À l’arrière-plan des relations russo-iraniennes dans le jeu syrien : 2/2 « Les siècles » peuvent-ils jamais être tout à fait oubliés ? Contribution à l’intelligence historique de l’ambivalence des relations de la Perse & de la Russie [& de la continuité de l’hostilité entre Angleterre & Russie]

 

Pour compléter ce billet-ci, vous pouvez particulièrement consulter, dans ce blogue, le billet « Trois petites frappes… [3/4] », en date du 26 avril 2018. Je vous suggère – grâce à la fonction recherche – d’aller au mot avare — c’est-à-dire à l’alinéa qui commence par ces mots = Plus profondément, l’on pourrait admettre que si l’Allemagne ne fut pas avare. Vous trouverez dans les développements qui suivent des éléments utiles [j’espère] sur – dans cet ordre – = l’histoire de l’impérialisme, et même de la thalassocratie, britannique ; une distinction mondialisation/globalisation ; la question de l’impérialisme colonial européen dans la seconde moitié du XIXe siècle et la conférence de Berlin de 1884-1885 ; la « Question d’Orient » et le Congrès de Berlin de 1878 ; les évolutions techniques de la marine du milieu du XIXe à la Première Guerre ; les débuts de la question pétrolière, que nous retrouverons.

L’un d’entre vous me fait grand plaisir en me demandant que lire [par ce temps gris] pour être plus familier du régime et de l’histoire contemporains de l’Iran. Vous trouveriez, à mon sens, suffisamment d’éléments dans le billet « La Syrie dans la question d’Orient au milieu du mois d’août 2018 […] /2/ Les acteurs = sur l’Iran » [à la date du 15 août 2018].

 

 

 

II. – La Perse dans le Grand Jeu anglorusse en Asie centrale — développements cursifs et cartes

 

Il est commode de partir d’une vue simple = avant l’institution, venue d’assez loin déjà mais favorisée par notre terrible défaite de 1870, de l’Empire allemand, le 1er septembre 1871, et la proclamation de Guillaume Ier, roi de Prusse, comme Kaiser [Cæsar] dans la Galerie des Glaces du château de Versailles, le 18 janvier de la même année, dans la mesure où l’entrée des États-Unis, déjà puissance continentale, mais à peine sortis de ce que nous appelons Guerre de Sécession, dans l’histoire mondiale serait postérieure d’un quart de siècle, cinq empires jouaient, dans les régions qui nous intéressent ici à titre principal – disons = entre Europe danubienne et Balkans au nord-ouest, Altaï au nord-est et Océan Indien au sud – un rôle éminent pour certains ou important encore mais nettement déclinant pour d’autres = l’empire russe, l’empire britannique, l’empire de Perse, l’empire ottoman et, au nord-ouest, l’empire d’Autriche. 

L’on comprendra que je laisse de côté l’empire espagnol, lequel n’était plus que l’ombre de lui-même dès la fin du premier quart du XIXe siècle, et n’avait de toute façon jamais joué aucun rôle dans l’immense zone prédéfinie, l’empire portugais, radicalement amoindri après la proclamation de l’empire du Brésil [1822] et la signature du traité de Rio [1825], présent en Inde, certes, mais par de simples comptoirs [tout comme d’autres pays d’ailleurs, tels la France et les Pays-Bas], et, justement, la France, dont on sait l’immensité d’un empire pour l’essentiel constitué à la fin du XIXe siècle, dont on n’ignore pas en particulier l’importance des possessions africaines qui furent les siennes, et aussi sa consistante projection dans le sud-est asiatique, mais qui, certes présente dans l’Océan indien, et même en Syrie à l’âge, plus tardif, de la SDN, n’a joué aucun rôle propre dans les rivalités qui nous attachent ici, si elle put être manipulée à d’autres fins impériales que les siennes [ainsi, par l’Angleterre contre la Russie, au service de l’empire ottoman, lors de la guerre de Crimée, qui ne fut pas la seule très lourde faute extérieure du calamiteux Napoléon III, si content que le traité mettant fin au conflit, en 1856, eût été signé à Paris…].

Quant aux souvenirs de l’empire gênois bien sûr, mais même des restes de celui, plus résistant, de Venise, ils étaient lointains déjà dans les temps où culminent nos questions. Il va de soi enfin, si importante ait été l’immense et incroyablement rapide projection mongole, et si déterminants aient pu être les ébranlements qu’elle causa entre Pacifique, Méditerranée et même, brièvement [c. 1279 – v. billet du 18 février 2017, « Quelques cartes pour introduire […] / Première partie »], Baltique, qu’elle n’appartient pas au cadre chronologique privilégié dans ce billet.

 

Il me semble que les développements qui suivent permettront de comprendre bien des choses = l’on vit rarement dans l’histoire des aventures aussi impressionnantes – et pénibles bien sûr sous beaucoup d’aspects – que le déploiement de la thalassocratie britannique et l’étirement étonnant, à partir de presque rien, de l’empire russe. Or ces deux ambitions hors  de toute mesure devaient, même dans l’immensité asiatique, se rencontrer, l’une en remontant depuis l’océan indien, l’autre en descendant depuis le septentrion. C’est ce que, d’un terme de Kipling, l’on a fini par appeler le Great Game, le Grand Jeu. Et ce « Jeu » pouvait bien à l’ouest de l’Asie, incliner Londres à jouer Constantinople contre la Russie [comme je viens de l’évoquer à propos de la guerre de Crimée], avant d’ailleurs que l’Angleterre ne finisse par aspirer, à la fin du premier conflit mondial, une partie stratégique des dépouilles de l’empire ottoman ; plus à l’est, descente des uns et montée des autres risquait fort de prendre en tenaille une formation, non seulement riche d’une très longue histoire particulièrement saisissante, mais, dans sa version moderne, déjà vénérable, l’empire de Perse.

De la longue mémoire de cette histoire, l’on ne voit guère comment le monde persan, si conscient de sa haute dignité historique, ne fût pas sorti meurtri [d’autant que les jeux du XXe siècle ne l’épargnèrent certes pas, et ceci jusqu’à notre présent, si injuste pour tant de peuples, dont celui-ci] ; et l’on comprend qu’Angleterre, surtout, et Russie, de façon moins évidente, aient pu tirer le sentiment qu’elles étaient, comme par quelque malin génie du monde, assignées à s’affronter, comme la mer [submergeant parfois ici la terre] et la terre [aspirant à rejoindre la mer].

 

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A/ L’empire perse à l’épreuve de l’expansionnisme russe [XIXe siècle]

[Le B/ ne figurera pas dans ce billet ; il se manifesterait dans un troisième billet – un 3/3 alors -, si je le rédigeais — dont le titre serait plus ou moins = Le retournement anglais – « anglo-saxon » ? – du Grand Jeu à l’âge du pétrole – je verrai]

 

N’oublions pas, d’abord que, même si les relations de Moscou [ou Saint-Pétersbourg – Moscou de 1327 à 1712 et depuis 1917, Saint-Pétersbourg de 1712 à 1917] avec Téhéran [[ ou antérieurement, pendant près de trois siècles jusqu’au milieu du XVIIIe, Qazvin [de 1555 à 1597], Ispahan [de 1597 à 1750], puis Chiraz [de 1750 à 1794] pendant l’épisode de la dynastie Zand ]] n’ont pas été aussi continûment mauvaises dans les siècles que celle de la Russie avec la Porte ottomane, il n’y a à peu près jamais eu de réelle proximité entre les deux pays dans la très longue durée.

 

Religions en Iran.png

 

Partons – en hâte – des Safavides [Séfévides – 1501-1722, de Chah Ismaïl Ier à Chah Abbas III], dynastie d’origine probablement kurde qui – elle-même issue d’une tariqa [=voie], d’une confrérie sunnite soufie, mais convertie au chiisme – contribua à constituer le chiisme duodécimain en religion non seulement principale mais en quelque sorte constituante [encore que non unanime – v. carte ci-dessus] de la Perse puis de l’Iran moderne [ci-dessous, carte, complétant la précédente, dessinant la diversité ethnique de l’Iran contemporain]

 

Diversité ethnique et religieuse de l'Iran.png

 

Vous verrez – en consultant la carte ci-dessous, et la suivante, qui n’en constitue qu’un détail – que pendant la plus grande part de l’âge Séfévide, il n’eût pu y avoir tout d’abord de frictions entre l’empire russe et l’empire perse = même si celui-ci poussait plus au nord au Caucase, ils ne communiquaient pas, tout d’abord, ou que peu par la suite.

 

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De façon plus générale, la centralité géographique de l’Iran n’avait pas eu pour effet d’en faire le pivot de vastes flux commerciaux internationaux, en grande partie parce que l’Occident [ses compagnies des Indes] avait choisi pour l’essentiel, pour ses liens avec l’extrême orient, les routes maritimes. L’on parle beaucoup aujourd’hui des « routes de la soie », grand mythe projectif chinois, à des finalités assurément commerciales et plausiblement stratégiques ; et, rétrospectivement, beaucoup [cela nourrit les rêves vagues et alimente le crétinisme touristique] semblent imaginer un Moyen âge parcouru de flux commerciaux terrestres de grande importance entre Chine et monde méditerranéen et européen ; c’est là une considérable exagération ; les principaux chemins, parcourus par certains dès l’Antiquité d’ailleurs, traversaient assurément la Perse [voyez le trajet, à l’aller, de Marco Polo, au XIIIe siècle ; au retour il fit route pour une bonne part par mer], mais ils ne faisaient pas de l’Iran actuel, loin s’en faut, une plaque tournante du commerce international.

 

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La Perse séfévide se trouvait bien engagée dans un important conflit, mais, si l’on peut dire, essentiellement régional, et d’orientation est-ouest et non nord-sud. Les guerres ottomano-persanes commencèrent en effet dès le deuxième tiers du XVIe siècle, dans le cadre de l’esquisse d’un système d’alliances très compréhensible – l’Ottoman trouvant l’appui du roi de France, tandis que le Persan tendait à chercher l’alliance de l’Autriche, adversaire en principe, à la fois, du royaume des lys et de la Sublime Porte. Des Russes, il n’était pas vraiment question, du moins en première ligne ; et pour cause = le XVIe siècle vit le développement rapide de l’empire russe, mais ce développement était essentiellement nordique, en tout cas jusqu’à la fin du siècle, avec Ivan IV Grozny, le Terrible, grand-prince de Vladimir et Moscou et premier tsar de Russie de 1547 à 1584 [je ne résiste pas au plaisir de produire ci-dessous la fameuse – immense et splendide – toile donnée par l’important peintre Vasnetsov en 1897]

 

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Ce n’est qu’à l’âge de la dynastie des Romanov – laquelle règnera jusqu’à Nicolas II, jusqu’à la révolution de 1917 -, à partir du XVIIe, que la Russie va peu à peu entrer dans le concert politique international de l’époque.

Il est notable d’ailleurs que le premier choc – limité – avec la Perse, ait eu lieu entre 1651 et 1653, et ait emporté une victoire de cette dernière, capable de détruire une forteresse russe implantée du côté « persan » de la rivière Terek, sans que Moscou ne soit véritablement en mesure de riposter [la carte ci-dessous montre bien ainsi où se trouvaient quelques rares avant-postes au milieu du XVIIe ; vous observerez la frontière actuelle, avec la partie orientale de la Géorgie à gauche ; la carte suivante vous permettra de repérer aisément les parties actuelles de la Russie qui demeuraient hors du contrôle de celle-ci, et le demeureront longtemps encore, nous allons le comprendre dans un instant en comprenant l’échec, au fond, de Pierre le Grand, quelques décennies plus tard, à obtenir le succès dans son projet de projection au Caucase.

 

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Certes, le mouvement permettant à la Russie d’accéder à un statut très nouveau, deviendra irréversible à partir de Pierre le Grand, tsar de Russie en 1682, à dix ans, et empereur de toutes les Russies en 1721, et donc en partie contemporain de notre Louis XIV [1638-1643-1715 — lequel, pour immense prince qu’il fût ne souhaita pas – à tort, mais les préjugés de l’Occident, déjà, étaient ce qu’ils étaient – entretenir de relations véritables avec lui] = une guerre avec la Suède lui donna en particulier un accès à la Baltique, lui permettant de construire Saint-Pétersbourg et d’accéder au statut de puissance européenne majeure.

 

L’incursion de Pierre le Grand au Caucase et la première tentative de la Russie pour accroître sa maîtrise de la Caspienne [1722-1735]

Le même Pierre le Grand, après sa victoire, au nord, sur la Suède, et à la faveur en particulier de l’affaiblissement causé à l’empire perse par une ravageuse invasion afghane [v. ci-après] conduisit aussi – en personne – en 1722, appuyé par les chrétiens de la région, une campagne dans le Caucase qui acheva de malmener les franges septentrionales persanes, minées par la rébellion toujours plus intense des populations locales, en particulier sunnites, et menacées avec une vigueur croissante par l’empire ottoman. Le propos du tzar était peut-être moins d’ailleurs de vaincre et de dominer la Perse, extraordinairement affaiblie alors, que de limiter l’expansion de l’ennemi plus assuré qu’était l’empire ottoman, prompt, comme on le comprend, en dépit de l’amorce désormais sérieuse de son propre déclin, à exploiter la déliquescence croissante du régime Séfévide [sachant que l’on avait là un antagonisme constant, lequel emporta neuf guerres ottomanopersanes en un temps au fond assez limité].

Cet épisode ne ressort pas bien des cartes tendant à retracer l’expansion russe [regardez ainsi ci-dessous] ; cela se comprend aisément car, nous allons le relever, d’une part la domination russe ne put alors s’imposer au-delà de la côte, devant concéder le Caucase intérieur à Constantinople ; d’autre part, et Russes et Ottomans seraient balayés en 1735 par la reconquête de Nadir Chah.

 

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De façon un peu moins vague = après de premiers significatifs succès, le projet, très ambitieux du tsar [qui souhaitait purement et simplement s’accaparer toute la région du Caucase pour faire obstacle à Constantinople, laquelle se revendiquait avec vivacité de ses droits supposés dans la région] tourna court à la fin de l’été de 1722 pour divers motifs, du moins pour ce qui était des opérations terrestres ; car l’entreprise russe de contrôle des rives de la Caspienne, elle, devait continuer à progresser au cours de l’année 1723, la place, stratégique pour la Perse, de Bakou, étant même conquise à l’été après un sévère bombardement depuis la mer, contraignant le Chah à signer un traité reconnaissant à la Russie la souveraineté sur les bords caucasiens de la Caspienne.

Pendant ce temps, en 1723, les troupes ottomanes prenaient possession du gros des territoires actuels de la Géorgie, de l’Arménie, et de l’Azerbaïdjan intérieur, Saint-Pétersbourg et Constantinople préférant ne pas s’affronter mais signer – issue exceptionnelle dans les affrontements répétitifs des deux puissances – un traité par lequel le partage – fort inégal – des anciennes possessions persanes se trouvait effectué. Arrangement, donc, balayé douze ans plus tard par la reconquête de l’Afcharide Nadir Chah, que l’on retrouvera dans un instant.

 

Avoir évoqué l’effondrement séfévide, et pronconcé le nom de Nadir Chah, avant de devoir, par la suite – certes -, évoquer l’âge kadjar, m’oblige à mentionner trois dynasties éphémère [puisqu’elles ne régnèrent plus ou moins effectivement que pendant sept décennies], mais que l’on ne saurait négliger si l’on souhaite comprendre les difficultés de la Perse dans la longue durée =

+++ la dynastie hotaki, dynastie afghane, pachtoune, laquelle s’est imposée à la Perse Séfévide après s’être rebellée contre sa domination en 1722 [v. plus haut], ne parvint pas a échapper aux conséquences destructrices qu’emportait la violence de ses mœurs, et ne put régner qu’un temps bref tant sur l’Afghanistan que sur la Perse.

++++ la dynastie afcharide, originaire du Turkestan, mais issue de façon plus proche, dans le temps, du nord-Caucase, laquelle s’affirma en balayant les envahisseurs afghans ; il suffira, on l’a déjà compris, de retenir le nom de son fondateur et principal représentant, Nadir Chah, d’une grande valeur militaire, soucieux d’accroître le rayonnement international de la Perse, en particulier en s’efforçant d’opérer une réconciliation entre chiites et sunnites, mais victime finalement de son autoritarisme et d’une politique fiscale sévère, appelée par ses ambitions

+++ la dynastie zand qui, pendant quelques décennies, régna en Perse entre la disparition des afcharides et l’accès durable au pouvoir de la dynastie kadjare ; elle n’était pas tout à fait persane non plus, mais issue d’une branche des Lors, originaires du Louristan, région occidentale de la Perse, au milieu des monts Zagros, que les amateurs d’archéologie identifient bien [les origines lointaines des Lors ne sont pas très nettes semble-t-il, mais cela n’a pas d’importance pour nous ici]

 

Il faudrait être tout autrement savant que je ne le suis pour esquisser une interprétation de cette étrangeté = en Iran, dans la longue durée, ce sont plutôt des membres des tribus assez périphériques, ou les rejetons d’ethnies non persanes qui ont régné [la dynastie kadjare, ainsi, était issue d’une tribu septentrionale de la Perse, les Kadjars] ; il y a bien sûr le modèle esquissé par Ibn Khaldoun – sa doctrine de l’asabiyya [disons = la cohésion, la solidarité sociale], de l’aptitude de la tribu soudée à s’emparer des empires fragilisés par la dilution, en leur sein, du « moi commun » en quelque sorte. Quoi qu’il en soit, lorsque l’on parle de la dynastie zand, ou d’une autre, c’est d’une tribu que l’on parle, appartenant à une ethnie plus large, demeurée parfois en bonne partie nomade ; il y a certainement eu là un élément de vulnérabilité des institutions, tout aussi important probablement que l’avantage retiré de la cohésion tribale unissant à un moment donné les dirigeants.

 

 

Le XIXe siècle, grand siècle russe au Caucase, en Perse et en Asie centrale

En Perse, la période qui court de 1786 à 1925 est celle de la dynastie turkmène des Kadjars, époque pendant laquelle les pertes territoriales ne sont pas compensées par le gain d’une partie du difficile Baloutchistan, et qui voit l’affaissement presque irrésistible de l’empire, miné par l’installation du Grand Jeu, et rongé par les effets méridionaux d’un impérialisme russe à son apogée, plus encore que par l’étreinte anglaise [il en ira différemment au siècle suivant].

 

24 Pertes et gains territoriaux sous les Kadjars.png

 

Période ambivalente, d’ailleurs, que celle de la dynastie kadjare, puisque si, d’un côté, cette dernière, parvenue à son zénith à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, est parvenue à la fin du XVIIIe à reconquérir une partie du Caucase sous le premier empereur kadjar, Agha Mohammed Chah, à réunifier nombre de régions persanes, d’un autre côté, exposée au jeu de puissances internationales supérieures, elle s’est montrée hors d’état dans la durée de faire mieux que de flotter au gré de l’évolution de rapports de forces qui s’imposaient à elle de l’extérieur.

Mais, avant de revenir sur les très grandes lignes des relations russopersanes au XIXe siècle, il faut essayer de prendre, à gros traits, la mesure de la complexité croissante du jeu résultant de la rencontre de cinq empires = russe, ottoman, autrichien [qui dans ce développement ne nous retiendra guère car son jeu s’inscrit plus à l’ouest], persan, anglais – rencontre articulée principalement, on va le comprendre, autour du durable affrontement entre Londres et Saint-Pétersbourg =

La relative faiblesse kadjare peut être replacée ainsi dans le contexte plus large du « Grand Jeu », de l’énorme affrontement entre Londres et Moscou, dont je tends à penser, je le répète, qu’il n’a nullement pris fin [et qu’il serait superficiel de considérer que Washington a purement et simplement remplacé Londres dans le Grand Moyen Orient – l’Angleterre fut une très grande puissance, et elle le demeure, parce qu’elle a la grâce – en tant que puissance, je ne porte aucun jugement moral, si je le faisais, il serait affreusement sombre – d’être terriblement têtue, et ceci depuis des siècles = l’Angleterre – car c’est bien de l’Angleterre que je parle, délibérément – est cet étrange lopin de terre niché dans la brume, longtemps fort peu peuplé, qui depuis au moins trois siècles et demi a voulu être une puissance mondiale, et y est parvenu, et, quoi que racontent les esprits courts, imperméables à la grandeur terrible de cette aventure, persiste à l’être, avec une opiniâtreté, mais aussi une habileté, saisissantes].

L’affrontement de Londres et de Saint-Pétersbourg était inéluctable en Asie centrale, à partir du moment où, au milieu du XIXe siècle, la descente russe vers le sud, ne pouvait pas ne pas rencontrer la remontée de l’Angleterre, maîtresse de l’empire des Indes [à partir de 1858, lorsque les possessions de la Compagnie des Indes anglaise [East India Company] revinrent à la Couronne et que fut créé le Raj, la reine Victoria prenant le titre d’impératrice des Indes.

La carte de l’expansion russe après 1809 est bien entendu très éclairante =

25 Expansion russe puis soviétique, à partir de 1809.png

Il est utile de la compléter par les cartes concernant la substitution progressive de la Russie aux mondes des Khanats antérieurs – khanats turcs puis mongols après le déferlement mongol, puis turcomongols, il importe peu — petites principautés musulmanes quoi qu’il en soit lorsque ces cadres politiques et territoriaux se multiplièrent à partir du XVe siècle, dans toute la région courant, disons, de la Crimée jusqu’au Sin-Kiang.

Peut-être ne faut-il pas oublier un aspect dont on parle peu = ces khanats pratiquaient traditionnellement, de façon massive, l’esclavage et le trafic d’esclaves ; et les esclaves qu’ils utilisaient en nombre étaient… russes — cela justifierait toujours le propos des Russes de libérer leurs frères esclaves, et favoriserait – car il y avait là davantage qu’un simple prétexte – l’extension vers le sud de l’empire russe, laquelle, bien entendu, obéissait aussi, et sans doute surtout, à des motifs beaucoup moins humanitaires, même s’il n’y a pas lieu de suspecter ces derniers. [D’autant qu’il est parfaitement établi que, en des temps plus lointains – dans la première moitié du XVIe siècle ainsi – les Tatars des khanats de Crimée et, tout proche de Moscou, de Kazan, organisaient des razzias en Moscovie, au cours desquelles ils capturaient des Russes par dizaines de milliers afin de les réduire en esclavage – certes, le servage ne sera aboli qu’en 1861 en Russie, mais le servage n’est pas exactement la même chose que l’esclavage – aboli aux Etats-Unis seulement en 1865 -, singulièrement dans un pays dans lequel on est considéré comme un « infidèle ».]

Les trois cartes qui suivent vous permettront de vous repérer en gros dans l’espace et le temps =

26 L'Asie centrale des Khanats au XVI XVIIe.png

28 L'Asie centrale des Khanats, XVIIIe- XIXe.png

27  La mainmise russe sur l'Asie centrale.png

 

[Bref détour par l’Afghanistan]

[NB = Vous trouverez de nombreux développements sur l’évolution politique de l’Afghanistan depuis la deuxième moitié du XXe siècle dans le billet du 20 avril 2017, « Fragments d’un Journal de Guerre […] [2/2] »]

Le lieu où s’immobilisèrent les deux empires fut finalement… l’Afghanistan, ce qui est finalement d’un grand intérêt = l’Afghanistan, cet espace multi-ethnique, et donc ne pouvant cheminer qu’avec difficulté vers une unité effective, mais en lequel, finalement, s’épuisent et échouent les empires qui voudraient en venir à bout.

Ci-après une caricature du temps de la deuxième guerre afghane – l’émir Cher Ali entre l’ours russe et le lion anglais…

29 Lors de la deuxième guerre afghane, l'émir d'Afghanistan Cher Ali.png

 

Je ne souhaite pas m’attarder trop sur l’Afghanistan, bien que son histoire, on l’aura compris par exemple au déclin de la dynastie Séfévide, avec l’arrivée de la dynastie Hotaki, interfère significativement avec celle de l’empire perse [lequel s’étendit parfois à une partie de l’Afghanistan]. C’est le cas aujourd’hui encore = ainsi, la très forte minorité Hazara [25 à 30% de la population totale], dont la confession est massivement le chiisme duodécimain, et globalement assez mal traitée en Afghanistan, regarde volontiers vers Téhéran ; en Syrie, il est avéré que l’Iran a utilisé de nombreux miliciens hazaras, lesquels se seraient vu promettre la nationalité iranienne pour leurs services ; l’on a murmuré que les pertes eussent été particulièrement abondantes dans leurs rangs, probablement parce qu’ils se voyaient confier des missions exposées. Une carte ethnolinguistique de l’Afghanistan ne pouvant faire de mal, en particulier pour voir le film que vous savez =

Carte ethnolinguistique de l'Afghanistan.png

 

Que l’Afghanistan ait eu ses heures de grandeur – tendue certes – à l’âge moderne ne doit pas être négligé, au moins comme un élément important de la conscience de soi afghane ; non plus que ces moments correspondirent à des temps de domination pachtoune [majorité relative, toujours, de la population, au-delà de 40%]. La dynastie Durrani [du nom de l’une des grandes tribus pachtounes – tribus d’ailleurs, pour tout simplifier, traditionnellement fort antagonistes, en particulier les deux grands groupes Durrani et Ghilzaï -, elles-mêmes divisées en tribus], fondée par le padichah, l’empereur, Ahmed Chah Durrani [à partir de 1747], fut en mesure de rayonner du nord-ouest de l’Inde jusqu’à l’est persan et dans les actuels Turkménistan et Ouzbékistan. [Ces clivages – entre grands groupes ethniques, entre composantes de la majorité relative pachtoune, etc. – n’appartiennent pas vraiment à un passé révolu = ils ont conservé une sensible pertinence ces dernières décennies.]

Toutefois, Timour Chah Durrani, fils du fondateur de la dynastie, mourut en 1793, sans doute assassiné au terme d’un règne tumultueux. C’est donc un Afghanistan plongé dans un chaos qui n’a jamais vraiment cessé qui, affaibli par de constantes rivalités successorales, et, dans un climat de violence permanent et remarquable, par un enchaînement fiévreux de désordres divers, allait devoir affronter la double pression occidentale anglorusse. Certes, ainsi, Chouja Chah Durrani, un fils de Timour, parvint à régner après deux de ses frères, Zaman Chah Durrani et Mahmoud Chah Durrani, mais son destin indique assez que l’on était entré dans une période où l’interférence des âpres rivalités intérieures, tribales ou intrafamiliales, avec les ambitions des puissances étrangères rendrait toute stabilisation durable impossible : son alliance avec les Anglais emporta son renversement après quelques années de règne, en 1809, et lorsque ceux-ci le restaurèrent, au terme de la Première Guerre Anglo-Afghane, en 1839, le padichah fut assassiné, comme nombre de ses « hôtes » impopulaires, en 1842 [lors de leur repli, tous les Anglais ou à peu près – plus de seize mille personnes dit-on – seront mis à mort lors de la bataille de Gandamak, laquelle, épisode au fond inusuel, dans sa dimension, des guerres impérialistes, a laissé un terrible souvenir aux britanniques].

William Barnes Wollen, toile de 1898, Le dernier carré du 44e d'infanterie à Gandamak.png

Voici deux toiles manifestant l’ampleur de l’écho de Gandamak dans l’Angleterre victorienne ; en haut, William Barnes Wollen, Le dernier carré du 44e d’infanterie à Gandamak [1898] ; en bas, une toile de 1879 d’Elizabeth Thompson représentant un survivant – le seul prétendent certains -, William Brydon, faisant retour à Jalalabad. Si le sieur Sarkozy avait eu un peu de culture [ne disons pas = un peu de cœur – il ne faut pas exagérer], il eût laissé la paix aux Afghans, et eût évité à nos hommes d’aller mourir pour rien et dans une guerre injuste, en particulier lors de la sanglante affaire d’Uzbin. [Il est vrai que, après la Libye, M. Sarkozy fait, de toute façon, définitivement partie de nos grands champions… Vous noterez que la répression, c’est pour les petits ou les plus faibles des grands de ce monde [M. Gbagbo par exemple, précipité dans le malheur sans motif légal intelligible] ; l’on ne sort à peu près jamais des « Animaux malades de la peste », sauf que pour les véritables grands, il n’y a pas même, lorsqu’ils détruisent des pays entiers, de « jugemens de cours » — la Cour pénale internationale – à supposer qu’une justice internationale, peu à même de considérer l’hétérogénéité culturelle du monde, soit véritablement possible – ne connaîtra jamais de la grande criminalité internationale la plus évidente [celle en laquelle la palme d’or revient incontestablement à M. George Bush le second] et semble à bien des égards, dès lors, une arme supplémentaire des dominants contre les dominés.]

Elizabeth Thompson,  William Brydon revenant à Jalalabad, l'un des seuls survivants de Gandamak - toile de 1879.png

 

Ce ne sont pas les terribles représailles auxquelles se livrèrent ensuite les Anglais qui purent améliorer leur image = leur expédition punitive n’empêcha pas le règne de Dost Mohammed Khan de reprendre [issu d’une autre tribu Durrani, les Barakzai, laquelle  tendra à tenir le premier rôle jusqu’à l’abolition de la monarchie en 1973]. Émir d’Afghanistan de 1826 à 1839, hostile à Londres [et plus généralement à toute domination impérialiste – tentant, lorsqu’il le pouvait, de jouer les Anglais contre les Russes et réciproquement],  il régna à nouveau de 1842 à 1863, et son long règne apparaît comme une exception.

Il dut d’ailleurs, finalement, se rapprocher des Anglais, concluant même une alliance avec Londres en 1855, avec le propos de reconquérir sur l’Empire de Perse la province d’Hérat, ce que permit la guerre dite anglopersane de 1856-1857.

Son fils, Cher Ali Khan [merveilleuse photo ci-dessous en 1869, par John Burke, l’un des grands photographes, avec William Baker, des aventures coloniales d’Albion — un livre précieux à ce sujet = Omar Khan, From Kashmir to Kabul. The Photographs of John Burke and William Baker], se trouvera tout comme lui confronté, bien entendu, aux conséquences de l’antagonisme anglorusse = comme le montre la caricature présentée plus haut, son vœu de maintenir son pays libre de toute sujétion se heurta à de constantes pressions, jusqu’à ce que les Anglais déclenchent la Seconde Guerre Anglo-Afghane afin, une nouvelle fois, de briser pareil honorable esprit d’indépendance, d’ailleurs autant envers Pétersbourg qu’envers Londres [puisque l’émir repoussait les envoyés de l’un et l’autre bord, tout en excitant, hélas pour son pays, les soupçons des uns comme des autres].

Cher Ali Khan par le photographe John Burke [1869].png

Cher Ali Khan mort, dès le début du conflit [après avoir tenté d’appeler la Russie à son aide], l’Anglais remporta celui-ci et imposa sa paix à… Gandamak [1879]. Avec un peu d’intelligence du moins, il semblait vouloir se contenter d’exiger à son bénéfice le renoncement de l’émirat d’Afghanistan à toute souveraineté extérieure, tout en prétendant ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures du pays = Gandamak paraissait assurer, au fond, que la sévère leçon de Gandamak avait porté… et qu’il fallait se garder de prétendre demeurer en Afghanistan [leçon oubliée par les chefs impérialistes contemporains]. Pourtant, l’Angleterre ne fut pas raisonnable jusqu’au bout ; elle se fit consentir quelques territoires, implanta des représentations en plusieurs lieux, s’assura des accès stratégiques au pays. Hélas, le massacre du consul britannique et de ses proches permit à Londres de reprendre l’initiative et de l’emporter à nouveau, imposant définitivement le statut diminué que l’on a dit à l’Afghanistan.

[J’aurai l’occasion un peu plus loin – ou plutôt dans un suivant billet s’il vient – de revenir très brièvement sur deux épisodes ultérieurs = l’établissement du protectorat anglais et la troisième guerre anglo-afghane, laquelle permettra à l’Afghanistan de s’émanciper.]

[Retour en arrière = la Compagnie des Indes et la route de Boukhara]

Très sommairement, le conflit entre l’Angleterre et la Russie se noua de la façon suivante =

[[[Sur ce qui est évoqué ici, je signale à ceux qui seraient appelés quelque jour à creuser quelque jour, que la bibliographie est abondante, essentiellement britannique bien entendu – on peut lire des livres et textes de Martin Ewans, de Gerald Morgan, et plusieurs volumes d’Edward Ingram – et bien d’autres choses, cela va de soi. ]]]

En 1830, alors que l’empire des Indes n’avait pas encore été constitué, et que l’élément moteur de la colonisation britannique de l’Asie méridionale demeurait la British East India Company, Lord Ellenborough, alors President of the Board of Control [c’est-à-dire de l’organe chargé de contrôler la Compagnie des Indes au nom de la Couronne – en réalité extrêmement active dans une affaire commerciale qui revêtait la signification d’une affaire d’État], fonction importante qui était considérée à Londres comme d’un niveau à peu près ministériel eu égard à l’énormité des enjeux [Lord Ellenborough serait d’ailleurs Governor-General of India quelques années plus tard, c’est-à-dire chef de l’administration anglaise en Inde – fonction qui, plus tard, après l’instauration de l’Empire des Indes serait rehaussée du titre, certes impressionnant, de « vice-roi des Indes »] — Lord Ellenborough, donc, forma le projet extrêmement ambitieux de construire une route jusqu’à Boukhara [actuellement dans le sud de l’Ouzbékistan, assez près de la frontière avec le Tukménistan].

Comme vous le notez une nouvelle fois, la question des routes – sur terre comme sur mer – est une question tout à fait cruciale des relations internationales, aussi importante que celle des ressources de tous ordres – à commencer bien sûr par l’eau, la première des ressources [deux fois hélas pourrait-on écrire, d’abord parce que la lutte pour ce bien si précieux sera à peu près inévitablement porteuse d’un nombre croissant de conflits redoutables, et ensuite au regard de la négligence avec laquelle tant de ceux qui se prétendent, de façon au fond mondaine et conformiste, soucieux d’écologie, considèrent cet aspect et quelques autres plus ou moins distincts de la question économiquement profitable de l’origine anthropique du réchauffement climatique].

Le propos explicite, quoi qu’il en soit, était de se projeter au travers de l’Afghanistan, de s’en assurer la maîtrise [perspective semée de redoutables embûches que, manifestement, les Anglais sous-estimaient encore], de construire une manière de radiale centre-asiatique propre à favoriser une bonne résistance aux ambitions, soit ottomanes, soit perses, soit bien entendu russes — mais en réalité principalement russes, puisque la hantise de Londres était que les empires ottoman et perse ne tombassent sous l’influence croissante de la Russie [n’oublions pas que la Guerre de Crimée, de 1853 à 1856, fut fomentée par l’Angleterre, à laquelle Napoléon III, le plus absurde des princes de l’histoire de France du point de vue de la politique extérieure, emboîta le pas avec une très coupable légèreté].

Les conséquences furent très éloignées du rêve de Londres [si l’on excepte, à la suite des deux guerres anglo-sikhs des années quarante, la conquête de l’empire Sikh au Penjab] puisque, d’un côté, se déclencha la première guerre anglo-afghane [laquelle se terminera catastrophiquement pour Londres, on l’a déjà relevé] -la guerre anglo[afghano]persane de 1856-1857, une quinzaine d’années plus tard, renforçant toutefois la situation britannique, on y reviendra -, et que d’un autre côté, la Russie amplifia alors sa marche vers le sud qui devait la rendre maîtresse de l’ensemble de ce qui deviendrait le Kazakhstan au milieu des années quarante, puis, en moins de trente ans, de toutes les autres futures possessions russes en Asie centrale [v. plus loin].

Un tableau de Nikolaï Karazine, évoquant la prise de Samarcande [plus tard = Ouzbékistan] par les troupes russes

31 Nikolaï Karazine, Prise de Samarcande par les troupes russes en 1868.png

 

Pour autant, la préservation de l’immense Empire britannique des Indes fut bien assurée – il suffit pour s’en rendre compte de consulter une carte dont le propos est de le représenter vers 1900

30 L'empire britannique des Indes c. 1900.png

 

Je ne veux pas entrer dans quelque détail que ce soit = il faut retenir, toutefois, que l’affrontement anglorusse, plus ou moins indirect, s’étala sur des décennies, marquées par des accords toujours fragiles et précaires = l’animosité, si impressionnante aujourd’hui, entre les deux pays, s’est forgée au siècle du Grand Jeu.

 

[L’affaissement de la Perse kadjare au Caucase]

Revenons, désormais, à la situation de la Perse, enjeu en particulier de la rivalité anglorusse – et placée, je le rappelle au cœur de la question que j’ai posée = sachant que l’amour ne saurait guère être significativement placé au principe des relations entre les peuples, devrait-on suggérer, au regard de l’histoire, qu’il doive en aller très différemment pour l’Iran et la Russie, inévitablement associés jusqu’à un certain point dans l’affaire syrienne ? L’on aura compris que ma réponse ne saurait être que fermement négative, la Perse ayant été – et on va se confirmer dans ce point de vue – une victime importante de l’impressionnant débordement impérialiste, sur le tard, de la Russie. Autre chose sont, bien sûr, les arrangements politiques, nullement même constitutifs d’alliances en forme.

L’empire Kadjar, vous disais-je, va se trouver dans l’ensemble très affaibi par rapport à la plus haute période séfévide. Il se trouve toujours au contact de l’ennemi ottoman, mais surtout, désormais, il ne saurait n’être pas aspiré dans le jeu en tenaille de l’affrontement entre Londres et Pétersbourg.

Je ne peux m’empêcher de vous donner à méditer une image, répétitive au fond ces dernières années ; ici, M. Erdogan sourit ; parfois c’est le cas de M. Poutine ; ou de M. Rohani, qui affecte volontiers un air bonhomme, toujours recommandé dans les mondes de clercs ; ils ne sont jamais vraiment souriants ensemble ; je me demande toujours quel degré de profondeur de la conscience historique, chez ces héritiers de trois empires qui se firent tant la guerre, se trouve actualisé, secrètement en chacun, lors de ces échanges en lesquels les intérêts et les perspectives, tout bien pesé, ne sont pas vraiment compatibles. Essayez, fixant chacun tour à tour, de vous promener dans leurs têtes = c’est un bon exercice ; si vous vous sentez trop angoissé, arrêtez surtout !

MM Erdogan, Poutine et Rohani.png

 

Pour aller au strict essentiel = dès le premier quart du XIXe siècle, la Russie impose sa volonté à l’occasion de deux traités d’une importance majeure =

32 Les acquisitions territoriales russes au traité de Golestan de 1813.png

1/ Par le traité de Golestan de 1813, mettant fin à la longue guerre russopersane de 1804-1813, la Perse perd un territoire considérable – en gros, actuellement, la majeure partie de l’Azerbaïdjan d’aujourd’hui, une grosse moitié de la Géorgie, la région du Daghestan. Mais il y a davantage = la Perse se voit privée, au bénéfice exclusif de la Russie du droit de naviguer sur la Mer Caspienne, qui devient en gros une mer russe. Enfin, un accord de libre-échange permet à la Russie de s’assurer une position commerciale en principe très favorable à terme.

2/ Le traité de Turkmanchai de 1828 intervient au terme d’une nouvelle guerre russopersane, entre 1826 et 1828, aussi peu favorable aux armes perses. Ne compliquons pas trop les choses = il suffira de retenir que la Russie, sur le plan territorial, put ainsi conforter des acquisitions de Golestan au sud-ouest de celles-ci, mettant la main sur une importante partie de la présente Arménie et sur un nouveau morceau d’Azerbaïdjan actuel.

Ce qu’on a appelé la frontière de l’Araxe [du nom d’une importante rivière] formait désormais la séparation des deux empires, par ailleurs limitrophes à l’ouest de l’empire ottoman. Le Caucase était russe désormais. Pour le reste, l’on confirmait, voire durcissait, toutes les dispositions admises au Golestan.

La « frontière de l’Araxe » dit-on ; et le propos est à la fois juste et propre à conduire à une mauvaise appréciation ; car l’Araxe ne marque, à partir du début du XIXe siècle, la frontière de la Perse et de la Russie que jusqu’au niveau du si fameux Mont Ararat à peu près ;  au-delà, le haut Araxe prend sa source et coule alors, sur un gros tiers de son cours dans l’empire ottoman. Pour vous repérer – sinon très précisément, du moins à suffisance – dans cette affaire de très grande importance – car le Caucase fut et demeure un enjeu politique tout à fait majeur, une zone de grande tension, en laquelle des rebondissements d’une sorte ou d’une autre doivent toujours être redoutés – une région aussi, bien sûr, perméable, à l’époque récente, dans les deux sens, à la zone de guerre irakosyrienne -, je porte plusieurs cartes, lesquelles vous permettront de voir comment l’empire russe, en quelques décennies, imposa d’abord la frontière de l’Araxe à la Perse en 1813 et 1823, puis, plus à l’ouest, rabota un peu l’empire ottoman en 1829, au traité d’Andrinople, au terme de la guerre russoturque de 1828-1829, et davantage, prolongeant à peu près [la vérification à partir des jeux de cartes dont on dispose en ligne n’est pas très facile, même en s’aidant de googlemaps] la frontière de l’Araxe vers le couchant, au traité de Berlin de 1878, après la guerre russoturque de 1877-1878.

La frontière de l'Araxe.png

Caucase 1.png

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Caucase 4.png

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Caucase 6.png

 

[Au cœur du Grand Jeu = la réduction du rayonnement extérieur de la Perse par la descente russe en Asie centrale]

De l’autre côté de la Caspienne, on l’a dit plus haut, les armes du tzar allaient peu à peu submerger l’Asie centrale jusqu’au cours supérieur de l’Amou Daria au sud, c’est-à-dire jusqu’à l’Afghanistan = c’était là encore priver l’Empire Perse d’une zone de rayonnement ancienne. Le Traité russopersan d’Akhal, en 1881, allait consacrer le renoncement de la Perse à jouer un rôle au-delà de ses frontières dans le sud-ouest de cette grande région.

Ce qu’il faut comprendre synoptiquement, c’est que la relation russopersane ne pouvait se développer hors de la considération, au même moment, de la rivalité anglorusse.

Assez habilement, Pétersbourg encourageait la Perse, rabotée au nord, à se déployer vers l’est, vers l’Afghanistan = l’Afghanistan avait fait partie de l’ensemble iranien autrefois, et, d’une certaine façon, le tampon perso-afghan pourrait entraver les entreprises de Londres.

Mais l’Angleterre devait riposter et, après diverses pressions, imposer à la Perse, en 1841, juste après la première guerre anglo-afghane, un traité lui consentant nombre d’avantages déjà consentis aux Russes. Le climat de la politique perse demeurait favorable à la Russie, mais il était évident que l’inquiétude des responsables était grande désormais à l’idée de déclencher les foudres de l’Angleterre.

Les années cinquante furent finalement assez chaotiques. À la faveur de la Guerre de Crimée, qui retenait en principe au loin les deux principaux acteurs, Russie et Angleterre, la Perse, en 1855, crut pouvoir reconquérir le nord-ouest de l’Afghanistan, la région d’Hérat. Mais, victorieuse, l’Angleterre vint la punir [guerre, déjà évoquée, anglo-afghano-persane, dite anglopersane]. En 1857, le traité anglo-iranien de Paris contraignit ainsi la Perse à renoncer à la domination de tout ou partie de l’Afghanistan.

Par un paradoxe qui rappelle assez ce qui s’était passé auparavant avec la Russie, la défaite persane emporta un renforcement rapide des relations anglopersanes, comme si, ballotté entre des empires plus puissants, l’empire de Perse cherchait à s’abriter derrière l’un de ses adversaires du temps pour, du moins, stratégie du faible affronté à deux forts, mieux résister à l’autre – d’ailleurs, s’il s’agit de la Russie, le plus dangereux alors pour les Persans à n’en guère douter.

Les Anglais, tout à leur obsession indienne, avaient besoin, on l’a déjà compris – comme tous les autres, mais plus que d’autres du fait de l’importance de leur projection coloniale, de routes = ils obtinrent de la Perse l’autorisation de pouvoir faire passer par la partie méridionale du pays des câbles télégraphiques entre l’Europe et l’Inde.

De façon systématique, ils mirent en avant Israel Beer Josaphat, dit Julius Reuter, Allemand originairement de confession juive, converti au luthéranisme, anobli, devenu britannique, toujours bien connu comme fondateur de la fameuse agence de presse financière Reuters, mais répandu dans des activités très diverses [banque, câble et autres affaires], qu’il développa notamment dans l’empire perse, obtenant une concession très large en 1872 [mines, télégraphe, chemin de fer, etc., puis finalement The Imperial Bank of Persia, concurrencée toutefois par une banque créée par les Russes, la Banque Esteghrazi, établissements financiers favorisant un asservissement des élites persanes par la dette] pour le plus grand mécontentement du clergé chiite.

Comme on vient de le comprendre avec l’enjeu bancaire, Londres et Pétersbourg rivalisaient continûment, marquant tour à tour des points. La seconde, toutefois, réalisa un coup considérable lorsque la Russie obtint en 1880 de créer un régiment de cosaques, lequel deviendra bientôt une division entière = ces hommes étaient certes chargés d’assurer la sauvegarde du souverain Kadjar, mais ils obéissaient en réalité à leurs officiers russes, tandis qu’au même moment les Anglais annexaient à l’Inde la province du Baloutchistan [laquelle pose certes, aujourd’hui encore, de lourdes difficultés à Téhéran, mais il n’importe].

Il n’est pas excessif de considérer qu’en quelques décennies, l’Empire Perse s’était trouvé humilié, subordonné, dépecé de diverses façons. Et, tout bien pesé, de cette séquence, il fallait bien tirer la conclusion que le vainqueur était davantage le tzar que la nouvelle impératrice des Indes, certes rassasiée en Asie méridionale, mais tendanciellement contenue, et même parfois davantage, en Asie centrale.

Je pose la question, brutalement =

que croient donc les commentateurs hâtifs qui s’étonnent du caractère malgré tout superficiel des relations iranorusses, solides, mais bornées à de stricts et peu contestables intérêts communs ? Que les plus hauts responsables des nations [lorsqu’ils sont dévoués à l’intérêt de leur peuple, ce dont certes l’on commence à sérieusement perdre l’habitude en France] oublient le passé, que les cicatrices des siècles disparaissent tout à fait de leur conscience, que les antiques douleurs ne sont pas ravivées au moindre soupçon portant sur la sincérité du partenaire du moment ? Tout cela est grand mais sombre, douloureux, plein d’épouvante – et fort au-delà des commodités stratégiques légitimement imaginées par des stratèges en chambre, par ailleurs fort légitimement réservés [et davantage] envers les façons atlantistes de procéder.

Ou encore =

Pensera-t-on, d’un autre côté, que Londres la rancunière puisse oublier dans les siècles, non seulement la résistance, mais la pugnacité de l’empire russe ? Le penser serait méconnaître la sorte de grandeur propre d’un empire britannique qui a suppléé sa relative faiblesse jusqu’au début du XIXe siècle par une ténacité, une application, un sens des montages obliques inégalables dans l’histoire.

 

JE FERAI PEUT ÊTRE UN PAPIER COMPLÉMENTAIRE SUR L’ÂGE DU PÉTROLE ET LE SUCCÈS DE L’ANGLETERRE DANS LE « GRAND JEU » DANS LA PREMIÈRE MOITIÉ DU XXe SIÈCLE. MAIS CE N’EST PAS CERTAIN, ET CE NE SERA PAS, DE TOUTE FAÇON, LA SEMAINE QUI VIENT, NI PROBABLEMENT LA SUIVANTE.