Donatiuum pour les prétoriens [ou = deux épisodes dans la vie du Capital]

 

Relief dit des prétoriens, provenant de l'arc de Claude - miieu du premier siècle pjc.png

Relief dit des prétoriens, provenant de l’arc de l’empereur Claude [milieu du Ier siècle pjc]

1/ Il y a douze jours, le 7 décembre, le Sénat adoptait, après l’Assemblée, l’article 51 de la loi de finances allégeant l’Exit Tax [finalement, art. 112 de la loi n°2018-1317 du 28 décembre 2018 de finances pour 2019], dispositif instauré en mars 2011 [sous le gouvernement , ultrasocialiste comme chacun sait, de M. Sarkozy] en vue de lutter, avec modération, contre l’évasion fiscale par l’imposition des « plus-values latentes lors du transfert par les contribuables de leur domicile fiscal hors de France » [et modifié par la loi de finances rectificative pour 2013 avec effet au premier janvier 2014 — v. art. 167bis du Code général des impôts]. 

M. Macron, argüant de motifs dont son horripilant blaisement – évoquant étrangement celui de l’enfant peu sain murmurant « ze zuis zentil » quand il arrache les ailes des mouches – semblait souligner la fallace, avait annoncé sa suppression au printemps [« I don’t want any exit tax, I want to suppress it »], mais les moins déraisonnables des députés de son parti fantoche avaient souhaité, par un montage moins provocateur, rendre la mesure à peu près indolore pour ses destinataires, mais sans agiter le chiffon rouge d’un effacement pur et simple, venant après tant de décisions manifestant le désir hyperbolique de libérer de la moindre gêne le capital financier.

[[ Faut-il rappeler la suppression de l’Impôt de Solidarité sur la Fortune, ISF [mais son maintien comme Impôt sur la Fortune ImmobilièreIFI], l’imposition forfaitaire des revenus du capital [Prélèvement Forfaitaire Unique, PFU ou Flat Tax], ou encore l’instauration d’exonérations fiscales ciblées et parfaitement univoques — en faveur ainsi des « traders » s’installant en France [de toute façon, il y en a pour les « impatriés » comme pour les expatriés dès lors qu’ils adorent le Veau d’Or] –, et bien entendu, en « contrepartie », si l’on peut dire, puisqu’il faut bien que certains contribuent, la hausse de la CSG ou le matraquage d’une fiscalité prétendument « écologique », mesures dont on ne saurait douter qu’elles frappent sévèrement les classes pauvres et moyennes ]].

Bien entendu, je sais que je suis de mauvaise foi dans ma présentation ici de l’annonce de la fin de l’Exit Tax = M. Macron, sur le chapitre de la suppression de celle-ci, a donné à la fin de mai un entretien à Forbes [ci-dessous], publié par écrit seulement — mais voici, cet homme fait à la longue de terribles miracles = je ne peux le lire, ni même l’évoquer simplement, sans l’entendre zézayer, comme à l’infini… L’entêtant zozotement du président est devenu pour moi l’une des musiques de fond du contemporain populicide français [selon le mot de Gracchus Babeuf fort opportunément revivifié par M. Onfray].

 

Forbes 31 mai 2018.png

 

2/ Cette nuit, l’on apprit que la « grogne » policière avait porté des fruits immédiats et plutôt abondants après seulement une journée d’ « action » bien modeste, et de brèves négociations de trois importants syndicats avec le ministre de l’Intérieur. 

Ont été annoncées = une hausse des salaires de cent vingt euros nets par mois d’ici à la fin de 2019 pour les gardiens de la paix, poussée jusqu’à cent cinquante pour les gradés ; quarante euros mensuels seraient acquis dès le premier janvier ; la prime exceptionnelle de trois cents euros promise il y a peu sera par contre réservée aux personnels directement impliqués, que ce soit sur le terrain ou dans les bureaux, dans les opérations répressives récentes contre le mouvement populaire ; l’engagement a été pris de trouver une solution rapide pour le règlement de près de trois cents millions d’euros d’heures supplémentaires.

Ne doutons pas que si les bénéficiaires ne se déclarent pas satisfaits, ils n’obtiendront davantage quelque prochain jour. Un régime qui manque de légitimité ne saurait miser sur le travail spirituel constant de ce que Guglielmo Ferrero appelait les « génies invisibles de la Cité » ; il lui faut frapper, frapper, frapper, traquer, emprisonner, persécuter, ou périr.

 

3/ En quelques jours, tout, ainsi, a été comme résumé, comme scellé, ou frappé sur une médaille infâme = il ne saurait échapper aux plus inattentifs [certes toujours moins nombreux = je suis frappé du haut degré de conscience politique de beaucoup de Gilets Jaunes – en quelques années, il me semble que le savoir populaire sur les ruses de la domination a accompli des progrès foudroyants, grâce, évidemment, à cette merveilleuse université populaire, cet extraordinaire institut de formation permanente – seul capable de nourrir la résistance à la domination globale – qu’est la toile] — il ne saurait échapper, dis-je, à personne désormais, non seulement qu’il n’y a aucune « neutralité » du monde de l’État et du droit [contrairement à la fiction sur laquelle vivent, avec une sincérité que j’imagine malgré tout inégale, les facultés de droit – les universitaires « consultants », selon une pratique qui devrait être prohibée, tout comme d’ailleurs l’appartenance au barreau, savent bien qui servent la plupart d’entre eux !], mais que l’appareil d’État tout entier est devenu ces dernières décennies, sournoisement d’abord, en fanfare désormais, un instrument de la domination prédatrice d’une classe sociale, celle des capitalistes globaux, bénéficiant tout au plus à une fraction des bourgeoisies apparemment nationales, moins immédiatement, si les mots ont un sens, capitalistes [bourgeois compradores instrumentaux pour certains, techniciens de la finance et du droit, cela va sans dire, et bien entendu « classe politique » à peu près tout entière ainsi qu’une fraction de la haute fonction publique, par-delà quelques antagonismes factices, et bien sûr chiens de garde préposés à la propagande médiatique et autres « communicants », etc.] ; la loi a désormais pour vocation principale assurée de restreindre toujours davantage les droits historiques du peuple français, acquis au fil de luttes ardentes, et d’étendre sans mesure la rente d’environ un ou deux pour cent de la population, étroit effectif d’ailleurs largement nomade, transitant non seulement entre la France et l’étranger, mais encore entre l’État « local » et l’ « Union », entre la fonction publique et les grandes entreprises ou le secteur financier, entre l’entreprise et la politique, entre l’Université et les cabinets, etc.

[[ Je dois rappeler – pour ne pas encourager des interprétations déformées de mon propos – que, tout en jugeant très féconds les instruments de déchiffrement du mouvement historique suggérés par la tradition marxiste – d’ailleurs riche, diverse et même parcourue de controverses profondes -, et en pratiquant beaucoup, et de plus en plus probablement, les productions intellectuelles de celle-ci, je ne suis pas marxiste pour au moins trois motifs principaux = je ne suis – ni matérialiste ni athée – ni favorable, à quelque horizon que ce soit, au dépérissement de l’État – ni, quelle que soit l’importance que j’accorde à la considération métanationale de l’humanité dans sa fascinante diversité culturelle, effet de la liberté s’accomplissant irrésistiblement en art, internationaliste ; je relève d’ailleurs que la destruction de l’État – réduit à une fonction simplement instrumentale – et l’internationalisation sont l’œuvre, à l’âge contemporain, du Capital, et que si la coordination transnationale des luttes peut apparaître indispensable, le sentiment patriotique, tel qu’il s’est forgé dans la très longue durée française, demeure un point d’ancrage opératif pour la bataille sociale pour l’égalité et la revendication d’une démocratie qui suppose bien, que l’on y songe une seconde, la considération d’un peuple. ]]

Quoi qu’il en soit, pour reprendre le fil de l’avant-dernier alinéa, eu égard à la souffrance sociale considérable – matérielle mais aussi morale – emportée par un tel procès, non seulement continu mais toujours amplifié dans son déploiement destructeur, les moyens et l’intensité de la répression doivent être constamment renforcés ; depuis 2007 – de M. Sarkozy à M. Macron, en passant par M. Hollande [et M. Valls, bien sûr, que l’on n’aura garde d’oublier dans la galerie tératologique de nos modernes julioclaudiens] -, nos maîtres ont galopé dans cette voie ; la violence policière, ces dernières semaines – exigée par les autorités gouvernementales et administratives, selon des témoignages crédibles venus de l’intérieur même de l’appareil répressif – a atteint des seuils nouveaux = l’on croule désormais sous les images d’épouvante, jeunes visages éclatés ou vieillards roués de coups ; et l’on doit se résoudre à admettre qu’une partie non négligeable des forces « de l’ordre » est, au pis, exclue des sentiments d’humanité, au mieux, incapable de contrôler sa violence, peut-être d’ailleurs, ne l’excluons pas, cela ferait moins douter des hommes et davantage des mœurs de notre temps, sous l’empire de stupéfiants [des statistiques alarmantes, et parfaitement persuasives, font état d’une consommation désormais considérable de cocaïne en France, et tout particulièrement en Île-de-France – dois-je préciser, ayant eu l’occasion de m’entretenir de ce sujet avec des policiers, que ce n’est certes pas à cette partie de la population que l’accès à des substances prohibées est le plus difficile ?] Qu’aucune suite disciplinaire, pour l’essentiel, ne soit donnée à des pratiques insoutenables ne saurait laisser de préoccuper profondément sur l’état moral – à n’en pas douter fort délabré – de nos gouvernants et de leurs sbires.

J’ai déjà indiqué que, pratiquant depuis longtemps, en plusieurs langues, quatre à cinq heures par jour [nuit plutôt], les sites d’information, de commentaire, d’analyse et d’alerte en ligne, je n’eusse pas dû être surpris de ce que l’on a vu ; il y a des années que le processus de militarisation des forces de répression est engagé dans toutes les prétendues « démocraties », « market democracy » ordonnées à la domination capitaliste, et moins « États de droit » qu’ « États d’appropriation générale » sous la protection des centurions et de leurs hommes ; en France, la violence contre la « Manif’ pour tous », sur fond des appels au meurtre du pénible Pierre Bergé [sur lequel les révélations n’ont pas manqué de pleuvoir depuis sa mort], avait troublé même certains de ceux qui n’étaient pas hostiles à la loi, dite Taubira, du 17 mai 2013. Pourtant, au regard du caractère fort différent du mouvement des Gilets Jaunes, du large soutien populaire dont il a bénéficié et bénéficie toujours, de la légitimité proprement séculière et dans une assez large mesure transpartisane et interclassiste des questions qu’il a soulevées et peu à peu ciselées, je demeure effrayé de la façon dont la question a été délibérément abordée et traitée, par la violence et le mépris, par des gouvernants qui se sont exposés à une haine populaire dont l’assiette est d’une étendue jamais observée depuis des décennies et des décennies.

L’ensemble du « système », compris comme intégrant, au service de la domination capitaliste, un appareil gouvernemental, un appareil médiatique et des forces physiques de répression, sort ainsi comme mis à nu et très profondément discrédité de ces semaines.

[[[ Sur les médias, il faut bien sûr consulter le site, très précieux,

https://www.acrimed.org

Ainsi, ancien d’une dizaine de jours déjà, parmi d’autres très intéressants aussi, ce papier de Mme Perrenot =

https://www.acrimed.org/Manifestation-des-gilets-jaunes-les-editocrates

Et pour ceux qui aspireraient à entendre un chien de garde de concours, ce morceau furieux du 19 décembre – nullement le seul, cet homme se surpasse ces temps-ci – du sieur Jean-Michel Aphatie, dont il vaudrait mieux peut-être qu’il demeurât fidèle à son nom [aphatos = sans nom, dont on ne parle pas]

https://www.europe1.fr/emissions/ledito-de-jean-michel-aphatie/journee-noire-dans-la-police-si-on-continue-comme-cela-tout-sera-par-terre-tres-bientot-3823919

suivi de l’intervention d’une auditrice fort soigneusement choisie… ]]]

 

Charles Lebayle, fin XIXe, Claude proclamé empereur.png

 

Le donatiuum, on le sait sans doute, était un cadeau sonnant et trébuchant fait à la troupe, et en particulier aux prétoriens, lesquels formaient la garde le l’empereur, seule admise à être armée à l’intérieur du pomœrium, l’enceinte sacrée de l’Urbs. Mieux rémunérés que le reste des troupes, ils bénéficiaient plus qu’aucun autre effectif des largesses impériales dès le « principat », tout particulièrement à partir de l’empereur Claude, plongé dans l’anxiété du fait de l’assassinat de son prédécesseur, Caligula [amusante toile de Charles Lebayle ci-dessus – « Claude proclamé empereur », et tenu par la main secourable de quelque Benalla de la Garde prétorienne sans doute…] Au fond, calfeutré dans son palais, condamné à fuir sous de très violentes huées au Puy-en-Velay, il y a peu de temps, le prince, contraint de tenir ses promesses injustes envers ses riches commettants, partageant d’ailleurs leurs vues inégalitaristes jusqu’à l’incandescence, détesté par une partie écrasante du peuple, doit vivre à l’abri des grenades et des flash ball… en attendant « mieux » peut-être.

A-t-on idée, aussi, d’être sincère à ce point ? d’alterner de cette façon cadeaux aux riches et gratifications aux lansquenets ? Le « macronisme », impudiquement, ne nous cache au fond plus rien = il a renoncé à la tactique antérieure du « hiding in plain sight », utilisée avec un certain succès par ses prédécesseurs, devenus maîtres aussi dans l’art de l’antiphrase [que l’on songe à la loi LRU, loi Libertés et Responsabilités des Universités, ou encore loi Pécresse — quel artiste tout de même ce Sarkozy !] ; il achève de nous jeter dans l’âge définitivement éhonté du capitalisme financier globaliste ; il semble juger de son devoir, pour l’édification des masses, de ne pas ruser, d’afficher au contraire ses intentions punitives – mais rédemptrices – envers la « France irréformable » et les « Gaulois réfractaires ». Mais, décidément, la potion trop amère des mesures cruelles et des paroles sans amour passe mal.

 

 

 

 

 

sr