Perse kadjare, Iran pahlavi, République islamique d’Iran = que peut suggérer la reviviscence de l’ordre de Zulfiqar ?

 

Deux considérations préliminaires – lapidairement car je ne souhaite pas donner un placard théorique ici – = il n’est jamais de minces nouvelles dans les affaires d’État ; les aspects symboliques de la domination ne sont jamais ornementaux – il est raisonnable de les réputer au cœur de la dynamique de la constitution de l’identité. Conclusion = futiles eux-mêmes les esprits « profonds » qui considèrent comme futiles les jeux de forme apparemment futiles.

 

Le Gal Soleimani portant l'ordre de Zulfiqar.png

 

La nouvelle = le général Kassem Soleimani, icône, de la République islamique, vient – vers le dix mars semble-t-il – d’être créé par le Rahbar membre de l’ordre de Zulfiqar [ci-dessus, le rayonnant récipiendaire porte la nouvelle médaille – ci-dessous, un instant plus tôt, le Guide, Sayyed Ali Khamenei, lui accroche l’insigne de sa nouvelle dignité ].

 

Le Guide accroche l'insigne de l'ordre de Zulfiqar sur la poitrine du Gal Soleimani.png

 

Se fait-on beaucoup d’amis parmi ses petits camarades lorsque l’on se couvre de gloire et devient le légitime préféré du Guide ? Ce n’est pas très sûr [photo ci-dessous, un instant après la remise de l’insigne]. Bah !

 

Le Guide poursuit l'entretien avec le général Soleimani après la remise de l'Ordre de Zulfiqar.png

 

De l’importance du général Soleimani, ces dernières années, en particulier sur les fronts d’Irak [militaire et politique] et de Syrie [essentiellement militaire], j’ai eu l’occasion de parler les années précédentes. Membre du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique [les Pasdaran <Gardiens> disent le plus souvent, simplement, les commentateurs], il est depuis longtemps à la tête de la Force al-Qods [=Jérusalem], formation d’élite [à l’intérieur de cette considérable formation d’élite qu’est le CGRI] chargée des opérations à l’étranger.

 

Insigne d'épaule de général dans l'armée iranienne.png

 

Il n’est « que » général à deux étoiles – les deux étoiles, en France, sont portées par les « simples » généraux de brigade [trois = division ; quatre = corps d’armée ; cinq = armée]. [ci-dessus, insigne d’épaule des généraux de l’armée iranienne ; ci-dessous, insigne des généraux du Corps des Gardiens]

Mais il faut ajouter que l’usage de la République islamique est de ne pas conférer plus de deux étoiles ; encore ce grade est-il distribué avec une grande parcimonie = il y aurait actuellement moins de quinze généraux [deux étoiles donc], deux tiers chez les Pasdaran, un tiers dans l’armée [dont un dans la marine, l’amiral Chamkhani].

 

Insigne d'épaule de général des Pasdaran.png

 

Les révolutions se méfient à juste titre des glorieux militaires ; le poids du Clergé – aux termes de la mise en œuvre du velayat-e faqih dont la doctrine a été élaborée par l’ayatollah Rouhollah Khomeini, premier Guide – peut ici expliquer aussi la réticence de ce régime très complexe, mais ultimement hiérocratique, à promouvoir symboliquement au-delà d’un certain degré des militaires.

D’une certaine façon, la dignité conférée au général Soleimani permet, on va le comprendre, de l’honorer sans déverrouiller, dangereusement peut-être, les appétits des porteurs de sabres, propres à inquiéter, sans doute, les théologiens-juristes.

 

L'ordre de Zulfiqar tel que revivifié en 2019.png

 

L’Ordre de Zulfiqar [ci-dessus la présente étoile en formant l’insigne] est et n’est pas une nouveauté, et c’est ce qui fait, à mon sens tout l’intérêt de cet épisode. S’il n’avait en effet jamais été conféré par la République islamique depuis la révolution de 1979 – à la fois, supposera-t-on, par souci de rupture symbolique, et afin aussi de ne pas conférer de dignités propres à exalter le sabre [puisque la récompense était traditionnellement, et exclusivement depuis 1925, réservée à ceux qui s’étaient illustrés militairement] -, il était la plus haute décoration de l’empire des Pahlavi, et sa fondation remontait à l’ère kadjare – précisément, à la volonté de Nasseredine Chah Kajar, en 1856. [ci-dessous, une étoile de troisième classe de 1925, revers et avers]

 

Ordre de Zulfiqar - 1925 - 1.png

 

Ordre de Zulfiqar 1925 - 2.png

 

Je ne sais si l’ordre revivifié est structuré en classes comme ce put être le cas par le passé ; ni s’il comportera des grades. Un aspect, par contre, saute aux yeux = dans sa présentation ancienne, l’étoile de Zulfiqar comportait en son centre, sur l’une de ses faces, le médaillon d’Ali. Je vais revenir sur cette présence ; notons simplement la disparition de l’image ; même les deux épées croisées ont disparu, lesquelles, antérieurement, rappelaient la forme supposée d’une certaine épée, on va le voir = une épée à deux pointes.

L’on supposera là une tendance à la radicalisation de l’aniconisme islamique. Celui-ci est certes poussé à son acmé anti-idolatrique, à l’époque contemporaine, dans le wahhabisme [qui est même emporté dans un procès impressionnant de destruction des vestiges archéologiques des temps les plus anciens de l’islam dans la péninsule arabique]. Mais il est une caractéristique générale de l’islam [du judaïsme aussi – et il put affecter le christianisme lui-même, malgré la vocation de la pensée de l’Incarnation à nourrir l’image – l’on songera à la grande crise iconoclaste que traversa l’empire romain d’Orient de 726 à 843, ou bien à la violence, dans un premier temps du moins, de la rage iconoclaste de certains protestants et réformés au XVIe siècle].

Pourtant, la lutte contre l’image comporta bien des atténuations dans la longue durée musulmane ; et ce fut singulièrement le cas dans le monde persan – en particulier à partir de sa conversion au chiisme duodécimain, au temps des Séfévides, ou dans la péninsule indienne par exemple. Un grand nombre d’images pieuses propres à alimenter la piété populaire dans tout le monde musulman ont pu être produites, d’ailleurs, par exemple, à Lahore, au Penjab [en sa partie aujourd’hui pakistanaise – si le chiisme est minoritaire au Pakistan, il compte probablement de quinze à plus de vingt pour cent des musulmans du pays, et son effectif, sans être majoritaire, monte au-delà à Lahore et dans sa région]

Ci-dessous quelques images que je crois provenir de Lahore, datant probablement de la première moitié du siècle dernier – stupidement, prenant quelques dizaines de photos dans des livres, je ne les avais pas référencées ; c’était au moment de l’affaire de Charlie Hebdo, et je souhaitais expliquer pourquoi des images pouvaient choquer, non seulement en tant que dégradantes, mais même comme images ; et suggérer en même temps que la position des islams ait pu être plus complexe dans la durée que ne le pense une certaine radicalité sunnite ; finalement, le climat ne s’y prêtait pas, nullement du fait des étudiants musulmans d’ailleurs, mais à cause des pénibles sommets d’intensité atteints, chez beaucoup d’esprits fragiles, par l’idéologie – ou plutôt l’incapacitant réflexe – Charlie, si clairement manipulée à des fins politiques pourtant, et écartant la discussion en obligeant à une adhésion mécanique à un étrange ensemble vide, à une adhésion à l’adhésion même en quelque sorte ; de toute façon, il est devenu bien difficile de penser et de communiquer dans ce pays, et d’aider à ce que des sensibilités diverses acceptent de se considérer sérieusement, ce qui demande bien sûr un petit effort de connaissance, certes peu favorisé par notre grande inculture religieuse, désormais, aggravée par une hostilité ricanante propre à nous détourner du moindre effort. 1/ D’abord Ali, cousin et gendre du prophète de l’islam, élevé dit-on par celui-ci, quatrième calife, chevauchant un lion, car on le disait le lion de Dieu, et à droite, installé sur le dos de la mule Duldul, transmise à lui par le prophète ; en bas à gauche, Zulfiqar, son épée ; en haut, deux yeux pleurent quelque martyr[s] [son fils, l’imam Husayn, tué à Kerbala, peut-être – l’on supposerait alors que c’est sa silhouette qui est esquissée sur la gauche] ; 2/ puis Zulfiqar au sein d’une composition élaborée, destinée bien sûr à un public chiite duodécimain, puisque les douze roses roses, en haut, évoquent les douze imams [les roses rouges symbolisent la famille du prophète – lui-même, sa fille Fatima et son gendre Ali, et leurs fils Hassan et Husayn ; comme dans la précédente image, la main de Fatima peut-être – les cinq doigts évoquant de toute façon diverses choses, les cinq piliers de l’islam ou bien la famille du prophète par exemple ; les mots gravés sur la lame, mais je ne sais pas les déchiffrer davantage que ceux de la main, sont sans doute ceux de la fameuse formule – de mémoire et approximativement = il n’y a d’autre homme vaillant qu’Ali et Zulfiqar est son épée ; 3/ puis Duldul, une nouvelle fois, avec le nom d’Allah porté au sommet du tapis de selle ; l’on représente souvent Husayn aussi avec un cheval, Zuljanah, lequel, élevé dit-on par le prophète lui-même, mourut à Kerbala, percé par une flèche ; notez que l’on ne saurait ici avoir voulu représenter Bouraq, le cheval [ou la mule] ailé[e] des prophètes, lequel eût transporté en une nuit le prophète de l’islam de Médine à Jérusalem, d’où l’archange Gabriel l’eût conduit au septième Ciel, auprès de dieu [comp. par ex. avec l’élévation de saint Paul au troisième Ciel sur le chemin de Damas]

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Donc, de Zulfiqar, vous entrevoyez l’importance ; et celle-ci se trouve redoublée de ce que, obtenue par le prophète de l’islam à la bataille de Badr, en 624, elle évoque la grande victoire remportée par celui-ci, avec des effectifs bien moindres pourtant, sur les Mecquois qui l’avaient contraint à partir pour Médine. [Mais les historiens assureront plus tard qu’une armée angélique eût combattu aux côtés du prophète, conduite par l’archange Gabriel – les chrétiens connurent aussi de telles expériences spirituelles dans la durée – singulièrement au temps des Croisades]. Mais le destin de l’épée à deux pointes – dont les significations sont complexes – est affecté d’une certaine ambivalence = c’est en effet au cours d’une défaite, à la bataille de Uhud, en 625, qu’il la donna à Ali.

 

Quoi qu’il en soit, la reprise d’une décoration impériale par la République islamique est ici très intéressante ; d’un côté, vous le comprenez, l’empire, en se revendiquant de l’épée, favorisait la captation d’un patrimoine symbolique immense ; mais aujourd’hui, en redonnant vie à une décoration impériale éminente, le Guide contribue, en une heure très difficile, à affirmer la continuité profonde du destin de l’Iran.

Sayyed Ali Khamenei, certes, semble conscient du petit risque qu’il court ; c’est pourquoi, dans le discours prononcé, il a tenu à souligner le sens intimement religieux de son geste – sans trop de peine au regard de la signification propre de l’épée bifide – ; je traduis quelques mots rapportés sur des blogues anglosaxons =

« J’espère qu’Allah le très-haut le récompensera [le général Soleimani] et le bénira, et qu’il l’aidera à vivre une vie bienheureuse, et qu’il fera que sa fin soit marquée par le martyre. »

Ajoutant toutefois un trait d’humour clérical frappé d’ailleurs au coin du réalisme =

« Bien sûr – pas trop tôt… » [poursuivant =] « La République islamique aura besoin de ses services pour un grand nombre d’années à venir, mais j’espère que ses services culmineront dans le martyre, si Dieu le veut ».

 

 

 

sr