmises, plus ornées de fables poétiques qu’entées sur d’impérissables monuments écrits, il n’est pas dans mon esprit de prétendre ni les affermir ni les réfuter. Cette grâce est consentie au monde ancien de rendre plus majestueux les temps primordiaux des cités en y mêlant les choses humaines aux divines ; et s’il est bien un peuple auquel on ne saurait interdire de reconnaître un caractère sacré à ses origines, et de les rapporter à de divins auteurs, la gloire des armes du peuple romain est telle que, tandis qu’il porte de préférence Mars comme son propre père et celui de son fondateur, les nations humaines souffrent ce récit d’une âme tout aussi égale que celle avec laquelle elles supportent la domination romaine.

Troisième fragment, quelques lignes après encore dans la Præfatio = ad illa mihi pro se quisque acriter intendat animum, quæ uita, qui mores fuerint, per quos uiros quibusque artibus domi militiæque et partum et auctum imperium sit ; labente deinde paulatim disciplina uelut desidentis primo mores sequatur animo, deinde ut magis magisque lapsi sint, tum ire cœperint præcipites, donec ad hæc tempora quibus nec uitia nostra nec remedia pati possumus peruentum est. Hoc illud est praecipue in cognitione rerum salubre ac frugiferum, omnis te exempli documenta in inlustri posita monumento intueri ; inde tibi tuæque rei publicæ quod imitere capias, inde fœdum inceptu fœdum exitu quod uites. Ceterum aut me amor negotii suscepti fallit, aut nulla umquam res publica nec maior nec sanctior nec bonis exemplis ditior fuit, nec in quam ciuitatem tam seræ auaritia luxuriaque inmigrauerint, nec ubi tantus ac tam diu paupertati ac parsimoniæ honos fuerit. Adeo quanto rerum minus, tanto minus cupiditatis erat : nuper diuitiae auaritiam et abundantes uoluptates desiderium per luxum atque libidinem pereundi perdendique omnia inuexere. — ce que je rends par = que chacun [[ parmi mes lecteurs en particulier, cela va de soi puisque l’œuvre livienne est dans une certaine mesure une œuvre, si je peux dire, de pédagogie nationale rédigée par un Cisalpin auquel le patriotisme romain, à côté de celui qui s’attache à la terre natale, n’est pas difficile alors – sur l’articulation des patriotismes à Rome, le précieux livre, pour aujourd’hui aussi, de Madeleine Bonjour, Terre natale. Études sur une composante affective du patriotisme romain ]], selon moi, tende pour son propre compte ardemment son esprit vers ces choses = ce que furent [au fil de notre histoire] la vie et les mœurs, par quels hommes et par quelles qualités en paix comme en guerre [traduit-on généralement cette expression = il est possible de porter plus largement = administratives et militaires] l’empire naquit et fut étendu ; que chacun suive en esprit – la discipline s’affaissant peu à peu par la suite – les mœurs s’avachissant [desidentis desidentes] pour ainsi dire d’abord, puis comment de plus en plus elles sont tombées, et comment alors elles ont commencé à choir dans l’abîme, jusqu’à ce que l’on parvienne à notre temps, auquel nous ne pouvons souffrir ni nos vices ni les remèdes [propres à les corriger]. Il y a principalement ceci de sain et de fructueux dans la connaissance de ces choses = que tu scrutes les enseignements de tout exemple placés dans la présente éclairante somme ; de cette somme, tu dois tirer [lecteur], pour toi et pour la République [l’État], ce qu’il t’appartient d’imiter [imitere pour imiteris, subj. prés. 2e sing. d’imitor], de cette somme [tu dois tirer] ce qu’il t’appartient d’éviter, soit comme honteux par son début [en son principe], soit comme honteux par son terme [par ses conséquences]. Pour le reste = soit l’amour de l’affaire entreprise [= l’œuvre de Tite-Live] m’égare [moi, Tite-Live], soit jamais aucune République [État] ne fut plus grande, ni plus vertueuse, ni plus riche de bons exemples, ni ne fut cité dans laquelle [nec ciuitas in quam donne, comme cela arrive, après un glissement, nec in quam ciuitatem] la cupidité et la volupté [luxe est le sens premier, mais le sens qui a permis notre mot luxure a pointé le nez dès le latin classique] ne se fussent introduites si tardivement, ni en laquelle un tel honneur, et si durablement, ne fût porté à la pauvreté et à la parcimonie. À ce point que moins il y avait de biens [à se partager], moins l’on en avait le désir. [tandis que] depuis peu les richesses ont apporté [inuexere pour inuexerunt, ce qui n’appelle pas de commentaire particulierla cupidité, et d’abondants plaisirs le désir de succomber [devant la forme du gérondif, que ceux qui se sont un peu rouillés depuis le lycée se rappellent que le verbe perire = per-ire, et que l’on a donc donc affaire au composé d’un verbe irrégulier parfaitement répertorié] dans le luxe et la sensualité et de tout perdre.

 

denier d'argent frappé peu avant la mort de Pompée ; à l'avers le profil de Numa ; au revers proue de galère et  Magnus pro consul = Pompée.png

 

Si nous creusions un peu, nous serions tentés sans doute d’attribuer une plus grande radicalité proprement politique à Salluste qu’à Tite-Live, un républicanisme, si l’on veut, plus affirmé, moins oligarchique probablement, moins « sénatorial », dans des circonstances il est vrai différentes. L’un et l’autre comprennent certes l’engrenage qui conduit de la corruption morale à la décadence politique, et finalement à la corruptio [phthora] du tout, à son a-néant-issement, interdisant ainsi que la cité puisse encore être dite – sauf dans un déchirant éclat de rire – cité [l’on dit bien, penserez-vous, notre régime république et démocratie – mais « The devil can cite Scripture for his purpose » – The Merchant of Venice, I, 3]. Si Salluste, pourtant, avait survécu, il est peu plausible qu’il eût pu, comme Tite-Live très probablement, espérer une restauration par en haut ; il fondait plutôt, semble-t-il, ses espoirs sur un mouvement inverse, plaçant au premier rang la rééducation des citoyens [débat, vous en conviendrez, constant, qui put parcourir nos Lumières et secouer notre Révolution comme il rôde en vérité dans notre exact moment politique, et se trouve – dois-je le préciser ? – au fondement de l’enseignement que je vous dispense, parfaitement inopérant si vous aspirez seulement à « réussir » au misérable sens d’aujourd’hui, et non à vous redresser et à devenir de meilleurs citoyens, mieux formés et plus tourmentés par le bien commun que par les biens fugitifs et clinquants que propose un monde profondément vulgaire et corrompu].

[[ Salluste, mort c. 35 pjc, a appartenu à la mouvance des populares, des partisans alors de César, contre les boni, les optimates, le parti sénatorial de Cicéron si l’on veut dire vite la chose – et, le plus souvent, de Pompée -, et il a été un acteur politique et militaire assez significatif jusqu’à son retrait, assumant d’assez hautes fonctions dans la République. Tite-Live, sans que sa préoccupation politique d’ensemble fût moindre sans doute, ne s’est pas engagé dans une pareille carrièrea davantage vécu en « intellectuel », et surtout, né une vingtaine d’années plus tard, a atteint le sommet de sa maturité alors que le principat s’affirmait ; certes il avait été, dans sa jeunesse pompéien et non césarien, partisan en gros, dans le climat chaotique d’un régime à l’agonie, des optimates et non des populares, et de ce Pompée, assassiné en 48 ajc, dont les siècles idéaliseront la personnalité brillante mais ambivalente [ci-dessus denier d’argent frappé en 49-48, portant… Numa à l’avers et MAGN PRO COS au revers = soit le grand proconsul = Pompée], mais cela ne l’empêcherait pas de s’accommoder fort bien, autant qu’on en puisse juger, du régime augustéen, placé pourtant sous le signe du souvenir de César, grand-oncle et père adoptif d’Auguste ; de bons esprits ont pu juger qu’il fût demeuré un opposant dans le cœur, mais il me semble qu’une telle conjecture ne trouve guère d’éléments pour la nourrir et que l’ambivalence délibérée du régime augustéen, les tendances dissimulatrices du premier empereur, soucieux de faire cheminer son despotisme sous des masques ostentatoirement républicains, permettaient aux nostalgiques de la république aristocratique de n’éprouver guère de honte à ne pas s’exposer dans une opposition vouée sans aucun doute à l’échec. Pour dire les choses autrement = Auguste – que je n’aime pas – n’était pas Son Épouvante le prince Mohammed ben Salmane et le triste sort du grand poète Ovide ne fut pas celui de Jamal Kachoggi [ce qui nous a valu – admirables – les Tristes – que l’on ne saurait lire, si l’on a un peu de cœur, sans verser d’abondantes larmes – et les Pontiques — il faudra attendre les Tibère, Caligula ou Néron pour que le régime révèle sa face sinistre. ]]

Sans beaucoup y réfléchir, il sautera encore aux yeux que les deux œuvres ne furent pas de même ampleur – quantitativement du moins -, et que le style, l’écriture, des deux hommes sont très différents. [Avec un peu de temps, il serait d’ailleurs possible d’évoquer le lien entre sensibilité politique et écriture – et plus largement art oratoire – à Rome au premier siècle ajc ; j’avais significativement abordé cette question dans mes Siluæ metaphysicæ, il y a un peu plus de quinze ans.]

Il y a pourtant des aspects de continuité qui sont justement ceux qui peuvent nous intéresser. D’une certaine façon, pour prendre la question sous son aspect le plus général, le monde intellectuel de la fin de la République et du début de l’Empire se trouve plus ou moins dominé – qu’il se sente ou non proche de Cicéron philosophiquement ou politiquement, et du point de vue du style aussi, tous ces aspects se trouvant dans une certaine mesure ordonnés systématiquement – par l’intelligence cicéronienne de ce que l’on appelle l’historia ornata – qu’il ne faut pas seulement entendre comme histoire élégante, ni même comme histoire en quelque sorte inventée purement et simplement comme une œuvre d’art [c’est bien ainsi qu’il faut voir la chose à mon sens, mais Cicéron ne le penserait pas], mais à une histoire préparée, ciselée, construite, mise en forme, ajustée à ses fonctions – nullement luxe mais détour indispensable à la [re]construction du monde, en particulier de ce monde quez doit construire l’orateur pour obtenir les effets de persuasion qu’il rechereche auprès d’un certain auditoire.

Un passage fameux de Cicéron au [très beau] dialogue De Oratore [dialogue philosophiquement très intéressant par ailleurs puisqu’il construit en gros une sorte de rhétorique platonicienne – expression en principe oxymorique mais dont il me serait aisé de rendre compte s’il le fallait], nous place sur la voie =

Historia […] testis temporum, lux ueritatis, uita memoriæ, magistra uitæ, nuntia uetustatis, qua uoce alia nisi oratoris immortalitati commendatur ? — c’est-à-dire = l’histoire, témoin des siècles, lumière de vérité, vie de la mémoire [je prends ici mémoire dans un sens qui est répandu aujourd’hui = le mot latin le permet à mon sens], maîtresse de vie, messagère d’antiquité [l’auteur peut vouloir dire au fond = messagère de la plus longue durée ou bien messagère de l’origine], par quelle voix autre que celle de l’Orateur est-elle recommandée à l’immortalité ? [De Oratore, II, ix, 36 – d’autres passages au même texte ou ailleurs – j’y reviendrai peut-être si j’en trouve le temps — en particulier en produisant la lettre à Lucceius de 56 ajc, Epistulæ ad familiares, V, 12, qui a tant fait couler d’encre.]

L’histoire, indispensable à l’orateur, devient elle-même matière oratoire. Il me semble que M. Eugen Cizek avait suggéré quelque chose de très fin dans un texte intitulé « La poétique cicéronienne de l’histoire » [Bulletin de l’Association Guillaume Budé, 1988, n° 1, pp. 16 sq.] : « Les Romains ont toujours privilégié la poétique de l’histoire par rapport à la philosophie de l’histoire » ; l’on verra dans un instant que ce n’est peut-être pas exclusivement le cas avec Tite-Live. Il demeure que ces historiens qui nous intéressent ici procèdent poiétiquement [selon les voies des arts poétiques et rhétoriques] à des fins pratiques [éthico-politiques plus précisément] et non point, si l’on veut, théorétiquement, en vue d’une connaissance propre qui serait celle de « l’histoire », et que, de cette orientation, Cicéron n’était pas seulement conscient mais adepte.

Quoi qu’il en soit, que l’on se tourne vers Salluste ou Tite-Live, on trouve – au fond dans la veine dessinée par l’Arpinate avec plus de superficialité peut-être chez ce dernier, du moins sur cet exact aspect – le même sentiment de l’incomparable grandeur de Rome, et d’une grandeur proprement destinale, qui n’eût pu n’être pas [apparaît quelquefois, sous la calame livienne, la figure de quelque « fatalis dux », chef destinal — ne doutons pas que, entendant le Duce, dans le discours impérial du 9 mai 1936 que nous avons rencontré dans le billet 1bis, évoquer les « colli fatali di Roma », la partie la plus classiquement cultivée de cette foule transportée n’ait regardé l’orateur comme ce « fatalis dux » que les dieux, une nouvelle fois, avaient suscité pour restaurer la grandeur romaine – ainsi, circulairement, opèrent les cultures, tant qu’elles ne sont pas mortes, elles demeurent prisonnières, fût-ce à mauvais escient, de leurs enchantements séculaires] ; une égale conviction de la possibilité de déchiffrer les termes d’une constitution de l’identité et du destin romain ; une manière de mélancolie et le sentiment angoissé d’une déchéance indissociablement morale et politique ; une foi certaine, du moins, dans le rôle de grand instituteur, ou mainteneur, ou revivificateur, de l’historien, dont il va de soi qu’il aura recours à des exemples à des exemples dignes d’être imités, tandis que seraient évités des contrexemples.

Tite-Live, notons-le, nous livre de plus, de façon parfaitement complémentaire et sans aucun cynisme, une vue fort intéressante = au fond, la question de la « vérité » des mythes de fondation n’est pas d’un grand intérêt – ce n’est pas, si j’ose dire, leur vocation d’être « vrais », et ils ne sauraient l’être par définition, lors même que cela pourrait revêtir un sens – il est de leur vocation, si l’on veut, de devenir « vrais » – ils sont « vrais » dans le mouvement même de leur opérativité historique ; ou plutôt = fussent-ils des projections rétrospectives écloses des effectivités de l’histoire ultérieure, ils reçoivent pleine dignité de ce semblant d’efficacité, et deviennent propres à opérer effectivement en vue d’une remise en ordre, d’une lutte contre la corruption d’un régime malade = tel est l’espoir du moins de l’historien-thérapeute en quelque sorte qu’est l’historien que je dirais, à la fois, exemplariste et destinal, acharné à articuler de grands exemples avec une identité et un destin.

S’agissant de Tite-Live, il est un aspect particulier qui forme la trame de la somme de M. Bernard Minéo, Tite-Live et l’histoire de Rome : l’historien latin procéderait à un montage cyclique de l’histoire romaine ; ce montage serait lié à une intelligence organique de la cité. N’entrons pas dans la discussion de ces aspects qui ne sauraient se trouver au cœur des préoccupations de ces pages.

Je dirai quelques petites choses sur Tacite – énorme affaire – plus loin, car son propos était sans doute différent ; en tout cas, son immense destin, à l’âge second de la renaissance et à l’âge classique, passa par des usages de son œuvre extrêmement différents de ceux que l’on vient de suggérer.

 

Le cardinal Bessarion.png

3/

Soit d’édification éthique ou morale par exemplaavec probablement une intention plus largement politique – et nous venons, déjà, de rencontrer, tissée avec celle de la constitution identitaire et destinale de soi, cette perspective de l’exemplarité.

J’évoquai, lors du cours de vendredi dernier 12 octobre, ce moment, terrible sous certains aspects bien sûr, mais grandiose du point de vue de l’histoire de notre esprit, de la translatio des lettres grecques de Constantinople en Italie, puis dans toute l’Europe ; l’empire romain d’Orient allait définitivement s’effondrer, en 1453, année ainsi ambivalente pour un Français de culture grécolatine, puisque, le 29 mai, elle voyait chuter définitivement Rome, la Rome d’Orient, la deuxième Rome – sous une poussée ottomane toujours plus redoutable depuis longtemps, et qui avait déjà submergé une partie des Balkans – mais qu’elle nous permettait aussi, quelques semaines plus tard, le 17 juillet, à Castillon [-la-Bataille, sur la Dordogne, entre Bergerac et Libourne] de « bouter l’Anglois hors de France », vingt-deux ans après le martyre de sainte Jeanne d’Arc.

Ghirlandaio, l'une des compositions de la chapelle Tornabuoni.png

Dans cette composition [c. 1485] de Ghirlandaio à la chapelle Tornabuoni [à Santa Maria Novella, à Florence], lieu destiné à exalter une famille et son monde – le monde médicéen – vous pouvez considérer que l’homme, en bas à gauche, qui se trouve le plus à gauche, est le philosophe platonicien Marsile Ficin, l’un des fondateurs les mieux assurés, moins paradoxal qu’il n’y pourrait sembler, de la philosophie moderne dans ce qu’elle a produit de plus grand, de Descartes à Hegel. La scène centrale représente l’annonce de l’archange Gabriel – le même qui annoncera un peu plus tard son destin à Marie – au vieux Zacharie, père de Jean le Baptiste [Lc I,  11-20] — Dans l’ordre, ci-dessous, de gauche à droite = Ficin, Landino, Politien [Poliziano] et le quatrième est justement ce Demetrios Chalcondyle qui était l’un des Grecs qui avaient suivi Bessarion et répandaient le goût des lettres grecques dans le monde lettré

Ghirlandaio, détail.png

Pour plus de détails sur les peintures de la chapelle Tornabuoni, voir par exemple.

https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Cappella_Tornabuoni?uselang=fr

Mais l’histoire a ses ruses dont nous demeurons les enfants = du délabrement croissant de l’empire d’Orient, puis de son effondrement, est né un tournant dans l’esprit européen encore plus profond que celui qu’avait emporté la double exaltation du droit romain [c. 1100] et de l’aristotélisme [un peu plus tard] ; dès la fin du XIVe siècle, l’hellénisme devint une féconde obsession dans les milieux du premier humanisme italien ; les décennies suivantes virent s’organiser, sur des plans très divers, un mouvement culturel considérable ; un Giovanni Aurispa incarne au fond ce moment de l’esprit qui vit la latinité se pencher pour lui soustraire amoureusement ses plus profonds secrets sur l’hellénisme agonisant en Orient [né en 1369, ou peut-être seulement, plus probablement, en 1376, Aurispa – médaille ci-dessous, probablement frappée au XVIe siècle -, formé par les juristes de Bologne, ne passa pas seulement sa vie assez longue à acheter des manuscrits latins et grecs, il devint secrétaire de l’empereur romain d’Orient et revint après quelques années avec près de deux cent-cinquante manuscrits dont beaucoup d’une importance majeure – et il traduisit… Plutarque]  ; il ne fut pas jusqu’aux églises qui ne tentassent de se rapprocher [j’ai prononcé vendredi le nom de Basile Bessarion – image ci-dessus -, prêtre orthodoxe, élève du grand philosophe néoplatonicien Georges Gémiste Pléthon, lequel assista d’ailleurs en 1430 au concile de Florence au sein de la délégation du patriarcat de Constantinople ; Bessarion lui-même participera au concile de Ferrare en 1438 et contribuera puissamment à l’élaboration du décret d’union des églises ; créé cardinal, il ne fut pas suivi par le gros de ses coreligionnaires d’Orient et revint s’établir en Italie, faisant rayonner dans l’Urbs la plus haute culture grecque] ; …

Médaille en bronze de Giovanni Aurispa, sans doute du XVIe et non du XVe.png

… de l’afflux des lettres grecques éclot véritablement la Renaissance ; l’œuvre même d’Aristote se trouve complétée puisque la Poétique, à peine connue antérieurement, va rayonner sur les lettres et donner une partie de sa doctrine à notre Académie française fondée par le grand cardinal en 1634-1635 [en particulier lorsque seront publiés en 1638, dus à la plume de « l’un des quarante », Les Sentimens de l’Academie françoise sur la tragi-comedie du Cid] ; mais c’est bien sûr de la venue des œuvres de Platon – dont les médiévaux n’avaient guère pu lire davantage que le Timée –, de leur traduction en latin publiée en 1484 par Marsile Ficin, de l’œuvre propre de celui-ci, si importante, qu’une révolution philosophique allait éclore, sans laquelle Descartes, après quelques autres, dont Ramus, ne se comprendrait guère, ni bien entendu le tournant philosophique immense du criticisme kantien et de l’ensemble de l’idéalisme allemand. J’espère que tant de grandeur – celle de l’esprit soufflant dans l’histoire parmi les chocs terribles des batailles – vous émeut.

Masaccio, pê Coluccio Salutati, dans un tableau de la Capella Brancacci.png

Je n’insiste pas davantage ; ceci simplement = dans le billet « Images [1/2] » du 23 juin 2018, par lequel j’ouvrais nos travaux de ce semestre, je vous faisais croiser Coluccio Salutati, humaniste et homme d’État florentin de la fin du Trecento – je vous le présentais, souvenez-vous, dans une composition de Masaccio [dont je reporte le détail pertinent ci-dessus]. Salutati, bien austère en gris et noir, semble un peu usé par les fonctions de chancelier qu’il occupe depuis 1375 ; ci-dessous, le voici griffonné dans un livre manuscrit ; il semble presque bossu ; le visage est ravagé par les ans et les hautes tâches politiques et administratives, les lucubrationes aussi bien sûr, les travaux nocturnes, à la chandelle, du lettré [lucubrum= petite lumière, de lux] ; né en 1331, il ne mourra pourtant qu’en 1406, à soixante-quinze ans, qui ne sont pas peu aujourd’hui et étaient alors beaucoup [sans même évoquer la terrible Grande Peste de 1348-1351]. 

Coluccio Salutati.png

Peut-être vous demandez-vous pourquoi je vous entretiens de la santé et de l’âge de ce Salutati dont vous ignoriez qu’il était fameux. Pour introduire à une lettre envoyée à l’un de ses amis en 1396, alors qu’il avait soixante-cinq ans déjà. Cette lettre va vous apprendre deux choses = la précocité de l’aspiration des lettrés italiens à se saisir de la culture grecque ; et la place de Plutarque parmi les auteurs que l’âge humaniste attendait avec impatience. Et elle va nous permettre d’esquisser une réponse à notre question, en la resserrant : qu’est-ce qu’un Salutati pouvait bien attendre, espérer, de la lecture des Bioi de Plutarque ? pourquoi ce vieux monsieur assez important trépignait-il à la perspective d’obtenir un gros Plutarque dans sa langue d’origine ?

[[[ Dois-je préciser que je suis très conscient d’une contradiction de ma pensée = d’un côté, je crois qu’il est louable de courir après les livres, ou certains livres – mais comment savoir lesquels ? – ; d’un autre côté, je crois que les livre ne prennent vie que par l’agir de notre esprit et que, sans cela, ils demeurent lettre morte ; je vous ai cité un passage du Phèdre de Platon ; voici une phrase d’un autre génie sublime, saint Paul, 2Co III, 6 = littera enim occidit, spiritus autem uiuificat ; j’ai déjà suggéré qu’il ne me semblait pas indispensable de surmonter ce que nous prenons pour des contradictions ; ici, toutefois, je crois que l’on touche au mystère de la lecture comme rencontre ; s’agissant de la sainte écriture, la clef de la grâce est fournie au fond, à certains, qui ouvre la porte du texte et celle en même temps du cœur ; mais plus généralement, je tends à supposer, assez platoniciennement, que l’on ne saurait guère faire davantage que re-trouver sa pensée dans le texte d’un autre – affaire au fond de « peri[h]odos » sous quelque aspect comparable [une nouvelle fois, Phèdre 248a-b]. Je n’insiste pas. La difficulté du platonisme – j’entends = de la position platonicienne sur la question qui m’occupe en cet exact endroit -, pour un professeur, tient toutefois à ceci = il redoutera – j’entends = dans ces disciplines véritablement sérieuses que les maîtres « sérieux » des matières mercantiles et non essentielles, ou rendues telles dans leur propos revendiqué d’asservir les jeunes esprits aux intérêts du Capital, récusent justement [avec quelle violence insensée désormais, quelle rage, et quelle indécence !] comme peu sérieuses – de ne pouvoir pas faire beaucoup plus que de  faire aimer davantage ceux qui aimaient déjà. Sad, écrirait M. Trump. Ou bien alors, il lui faudrait – si telle est leur vocation – être une sorte de poète georgéen ou, moins authentiquement au fond, plus manipulatoirement, de Législateur rousseauiste… ]]]

Voici donc ce que notre Coluccio écrit à un correspondant  le 25 mars 1396 [je photographie simplement, aux pages 131 et 132 du troisième tome, un extrait du précieux Epistolario di Coluccio Salutati, a cura di Francesco Novati, excellent spécialiste des littératures néolatines, dans la collection des « Fonti per la Storia d’Italia pubblicate dall’Istituto Storico Italiano », Roma, 1896, 4 vol. 1891-1911] =

extrait d'une lettre de Salutati de mars 1396.png

Je vous propose cette traduction – sans souci d’élégance mais avec le propos de permettre aux latinistes de déchiffrer le texte lui-même et de comprendre mes choix – avant de la commenter brièvement =

Maintenant avise à ce qu’il convient [de faire]. En premier lieu, que tu exhortes Manuel – tu sais bien – sans mentir – que tu peux le faire. En deuxième lieu, que dès ton arrivée, au plus vite, tu assouvisses notre impatience et notre faim, lesquelles je ne saurais te dire facilement à quel degré elles se trouvent ! En troisième lieu, que tu apportes la plus grande abondance de livres que tu le puisses – fais en sorte qu’aucun historien qui puisse être trouvé ne fasse défaut, non plus qu’aucun poète, pas davantage qu’un seul qui eût traité des fables poétiques [= aucun auteur de traité de poétique] ; fais encore en sorte que nous disposions des règles de versification. Je voudrais [aussi] que tu apportes avec toi les œuvres complètes de Platon, et autant d’auteurs de dictionnaires [de grec] qu’il est possible de s’en procurer, auxquels est suspendue [la solution de] toute difficulté d’interprétation de cet auteur. Fais en sorte surtout [vero ici me semble revêtir une signification d’insistance] d’acheter pour moi Plutarque, et toutes les œuvres de Plutarque que tu pourras ; et de m’acheter Homère aussi, sur parchemin et en gros caractères ; et si tu trouves quelque mythologue, tu me l’achèteras ! Les associés de Giovanozzo di Biliotti acquitteront le prix ; et encore si d’aventure Manuel avait besoin d’argent, fasse en sorte d’y pourvoir en mon nom. Vois-tu , ta mère, ton beau-père, ton cousin et moi, qui suis un père et joue le rôle d’un père pour toi, et tous ces autres qui t’adorent, tels Nicolas et Robert, c’est avec plus que de l’avidité que nous te retardons de la sorte !

Ce fragment de lettre est bien sûr très intéressant. Vous ne serez pas surpris de voir deux Toscans pratiquer dans leurs échanges épistolaires la langue latine plutôt que – tout à fait « évoluée » pourtant – la toscane [l’italien]. Le latin fut dans la durée la langue de ce que l’on a appelé « la République [européenne] des Lettres », la France ayant certainement été le premier pays à se libérer de l’empire du latin dans la plupart des domaines – y compris vous le savez dans le monde si latin du droit. Ici, ce latin, plein d’allégresse et de familiarité un peu convenue – tout cela est très dans la manière de l’une des figures de la lettre humaniste [bien entendu, il y avait des lettres beaucoup plus formelles ou oratoires, mais c’est plus tard, avec la crise religieuse, que le climat tendra à devenir de toute façon plus lourd] – ce latin n’est bien sûr plus du tout « scolastique » – le genre l’interdirait de toute façon ; l’on se trouve assez éloigné pourtant, même en admettant la légèreté délibérée du ton, du latin parfaitement maîtrisé des grands cicéronisants ultérieurs ; la langue humaniste se polit, se police peu à peu.

[[[ Ceux que les questions touchant à l’art épistolaire retiendraient quelque jour, doivent savoir que les ouvrages et contributions ne manquent pas – comme d’ailleurs sur tous les sujets concernant genres et formes, sans même parler du continent rhétorique, qu’il s’agisse, je l’ai déjà dit, de la traduction, ou, dans le désordre, de la figure même de l’auteur, de la lettre, de la conversation, des formes brèves, du commentaire, de la glose, de la paraphrase, du plagiat, de la citation, de l’autorité, de la note en bas de page, etc., etc. Ici, l’on recommandera par exemple la somme posthume, inachevée, de Guy Gueudet, L’art de la lettre humaniste. ]]]

Pour comprendre ces quelques lignes, il faut savoir que Salutati écrit à Jacopo [d’]Angeli [parfois d’Angelo, parfois encore Agnolo] da Scarperia [son nom complet serait selon certains Jacopo di Agnolo di Lippo Sostegni],  homme jeune encore, et issu d’une famille sans doute honorable selon les vues du lieu et du temps, mais non point riche, ce qui permet sans doute de comprendre sa carrière, comme la façon, affectueuse, mais gentiment autoritaire dont Salutati en use avec lui..

Jacopo se trouve alors à Constantinople pour apprendre le grec = il fera d’ailleurs partie du groupe malgré tout très étroit des très bons hellénistes florentins autour de 1400, avant d’aller occuper à Rome un emploi dans la chancellerie pontificale que lui aura obtenu semble-t-il l’intercession de Salutati. Jacopo a de peu passé la trentaine, est né à Scarperia, près de Florence ; sa mère, comme vous le comprenez vers la fin, fut veuve de son père, et elle se trouve remariée, ce pourquoi un beau-père de Jacopo est mentionné. Ses amis Nicolas et Robert sont Niccolo Nicolli, lequel a alors une trentaine d’années, et Roberto [de’] Rossi, âgé de quarante ans = ce sont là, exclusivement, des noms des sommets humanistes florentins autour de 1400 ; Nicollo, ainsi passera par la suite pour avoir constitué la plus belle bibliothèque de Florence [uniquement des manuscrits bien sûr puisque l’imprimerie ne viendra que quelques décennies plus tard] ; et Roberto ne sera pas oublié de la postérité notamment comme un solide traducteur d’Aristote en latin. [Notez d’ailleurs, si ces affaires vous intéressent, que le livre devenu classique de Lauro Martines, un peu ancien maintenant, The Social World of the Florentine Humanists [1390-1460], consacre à ces deux lettrés des développements assez importants, comme d’ailleurs, encore qu’un peu moindres, à Jacopo da Scarperia ; v. aussi, très intéressant sur les tensions à l’intérieur du milieu des humanistes florentins, Arthur Field, The Intellectual Struggle for Florence – avec un long chapitre sur Nicollo Nicolli.]

Commençons par le trait d’humour final [me semble-t-il – mais les milieux érudits sont volontiers, dans la durée, facétieux à leur façon]. Que dit Salutati ? Nous t’aimons tous beaucoup mon cher enfant, mais nous préférons te voir un peu plus tard, et que tu te sois bien procuré les livres qui nous inspirent un désir si vif, et surtout que tu ne reviennes pas à Florence sans Manuel Chrysoloras – même s’il y faut un peu d’argent [Salutati semble presque souhaiter que Chrysoloras ploie sous quelques ardoises qu’il se ferait un plaisir d’acquitter — Un détail en passant = ce Giovanozzo di Biliotti appartient à une notable famille du patriciat négociant florentin ; l’on comprend qu’il a, au minimum, des correspondants à Constantinople, peut-être de véritables associés dans d’assez vastes opérations commerciales méditerranéennes – des cousins peut-être installés au-delà de la mer -, lesquels peuvent certes débloquer des fonds, une compensation ou régularisation se trouvant bien entendu effectuée ensuite, le chancelier versant une somme aux Biliotti à Florence, et ceux-ci par exemple ne facturant pas tel envoi de marchandise à Constantinople — v. par ex. le livre précité de Lauro Martines, passim, index].

Comme on l’aura compris, la mission de Jacopo, favorisant peut-être d’ailleurs son départ pour Constantinople, avec une aide probable, diplomatique pour le moins, de la république florentine, était double = tenter d’amener Chrysoloras à Florence et, au moyen d’achats un peu méthodiques de livres, assister la translatio des lettres grecques – en une période précoce, vous le voyez – en Italie. Ces deux aspects appellent quelques mots =

La mission auprès de Chrysoloras fut un plein succès puisqu’il vint avec Jacopo à l’extrême fin de 1396, accomplissant le vœu du chancelier de Florence qu’il enseignât le grec dans la capitale toscane – ce qu’il fit pendant trois années, de l’hiver de 1397 à l’hiver de 1400. Cette fois, la langue grecque entrait effectivement dans la culture savante occidentale, romaniste,  pour la première fois ou presque depuis la période courant des Scipions aux reconquêtes de Justinien.

Je précise « cette fois », car l’on évoque parfois – à Florence déjà – le cours de Léonce Pilate, Grec « ethnique » d’Italie méridionale – de Grande Grèce donc, de Calabre plus précisément ; Léonce parlait le grec ; il avait fait en 1350 un voyage en Crète pour perfectionner sa connaissance du grec classique ; et en 1360 Boccace lui-même l’avait attiré à Florence pour enseigner un certain temps le grec ancien – il vit aussi Pétrarque à Venise – ; Léonce enseigna bien mais il semble qu’il n’ait eu qu’un élève… Boccace lui-même, qui d’ailleurs semble avoir été l’élève, ici, médiocrement doué d’un professeur peut-être pas assez profondément compétent lui-même. Il procéda bien à des traductions du grec au latin – y compris de l’œuvre d’Homère ou de textes de Platon, mais sans les rendre, dit-on, intelligibles. C’est donc bien de Manuel Chrysoloras – de 1397 donc [ces grandes dates de l’histoire de la culture sont – lorsqu’on a la chance de pouvoir en arrêter quelques-unes – d’une grande importance pour se repérer dans les entrelacs de l’histoire de l’esprit] – que l’on peut dater l’introduction du grec des Anciens, à une échelle inédite, ne concernant pas des traducteurs individuels en quelque sorte, isolés, dans l’Europe de l’Ouest, mais amorçant un mouvement considérable qui, six siècles plus tard, agonise sous nos yeux distraits.

[[[ Sur ce qui précède, vous pouvez par exemple consulter si vous le souhaitez le gros volume de la savante Mme Pascale Hummel, De Lingua Græca. Histoire de l’histoire de la langue grecque, not. pp. 156 sq. Si vous souhaitez retenir un nom de traducteur médiéval important du grec en latin, celui de Guillaume de Moerbeke op [=ordo prædicatorum, ordre des prêcheurs = de l’ordre mendiant des dominicains] s’impose certainement ; ce contemporain et correspondant de « l’Ange de l’École » – saint Thomas d’Aquin, op lui aussi -, et donc de saint Louis, révisa des traductions d’Aristote et traduisit pour la première fois c. 1260 la Politique] Dois-je ajouter que la grande crise religieuse du XVIe siècle naquit en bonne partie de la question des « langues », et en particulier de la redécouverte du grec [et dans une moindre mesure de la langue hébraïque, moins confinée pendant une assez brève période de l’histoire occidentale au monde religieux juif]. [Je pourrais vous donner une importante bibliographie ici, car j’ai beaucoup travaillé, au fil de ma vie, en tous leurs aspects, les questions touchant aux grandes querelles religieuses des âges renaissant et moderne. Mais, au regard de notre question ici, je vous recommande principalement l’excellent tableau donné par M. Jean-Christophe Saladin, La bataille du grec à la Renaissance.]]]

 

[[[*** Pour faire suite à une question de ce jeudi matin 18 octobre, d’un jeune homme = celui-ci me demande si « le grec » a pu jouer un rôle durable, en France, dans les élites intellectuelles largement entendues, y compris chez les juristes ; la réponse doit être positive, même s’il va de soi que le latin est demeuré, à côté de la langue française, la langue de haute culture principale – presque exclusivement utilisée dans les collèges jésuites ainsi, à peu près exclusive pour les cours de droit civil [=romain] et de droit canonique, seuls professés dans les facultés de droit jusqu’à la création de la chaire du professeur royal de droit français, enseignant en français, en 1679, sous le Grand Roi. Je pourrais donner plusieurs exemples, mais j’en retiendrai deux seulement, dont le premier étaie plutôt ma réponse, et dont le second appelle en même temps à la nuancer.

Camus, Lettres sur la profession d'avocat.png

J’ai déjà mentionné le premier dans un texte de 2010, « Dogmatique et humanités. Considérations françaises sur une séparation », Droits, n° 50, pp. 189 sq. – je crois plus commode de me citer le citant – lisez l’ensemble, même si le grec n’apparaît qu’à la fin – cela vous montrera la hiérarchie des langues pour un grand juriste érudit, gallican et janséniste, homme d’une immense qualité mais qui, hélas, portera la constitution civile du Clergé des 12 juillet-24 août 1790, qui transformera peu évitablement la lutte politique révolutionnaire en nouvelle guerre de Religion :

Armand-Gaston Camus, juriste érudit qui a joué un rôle important dans notre histoire, écrivant en 1772 à un père qui voulait faire de son fils un juriste, finissait, pressentant l’inquiétude de son correspondant, par écrire : « Peut-être êtes-vous surpris, Monsieur, que je n’aie parlé jusqu’ici que d’éloquence, de littérature, de connoissances générales et d’histoire, sans avoir encore dit un mot de l’étude du droit. Ne croyez cependant pas, Monsieur, que j’aye oublié […] la science du droit […]. » Parler, pour Camus – ou pour le grand André Dupin (« aîné ») qui rééditera les Lettres sur la profession d’avocat jusqu’en 1832 – de littérature, d’éloquence ou d’histoire, c’était déjà s’avancer dans le monde propre du droit. Camus écrivait encore au père anxieux : « Supposé que vous ayez parmi les procureurs [i.e. les avoués] un ami sûr, il faut lui envoyer monsieur votre fils, aussitôt après sa philosophie. » Mais il complétait ce conseil d’une façon qui pourrait sembler étrange : « […] après avoir été chez le procureur […] le premier livre qu’il doit lire est le Traité des Devoirs de Cicéron. » La procédure et la philosophie… Mais l’histoire aussi : pour Camus et Dupin, héritiers de la grande tradition des juristes anciens, le bon juriste est un praticien humaniste, un technicien philosophe et orateur, indissociablement, et historien aussi parce que, dans la culture gallicane du droit, le droit est d’abord histoire – ou plutôt, d’ailleurs, dans l’acception la plus classique de ce terme, archéologie [ne s’agit-il pas, d’ailleurs, de restituer des ensembles monumentaux dogmatiques ?] Évoquer, à propos du juriste, l’orateur philosophe fait songer immédiatement à ce Crassus du dialogue De Oratore dont tout permet de supposer qu’il incarne pour une bonne part Cicéron. Cicéron promeut, au De Oratore, ce qu’on pourrait appeler de façon provocatrice [mais prima facie seulement] une rhétorique platonicienne [j’ai déjà eu recours à cet apparent oxymore plus haut], un platonisme isocratisé si l’on veut, dépassant sans peine la mise en opposition superficielle de Platon et d’Isocrate [dépassement qui, d’une certaine façon, a été consommé dès Aristote d’ailleurs], reconnaissant mais ajustant les forces propres de la raison et de la parole, faisant toute sa place à la force de l’art mais réconciliant la persuasion avec la vérité et la vertu avec le métier d’avocat. Un tel idéal envahit les lettres de Camus qui définit, de façon tout à fait cicéronienne, le juriste comme orateur digne de ce nom, c’est-à-dire comme « vir probus dicendi peritus » – Cicéron et Quintilien disent parfois probus, parfois bonus, c’est de peu d’importance – : le juriste doit être vrai orateur, c’est-à-dire un homme vertueux expert dans l’art de la parole, compris ici comme art aussi de la pensée, dans l’unité, si l’on veut, du logos. La persona de l ’orateur, s’il est permis de faire en quelques mots la synthèse de choses subtiles, est à la fois masque et manifestation, elle oscille entre le déploiement fictif, l’affirmation fonctionnelle et l’expression d’une psyché à la fois bien venue au monde et acheminée vers un heureux êthos par la discipline de l’ethos. Et le succès oratoire résulte non seulement de la bonne adaptation à un auditoire particulier – qui de toute façon ne saurait, très généralement, être tout à fait indifférent, en son âme passionnelle, à l’efficace des opérations persuasives du delectare et du mouere, ni davantage, en son âme rationnelle, aux sollicitations de la conviction par le docere/probare – mais de la puissance propre de ce conciliare qui ne souligne rien d’autre que le procès par lequel opère la parole active la naturelle confiance que l’on fait à un honnête homme, à un homme d’honneur, fût-il orateur, fût-il avocat… Rien ne persuade mieux, assurément, devant des juges, dans les assemblées ou lors de ces “cérémonies de la parole” qui varient selon les lieux, les temps, les régimes sociaux et politiques, les traditions locales, que la vérité (comprise généralement comme probabilité) proférée par un homme droit de la façon qui convient à une situation et à un auditoire. Lorsque Camus, ainsi, si évidemment pénétré d’un tel persuasif montage, évoque l’« orateur jurisconsulte », il songe bien entendu à tout autre chose qu’à un jurisconsulte frotté d’art oratoire. C’est de la nature fondamentale du droit, indissociablement morale et artiste, pratique et poiétique, qu’il s’agit – et de sa méthode – et non d’un art auxiliaire et ornemental pour le juriste dont pourrait nous donner une idée, par exemple, la pauvre (mais non certes modeste) rhétorique des facultés de droit d’aujourd’hui, avec leurs ridicules tics scolaires gravitant autour du soleil gris du plan en deux parties, si récent dans la culture des juristes français.

Et, pour Camus comme pour Cicéron, il ne fait pas de doute que l’excellence oratoire passe, du moins aussi, par le travail proprement philosophique. Au père, toujours, il donne ce délicieux conseil : « Cicéron a souvent profité, dans ses ouvrages philosophiques, des écrits de Platon. M. votre fils ne seroit-il pas en état de lire quelques-uns de ses dialogues dans leur langue originale […] ? » Il faut être philosophe parce que la pratique spontanément réfléchie ne suffirait pas. Bien sûr, l’on pourrait juger la lecture de la Rhétorique et de l’Ethique à Nicomaque plus immédiatement formatrice que celle de la République pour un apprenti juriste. Il n’empêche que, pour Camus, il semble bien que l’on ne puisse être homme de causæ (d’hupotheseis), sans être homme aussi de quæstiones (de theseis), c’est-à-dire être orateur, en particulier devant les juges, sans être aussi philosophe.  

Mon autre exemple conduit à nuancer la leçon que l’on peut tirer de ce premier. Vous comprendrez qu’il me vienne à l’esprit après avoir cité Camus, puisqu’il intéresse un homme qui a joué un grand rôle dans une immense entreprise dont Camus a été l’un des continuateurs. Je tire le texte que je vais citer d’un article que j’ai largement rédigé il y a six ou sept années mais que, emporté par le flux des urgences plus scolaires [urgences que je m’imagine sans doute, mais il en va de toute façon toujours ainsi pour tous] et par l’accompagnement des programmes de Dogma, je n’ai jamais achevé, selon mon habitude. J’appelais cet article = « Vers la séparation de l’érudition et de l’art du juriste au XVIIIe siècle ? Un juriste érudit parisien entre son cabinet et le Trésor des Chartes mais à l’écart du barreau. Denys-François Secousse [1691-1754]. [Promenades curieuses autour d’un catalogue de vente de 1755.] »

J’étais en effet parti d’un catalogue que j’avais pu acquérir lors de l’une des ventes du fameux libraire Bérès, que ma femme et moi avions d’ailleurs un peu connu autrefois = Catalogue des livres de la bibliothèque de M. Secousse, avocat en Parlement, de l’Academie roïale des Inscriptions et Belles-Lettres, A Paris, chez Barrois, M.DCC.LV. – catalogue tout à fait remarquable, non seulement par ses plus de huit mille numéros et, en dépit d’un format assez banal [in-12], la qualité de sa reliure, mais encore, et surtout, par la mention d’époque, à la plume, des adjudications – chose très rare et d’un exceptionnel intérêt [plus, je le précise, que d’une bien grande valeur vénale — Ci-dessous, trois images de ce Catalogue de la vente Secousse]

Catalogue de la vente Secousse 1 IMG_1599.JPG

Catalogue de la vente Secousse 2 IMG_1597.JPG

Catalogue vente Secousse 3IMG_1598.JPG

 

Ce catalogue comprend un « Avertissement » de six pages dont il est admis qu’il fut composé par le frère de Denys-François Secousse, Jean-François-Robert, curé de Saint-Eustache à la suite de son oncle. C’est sur quelques lignes de ce texte que je vais me contenter de revenir dans un instant. Pour le reste, retenez ceci simplement =

1/ Secousse est un bon historien du Moyen âge, mais plus précisément un éditeur des actes de la monarchie – ainsi que l’écrira Vilevault, son propos est « l’Histoire générale de la Monarchie » –, avec les nombreux volumes publiés par lui – sept courant du règne de Jean II le Bon à celui de Charles VI le Fol – des monumentales Ordonnances des roys de France de la Troisième Race dont, à la demande du chancelier d’Aguesseau – cette affaire fut toujours supervisée, ce qui illustre assez la fonction politique de l’érudition, par le chancelier de France [et c’est encore Vilevault qui, de Secousse, évoque « l’érudition si grande & sur-tout si utile à la Patrie »] –, il avait assumé la responsabilité à la suite du bien connu Eusèbe de Laurière, avocat au parlement lui aussi, et avant Vilevault, Brequigny puis Camus – le Camus que je viens de citer il y a un instant – et le futur chancelier de Pastoret.

le tome VI des Ordonnances des roys de France, l'un des volumes donnés par Secousse.png

2/ C’est un homme que l’on peut dire de la classe moyenne à peine supérieure ancienne [j’entends ces choses comme il est raisonnable de le faire – aujourd’hui l’on abuse et se moque de masses infortunées en les rangeant dans la « classe moyenne »], classe dont le rôle fut considérable, socialement et culturellement dans l’ancienne France ; le père de Denys-François, Jean-Léonard (1659-1711), avocat au Parlement, tout en épousant simplement la fille d’un procureur – d’un avoué si vous voulez, profession peu estimée alors, les exemples littéraires ne manquent pas -, née Denise-Madeleine Le Mire [laquelle présentait peut-être quelques avantages on va le comprendre au regard de ce que ces gens devaient considérer], avait donné une sensible impulsion à l’ascension sociale de sa famille en faisant l’acquisition en 1703 d’une « savonnette à vilain », c’est-à-dire d’une charge de secrétaire du roi de la Grande Chancellerie de France, achat coûteux mais dix fois moins qu’un mortier parisien, et donc nullement inaccessible pour une bourgeoisie parisienne assez aisée ; la famille devait jouir ainsi d’un certain patrimoine alors, dont l’origine ne va d’ailleurs pas de soi — je m’attarde un instant sur cet aspect qui vous amusera je l’espère : le père du secrétaire du roi était procureur et avait épousé une Étiennette Cortesin, fille de… procureur – on ne trouve pas là le drap par exemple, ou bien quelque office de finance moyen permettant un certain enrichissement ; je tends à supposer donc que l’argent est venu de la belle-mère du secrétaire du roi, Denise Le Juge, issue d’une forte dynastie de bouchers parisiens remontant au moins au règne de Louis XI, avec un Martin Le Juge – il suffit de dérouler les branches de l’arbre pour prendre la mesure de l’homogénéité de ce milieu = ce ne sont que puissants bouchers et notables marchands jouissant du droit de bourgeoisie dans la capitale] ; quant à la « savonnette », ses effets étaient étonnants – un anoblissement non seulement immédiat et transmissible sans aucune condition de durée, mais rétroactif à quatre générations… – sur le papier du moins, car les gentilshommes « de race » ou prétendus tels tordaient un peu le nez ; un gendre de Jean-Léonard, et donc beau-frère de Denys-François, un certain Domilliers, avocat puis greffier à la chambre des Comptes, fera l’acquisition, lui aussi, d’une charge de secrétaire du roi ; chez les juristes, l’on restait alors le plus souvent entre soi et s’employait à monter de concert les degrés de la notabilité sociale – en se faisant aider le cas échéant, et tel fut le cas ici, par de l’argent venu d’ailleurs, finalement satisfait au fond, cet argent de la marchandise, dans un monde de l’esprit fort éloigné du nôtre, de s’accomplir dans le droit, et si possible un soupçon de noblesse [les Le Juge, d’ailleurs, poursuivront aussi leur ascension symbolique pour leur propre compte, noueront des alliances flatteuses, et comptent des rameaux survivants aujourd’hui, tels les Le Juge de Segrais] ; ce n’était pas facile ; il y fallait une collective patience ; c’est fou ce que ces gens qui mouraient en moyenne beaucoup plus jeunes qu’aujourd’hui étaient patients, tandis que nous sommes devenus si impatients semble-t-il. Pour le reste, notez – sans que cela parvienne à rendre le conte plaisant – que le sang, par la médiation de l’or, a fini par s’accomplir dans la rente et l’encre – et même les lettres grecques.

Voici en effet le destin que fut en mesure de choisir notre Secousse : il abandonna le barreau, je ne sais trop quand, assez vite semble-t-il [à la faveur peut-être de la disparition successive de ses parents, si l’on comprend bien quelques mots de son frère sur lesquels je vais revenir]. Reçu en 1710, il n’est plus au barreau vers 1720. Il semble qu’il n’ait pas aimé être avocat, bien qu’il ait pu démontrer en plaidant sa louable fidélité aux vues de désintéressement dont le barreau jugeait autrefois qu’elles formaient la source de tout honneur possible pour ses membres. Secousse souhaitait s’adonner plus librement à l’érudition. Elle lui vaudra une reconnaissance rapide des savants et d’être admis à l’académie des Inscriptions au début de la trentaine, en 1722, comme membre associé du moins [il deviendra pensionnaire de l’académie en 1745, sans qu’il soit bien facile de mesurer si un tel progrès dans le monde académique se traduisait pas un véritable changement] :

Quelle satisfaction pour lui – écrit dans l’Avertissement celui que l’on suppose être son frère prêtre -, de voir remplie d’assez bonne heure la seule ambition qui l’ait jamais occupé ! Sa modestie & le peu d’estime que, seul, il faisoit de ses talens, lui avoient persuadé qu’il manquoit des qualités nécessaires pour l’Académie françoise, où deux fois on lui avoit insinué qu’il pouvoit prétendre.

Diantre ! Il est plus intéressant de relever qu’il y a manifestement, chez Secousse, l’amorce d’un divorce entre le monde de l’érudition, tel qu’il s’est lui-même peu à peu dégagé des allégresses humanistes, et celui « du droit », même s’il se consacre largement aux monuments législatifs de la monarchie – mais c’est bien entendu tout autre chose. Son frère [s’il s’agit bien de lui, mais je redis que c’est très probable],  nous dit [selon ma vue] quelque chose d’un peu triste et de fort intéressant – je mets bout à bout quelques fragments :

Après les Etudes ordinaires des Humanités & de la Philosophie, qu’il avoit faites avec succès, il suivit celles du Droit, par la destination de son Père, Avocat célèbre, & d’un mérite distingué. Il le fit par pure déférence pour des volontés qu’il respectoit, mais sans goût. Il lut les Livres qui concernoient cette matiere, & n’y trouva d’autre satisfaction que celle d’acquérir de nouvelles connoissances, dont il avoit toujours été avide. […] Il fut bientôt rendu à lui-même & à son goût, par la perte qu’il fit en peu de tems de ses Pere & Mere. Il en profita pour fermer son Digeste, comme il s’exprimoit. Il eût en effet difficilement réussi dans un état pour lequel il se sentoit une répugnance invincible.

On lui a oui dire que dès l’âge de quatorze ans il avoit formé le systême de vie, qu’il a toujours suivi dans la suite.

Libre de porter ses études vers l’objet pour lequel il avoit le plus de penchant, il se défit des Livres de Droit, qu’il avoit trouvés dans la succession de son Pere. Se formant un nouveau genre de Littérature, il se livra d’abord aux Belles-Lettres, & s’appliqua aux Langues Grecque & Italienne. Il disoit avec modestie avoir appris deux fois la premiere, & l’avoir oubliée de même. Il lut aussi en même-tems la grande Histoire de Mezerai, parcequ’en bon Citoïen il vouloit connoître celle de sa Patrie, & n’en fut pas content. Il crut entrevoir que cet Historien fameux, & presque l’unique qu’on lisoit alors, connoissoit peu les Originaux où il auroit dû puiser. Il concevoit déjà que c’est la seule maniere de bien savoir, quand on ne veut pas se contenter d’idées vagues & superficielles.

Pour acquérir des connoissances plus sûres & plus profondes, il se proposa de les chercher dans les sources ; & ce plan fut l’origine de cette Collection immense qu’il n’a point cessé depuis d’accroître, soit pour son utilité particuliere, soit pour en aider les Gens de Lettres, qui étoient assurés de le trouver toujours accessible et obligeant. 

Je vous laisse sur ces « sources » miraculeuses – et je ne m’attarde pas davantage. Il n’est pas impossible que Camus ait été, comme, plus encore, le fameux Dupin d’ailleurs, un homme persistant à unifier ce qui commençait à être désuni, et qu’au fond son prédécesseur Secousse ait davantage annoncé le divorce ultérieur du monde des humanités et du monde de la dogmatique, divorce dont nous sommes peut-être, tandis que les facultés de droit poursuivent leur effroyable effondrement intellectuel et moral [les publicistes n’ont-ils pas le propos arrêté de supprimer les travaux dirigés de notre matière pour célébrer mon prochain départ !] – dont nous sommes peut-être, dis-je, destinés à demeurer les enfants tristes, ou bien, s’il s’agit des nouvelles générations, purement et simplement abandonnés.

Je crois avoir répondu honnêtement à l’aimable question. ]]]

 

 

Je reviens au billet de notre chancelier florentin =

Quant aux livres, c’est bien entendu la place de Plutarque – et non celle de Platon ou d’Homère – qui nous surprend. Il se trouve ainsi dans la cité toscane des personnages de premier plan pour juger que la lecture et l’étude de Plutarque est d’une vive importance ; ainsi apparaissent-ils comme des éclaireurs brillants de la longue durée de la culture moderne. Jacopo da Scarperia lui-même, d’ailleurs, traduira un petit nombre de Bioi et quelques œuvres morales en latin. Certes, l’œuvre de Plutarque était, très partiellement, connue dès avant – et peu avant au fond puisqu’il semblerait que Plutarque fût demeuré un simple nom, un peu mythique certes, jusqu’au début du troisième tiers du Trecento, lorsque les Bioi et les Moralia devinrent accessibles, à quelques-uns du moins, dans leur texte original. M. Giuseppe Di Stefano a montré il y a déjà longtemps que, en particulier, le Siège apostolique, dans sa période avignonnaise [1309-1378-1418 – les quarante dernières années étant celles du Grand Schisme d’Occident], avait abrité un certain développement d’études hellénistes [encouragées en particulier par le puissant secrétaire pontifical Francesco Bruni, lequel ne semble pas avoir été un oncle ou grand-oncle du fameux Leonardo Bruni, successeur de Salutati comme chancelier de Florence, personnage déjà rencontré dans le premier billet « Images »], et que ce développement avait bénéficié à Plutarque, très modestement d’ailleurs, dès les années soixante-dix du XIVe siècle.

[[[ Je n’ai jamais eu en mains le livre d’environ deux cents pages, publié en 1968, de M. Giuseppe Di Stefano, La découverte de Plutarque en Occident. Aspects de la vie intellectuelle en Avignon au XIVe siècle – je viens toutefois par bonheur de le trouver sur un site italien et aviserai lorsque je l’aurai reçu – ; accessible en ligne par contre un gros article sur une assez précoce traduction française d’un traité moral = « La découverte de Plutarque en France au début du XVe siècle », texte dont voici le lien pour tel ou telle que ces choses retiendraient un peu

https://www.persee.fr/doc/roma_0035-8029_1965_num_86_344_3008       ]]]

Trop rapidement dites les quelques petites choses qui précèdent, ma question demeure entière = pour quel motif le chancelier de Florence pouvait-il aspirer à lire Plutarque ? [ou plutôt à le faire lire, étudier et traduire, car — cela ressort bien de quelques pages de Berthold Ullman, The Humanism of Coluccio Salutati, pp. 120 sq. — Salutati était un helléniste plus que médiocre semble-t-il, probablement incapable de lire à livre ouvert des volumes aussi considérables – mais au fond, cela ne rend que plus intéressante sa frénésie hellénique = toutes ces lectures ne sont pas affaire de plaisir principalement ; le haut personnel politique, en de certaines régions, les place probablement au cœur d’un enjeu d’importance].

Ici – en ce [3] – il s’agirait, ai-je dit d’emblée – sans m’expliquer du choix de ce terme qui va devoir nous retenir un peu -, d’édification par exempla, 1/ à des fins que l’on peut dire morales, d’appel à la liberté, à l’autonomie, du sujet, mais aussi, 2/ à des fins, plutôt, d’acclimatation mimétique – génératrice d’une certaine hétéronomie de fait des mondes les uns par rapport aux autres, par les habitudes, par la culture largement entendue et l’ordre des mœurs de la cité – de certains comportements jugés souhaitables, à des fins que je dis éthiques, de moralité si l’on préfère [cette opposition conventionnelle morale/moralité renvoie en très gros à l’opposition Moralität/Sittlichkeit, d’une façon qui pourrait évoquer le lexique hégélien, mais sans le système hégélien, et sans donc les mêmes concepts, ce qui rend la référence modérément utile — mais il suffira que vous repreniez le billet précédent, « Je me croyais […] » [1/2], et que vous utilisiez la fonction recherche avec le propos de retrouver les occurrences du mot habitude – la première occurrence vous remémorera en gros, je l’espère, ce que je souhaiterais évoquer ici], et enfin, peut-être, 3/ à des fins de constitution mythique de chaque société, la cité, la famille, telle communauté professionnelle par exemple, qui s’instituera par le remâchage de quelques vies, justement, exemplaires [songeons ainsi à l’assez brève mais importante galerie Pasquier, ou Dialogue des advocats du Parlement de Paris, du fameux Antoine Loisel, qui valut en particulier à ce dernier d’être dit le « Plutarque des gens de robe »…]

Peut-être, pensera-t-on, les vies philosophiques appelleraient-elles un traitement un peu différent de celui des vies pratiques et politiques. Je ne veux pas m’attarder sur ce sujet immense – quelques mots seulement. Soit le recueil de vies philosophiques le plus connu de l’histoire de la culture occidentale – les Bioi kai gnōmai […], les vies et pensées, ou doctrines, ou jugements, ou opinions, des philosophes illustres de Diogène Laërce. Ce gros volume a constitué une contribution majeure à l’élaboration de nombre de textes de philosophes dont il nous demeure fort peu – deux exemples simplement = prenez l’édition des Fragments d’Héraclite donnée par M. Marcel Conche, pure et simple merveille à mon sens : les fragments 21, 26, 27, 29, 36, 37, 48, 58, 062, 64, 68, 89, 102, soit treize sur moins de cent-quarante, proviennent de Diogène ; l’édition de Chrysippe donnée par M. Richard Dufour comporte beaucoup de fragments venus de Diogène Laërce, un peu moins peut-être, en valeur relative, que s’agissant d’Héraclite ; alors, bien entendu, cela n’aurait pas grand sens de se tenir dans la perspective de l’exemplum ; pourtant, lorsque Diogène multiplie aussi les éléments biographiques, dresse des portraits en rapportant anecdotes et apophtegmes, l’exemplarité pratique se juxtapose à ou recoupe la recension théorétique ou du moins doctrinale. [[[ Vous aurez un accès aisé à Diogène Laërce dans la traduction, par exemple, conduite sous la direction de Mme Marie-Odile Goulet-Cazé ; ceux qui souhaitent accéder à des passages en grec se procureront commodément la peu coûteuse édition gréco-italienne des Vite et dottrine donnée sous la dir. de Giovanni Reale chez Bompiani. ]]] Si l’on suit Pierre Hadot, enfin, l’on pourra tendre à considérer que, dans une mesure à déterminer, la philosophie ancienne se reconnaissait moins un destin systématique [à la différence de la moderne] que le propos d’acheminer vers la sagesse par des manières d’exercices spirituels. Alors, bien entendu, la vie philosophique, certes émaillée de propos philosophiques, devient exemple.

Qu’entend-on – essayons de penser tout seul – par exemplum ? Très grosse affaire, qui semble être allée de soi jusqu’à l’âge moderne, qui persiste à mon sens à jouer un rôle important dans l’ordinaire des jours humains [l’opération de l’exemplum commence à peu près lorsque vous vous dites que vous préféreriez ressembler à telle personne qu’à telle autre – laquelle devient alors une sorte de contrexemple = elle a d’ailleurs, au fond, sa fonction – exemplifier ce qu’il ne faut surtout pas faire, la façon dont il ne faut pas se comporter, la mauvaise « manière d’être », c’est-à-dire plutôt d’agir – votre grand-mère vous suggérera de ne pas « prendre exemple » sur tel cousin  qui roule en 911 GT2RS – l’important est de demeurer discret a-t-il l’habitude de murmurer sans rire -, dont chaque membre de la famille sait bien que ses poches sont pleines de substances toxiques – comme il dit, ajustant ses cadeaux = j’ai le cœur sur la main], mais qui est devenue toutefois difficilement pensable, de façon générale, simplement parce que notre Modernité tardive, comme sa devancière même si différemment, ne peut aborder les questions que je dirais très généralement morales [sans me préoccuper de mes distinctions] que sous l’angle de « principes » supposément universels ; certes, l’universel prétendu change pour une notable part de ses contenus et de ses significations tous les vingt ou trente ans ans ; certes, il ne persuade pas une bonne partie des humains ; mais nous ne souhaitons pas démordre de notre orientation d’occidentaux et, au fond, tant que nous conservons la possibilité physicomentale d’entendre des points de vue différents du nôtre, nous n’avons pas lieu d’en rougir [[ Enfin, je dis nous mais je ne pense pas nous car une minorité, à laquelle j’appartiens éprouve plus qu’un doute sur les avantages de notre principialisme et en redoute les inconvénients, pesant très manifestement sur l’horizon même de la possibilité d’une administration prudente de la justice — soit l’exemple du cousin à la Porsche = essayez de transformer le conseil sensé de votre grand-mère, laquelle redoute votre fascination, en une liste bien « complète » de principes, supposant d’ailleurs une analyse impossible de tous les comportements de l’étonnant cousin – sachant bien entendu que le cousin est aussi un « tombeur » imprudent [prétendant dépasser, selon la formule de Leporello – lien ci-dessous avec l’aria « Madamina, il catalogo è questo » chanté par Claudio Desderi, très bon baryton mort il y a quelques mois – le « mil e tre » de don Giovanni pour la seule Espagne], un joueur de poker enragé, un raisonnable alcoolique, etc.,vous peinerez beaucoup d’une part, et d’autre part, dans une société dans laquelle le principialisme s’accompagne du principe réducteur de la liberté du consentement, entendue radicalement, du modèle de l’adulte consentant si vous préférez, et dans laquelle aussi, tout à la fois, les divergences demeurent significatives s’agissant, si l’on veut, des sous-principes, des principes spéciaux, et faible aussi la cohérence d’esprits, disons, justement, un peu faibles en général, ballottés surtout par un flux faussement désordonné de supposées « nouvelles » [une poignée d’Agences de presse, des rédactions interchangeables et les prospères et innombrables disciples appointés de Bernays veillant à ce qu’il y ait de la forme enveloppée dans le flou, des directives surgissant du chaos apparent, mais affaiblissant les résistances spirituelles ou culturelles issues d’un temps plus long sans parvenir pour autant à conduire les esprits], vous aboutirez ou déclencherez des discussions sans fin dans un univers de principes prétendant illusoirement faire l’économie de celles-ci dans l’oubli en particulier des sables infiniment mouvants de l’interprétation. Si bien que la façon de procéder de madame votre grand-mère pourrait bien vous sembler la plus expédiente = « Ne prends surtout pas exemple sur ton cousin ! » – comment dire – sans dire – davantage en si peu de mots ? comment mieux renvoyer à une manière de système – ordonné dans son désordre – de la vie que l’on serait bien entendu incapable de « décrire » mais que l’on pressent ? comment ne pas entendre, tout simplement, cet adage latin que les siècles se passent = uerba docent, exempla trahunt, soit = les mots enseignent, les exemples tirent, attirent, aspirent, tirent en leur sens, entraînent à leur suite, opèrent une motion, exercent une traction, voyez-vous l’idée, presque physique ici, qu’emporte le verbe trahere, dont la forme au supin est tractum ? et bien entendu, dans ma présentation, les contrexemples repoussent, écartent, éloignent, rebutent, répugnent, dégoûtent. ]]

Notez que je vous ferais peut-être mieux comprendre mon propos si j’élargissais quelque peu ma perspective à un autre aspect de la « pratique » = imaginons que vous vous entraîniez dans le cadre d’une activité sportive ; votre moniteur va peut-être vous montrer un enchaînement de gestes ; il va les faire devant vous ; il va vous faire répéter un geste que vous allez faire de mieux en mieux – le mieux se bornant ici à ce que votre geste deviendra très proche de celui qu’il vous a montré. Il est intéressant de relever, je crois, que la démarche du maître n’aura même pas été langagière ; il ne s’est pas lancé dans une vaste leçon d’anatomie et de physique, de mécanique, pour vous faire saisir pourquoi ses gestes opèrent, « marchent » ; il s’est contenté de vous les montrer ; et vous, notez-le, c’est grâce à votre aptitude mimétique que vous avez progressé, non en mettant en action vos facultés les plus proprement intellectuelles.

Mon propos, toutefois, touche à la morale et à la moralité, pas aux activités sportives par exemple, sauf en ce qu’elles pourraient revêtir bien sûr une signification « morale », au sens large. Bref récit là encore = vous êtes engagé dans un tour du monde à la voile en solitaire ; vous êtes en tête ; vous comprenez que le troisième est plongé dans de redoutables difficultés ; vous êtes le mieux placé pour le secourir ; vous faites le choix de perdre la course pour aller à son aide ; votre geste, si difficile, est magnifique ; il suffit de le raconter, très simplement, sans aucune ambition démonstrative, pour que les auditeurs ne doutent pas que vous avez fait le meilleur choix imaginable, quitte à ce que certains s’interrogent, douloureusement, et doutent qu’ils eussent fait le même, mais non point que vous ne soyez un « exemple ».

Ces quelques lignes simplistes permettent de comprendre une sorte d’espace, si j’ose dire, assez large de questions ; mais elles ne tiennent pas compte des usages de la langue, lesquels ont été, au fond, évolutifs.

Je vais partir de la définition – d’une distinction plus précisément – risquée par un médiéviste – lequel vous l’allez voir en borne assez soigneusement la portée, l’assiette, le champ de pertinence -, le professeur Thomas Frederick Crane, éditeur en 1890 de The exempla or illustrative stories from the sermones uulgares of Jacques de Vitry [ce volume se compose d’une grosse et savante introduction de cent seize pages, de l’édition du recueil latin des exempla produits par l’auteur au début du XIIIe siècle, puis d’ « Analysis and Notes » assurant de fait, en anglais, un résumé bref de chaque exemple et quelques éléments intéressant leur genèse et leur destin littéraire — index] :

The word exemplum is employed by the ecclesiastical writers in two meanings, first, our « example » in a general sense ; second, an illustrative story. This second meaning of the word is, I think, not earlier than the end of the twelth or the beginning of the thirteenth century. The two meanings of the word may easily be confused, and give rise to incorrect inferences […]. [p. XVIII, note *]

Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour saisir la clef d’une telle distinction et les risques qui l’affectent assez inévitablement. Le professeur Crane suggère simplement que, dans la littérature ecclésiastique médiévale, un genre littéraire spécifique fut développé, à des fins pour l’essentiel, d’édification des fidèles – et des clercs, genre appelé pour l’essentiel à prendre place comme un moment éclairant de la prédication.

Une telle perspective s’est plutôt imposée dans ses grandes lignes [sauf, de distinctions en distinctions, à ce que l’unité du « genre » fût mise à mal, et à ce que la notion même de genre fût jugée peu adéquate] dans une littérature savante remarquablement abondante, d’autant plus aisément qu’elle permettait de construire méthodiquement un corpus, subdivisé d’ailleurs en particulier en deux rubriques selon que se trouvaient inventoriés les exempla comme « formes incluses » [dans des sermons sans doute] ou des exempla comme « unités » de florilèges. 

Tout mérite assurément l’attention, mais on éprouve là le sentiment d’une dépense. d’énergie un peu disproportionnée. Il est vrai que les universitaires, lorsqu’ils parviennent à constituer un corpus, semblent ne pouvoir se lasser de l’accroître et de l’exploiter = regardez, dans nos maisons, ces innombrables, et passablement répétitives notes d’arrêt – la répétition semble une source d’apaisement, et même de jouissance, dire tous la même chose d’un air entendu construit comme un toit au-dessus du groupe, le place à l’abri des intempéries de la critique, et soude une famille – celle ici par exemple de l’ « Exemplaforschung » [c’est toujours plus beau en allemand…]. S’agissant des exempla comme genre assez spécifique, le corpus s’est, de fait, révélé une sorte de continent, et la pluridisciplinarité aidant, il a semblé possible de faire sourdre de cette immensité des richesses inextinguibles, mais finalement moins propres à nourrir l’exaltation intellectuelle que tant ne paraissent le supposer.

[[[ Ceux qui craindraient un jugement exagéré de ma part pourraient lire, il y a une vingtaine d’années déjà, le bilan esquissé par M. Jacques Berlioz et Mme Marie Anne Polo de Beaulieu, très actif en ce domaine, sous le titre « Le Groupe de recherche sur les Exempla médiévaux », au début du recueil, sous la dir. des mêmes, Les Exempla médiévaux. Nouvelles perspectives, Champion, 1998. ]]]

Pourtant, chez les médiévaux eux-mêmes, fût-ce dans les milieux cléricaux, un usage plus large et beaucoup plus ancien de l’ « exemple », passablement fluide dans ses contours, certes, n’eût pu être oublié ; et cela d’autant moins que l’ « illustrative story » dont il s’agissait pouvait être porteuse, d’une façon ou d’une autre, d’exemple en une acception de longue durée [fût-ce en narrant un contrexemple].

Est-ce à dire que la distinction ne présente pas d’intérêt ? Nullement. L’exemplum des Anciens – qui est celui qui nous retient dans ce billet, n’est-ce pas, du moins dans sa longue et large trace – réside en principe en une personne. Mais l’on pourrait considérer qu’il doit lui arriver de concerner, considérée comme un personne en quelque manière, une collectivité – une cité, une famille, une corporation par exemple – et bien entendu tout autant une personne fictive qu’une personne réputée « réelle ». La rhétorique de l’éloge ainsi, étudiée par M. Pernot [que j’ai mentionné plus haut] embrassait très volontiers – entre autres fort divers objets – les cités.

En deuxième lieu, l’exemple des Anciens revêt en général une dimension historique – s’agît-il d’histoire mythique. M. Jean-Michel David a souligné avec une particulière fermeté cette orientation = 

Il faut […] souligner la différence d’objet qui sépare l’exemplum antique de l’exemplum médiéval. L’exemplum antique ne fait appel qu’à l’Histoire, s’adresse aux citoyens et les invite à la vertu : on pourrait le dire héroïque. L’exemplum médiéval, en revanche, fait appel au conte et vise l’ensemble du peuple chrétien : on pourrait le dire narratif ou anecdotique. [« Présentation » de la table ronde Rhétorique et histoire. L’exemplum et le modèle de comportement dans le discours antique et médiéval, Mélanges de l’EFR, 1980, pp. 12].

Je ne suis pas certain qu’il n’y ait pas quelque flottement dans cette esquisse ; au fond, le monde de l’exemple semble toujours, d’une façon ou d’une autre, celui de la narration persuasive, qu’il comporte ou non une « morale » en conclusion, celui d’un récit revêtant une certaine signification parénétique, exhortant en quelque sorte mais sans qu’il soit besoin d’exhortation, de l' »être » sourdant quelque manière de « devoir-être », par l’effet d’une sorte d’effet illocutoire = de même que la dame octogénaire qui suggère en voiture que l’air est frais aujourd’hui prie son chenapan d’arrière-petit-fils de remonter la vitre, de même le chef spartiate qui eût simplement dit à ses hommes, à la veille d’un engagement difficile, « un autre peuple égala-t-il jamais notre héroïsme aux Thermopyles ? », eût-il été assurément compris par ses hommes comme lançant un appel au surpassement de soi.

Mais du moins peut-on admettre qu’il puisse être des exemples, de préférence incarnés et plus ou moins historiques, tendant, au fond par identification du présent au passé, projection du passé sur le futur, à la constitution identitaire et destinale d’un peuple, d’un citoyen, d’une collectivité donnée, et exaltant la vertu, et que d’autres ont pour propos, par le recours d’ailleurs à des jeux de formes différents en général, à acheminer, dans le cadre chrétien, vers le salut. Peut-être faudrait-il ajouter encore que l’exemple antique tend souvent à exalter une continuité à partir d’un originaire supposé, ou du moins d’un antérieur admiré dans les siècles, tandis que l’exemple le plus densément chrétien appellerait plutôt à une rupture et à un renouveau = bien entendu, le christianisme ne peut guère appeler à suivre les « maiorum exempla » : chez les optimates chers à Cicéron, les exemples des anciens, des ancêtres, appellent, selon une perspective délibérément aristocratique, au maintien et à la réitération des âmes bien nées, nullement bien sûr à la rénovation du cœur. [Ici l’on se tournera moins vers la grande thèse sur Cicéron d’Alain Michel, Rhétorique et philosophie chez Cicéron, Puf, 1960 ; que vers le livre de Guy Achard, Pratique rhétorique et idéologie politique dans les discours « optimates » de Cicéron, Brill, 1981] ; comme toujours, saint Paul dit admirablement la chose – Ep IV, 22 sq. = « Il vous faut, renonçant à votre existence passée, vous dépouiller du vieil homme [ton palaion anthrōpon – ueterem hominem] […] ; il vous faut être renouvelés [ananeousthai – renouamini] par la transformation spirituelle de votre intelligence et revêtir l’homme nouveau [ton kainon anthrōpon – nouum hominem] […] »

Il est une expression latine que j’aime beaucoup [un peu moins que Casura exstant, qui est ma préférée puisqu’elle promet la fin de toute laideur, l’effondrement des empires, la ruine de l’orgueil – certes, de ce qui est saint aussi, mais seulement en sa contingence historique, car la sainteté n’a besoin d’aucune gloire terrestre et sa victoire n’est jamais aussi grande que lorsqu’elle est foulée au pied et persécutée par les méchants] – une autre expression quoi qu’il en soit, imputée souvent à de très notables poètes mais qui serait due à un grammairien et poète africain plus obscur du deuxième ou du troisième siècle – Habent sua fata, ils ou elles ont leur destinée [la formule de Terentianus était = Habent sua fata libelli, les livres ont leur destin – formule que son contexte inviterait d’ailleurs à creuser, car ce Maure paraît avoir eu des vues subtiles]. Songeons à la cité, puisqu’elle nous occupe – ne pourrait-on suggérer qu’habent sua fata ciuitates ? Ou du moins qu’il soit possible à l’orateur, dans l’éloge d’une cité, de suggérer un tel destin ? Et cette constitution mythique, déjà évoquée, que je dis de l’identité et du destin, n’a-t-elle pas pour vocation de poser ex ante, et non pas seulement ex post, quelque habet suum fatum ciuitas ?

Je n’insiste pas davantage : l’on comprend que l’exemplum que promeuvent les clercs médiévaux est souvent ce que nous appelons apologue, c’est-à-dire un court récit imaginaire, ou bien réputé réel, dont sourd une morale – de préférence d’ailleurs un récit prétendant à la vérité si l’on suit Claude Bremond, Jacques Le Goff et Jean-Claude Schmitt [L’exemplum, Tournai, Brepols, 1982 — dans la très précieuse série de la « Typologie des sources du Moyen âge occidental »] – mais une vérité semble-t-il ne renvoyant pas véritablement à un sujet historique [c’est le monde du quidam, ainsi que l’exemple que je vais mentionner le suggère d’ailleurs]. Au terme d’un développement particulièrement serré, ces auteurs proposent cette définition de cette sorte d’exemplum dont il font l’objet de leur dense petit volume =

un récit bref donné comme véridique et destiné à être inséré dans un discours [en général un sermon] pour convaincre un auditoire par une leçon salutaire. [pp. 37 sq.]

Laissons de côté ce convaincre, auquel je substituerais volontiers un persuader. Et ne nous attardons pas sur ce que les auteurs réputent cette définition provisoire. Retenons simplement quelques directives ressortant de l’ensemble du propos =

l’exemplum chrétien put bien se glisser d’abord, et aussi, dans le cadre de l’exemplum antique, le saint, ou Jésus même, remplaçant le héros – que l’on songe aux hommes illustres de saint Jérôme, ou beaucoup plus tard à la Legenda aurea du père dominicain Jacques de Voragine, de façon générale à l’immense continent de la littérature hagiographique

mais l’exemplum chrétien médiéval n’est pas, pour dire les choses vite, un homme mais un récit bref ; ce n’est pas un homme qui est désigné comme exemple – l’exemple est un type d’histoire – au sens où l’on raconte une histoire – ; l’exemple réside dans la totalité narrative et non dans une individualité digne d’imitation 

cet exemplum du Moyen âge chrétien correspond à un moment argumentatif dans un discours plus large – il en est certes indépendant d’un certain point de vue, si bien que l’on peut le lire séparément, mais, à sa place dans le sermon par exemple, il contribue à renforcer la dynamique persuasive de celui-ci, et à obtenir une plus grande efficacité pédagogique.

Je vais produire un exemple de Jacques de Vitry – celui qui porte le numéro XX [f°. 20vo], pp. 6 sq. =

Qui igitur praue consuetudinis corruptela et multitudinis exemplo decipiuntur, similes sunt cuidam rustico qui, dum agnum portaret ad vendendum, quidam truphator ait sociis suis : « Facite quod dicam uobis et gratis habebimus agnum illum ». Et posuit eos in diuersis locis separatim, unum post unum. Transeunte autem rustico, primus ait : « Homo uis uendere canem illum ? » At ille pro minimo reputauit et processit. Cum autem ueniret ubi alius stabat, dixit ille : « Frater, uis mihi uendere canem illum ? » « Domine, uolite me irridere, non fero canem sed agnum » Cum autem idem tercius dixisset, cepit rusticus amirari et erubescere. Quarto autem et quinto idem dicentibus, cogitauit inter se quid hoc esse posset quod tot homines in hoc concordabant quod canem et non agnum portaret, et tandem opinionibus multorum acquiescens, ait : « Nouit Deus quia credebam quod esset agnus, sed quia canis est de cetero non portabo illum » et, proiecto agno, recessit. At illi tulerunt eum et comederunt

— réduisant trois ou quatre malfaçons d’un latin par ailleurs simple, je propose = ceux qui donc, obliquement, sont abusés par la séduction de l’habitude et l’exemple du nombre, sont semblables à ce paysan duquel, tandis qu’il portait un agneau pour le vendre, un trompeur dit à ses compagnons : « Faites ce que je vous dirai et nous obtiendrons cet agneau pour rien. » Et il les plaça l’un après l’autre en divers endroits distincts. Le premier dit au paysan qui passait : « Dis-moi l’homme, veux-tu vendre ce chien ? » Ce dernier ne considéra guère la proposition et poursuivit son chemin. Comme il s’en venait là où un autre se tenait, celui-ci lui dit : « Frère, veux-tu me vendre ce chien ? » –  « Mon maître ne veuille pas [il faut lire à mon sens nolite] te moquer de moi, ce n’est pas un chien mais un agneau que je conduis ! » Lorsque le troisième lui eut dit la même chose, le paysan commença [lire à mon sens cœpit et non cepit] à s’étonner [lire admirari plutôt qu’amirari] et à se congestionner. Le quatrième et le cinquième lui ayant dit la même chose, il s’interrogea à part lui sur ceci – comment pourrait-il advenir qu’autant d’hommes concordassent en ceci qu’il portait un chien et non un agneau ? En fin de compte, faisant confiance aux opinions d’autant d’hommes, il dit : « Dieu sait que j’ai cru qu’il s’agissait d’un agneau, mais puisque c’est un chien, dorénavant je ne le porterai plus », et, ayant jeté l’agneau, il s’en retourna. Et les larrons l’emportèrent et le mangèrent.

Interrogeons-nous sur ce texte dont La Fontaine eût pu tirer une fable. Je ne sais s’il est l’un des plus représentatifs qui soit ; à dire vrai, la matière des exempla cléricaux du Moyen âge est très diverse ; celui-ci m’a retenu parce que je le crois d’une manière d’éternelle actualité. Plus profondément, vous songerez à cette attraction mimétique que le délicieux Ionesco – que j’ai eu la grâce d’un peu connaître – avait placée au cœur de son Rhinocéros.

Au fond, nous comprenons que les Bioi peuvent receler des exempla en un tel sens. Mais c’est de façon beaucoup plus large qu’elles portent exemple = un Bios, même légendaire à nos yeux, n’est pas construit comme une fable ; il n’est pas porteur d’un simple apologue ; il évoque une totalité complexe, celle d’un sujet agissant, et non une séquence narrative portant au fond un sens limité et clos, et introduite, par exemple – s’il s’agit de prédication – à un moment de l’homélie comme une illustration du propos [même si ce moment narratif peut finalement receler une richesse propre].

Les Bioi vont par ailleurs en principe par deux ; elles sont supposées « parallèles » ; cette interaction de deux récits ne saurait ne pas emporter une première, remarquable, complexification des opérations de la figure exemplaire.

Mais les Bioi figurent aussi dans un recueil ; même si l’on ne saurait supposer au-delà d’un certain point la maîtrise par Plutarque – au fil de quinze ans d’écriture – de quelque système de totalité qui puisse être immanent à l’ensemble des cinquante vies, il peut être admis que chez celui qui se montre certainement plus « moraliste » ici qu' »historien » [conformément au genre antique du Bios – la pensée ancienne, j’y avais insisté il y a un an dans ce blogue, n’envisage pas la question de la vie en dehors de la perspective de « genres de vie » différenciés, dont la valeur respective est un enjeu philosophique de discussion — j’avais renvoyé alors, en particulier, au livre devenu classique de Robert Joly, Le thème philosophique des genres de vie dans l’Antiquité classique, pour lequel on trouve en ligne un lien], quelque conception morale, dans une acception large, opère au fil de la construction du monument, non sans évolutions peut-être.

Dans la perspective que je viens de suggérer, il est notable que Plutarque, le philosophe, ne choisisse pas d’évoquer des vies philosophiques, plus largement, des bioi theoretikoi, des uitæ contemplatiuæ, mais plutôt des bioi praktikoi, des uitæ actiuæ, et même des bioi politikoi, bref de hautes vies de citoyens.Certes, nous pouvons – nous devons – supposer que ce philosophe très marqué par le platonisme, éprouve la plus haute estime pour la vie théorétique [comme il ne saurait que justement mépriser l’abject bios apolaustikos – la vie-pour-la-jouissance – puisque apaulosis est, simplement, la jouissance, la vie que l’on cultive dans la société libérale, celle dont Benjamin Constant s’est fait le doctrinaire méthodique afin de détruire la pensée de Rousseau et d’éradiquer les grandes espérances de l’âge révolutionnaire. [L’on put compléter la typologie en ajoutant le Bios chrēmatistikos – la vie dédiée à l’argent, aux affaires, peut-être même à l’accumulation – ta chrēmata sont les biens dont on dispose, mais les biens dans un sens matériel, les avoirs, les richesses, l’argent bien sûr — c’est bien entendu une vie inférieure dans le cadre d’une conception classique, mais pas exactement de la même façon que le bios apolaustikos, car le modèle du capitaliste wébérien, dans Die protestantische Ethik und der Geist des Kapitalismus, n’a rien d’un jouisseur – il est un ascète du capital, ce que le grand Max Weber appelle « ascétisme intramondain », dans le cadre d’un montage qui demeure à mes yeux assez largement persuasif en dépit d’attaques subalternes qui doivent être tenues à leur place, jugées utiles sous certains aspects, mais point propres à emporter la ruine du montage du grand auteur.]

Que veux-je dire ? Que, sachant que la vie philosophique ne saurait être dévalorisée par Plutarque, il faut admettre que la première exemplarité de ses vies – avec leurs faiblesses parfois – tient à ce qu’elles exaltent par l’effet de leur simple choix la vie pratique, la vie éthique, la vie politique, la vie vertueuse, la vie citoyenne. [Objecterait-on que trois vies perdues eussent tranché, celles de Cratès, d’Hésiode et de Pindare ? Laissons Cratès, que je ne connais pas – Hésiode et Pindare ne sont pas exactement de « simples » grands littérateurs – ce sont des géants – je ne peux m’y attarder – j’ai voulu vous renvoyer à des textes simples pour ceux qui seraient curieux, ou bien se demanderaient si je n’exagère pas = la notice wikipedia en français consacrée à Pindare est très bonne ; celle sur Hésiode est insuffisante – laissons cela – nous ne viderons pas la mer ce soir, ni même demain].

L’écrivain ne doute pas, semble-t-il, du caractère opératif de telles Bioi. Au fond, comme il l’écrit dans la préface des vies de Timoléon et de Paul-Émile :

[…] grâce à l’histoire, j’offre l’hospitalité, si l’on peut dire, à chacun d’entre eux tour à tour [=ses héros], l’accueillant et le gardant près de moi ; je contemple « Comme il fut grand et beau » [citation de l’Iliade] et je choisis les plus nobles et les plus belles de ses actions afin de les faire connaître. « Las ! Où trouverait-on une joie plus puissante » [citation d’une tragédie perdue de Sophocle], et plus utile pour réformer les mœurs ? [trad. précit. de Mme Ozanam, p. 465]

Ce même passage comporte une autre notation d’un haut intérêt :

Peintre du Seicento que je n’aime guère, trop souvent « encombré », selon un mot qui m’est cher mais n’est pas reçu, Ciro Ferri donne là une minuscule huile sur cuivre = Alexandre lisant Homère. Au fond, un peintre audacieux peindrait Homère lisant Plutarque et le bouclage serait consommé. Car l’absurdité de mon propos ne le rend pas moins perspicace. L’identité et le destin se nouent dans la spécularité d’un jeu de miroirs. Ne sont que rêves redoublés, mais l’arrimage de l’ensemble parut longtemps comme indestructible. 

Ciron Ferri xvii Alexa ndre lisant Homère.png

 

 

 

 

 

 

Thèse française de Jules Michelet sur Plutarque.png

 

Ci-dessus, première page de la thèse française de doctorat ès-lettres de Jules Michelet. L’on sait l’importance remarquable de l’œuvre ultérieure de Michelet ; mais, alors, il ne manifeste pas, dans ce texte, de capacités bien exceptionnelles ; il a certes donné – en moins de quinze pages – sa thèse latine [De percipienda infinitate secundum Lockium, et en moins de trente sa thèse française ; il a ainsi satisfait aux modestes exigences du temps s’agissant de ces exercices  – à ceci près qu’il fallait, bien sûr, être capable d’un exercice de thème latin, dont, d’ailleurs, Michelet se tire honorablement si, quant au fond, la manière dont il prolonge la vulgate sensualiste du siècle précédent n’a pas lieu de beaucoup impressionner [d’ailleurs, le grand biographe de Michelet, Gabriel Monod, à la fin de la page 18 et au début de la page 19 du tome premier de La vie et la pensée de Jules Michelet, expédie en quelques lignes distantes ces menus travaux de jeunesse]. Ajoutons que le cadre de l’exercice était très contraint ; en effet, si dans l’ancienne France, seules les facultés de théologie, de droit et de médecine recevaient des docteurs, le décret du 17 mars 1808, portant organisation de l’Université, avait institué d’autres doctorats, spécifiant en son article 21 que « Le doctorat dans les facultés des lettres ne pourra être obtenu qu’en présentant son titre de licencié et en soutenant deux thèses, l’une sur la rhétorique et la logique, l’autre sur la littérature ancienne ; la première devra être écrite et soutenue en latin. » Ce n’est qu’en 1903 que le décret du 28 juillet  disposera que « la première thèse sera rédigée en français. La deuxième thèse, qui pourra être un mémoire ou un travail critique, sera rédigée soit en français, soit dans une des langues anciennes ou modernes enseignées à la faculté. Le sujet et le plan de l’une et l’autre thèse devront être soumis à l’approbation de la faculté. » En quelques années, la thèse latine disparaîtra purement et simplement. Pour ceux que ce sujet intéresserait, voici un intéressant texte du P. Édouard des Places sj, historien notable de la philosophie, historien des sensibilités religieuses antiques, savant patrologue, philologue, grammairien et helléniste très distingué, grand spécialiste en particulier de Platon et de la tradition platonicienne =

https://www.persee.fr/doc/bude_0004-5527_1969_num_1_2_3054

 

4/

Soit d’analyse psychologique fine de grands hommes dont – abandonnant à l’historien les grandes actions [bien que cet abandon, je le redis, ne soit pas très net dans ces deux vies] – il s’agit – afin de brosser un tableau des personnalités singulières plutôt que de prétendre produire une interprétation de l’histoire collective – de saisir de moindres mais révélateurs aspects, ce à quoi s’emploie d’ailleurs assez méthodiquement Plutarque, d’une façon qui a charmé par la suite Montaigne, Montesquieu ou Michelet – mais Rousseau aussi notons-le, fort attaché d’ailleurs à Montaigne, lequel s’adresse au lecteur au début des Essais en posant n’avoir « écrit que pour moi », tout en ajoutant un peu plus loin tenir à ce qu’on le « voie en toute simplicité, tel que je suis d’habitude, au naturel […] car c’est moi que je dépeins », et prétendant lui-même, aux premières lignes de ses Confessions, avec une terminologie d’ailleurs surprenante au regard de sa propre intelligence de la « nature » s’agissant de l’homme, « montrer […] un homme dans toute la vérité de la nature ». Ainsi lit-on dans Émile, au livre IV [in Œuvres complètes, Houssiaux, 1852-1853, t. 2] =

[…] l’histoire montre bien plus les actions que les hommes, parce qu’elle ne saisit ceux-ci que dans certains moments choisis, dans leurs vêtements de parade ; elle n’expose que l’homme public qui s’est arrangé pour être vu : elle ne le suit point dans sa maison, dans son cabinet, dans sa famille, au milieu de ses amis ; elle ne le peint que quand il représente : c’est bien plus son habit que sa personne qu’elle peint.

J’aimerais mieux la lecture des vies particulières pour commencer l’étude du cœur humain ; car alors l’homme a beau se dérober, l’historien le poursuit partout ; il ne lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter l’œil perçant du spectateur ; et c’est quand l’un croit mieux se cacher, que l’autre le fait mieux connaître. « Ceux, dit Montaigne, qui écrivent les vies, d’autant qu’ils s’amusent plus aux conseils qu’aux événements, plus à ce qui part du dedans qu’à ce qui arrive au dehors, ceux-là me sont plus propres : voilà pourquoi, en toutes sortes, c’est mon homme que Plutarque. »

Il est vrai que le génie des hommes assemblés ou des peuples est fort différent du caractère de l’homme en particulier, et que ce serait connaître très imparfaitement le cœur humain que de ne pas l’examiner aussi dans la multitude ; mais il n’est pas moins vrai qu’il faut commencer par étudier l’homme pour juger les hommes, et que qui connaîtrait parfaitement les penchants de chaque individu pourrait prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple.

Il faut encore ici recourir aux anciens par les raisons que j’ai déjà dites, et de plus, parce que tous les détails familiers et bas, mais vrais et caractéristiques, étant bannis du style moderne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs vies privées que sur la scène du monde. La décence, non moins sévère dans les écrits que dans les actions, ne permet plus de dire en public que ce qu’elle permet d’y faire, et, comme on ne peut montrer les hommes que représentant toujours, on ne les connaît pas plus dans nos livres que sur nos théâtres. On aura beau faire et refaire cent fois la vie des rois, nous n’aurons plus de Suétones.

Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lesquels nous n’osons plus entrer. Il a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses ; et il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sourire, un geste lui suffit pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant Annibal rassure son armée effrayée, et la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l’Italie ; Agésilas, à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du grand roi ; César, traversant un pauvre village et causant avec ses amis, décèle, sans y penser, le fourbe qui disait ne vouloir qu’être l’égal de Pompée ; Alexandre avale une médecine et ne dit pas un seul mot : c’est le plus beau moment de sa vie ; Aristide écrit son propre nom sur une coquille, et justifie ainsi son surnom ; Philopœmen, le manteau bas, coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La physionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les grandes actions ; c’est dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses publiques sont ou trop communes ou trop apprêtées, et c’est presque uniquement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s’arrêter.

CE 4/ NE VA PAS ET DOIT ÊTRE REPRIS APRÈS QUE J’AURAI AU MOINS ESQUISSÉ LE 5/  — peut-être dirai-je deux ou trois choses sur Suétone

 

5/

C’est avec Tacite – et peut-être plus encore avec le destin de Tacite dans les débuts de l’âge moderne que j’espère être en mesure de dessiner une dernière vocation, complexe, du travail historien dans la Rome classique, mais déjà fort avancée dans le régime impérial. J’eusse pu recourir à lui avant – et vous l’allez vite comprendre -, mais c’est pour ce développement-ci qu’il se trouve irremplaçable.

 

CE MARDI MATIN 6 NOVEMBRE, UN FRAGMENT DE TACITE A ÉTÉ AJOUTÉ – D’AUTRES VIENDRONT, MAIS LA SÉLECTION N’EST PAS SI SIMPLE – MON TEXTE PERSONNEL EST ASSEZ LONG ET SERA REPORTÉ PAR LA SUITE.

 

Premier fragment de Tacite au tout début du De uita Iulii Agricolæ : Clarorum uirorum facta moresque posteris tradere, antiquitus usitatum, ne nostris quidem temporibus quamquam incuriosa suorum ætas omisit, quotiens magna aliqua ac nobilis uirtus uicit ac supergressa est uitium paruis magnisque ciuitatibus commune, ignorantiam recti et inuidiam. Sed apud priores ut agere digna memoratu pronum magisque in aperto erat, ita celeberrimus quisque ingenio ad prodendam uirtutis memoriam sine gratia aut ambitione bonæ tantum conscientiæ pretio ducebantur. […] At nunc narraturo mihi uitam defuncti hominis uenia opus fuit, quam non petissem incusaturus: tam sæva et infesta uirtutibus tempora [I, 1 sq.] — soit = Transmettre à nos descendants les actions et les manières [mores, ce sont les usages, les mœurs, le caractère, les traditions, etc. – – il me semble que manières permet de ne pas trancher trop rudement – imaginons que Tacite, ayant évoqué les actes, les actions, les hauts faits, comme l’on dit, et autres actions mémorables, considérés en eux-mêmes, veuille très généralement désigner le complexe de traits, éthiques et tempéramentaux, qui a présidé à leur accomplissement] des hommes illustres, usage reçu depuis toujours, n’a pas même été écarté par notre temps – bien qu'[il soit] une époque indifférente aux siens -, toutes les fois [du moins] que quelque vertu grande et fameuse [plutôt que noble] a vaincu et surpassé le vice commun aux petites comme aux grandes cités – l’ignorance du bien  et la haineuse jalousie [qu’il suscite – inuidia est un terme très fort]. Mais, chez nos aïeux, de même qu’accomplir des actes mémorables [dignes de mémoire] était facile et accessible à tous, de même tous les plus illustres par leur talent inclinaient [ne soyez pas trop surpris par cette construction avec un verbe au pluriel de quisque accompagnant un superlatif = tous les plus – le verbe étant soit au pluriel soit au singulier] à transmettre la mémoire de la vertu, sans complaisante [imméritée] ni calcul personnel mais seulement pour la récompense d’une bonne conscience. Mais désormais, sur le point de conter la vie d’un homme disparu j’ai besoin de  [d’en appeler à] une indulgence que, sur le point de me comporter en accusateur je n’eusse sollicitée [dû solliciter] — si cruel est notre temps – et hostile aux vertus.

Deuxième fragment de Tacite, toujours cité, et qui ne vous dépaysera guère au regard du climat dans lequel baigne, vous l’avez déjà perçu, l’historiographie romaine classique [c’est par d’autres aspects, vous le comprendrez ensuite, que Tacite a saisi notre propre plus tardive culture], au troisième livre des Annalium Libri, 65 sq. : Exsequi sententias haud institui nisi insignes per honestum aut notabili dedecore, quod præcipuum munus annalium reor ne uirtutes sileantur utque prauis dictis factisque ex posteritate et infamia metus sit. Ceterum tempora illa adeo infecta et adulatione sordida fuere ut non modo primores ciuitatis, quibus claritudo sua obsequiis protegenda erat, sed omnes consulares, magna pars eorum qui prætura functi multique etiam pedarii senatores certatim exsurgerent fœdaque et nimia censerent. Memoriæ proditur Tiberium, quotiens curia egrederetur, Græcis uerbis in hunc modum eloqui solitum : « O homines ad seruitutem paratos! » Scilicet etiam illum qui libertatem publicam nollet tam proiectæ seruientium patientiæ tædebat. Paulatim dehinc ab indecoris ad infesta transgrediebantur. — disons, pour ce latin sans difficulté particulière en dehors d’une curiosité finale = je n’ai pas décidé d’exposer des vues qui ne fussent remarquables par leur beauté morale [l’honnêteté romaine classique fut autrement exigeante que la nôtre, et il semblerait que nous ne la comprenions plus aisément = il n’y suffisait pas, négativement, de ne pas plonger la main dans la poche du voisin ou dans la caisse commune – elle emportait pleinement appel – positif – à la beauté et grandeur de l’agir ; dans mon enfance les vieilles personnes jugeaient volontiers, selon une dernière trace de cette tradition éthique, que tel acte n’était « pas beau » ; n’oubliez pas non plus le lien d’une telle vue avec la haute culture rhétorique, plaçant comme l’un de ses foyers la question de l’éloge et du blâme = l’honestum était comme mécaniquement même chose que le laudabile ; ne rêvons pas trop bien sûr – même dans la perspective du républicanisme d’opposition à la tyrannie julioclaudienne – comment dirais-je autrement, même si c’est inusuel ? -, le lexique fléchissait un peu sans doute – comme s’agissant, certes, de l’honnêteté au Grand Siècle, à mi-chemin de nous et de l’éthique vieille romaine supposée. Moi, bien sûr, dans l’espoir d’entraîner quelques-uns sur les cimes, je dois les leur désigner, fussent-elles, hélas, toujours rêvées… Grimper ne suffit-il pas au fond, en supposant une cime au-dessus des nuages ?] — je reprends = je n’ai pas décidé d’exposer des vues qui ne fussent remarquables par leur beauté morale ou par leur frappante [notable est trop affaibli en français] infamie [le dedecus, bien entendu, est le contraire du decus – si je disposais de temps, j’évoquerai ce monde, important là encore dans le cadre de la grande culture oratoire, du decus, du decor, du decorum, en grec du prepon ; quant au terme infamie, il nous faudrait nous promener – remonter à fama, puis au grec phēmē, et de là à phēmi – là nous comprendrions que l’infamie se tient dans ce qui ne doit pas être dit, pas être fait bien sûr, ne saurait même être dit = c’est un propos tacitéen, bien sûr, de dire ce qui ne peut être dit, ce qui est beaucoup trop laid pour être dit, d’où la fascination qu’il a suscitée il y a quelques siècles, et le caractère au fond très vivant de sa leçon], parce que je pense que c’est la fonction principale des annales que les vertus ne soient pas tues et que l’inquiétude de la postérité et de l’infamie [Tacite a sans doute voulu éviter la répétition, mais je ne regrette pas mon choix pour dedecus] se maintienne pour les agissements et les propos dépravés. D’ailleurs, ces temps furent [je répète – fuere = fuerunt] à ce point infectés et avilis par la flagornerie que non seulement les premiers de la Cité, auxquels leur illustration devait être garantie par leur servilité, mais tous les consulaires, une grande part de ceux qui avaient assumé la préture, et beaucoup encore de sénateurs pédaires [je ne peux m’attarder sur cette notion – disons = des sortes de backbenchers…] se levaient à qui mieux mieux [pour le vote] et prenaient des décisions honteuses et hors de toute mesure. Il s’est transmis le souvenir que [l’empereur] Tibère, toutes les fois qu’il sortait de la Curie, avait accoutumé de s’exprimer de cette manière en grec : « Ô hommes fin prêts pour la servitude ! » Apparemment, même lui, qui ne voulait pas de la liberté publique, était excédé d’une soumission si prosternée de ses esclaves [l’accusatif illum est fort troublant à la lecture – mais il correspond à la construction de tædere, verbe impersonnel – par ex. chez Cicéron = eos uitæ tædet, ils sont dégoûtés de la vie]. Après quoi, insensiblement, [ce petit monde] glissait de l’indignité à l’agressivité.

Les fragments qui suivent seront numérotés ultérieurement – je conserve quelques hésitations sur la liste et sur l’ordre

Pour que vous ne vous perdiez pas trop = l’œuvre historique de Tacite couvre la période qui va de Tibère à Néron [Annales] et de l’année des trois empereurs [Galba, Othon, Vitellius] à la fin de Domitien [Historiæ]. De 69, on dit parfois qu’elle fut l’année des quatre empereurs puisque Galba fut assassiné en janvier et que Vespasien inaugura la dynastie flavienne en décembre de la même année. Tacite, né sous Néron mourut sous Hadrien ; il a commencé sa carrière dès le règne de Vespasien.

frise des empereurs romains.png

 

??? fragment de Tacite, puisé au début des Annales. Celles-ci – non considérées les pertes – avaient le propos, je le répète, de couvrir la période courant de l’avènement de Tibère en 14 pjc à la mort de Néron, en 68 ; c’est-à-dire qu’elles portaient sur la période antérieure à celle couverte par les Historiæ, écrites pourtant quelques années plus tôt par Tacite, et couvrant en principe les presque trois décennies courant de Galba, successeur de Néron à la chute de Domitien en 96. Il demeure qu’au premier livre des Annales, l’auteur effectue un rappel très rapide de la situation à l’avènement de Tibère. Voici un fragment point inutile = Bellum ea tempestate nullum nisi aduersus Germanos supererat, abolendæ magis infamiæ ob amissum cum Quintilio Varo exercitum quam cupidine proferendi imperii aut dignum ob præmium. Domi res tranquillæ, eadem magistratuum uocabula ; iuniores post Actiacam uictoriam, etiam senes plerique inter bella ciuium nati ; quotus quisque reliquus qui rem publicam uidisset ? Igitur, uerso ciuitatis statu nihil usquam prisci et integri moris : omnes exuta æqualitate iussa principis aspectare, nulla in præsens formidine, dum Augustus ætate ualidus seque et domum et pacem sustentauit. [I, 3 sq.] — lignes pour lesquelles je propose, très rustiquement = à cette époque, il ne demeurait aucune guerre si ce n’est contre les Germains, davantage pour effacer le déshonneur résultant de l’armée perdue sous Varus [= si chère au nationalisme allemand, prompt à faire le pèlerinage du Hermannsdenkmal – médaille ci-dessous alors qu’il vient d’être construit -, si douloureuse pour tous ceux qui se sentent quelque irréductible lien affectif avec la romanité, la terrible bataille du Teutobourg contre le chef chérusque Arminius-Hermann, qui plongea Auguste dans le désespoir – Varus y avait, fort heureusement pour l’honneur de son nom, perdu la vie, mais on prête cette formule fameuse à l’empereur anéanti par la douleur = « Vare, legiones redde ! », Varus, rends-moi mes légions…] que par le désir d’étendre l’empire ou en vue d’un avantage consistant. Les affaires intérieures [étaient] paisibles, les noms des magistratures [républicaines demeuraient] les mêmes ; les plus jeunes étaient nés après la victoire d’Actium et même la plupart des vieillards étaient nés au milieu des guerres civiles ; quel effectif – ô combien étroit – subsistait donc qui eût vu la République ? Donc, la constitution de la cité se trouvant renversée, rien ne subsista nulle part des antiques mœurs dans leur forme originaire [l’on me pardonnera de ne pouvoir être aussi lapidaire que Tacite – le français ne s’y prête pas et je préfère ne pas sacrifier telle idée emportée par le texte]. Tous, l’égalité désormais répudiée, de scruter [infinitif de narration, figure assez banale en latin, et point rare il y a quelques décennies encore en français] les ordres du Prince, sans aucun effroi dans l’immédiat, tant que, en bonne forme du fait de son âge, Auguste maintint sa personne, le bon ordre de sa maison et la paix

 

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??? fragment de Tacite retenu au début de l’Annalium Liber IV [=quartus, adj. ord. et non card. selon notre usage de commodité], remarquablement intéressant, vous l’allez voir ; je n’indique pas le contexte ; le règne est celui de Tibère mais cela ne nous importe pas beaucoup ici [c’est un peu comme nos julioclaudiens à nous – Caligula en 2007, Claude en 2012 et Néron en 2017 – les personnalités semblent diverses, mais l’excès et la violence politiques, dans les « ordres » interne et international, sont égaux – notez que le premier à s’être déclaré diuus sur le trône, et même dès avant d’y accéder, est le dernier du trio] ; ce que j’aurai à commenter par la suite dans une certaine mesure, ce sera le sens de la position intermédiaire qu’il esquisse ici – semble-t-il -, parvenu au soir de sa vie, revenu peut-être des hautes et raides élégances stoïciennes d’une poignée de sénateurs, qui l’avaient fort impressionné – imagine-t-on – dans sa jeunesse et sa première maturité, sans que cela pût alors d’ailleurs, je crois, lui ôter à suffisance le goût de vivre, ni même de faire carrière, pour qu’il sautât le pas et rejoignît, même alors, dans une mort hautaine les immenses suicidés sur ordre, assassinés ou exécutés des règnes de Néron et de Domitien, mais de Vespasien aussi, moins déraisonnable pourtant [Claude d’ailleurs, bon gros supposé, s’était montré grand criminel aussi – quelle galerie !] = Hunc ego Lepidum temporibus illis grauem et sapientem uirum fuisse comperior : nam pleraque ab sæuis adulationibus aliorum in melius flexit : neque tamen temperamenti egebat, cum æquabili auctoritate et gratia apud Tiberium uiguerit. Unde dubitare cogor fato et sorte nascendi, ut cetera, ita principum inclinatio in hos, offensio in illos, an sit aliquid in nostris consiliis liceatque inter abruptam contumaciam et deforme obsequium pergere iter ambitione ac periculis uacuum. [IV, 20] — toujours de façon point trop écrite pour que les quelques amateurs espérés puissent « faire du latin » – accessible d’ailleurs, puisque, en dehors de la fin du passage, très limpidement construit, dès lors du moins que les usages assez rares de la langue qui sont souvent ceux de Tacite ne deviennent pas un obstacle psychologique – et non goûter le français = moi, en ces temps-là [= en de tels temps], je ne doute pas [je traduis ainsi le rare, et probablement sallustéen ici, comperior – le Gaffiot n’aide guère en ce point, l’Oxford est comme souvent très préférable, sans conduire exactement à ma traduction – mon choix repose en partie sur le cogor qui vient plus loin, dans le cadre d’une construction dès lors équilibrée de façon assez raffinée il me semble = il y a ce dont je ne doute pas, et ce dont je doute plus ou moins, ou dis douter peut-être…] que ce Lépide n’ait été homme efficace et sage [beaucoup de possibilités ici pour grauis, mais il va de soi à mon sens que l’idée est de souligner que ce sénateur tire – pour remonter au sens premier – son poids de sa sagesse, et qu’il parvient ainsi à atteindre des résultats difficiles dans un tel climat politique — pour sapiens, l’on pourrait traduire par intelligent ou raisonnable – je choisis sage parce qu’il s’agit au fond d’une critique adressée à une « sagesse » plus raide] ; en effet, il infléchit dans le bon sens bien des choses [= des décisions] issues de la cruauté flagorneuse [le mot à mot suggérerait = des flagorneries cruelles] des autres ; et pourtant il ne manquait pas de mesure, de modération [sens hors de doute je crois malgré le choix d’une construction avec génitif là où un tel sens appellerait plutôt l’ablatif] puisqu’il rayonna [à la fois] d’une influence constante [à mon avis = parmi les sénateurs] et de la faveur de Tibère [mais peut-être influence et faveur concernent-elles toutes les deux le rapport avec l’empereur]. D’où je suis forcé de m’interroger [sur le point de savoir si c’est] par le destin et le sort de la naissance, comme toute autre chose, [qu’est disposée] le faveur des princes pour ceux-ci, leur hostilité pour ceux-là, ou s’il n’est pas quelque chose [qui tienne] à nos réflexions et s’il n’est pas permis entre l’obstination abrupte et la servilité informe de poursuivre un chemin dégagé de complaisance et de dangers [c’est ici que se trouve la petite difficulté que j’ai annoncée, pour ceux qui, même latinistes, ne sont pas très rompus à ces choses ; peut-être n’est-elle pas évoquée dans vos grammaires du lycée, souvent un peu légères, très justement d’ailleurs, pour de stricts débutants ; je ne saurais assez conseiller à ceux qui veulent se réserver un peu de temps pour le latin d’acquérir quelque chose d’un peu plus fourni comme la Syntaxe latine d’Ernout et Meillet par exemple – ici par ex. p. 320 avec même la mention = « tour fréquent chez Tacite » — quel tour ? une interrogation indirecte double avec un seul an – ici avec un effet final de densité impressionnant] — Je pense que vous comprenez la question, effectivement très importante « philosophiquement » = est-ce que c’est le destin qui nous vaut faveur ou défaveur, ou bien nous appartient-il – librement – d’agencer nos actes pour assurer la meilleure combinaison de la complaisance coupable – mais capable de résultats – et de l’exigence suicidaire – belle, mais sans effets pour les autres et redoutable pour soi. Il va de soi que, ici, notre Tacite nous parle de lui, qui ne se comporta pas toujours en héros, tout en dénonçant volontiers la lâcheté des autres, vous l’avez déjà vu ; Lépide lui sert de précieuse caution en quelque sorte. Pour ce qui me concerne, je préfère la position la plus radicale ; mais je regrette malgré tout que notre temps comporte si peu de gens, très manifestement, pour s’interroger – au moins – sur le chemin intermédiaire.

 

??? Fragment des Annales de Tacite, soulignant, en quelques lignes, trois aspects d’importance = l’anticipation courtisane ; le renversement désormais assuré, même s’il est – plus ou moins – dissimulé, du principe « Cedant arma togæ » ; l’hypocrisie redoutable, car fort tacticienne, de Tibère = […] Romae ruere in seruitium consules, patres, eques. Quanto quis inlustrior, tanto magis falsi ac festinantes, uultuque composito ne læti excessu principis neu tristiores primordio, lacrimas, gaudium, questus, adulationem miscebant. […] Tiberius cuncta per consules incipiebat tamquam uetere re publica et ambiguus imperandi : ne edictum quidem, quo patres in curiam uocabat, nisi tribuniciæ potestatis præscriptione posuit sub Augusto acceptæ. Verba edicti fuere pauca et sensu permodesto : de honoribus parentis consulturum, neque abscedere a corpore idque unum ex publicis muneribus usurpare. Sed, defuncto Augusto, signum prætoriis cohortibus ut imperator dederat ; excubiæ, arma, cetera aulæ ; miles in forum, miles in curiam comitabatur. Litteras ad exercitus tamquam adepto principatu misit, nusquam cunctabundus nisi cum in senatu loqueretur. […] Postea cognitum est ad introspiciendas etiam procerum uoluntates inductam dubitationem : nam uerba, uultus in crimen detorquens recondebat. [I, 7] — Pour ce texte facile, mais extraordinairement tacitéen dans son laconisme = À Rome, [tous] de se ruer [soit troisième du pluriel du parfait, soit infinitif de narration – cela ne change de toute façon pas le sens] dans la servitude, consuls, sénateurs [patres ou patres conscripti], chevaliers [membres de l’equester ordo]. Plus [ils étaient] en vue [je préfère passer au pluriel], plus [ils étaient] faux et empressés et, le visage composé, afin de ne pas [paraître] heureux de la mort d’un prince, ni plus tristes [qu’heureux] de l’avènement [d’un autre], ils mêlaient larmes, joie, gémissements, flagornerie.

je reprendrai ma traduction et la suite de ce développement le dimanche 11 – car je tente de boucler Le Sueur

 

 

 

Ulpiano Checa, La nymphe Egérie dictant ses lois à Numa Pompilius [détail].png

 

 

 

 

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