« En me renversant, on n’a abattu […] que le tronc de l’arbre de la liberté, mais il repoussera car ses racines sont profondes & nombreuses » [Toussaint Louverture, 1802] —Vers une révolution en Haïti

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Toussaint Louverture, héros de l’émancipation de Saint-Domingue, bientôt Haïti, partie française de l’île d’Hispaniola ; personnage sous certains aspects ambigu, et même non sans quelques ombres, mais figure très impressionnante, de haute capacité, et, au fond, à lui seul, riche lieu imaginaire de mémoire et mythe fécond pour toutes les émancipations.

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Un aspect important de lexique et de cartographie : ci-après, tout d’abord, une belle carte, fort nette, de la région caribéenne — celle mise en ligne par le Quai d’Orsay, dont on ne pourra pas dire ainsi qu’il ne fait rien de bien – attaque point gratuite de ma part mais encore étayée [en dehors même de la considération de notre désastreuse politique étrangère néoconservatrice, fermement secondée par une majorité de nos diplomates depuis longtemps désormais] par l’impéritie des agents publics français en Ouganda, laquelle a valu de redoutables embarras – et huit jours de prison – à mon fils Louis-Cyprien lors de la récente préparation d’un film et d’une exposition, fort heureusement présentés les semaines à venir au Palais de Tokyo – image ci-dessus.

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Comme vous le voyez, la grande île dite d’Hispaniola est partagée en deux États, la République Dominicaine [capitale = Saint-Domingue], couvrant les deux tiers de la surface de l’ensemble, à l’est, et Haïti [capitale Port-au-Prince], dont le territoire, à l’ouest, est donc deux fois plus petit. Les flottements historiques de la toponymie ne rendent pas ici les choses très faciles sans un peu d’attention. En pratique, en effet, par un effet courant de métonymie – plus précisément ici, d’ailleurs, de synecdoque il me semble -, le nom de la ville principale, au sud – Saint-Domingue -, fut donné à l’île tout entière. Au XVIIe, le colonisateur, la monarchie espagnole, décida d’abandonner la partie orientale, non rentable et peu sûre. Y prospérèrent boucaniers [chasseurs de bovidés sauvages boucanant leur viande et traitant les peaux, nombreux dans cette région alors dépeuplée, – mais, là encore par l’effet de quelque trope, gens de mer peu recommandables se nourrissant de viande boucanée, c’est-à-dire, pour l’essentiel, fumée] et flibustiers [disons=pirates ; à ne pas confondre – malgré la proximité des activités respectives – avec les corsaires, marins pratiquant la guerre de course, souvent encouragés par l’autorité de leur pays afin de miner le commerce maritime de l’ennemi]. Ces gens en principe préoccupants étaient surtout français ou anglais ; les Français dominèrent assez vite ; ainsi se fit, peu à peu la colonisation, en commençant par l’île de la Tortue [du fait de sa forme], que vous discernez, tout au bord de la côte septentrionale de l’île, à gauche [en laquelle se développa la société dite des « Frères de la Côte », à l’origine d’un système institutionnel et légal original à bien des égards]. Le nom d’Haïti, quoi qu’il en soit, d’origine indienne, sera adopté en 1804.

Carte de 1702 de l'Île de Saint-Domingue.png

Est-il besoin d’insister sur le caractère très sensible de la région pour les États-Unis ; même là où les perspectives de la prédation sont modestes, l’enjeu stratégique, et donc politique, est considérable. Attardez-vous sur la carte du Quai = Floride en haut, Venezuela en bas, Nicaragua à gauche, et plus au sud, Panama, avec le canal, tout à droite, la Martinique et la Guadeloupe, les principales Antilles françaises, Cuba, si près des côtes étatsuniennes, et Haïti, justement, à mi-chemin de Cuba et de Porto Rico, possession des États-Unis depuis le traité de Paris de 1898, mettant fin à la guerre hispano-étatsunienne [et donnant aussi à Washington Cuba, étroitement dominée jusqu’en 1934, et – fort loin des Caraïbes – les Philippines, où les yankee commirent d’innombrables atrocités avant de laisser s’amorcer en 1935 un processus devant conduire lentement, après l’effroyable occupation japonaise, à l’indépendance].

 

Je ne sais pas si l’évolution prochaine de la situation appellera mon choix de consacrer des développements oraux significatifs à Haïti. Il me semble, malgré tout, que vous ne pouvez demeurer dans l’ignorance à ce propos au regard des circonstances, et aussi de l’attention particulière avec laquelle je souhaite que nous considérions les – proches – affaires vénézuéliennes. Ici, s’il m’est permis de parler une aussi vilaine langue, tout fait en effet système, même si les événements haïtiens sont en quelque sorte inverses de ceux du Venezuela [et si l’action contestataire est d’une autre vigueur à Port-au-Prince qu’à Caracas].

Je cherchais depuis trois ou quatre jours un texte stimulant ; je l’ai trouvé porté par un site de solidarité avec la révolution bolivarienne du Venezuela 

venesol.org

Il est dû à la plume d’un journaliste haïtien de qualité, M. Kim Ives, lequel insiste, justement, sur le lien entre l’affaire haïtienne et l’affaire vénézuélienne.

 

[les images sont celles de la publication]

 

 

 

La révolution qui progresse en Haïti est directement liée à celle du Venezuela

 

Pour le septième jour consécutif, le chaos règne à Haïti, tandis que les masses continuent à se soulever dans toute la nation pour renverser la président Jovenel Moïse à cause de sa corruption, son arrogance, ses fausses promesses et ses mensonges éhontés.

Mais la crise ne sera pas résolue par le seul départ de Moïse, qui semble imminent. La révolution d’aujourd’hui présente tous les signes d’un mouvement aussi profond et irrésistible que celle d’il y a 33 ans, contre le dictateur playboy Jean-Claude « Baby Doc » Duvalier, dont la fuite le 7 février 1986 vers un exil doré en France à bord d’un avion-cargo C-130 des Forces Aériennes US, après deux mois de rébellion, a marqué le début de cinq ans de tumulte populaire.

Malgré une répression sauvage, des massacres, une élection truquée et trois coups d’état, ce soulèvement a abouti à la remarquable révolution politique du 16 décembre 1990, lorsque le théologien de la libération et anti-impérialiste Jean-Bertrand Aristide fut massivement élu président et déclara ensuite la « deuxième indépendance » de Haïti lors de sa prestation de serment le 7 février 1991.

A une époque où les sandinistes du Nicaragua et l’Union Soviétique venaient d’être défaits, le peuple Haïtien a vaincu les manoeuvres électorales de Washington pour la première fois en Amérique Latine depuis la victoire de Salvador Allende au Chili deux décennies plus tôt. L’exemple d’Haïti inspira un jeune officier de l’armée vénézuélienne, Hugo Chavez, à adopter la même tactique, inaugurant une “marée rose” de révolutions politiques par la voie électorale dans toute l’Amérique du Sud.

De la même manière que Washington avait fomenté un coup d’état contre Aristide le 30 septembre 1991, un autre coup d’état similaire fut organisé contre Chavez le 11 avril 2002, mais ce dernier a été contrecarré après deux jours par le peuple vénézuélien et les hommes de troupe de l’armée.

Malgré cette victoire, Chavez comprit que la révolution politique de 1998 au Venezuela qui l’avait mené au pouvoir ne pouvait survivre seule, que Washington utiliserait ses vastes mécanismes de subversion et son pouvoir économique pour épuiser son projet de construire un « socialisme du 21e siècle » au Venezuela. Il comprit que sa révolution devait poser des ponts et faire office d’exemple pour ses voisins latino-américains, qui étaient aussi sous le joug de l’Oncle Sam.

Alors, en utilisant l’immense richesse pétrolière du Venezuela, Chavez entama une expérience inédite de solidarité en faisant fleurir les capitaux dans d’autres pays. Il s’agit de l’Alliance Petrocaribe, qui fut lancée en 2005 et s’étendit finalement à 17 nations dans les Caraïbes et l’Amérique Centrale. Cette alliance fournissait des produits pétroliers à bas prix et des conditions de crédit fabuleuses aux nations qui en étaient membres, leur lançant une bouée de sauvetage économique alors que le pétrole se vendait à 100$ le baril.

Entre 1990 et 2006, Washington a puni le peuple Haïtien avec deux coups d’état (1991, 2004) et deux occupations militaires étrangères – gérées par les Nations Unies – pour avoir élu Aristide à deux reprises (en 1990 et 2000). En 2006, le peuple Haïtien avait réussi à atteindre une espèce de match nul, en élisant René Préval (un allié d’Aristide à ses débuts) comme président.

Le jour de sa prise de fonctions, le 14 mai 2006, Préval a signé l’accord Petrocaribe, contrariant fortement Washington, comme Haïti Liberté l’a mis en évidence dans ses articles de 2011 basés sur des câbles diplomatiques secrets états-uniens fournis par WikiLeaks. Après deux ans de lutte, Préval a finalement réussi à accéder au pétrole et au crédit vénézuéliens, mais Washington a fait le nécessaire pour le punir, lui aussi. Après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, le Pentagone, le Département d’Etat et Bill Clinton, avec quelques larbins de l’élite haïtienne, ont virtuellement pris le contrôle du gouvernement haïtien, et au cours du processus électoral qui s’est déroulé entre novembre 2010 et mars 2011, ils ont écarté le candidat présidentiel de Préval, Jude Célestin, et introduit le leur, Michel Martelly.

Entre 2011 et 2016, le groupe de Martelly n’a cessé de détourner, de dilapider et d’égarer la majeure partie du capital connu sous le nom du “Fonds Pétrocaribe”, qui avait permis de garder Haïti à flot depuis sa création en 2008.

Martelly a aussi utilisé cet argent pour aider son protégé, Jovenel Moïse, à accéder au pouvoir le 7 février 2017. Malheureusement pour Moïse (qui est arrivé au pouvoir juste après Donald Trump), celui-ci allait bientôt devenir l’un des dommages collatéraux de l’escalade guerrière de Washington contre le Venezuela.

Entouré d’une bande de néo-conservateurs anti-communistes, Trump a immédiatement intensifié les hostilités contre la République Bolivarienne, imposant des sanctions économiques sévères contre le gouvernement de Nicolas Maduro. Haïti était déjà en retard dans ses paiements au Venezuela, mais les sanctions US rendaient maintenant impossible d’honorer leurs factures de pétrole à Patrocaribe (ou leur donnaient une excuse en or pour ne pas le faire), et l’accord Petrocaribe avec Haïti prit réellement fin en octobre 2017.


Le 12 février, sur le Champ de Mars de Port-au-Prince, un manifestant haïtien brandit un drapeau vénézuélien en solidarité avec la révolution bolivarienne. Les causes de la révolte actuelle en Haïti sont la faim et la colère, mais aussi l’indignation face à la trahison par Jovenel Moïse à Nicolas Maduro. Photo: Daniel Tercier / Haïti Liberté)

La vie en Haïti, qui était déjà extrêmement difficile, devint alors intenable. Maintenant que le robinet de brut vénézuélien était fermé, le Fonds Monétaire International (FMI) – préposé aux sales besognes de Washington – a indiqué à Jovenel qu’il devait augmenter le prix du gaz, ce qu’il tenta de faire le 6 juillet 2018. Le résultat fut une explosion populaire qui dura 3 jours et annonçait la révolte d’aujourd’hui.

A peu près au même moment, un mouvement de masse commença à poser la question de savoir ce qui était arrivé aux 4 milliards de dollars de revenus pétroliers vénézuéliens qu’Haïti avait reçus au cours de la décennie précédente. Une foule toujours plus grande de manifestants demandaient : “Kote kòb PetroCaribe a?” – « Où est l’argent de PetroCaribe ». Le Fonds PetroCaribe était censé financer des hôpitaux, des écoles, des routes et d’autres projets sociaux, mais la population n’a quasiment rien vu se concrétiser. Deux enquêtes du Sénat, en 2017, ont confirmé que la majorité des fonds avaient été détournés.

Alors, quelle a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase? Cela a été la trahison de Jovenel Moïse contre les Vénézuéliens alors que leur solidarité avait été exemplaire. Le 10 janvier 2019, au cours d’un vote de l’Organisation des Etats Américains (OEA), Haïti a voté en faveur d’une motion soutenue par Washington pour déclarer « illégitime » Nicolas Maduro, alors qu’il avait obtenu plus de deux tiers des votes aux élections de mai 2018.

Les Haïtiens étaient déjà furieux contre la corruption omniprésente, affamés à cause de l’inflation galopante et du chômage, et frustrés par les années de promesses mensongères, de violence et d’humiliation militaire étrangère. Mais cette trahison spectaculairement cynique de la part de Jovenel et de ses amis, qui tentaient d’obtenir l’aide de Washington pour les sauver d’une situation qui les mettait toujours davantage en péril, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Surpris et tétanisé par l’absence de perspectives (et ses propres querelles internes), Washington est maintenant le spectateur horrifié de l’écroulement prévisible de l’édifice politique et économique putride qu’il a construit en Haïti au cours des 28 dernières années depuis le premier coup d’état contre Aristide en 1991 jusqu’au dernier « coup d’état électoral » qui a permis l’accession de Jovenel au pouvoir en 2017.

L’ambassade US tente certainement fébrilement de mettre au point une solution de dernier recours, en s’appuyant sur l’aide de l’ONU, de l’OEA, du Brésil, de la Colombie et de l’élite haïtienne. Mais les résultats n’en seront pas plus durables qu’ils ne l’ont été à la fin des années 1980.

Il est ironique de constater que c’est peut-être la solidarité du Venezuela qui a postposé de dix ans l’ouragan politique qui secoue à présent Haïti. C’est aussi un juste retour des choses que l’agression états-unienne contre la révolution bolivarienne au Venezuela ait créé une avalanche de conséquences imprévues et un retour de flamme, nourri de la profonde reconnaissance du peuple haïtien pour l’aide que le Venezuela leur a apportée – rappelons que Hugo Chavez et Nicolas Maduro ont souvent répété que Petrocaribe a été mis en place « pour rembourser la dette historique que le Venezuela a contractée envers le peuple haïtien »

Kim Ives

Haïti Liberté / Traduction : Venesol