Le rond-point & l’essaim — sociabilité & tactique des Gilets Jaunes

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L’autoportrait au Gilet Jaune d’Egon Schiele [1914]

 

 

I. –

En 1979 – autant dire il y a un siècle -, j’avais publié dans la huitième livraison de Commentaire un très bref papier intitulé « Le cercle et le salon » ; trois ans plus tard, j’avais donné à la plus discrète revue La Légitimité un texte plus long intitulé « Pèlerinages et politique au XIXe siècle » ; ils furent repris en 1987, avec un autre, sensiblement plus nourri, dans la quatrième partie de mon livre Révolution et Contre-révolution au XIXe siècle, intitulée « Les sociabilités traditionnelles à l’épreuve de la Modernité ».

Les « ronds-points » des Gilets Jaunes – certes populaires, encore qu’interclassistes dans une certaine mesure – n’eussent guère pu ne pas me rappeler, par le jeu de forme évoqué même, le « cercle dans la France bourgeoise » qui avait retenu l’attention de Maurice Agulhon – très attentif, on le sait, depuis ses travaux sur la « chambrée » provençale aux jeux de formes sociables.

Dans mon billet de 1979, je posais que

Le salon, pour celui qui ne tient pas salon, c’est la verticalité, l’unilatéralité, la gratuité patricienne, la bienveillance qui se nuance de condescendance : on remercie d’y être admis, on fait effort pour n’en être pas exclu, on ne peut « rendre la politesse ». Le cercle au contraire promeut l’horizontalité, le lien contractuel […]. Pour tout dire, le salon n’est pas vraiment une société délibérée : il est le produit naturel du cousinage aristocratique ou – pour le bourgeois qui y est admis – de la relation déférente de service. Le cercle, tout au contraire, est une pure société délibérée, entre égaux en droit, même si cette égalité ne peut exclure la suprématie de certaines influences.

Bien entendu, la bourgeoisie – même très moyenne et provinciale – tendit à mimer les façons aristocratiques d’une noblesse ancienne demeurée rayonnante jusqu’à la Première Guerre, car remise en selle par ses alliances avec les rejetons de la noblesse nouvelle, enrichie par la prédation impériale ; la démission du président de Mac Mahon en janvier 1879, marqua certes un tournant social dans la vie politique du pays, l’accès définitif au pouvoir d’une « couche sociale nouvelle » prophétisée par Gambetta dès son discours de Grenoble, en septembre 1872 ; mais l’Europe demeurait tout entière fidèle à ses « Anciens régimes », lesquels ne prendront fin, pour la plupart, qu’en 1917-1918 ; les élites nouvelles d’une France symboliquement isolée aspiraient à tenir leur rang ; le fils de menuisier et frère trois-points [l’on admet sans trop de peine, depuis Augustin Cochin – d’autant qu’au fond le montage bourdivin de la violence symbolique n’est pas si différent du sien, que je dirais de la prégnance symbolique en quelque sorte, n’en déplaise aux amis respectifs de Cochin et de Bourdieu -, l’importance de la rétroaction symbolique de la sociabilité des sociétés de pensée sur l’idéologie politique, de la rétroaction, si l’on veut, de la forme sur le fond], le frère Félix Faure, donc, devenu un important négociant en cuir du Havre, une fois élu à la Présidence, en janvier 1895, fut sur le point de faire tailler – anecdote, mais révélatrice – un costume lui permettant de n’être pas effacé, dans les rencontres internationales, par les luxueuses passementeries et voyantes chamarrures des princes d’Europe – celui que ses détracteurs appelaient le « Président Soleil » n’eût fini par y renoncer que de justesse.

Le « cercle » bourgeois ne saurait, d’un autre côté, conduire à négliger, du temps des monarchies à charte jusqu’à la Première Guerre, le rayonnement des grands cercles aristocratiques institués à l’imitation de l’Angleterre [Cercle Agricole, Jockey Club, Cercle de l’Union, Nouveau Cercle de la rue Royale, ou à un moindre titre Cercle de l’Union artistique par exemple]. Pas plus que le caractère exclusivement masculin des « cercles », majoritairement aristocratiques, ou bien très massivement bourgeois, en province notamment, ne devrait faire négliger la pondération des sociabilités manifestée au XIXe siècle, et jusque dans l’Entre-deux-Guerres par l’institution considérable – et largement féminine – du « jour » = toute femme plus ou moins bourgeoise n’avait certes pas son jour ; lors de son jour, elle subissait les contraintes et obtenait la rétribution symbolique qu’offre traditionnellement le salon aristocratique ; mais, le lendemain ou le surlendemain, elle rendait sa visite à une autre femme dont, à son tour, elle voulait honorer le jour, restaurant ainsi une certaine égalité formelle.

Je n’insiste bien sûr pas au-delà de ces quelques orientations très grossières à propos des signications des jeux de forme de la sociabilité dans la première partie des temps contemporains.

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Ici, bien entendu, sans même considérer une assez forte présence féminine, qui à elle seule ouvrirait la voie à bien des méditations, il n’échappe pas que le « rond-point », assurément inscrit dans l’horizontalité de la circularité, dans le procès égalitaire – en droit du moins, car les effectivités peuvent s’éloigner du modèle pur – et, disons, pancommunicatif [sorte d’antonyme de panoptique] du cercle [et d’ailleurs le centre du rond-point est généralement encombré et inutilisable, interdisant toute position de maîtrise] et d’un cercle réduit au plan en lequel il se tisse, puisqu’il ne comporte aucune instance hiérarchique, formalisée du moins -, s’oppose aux structures supposément « démocratiques », mais puissamment hiérarchiques – oligarchiques dans le cadre qui est le leur – des partis et des syndicats [l’on sait que c’est à propos des partis, mais aussi des syndicats, que le penseur à la fois allemand et italien Robert[o] Michels – au sein d’un climat de la sociologie italienne très favorable à l’étude de la question des élites, en particulier avec le grand économiste et sociologue Vilfredo Pareto ou le juriste et politiste Gaetano Mosca – a formulé sa « loi d’airain de l’oligarchie » dans son Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie. Untersuchungen über die oligarchischen Tendenzen des Gruppenslebens, précédé de quelques années par l’ouvrage complémentaire de Moïse Ostrogorski, rédigé en français et publié en 1903, La démocratie et l’organisation des partis politiques].

En ce sens, la première « révolution » de l’heure tient dans ce simple constat = le mouvement des Gilets Jaunes a procédé à l’éviction massive, radicale, de tous les jeux de représentation ; il a dénoncé le mensonge de la supposée « démocratie représentative », l’arrogance des parlementaires, d’autant plus ridicule qu’ils pèsent fort peu dans le système, ce qu’il a considéré comme l’éloignement et l’inadéquation des partis et la pure et simple trahison – c’est ainsi que beaucoup s’expriment – des élites syndicales dont tous ont fini par comprendre, au cours d’une histoire récente jalonnée de scandales et de surprises, qu’elles sont devenues un appendice, d’ailleurs accessoire, du système global de la domination, même si, à la base, bien des militants syndicaux manifestent un dévouement sincère et estimable, et qu’au mieux du moins, elles ne défendent que des segments de la classe ouvrière largement entendue, certes distincts selon les organisations.

Davantage = l’on a assisté à la manifestation d’une sorte de dynamique négative que j’appellerais clastrienne. J’ai eu l’occasion, au tout début de mon cours, d’évoquer le livre assez bref mais impressionnant de l’anthropologue Pierre Clastres, La Société contre l’État [1974] = Clastres y suggérait que des « sociétés primitives » dussent moins être comprises comme des société avant l’État que contre l’État. Il ne s’agit bien sûr pas de cela chez le gros des Gilets Jaunes = ils aspirent à la démocratie, c’est-à-dire à ce que l’État soit le plus effectivement qu’il soit possible l’instrument, pour briser féodalités et empires, du peuple souverain. Mais ils écartent résolument la distinction outrée des gouvernants et des gouvernés, des représentant et des représentés.

Ainsi comprend-on avec quelle menaçante constance ils tentent d’échapper eux-mêmes à la fatale attraction de la représentation, requise d’eux pourtant par les autorités et les médias, et, partant, à la pente de l’oligarchisation, si favorable à la récupération et à la corruption.

Le sublime d’un tel mouvement n’échappera qu’aux ennemis acharnés du peuple et à ceux qu’aveuglent leurs passagers privilèges ; il réserve probablement à ces derniers des surprises à rebondissements dans les années qui viennent, si l’on veut bien admettre que ce qui s’est exprimé a pris conscience de sa force, beaucoup plus que numérique = proprement politique, et même morale – puisque c’est un scandale proprement moral que la liberté absolue de chacun – celle portée en abîme de la négontologie du Second discours – ne puisse s’accomplir – selon la voie esquissée par le Contrat social – en souveraineté absolue du corps tout entier du peuple et en mise à l’écart de toute injustifiable hétéronomie [sauf à consentir aux pirouettes contractualistes de Grotius, c’est-à-dire à souscrire à la justification tant de l’esclavage que de la sujétion, celle-ci passât-elle par les traités européens].

Voici d’ailleurs que l’ineffable sieur Philippe promet un débat sur le Référendum d’initiative citoyenne [RIC] -… « mais pas sur n’importe quel sujet ni dans n’importe quelles conditions ». Cette démarche est compréhensible politiquement = la dissolution semble aventurée, sauf, probablement, à courir le risque de résultats préoccupants pour les grands commettants de M. Macron ; M. Macron ne veut pas entendre parler de sa démission propre [sans que l’on ne puisse exclure que les mêmes commettants, peut-être mieux armés pour gagner une présidentielle que des législatives improvisées – ce que paraît penser l’intempérant mage Attali – ne finissent par ne pas lui laisser véritablement le choix – beaucoup pensant sans doute, à tort ou à raison, que ce sont ses injurieuses maladresses, plus encore que l’inique politique conduite et toujours programmée, qui ont engendré une situation qui risque de devenir exagérément coûteuse pour eux] ; finalement, le joujou d’un référendum d’initiative populaire réduit à des matières modérément sensibles, et verrouillé par une procédure restrictive et le contrôle a priori le plus sévère du Conseil constitutionnel, pourrait sembler un « cadeau » assez bénin et propre à détourner les énergies.

Il est improbable pourtant que le gros des Gilets Jaunes les plus engagés tombe dans un tel piège et accepte une initiative populaire rognée et soigneusement contrôlée par les Sages prétendus du Conseil constitutionnel. Dès cette heure, la quadruple revendication de procédures référendaires à la fois abrogatoires, révocatoires, législatives et constitutionnelles, aussi démédiatisées que possible, est fort clairement articulée. Là est bien l’embarras pour les chargés d’affaires gouvernementaux des dominants = les coups et les insultes ont développé chez nos saisissants rebelles un soupçon toujours en éveil et une intelligence politique collective impressionnante.

 

 

II. –

Bien entendu, beaucoup semblent considérer que le mouvement, en cours d’essoufflement pensent-ils, va s’éteindre peu à peu à la faveur des fêtes de Noël. C’est possible, mais j’incline à penser le contraire, pour au moins trois motifs =

1/ Le soutien populaire au mouvement demeure massif ; les trois quarts de la population ne peuvent plus supporter – il n’y a pas d’autre mot – le président élu en 2017 et ses amis ; pour autant, les mêmes n’apprécient pas davantage « Les Républicains » [dont ils ne voient compréhensiblement pas ce qui les distingue des « macroniens »] ; la prolongation de la pitoyable et violente aventure pendant trois ans et demi semble intolérable à beaucoup en dehors des quelques métropoles plus ou moins globalisées, dans lesquelles au demeurant il n’est pas absolument certain qu’une partie des classes relativement aisées ne commencent à s’inquiéter de la radicalité des politiques conduites, de la dégradation préoccupante pour elles du climat social, et du caractère catastrophique de la situation de l’économie française [la considération de la balance commerciale à elle seule permettrait sans artifice d’instruire le procès de toutes les politiques conduites depuis vingt ans – ci-dessous].

Ci-dessous l’évolution des balances commerciales respectives de l’Allemagne et de la France depuis l’introduction de l’euro. Il semblerait que le déficit français, croissant à nouveau ces trois dernières années, doive tourner en 2018 autour de 65 milliards d’euros, comme en 2017.

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2/ L’ardeur des forces de répression semble appelée à décroître. Pour être un peu plus précis = d’un côté, l’insuffisante attention à la vie difficile de celles-ci – lesquelles se jugent trop peu rémunérées, exagérément utilisées, et payées beaucoup trop tardivement des innombrables heures supplémentaires effectuées – semble contribuer à dégrader le climat entre le gouvernement et ses prétoriens ; d’un autre côté, certaines forces provinciales paraissent plus conciliantes vis-à-vis du mouvement que celles qui opèrent de façon plus habituelle dans la capitale, lesquelles manquent d’ailleurs elles-mêmes d’homogénéité de façon très visible à l’écran.

3/ Mais le plus important doit sans doute être situé sur un autre plan.

Nous sommes bien sûr d’abord fascinés par les images parisiennes ; et le monde avec nous ; elles revêtent certes une signification beaucoup plus que symbolique [aspect de toute façon très important puisque, au fond, les peuples d’outre-périphérique, venus de partout — de ces lieux dont, fièrement, dans la haute affirmation de leur altérité rebelle, ils se revendiquent dans les vidéos de leurs occupations des ronds-points et péages –, viennent montrer aux plus ou moins riches peuplades boboïsées de la capitale qu’ils sont partout chez eux, qu’ils ne se laisseront pas interdire l’accès aux lieux dont les privilégiés qui les écrasent, à un degré ou à un autre de responsabilité, veulent, à coup de règles « écologiques », par un agencement hostile des flux de circulation, par les tarifs prohibitifs du stationnement aussi, les exclure de plus en plus violemment], elles ont un coût ; en effet, les « bazaris » souffrent mécaniquement des événements en une période pour eux cruciale de l’année ; la saison touristique de Noël risque de plus d’être désastreuse ; bien entendu, le monde de la marchandise parisienne en veut et en voudra aux Gilets Jaunes ; mais dans un deuxième temps, l’on ne doit pas trop douter qu’il ne dénonce l’incapacité politique du si [in]suffisant petit monde macronien.

Mais ce qui se déroule au large des grandes métropoles est d’une vive importance aussi. Avec une souplesse sans exemple, les Gilets Jaunes, ayant déjà découvert une nouvelle façon de manifester dans la grande ville, sont peut-être en train d’inventer une nouvelle poliorcétique. Ils multiplient les thromboses autoroutières en occupant les péages et retardant d’innombrables camions, ils ont commencé à montrer leur capacité à bloquer plus directement les réseaux logistiques qui permettent l’approvisionnement des vulnérables métropoles ; ils frappent en un lieu, se dérobent si les forces de l’ordre interviennent vigoureusement, frappent ailleurs ; leur mobilité interdit de limiter au-delà d’un certain point l’effet de ces actions largement spontanées, et ne requérant pas un nombre considérable d’intervenants ; le mécontentement contre le gouvernement ne manquerait pas de croître jusqu’au cœur des villes si une période de pénurie, en quelque sorte, par rotation, un simple procès rampant de désynchronisation du système, persistait ; là encore, les bazaris, qui n’ont certes pas soutenu M. Macron en vue de s’enrichir moins, ne tarderaient pas à maugréer.

Ici, qu’ils en soient conscients ou non, les Gilets Jaunes, dans la manifestation aléatoire comme dans le blocus improvisé, projettent leur sociabilité dans une tactique, celle que l’on évoque comme swarming de l’autre côté de l’océan. Cette méthode de guerre asymétrique est bien sûr étudiée par les militaires depuis une quinzaine d’années ; au fond, les organisations jihadistes y ont volontiers recours, affluant de diverses parts pour former en un lieu un, précairement, irrésistible essaim [swarm] avant de se disperser puis de le recomposer plus loin.

 

Un aperçu amusant, et profond finalement, pour terminer – la « performance », disons l’installation vivante de Mme Deborah de Robertis, ce samedi 15 décembre = cinq Marianne fixant les forces répressives – les cinq républiques sans doute -, le maquillage probable, donnant  à ces corps l’allure vague de cadavres, ou de momies peut-être, l’immobilité, comme de mort, de ces visages et de ces corps, tous ces seins un peu tristes [mais émouvants] — morte semble ici, pour l’artiste [au milieu], ou bien agonisante, la république ; il n’est pas difficile de prévoir un grand succès, très mérité, à cette œuvre au fond puissamment traditionnelle [qui n’a rien à voir avec le travail pénible des « Femen » ou des « Pussy Riot »].

 

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