al-Jūlān/Golan = la nouvelle bombe à retardement déclenchée par l’Administration Trump – quelques pièces

 

 

[[[ Avertissement =

En suggérant, hier, que Nordstream 2, à l’instar de Nordstream 1, puisse avoir, lorsqu’il entrera, très probablement, en activité dans les mois qui viennent [puisque je vous ai indiqué pourquoi, à mon sens, malgré de multiples pressions inspirées en tout particulier par Washington, Mme Merkel ne pouvait céder sur un tel chapitre sans achever de casser son image – et davantage – auprès tant du patronat et de la bourgeoisie que des travailleurs allemands], un débit de soixante-trois millards de mètres cubes annuels de gaz, je me suis trompé – confondant bizarrement cette valeur avec celle prévue pour le projet Southstream, abandonné il y a quelques années à l’initiative de l’Union européenne. Le volume exact sera, pour Nordstream 2 comme déjà pour Nordstream 1, de cinquante-cinq milliards de mètres cubes, acheminés par moitié par chacun des deux gazoducs composant Nordstream 2. [Pour qu’une telle valeur ne soit pas dépourvue de sens pour vous, retenez par exemple que la France consomme annuellement de l’ordre de quarante milliards de mètres cubes.]. ]]]

 

le 2 avril = L’un d’entre vous m’a demandé s’il existait quelque chose qui ressemble à un instrument de travail commode dont l’objet serait cette « source » que forment les résolutions du Conseil de Sécurité [je place des guillemets parce que la notion de « source », chère aux juristes vous l’aurez remarqué, a pour vocation de  créer une sorte de biais cognitif intellectuellement peu justifiable mais essentiel à la domination, dans la mesure où elle tend à objectiviser le sens et la signification, ce qui revient tout simplement à négliger la question la plus importante – celle de l’interprétation — je n’insiste pas, ne voulant pas agiter exagérément le profond sommeil dogmatique dans lequel l’un des propos de la Faculté, dans sa prétention positiviste à « décrire le droit », est de vous plonger afin que toute contestation fondamentale d’un montage absurde – la contestation du Conseil constitutionnel par exemple, horresco referens… – vous apparaisse comme un acte de pure et simple délinquance].

Je conseille – non pour l’immédiat [sauf pour quelques-uns peut-être] mais à ceux qui souhaitent s’accrocher un peu à ces affaires par la suite – le très précieux recueil de résolutions commentées dirigé Mme Albaret, M. Decaux et al., Les grandes résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, chez Dalloz ; ainsi, sur la 242, pp. 63 sq.,  et sur la 338, pp. 82 sq.

 

700-3 GOLAN Proclamation sur le Golan de M. Trump - original.png

 

Hier jeudi 28 mars, parmi les questions d’immédiate actualité, j’ai souligné l’importance de la décision prise ce dernier lundi par M. Trump de reconnaître la souveraineté de Tel Aviv sur le Golan. Désespérer la Syrie après avoir désespéré le peuple palestinien [et l’oumma[t] tout entière, attachée à son troisième lieu saint] par la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël = M. Trump semble en excellente voie pour admettre la souveraineté de l’État israélien sur le West Bank, comme l’on dit volontiers à Washington [ce que nous appelons la Cisjordanie]. Question de temps sans doute.

 

700-1 GOLAN MM. Trump et Nétanyahou le lundi 25 avril 2019 lors de la reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le Golan.png

 

Bien entendu, ce désormais assez probable « Grand Israël » ne sera en aucun cas, tendanciellement, un État admettant en son sein l’égalité de droit, puisque la Knesset a adopté le 19 juillet 2018 une loi – considérée comme devant prendre rang parmi les « lois fondamentales » d’un pays qui n’a pas à proprement parler de constitution systématique – définissant Israël comme « l’État-nation du peuple juif », disposant qu’ « Israël est la patrie historique du peuple juif » et que « les Juifs ont un droit exclusif à l’autodétermination nationale », instituant l’exclusivité de l’hébreu au titre de langue officielle, l’arabe bénéficiant toutefois d’un « statut spécial », et appelant à l’intensification de la colonisation, puisque « l’extension de l’implantation juive relève de l’intérêt national », habilitant par conséquent les autorités à « prendr[e] les mesures pour encourager et promouvoir son établissement et son renforcement ».

Voici le texte de la loi de juillet 2018 tel que l’a publié la Knesset =

 

The following is a full translation of the final version of Basic Law : Israel as the Nation State of the Jewish People, passed by the Knesset on July 19, 2018.

Basic Law: Israel as the Nation State of the Jewish People

1. Basic principles

A. The land of Israel is the historical homeland of the Jewish people, in which the State of Israel was established.

B. The State of Israel is the national home of the Jewish people, in which it fulfills its natural, cultural, religious and historical right to self-determination.

C. The right to exercise national self-determination in the State of Israel is unique to the Jewish people.

2. The symbols of the state

A. The name of the state is “Israel.”

B. The state flag is white with two blue stripes near the edges and a blue Star of David in the center.

C. The state emblem is a seven-branched menorah with olive leaves on both sides and the word “Israel” beneath it.

D. The state anthem is “Hatikvah.”

E. Details regarding state symbols will be determined by the law.

3 . The capital of the state

Jerusalem, complete and united, is the capital of Israel.

4. Language

A. The state’s language is Hebrew.

B. The Arabic language has a special status in the state; Regulating the use of Arabic in state institutions or by them will be set in law.

C. This clause does not harm the status given to the Arabic language before this law came into effect.

5. Ingathering of the exiles

The state will be open for Jewish immigration and the ingathering of exiles

6 . Connection to the Jewish people

A. The state will strive to ensure the safety of the members of the Jewish people in trouble or in captivity due to the fact of their Jewishness or their citizenship.

B. The state shall act within the Diaspora to strengthen the affinity between the state and members of the Jewish people.

C. The state shall act to preserve the cultural, historical and religious heritage of the Jewish people among Jews in the Diaspora.

7. Jewish settlement

A. The state views the development of Jewish settlement as a national value and will act to encourage and promote its establishment and consolidation.

8. Official calendar

The Hebrew calendar is the official calendar of the state and alongside it the Gregorian calendar will be used as an official calendar. Use of the Hebrew calendar and the Gregorian calendar will be determined by law.

9. Independence Day and memorial days

A. Independence Day is the official national holiday of the state.

B. Memorial Day for the Fallen in Israel’s Wars and Holocaust and Heroism Remembrance Day are official memorial days of the State.

10 . Days of rest and Sabbath

The Sabbath and the festivals of Israel are the established days of rest in the state; Non-Jews have a right to maintain days of rest on their Sabbaths and festivals; Details of this issue will be determined by law.

11. Immutability

This Basic Law shall not be amended, unless by another Basic Law passed by a majority of Knesset members.

 

Il me semble – pour dire les choses très simplement et très sincèrement – que chacun est à même de comprendre ce que peut signifier la combinaison d’un durcissement et d’un élargissement de l’emprise de Tel Aviv sur des terres arabes – ou en tout cas non-« juives » – avec l’affirmation d’une radicalité ethnique accrue = il n’y aura jamais de paix, du moins de paix susceptible de ménager dans une certaine mesure les perspectives affrontées, dans la région [il est rarissime que l’on puisse écrire jamais], sauf si la Syrie ne se redresse pas, d’un côté – ou bien change très profondément, et fort improbablement -, et si d’un autre côté une politique constante d’ « épuration » ethnique est conduite, tendant mécaniquement à une sorte de génocide des Palestiniens, tout à fait à la façon des Indiens d’Amérique du Nord autrefois.

Terrible perspective, on en conviendra, davantage de malheur devant être, pourrait-il sembler, ajouté à un malheur accumulé déjà immense. Et perspective au fond médiocrement probable au-delà d’un certain point, tout simplement parce que – à supposer même que la politique de Washington demeure constante, ce qu’elle n’a pas été exactement dans les six ou sept dernières années [ni bien sûr dans la longue durée = voyez les résolutions du Conseil de sécurité mentionnées dans ce billet] -, le peuple « juif » d’Israël est peu nombreux, et qu’il s’exposerait fort dangereusement en accroissant exagérément son emprise territoriale, comme un certain nombre de dessinateurs de cartes fous l’y invitent, tout en écartant fermement l’horizon d’une progressive fusion, par l’égalité et la multiplication des mariages, de peuples dès lors définitivement abandonnés à la confrontation. Dois-je ajouter que la supériorité régionale des armes israéliennes, malgré l’arme nucléaire, d’un emploi difficile, n’est pas absolument assurée, et que, de toute façon, les guerres se gagnent par le nombre et par l’esprit plus que par la fragile supériorité technique ?

 

Ci-dessous, la carte la plus claire que j’ai trouvée en ligne ; elle date toutefois d’il y a près de vingt ans ; par conséquent, la première légende « Zone de sécurité » du Liban sud est inexacte. Cette région frontalière, qui était devenue le Fatahland dans les années soixante-dix fut, de fait, occupée par Israël de 1982 à 2000. Par la suite, elle fut dominée par le Hezbollah ;  après qu’Israël ait lancé la « Guerre des trente-trois jours », à l’été 2006, contre cette formation justement [laquelle manifesta à cette occasion son efficacité], la résolution 1701 du Conseil de Sécurité imposa le cessez-le-feu, ordonna le retrait des forces israéliennes du Liban, interdit que des forces paramilitaires, dont le Hezbollah, descendent en-dessous du fleuve Litani [voir la carte] , et ordonna le déploiement des forces  régulières libanaises et de la  Force intérimaire des Nations Unies au Liban [FINUL], créée depuis 1978. Sur le bord oriental du Golan, c’est la Force des Nations Unies chargée d’observer le désengagement [FNUOD], établie par la résolution 350 du 31 mai 1974, qui œuvre.

700-4 GOLAN Golan - attention voir note jointe sur le Liban Sud.png

 

S’agissant du Golan, ce qui frappe, c’est la relative inutilité, à première vue, de la décision trumpienne ; non seulement parce qu’elle sera peu suivie par les autres États, mais parce qu’elle ne change rien sur le terrain, déserté par d’innombrables réfugiés syriens [au lendemain de la victoire israélienne de 1967, des centaines de villages furent rasés, non loin de cent-cinquante mille habitants furent contraints à l’exil – devenus cinq cent mille environ désormais, entassés dans la banlieue de Damas ou le gouvernorat de Deraa pour la plupart], et déjà très largement, et systématiquement, colonisé [quelques villages syriens demeurent, au nord, mais leurs habitants sont méthodiquement persécutés pas les autorités d’occupation].

Mais elle me permet d’alerter votre attention sur l’importance d’aspects très secondairement stratégiques [ou si vous préférez = ne concernant pas immédiatement la configuration effective de l’emprise sur les sols, les ressources, les routes] dans les relations internationales – ici, et là encore je dessine à très gros traits = symboliques, touchant au droit international, politiques ou autres encore.

 

I.

Même un acte qui ne change rien sur le terrain emporte des déplacements importants = ici, M. Trump a fait glisser la perspective de la restitution du Golan du plus tard peut-être à une manière de probablement jamais, en posant simplement que la première puissance planétaire écartait de toute discussion imaginable cette affaire ; fermant la voie à la discussion, M. Trump a ouvert la voie à la guerre.

 

II.

S’agissant du droit international classique, tel qu’au fond le condensait la Charte des Nations Unies, nul ne saurait douter depuis l’affaire Yougoslave que le propos de Washington est de lui substituer d’autres montages autorisant son propre unilatéralisme. Ici, les très mauvaises manières de l’odieux M. Trump ne font qu’exaspérer cette orientation désastreuse, dont on peut sérieusement redouter qu’elle n’ait pas livré encore ses fruits les plus amers.

Les fameuses résolutions  242 et 338 du Conseil de Sécurité, quoi qu’il en soit, se trouvent considérées ici comme de purs et simples chiffons de papier. Les voici, la première postérieure à la « Guerre des Six Jours », la seconde à la « Guerre du Kippour » [plutôt dite « du Ramadan » dans le monde musulman] =

Résolution 242 du 22 XI 1967.png

 

 

Résolution 338 du 22 octobre 1973.png

 

De même, bien entendu, la résolution 497 de décembre 1981 réputant « nulle et non avenue, et sans effet juridique sur le plan international » la décision unilatérale de Tel Aviv annexant peu avant le Golan =

 

Résolution 497 du 17 décembre 1981.png

 

III.

J’ai insisté hier sur ce qu’il ne fallait pas juger irrationnelle la détestable et belligène décision de M. Trump ; elle peut à mon sens être réputée rationnelle au regard de ses propres fins =

1/ il est très manifeste qu’il souhaite aider M. Nétanyahou dans sa campagne électorale ;

2/ il ne songe qu’à être réélu dans un an et demi – or il ne peut l’être qu’en mobilisant son électorat « naturel » – non l’assez importante communauté juive, laquelle n’a voté qu’entre 20 et 25% pour lui en 2016, et qui au plus, si elle infléchissait sensiblement sa préférence ordinaire pour les démocrates, lui apporterait un ou deux millions de voix de plus dans des zones où, de toute façon, il demeurerait probablement minoritaire, mais, bien sûr, les masses évangéliques « Christian-Zionist », massivement favorables au tandem Trump-Pence il y a deux ans et demi, et dans l’attente, pour beaucoup de leurs membres, de l’accélération de la spirale apocalyptique [dois-je préciser que le chrétien que je suis réprouve avec la plus grande vigueur ces vues délirantes, extrapolées d’un livre réputé canonique de justesse, explicable au demeurant dans le cadre d’une tradition culturelle bien précise – l’Apocalypse imputée à saint Jean -, et juge tout à fait odieux que de tels illuminés profanent ainsi, dans leur sotte fureur, l’annonce immense de la substitution de l’Amour à la Loi, laquelle forme le cœur le plus assuré de la révolution chrétienne, même si l’institution cléricale, emportant le raidissement du pli magistériel, entravant l’essor de la controverse dialectique, a tendu à estomper la radicalité de cette révolution ?] ;

3/ on ne saurait enfin exclure que le propos constant, même s’il n’est pas affiché, de Washington depuis un quart de siècle, à savoir fragmenter certaines régions stratégiques à un titre ou à un autre, ne trouve, dans le dépeçage de la Syrie, une expression assez transparente. Comme il m’arrive de le suggérer, à l’instar de quelques autres = la politique extérieure étatsunienne serait inintelligible si l’on ne supposait pas que ses constants échecs sont non seulement souhaités mais voulus ; c’est parce qu’elle apparaît lamentable qu’elle est – atrocement – brillante ; l’échec c’est le succès ; c’est en semant le désordre qu’elle édifie le nouvel ordre ; bien entendu, il se pourrait bien qu’elle se prenne quelque jours les pieds dans le tapis qu’elle lacère si savamment.

 

 

 

 

sr