Contre-sécession [esquisse d’une suite à Christopher Lasch]

avant-propos

 

Bien entendu, il y a plus important, en ce moment, que la méditation fondamentale de l’heure que nous vivons, l’effort pour inscrire cette heure vive dans une histoire inévitablement stylisée, l’interprétation, toujours réductrice ; d’ailleurs, d’une certaine façon, l’action populaire, spontanée et auto-organisée, tisse avec inventivité, dans l’immanence – sans l’assistance d’aucun « grand Législateur », ni d’aucun « penseur » -, la pensée la plus fondamentale qui puisse être, ici, en ce moment, laquelle enfante, à peu près irrésistiblement désormais, un avenir autre, quelles que soient les suites immédiates, imprévisibles, du mouvement en cours.

Mais voici = même s’il convient que les intellectuels se placent au service du mouvement populaire, et ne prétendent en rien y jouer un rôle tout à fait hors de mise, il faut, selon moi, que chacun, à sa place, fasse ce qu’il peut en faveur de l’élucidation, modeste et prudente, de l’esprit qui meut le peuple – presque – tout entier dans sa glorieuse sécession [mais dont l’ambition n’est certes pas, bien au contraire, la sécession, j’y reviendrai], si sauvagement réprimée à de beaucoup trop nombreuses reprises par tels nervis excités par les larbins du Capital, n’hésitant pas à souiller leur uniforme lorsqu’ils en ont un [liens ci-après]  – ; je témoigne simplement de ma solidarité en affichant, en évidence, un gilet jaune dans mon Land presque paléolithique [[ je laisse à cette heure les véhicules électriques à ceux qui semblent ne pas saisir que l’électricité n’est pas une énergie primaire, aux amis donc du nucléaire en France, du charbon en Allemagne et des éoliennes partout, et à ceux que les questions de la production et du devenir des batteries ou des panneaux photovoltaïques, ou de l’adaptation d’une production fluctuante à une demande fluctuante, et donc les difficultés liées au stockage et au transport de l’électricité, entre autres aspects soigneusement dissimulés par les illusionnistes intéressés ou naïfs de la « croissance verte », ne tourmentent pas… ]], je signe des pétitions, et j’écris donc des billets, heureux malgré tout d’avoir commenté le Contrat social une trentaine d’heures ces trois derniers mois, puisqu’il ne saurait être – accompagné du Second discours cela va sans dire – de lecture plus actuelle ; et bien entendu, je parle avec ceux qui veulent bien me parler – et je constate avec une agréable surprise que, par-delà le cœur social même des effectifs du mouvement, nombre de médecins et de juristes, fussent-ils parisiens, soutiennent plutôt, ou du moins comprennent, le présent sursaut, ce qui montre à quel point ce que l’on appellera pour faire vite la base de classe du macronisme est devenue restreinte, de plus en plus de Français prenant conscience de ce qu’ils n’ont aucun intérêt propre à voir se poursuivre et s’amplifier la dynamique néolibérale des dernières décennies, voire, pour certains, compatissant sincèrement avec la misère des plus immédiatement démunis de leurs compatriotes [avec Rousseau, vous avez compris que l’on ne peut pas sortir de la société du désordre – et de l’inégalité sans mesure, et donc corruptrice – sans une fine considération des intérêts bien entendus – ni le sursaut de la conscience, ni le si usé, hélas – si silencieux en un état social aussi mal construit – sentiment naturel de la commisération ne constitueraient un levier assez puissant pour assister fortement le basculement espéré, peut-on supposer, par mon vieil ami].

 

voir quelques liens, ci-après, relatant des scènes qui se sont déroulées avant-hier samedi –

1/ le premier, entre la sixième et la neuvième minute, sur l’enlèvement de M. Éric Drouet, figure marquante du mouvement populaire, parmi des manifestants bloqués plusieurs heures dans la rue Vignon à Paris [vous remarquerez que l’un des présents lit sur son téléphone portable que l’enlèvement a eu lieu alors qu’il interviendra une minute plus tard ; les argousins se sont manifestement emmêlés les pinceaux, s’il m’est permis de recourir à une langue fam., et même pop., et peut-être vulg., — brrrr ! horresco referens !] ; dois-je préciser que la Cour européenne des droits de l’homme a encore rappelé le 15 novembre dernier, dans une affaire Navalny, que le fait qu’une manifestation, une réunion privée ou publique, à l’extérieur comme à l’intérieur, ne soit pas autorisée ne suffisait pas à la rendre illégale ; formons le vœu que ce qui vaut pour la Russie ne soit pas oublié s’agissant de la France… ;

2/ le deuxième, concerne la même scène, mais on en croirait presque une autre, beaucoup plus prenante – ceux qui, d’aventure, auraient lu  mon billet « Brèves philosophies sur le champ de bataille » du 23 mars dernier, et eussent patiemment poussé jusqu’à la troisième série de fragments, tirés de La chartreuse de Parme, n’en seraient pas surpris – chaque œil, suggérai-je, créant une perspective,  enfante un monde, et s’il y eut bien, ex post, une défaite de Waterloo, furent vues, conjecturera-t-on sans risque, presque autant de batailles « de Waterloo » qu’il y eut de combattants, eux-mêmes, chacun, différents à chaque minute, certains d’ailleurs interrompus par un boulet, une balle, une lame, en un lieu que l’on finit par unifier sous le nom de Waterloo – ;

3/ le troisième retrace une scène horrible à Toulouse – l’on succombe, hélas, sous le flot de pareilles vidéos, manifestant la barbarie pure et simple – le terme barbarie faisant d’ailleurs injure aux « barbares » historiques, gens très bien à côté de certains de nos pandores -, la barbarie, donc, d’une partie sans doute minoritaire mais, de façon très préoccupante, notable malgré tout des forces de répression, en particulier dans la BAC, Brigade Anti-Criminalité, dont il va de soi désormais, ces forces, qu’elles devront être soigneusement évaluées et dans une certaine mesure patiemment rééduquées si le peuple parvient quelque jour aux fins qu’il se propose massivement aujourd’hui ;

— peut-être noterez-vous,  dans les vidéos deux et trois, un aspect impressionnant du rôle des femmes dans ce mouvement ; elles sont là, toujours nombreuses, ce qui nous dit l’effectivité de la souffrance matérielle et morale des foyers, dont, au cœur de toutes les tensions, elles sont les « gestionnaires » obligées ; et elles expriment, beaucoup mieux que les hommes, appelés traditionnellement à serrer les dents, le grand cri de souffrance de la société violentée. —

4/ le quatrième, dont les gouvernementaux – M. Philippe est allé visiter ce lundi 24 les héros des optimates de BFM et de Larem [tous les siècles ne peuvent pas compter sur un Cicéron…] – et les médias capitalistes ont fait leurs choux gras, mais en le tronquant, c’est-à-dire en supprimant le début de la scène, montrant une poignée de motocyclistes de la « Compagnie de Sécurisation et d’Intervention de la Préfecture de Police », éthiquement lamentables dans cet épisode et par ailleurs fort maladroits, balançant des grenades sur une foule qui ne  fait rien de particulièrement répréhensible, mais finit par manifester sa dangereuse contrariété, c’est-à-dire, au fond, laisser s’exprimer le cœur même du « droit naturel » – la riposte de la liberté piétinée, la résistance à l’oppression donc, le principe dont aucun Moderne ne saurait considérer qu’il ne soit pas inexpugnable : uim ui repellere licet [v. l’art. 2 de la DDHC, malheureusement gâché par l’évocation lockienne de la propriété, parée ici d’une éminence exagérée — en temps et en heure, tout cela devrait, j’imagine,  être différemment accentué…] ; vous noterez que l’un des policiers sort son pistolet quelques secondes après une minute ; dans les circonstances, cela paraît très difficile à justifier, mais ce n’est pas le sentiment qui a prévalu dans les rédactions ; que se serait-il passé s’il avait tiré ? la situation aurait peut-être basculé ; si le nez de Cléopâtre…, ou si  le doigt s’était nerveusement crispé…

5/ le cinquième lien est une nouvelle fois atroce, il n’y a pas d’autre terme – un malheureux, les bras en l’air, est frappé en pleine tête par un tir tendu de flashball, bien entendu destiné, très délibérément, à mutiler un innocent afin de terroriser le peuple ;

6/ et puis une brève compilation effectuée par un Gilet Jaune, assez bien faite il me semble.

— Je vois que certains persistent à penser que les forces de l’ordre pourraient vaciller ; je n’en sais rien ; je les crois plutôt divisées, variables dans leur « esprit », selon le terme classique ; mais je crains malgré tout qu’il n’y ait parmi elles des effectifs significatifs dont beaucoup de violences à la fois lourdes et inutiles interdisent plutôt d’espérer quoi que ce soit de tout autre à court terme ; la question des motifs d’un  tel comportement demeure un mystère pour moi, et je ne doute pas qu’il n’y ait là matière à méditation pour les connaisseurs de la chose, dont je ne suis pas.

 

 

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notations à la serpe sur Christopher Lasch

 

D’autres lectures – que celle de notre Jean-Jacques – sont fécondes, il me semble, tandis qu’une heure terrifiante de l’esprit paraît sévèrement frappée cette fois, alors qu’elle se croyait, il y a peu encore, promise à une toujours illusoire éternité ; quelques auteurs ont manifesté assez tôt le sens profond de la séquence que nous voyons si frontalement contestée désormais ; j’ai évoqué Michel Clouscard l’an dernier ; j’ai reproduit ici-même, il y a quelques semaines, un texte d’actualité de M. Michéa ; il est plusieurs noms, que je n’ai pas mentionnés dans le cadre de mes enseignements, ces dernières années, et qui mériteraient la plus attentive considération ; ici, ces temps-ci, c’est celui de Christopher Lasch [1932-1994] qui vient à l’esprit ; et plus précisément, car l’œuvre de Lasch est assez abondante, le livre traduit sous le titre, très fidèle, La révolte des élites et la trahison de la démocratie [livre de 1994, dont nombre de fragments avaient déjà été publiés, mais édité en anglais dès 1995, de façon posthume – Lasch était mort d’une leucémie quelques jours après l’achèvement de son essai -, traduit dès 1996 aux éditions Climats, sous l’impulsion, justement, de M. Jean-Claude Michéa, lequel donne d’ailleurs une brève mais talentueuse introduction à ces pages ; tous les livres de Lasch – du moins tous les livres de la maturité – sont traduits en français, généralement chez le même éditeur, et repris aussi chez Flammarion en coll. « Champs »].

Il y a d’ailleurs, en gros, un point commun au moins à Lasch et à Clouscard = ils sont de ces rares auteurs qui, bien que de façon assez différente, ont compris il y a un tiers à un demi siècle que le paradigme wébérien du capitalisme, que même ceux qui le critiquaient tendaient à juger précieux, avait cessé d’être pertinent pour comprendre le capitalisme du dernier tiers du XXe siècle ; la dynamique de l’ « ascétisme intramondain » avait bien pu sembler éclairante, dans une mesure significative, pour déchiffrer les premiers temps de l’accumulation capitaliste dans les pays marqués par les réformes ; mais, désormais, c’est la sainte union des deux libéralismes, économique et « sociétal » si l’on veut, qui semblait former le cœur du rayonnement croissant de « l’esprit du capitalisme », affranchi [apparemment du moins, car l’affaire est complexe, je le suggérerai] du legs calviniste et puritain, et manifestant, entremêlés, libéralisme économique et libertarisme social. 

S’il s’agit de Lasch, voici un passage de La culture du narcissime [terme, il ne faut pas l’oublier lorsqu’on évoque Lasch, que ce dernier entend assez différemment de ses usages les plus répandus], dans lequel notre auteur reprend pour l’essentiel le montage de l’ascétisme intramondain, tout en soulignant que l’opérativité d’une telle orientation doit être fermement réputée appartenir au passé =

Jusqu’à très récemment, l’éthique du travail issue du protestantisme constituait l’un des fondements les plus importants de la culture américaine. Le mythe de l’esprit d’entreprise voulait que l’épargne et l’assiduité au travail fussent les clés de la réussite matérielle et de l’accomplissement spirituel. […] [le] succès est l’effet [du] zèle au travail, de [l]a sobriété, de [l]a modération, de [l’]autodiscipline, et [du] refus de faire des dettes. [On] vit pour l’avenir, évite de s’abandonner au plaisir. [On] se livre au contraire aux joies de l’accumulation patiente et persévérante de ses gains. Aussi longtemps que l’avenir collectif demeura brillant dans son ensemble, l’ajournement du plaisir fut non seulement une satisfaction en soi, mais une source abondante de bénéfices. […] Dans cette vision de l’existence, le travail est lui-même sa propre récompense. Aujourd’hui, en notre époque d’effondrement de l’optimisme social, les vertus protestantes n’excitent plus l’enthousiasme. L’inflation ronge l’épargne et les investissements. La publicité nie l’horreur d’être endetté, et exhorte le consommateur à acheter tout de suite et à payer plus tard. Dans la mesure où l’avenir est incertain et menaçant, seuls les simples d’esprit remettent à demain le plaisir dont ils peuvent jouir aujourd’hui. Une modification profonde de la notion du temps a transformé les habitudes de travail, les valeurs et la définition de ce qu’est le succès. Le but de l’existence, ici-bas, est devenu l’autopréservation et non plus le perfectionnement de soi. [pp. 86 sq. de la publication en « Champs »]

[[[ J’ai souvent dit que je faisais partie de ceux qui persistaient à penser, malgré de répétitifs procès, que Weber, auteur très puissant, avait livré une interprétation dont on ne saurait faire, si je peux dire, l’économie, même si la nature de tels vastes montages conjecturaux doit faire obstacle à ce qu’on les pare d’une consistance hors de mise, et que l’on s’interdise de prêter bonne attention à des essais rivaux ; je songe en particulier au rôle assigné par l’important auteur de la somme Der moderne Kapitalismus, Werner Sombart – auteur qui n’est plus même réprouvé par notre temps puisqu’il l’a abusivement oublié – au thomisme – dont il s’exagéra au demeurant la domination intellectuelle dans la durée – dans le déclenchement d’une dynamique qui deviendrait celle du capitalisme – en particulier, publié dès 1913, dans Le Bourgeois. Contribution à l’histoire morale et intellectuelle de l’homme économique moderne, repris en Petite Bibliothèque Payot, 1966, pp. 226 sq. — livre qui a certes ses faiblesses, mais seuls les innombrables textes sans intérêt n’en ont pas, parce qu’ils se trouvent en-deçà de la faiblesse même, dans l’ordinaire stérilité universitaire des livres répétitifs — ; un autre aspect a retenu Sombart dans Les juifs et la vie économique, livre dont il est convenu aujourd’hui que l’on ne doit jamais parler, bien que [traduit d’ailleurs par le père du philosophe Vladimir Jankélévitch, médecin et traducteur notable de la France d’il y a un siècle — on lui dut des textes de Hegel, Freud, Croce, et même du très important auteur sioniste Nordau, ou encore de ce Roberto Michels que j’ai évoqué il y a peu, ou du personnage important que fut Rathenau, etc. —, et traducteur d’ailleurs, quelques années plus tard, du Bourgeois] il mérite l’intérêt ; l’on peut retenir encore que le doyen Freddy Raphaël a donné il y a un tiers de siècle un livre peu connu mais stimulant, inititulé Judaïsme et capitalisme. Essai sur la controverse entre Max Weber et Werner Sombart. ]]]

Relisant rapidement la Révolte pour y puiser quelques citations adaptées à mon strict propos présent, j’ai compris, au fond, pourquoi je l’évoquai assez peu ; ce livre est à beaucoup d’égard très étatsunien, quant à la forme et quant au fond ; il ne s’agit pas, pour moi, le moins du monde, qu’elle que soit la répulsion que me procure l’ « américanisme » en ses œuvres multiséculaires, de la manifestation d’un esprit d’exclusion ; je me demande simplement ce que pourraient retirer de sa lecture brute les jeunes gens de vingt ans devant lesquels je parle ; ils seraient non seulement déconcertés, peut-être – même s’ils en ont, quelques-uns j’espère, par-dessus la tête du plan en deux parties, deux sous-parties, etc. –, par le plan glissant, rampant, submergés par un sentiment assez fort d’hétérogénéité ; par une certaine ténuité parfois du propos, soutenu toutefois, de temps à autre, par une forte formule qui assiste la compréhension de la démonstration — en voici un exemple parmi des dizaines =

La difficulté de limiter l’influence de la richesse suggère que la richesse elle-même demande à être limitée. [p. 34]

optime ! —, mais encore un peu égarés dans un monde étatsunien de l’histoire et de la pensée qui forme au fond le véritable objet de l’auteur, lequel déchiffre de façon critique, et au fond nostalgique [même s’il lui arrive, ici ou là dans son œuvre, de se défendre de toute nostalgie, tout en tympanisant ailleurs, un peu contradictoirement, l’incapacité nostalgique des nouvelles « élites »], l’histoire de son pays – dénigrant justement les plis du présent, idéalisant certainement beaucoup un passé pour lequel je serais très sensiblement plus sévère -, à l’heure, toutefois, de sa propre mort, ce qui donne bien sûr une manière de profondeur douloureuse à ce texte, dont il sait qu’il est le dernier, et qu’il accompagne probablement l’effacement toujours plus radical de ce qu’il a aimé [peu importe qu’il s’illusionne plausiblement] ; même en connaissant plutôt bien la longue durée de l’histoire étatsunienne, si extraordinairement complexe [contrairement à ce qu’un cours de droit constitutionnel de première année pourrait, par comparaison avec la France, laisser penser, dans sa probable, difficilement évitable au-delà d’un certain point, synchronicité stylisée], l’on peut se trouver un peu perdu parfois, ignorant telle « source primaire », connaissant insuffisamment soi-même quelques essais manifestement importants parus peu avant celui de Lasch, et qu’il discute d’une façon que l’on peine parfois à évaluer [une bibliographie commentée, à la fin du livre, rend par contre des services éminents].

Un autre aspect déconcerterait peut-être les mieux formés = le faible lien effectué avec l’histoire générale du capitalisme contemporain et la pensée critique le concernant [disons, au moins, depuis Hilferding, dont j’ai déjà dit l’importance que, sans grande originalité je crois, je lui accordais] ; cet essai entre finalement dans le genre que l’on pourrait dire peut-être de l’anthropologie critique, sociale et culturelle, des États-Unis dans les deux dernières décennies du XXe siècle [mais avec une mise en perspective dans une beaucoup plus longue durée, et aussi des considérations qui ne laissent pas de doute sur l’acuité du regard porté par Lasch sur l’espace européen et la valeur tendanciellement atlantique de son diagnostic].

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Au fond, l’un des aspects paradoxaux de l’œuvre de Lasch ne doit peut-être guère surprendre. Voici un réaliste [philosophique] qui ne semble croiser le monde de l’économie, largement entendu, qu’à regret = mais peut-être est-ce le destin d’un jeffersonien tel que lui – car c’est ainsi, au fond, ultimement, que je le définirais parmi l’espace subtil des traditions de pensées étatsuniennes [quels qu’aient été – à partir d’une certaine hétérogénéité de ses inspirations, parmi lesquelles, certes, la pensée de Rousseau – les destins du jeffersonisme dans le temps]  -, tout adonné à la quête de cette humanité moins générique qu’unifiée dans sa spécificité qui regrouperait les véritables « Américains », détruits par l’irrésistible mouvement de la société libérale vers la séparation – la division du travail, en particulier, tendant vers l’infini, jusque dans l’ « universi »-té.

Trois observations, à l’intention de tels qui me jugeraient finalement bien contradictoire [ce que « j’assume » comme aime à dire l’ineffable sieur Édouard Philippe, sans effets sérieux du moins – mes contradictions, pas ses mauvais choix ou ses décisions intempestives d’engager des dépenses de stricte commodité] =

1/ je partage évidemment cette hostilité au règne de la séparation, j’ai exprimé mon sentiment à plusieurs reprises à ce propos dans le passé ; simplement, l’idéal jacksonien du « common man » – Jackson, jeffersonien s’il en fut – n’est pas le mien ; non seulement l’homme libre ne pourrait, au sein de l’enveloppe complexe d’une culture, n’être pas appelé à une certaine singularité, mais, se réfléchissant, il ne saurait ne pas se juger addestiné à la perfectibilité, selon un terme créé par… Rousseau – transposé du latin de l’École plutôt, par quelque mystère que je n’ai pas élucidé -, et en mesure de devenir un saint, un héros, un poète, un artiste, ou du moins un philosophe ;

2/ je suis conscient de ce que l’on pourrait me retourner en l’inversant le compliment – du réaliste qui ne s’intéresse pas à l’économie – = ne suis-je pas un idéaliste, et même – n’ai-je pas honte de dire les choses de façon aussi peu « criticiste » ? – un spiritualiste, qui s’intéresse assez à la question économique ? mais c’est que mon sentiment est que ce que j’appellerais, pour ne pas me lancer dans des distinctions trop longues pour mon propos, l’emballement économique de la modernité, et de l’âge contemporain beaucoup plus encore, est une affaire – en dehors de tout wébérisme ici – proprement spirituelle, de projection d’une forme de l’esprit enfantant un monde en allouant à la Terre et à l’ensemble du vivant de nouvelles significations – ici, Guénon, Evola et quelques autres ont vu quelque chose de profond je crois, et il n’est pas besoin – je m’en garde pour ce qui me concerne – d’acheter toute la boutique « traditionaliste », « pérennialiste », « primordialiste »…, pour y souscrire ;

3/ je ne peux que redire ce que j’ai risqué lors du derniers cours, il y a quelques jours = le monde de Rousseau n’est pas très amusant ; celui de Lasch non plus ; ils ne sauraient trouver leur assiette, ces mondes, hors d’un conformisme pesant, sans les immatérielles opérations d’un « moi commun » un peu lourd, partagé en chacun, mais le monde de M. Macron, de toute façon incroyablement conformiste lui aussi – sous l’aspect du conformisme et de la rhinocérite mimétique, les sociétés se ressemblent assez -, est non seulement franchement sinistre, et même effrayant [du fait des conséquences de totalité qu’il ne saurait ne pas comporter, mais au regard aussi de son déploiement proprement délinquant par rapport à ce qu’Orwell, dans le cadre d’un montage en lui-même partiellement persuasif, désignait comme Common Decency – cette décence commune dont les Gilets Jaunes se font toujours davantage les hérauts, y puisant une force difficilement résistible], mais encore immédiatement mortel pour une grande partie de notre peuple, qui se débat à cette heure sous l’emprise de la bête sauvage, comme disait Clouscard, reprenant une expression d’un Hegel encore jeune, qui laisserait à d’autres [Marx ainsi] l’exploitation de ce prometteur filon ; au fond, je m’en tire volontiers avec une formule que je reconstruis à partir de segments de Jean-Jacques = il n’est rien qui ne soit issu de l’art qui ne présente ses inconvénient – nous sommes, n’est-ce pas, des créatures finies, dans un monde fini, l’homme est au plus, avec beaucoup de générosité, quidam deus ; notre situation n’est pas très facile ; mais nous pouvons librement choisir notre – moindre – malheur, hiérarchiser les urgences, et tenter de vaincre ce qui nous opprime le plus immédiatement et le plus implacablement – assurément à mes yeux = le capital globaliste et son cortège d’Érinyes – ; et surtout, nous sommes, il me semble, appelés à entendre le cri de souffrance de nos frères, immense désormais, à rejeter le malheur tendant vers l’infini imposé aux plus affaiblis d’entre nous, lesquels ne font d’ailleurs que précéder de plus robustes apparents sur le chemin de ce calvaire inversé que semble la sénéquienne falaise  ; tout cela n’interdit à aucun, par moment, de fermer les yeux, et de discerner quelques silhouettes blanches d’Osbert, éclairant l’ombre au bord d’un étang, de distinguer soudain, assourdi par l’épaisseur du bois et du rêve, le solo de cor anglais du début du troisième acte du Tristan, et de se murmurer un fragment ou un autre du cher Mallarmé — il faut bien, aussi, rêver pour ne pas mourir sur le champ, sans profit aucun pour quiconque.

Version de Carlos Kleiber, celle de la Staatskapelle de Dresde en 1980 – pour ceux qui souhaiteraient entendre l’entier opéra de Wagner dans cette version, un autre lien — en lequel, bien sûr, vers 2h42mn le morceau ci-dessus =

Enfin, certaines questions soulevées – d’un extrême intérêt en général – doivent paraître plus claires, on l’aura compris, à un citoyen cultivé des États-Unis qu’à son homologue français = celle ainsi, centrale pour lui, de l’articulation de ce qu’il appelle « démocratie » et « populisme ». D’autres par contre appartiennent à la culture universitaire atlantique des dernières décennies – je songe à la façon dont, pp. 94 sq., Lasch manifeste brièvement mais fortement son intérêt pour le montage en termes de « républicanisme classique » dans sa critique de l’autre tradition moderne, libérale [et illusoirement progressiste] =

Les libéraux ont toujours eu comme position que la démocratie pouvait se passer de la vertu civique. Dans cette manière de pensée, ce sont des institutions libérales, et non pas le caractère des citoyens, qui font fonctionner la démocratie. La démocratie est un système juridique qui permet aux gens de vivre avec leurs différences. Toutefois […] la crise [contemporaine] suggère […] une interprétation révisionniste de l’histoire américaine, qui mette l’accent sur la mesure dans laquelle la démocratie libérale a vécu sur le capital emprunté aux traditions morale et religieuse antérieures à l’avènement du libéralisme. Un second élément de ce révisionnisme est un respect accru pour des traditions de pensée jusqu’à présent négligées, qui découlent du républicanisme classique et de la théologie protestante des origines où il n’y a jamais eu d’illusions sur le peu d’importance de la vertu civique.

Je n’insiste pas de façon un peu approfondie sur deux aspects d’importance [en dehors de la question, déjà croisée, de ce que j’appellerai, avec le propos de fondre deux formules assez voisines, l’humanisme républicain – laquelle, toutefois, va appeler deux retouches – conjecturale pour ce qui est de la seconde – ici] =

1/ la mention de la théologie protestante, qui rappelle ici, s’il était besoin, l’importance que Lasch accordait à l’enseignement de Niebuhr, théologien luthérien, fort soucieux d’ailleurs de politique, et dont le rayonnement fut considérable outre-Atlantique ; une nouvelle fois — croisant des questions partagées  transocéaniquement, telle celle de l’ « humanisme civique », ou du « républicanisme classique », surestimant peut-être, comme plusieurs de ceux de sa génération, la place de cette orientation dans l’avènement de la République américaine [je soupçonne pour ma part que cette place ait davantage affecté le discours qu’informé profondément l’institution du régime et de la nouvelle société – mais il ne serait pas faux, dans le même sens, de considérer que l’humanisme civique florentin du Quattrocento, le plus probablement, tendait à habiller de façon séduisante une oligarchie] —, Lasch demeure puissamment étatsunien en ajoutant un tropisme religieux fort particulier à son montage ; dans un passage assez connu, consacré pour partie à Barnum, de La culture du narcissime, passage dont j’ai cité plus haut un fragment, notre auteur nous éclaire assez sur son interprétation de la signification sociale du protestantisme dans son œuvre, d’une façon dont on saisit comment elle lui permettait d’essayer de croiser [à mon sens un peu acrobatiquement – et je suppose assez que le républicanisme avait là une vocation exotérique tandis que le montage strictement protestant jouissait d’une manière d’exclusivité intérieure pour l’auteur] le sécularisme républicaniste avec la nostalgie de l’ascétisme intramondain imputé au protestantisme et à la réforme =

Pour les puritains, un homme pieux travaillait dur, dans son métier, moins pour accumuler de la recherche personnelle que pour ajouter au confort et aux commodités de la communauté. La « vocation générale » de chaque chrétien était de servir Dieu, et sa « vocation particulière » « lui conférait son utilité dans le voisinage », disait Cotton Mather [pasteur puritain et auteur d’une œuvre très abondante – c. 1700 -, fils d’un fameux pasteur puritain, et petit-fils du fameux pasteur John Cotton], car Dieu avait conçu l’homme comme une créature sociable ». Les puritains reconnaissaient qu’un individu pouvait devenir riche en poursuivant sa vocation. Mais à leurs yeux, la réussite personnelle était secondaire par rapport à l’œuvre sociale : transformation collective de la nature, progrès des connaissances et des arts utiles. Ils demandaient aux hommes prospères de ne pas dominer leurs voisins [op. cit., pp. 87 sq.]

Sauf les Indiens suis-je tenté d’ajouter ; hélas, je pense que Lasch embellit fort un passé très noir à beaucoup d’égards – avant même l’envol phénoménal de l’esclavage et l’élimination systématique des indigènes – et bien entendu, si on le suit, et on peut le suivre dans une certaine mesure, le délitement partiel du ressort religieux spécifique

[[[ Réponse à une question du 28 décembre, ne provenant pas d’un étudiant mais d’une amie qui apprécie Lasch – comme beaucoup d’intellectuels français plus ou moins rebelles au fond, et regrette, avec gentillesse, mes réserves = je n’ai pas ajouté ces dernières lignes sans quelque motif ; j’ai lu, autrefois, diverses choses sous la plume de Lasch qui me semblent justifier [s’agissant des Indiens, pas de l’esclavage – car l’imaginaire de Lasch n’est certes pas latifondiaire] le propos présent ; pressé par le temps, je retrouve du moins ce passage, assez net il me semble, et même assez venimeux, dans Le seul et vrai Paradis […], première éd. en français, chez Climats, p. 88 =

Sous l’ère Jackson […] c’était les classes privilégiées qui s’opposaient à la politique de Jackson de déplacement des populations indiennes et défendaient les droits des Indiens, en même temps qu’elles encourageaient une politique nationale de développement économique, promouvaient le développement du commerce et de l’industrie, et ridiculisaient l’idéal austère et, dans leur esprit régressif, si cher aux jacksoniens, d’une République vertueuse composée de petits fermiers. Nous ne devrions pas nous étonner, au regard des conventions pastorales qui continuèrent à nourrir la célébration au XIXe siècle de la simplicité rustique, du fait que le mythe nostalgique de l’Ouest ait été en grande partie la création d’écrivains fortunés comme [Fenimore] Cooper, Washington Irving et Francis Parkman. À l’instar du mythe propre au XVIIIe siècle du bon sauvage, la fascination exercée par la wilderness touchait la plupart de ceux qui étaient les plus éloignés des conditions de la Frontière […]. Seule une distance sécurisante permettait d’idéaliser les Indiens, et de les dépeindre comme des philosophes critiques de la civilisation.

J’appartiens sans doute – quoique campagnard d’un bout de l’année à l’autre, dans une maison glaciale en hiver – au monde à l’encontre duquel Lasch exerce, à la fin de la citation, son ironique soupçon ; mais, ainsi qu’il m’arrive de le confier, je n’ai jamais accepté une seule fois d’être un cow-boy dans mon enfance, j’ai toujours été le seul Indien, sur lequel s’acharnaient mes amis d’occasion [dont certains feraient fête, un peu plus tard, à Michel Sardou…], un peu comme, ces temps-ci, les forces répressives sur les Gilets Jaunes [à ceci près qu’une interprétation strictement laschienne des Gilets Jaunes conduirait à en faire des jacksoniens « complets », et non des résistants indiens – ce qu’ils ne sont d’ailleurs probablement pas davantage pour la plupart] ; j’ai toujours vu dans cette indianité comme native la première manifestation argumentable politiquement de ma révolte, originaire, contre tous les impérialismes largement entendus, singulièrement lorsqu’ils prennent, ce qui fut le cas aux États-Unis, une signification, non seulement ethnocidaire, mais évidemment, indéniablement, génocidaire. — Voir pour ceux que la question indienne intéresse, mon billet du 4 décembre 2016, « De quoi Fidel est-il le nom ? », avec, en particulier, des développements pas si fréquents – pour des motifs politiques très intelligibles, tenant en particulier au montage narratif du chavisme – sur les ambivalences du Libertador, Simon Bolivar. ]]]

et 2/ la critique, constante chez lui, des « illusions du progrès » [selon un titre de Sorel – auteur qu’évoque d’ailleurs, mais pas avec grande pénétration selon moi, Lasch, in Le seul et vrai Paradis, op. cit., pp. 275 sq.], illusions qu’il tend à lier à l’épanouissement de la tradition libérale dans l’oubli des conditions proprement politiques et éthiques de la présence humaine au monde, préservées dans le « républicanisme » — ici, je le crois d’ailleurs assez difficile à réfuter lorsqu’il suggère que le monde libéral contemporain a vécu en partie du fait du caractère toujours opératif des sédiments spirituels d’un monde plus ancien [une simple question pour faire comprendre le point = si je n’avais pas nourri, dès l’enfance, une certaine vue du monde, de la présence humaine au monde, assez évidemment « ancienne », portant forte estime à la vie théorétique, soucieuse aussi que vive la Cité et que la figure du citoyen ne disparaisse pas, jugeant que la contribution à la formation de l’esprit des jeunes gens – et non je ne sais quelle « formation professionnelle » absurde puisque nul ne sait ce que chacun fera dans seulement dix ou quinze ans – est une activité particulièrement importante, pourrais-je éviter de me dire, aujourd’hui, que j’ai lourdement perdu mon temps en m’occupant ainsi, pendant près de quarante-cinq ans, des enfants des autres, pendant qu’une partie de ces autres préféraient, même lorsqu’ils avaient le bon goût minimal de ne pas abandonner leur famille, donner leur propre temps à des activités dont la « vocation » est surtout d’enrichir ceux qui les pratiquent ? — je vous rassure, je n’éprouve jamais le moindre regret ; je tends simplement à penser que si la stricte « rationalité économique » devenait partagée par tous, comme on peut désormais le redouter, alors le destin même de toute société politique, et même de l’humanité comme humanité, serait plus que menacé – comme on le sait d’ailleurs, la puissante « Amérique », achevant ainsi de s’accomplir comme calamité planétaire, doit, les soustrayant à leurs pays d’origine et de formation, importer en nombre des intellectuels et des scientifiques depuis fort longtemps, faute d’en produire à suffisance pour faire face à ses propres besoins de formation et de recherche].

Dès la page 18, l’on comprend, quoi qu’il en soit, que, pour Lasch, la démocratie ne saurait cheminer, non comme un péril mais comme une condition, en dehors d’une orientation que l’auteur caractérise comme populiste [d’une façon que nourrit certes l’histoire de son pays, mais dont je n’ai jamais bien saisi – hors la crainte mutilante d’être mal jugé dans un climat intellectuel fort… illibéral – pourquoi les commentateurs français de Lasch s’acharnaient à protester qu’elle n’avait rien à voir, ni de près ni de loin, avec l’épouvante dont serait étrangement porteuse, comme par nécessité,  la notion en Europe – où, il est vrai, nombre de chefs « populistes » paraissent manquer du minimum de bagage doctrinal – « républicaniste » ainsi – qui leur permettrait d’articuler un discours pleinement cohérent et suffisamment puissant pour forcer l’estime en sollicitant moins les passions et en dessinant un montage ample et cohérent, et moins éprouvé, bien entendu, par des considérations opportunistes – sur l’euro, l’Union et l’OTAN par exemple s’il s’agit des temps présents]. [Le thème du « populisme » est central, notez-le, dans son important volume, le plus connu peut-être en France, Le seul et vrai Paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques.]

Par contre, nombre d’aperçus impressionneront, j’imagine, un jeune lecteur – découvrant par exemple, p. 58, ce passage, rédigé – je le répète – en 1994, sans doute avant sa naissance, et lui parlant manifestement du présent que, devenu plus curieux, et plus soucieux peut-être, il découvre =

Les mêmes tendances sont à l’oeuvre dans le monde entier. En Europe, les référendums qui se sont tenus sur la question de l’unification ont révélé une faille profonde et qui va en s’élargissant entre le monde politique et les membres plus humbles de la société qui redoutent que la CEE ne soit dominée par des bureaucrates et des techniciens dépourvus de tout sentiment d’identité ou d’appartenance nationale. Une Europe gouvernée de Bruxelles sera de leur point de vue de moins en moins sensible au contrôle des peuples. Le langage international de l’argent parlera plus fort que les dialectes locaux. Ce sont ces peurs qui sont sous-jacentes à la résurgence des particularités ethniques en Europe, tandis que le déclin de l’État-nation affaiblit la seule autorité capable de maintenir le couvercle sur les rivalités ethniques […].

Comment – alors que les tensions demeuraient malgré tout moins fortes qu’aujourd’hui – mieux sentir et mieux dire ?

 

Assiette c. 1790.png

 

la sécession de l’ « élite »

 

Un chapitre en particulier me retiendra, le deuxième, celui, justement, intitulé « La révolte des élites ». Ce titre évoque le dialogue fluide que Christopher Lasch engage avec José Ortega y Gasset, auteur, comme on le sait peut-être, d’un livre qui rencontra un grand succès, La révolte des masses.

Je ne peux m’attarder ici sur Ortega, philosophe espagnol, auteur d’une œuvre abondante [assez peu traduite en français], esprit « distingué » comme l’on disait autrefois, dont, rétrospectivement, l’on peine malgré tout à comprendre [mais il avait du charme] le grand et durable succès, même si ce conservateur libéral, mais rallié à l’idéal républicain, pouvait séduire un public large, dans son pays mais aussi au-delà des frontières [et, lors de la radicalisation des antagonismes en Espagne, se trouver exposé de tous côtés]. La Rebelión de las masas, publiée en 1929 [traduit en français en 1937] lui valut un rayonnement international dès les années trente ; après la Seconde Guerre, auréolé par la distance [apparente en tout cas = s’il s’agit de l’Espagne, il semble s’être montré plus ambigu qu’on ne le dit] qu’il avait prise avec les régimes « autoritaires », comme l’on dit, réputés par lui régimes des « masses » par excellence, c’est sa foi européenne qui lui permettra d’accéder à une notoriété encore accrue.

Ortega était-il indispensable à la démonstration de Lasch ? J’éprouve un doute ; mais, pour ce que j’ai lu de lui – qui ne représente qu’une petite partie de son œuvre – je n’aime pas beaucoup Ortega, et en même temps, je tends à juger tout auteur au fond irréprochable ; chaque esprit construit le monde comme il l’entend et installe, dans son propos, les artéfacts qu’il juge bon ; et chaque lecteur, bien entendu, lit ce qu’il veut et entend ce que son âme entend.

Ceci, malgré tout = le doute [augustinien au fond] sur l’humanité m’est intelligible, mais je consens mal, par la suite, que l’on puisse espérer que la « chute » ait laissé debout un effectif humain [quelque aristocratie, ces minorités qui sont chères à l’auteur espagnol, acharné à opposer deux types humains comme en quelque manière réels, à peu près substantiels, dont l’un s’acharnerait à maintenir ce que l’autre s’emploierait à miner], et non pas seulement quelques saints, dispersés, et je ne peux souscrire à une vue qui, d’une façon ou d’une autre, chargerait les « masses », ces nouveaux « barbares » selon Ortega [grand thème bourgeois du XIXe, ainsi que l’avait relevé Louis Chevalier en 1958 dans ses Classes laborieuses et classes dangereuses], du poids du péché – si l’on accepte de dire les choses de façon non séculière – ; davantage, il me semble que les « masses », opprimées, comprimées, appellent une tout autre considération que de supposées « élites » assurément indignes, sur tous les plans, singulièrement aujourd’hui à mon sens, mais au fond à toute époque, et comme inévitablement, si l’on veut bien admettre qu’il est à peu près impossible de se montrer digne d’une supériorité. [Il est vrai que j’ai été élevé par ma sainte mère, esprit nullement moins original d’être associé à un cœur bon, dans le mépris hautain de la bourgeoisie — laquelle pourtant, il faut y consentir, était  souvent moins inintéressante dans mon enfance qu’aujourd’hui, alors que ce qui demeurait de l’ancien monde – et ici la vue d’ensemble de Lasch me paraît peu contestable – a sombré depuis un tiers de siècle environ, avec l’accès aux manettes d’individus étrangers à toute intelligence de leur destin en termes, d’une façon ou d’une autre, de devoir —, mépris doublé de la plus grande considération pour les plus infortunés de ce monde, dont elle s’occupait elle-même par profession – éducation qui, non sans lourds embarras dans la plus longue durée, ne fut guère du goût de mon père. Maman serait ravie de me lire ; mon père laisserait entendre qu’il l’avait toujours dit… — bah !]

Mais le propos de Lasch est de détourner Ortega – son intention est en effet de signaler [à des gens bien entendu hors d’état d’entendre sa cruauté raffinée, puisqu’ils sont fort incultes tout en se baquant, se baugeant même, parmi les dollars – plus ou moins certes, mais c’est le tropisme spirituel qui compte, l’or est un esprit avant d’être un métal] que la description des « masses » par Ortega vaut cent fois mieux pour les « élites » de notre temps que pour celles-là =

[…] toutes ces attitudes mentales [des « masses » gassétiennes] sont davantage caractéristiques aujourd’hui des niveaux supérieurs de la société que des niveaux inférieurs ou médians. [p. 38 — voir aussi un passage, aux pp. 52 sq., que je citerai plus loin]

D’ailleurs, pour n’être injuste avec personne, il faudrait considérer que la discontinuité dont joue Lasch est peut-être assez factice, puisque Ortega éprouve de la considération pour un monde porteur de valeurs « aristocratiques » plus que de perspectives platement « bourgeoises » [auquel on reprochera simplement, ce monde cher à Ortega, de résulter d’une idéalisation statistiquement hors de mise], et manifeste son inquiétude devant la montée, moins d’un monde véritablement populaire, que d’un nouvel univers, ne correspondant pas vraiment à une couche sociale parfaitement homogène, de techniciens et de spécialistes sans âme, dont il ne fait guère de doute que les « élites » laschiennes [minorité gassétienne d’un certain point de vue, mais porteuses d’une signification comme inversée] le prolongent, sur le mode d’une homogénéité croissante et, à l’échelle atlantique, transnationale, d’où le caractère peu surprenant finalement du déplacement de la vue d’Ortega à laquelle procède son successeur, puisque ce déplacement n’en est peut-être pas véritablement un.

[…] Ortega […] reconnaissait [fait observer Lasch, Révolte […], p. 52] que « le prototype de l’homme de la masse » était « l’homme de science » – « le technicien », le spécialiste, « l’âne diplômé » dont la maîtrise de « son petit coin de l’univers » n’a d’égale que son ignorance du reste. 

Il y a plus important peut-être, que j’ai déjà plus ou moins annoncé. Dans son livre, Christopher Lasch ne s’intéresse pas à la classe capitaliste = son propos vise les « élites » que l’on pourrait dire subcapitalistes, lesquelles sont assurément les bénéficiaires assez nombreuses [immenses bénéficiaires par milliers, gros bénéficiaires par quelques dizaines de milliers, notables mais point considérables bénéficiaires à hauteur, peut-être, de trois ou quatre centaines de milliers dans un pays comme le nôtre] et fort dociles de la domination capitaliste.

[[[ je dis subcapitalistes même si le capital d’un foyer de ce monde assez large peut monter, non seulement à quelques millions d’euros mais, avec un peu de « chance » et d’habileté, au sommet de la « maturité », à quelques dizaines de millions d’euros — je ne saurais éluder cet aspect qui pourrait choquer ceux qui ne comprennent pas bien la situation = un important financier ou le très haut employé d’un grand groupe industriel qui, à la cinquantaine, possède cinq ou six millions d’immobilier – cela va vite -, un portefeuille d’une dizaine de millions d’euros, et par exemple une collection d’art contemporain évaluée – avec incertitude certes… – à deux millions d’euros, est évidemment fort riche, mais n’existe guère dans le monde capitaliste bien entendu – il ne dispose d’aucun effet de levier sérieux sur le marché, il peut bien avoir une stratégie patrimoniale, si l’on veut, mais non une stratégie capitaliste à strictement parler, et ce n’est pas du tout la même chose ; l’un saisira peut-être des occasions, l’autre pourra, de façon bouleversante, les créer ; l’on n’oubliera pas que les acteurs qui ont une réelle capacité de jeu appartiennent d’abord, s’il s’agit de la France, à l’effectif des soixante-dix et quelque [familles] milliardaires en euros, voire, de façon rapidement décroissante, aux plus ou moins six ou sept cents familles dont la fortune excède cent millions d’euros ]]]

Lasch, au fond, s’inscrit donc ici, mais sur un mode corrosif et de façon certes très spécifique, presque indirecte, dans une tradition de pensée, tendant, selon des perspectives d’ailleurs fort différentes, à constituer assez largement les « élites » en objet, laquelle commence avec les doctrines « élitistes », disons, 1900 [en particulier italiennes], et conduit aujourd’hui jusqu’à lui et au-delà à des auteurs au moins aussi critiques, encore que très différemment [je songe à certains travaux de M. Luc Boltanski, à commencer par Les cadres], en passant bien entendu par Burnham, Wright Mills ou Galbraith ; et nullement, je le répète, parmi les rangs des « déchiffreurs » des « stades » du capitalisme au XXe siècle [je fais allusion bien sûr à la querelle de l’impérialisme il y a un siècle, et à l’arbitrage – il s’agissait bien de cela au fond – rendu par Lénine, en particulier contre Boukharine, dans son Impérialisme stade suprême du capitalisme].

De deux objets, donc – la classe capitaliste opérative, capable d’un agir capitaliste significatif, et la classe subcapitaliste, au plus, et pas toujours, détentrice d’éléments notables, mais non déterminants, de capital -, Lasch n’en retient qu’un, sans clairement l’identifier dans son rapport au capital, comme je le suggère [il tend au contraire presque à isoler, assez étrangement, cette classe – dès lors surtout spirituelle, comme dans le montage d’Ortega y Gasset – du champ conflictuel de l’économie, à la placer comme en suspension].

Bien entendu, son propos, dans La révolte des élites comme dans d’autres essais, pourra apparaître moyennement original aujourd’hui [c’est le risque auquel s’exposent ceux qui relèvent précocement une courbure de l’esprit, et sont finalement entendus] ; mais, même aux États-Unis, lorsqu’il a construit son œuvre de maturité, du milieu des années soixante-dix au milieu des années quatre-vingt-dix, il n’en allait pas véritablement de même ; comme Clouscard, et à peu près en même temps que lui, Lasch a discerné [sans toutefois, à mon sens, tenter d’en préciser la nature, avec une moins ferme articulation de son propos avec l’évolution de la stratégie capitaliste] qu’un nouveau glissement tectonique de l’esprit s’opérait dans les sociétés atlantiques de son temps. Ceci mérite, à mon sens, par-delà les désaccords concernant le volet « positif » de l’œuvre, populiste américaniste si l’on veut, que l’on porte à Lasch une vive estime.

J’ordonne, de façon grossière, le mouvement dont il s’est fait l’essayiste, en quelques propositions très générales [lesquelles déboucheront peut-être sur davantage de doutes que de certitudes quant à la clef d’articulation des vues de Lasch sur l’ « élite » de notre temps] =

 

Tract des services de la France combattante de Londres, parachuté sur la France.png

Tract des services de la France combattante à Londres, parachuté sur la France en 1945

 

1/

En premier lieu, notre auteur a relevé un mouvement qui me paraît indéniable au sein de la classe moyenne supérieure sérieusement entendue — mouvement dont le ressort, nous allons l’entrevoir, demeure toutefois un peu mystérieux, puisqu’on ne sait pas s’il est, en dernière instance, de nature, disons, économique, ou bien de type plus idéologique ou spirituel [ou bien encore s’il ne résulte pas du procès même de la sélection des « élites » – j’y reviendrai en évoquant la critique laschienne de la « méritocratie »] = bien sûr, l’on peut articuler les deux aspects – c’est même un exercice qui a beaucoup occupé la tradition marxiste -, mais il ne me semble pas que Lasch suggère une clef bien stable d’articulation, peut-être justement parce que le moins malassuré des ressorts qu’il alloue à l’ensemble de l’affaire est autre.

[[[ classe moyenne [supérieure] sérieusement entendue = je le précise puisque l’on nous explique depuis quelques années qu’un ménage dont les deux conjoints sont rémunérés au salaire minimum, et sur lequel pèse, par exemple, la charge de deux enfants, appartient, en considérant les transferts sociaux, à la classe « moyenne » [distinguée habilement par l’INSEE des « catégories aisées »] ; c’est une pure et simple blague, révélée par l’aveu que les classes moyennes ne sont pas « aisées », et destinée à tromper langagièrement, en pensant les flatter, les masses populaires sur leur situation ! [l’adjectif populaire est, lui, à dessein, utilisé de façon incroyablement restrictive – il n’y a évidemment aucun lieu de se plier à un usage aussi manipulatoire, réduisant le peuple social aux « quartiers », « difficiles », comme dit la novlangue du dernier quart de siècle, en suggérant répétitivement que la France est riche et que les français se plaignent fort abusivement… – M. Macron et sa bande se sont faits une spécialité de l’exercice – ci-dessus un bref extrait du discours d’Athènes de septembre 2017 -, avec, ces temps-ci, le délicieux swing en retour dont on peut suivre, avec attention et bonheur s’il s’agit de moi, le redoutable mouvement tournant] Sauf si par quelque assez peu fréquent miracle ce couple dispose déjà d’un patrimoine immobilier significatif – bien évidemment non grevé par l’endettement – lui permettant d’être, du moins, physiquement à l’abri, un tel ménage appartient à la classe pauvre [mais non à la population véritablement miséreuse, dont l’effectif croit sans cesse, pour des motifs d’emploi, de renchérissement de la satisfaction des besoins élémentaires, et aussi de destruction des familles] ; mon sentiment est qu’il est difficile d’être considéré comme accédant à la première strate d’une classe véritablement moyenne, c’est-à-dire, dans ma notion, ni vraiment « riche » ni vraiment « pauvre », en-deçà, dans la si ruineuse Île-de-France, pour un ménage comprenant le père, la mère et deux enfants, de revenus nets avant impôts mais après transferts sociaux de l’ordre de plus ou moins quatre salaires minimum nets – niveau, modeste pourtant, propre à rendre la vie la plus quotidienne très difficile, qui n’est atteint, notons-le, que par un effectif très minoritaire de la population française, mais plus large dans la région parisienne  ; il faut ensuite considérer que la classe moyenne compte des strates assez nombreuses, et qu’il est difficile de considérer qu’un ménage avec deux enfants appartient à une classe moyenne véritablement « supérieure », par exemple, lorsque, tenu d’habiter à Paris ou dans ses abords immédiats, ses revenus ne lui permettent pas, à la maturité, d’acquérir, avec de très grands efforts mais sans difficultés absolument insurmontables, un appartement dans lequel puissent vivre sans une proximité trop pénible quatre personnes ; il suffit de faire le calcul, même avec un emprunt réalisé dans des conditions favorables du fait de taux d’intérêt toujours bas, pour voir à quel niveau statistiquement très peu fréquent doivent être situés les revenus d’une telle classe moyenne qui puisse être dite sérieusement « supérieure » à Paris [sauf – variable bien entendu de la plus grande importance – si un héritage ou une donation a pourvu le couple, à un âge raisonnable, d’un tel, si difficilement accessible, bien].

Un bref film sur l’art du crochet et du swing – il est sage de ne pas contrarier son prochain…

Je n’insiste pas davantage sur un sujet sur lequel je pourrais être intarissable [hélas, pas le swing…], car les questions de revenus et de patrimoine dans la très longue durée des cinq derniers siècles m’ont toujours passionné [et que j’ai, en particulier, assez souvent donné dans cette maison un enseignement d’histoire sociale et culturelle des juristes en cinquième année] ; j’ai acquis une lucidité curieusement peu fréquente sur ces questions [car les gens qui ne sont pas vraiment pauvres aiment se griser de mots, et ne pas s’avouer pleinement, ni révéler aux autres surtout, leurs difficultés proprement matérielles – un époux peut même les cacher à sa femme pour ne pas déchoir à ses yeux – ; les « pauvres », de leur côté, voient compréhensiblement la richesse la plus assurée là où une vue plus affûtée inclinerait à discerner une aisance fragile, manifestée peut-être avec trop d’ostentation], et en particulier le sentiment aigu de la précarité générale du mode de vie du plus grand nombre, jusque dans des strates apparemment « privilégiées », sauf peut-être dans les décennies précédant la Première Guerre, marquées, par-delà les évolutions de la conjoncture économique, par une assez forte stabilité du monde considéré comme « bourgeois » [d’où ce souvenir d’une « belle époque », mais dans certains milieux seulement], contrastant par exemple avec les temps dans l’ensemble difficiles de l’entre-deux-guerres – très difficiles même pour presque tous dans les années trente. ]]]

Lasch considère, et je crois cela très juste, que la classe moyenne supérieure s’est scindée à l’âge contemporain en deux couches assez distinctes ; l’une engagée dans une spirale d’ascension sociale à la suite sans doute [mais il demeure assez aérien sur cet aspect] de l’évolution du monde capitaliste occidental ; l’autre résistant difficilement à un certain déclassement plus ou moins progressif. Bien entendu, rien n’est fixe, et le mouvement de séparation concerne des individus et non des couches sociales comme stabilisées dans leur effectif ; d’ailleurs, la « méritocratie » a permis l’ascension aux rangs des nouvelles « élites » d’un certain nombre d’enfants des classes pauvres ; il va simplement de soi qu’un ménage de professeurs de lycée, ou d’université, ou de magistrats, ou de médecins généralistes consciencieux, n’expédiant pas leurs clients en dix minutes, a vu en moyenne – je prends l’exemple de la France ici, et je retiens des strates en quelque sorte plutôt moyennes de la classe moyenne – ses revenus disponibles notablement baisser depuis un tiers de siècle, à la fois comparativement et en monnaie constante [dernier aspect dont la considération doit être tempérée par le fait qu’il y a autant de mondes de l’inflation que de grilles de la dépense individuelle, et qu’il est des modes de vie qui sont devenus d’un accès plus difficile, tandis que d’autres, s’entant sur la consommation de biens rendus plus accessibles par une concurrence accrue dans certains domaines, devenaient toujours plus ouverts à beaucoup], alors que tels ménages, engagés dans les métiers de la finance, ou certains métiers du droit liés aux « affaires », ont vu leurs revenus croître, de façon parfois très importante, et pour un nombre croissant de bénéficiaires, du moins jusqu’à il y a peu. 

[Faut-il insister sur la rétroaction d’une telle situation sur le monde, que vous connaissez, des facultés de droit ? Il n’est pas jusqu’au monde « publiciste » qui n’en soit lourdement affecté ; stratégies des élèves comme des maîtres semblent ordonnées – d’une façon à la fois triste et risible – au pari du caractère permanent d’une évolution assez récente dans ce pays, laquelle pourrait se trouver démentie de deux façons, soit que le monde capitaliste ne se trouve confronté, avec un très haut niveau de probabilité, à de lourdes difficultés, proprement économiques et financières, ou bien sociales et politiques, soit que la classe capitaliste, désireuse de maintenir le niveau de son profit, souhaite de façon méthodique abaisser les revenus de ses serviteurs rapprochés de la classe subcapitaliste, ce qui a à mon sens déjà commencé depuis quelques années. —- Je crois donc donner le meilleur conseil aux étudiants qui m’interrogent lorsque je leur suggère 1/ de songer d’abord à former cet esprit qui est leur bien le plus précieux, et le premier compagnon de lui-même à chaque instant, et 2/ d’écouter et leur goût et leur conscience au lieu de se perdre en anticipations et calculs purement matériels aussi vains qu’ils sont, chez des très jeunes gens en tout particulier, ignobles, même si, dans le climat récent, développé ici en particulier depuis 2007, ils semblent devenus inobjectables]

Lasch, pourtant, semble s’intéresser moins à la question des revenus qu’à celle que l’on peut dire de la culture ; s’il ne considère pas d’abord, à ma façon, la classe subcapitaliste comme telle, c’est dans la mesure où il constitue son « élite » comme soudée par un nouveau montage culturel – une culture qui l’horripile purement et simplement d’ailleurs. J’imagine que, pour concilier divers fragments, il faut admettre que notre auteur considère que les membres de la classe moyenne supérieure qui décrochent peu à peu s’éloignent sur certains aspects de la culture de ceux qui sont aspirés vers le haut du fait des évolutions globales du monde capitaliste. Si tel est bien le cas, la position laschienne ne serait pas très éloignée d’une doctrine plus ou moins marxiste de l’idéologie ; mais il me semble difficile de soutenir que tel soit le cas, du fait malgré tout du caractère fluide, et peu saisissable tout bien pesé, du montage suggéré ; l’on pourrait bien sûr ficeler la chose par le recours à la notion de « fausse conscience » telle que je l’utilise, mais je n’ai pas trouvé trace d’une perspective de cette sorte dans ma mémoire des écrits de cet auteur, un peu ancienne désormais – je n’insiste pas davantage.

Il demeure que la pensée laschienne est difficile, puisqu’elle semble flotter sur la détermination de la variable la plus déterminante de la stratification sociale dans les échelons supérieurs, constitutifs à proprement parler de la nouvelle « élite » ; il semble penser parfois, par exemple, que la clôture des « élites » passe d’abord par ce que j’appellerais une endogamie de revenus – distincte de ce qu’il faudrait appeler alors une endogamie de naissance [de type nobiliaire, bourgeois ancien ou ethnique par exemple], distincte aussi d’une endogamie véritablement patrimoniale [il juge, à tort ou à raison, que la variable patrimoniale est secondaire, dans le procès de la constitution de l’élite, par rapport aux deux variables de revenu et de culture] -, endogamie de revenus amplifiant les inégalités au sein de la classe moyenne supérieure puisque, dans des couples formés plus tardivement qu’il y a quelques décennies, et dans lesquels les deux conjoints travaillent [ce qui demeurait une figure minoritaire dans les strates supérieures de la société il y a trois ou quatre générations encore] la concentration de deux revenus élevés dans un ménage l’éloigne irrésistiblement d’un ménage dans lequel les deux conjoints bénéficient de revenus convenables mais plus modestes [la progressivité s’interrompant en France, on le sait, au-delà d’un certain seuil].

Ici, d’ailleurs, Lasch articule un soupçon dont il n’est pas véritablement coutumier, avec l’effet de souligner, cette fois, la primauté de l’économique sur l’idéologique. Il impute le féminisme à un carriérisme dicté par les exigences du mode de vie de la nouvelle élite =

Entre parenthèses, il est inutile d’aller chercher plus loin la raison de l’attrait du féminisme pour les élites des professions intellectuelles et managériales. Le carriérisme féminin fournit la base indispensable à leur mode de vie prospère, chic et voyant, dont l’extravagance est parfois indécente. [Révolte […], p. 45]

Lasch donne à plusieurs reprises une indication complémentaire qui permet, au fond, de faire le lien entre l’économique et l’idéologique =

Ces groupes ne constituent une nouvelle classe que dans le sens où leurs moyens d’existence reposent moins sur la possession de biens matériels que sur la manipulation de l’information et leur compétence professionnelle. [Révolte […], pp. 45 sq.]

Moins ne veut pas dire pas, bien entendu. Il est intéressant toutefois de noter qu’à l’âge contemporain du capitalisme se confirme le triomphe d’élites techniques, ce que l’on a appelé à partir de l’entre-deux-guerres une technocratie [méritocratique, ou supposée telle, ainsi que j’y reviendrai à la fin]. Toutefois – mais cet aspect ne semble pas retenir Lasch -, cette technocratie a perdu manifestement une partie de la signification, globale et alternative [par rapport au strict capitalisme], qu’elle avait pu revêtir = il avait été un temps [dont j’avais étudié les débuts en France dans Administration et organisation [1910-1930]] où, au fond, elle avait pu apparaître comme engageant dans une époque économique et sociale nouvelle, faisant suite au capitalisme libéral strictement entendu, une « ère des organisateurs », selon le mot de Burnham [qui parlait plutôt en anglais de « Managerial Revolution »], permettant d’une certaine façon le dépassement de l’antinomie du socialisme et du capitalisme.

Lorsque j’avais votre âge, l’on parlait beaucoup, en particulier, de John Kenneth Galbraith, lequel venait de publier un livre dont le succès était considérable = The New Industrial State [1967, trad. française en 1969], dont le thème central tendait à poser que les personnages décisifs du monde contemporain de l’économie étaient désormais non les détenteurs de capitaux, mais les membres de la « technostructure ». Ces idées – j’y insiste – étaient répétées jusqu’à l’obsession ; elles nourrissaient en particulier ce qui deviendra peu à peu la « deuxième gauche », antimarxiste, antijacobine, indifférente à la question patriotique, tournée davantage vers l’encadrement que vers la classe ouvrière, « rocardienne » et « cédétiste » si l’on veut, curieusement mâtinée parfois d’un christianisme vague [bien implantée ainsi dans les anciennes terres droitières de l’ouest], et pimentée d’un soupçon de gauchisme. Or Lasch, au début du Seul et vrai paradis, évoquant quelques noms d’auteurs qui contribuèrent à donner « une orientation à [s]a pensée » au début de sa maturité, cite en particulier Galbraith [p. 27] ; beaucoup plus loin, évoquant « la spéculation au sujet d’une nouvelle classe » [p. 462], il s’attardait sur deux penseurs favorables à la technocratie, le fameux et complexe Thorstein Veblen et, bien entendu, Galbraith.

Il y a assez lieu de supposer, ainsi, que Lasch instruit dans sa doctrine de l’élite le procès des grandes espérances, bien connues de lui, de la génération qui a précédé la sienne = les élites qu’il évoque, ce que j’appelle la classe subcapitaliste, forment bien un groupe globalement cohérent du fait de ses revenus élevés, de son inscription complémentaire, dans le système capitaliste, par rapport à la classe proprement capitaliste, et, donc, de la technicité indispensable de son travail, et plus largement d’une idéologie suffisamment homogène ; mais bien loin d’être parvenue à émanciper la société du poids du capitalisme – dont on peut considérer qu’il n’a jamais été aussi impressionnant -, l’élite laschienne donne à la fois, d’une part, le sentiment de s’être « servie » elle-même, en appuyant la radicalisation du capitalisme davantage, en quelque sorte, qu’une rationalisation dont l’effet, pensait-on à tort, eût dû être de faire reculer obsession du profit et court-termisme des vues, et d’autre part l’impression d’avoir joué un rôle central dans le déploiement de la paradoxale tyrannie moralisatrice libertariste dont le temps contemporain du capitalisme s’est finalement accompagné.

Un dernier aspect, peut-être, dans ce développement = lorsque Lasch énumère les fonctions techniques assumées par la nouvelle élite, il mentionne [par ex. La révolte […], p. 46] fonctions financières, de communication, managériales en général, médicales, etc. ; mais il demeure étrangement silencieux sur les fonctions juridiques, ce qui est très surprenant, singulièrement concernant les États-Unis. Admettons qu’il ne puisse s’agir que d’une malfaçon.

L’important semble ailleurs = en dehors – peut-être – des psychanalystes, on ne voit guère ce que font les médecins dans une telle « classe » — au fond, ils ne peuvent être unis aux autres professionnels, au sein d’une même « élite », que du fait de leurs revenus, malgré tout inférieurs sans doute à ceux des plus notables financiers ou juristes, et de leur mode de vie peut-être, partiellement du moins ; leur idéologie se trouve sans doute constituée, par contre, différemment, du fait du caractère très fortement affirmé du milieu médical, et du caractère durablement spécifique de sa culture ; et leur rapport avec les détenteurs du capital n’a rien à voir avec celui entretenu par les autres intervenants – s’occuper du corps du capitaliste n’est pas la même chose que de servir celui-ci dans ses œuvres, et donc de se dévouer au capital lui-même.

On le voit, s’agissant du ressort constitutif de l’élite laschienne, le sentiment de flottement ne saurait être vaincu aisément.

Tout au plus pourrait-on peut-être identifier une possible clef du montage tout entier. Comme on l’a relevé, et aura l’occasion de le redire, Lasch considère que les défauts de la masse gassétienne doivent plutôt être réputés ceux de la nouvelle « élite ». Tout bien pesé, il semble estimer que c’est le procès même de la constitution d’une méritocratie qui, emportant celle-ci vers des régions élevées de l’échelle des revenus, la pourvoit de l’idéologie que l’on va caractériser hâtivement dans le développement suivant =

[…] le processus en question ne dérive pas simplement du remplacement de l’homme de lettres à l’ancienne mode par le spécialiste, comme le sous-entend l’analyse d’Ortega ; il découle de la structure intrinsèque de la méritocratie proprement dite. La méritocratie est une parodie de démocratie. Elle ouvre des occasions de promotion sociale, du moins en théorie […]. La mobilité sociale ne mine pas l’influence des élites ; bien plutôt, elle contribue à consolider leur influence en étayant l’illusion qui veut qu’elle repose seulement sur le mérite. Elle ne fait que renforcer la probabilité de voir les élites exercer le pouvoir de manière irresponsable, précisément parce qu’elles se reconnaissent si peu d’obligations envers leurs prédécesseurs ou envers les communautés qu’elles font profession de diriger. [Révolte […], p. 53]

N’explorons pas davantage les textes à ce sujet de Lasch. L’on peut accepter, je crois, qu’il ait vu ici un aspect intéressant appelant peut-être une perspective plus ambitieuse toutefois = la suffisance moralisatrice des « élites », leur assurance d’avoir toujours raison contre un peuple réputé abruti et incapable de se hisser à un honorable standard moral selon leurs vues, sont en quelque manière comprises dans un procès de formation dont la seule justification est d’acheminer ses produits sélectionnés jusqu’à la maîtrise de savoirs avérés. Restons dans ces murs = vous comprenez bien qu’on ne va pas vous annoncer rue d’Assas que le contenu des enseignements est en général sans grand intérêt et que le rythme de l’année ou les méthodes d’examen sont plutôt débiles ; on vous dira, ou du moins vous laissera entendre, que vous êtes au bon endroit, avec les meilleurs, et que si vous avez de bonnes notes, alors triomphera, en vous, « l’excellence », comme le disait, inintelligiblement à mes yeux, le par ailleurs attachant président Teyssié. L’excellence… « The Best and the Brightest », disait-on de l’entourage de Kennedy = ces gens n’ont à peu près déclenché que des catastrophes, à commencer par l’épouvantable et stupide guerre du Vietnam !

Au fond du fond – mais Lasch n’accède pas à cette vue – c’est bien entendu la question de la nature du savoir, ou plutôt des natures des savoirs, qui est à mon sens en cause. Une méritocratie scolaire ne pourrait porter quelque fruit que sous la condition que le savoir soit composé d’un ensemble d’objets que l’on peut transmettre par dictée et apprentissage mécanique ; il n’en va pas ainsi [et c’est pour cela que ceux qui passent leur année à courir après des bouts de cours me semblent assez éloignés de comprendre ce que pourraient être des études vraiment supérieures – c’est ainsi].

Il demeure que s’il s’agit de comprendre l’état d’esprit de nos pauvres « élites » [souvenez-vous du malheureux M. Hollande attendant en vain que le jeu des cycles économiques dont on l’avait entretenu rue Saint-Guillaume lui fût favorable – peuchère !], elles seraient incompréhensibles, bardées de suffisance qu’elles sont malgré l’enchaînement des plus cuisants échecs [dont, il est vrai, elles n’ont guère à souffrir en général] sans une formation et une sélection dont les opérations symboliques les dotent d’une idéologie comportant la foi apaisante dans la certitude des savoirs supposément acquis et le sentiment d’une incontestable supériorité sur le commun.

 

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2/

L’on comprend, quoi qu’il en soit du rapport de l’idéologie avec les autres « instances », que l’élite nouvelle se caractérise largement selon l’auteur par cette idéologie. Elle permet à cette élite, à la fois, une sécession et une répression « morales », en quelque manière, traçant une ligne de feu entre elle-même et la masse des « déplorables », comme les a désignés de façon si caractéristique l’atroce dame Clinton [la dénigrer n’est pas une façon, pour moi, de faire l’éloge en creux des très mauvaises manières de M. Trump – faut-il le préciser ?].

Ici, l’on pourrait, à partir de tous les ouvrages de maturité de Lasch – justement un peu répétitifs sur certains aspects de cette question -, donner sans peine une sorte de précis de cette idéologie de l’élite ; je ne pense pas, toutefois, que ce soit indispensable à mon bref propos ; d’une certaine façon, le basculement du propos critique gassétien sur les « masses » en propos laschien sur l’ « élite » nouvelle permet de saisir l’essentiel en gagnant du temps =

Ortega et d’autres critiques ont décrit la culture de masse comme la combinaison d’une « ingratitude radicale » avec une croyance indiscutée en des possibilités sans limite. Selon Ortega, l’homme de la masse tenait pour admis les bienfaits décernés par la civilisation et les réclamait « de manière péremptoire, comme si c’étaient des droits naturels ». Héritier de tous les siècles, il vivait dans une bienheureuse inconscience de ce qu’il devait au passé. Quoique jouissant des avantages produits par « la montée générale du niveau historique », il n’éprouvait aucune obligation soit envers ses ascendants soit envers ses descendants. Il ne reconnaissait aucune autorité hors de la sienne, se conduisant comme s’il était « seigneur de sa propre existence ». Son « incroyable ignorance de l’histoire » lui rendait possible de penser le moment présent comme bien supérieur aux civilisations du passé et d’oublier, en outre, que la civilisation contemporaine était elle-même le produit de siècles de développement historique, et non pas la réussite exceptionnelle d’une époque ayant découvert le secret du progrès en tournant le dos au passé. // Il semblerait qu’il soit plus correct d’associer ces habitudes de pensée à la montée de la méritocratie qu’à la « révolte des masses ». Ortega lui-même reconnaissait que « le prototype de l’homme de la masse » était « l’homme de science » – « le technicien », le spécialiste, « l’âne diplômé » dont la maîtrise de « son petit coin de l’univers » n’a d’égale que son ignorance du reste [Révolte […], p. 52 – les derniers mots avaient déjà été cités plus haut].

Il n’échappera pas que l’homme de masse gassétien et l’homme d’élite laschien ont quelque chose du « dernier homme » nietzschéen ; ce n’est pas pour surprendre ; la marque reçue de Nietzsche par Ortega est admise et, lisant Lasch, on le voit mentionner cet auteur [d’une façon d’ailleurs parfois critique]. Mais l’important ici est de bien saisir ce qui forme le cœur de la construction du monde de l’élite – qui se ramène fortement à deux orientations majeures de l’esprit. L’élite laschienne se croit absurdement la stricte fille de ses œuvres, l’absolue refondatrice, selon un terme d’aujourd’hui, du monde,  et assurée illusoirement, sinon de son invincibilité, du moins de son aptitude, par ses pauvres savoirs supposés, à maîtriser le destin. Au fond, la caractéristique de la nouvelle élite tient tout entière dans le refus de la finitude humaine – s’agissant en tout cas d’elle-même. C’est cette orientation d’ensemble que Lasch désigne comme « progressiste » – un progressisme compris non comme un gradualisme, on le comprend, mais comme un rejet des « limites », selon un terme qui n’est pas rare sous la plume de Lasch ; et c’est essentiellement, par-delà de nombreuses notations, l’attitude inverse qui est désignée comme « populiste » [lire en ce sens les dernières pages du Seul et vrai Paradis].

 

3/

Peut-être devient-il possible d’entendre les termes de la question posée ici, et ce qui justifie, je pense, mon titre = une contre-sécession semble apporter ces temps-ci la réponse de certaines classes à la sécession de l’ « élite ».

Refusant les limites nationales, s’ordonnant comme naturellement à l’universel [celui du marché-monde, il s’entend] et au monde global, l’élite laschienne consomme inévitablement une première rupture avec le peuple, lequel, pour le moins, ne saurait penser son destin dans de pareils termes.

Mais de toute façon – je n’y insiste pas, quoique Lasch soit intarissable sur cet aspect – , cette élite procède à une coupure plus profonde encore par sa promotion assurée de valeurs alternatives par rapport aux valeurs populaires de longue durée – séparation qu’amplifie sa constante et soupçonneuse condamnation du gros des effectifs populaires et des valeurs qu’il est accusé, parfois bien hâtivement, de partager. [Bien entendu, c’est ici que l’on pourrait rechercher, mêlée au cynisme du capital et de ses commis, la trace, mais inversée bien sûr, du vieux puritanisme – le montage semble évident, mais il n’est pas certain qu’il ne soit pas trop tentant, difficile en tout cas à établir de façon honnêtement persuasive, par-delà le procès de la tyrannie mimétique des sociétés, entée sur l’angoisse de l’exclusion, le désir de reconnaissance — je ne m’appesantis pas sur un thème qui m’est cher, de crainte de passer pour un rabâcheur en route, à toute vapeur, vers le gâtisme]. Ici, l’élite, sûre d’elle-même, s’institue en censeur constant de l’infériorité morale supposée des membres de classes réputées ainsi totalement inférieures, et non seulement bénéficiant de moindres revenus ou – comme l’on dit, du coup, moins qu’autrefois – défavorisées [dans la nouvelle perspective, le pauvre n’est pas défavorisé = il est fort justement puni, pour sa « fainéantise », selon le mot de M. Macron, ses insuffisants efforts scolaires vingt ans plus tôt – faisant de lui, selon notre Muscadin de l’Élysée, un « illettré » – pouah ! le vilain ne lit ni les Échos, ni même les « pages saumon »… -, pour son absence de « mobilité », sa malpensance présumée par les Incroyables et les Merveilleuses, et autres gandins et mirliflors de Larem…]

Muscadins, bien entendu avec leur canne [métaphore désormais de la loi injuste et de la matraque abusive – car le Muscadin d’aujourd’hui n’a pas le courage de faire le travail lui-même]

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Le mode de vie courant – « extravagant », comme le porte volontiers Lasch – de l’élite achève de l’isoler dans un « entre soi » rigoureux, à l’abri d’une clôture impressionnante pour une classe qui se prétend remarquablement ouverte [clôture en train de devenir physique à Paris, où l’impossibilité pour les « déplorables » – non seulement de résider, cela va de soi -, mais, si ce n’est pour s’éreinter dans un bureau open space ou même au bout d’un marteau-piqueur – de venir, pour toutes sortes de motifs, va croissant].

Incroyables et Merveilleuses… Même accompagné de sa Me’veilleuse, l’Inc’oyable semble conserver sa canne

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Voici donc comment le nouveau monde technocratique – si l’on peut reprendre ce terme – a fait, complètement, sécession par rapport au gros de la population. Il me semble que, dans les lignes qui précèdent, l’on discernera sans trop de peine la blême figure du macronisme.

Ce dernier, notons-le, facilite d’ailleurs, de façon outrancière et choquante une autre sécession = celle d’une classe capitaliste fiscalement privilégiée comme jamais, et nullement découragée, bien au contraire, de pousser sa sécession jusqu’à l’émigration pure et simple [au point qu’il faudra bien quelque jour songer à remettre à l’ordre du jour les textes de notre grande révolution sur les émigrés – sinon concernant les personnes, du moins intéressant les biens -, et bien entendu sur les biens nationaux – qu’il s’agira, cette fois, de ne pas brader à quelque bourgeoisie nationale ou grosse paysannerie, mais de retenir autant qu’utile hors du monde du marché].

 

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Carte postale éditée en 1945  par le Comité de Libération de la Haute-Savoie

 

contre-sécession populaire

 

À première vue, les Gilets Jaunes ont paru faire sécession en instituant souplement – avec beaucoup d’inventivité collective, jusque dans le choix des lieux de sociabilité privilégiés du mouvement et le recours, permis par un usage intensif des réseaux sociaux, à des méthodes fort inédites [avec, en particulier, le coup de génie du choix du samedi, permettant la mobilisation militante de personnes accaparées les autres jours par leur travail, et sauvegardant le dimanche pour la vie de famille] – un espace politique très nouveau, brillamment ordonné à la négativité, et capable ainsi, dans le refus, de fédérer, à la faveur de l’effondrement du système partisan antérieur, des personnes très différentes et ne se fixant pas forcément les mêmes objectifs [même si un inévitable procès d’adunation de cette multitude a conduit, à mon sens, à l’éclosion d’une enveloppe commune, démocrate affirmée, patriotique, séculariste et nettement sociale, pour des sensibilités étirées entre la gauche insoumise et la droite nationale, mais communiant dans l’hymne national et, au fond, le souvenir glorieux de notre grande révolution.

La profération d’un non immense, le rejet, profond et systématique – très rapidement affirmé dans toute son ampleur, en dépit des motifs invoqués tout d’abord, non pas négligeables le moins qui fût, mais apparemment limités [je précise = apparemment car l’affaire des carburants était d’emblée adossée pour beaucoup à une intelligence d’ensemble de la signification des choix de l’ « élite »] – du cours prétendument « nécessaire » des choses [selon les « élites » justement, se revendiquant avec arrogance d’un nouveau « despotisme de la raison » arrimé à une pseudo science comme naturelle de la société] eût pu conduire à l’engagement d’un procès de sécession s’accomplissant essentiellement dans la durée sur le terrain d’une forme de contre-culture populaire, mais laissant le terrain revendicatif aux grandes organisations syndicales.

La chance immense du mouvement, en tant que mouvement, tint à ce que ces dernières confirmèrent une sclérose et une multispécialisation catégorielle que l’on avait bien cru discerner ces derniers temps ; elles furent incapables de, ou du moins ne voulurent pas, cinquante ans après, réitérer l’opération réalisée avec talent en 1968. Elles sortirent ainsi d’une histoire – celle qui se déploie sous nos yeux – à laquelle, peut-être – mais cela ne signalerait pas leur lucidité -, elles ne crurent longtemps pas, justifiant leur incapacité, pour les plus radicales, par le caractère ambivalent du mouvement populaire [comme si tout immense mouvement populaire n’eût pas dû, par la force des choses, s’inscrire sous le signe d’une certaine ambivalence].

Ainsi, ceux – devenus rares dans l’ « élite » – qui eussent pu songer d’abord, selon une analogie tentante mais malgré tout ténue, aux Secessiones Plebis romaines de 494, 449 et 287 ajc durent très vite renoncer à briller mondainement avec un tel montage, transformant péages et ronds-points en un moderne Aventin [puis Janicule] pluriel. Non que les ressorts premiers de la révolte de la plèbe romaine n’aient été, les trois fois, si profondément différents de ceux du mouvement populaire français, mais parce que les termes institutionnels de la distribution sociale d’un pays d’égalité de droit autorisent une tout autre conscience d’eux-mêmes aux acteurs d’un mouvement populaire ; l’horizon d’une sécession, en vue d’une négociation finale, ne saurait guère, ici, revêtir de sens.

La négativité ne s’accomplit donc pas, finalement, négativement, en sécession mais, avec une intelligence politique spontanée et dialogique là encore brillante, non seulement en dénonciation toujours plus méthodique par un nombre toujours croissant de Gilets Jaunes [dont la maturité politique ne put que surprendre les arrogants de la « caste » – comme j’entends désormais dire en cette fin de décembre] de la sécession, au contraire, des « élites » et du Capital, mais encore dans un effort de conversion procédurale de l’élan collectif, propre, par-delà un ensemble d’exigences très partagées [comprenant en particulier la taxation de la fortune mobilière], à ne pas diviser le mouvement et à remettre au peuple les choix substantiels espérés. Les effectifs jaunes ne comptent surtout nullement se retirer dans la marginalité ; ils sont, comme leurs membres le répètent volontiers, le peuple français, ils expriment une écrasante majorité pas si silencieuse que cela – car les gens parlent beaucoup chez moi dans l’Oise et j’imagine qu’il en va de même ailleurs ; et ils prétendent recouvrer – par la procédure multiple du « référendum d’initiative citoyenne » – une souveraineté effective, simplement conforme à la plus générale exigence démocratique ; de la participation à l’exercice de celle-ci, nul ne saurait bien entendu être exclu ; aussi bien les élites seront-elles justement admises à se compter au sein d’un peuple auquel elles oublient si volontiers qu’elles appartiennent.

Quoique l’on comprenne le souhait de beaucoup, nullement inconstitutionnel [si c’est un enjeu respectable quand la souveraineté a été méthodiquement détruite par les représentants], contrairement à ce que cacardent les oies du Capital, de voir déguerpir les Macron, Ferrand et autres Griveaux, et que de tels objectifs immédiats soient propres à maintenir la mobilisation populaire, il me semble aller de soi que l’intérêt des Gilets Jaunes – et donc, à mes yeux, du Peuple français qui les soutient toujours massivement – n’est pas d’obtenir l’enclenchement d’une procédure représentative, à la faveur de laquelle ils se diviseraient, et dont la logique même les déposséderait durablement de la possibilité d’exercer leur présente mission. Un « RIC » aussi libéré que possible, notamment de toute intervention autre que comptable de cette institution profondément maléfique qu’est le Conseil constitutionnel, permettrait seul, à mon sens, la poursuite de cette mission, laquelle consiste, au fond, à assurer la constante incandescence d’un peuple désireux de ne pas laisser se refermer la porte si difficilement entrouverte.

 

 

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