À l’arrière-plan des relations russo-iraniennes dans le jeu syrien : 1/2 Quelques considérations sur M. Poutine

 

Voici deux billets formant dans ma vue un ensemble, avec le propos de répondre à une question, cruciale pour nous qui essayons de comprendre pourquoi la situation de la terrible affaire syrienne semble jusqu’à un certain point figée ces mois-ci, après les avancées remarquables de Damas de l’hiver à l’été de 2018 [la Ghouta, Deraa et Qouneitra, Soueïda – cette dernière région ayant finalement soulevé des difficultés supérieures à celles que l’on eût pu attendre, et ne semblant pas entièrement purgée à cette heure de toute poche, résiduelle mais dangereuse].

Le deuxième billet – lequel sera mis en ligne pour partie dès  le 3 mars au soir – m’importe davantage que le premier = j’ai bien compris que la difficulté de déchiffrer les cartes projetées sur l’écran du Grand Amphithéâtre ne facilitait pas votre promenade dans les siècles et les lieux du « Grand Jeu » centre-asiatique, tel qu’il a été durablement animé par le choc des empires – choc dont il serait peut-être léger de penser qu’il n’ait laissé aucune trace – ; je souhaite vous mettre à même de mieux vous y retrouver, en particulier en produisant ces cartes. Je ne suis pas du tout certain de procéder de même pour un autre aspect capital, déjà beaucoup évoqué, celui des jeux de relations qui se sont noués autour de la Turquie, si préoccupante à mon sens. Ni pour ce mystère, constant dans l’inconstance de ses contours, que demeure la politique de l’Administration de M. Trump dans le Grand Moyen Orient, étendu jusqu’aux frontières occidentales de la Chine.

 

Je rédige ces quelques pages afin – de façon certes un peu rapide et simpliste – de permettre à ceux qui suivent le cours de mieux voir les cartes, si peu distinctes à l’écran, et de disposer d’un guide sommaire en vue de répondre pour partie à une question difficile mais cruciale en nos affaires = pourquoi, ainsi que le déplorent nombre de commentateurs critiques  dans le monde occidental, la solidarité iranorusse n’est-elle pas plus profonde, puisqu’elle serait seule en mesure de contribuer à hâter la fin du calvaire syrien d’une part [et de celui aussi, peut-être, du Yémen, ou de l’Afghanistan, et de libérer encore l’Irak martyrisé par exemple de la botte insistante de Washington], et que d’autre part elle permettrait d’esquisser pour l’avenir, en collaboration en particulier avec la Chine, une politique orientale, entre Méditerranée et Hindou Kouch, qui soit efficacement alternative à celle des Occidentaux étatsunocentrés et de leurs terribles alliés de Tel Aviv et des monarchies patrimoniales réactionnaires de la péninsule arabique ? [Dois-je préciser que je sers mon pays, et non le trahis, en critiquant avec constance les politiques conduites de la façon la plus radicale qui soit depuis 2007, dans la remise en cause de la tradition d’indépendance de la France et de sa vocation anti-impériale — et même anticoloniale et de solidarité avec les peuples en lutte contre les empires eût-on pu espérer un temps — = « les siècles », en ce pays, n’ont eu d’autre incarnation contemporaine que celui qui, dans le frontispice, regarde passer le « charme », que la maladie détruira avant l’âge, et la « gloire », cisaillée peu après à Dallas, dans des conditions que l’on aura la charité de réputer mystérieuses.]

I. – Il me semble, pour comprendre la situation qui m’intéresse ici, qu’il est préférable de partir des vues plausibles de M. Poutine.

 

A/ M. Poutine, l’Iran et Israël

 

1/ J’ai souvent, au fil des années, suggéré que l’ « esthétique religieuse et politique du chiisme duodécimain iranien » – j’en évoquai certains traits jeudi – ne pouvait guère ne pas rebuter M. Poutine, ou au mieux le laisser parfaitement indifférent ; la mystique de Kerbala, la signification particulière de l’Achoura dans l’islam chiite, l’imaginaire du Tazieh, non seulement ne sont pas siens, mais ne lui sont pas sensibles.

Un chrétien un peu profond, pourtant, un peu sensible du moins, associe sans peine, malgré bien des différences, les « passions » de l’imam Husayn et de Jésus [plus véritablement passion puisque l’agneau ne porte pas les armes] ; ému par le Mystère de la Passion d’Arnoul Gréban [un fragment ci-après], il communie sans peine avec les spectateurs lointains du Tazieh ; ainsi fait-il, par le cœur, un premier pas dans le chemin, si fécond, du comparatisme religieux [lequel n’implique aucun relativisme à mon sens, et n’appelle pas au syncrétisme, mais simplement à la considération].

Mais chacun ressent ce qu’il ressent, M. Poutine recourt assez volontiers – sans véritable excès dans ce monde malgré tout fort politique de la religion qu’est l’orthodoxie russe [l’autocéphalie des églises orthodoxes a pour effet d’atténuer la tension entre Église et État que, dans les nations historiquement catholiques, a pu encourager la peu évitable ambition universaliste de Rome] – à des jeux de formes proprement religieux, mais j’ai le sentiment que ce continent spirituel qu’est l’Iran, assez voisin pourtant, lui est très étranger. Par conséquent, il place le plus probablement les relations russo-iraniennes sur le même plan que toutes les autres – avec la Chine ainsi, ou bien la Syrie, ou encore la Turquie ou l’Arabie séoudite, puisque le président de la Fédération de Russie souhaite être en bonnes relations avec tous, tant que cela demeure possible. Il est, comme l’on dit, un « politique réaliste » ; c’est ainsi ; je ne ferais aucun éloge de la froideur – je ne serais pas cru sans doute – mais je consens qu’elle est, peut-être, préférable pour le monde, et que M. Poutine apporte une contribution, à mon sens, considérable, et d’ailleurs largement reconnue dès lors que l’on sort de l’étroit cercle atlantique, à l’équilibre international et à la paix.

 

2/ Le cas d’Israël est-il, dans sa vue, intrinsèquement différent ? Ce n’est pas très assuré ; mais il revêt des caractères particuliers ; et, quoi qu’il en soit, il me semble qu’il ne faut jamais évoquer les relations contemporaines entre Moscou et Téhéran – hyperboliquement hostile à l’ « entité sioniste », selon l’expression utilisée par l’Iran et ses amis – sans conserver à l’esprit l’importance accordée par le Kremlin à ses relations avec Tel-Aviv, ennemi désormais acharné de la République islamique [et de son allié damascène bien entendu] après avoir principalement aspiré autrefois à la destruction de l’Irak de Saddam Hussein.

J’ai souvent évoqué les motifs de la fidélité de M.Poutine à l’entente avec Israël. Brièvement =

a/ M. Poutine ne veut pas accroître les tensions avec les communautés juives de la diaspora, et en particulier bien entendu avec les « juifs russes » de Russie [comme avec ceux, très nombreux, d’Israël] ; il n’ignore pas que nombre de familles sont partagées entre les deux pays, que tels qui firent leur « alya » sont revenus ensuite en Russie, etc.

16 Image d'un défilé du Régiment Immortel à Saint Pétersbourg en 2016.png

b/ la lutte contre le « révisionnisme historique » est une arme importante à ses yeux, en particulier contre le bandérisme fort affiché de Kiev, nullement restreint à tels « bataillons » expressément nazis, et très particulièrement odieux on peut en convenir [ici, d’ailleurs, l’on ne supposera pas à titre principal quelque manipulation cynique de la part de la Fédération de Russie = les crétins qui établissent une forme d’identité entre Poutine et Hitler sont bien… des crétins ; car il n’est pas douteux que M. Poutine déteste les nazis et les nostalgiques du Troisième Reich – vingt-cinq millions de morts soviétiques ne sauraient laisser place en Russie à la moindre nuance sur ce chapitre ; beaucoup de gens de ma génération songent encore à « leurs » nombreux morts de quatorze, se rendent en pèlerinage sur les lieux de leurs terribles souffrances ; en Russie, il ne s’agit pas de pleurer des grands-pères ou des grands-oncles, mais, pour les plus âgés, des pères et des oncles, et des femmes aussi car les pertes civiles furent importantes, des femmes jouant d’ailleurs aussi un rôle dans les zones de combat – la perte d’être si proches, jamais connus, dont la disparition cruelle a bouleversé presque toutes les familles, a créé un vide terrible que l’immense défilé du Bessmertniy Polk, du Régiment Immortel, tous les neuf mai depuis sept ou huit ans, actualise douloureusement, si l’absence peut être acte — voir ci-dessus une image d’un défilé du Régiment Immortel à Saint-Pétersbourg en 2016 ; et ci-dessous un émouvant petit « clip »] ;

c/ M. Poutine préférerait probablement que le peuple palestinien ne soit pas encore plus rudement traité qu’il ne l’est [ainsi la Russie écarte-t-elle fermement à cette heure, en se revendiquant à juste titre du droit international, tout transfert de l’ambassade de la Fédération de Russie de Tel-Aviv à Jérusalem, laquelle heurterait d’ailleurs dangereusement les nombreux Russes musulmans, puisque Jérusalem – al-Qods – est le troisième lieu saint de l’islam], mais – je le dis comme je le pense, et avec tristesse – il ne semble pas très sensible – l’on ne saurait dire moins – à la souffrance palestinienne ; il paraît ne pas la ressentir, ne pas éprouver d’empathie ;

d/ souhaitant d’ailleurs n’être pas critiqué par un plus grand nombre d’acteurs internationaux pour la Crimée, il n’entend pas contester sérieusement la politique de colonisation de Tel-Aviv en Cisjordanie [même si les situations n’ont absolument rien à voir], ni, du coup, même s’il ne saurait redouter ici aucune comparaison importune, la façon dont le peuple gazaoui est spolié de tant de biens ordinaires de la vie et maintenu avec la plus grande rigueur dans un camp de concentration [point certes d’extermination], plus vaste que d’autres, mais parfaitement bouclé, sur terre et sur mer – une mer purement et simplement interdite à des pêcheurs réduits à ne pas s’éloigner de la côte, sauf à se faire mitrailler, ce qui arrive de temps en temps.

 

3/ La synthèse de ce qui précède est possible = le propos de M. Poutine a certainement été d’obtenir patiemment – il est terriblement patient, tant du moins, créant toujours une surprise favorable à ses secrets desseins, qu’il ne décide pas de frapper [Crimée, Syrie…] – qu’Israël cesse ses frappes contre des installations véritablement syriennes ; il n’est par contre pas absolument certain qu’il soit bouleversé par les coups portés à l’Iran, et même au Hezbollah. Ici, je ne veux surtout pas être long ; mais je dois malgré tout vous mettre à même de ne pas tendre trop favorablement l’oreille à certains propos peu persuasifs très répandus dans la blogosphère alternative.

Que disent certains ? Que M. Poutine ne se comporte décidément pas en bon « allié » de l’Iran, et que ce n’est pas très bien de sa part. Mais où sont-ils aller pêcher que la Russie fût l’alliée de l’Iran ? [ou, bien entendu, la vue réciproque, et j’y reviendrai dans le deuxième volet] où ont-ils puisé l’assurance étrange que Moscou appartînt à l’ « Axe de la Résistance » ? Pourquoi voudraient-ils que le durcissement d’ensemble de la relation Est-Ouest se superpose très strictement, dans ses contours, sur le mode inversé, avec les jeux d’antagonismes ou de proximité de l’Occident avec d’autres puissances ou forces dispersées du Grand Moyen Orient ?

D’autres, avec une forme de rage, vont jusqu’à suggérer que M. Poutine serait un « sioniste » déterminé, le partisan, non pas de la préservation d’Israël, ce qui va de soi, mais, sous leur plume, des orientations les plus ambitieuses de certains Israéliens, et de nombre d’Étatsuniens [dans les rangs – aucunement marginaux – des évangéliques « Christian Zionist » en particulier] = l’on aura compris que je doute fort, pour le moins, que ce soit le cas – tout simplement parce que la question ne se pose pas du tout en de tels termes pour les sommets du monde poutinien. Le Kremlin aspire assez manifestement à ce que puisse se dessiner un apaisement de la région et à récolter ainsi les fruits, stratégiques, politiques et économiques d’une politique intelligemment conduite depuis quelques années au « Levant ».

Il demeure que, dans l’immédiat, il semblerait bien – en vue de cet apaisement, et dans l’attente peut-être des élections israéliennes prochaines – que le Kremlin souhaiterait échanger un programme de retrait de Téhéran et du Hezbollah contre un engagement de Tel-Aviv à cesser ses frappes illégales et à ne pas faire obstacle à la réunification de la Syrie [s’agissant en particulier du supposé « Kurdistan » ou grand « Rojava » dilaté à toute la zone transeuphratique]. L’on ne saurait comprendre autrement l’issue probable de sa rencontre avec M. Nétanyahou il y a quelques jours à Moscou [la photo ci-dessous – un peu plus loin – date toutefois de 2017], après quelques mois de discrétion dans les contacts – période vraiment minimale de décence après le très probable coup tordu israélien contre l’Iliouchine 18, le 17 septembre dernier. L’on a appris qu’un Groupe de travail portant sur le retrait des forces étrangères de Syrie serait constitué, associant à Moscou et Tel-Aviv plusieurs autres pays. Questions = les Russes comptent-ils eux-mêmes se retirer ? M. Poutine place-t-il l’Iran, invité légalement par Damas, et la Turquie, dont l’agression illégale a été dénoncée par la Syrie, dans le même sac ? L’on doutera que la première question appelle une réponse positive ; l’on supposera par contre qu’une telle réponse aille plutôt de soi pour la seconde, malgré le rappel, toujours insistant dans les constructions argumentatives russes, d’un « droit international » qui, ici, invite à distinguer soigneusement la situation de Téhéran, conforme à la jurisprudence Nicaragua, et celle d’Ankara, dont les justifications en termes de « légitime défense » relèvent non des vues partagées, mais des nouvelles conceptions, outrancières, promues, justement, par Washington ou Tel-Aviv.

L’évolution ultérieure me semble à cette heure très difficile à conjecturer, comme à chaque fois que le nombre des acteurs importants est trop grand et leurs jeux respectifs peu prévisibles [ici = Syrie, Russie, Iran, Turquie, Israël, États-Unis, Grande-Bretagne – je laisse la France, dont les aboiements n’intéressent pas grand monde en ces affaires, à mon sens parce qu’elle a trop renié ses vues antérieures en 2007 pour demeurer « crédible » – mais aussi pays divers de la région et groupes variés, au premier rang desquels groupes jihadistes d’Idleb d’un côté et Kurdes de l’autre].

Le Guide Khamenei et M. Assad à Téhéran à la fin de février 2019.png

La vue du Kremlin – que celui-ci sait ne pouvoir imposer, mais qu’il peut essayer de promouvoir -, cette vue, tout bien pesé, est-elle acceptable par l’ « Axe de la Résistance » qui ne se porte certainement pas trop mal puisque M. Assad a été accueilli à Téhéran, avec chaleur semble-t-il, là encore il y a quelques jours, par le Guide suprême de la Révolution [le Rahbar], Sayyed Ali Khamenei en personne ? [photo ci-dessus, le 25 février dernier ; vous repérerez la couleur noire du turban, propre aux Sāda, aux descendants supposés du prophète de l’islam]

Je suis incapable, pour le moment, de répondre à cette question, c’est-à-dire, singulièrement s’agissant de l’avenir, de conjecturer de façon persuasive à son propos ; ma première réponse serait plutôt négative, tant les efforts de l’Iran et du Hezbollah ont été précieux pour Damas et si naturelle serait leur attente de reconnaissance ; mais l’affaiblissement, peu à peu, mal évitable de l’Iran du fait de la pression violente de Washington pourrait bien inciter une partie des dirigeants de la République islamique à accepter une transaction, dès lors que Moscou consentirait quelques avantages à Téhéran. On peut simplement être assuré que, dans les hautes sphères du si polyarchique et complexe régime iranien, les tensions, constantes, ne sauraient n’être pas avivées en cette fin d’hiver de 2019 ; je n’interprète pas autrement la démission – finalement refusée – de M. Jawad Zarif, le ministre des Affaires étrangères qui, dans l’affaire nucléaire, avait négocié le JCPOA [Joint Comprehensive Plan of Action] adopté en 2015 et dénoncé en mai dernier par M. Trump ; il est plausible même que celle-ci ait résulté d’une manipulation organisée par le président Rohani afin de susciter un mouvement de soutien à son gouvernement contre les « conservateurs » [lire = les révolutionnaires ; car ce sont les révolutionnaires islamiques, fidèles à la doctrine khomeyniste, assurément révolutionnaire en plusieurs de ses aspects, à l’intérieur même de l’islam chiite, que l’on désigne comme conservateurs, selon un procès d’inversion à peu près orwellien qui a cours partout] ; l’on croit comprendre que, à cette heure, plus que vers Moscou, assez transparente sur le chapitre qui nous occupe, c’est vers Téhéran, autrement complexe, qu’il faut tourner prioritairement son attention, quelle que soit la difficulté de dessiner des évolutions sur lesquelles l’information manque souvent.

 

Une rencontre entre M.Poutine et M. Netanyahou en 2017.png

 

Bref, M. Poutine, à mon sens, n’est pas plus « pro-iranien » ou « pro-israélien » que « prochinois ». Il évalue les jeux de forces et fait, assez pragmatiquement, et au regard des intérêts assez étroitement entendus de son pays et des russophones extérieurs, avec ce qu’il a – c’est-à-dire avec ce que l’implacable agressivité de l’Occident lui laisse, tout en – cette dernière – grappillant sans cesse aux marges de cet immense reste, au nord avec la pression toujours accrue sur la Finlande, à l’ouest, avec [historiquement compréhensible, mais là n’est pas exactement la question] la vigilante hostilité  polonobalte [et ses possibles arrière-pensées de reviviscence impériale – connues en particulier comme projet d’Intermarium, notamment depuis Pilsudski – nom que les Polonais prononcent, si j’entends bien = piousodvski], au sud-ouest avec le phagocytage eurotanien accéléré des Balkans [récemment = Monténégro, Macédoine « du Nord », nouveaux développements au Kosovo], au sud, avec la fragilisation méthodique de la zone d’influence d’Asie centrale, procès qui, ces derniers temps, porte certains fruits rapides jusque dans l’immense et stratégique Kazakhstan où, au demeurant, M. Noursoultan Nazarbaiev n’est certainement plus en pleine possession de ses moyens].

Ci-dessous, une carte, parmi d’autres, de l’Intermarium auxquels aspirent certains. Sans commentaire – autre que la carte suivante = celle de la « République des deux Nations » issue de l’union de Lublin en 1569. Non seulement le passé ne passe pas ; mais il n’est pas rare que l’on y puise pour constituer à partir de ses matériaux l’horizon d’une identité future. Pour ceux qui voudraient repérer les évolutions d’une cartographie très complexe et mouvante, voir un billet déjà ancien du site Les Crises [tout cela doit être considéré avec précaution bien entendu car, dans la complexité des mondes anciens, les cartes emportent parfois un effet de durcissement un peu trop simplificateur] =

https://www.les-crises.fr/ukraine-l-histoire-du-pays-1/

Intermarium.png

La République des deux Nations.png

 

 

B/ Quelques observations complémentaires sur le [et « mon » supposé] « poutinisme » 

 

I/

Bien entendu, la communauté d’adversaires rapproche ; mais l’on ne doit jamais oublier que M. Poutine est une sorte de recalé – pourtant assez méritant [et ce n’est pas exactement un éloge sous ma plume] de la classe occidentale ; cet homme a beaucoup fait, dans les premières années de son accès aux plus hautes responsabilités, pour y être admis, mais il s’est heurté à la violence monopolistique de Washington, secondée par les satrapes serviles qui gouvernent ces grandes provinces de l’empire que sont à peu près la plupart des États occidentaux, bouclés presque tous, comme indissociablement, dans l’Union et l’OTAN ; il a trouvé, sous les traits de la mielleuse dame Merkel, l’Allemagne éternelle, avide – à l’abri de la protection du géant d’outre-Atlantique, si germanique dans ses origines, de dominer la Mitteleuropa – d’élargir – sur le mode économique qui lui convient – son Lebensraum à l’est [vieux tropisme germanique du Drang nach Osten, médiéval et jamais oublié bien avant d’avoir été national-socialiste puis d’emprunter la voie libérale qu’appelait le nouvel état du monde] en se créant en particulier des marchés et une réserve de main d’œuvre indispensable pour un pays en pure et simple perdition démographique ; il a ménagé aussi, bien sûr, ses oligarques, ou du moins la plupart d’entre eux, quels que soient les motifs, divers probablement, soupçonnables pour partie peut-être selon les opposants, de cette complicité visible ; il a certes laissé vagabonder ses « eurasistes » plus ou moins douguiniens, et autres dessinateurs de cartes mirifiques ou rêveurs de steppes purement imaginaires — même si la steppe – mot russe… –, la grande steppe « eurasienne », est là, immense – carte ci-dessous –, de la puszta [Alföld dit-on plutôt là-bas, je crois = pays bas] de la Hongrie « touranienne » – dans les montages mythiques de certains, pas toujours pleinement rassurants – jusqu’à la Mongolie, la steppe qui a pourvu tant de pays en peuples, se chassant les uns les autres vers le couchant, la steppe par laquelle ont cheminé dans les millénaires tant de cavaliers redoutables, la steppe, chamanique et mystérieuse —, mais il n’est pas exact à mon sens qu’il les ait suivis, ni même qu’il ait sérieusement hésité entre une orientation « occidentaliste » civiliki et une résurgence « slavophile » accentuée en vertige eurasiste, vue supposée de siloviki mythifiés par les commentateurs occidentaux ; il a, je le répète, régulièrement allumé des cierges parmi les odeurs de l’encens, mais sept décennies d’athéisme d’État ont si fortement affecté l’âme russe, du moins dans les plus larges effectifs, qu’elle ne paraît jouer les prolongations, avec profondeur du moins, que parmi assez peu, et improbablement dans le monde majoritairement – et ostentatoirement – jouisseur des sommets ; c’est à dessein, presque assurément, que M. Poutine entretient le flou sur ses vues, afin d’élargir un socle de soutien, interne et international, finalement – et c’est un atout – très hétérogène…

17 Steppe.png

Patience poutinienne disais-je = serait-il une autre carte que celle-ci, du point de vue qui est le sien, celui d’un chef d’État assez puissant d’un pays qui, en dépit de ses ressources, est assez faible, très sous-peuplé en particulier [à peine plus du double de la France pour un territoire qui demeure trente-trois fois plus grand que le nôtre], et doit jouer serré pour n’être pas fort malmené à la première crise baissière à la fois sévère et durable des cours des hydrocarbures [quoi qu’on nous raconte sur les effets heureux, à la longue, de sanctions occidentales obligeant l’immense Russie à davantage compter sur ses propres produits = un tel aspect est assuré mais, néanmoins, la prospérité suffisante du secteur des hydrocarbures demeure la condition de la possibilité pour la Russie de se maintenir dans le jeu des grandes puissances, et encore, sous la condition de faire les meilleurs choix, de savoir retenir les savants les plus doués, et de chasser ces gaspillages dont l’adversaire étatsunien, avec un budget militaire onze fois plus important, ne semble pas savoir, non sans avantages pour certains, se préserver].

C’est ainsi que l’orientation générale du poutinisme international est de jouer avec tout le monde sans véritables états d’âme ; le poutinisme est, je ne saurais assez le répéter, un libéralisme économique très conforme à l’idéologie planétairement dominante ; un autoritarisme indéniable mais pas sans mesure, là encore parfaitement banal dans le monde d’aujourd’hui [ce n’est pas dans la France macronienne – celle désormais des énucléations en série, de la propagande de masse, par les canaux étatiques et par ceux des médias appartenant au Grand Capital, de la censure, des lois liberticides les plus invraisemblables, au prétexte d’une menace terroriste réelle mais avec laquelle ces lois n’entretiennent pourtant que peu de rapports nécessaires – qu’il est bien raisonnable de glapir d’épouvante lorsque l’on parle de la Russie poutinienne !] ; enfin un opportunisme « réaliste » inclinant peu aux grandes considérations idéologiques [en dehors du rappel opportun des principes classiques du « droit international » tels qu’ils sont condensés dans la charte des Nations Unies] ; il est simplement tout cela sur fond d’un patriotisme certainement sincère, dont je ne peux que répéter, d’un point de vue français, qu’il fait dans la durée, en quelque sorte négativement, les affaires des amis, ici, de la souveraineté du peuple, simplement parce qu’il équilibre un peu la tentation pour Washington d’accroître sans mesure sa domination.

 

 

II/

Ainsi me faut-il être particulièrement clair = ceux qui, parfois, suggèrent polémiquement – suprême injure à leurs yeux – que je serais « poutinien » disent bien entendu n’importe quoi et nuisent à la compréhension de mes propos ; toute personne qui me connaît un peu sait d’ailleurs que – en deçà du double principe d’amour – je suis simplement, avec exigence et dans un esprit d’indépendance absolue, moi-même, position fort incommode d’ailleurs qui a pour effet mécanique de ne me valoir que fort peu d’amis véritables et de causer la désapprobation de beaucoup pour un motif ou pour un autre, parfaitement contradictoires [sans que cela ne provienne de mes contradictions propres, que l’on chercherait en vain] ; dois-je préciser que cette solitude ne me pèse pas – la gloire proprement humaine – homo quidam deus – de penser par moi-même, comme de distribuer ma compassion fort largement et comme je l’entends, me suffit — pour le reste, que dire de plus, en toute situation, que = Dominus regit me, et nihil mihi deerit

1/ le « poutinisme », s’il existe, n’est pas – du tout – mon affaire ; j’aime certes la Russie, y compris pour des raisons familiales tenant à ma femme bien-aimée, mais la Russie [sa littérature immense, son génie musical si spécifique, sa liturgie, son architecture propre – les bulbes de Saint-Basile… –, et dix choses encore], ne saurait être réduite à aucun grand homme quel qu’il soit ; j’aime la Russie, aussi et surtout, comme notre alliée, en des moments cruciaux, par l’effet certes, moins de l’amour de deux peuples l’un pour l’autre [vue qui n’a pas beaucoup de sens, même s’il y avait de cela dans le monde, si nombreux dans ma jeunesse, des communistes français], que d’une complémentarité géopolitique évidente contre les si redoutables « empires centraux » = la Russie – je préfère le rappeler une nouvelle fois, tant cet aspect est refoulé, méchamment, par nos dirigeants ultra-atlantistes –, fut notre alliée des deux Grandes Guerres ; elle a favorisé notre victoire de la Marne, sans laquelle nous eussions été irrémédiablement défaits, une nouvelle fois ; elle nous a débarrassés par la suite de cette quintessence de l’épouvante germanique [laquelle ne m’empêche certes pas d’aimer passionnément la philosophie, la sociologie, la poésie et la musique allemandes] que fut le nazisme – car ce sont bien les vingt-cinq millions de morts soviétiques, et non les cent quatre-vingt six mille tués étatsuniens des théâtres occidentaux des opérations qui ont terrassé l’effroyable machine de guerre et d’extermination allemande ;

2/ le poutinisme est d’autant moins compatible avec mes perspectives qu’il est, en notre temps, extraordinairement conformiste – en pratiquant en particulier une politique néolibérale nettement caractérisée [conduite certes par M. Medvedev – président du Gouvernement de la Fédération de Russie –, dont l’impopularité devient d’ailleurs toujours plus lourde, mais qui jouit à n’en pas douter du soutien de M. Poutine], une politique que je ne saurais approuver [même très légèrement amendée, comme a semblé en esquisser la possibilité le président de la Fédération dans son discours annuel du 20 février dernier devant l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie, c’est-à-dire devant la réunion des membres de la Douma d’État et du Conseil de la Fédération] ;

3/ mais en tant que Français – soucieux de voir son pays renouer avec sa politique anti-impériale traditionnelle telle que, en notre temps, adaptée et illustrée avec un talent unique par le général de Gaulle -, l’action de M. Poutine me paraît propre à favoriser puissamment un propos de rééquilibrage de la politique mondiale, et à limiter en particulier la domination écrasante de l’empire étatsunien, héritier conscient de l’empire britannique – conscience éclatante dès l’œuvre de l’amiral Mahan, il y aura bientôt un siècle et demi -, c’est-à-dire, depuis une insularité garantie par une écrasante domination continentale, un empire aspirant à la maîtrise la plus large, en particulier, de tous les milieux fluides, eau, air, « cyberespace » … [Sur cet aspect, et en particulier sur Alfred Mahan, voyez le billet du 4 décembre 2016, « De quoi Fidel est-il le nom ? »] Maîtrise, notons-le, qui passe par la multiplication de l’implantation de bases dans le monde – cinq cents disent certains, mille disent d’autres, l’on n’en sait rien car il s’agit finalement d’un secret bien gardé, d’une part, et que d’autre part, à côté d’un très grand nombre de grosses bases, il y en a sans doute un nombre encore plus grand de plus modestes, sur la nature et l’importance desquelles on ne saurait demeurer qu’incertains. [Tous ces aspects – en incluant l’incertitude – ont fait l’objet d’un livre important il y a quelques années – celui de David Vine, Base Nation. How US Military Bases Abroad Harm America and the World. Voir ici le billet du 18 février 2019.]

4/ pour autant, dans la perspective qui est la mienne, il ne s’agit certes pas de prôner quelque alignement que ce soit de Paris sur Moscou, ni même de supposer que les choix de M. Poutine puissent être toujours les meilleurs dès lors qu’il s’agit de politique extérieure. Le président de la Fédération de Russie procède de la façon qu’il juge préférable pour son pays ; il ne saurait – certes – y avoir de présomption irréfragable, ni même simple, que cette façon soit la plus heureuse pour la France ; c’est dire que, jugeant indispensable que nous reprenions la politique du général de Gaulle, en particulier en quittant l’OTAN avant de nous trouver emportés, non seulement dans la commission d’injustices répétées, mais dans quelque folie, j’écarte absolument que la France entre dans quelque autre système d’alliances que ce soit = je ne prône bien évidemment en rien – dois-je le préciser ? – quelque nouveau « pacte de Varsovie »…

 

 

 

 

 

 

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