« A little piece of yellow metal » — sur une allusion du cours à un passage de Locke sur l’or [& à Richard Wagner]

Voici que l’on me demande de préciser une très rapide allusion, lors du cours d’hier, au Leitmotiv de l’or dans le Ring ; le lien suivant vous conduira – avec bonheur, j’espère – à ce dont il s’agit – la septième brève séquence étant celle de l’Or [sur un peu moins de cent ici, mais certains en dénombrent davantage].  J’eusse rêvé, quelque année future, de donner, du point de vue de l’histoire de la pensée, un cours sur la Tétralogie et ses interprétations = je crains que cela ne soit pas possible…

 

 

 

C’est à propos d’un passage de Locke dans le Second Traité – tout à fait fondamental – que j’ai évoqué cela. Je vous rappelais mon point de vue peu accepté par tels qui l’ont croisé – qui eût été condamné bien sûr avec la dernière vigueur par Strauss, Villey, Macpherson d’un autre côté, et tant d’autres assurément, et m’a valu, il y a très, très longtemps, les gros yeux de mon si ancien et si talentueux ami Pierre Manent : tout « individualiste possessif » qu’il soit – ô combien ! -, Locke manifeste, lors de l’apparition de l’or, des sentiments que l’on ne saurait, à la façon générale de l’école antimoderne de notre temps, rabattre sur la seule et stricte jubilation – même si l’on ne doit certes pas « romantiser » ce brillant auteur, ou le placer dans une sorte d’abusive correspondance de sensibilité avec mon si cher Rousseau. Les passages que je souligne me paraissent manifester – un peu davantage dans le texte français d’ailleurs – l’ombre de la mélancolie au cœur de la justification de ce qui est devenu, parmi les massacres [le génocide des Indiens d’Amérique du Nord en particulier] , notre destin

 

Locke, 1ère édition anglaise des deux Treatises .png

 

[Chap. V, « De la propriété des choses », §§ 37 sq.]

  1. Il est certain qu’au commencement, avant que le désir d’avoir plus qu’il n’est nécessaire à l’homme eût altéré la valeur naturelle des choses, laquelle dépendait uniquement de leur utilité par rapport à la vie humaine; ou qu’on fût convenu qu’une petite pièce de métal jaune, qu’on peut garder sans craindre qu’il diminue et déchoie, balancerait la valeur d’une grande pièce de viande, ou d’un grand monceau de blé : il est certain, dis-je, qu’au commencement du monde, encore que les hommes eus­sent droit de s’approprier, par leur travail, autant des choses de la nature qu’il leur en fallait pour leur usage et leur entretien, ce n’était pas, après tout, grand-chose, et personne ne pouvait en être incommodé et en recevoir du dommage, à cause que la même abondance subsistait toujours en son entier, en faveur de ceux qui voulaient user de la même industrie, et employer le même travail. Avant l’appropriation des terres, celui qui amassait autant de fruits sauvages, et tuait, attrapait, ou apprivoisait autant de bêtes qu’il lui était possible, mettait, par sa peine, ces productions de la nature hors de l’état de nature, et acquérait sur elles un droit de propriété : mais si ces choses venaient à se gâter et à se corrompre pendant qu’elles étaient en sa possession, et qu’il n’en fît pas l’usage auquel elles étaient desti­nées; si ces fruits qu’il avait cueillis se gâtaient, si ce gibier qu’il avait pris se corrom­pait, avant qu’il pût s’en servir, il violait, sans doute, les lois communes de la nature, et méritait d’être puni, parce qu’il usurpait la portion de son prochain, à laquelle il n’avait nul droit, et qu’il ne pouvait posséder plus de bien qu’il lui en fallait pour la commodité de la vie.
  2. La même mesure règle assez les possessions de la terre. Quiconque cultive un fonds, y recueille et moissonne, en ramasse les fruits, et s’en sert, avant qu’ils se soient pourris et gâtés, y a un droit particulier et incontestable. Quiconque aussi a fermé d’une clôture une certaine étendue de terre, afin que le bétail qui y paîtra, et les fruits qui en proviendront, soient employés à sa nourriture, est le propriétaire légitime de cet endroit-là. Mais si l’herbe de son clos se pourrit sur la terre, ou que les fruits de ses plantes et de ses arbres se gâtent, sans qu’il se soit mis en peine de les recueillir et de les amasser, ce fonds, quoique fermé d’une clôture et de certaines bornes, doit être regardé comme une terre en friche et déserte, et peut devenir l’héritage d’un autre. Au commencement, Caïn pouvait prendre tant de terre qu’il en pouvait cultiver, et faire, de l’endroit qu’il aurait choisi, son bien propre et sa terre particulière, et en même temps en laisser assez à Abel pour son bétail. Peu d’arpents suffisaient à l’un et à l’autre. Cependant, comme les familles crûrent en nombre, et que l’industrie des hommes s’accrut aussi, leurs possessions furent pareillement plus étendues et plus grandes, à proportion de leurs besoins. On n’avait pas coutume pourtant de fixer une propriété à un certain endroit; cela ne s’est pratiqué qu’après que les hommes eurent composé quelque corps de société particulière, et qu’ils eurent bâti des villes : alors, d’un commun consentement, ils ont distingué leurs territoires par de certaines bornes; et, en vertu des lois qu’ils ont faites entre eux, ils ont fixé et assigné à chaque membre de leur société telles ou telles possessions. En effet, nous voyons que, dans cet endroit du monde qui demeura d’abord quelque temps inhabité, et qui vraisemblablement était commode, les hommes, du temps d’Abraham, allaient librement çà et là, de tous côtés, avec leur bétail et leurs troupeaux, qui étaient leurs richesses. Et il est à remar­quer qu’Abraham en usa de la sorte dans une contrée où il était étranger. De là, il s’ensuit, même bien clairement, que du moins une grande partie de la terre était com­mune, et que les habitants du monde ne s’appropriaient pas plus de possessions qu’il leur en fallait pour leur usage et leur subsistance. Que si, dans un même lieu, il n’y avait pas assez de place pour nourrir et faire paître ensemble leurs troupeaux; alors, par un accord entre eux, ils se séparaient [1], ainsi que firent Abraham et Lot, et étendaient leurs pâturages partout où il leur plaisait. Et c’est pour cela aussi qu’Ésaü abandonna son père ** et son frère, et établit sa demeure en la montagne de Séir.
  3. Ainsi, sans supposer en Adam aucune domination particulière, ou aucune propriété sur tout le monde, exclusivement à tous les autres hommes, puisque l’on ne saurait prouver une telle domination et une telle propriété, ni fonder sur elle la pro­prié­té et la prérogative d’aucun autre homme, il faut supposer que la terre a été donnée aux enfants des hommes en commun; et nous voyons, d’une manière bien claire et bien distincte, par tout ce qui a été posé, comment le travail en rend propres et affectées, à quelques-uns d’eux, certaines parties, et les consacrent légitimement à leur usage; en sorte que le droit que ces gens-là ont sur ces biens déterminés ne peut être mis en contestation, ni être un sujet de dispute.
  4. Il ne paraît pas, je m’assure, aussi étrange que ci-devant, de dire, que la pro­priété fondée sur le travail, est capable de balancer la communauté de la terre. Certai­ne­ment c’est le travail qui met différents prix aux choses. Qu’on fasse réflexion à la différence qui se trouve entre un arpent de terre, où l’on a planté du tabac ou du sucre, ou semé du blé ou de l’orge, et un arpent de la même terre, qui est laissé Commun, sans propriétaire qui en ait soin : et l’on sera convaincu entièrement que les effets du travail font la plus grande partie de la valeur de ce qui provient des terres. Je pense que la supputation sera bien modeste, si je dis que des productions d’une terre cultivée, 9 dixièmes sont les effets du travail. Je dirai plus. Si nous voulions priser au juste les choses, conformément à l’utilité que nous en retirons, compter toutes les dépenses que nous faisons à leur égard, considérer ce qui appartient purement à la nature, et ce qui appartient précisément au travail : nous verrions, dans la plupart des revenus, que 99 centièmes doivent être attribués au travail.
  5. Il ne peut y avoir de plus évidente démonstration sur ce sujet, que celle que nous présentent les divers peuples de l’Amérique. Les Américains sont très riches en terres, mais très pauvres en commodités de la vie. La nature leur a fourni, aussi libéralement qu’à aucun autre peuple, la matière d’une grande abondance, c’est-à-dire, qu’elle les a pourvus d’un terroir fertile et capable de produire abondamment tout ce qui peut être nécessaire pour la nourriture, pour le vêtement, et pour le Plaisir : cependant, faute de travail et de soin, ils n’en retirent pas la centième partie des com­mo­dités que nous retirons de nos terres; et un Roi en Amérique, qui possède de très amples et très fertiles districts, est plus mal nourri, plus mal logé, et plus mal vêtu, que n’est en Angleterre et ailleurs un ouvrier à la journée.
  6. Pour rendre tout ceci encore plus clair et plus palpable, entrons un peu dans le détail, et considérons les provisions ordinaires de la vie, ce qui leur arrive avant qu’elles nous puissent être utiles. Certainement, nous trouverons qu’elles reçoivent de l’industrie humaine leur plus grande utilité et leur plus grande valeur. Le pain, le vin, le drap, la toile, sont des choses d’un usage ordinaire, et dont il y a une grande abon­dance. A la vérité, le gland, l’eau, les feuilles, les peaux nous peuvent servir d’ali­ment, de breuvage, de vêtement : mais le travail nous procure des choses beaucoup plus commodes et plus utiles. Car le pain, qui est bien plus agréable que le gland; le vin, que l’eau; le drap et la soie, plus utiles que les feuilles, les peaux et la mousse, sont des productions du travail et de l’industrie des hommes. De ces provisions, dont les unes nous sont données pour notre nourriture et notre vêtement par la seule nature, et les autres nous sont préparées par notre industrie et par nos peines, qu’on examine combien les unes surpassent les autres en valeur et en utilité : et alors on sera persuadé que celles qui sont dues au travail sont bien plus utiles et plus estimables; et que la matière que fournit un fonds n’est rien en comparaison de ce qu’on en retire par une diligente culture. Aussi, parmi nous-mêmes, une terre qui est abandonnée, où l’on ne sème et ne plante rien, qu’on a remise, pour parler de la sorte, entre les mains de la nature, est appelée, et avec raison, un désert, et ce qu’on en peut retirer, monte à bien peu de chose.
  7. Un arpent de terre, qui porte ici trente boisseaux de blé, et un autre dans l’Amérique, qui, avec la même culture, serait capable de porter la même chose, sont, sans doute, d’une même qualité, et ont dans le fond la même valeur. Cependant, le profit qu’on reçoit de l’un, en l’espace d’une année, vaut 5 livres, et ce qu’on reçoit de l’autre, ne vaut peut-être pas un sol. Si tout le profit qu’un Indien en retire était bien pesé, par rapport à la manière dont les choses sont prisées et se vendent parmi nous, je puis dire véritablement qu’il y aurait la différence d’un centième. C’est donc le travail qui donne à une terre sa plus grande valeur, et sans quoi elle ne vaudrait d’ordinaire que fort peu; c’est au travail que nous devons attribuer la plus grande partie de ses productions utiles et abondantes. La paille, le son, le pain qui proviennent de cet arpent de blé, qui vaut plus qu’un autre d’aussi bonne terre, mais laissé inculte, sont des effets et des productions du travail. En effet, ce n’est pas seulement la peine d’un laboureur, la fatigue d’un moissonneur ou de celui qui bat le blé, et la sueur d’un boulanger, qui doivent être regardées comme ce qui produit enfin le pain que nous mangeons; il faut compter encore le travail de ceux qui creusent la terre, et cherchent dans ses entrailles le fer et les pierres; de ceux qui mettent en oeuvre ces pierres et ce fer; de ceux qui abattent des arbres, pour en tirer le bois nécessaire aux charpentiers; des charpentiers; des faiseurs de charrues ; de ceux qui construisent des moulins et des fours, de plusieurs autres dont l’industrie et les peines sont nécessaires par rapport au pain. Or, tout cela doit être mis sur le compte du travail. La nature et la terre four­nissent presque les moins utiles matériaux, considérés en eux-mêmes; et l’on pourrait faire un prodigieux catalogue des choses que les hommes ont inventées, et dont ils se servent, pour un pain; par exemple, avant qu’il soit en état d’être mangé, ou pour la construction d’un vaisseau, qui apporte de tous côtés tant de choses si commodes et si utiles à la vie : je serais infini, sans doute, si je voulais rapporter tout ce qui a été inventé, tout ce qui se fabrique, tout ce qui se fait, par rapport à un seul pain, ou à un seul vaisseau.
  8. Tout cela montre évidemment que bien que la nature ait donné toutes choses en commun, l’homme néanmoins, étant le maître et le propriétaire de sa propre personne, de toutes ses actions, de tout son travail, a toujours en soi le grand fonde­ment de la propriété; et que tout ce en quoi il emploie ses soins et son industrie pour le soutien de son être et pour son plaisir, surtout depuis que tant de belles découvertes ont été faites, et que tant d’arts ont été mis en usage et perfectionnés pour la commodité de la vie, lui appartient entièrement en propre, et n’appartient point aux autres en commun.
  9. Ainsi, le travail, dans le commencement, a donné droit de propriété, partout même où il plaisait à quelqu’un de l’employer, c’est-à-dire, dans tous les lieux communs de la terre; d’autant plus qu’il en restait ensuite, et en est resté, pendant si longtemps, la plus grande partie, et infiniment plus que les hommes n’en pouvaient souhaiter pour leur usage. D’abord, les hommes, la plupart du moins, se contentèrent de ce que la pure et seule nature fournissait pour leurs besoins. Dans la suite, quoiqu’en certains endroits du monde, qui furent fort peuplés, et où l’usage de l’argent monnayé commença à avoir lieu, la terre fût devenue rare, et par conséquent d’une plus grande valeur; les sociétés ne laissèrent pas de distinguer leurs territoires par des bornes qu’elles plantèrent, et de faire des lois pour régler les propriétés de chaque membre de la société : et ainsi par accord et par convention fut établie la propriété, que le travail et l’industrie avaient déjà commencé d’établir. De plus, les alliances et les traités, qui ont été faits entre divers États et divers royaumes, qui ont renoncé, soit expressément, soit tacitement, au droit qu’ils avaient auparavant sur les possessions des autres, ont, par le consentement commun de ces royaumes et de ces États, aboli toutes les prétentions qui subsistaient, et qu’on avait auparavant au droit commun que tous les hommes avaient naturellement et originellement sur les pays dont il s’agit : et ainsi, par un accord positif, ils ont réglé et établi entre eux leurs propriétés en des pays différents et séparés. Pour ce qui est de ces grands espaces de terre, dont les habitants ne se sont pas joints aux États et aux peuples, dont je viens de parler, et n’ont pas consenti à l’usage de leur argent commun, qui sont déserts et mal peuplés; et où il y a beaucoup plus de terroir qu’il n’en faut à ceux qui y habitent, ils demeurent toujours communs. Du reste, ce cas se voit rarement dans ces parties de la terre où les hommes ont établi entre eux, d’un commun consentement, l’usage et le cours de l’argent monnayé.
  10. La plupart des choses qui sont véritablement utiles à la vie de l’homme, et si nécessaires pour sa subsistance que les premiers hommes y ont eu d’abord recours, à peu près comme font aujourd’hui les Américains, sont généralement de peu de durée; et si elles ne sont pas consumées, dans un certain temps, par l’usage auquel elles sont destinées, elles diminuent et se corrompent bientôt d’elles-mêmes. L’or, l’argent, les diamants, sont des choses sur lesquelles la fantaisie ou le consentement des hommes, plutôt qu’un usage réel, et la nécessité de soutenir et conserver sa vie, a mis de la valeur. Or, pour ce qui regarde celles dont la nature nous pourvoit en commun pour notre subsistance, chacun y a droit, ainsi qu’il a été dit, sur une aussi grande quantité qu’il en peut consumer pour son usage et pour ses besoins, et il acquiert une propriété légitime au regard de tout ce qui est un effet et une production de son travail : tout ce à quoi il applique ses soins et son industrie, pour le tirer hors de l’état où la nature l’a mis, devient, sans difficulté, son bien propre. En ce cas, un homme qui amasse ou cueille cent boisseaux de glands, ou de pommes, a, par cette action, un droit de pro­priété sur ces fruits-là, aussitôt qu’il les a cueillis et amassés. Ce à quoi seulement il est obligé, c’est de prendre garde de s’en servir avant qu’ils se corrompent et se gâtent : car autrement ce serait une marque certaine qu’il en aurait pris plus que sa part, et qu’il aurait dérobé celle d’un autre. Et, certes, ce serait une grande folie, aussi bien qu’une grande malhonnêteté, de ramasser plus de fruits qu’on n’en a besoin et qu’on n’en peut manger. Que si cet homme, dont nous parlons, a pris, à la vérité, plus de fruits et de provisions qu’il n’en fallait pour lui seul; mais qu’il en ait donné une partie à quelque autre personne, en sorte que cette partie ne se soit pas pourrie, mais ait été employée à l’usage ordinaire; on doit alors le considérer comme ayant fait de tout un légitime usage. Aussi, s’il troque des prunes, par exemple, qui ne manque­raient point de se pourrir en une semaine, avec des noix qui sont capables de se con­ser­ver, et seront propres pour sa nourriture durant toute une année, il ne fait nul tort à qui que ce soit : et tandis que rien ne périt et ne se corrompt entre ses mains, faute d’être employé à l’usage et aux nécessités ordinaires, il ne doit point être regardé comme désolant l’héritage commun, pervertissant le bien d’autrui, prenant avec la sienne la portion d’un autre. D’ailleurs, s’il veut donner ses noix pour une pièce de métal qui lui plait, ou échanger sa brebis pour des coquilles, ou sa laine pour des pierres brillantes, pour un diamant; il n’envahit point le droit d’autrui : il peut ramas­ser, autant qu’il veut, de ces sortes de choses durables; l’excès d’une propriété ne consistant point dans l’étendue d’une possession, mais dans la pourriture et dans l’inutilité des fruits qui en proviennent.
  11. Or, nous voilà parvenus à l’usage de l’argent monnayé, c’est-à-dire, à une chose durable, que l’on peut garder longtemps, sans craindre qu’elle se gâte et se pour­risse; qui a été établie par le consentement mutuel des hommes ; et que l’on peut échanger pour d’autres choses nécessaires et utiles à la vie, mais qui se corrompent en peu de temps.
  12. Et comme les différents degrés d’industrie donnent aux hommes, à proportion, la propriété de différentes possessions; aussi l’invention de l’argent monnayé leur a fourni l’occasion de pousser plus loin, d’étendre davantage leurs héritages et leurs biens particuliers. Car supposons une île qui ne puisse entretenir aucune correspon­dance et aucun commerce avec le reste du monde, dans laquelle se trouve seulement une centaine de familles, où il y ait des moutons, des chevaux, des bœufs, des vaches, d’autres animaux utiles, des fruits sains, du blé, d’autres choses capables de nourrir cent mille fois autant de personnes qu’il y en a dans l’île; mais que, soit parce que tout y est commun, soit parce que tout y est sujet à la pourriture, il n’y a rien qui puisse tenir lieu d’argent : quelle raison peut obliger une personne d’étendre sa possession au-delà des besoins de sa famille, et de l’abondance dont il peut jouir, soit en se servant de ce qui est une production précise de son travail, ou en troquant quelqu’une de ces productions utiles et commodes, mais périssables, pour d’autres à peu près de la même nature? Où il n’y a point de choses durables, rares, et d’un prix assez con­sidé­rable, pour devoir être regardées longtemps, on n’a que faire d’étendre fort ses possessions et ses terres, puisqu’on en peut toujours prendre autant que la nécessité le requiert. Car enfin, je demande, si un homme occupait dix mille ou cent mille arpents de terre très bien cultivée, et bien pourvue et remplie de bétail, au milieu de l’Amé­rique, où il n’aurait nulle espérance de commerce avec les autres parties du monde, pour en attirer de l’argent par la vente de ses revenus et des productions de ses terres, toute cette grande étendue de terre vaudrait-elle la peine d’être fermée de certaines bornes, d’être appropriée? Il est manifeste que le bon sens voudrait que cet homme laissât, dans l’état commun de la nature, tout ce qui ne serait point nécessaire pour le soutien et les commodités de la vie, de lui et de sa famille.
  13. Au commencement, tout le monde était comme une Amérique, et même beau­coup plus dans l’état que je viens de supposer, que n’est aujourd’hui cette partie de la terre, nouvellement découverte. Car alors on ne savait nulle part ce que c’était qu’ar­gent monnayé. Et il est à remarquer que dès qu’on eut trouvé quelque chose qui tenait auprès des autres la place de l’argent d’aujourd’hui, les hommes commencèrent à étendre et à agrandir leurs possessions.
  14. Mais depuis que l’or et l’argent, qui, naturellement sont si peu utiles à la vie de l’homme, par rapport à la nourriture, au vêtement, et à d’autres nécessités semblables, ont reçu un certain prix et une certaine valeur, du consentement des hommes, quoique après tout, le travail contribue beaucoup à cet égard; il est clair, par une conséquence nécessaire, que le même consentement a permis les possessions inégales et dispropor­tion­nées. Car dans les gouvernements où les lois règlent tout, lorsqu’on y a proposé et approuvé un moyen de posséder justement, et sans que personne puisse se plaindre qu’on lui fait tort, plus de choses qu’on en peut consumer pour sa subsistance propre, et que ce moyen c’est l’or et l’argent, lesquels peuvent demeurer éternellement entre les mains d’un homme, sans que ce qu’il en a, au-delà de ce qui lui est nécessaire, soit en danger de se pourrir et de déchoir, le consentement mutuel et unanime rend justes les démarches d’une personne qui, avec des espèces d’argent, agrandit, étend, augmen­te ses possessions, autant qu’il lui plaît.

 

1ère trad. Mazel du deuxième traité de Locke.png

 

[[[ J’ai reproduit, dans une édition de 1795, la traduction [dont l’anonymat originaire ne fut pas percé pendant longtemps] du réformé David Mazel, qui ne soulève certes pas de difficultés de « droits » éventuels, mais fut surtout celle, souventefois publiée depuis l’édition amstellodamoise de 1691 – presque immédiate on le voit puisque le texte anglais avait vu le jour à Londres en 1690 – jusqu’à la parisienne de l’an III, que fréquenta le XVIIIe siècle français = elle est, comme toute autre de son temps, à défaut d’être  « belle », une  « infidèle » démontrée – ne comporte d’ailleurs pas le premier traité -, et d’une infidélité délibérée, happée parfois par des considérations intéressant la situation française – Locke en eût été très mécontent d’ailleurs – mais, s’agissant des deux passages que j’ai soulignés au texte, j’espère du moins compenser l’inconvénient en portant ci-dessous les textes anglais respectifs = ]]]

Fragment souligné au § 37 =

37. This is certain, that in the beginning, before the desire of having more than men needed had altered the intrinsic value of things, which depends only on their usefulness to the life of man, or had agreed that a little piece of yellow metal, which would keep without wasting or decay, should be worth a great piece of flesh or a whole heap of corn, though men had a right to appropriate by their labour, each one to himself, as much of the things of Nature as he could use, yet this could not be much, nor to the prejudice of others, where the same plenty was still left, to those who would use the same industry.

 

Fragment souligné aux §§ 49 et 50 =

49. Thus, in the beginning, all the world was America, and more so than that is now; for no such thing as money was anywhere known. Find out something that hath the use and value of money amongst his neighbours, you shall see the same man will begin presently to enlarge his possessions.

50. But, since gold and silver, being little useful to the life of man, in proportion to food, raiment, and carriage, has its value only from the consent of men—whereof labour yet makes in great part the measure— it is plain that the consent of men have agreed to a disproportionate and unequal possession of the earth—I mean out of the bounds of society and compact; for in governments the laws regulate it; they having, by consent, found out and agreed in a way how a man may, rightfully and without injury, possess more than he himself can make use of by receiv- ing gold and silver, which may continue long in a man’s possession without decaying for the overplus, and agreeing those metals should have a value.

 

 

Ci-dessous, par le très fameux illustrateur Arthur Rackham, les filles du Rhin et l’ignoble nain Alberich ; les trois gracieuses créatures [en haut à gauche] se moquent du Nibelung [en bas à droite] qui prétend leur faire la cour – celui-ci leur dérobe l’or du Rhin dont elles sont les trop insouciantes gardiennes – l’anneau forgé à partir de cet or donnera le « Welt Erbe », l’héritage du monde, toute puissance à celui qui aura renoncé à l’amour – la terrible intrigue est nouée.

Rackham Les trois filles du Rhin et le nain Alberich.png

 

 

 

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