Washington, Caracas & le pétrole = quelques mots sur une analyse d’Andrew Korybko

Je suis avec attention les analyses, souvent fines à mon sens, de M. Andrew Korybko, bon observateur, doté de connaissances étendues. Celle-ci, pourtant – intéressant un sujet qui doit ces mois-ci nous retenir, à la fois en sa particularité [les Amériques, la relation entre Washington et Caracas] et dans sa généralité [la question ainsi des rapports entre contrôle de l’énergie et puissance], me paraît en partie inadaptée – ou plutôt = féconde, mais propre détourner des lecteurs un peu rapides d’une préférable compréhension de la situation.

Lisez, si vous le voulez bien, ce bref papier ; puis mes observations, pas très longues non plus. Ce ne sont que des petites choses pour faire tourner votre esprit [et le mien aussi, cela va sans dire].

 

Pourquoi les États-Unis voudraient-ils du pétrole du Venezuela ?


alors qu’ils achètent déjà 41 % de ses exportations totales …


Par Andrew Korybko – Le 26 janvier 2019 – Source Eurasia Future

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Le discours dominant des médias alternatifs selon lequel Washington veut imposer un régime fantoche pro-américain au Venezuela pour contrôler tout le pétrole du pays n’a pas beaucoup de sens si l’on considère qu’elle achète déjà 41% des exportations totales de la République bolivarienne, ce qui signifie qu’une autre explication plus nuancée doit être donnée pour expliquer ce double raisonnement.

La communauté des médias alternatifs est pleine de commentaires sur la façon dont les États-Unis veulent imposer un régime fantoche au Venezuela afin de contrôler le pétrole du pays, mais cela n’a pas beaucoup de sens car ils achètent  déjà 41% des exportations totales de la République bolivarienne, comme en témoigne le résumé de la réunion de l’Agence de l’information énergétique sur le commerce énergétique entre les deux au 7 janvier 2019. Selon le rapport, les États-Unis sont le premier client du Venezuela, tandis que le Venezuela est le troisième plus gros fournisseur d’importations de pétrole brut des États-Unis, de sorte que Washington obtient déjà tout ce dont il a besoin de Caracas en l’état. Compte tenu de cette dynamique ironique entre les deux adversaires géopolitiques et idéologiques, on pourrait s’attendre à ce que les États-Unis obtiennent un jour l’accès aux ressources des plus grandes réserves pétrolières du monde dans la ceinture de l’Orénoque, ce qui contredit une fois de plus le discours simpliste selon lequel Washington ne mène cette guerre hybride que pour le pétrole.

Néanmoins, la vérité est que le contrôle du pétrole vénézuélien est effectivement l’une des motivations de ce conflit, mais pas de la manière dont il est décrit. En plus d’assurer un contrôle géopolitique total sur le bassin des Caraïbes et d’affronter idéologiquement le socialisme, les États-Unis veulent obtenir une influence prédominante sur le Venezuela afin de l’intégrer dans une structure parallèle de type OPEP pour contester l’arrangement conjoint OPEP+ russo-saoudien selon les prévisions de l’auteur fin 2016 concernant la formation du cartel North American-South American Petroleum Exporting Countries (NASAPEC). Cette entité fonctionnerait comme la composante énergétique de la « forteresse américaine » et pourrait exercer une forte pression à long terme sur le marché pétrolier international aux dépens de la Russie et de l’Arabie saoudite. Si l’on ajoute à cela les plans d’investissement conjoints des États-Unis et du Qatar dans le GNL, il est clair que les États-Unis sont en train de faire un jeu de puissance mondial pour le contrôle de l’industrie mondiale de l’énergie, ce qui pourrait avoir des conséquences très négatives pour la Russie.

La grande puissance multipolaire eurasienne compte sur ses exportations d’énergie pour faire avancer ses intérêts financiers et géopolitiques, mais cela pourrait être plus difficile à faire – malgré ses partenariats pétroliers et gaziers avec l’Arabie saoudite et l’Iran respectivement (qui font partie de la stratégie d’« équilibrage » du pays) – au cas où le NASAPEC et son alliance GNL avec le Qatar dans l’hémisphère occidental devienne une forte concurrence dans tous ces domaines. Le risque potentiel est que la Russie perde beaucoup de revenus à long terme si les États-Unis parviennent à maintenir les prix du pétrole et du gaz à un bas niveau, ce qui pourrait se combiner avec les coûts accrus associés à la nouvelle course aux armements provoquée par le retrait de Washington du Traité INF pour exercer une pression immense sur Moscou afin de « compromettre » son principal rival géopolitique dans un stratagème que j’ai décrit dans l’article « Les véritables aspirations américaines concernant la Russie », en avril 2018.

L’héritage ultime du président Poutine repose sur sa capacité à tenir les nombreuses promesses socio-économiques qu’il a faites à ses compatriotes au cours de sa campagne de réélection l’année dernière, même si toutes reposaient sur l’hypothèse que les futurs marchés du pétrole et du GNL resteraient stables et largement sous le contrôle de la Russie, ainsi que sur le fait que les progrès des missiles hypersoniques du pays pourraient empêcher le déclenchement d’une nouvelle et coûteuse course aux armes. Les mesures énergétiques et militaires américaines susmentionnées ont brisé ces présomptions et pourraient mettre en péril les plans soigneusement élaborés par le dirigeant russe pour améliorer les moyens d’existence de tous ses compatriotes (en particulier la majorité de la population qui vit en dehors de ses villes les plus développées que sont Moscou et Saint-Pétersbourg), même si, pour l’instant, le pire scénario est encore loin d’être certain, en attendant le résultat de la crise au Venezuela, ce qui explique pourquoi la Russie souhaite tant « faire office d’intermédiaire » entre son gouvernement et « son opposition ».

Andrew Korybko est un analyste politique américain basé à Moscou qui se spécialise dans les relations entre la stratégie américaine en Afro-Eurasie, la vision mondiale de la nouvelle connectivité de la route de la soie en Chine et la guerre hybride.

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

 

 

MM. Xi, Maduro et Poutine.png

 

L’argument principal, négatif, de M. Korybko me paraît peu persuasif.

Je rappelle le point de vue que, à propos de la frénésie antivénézuélienne de Washington, constante depuis vingt ans, j’ai rapidement énoncé dans le billet du 26 janvier dernier =

 » […] il est urgent pour les rapaces capitalistes étatsuniens de mettre la main sur ce trésor [le pétrole en tout particulier], comme il est souhaité par leurs serviteurs politiques d’empêcher que la Chine ne trouve là une source déterminante d’approvisionnement ; il faut aussi, absolument, que soit anéanti ce pôle autrefois – malgré les imperfections inhérentes à toute combinaison de l’art humain – si rayonnant de la plus fière résistance au capitalisme et à l’impérialisme, refusant d’abjurer sa foi dans la possibilité d’un monde plus juste pour les victimes séculaires de l’oppression, et rejetant – cet aspect ne fut jamais contesté – tout compromis sur le chapitre d’une souveraineté indissociablement politique et économique = pour le Capital et pour l’Empire, le Venezuela doit être non seulement spolié mais encore châtié pour l’ « édification » des peuples qui prétendent accéder aux lettres et aux soins, obtenir des conditions de vie décentes, simplement relever la tête et secouer le joug d’une domination implacable et méprisante – si incroyablement vulgaire aussi, le saisissant film « Inside the coup » rend cet aspect éclatant […]. »

Ces lignes suggéraient trois ressorts principaux à l’aggravation extrême des relations entre les États-Unis [et leurs désormais nombreux fidèles de la région] et le Venezuela = 1/ un ressort économique ; 2/ un ressort stratégique ; 3/ un ressort politique.

M. Korybko souscrit au fond en gros aux deux derniers de ces ressorts. À juste titre, il évoque d’ailleurs le jeu avec la Russie = celle-ci, de fait, n’a cessé d’approfondir, tout comme la Chine [et, plus récemment, la Turquie, notons-le], ses relations avec Caracas à l’époque la plus contemporaine [disons = depuis les années 2007-2008].

L’argument des 41%, par contre, me semble faible ; être un gros acheteur permet assurément de peser sur un pays – ne serait-ce qu’en faisant varier sa demande -, mais n’interdit pas à ce pays, dans la durée, de chercher à diversifier sa clientèle. Acheter n’est pas tout à fait, dans un monde en voie d’irrésistible multipolarisation, contrôler.

Ici, l’argument économique peut être, il me semble, articulé de deux façons principales – une troisième se trouvant esquissée de façon intéressante par M. Korybko =

I. – D’une part, l’État, aux États-Unis, est un État de classe ; si j’étais marxiste, j’ajouterais = comme tous les États, lesquels ont pour fin – je cite de mémoire un fragment de l’Anti-Dühring, l’éclairante synthèse donnée par Engels sur le tard avec le nihil obstat de Marx – de maintenir par la violence la domination de la classe dominante ; il se trouve que j’admire profondément Marx, souscris à nombre d’aspects de sa construction, aime son talent d’écrivain [ainsi dans le Manifeste du parti communiste, ou dans sa trilogie d’histoire française de 1848 à 1871, La lutte des classes en France, Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte, La guerre civile en France, quatre petits livres en tout qui sont pour des jeunes gens une excellente lecture, nullement rebutante], apprécie jusqu’à la souplesse, au fond, de ses analyses, mais ne suis pas marxiste, pour des motifs strictement philosophiques qui n’ont pas lieu d’être exposés ici [et quoique le « matérialisme » marxiste soit un matérialisme pas si matérialiste que cela] ; je pense donc que l’on ne saurait exclure qu’un État ne puisse échapper à l’exclusivité d’un tel tropisme [un État qui, certes, évoquerait davantage le Contrat social que la pensée libérale bourgeoise]. Mais, s’agissant des États-Unis, il serait difficile de n’évoquer pas un État intimement capitaliste [peu importe ici la question de l’articulation fédérale] ; ce trait est extraordinairement conforté par le rôle illimité de l’argent dans les élections [et en amont de celles-ci, par une action idéologique constante appelant des moyens considérables]. L’on a dit que tous les grands capitalistes avaient soutenu Mme Clinton = le propos brochait sur une orientation d’ensemble peu niable, mais était excessif, et j’avais essayé de le démontrer à vos camarades il y a deux ans ; M. Trump avait bénéficié, dirai-je, de certaines contradictions, objectives ou subjectives, à l’intérieur de la classe capitaliste étatsunienne. Une fois installé, de toute façon, il lui fallait bien considérer la nature de rigoureux État de classe du régime étatsunien, ne serait-ce qu’au regard de son propos très arrêté, non seulement de résister face à une opposition très remontée, mais de remporter la prochaine présidentielle ; il est d’ailleurs permis de penser, au regard de ce que l’on croit saisir des vues propres de M. Trump, qu’il n’éprouve pas trop de difficulté à penser, sur « l’essentiel » [l’essentiel de tels gens, il s’entend] comme le gros des autres oligarques de son pays. C’est ainsi que l’on peut comprendre, alors que d’assez sombres pronostics sont portés sur l’exploitation future des hydrocarbures de schiste – après, pour cette industrie, la remarquable année 2018 -, que M. Trump ne répugne pas à ouvrir des perspectives à la fois au monde pétrolier et au monde financier en tentant d’élargir très notablement le territoire de la prédation impérialiste étatsunienne.

[[[ Un correspondant me demande d’essayer de trouver la référence à l’Anti-Dühring que j’évoque très aériennement au début de l’alinéa ; en la recherchant, j’ai été surpris, par rapport au souvenir lointain que j’en conservais, de mesurer à quel point ce livre est un essai sur la violence. Il me semble que la phrase la plus proche de mon évocation se trouve au quatrième alinéa du chapitre premier de la deuxième partie – je cite =

« Mais avec les différences dans la répartition apparaissent aussi les différences de classes. La société se divise en classes privilégiées et en classes désavantagées, exploiteuses et exploitées, dominantes et dominées, et l’État auquel les groupes naturels de communautés d’une même tribu avaient abouti dans leur évolution, simplement, au début, afin de veiller à leurs intérêts communs (par exemple l’irrigation en Orient) et pour assurer leur défense contre l’extérieur, a désormais tout autant pour fin de maintenir par la violence les conditions de vie et de domination de la classe dominante contre la classe dominée. » [trad. d’Émile Bottigelli]  ]]]

II. – L’autre aspect me semble de plus grande importance encore. L’on doit partir d’une vue très assurée mais à laquelle beaucoup ne songent pas assez = la croissance économique des presque trois derniers siècles a été étroitement indexée sur la consommation d’énergie [d’où l’énormité des difficultés soulevées par le volet énergétique de la question écologique] ; j’ajouterais même que notre rapport général au monde [= la façon dont notre esprit construit la Terre comme Monde] est extrêmement dépendant de cette consommation [comment le jeune Parisien des couches sociales aisées, qui ne quitte la ville si protégée en hiver que pour sauter dans un avion, pourrait-il entendre de la même manière qu’un jeune campagnard des dernières terribles années du règne de Louis XIV, les redoutables effectivités de la géographie physique ? qu’est-ce que vingt kilomètres, ou bien une côte un peu raide pour un automobiliste ? que sont moins dix à l’extérieur dans un appartement enserré entre d’autres appartements surchauffés ? comment éprouver l’épouvante du vent, le gémissement des murs, des poutres, des toits, des arbres, au cœur de la ville massive et solide ? Pour dire la chose avec netteté = dans leurs si incroyablement ruineux clapiers des grandes villes, une partie des humains n’entendent plus rien de la douleur planétaire, telle qu’elle commence en partie aux portes de la vaste ville illuminée – c’est ce douloureux hiatus que les petits poudrés « en marche » ont prétendu amplifier sans prudence, appelant l’immense clameur jaune – « ahou – ahou – ahou » – moins issue des inventions du cinéma ou des ordinaires pitreries des stades que de l’histoire ancienne des onomatopées populaires signifiant la difficulté, la douleur, la peine, mais aussi – ce hurlement du loup – l’aspiration à la liberté, à la fidélité et à la solidarité].

Mais mon propos principal = M. Ugo Bardi, par exemple, est toujours intéressant mais, sur le sujet que j’évoque, l’une des contributions les plus fortes, ces dernières années, a été celle de Mme Gail Tverberg =

http://www.unmondedenergie.fr/tverberg/

Certains seront intéressés peut-être par un mien billet d’il y a deux ans – 10 mars 2017 – très redevable à la réflexion de Mme Tverberg =

https://assasri.wordpress.com/2017/03/10/complements-au-billet-portant-annonce-pour-le-cours-de-relations-internationales-en-date-du-26-septembre-2016/

Le caractère stratégique de l’énergie résulte de ce que, inévitablement, la puissance est entée sur sa maîtrise ; et la puissance internationale sur son contrôle – avec une règle du jeu extrêmement simple = il s’agit, pour chaque acteur, d’assurer la sécurité de son propre approvisionnement aux meilleures conditions et d’entraver, ou du moins de contrôler à suffisance l’accès de ses concurrents à leur propre approvisionnement. Cet aspect de la vie internationale a été compris par le Royaume Uni et l’Empire allemand, les Pays-Bas aussi, dès avant 1914 ; il se trouve, très évidemment [il est peu de domaines où la conjecture laisse aussi peu de doute], au cœur de la politique internationale de Washington depuis l’Entre-deux-Guerres, lorsque fut esquissée toujours plus fortement la projection extracontinentale que nous connaissons, laquelle politique, pleinement épanouie depuis 1945, tend principalement à contrôler les sources et les routes ; et à gêner ses compétiteurs – la Russie et l’Allemagne par exemple avec les développements actuels de l’affaire du gazoduc North Stream 2, et bien entendu la Chine, assez pauvre en hydrocarbures [malgré des espérances en Mer de Chine qui contribuent d’ailleurs à exaspérer les tensions dans cette région] et qui ne peut que redouter la situation dans laquelle, non seulement le Moyen Orient, mais le Venezuela, se trouveraient durablement placés sous le contrôle des États-Unis.

 

Cours du Brent depuis la fin de l'hiver 2014.png

III. – M. Korybko développe un autre aspect, tout à fait digne d’intérêt. Le propos de M. Trump serait, pour diverses raisons qu’il n’est pas possible ici de développer, de maintenir un prix relativement bas de l’énergie. Comme vous l’avez peut-être relevé, le cours du pétrole a de nouveau fléchi d’un quart ces derniers mois [ci-dessus, cours en dollar du baril de Brent depuis l’effondrement de 2014]. Il tourne ces temps-ci autour de soixante dollars, ce qui concilie les exigences de l’exploitation de la shale oil étatsunienne et le souhait des industriels et des particuliers de bénéficier d’une ressource pas trop coûteuse ; par contre, un tel prix plonge dans l’embarras nombre de pays – dont, bien entendu, la Russie et le Venezuela, lequel, plus affaibli encore par ce nouveau tassement, pourrait devenir une proie plus facile.

 

 

sr