La « Global War on Terror » & les – lourdes – ambivalences de la stratégie étatsunienne – deux brèves études

 

Tout d’abord, puisque ces deux questions entretiennent un lien avec ce qui suit =

I.- L’une d’entre vous m’a dit peiner à trouver le deuxième volet du film sur l’Afghanistan ; je l’invite à reprendre sa recherche ; elle trouvera sans peine ; je ne donne pas le lien parce qu’une ruée trop brutale pourrait avoir des effets négatifs, nuisibles.

II.- J’ai promis à l’un d’entre vous une référence concernant le drôle de jeu de la CIA en matière de stupéfiants, en particulier en Afghanistan [le pavot à opium cultivé dans ce pays permet l’élaboration de peut-être quatre-vingt-dix pour cent de l’héroïne mondiale, laquelle dévaste en particulier de larges effectifs étatsuniens ; ce n’était nullement le cas sous les talibans]

Vous trouverez ci-après une image de la couverture de l’édition révisée de l’intéressant ouvrage du Pr Alfred McCoy

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Je répète qu’une seule chose importe à mes yeux = la libre recherche en vue de la compréhension d’affaires toujours extrêmement complexes, en lesquelles il est difficile de démêler des fils nombreux et, souvent, des contradictions, sérieuses ou apparentes ; la méthode des gens intelligents et désintéressés – c’est-à-dire n’attendant rien, et refusant même volontiers ce qui pourrait affaiblir leur indépendance d’esprit -, je le répète = 1/ on lit – et plus largement = documente – le plus généreusement possible, sans aucun préjugé ; 2/ on recoupe patiemment ; 3/ on conjecture sur un mode toujours probabiliste – tout simplement parce que nul ne peut prétendre atteindre à la certitude dans le monde des disciplines humaines – ; 4/ l’on revient bien évidemment sur sa position s’il est quelque motif de le faire [motif, il s’entend, intellectuel, et non inscrit dans la dépendance du terrorisme psychologique des serviteurs de la classe dominante – qu’il faut plaindre – mépriser un peu aussi peut-être… – et non pas craindre]. À cette heure, je ne vois pas de motif de n’accorder pas la plus extrême attention – même s’ils sont contrariants – aux travaux de M. McCoy et de quelques autres.

Je vous précise, par ailleurs, que le saisissant entretien accordé par feu Zbigniew Brzezinski [homme brillant, rempli d’une haine sans limite pour la Russie et le socialisme] – document évoqué dans le premier article que je porterai ci-après – est reproduit dans mon billet du 20 avril 2017, « Fragments d’un Journal de Guerre. […] [2/2] ».

Deux textes, donc, utilement synthétiques il me semble =

1/ Le premier – qui confirmera certaines considérations du cours plus qu’il ne bouleversera strictement la vue que peuvent avoir acquise, peut-être, les plus attentifs – a paru dans Consortium News il y a six semaines ; voici qu’il se trouve désormais commodément traduit par le très bon site de M. Berruyer, Les Crises =

https://consortiumnews.com/2019/02/21/telling-only-part-of-the-story-of-jihad/

https://www.les-crises.fr/une-histoire-partielle-du-djihad/

2/ Le deuxième a été publié par Mme Leslie Varenne, l’une de ses dirigeantes, sur le site de l’IVERIS, Institut de Veille et d’Étude des Relations Internationales et Stratégiques  =

https://www.iveris.eu/list/notes_danalyse/419-de_la_syrie_au_sahel

Il suggère plus qu’il n’affirme ; bien évidemment, ce ne serait pas du tout la même chose que des membres de Daech se rendent d’eux-mêmes de Syrie en Afrique, ou qu’ils y soient incités, peut-être même en recevant une assistance à première vue paradoxale ; que l’on se pose la question – non celle de l’aide, à un moment ou un autre, de telle monarchie réactionnaire ou de la soupçonnable Turquie, mais d’un membre occidental éminent de la « Coalition » -, légitimement à mon sens au regard de ce qui précède, de ce que j’ajouterai ensuite, et de tant d’autres observations que l’on pourrait produire, en dit long sur la défiance que tant de démarches étranges, tant d’aveux partiels, tant de découvertes finalement peu explicables sur les lieux des combats, ont fini par nourrir, modifiant peu à peu le paradigme interprétatif que peu eussent songé à remettre en cause il y a encore quatre ou cinq ans.

 

 

Jihadiste utilisant un TOW en Syrie en 2017.png

Jihadiste utilisant un Tow en Syrie [2017]

 

Une histoire partielle du Jihad

par Daniel Lazare

 

 

Un présentateur vedette de CNN ne devrait pas être choqué par le fait que les États-Unis soient en ménage avec des terroristes yéménites, par Daniel Lazare.

Un reportage récent de CNN sur du matériel militaire américain parvenu aux mains d’Al-Qaïda aurait pu être un précieux complément aux connaissances des Américains sur le terrorisme.

Sous le titre de Vendu à un allié, perdu en faveur d’un ennemi, ce reportage de 10 minutes, diffusé le 4 février, avec en vedette l’étoile montante Nima Elbagir la montre passant près d’un convoi de véhicules blindés dits « Mine-Resistant Ambush Protected » ou MRAP [Résistant aux mines, protégé contre les embuscades, NdT] sur une autoroute yéménite.

« C’est totalement incroyable » dit-elle. « Et ce n’est pas sous le contrôle de la coalition [menée] par les [Saoud]. C’est un territoire sous le commandement des milices, ce qui est totalement interdit par les accords signés avec les États-Unis sur les ventes d’armes. »

« Ce n’est que le sommet de l’iceberg », ajoute-t-elle. « CNN a appris par des informateurs du côté de la coalition qu’un système d’armes américain encore plus dangereux, le missile TOW [missile antichar filoguidé, NdT], a été parachuté en 2015 par l’Arabie Saoudite aux combattants yéménites. Les médias pro-Saoud l’ont fièrement annoncé à l’époque ». Ces TOWs ont été largués dans une zone contrôlée par Al-Qaïda, selon CNN. Mais quand Elbagir essaie d’approfondir le sujet, le gouvernement local affilié à la coalition la chasse, elle et son équipe, de la ville.

Des TOWs américains entre les mains d’Al Qaïda ? Elbagir est une bonne présentatrice. Mais c’est une vieille histoire que sa chaîne a longtemps minimisée.

Au début de la guerre en Syrie, les médias occidentaux ont péniblement admis que parmi les forces combattant Assad se trouvait Al-Qaïda. A cette époque, l’opposition était largement décrite comme un prolongement tardif des soulèvements du printemps arabe en faveur de la démocratie ailleurs dans la région.

Cependant, en avril-mai 2015, au moment même où les saoudiens larguaient des TOWs sur le Yémen, ils fournissaient également les mêmes missiles high-tech à guidage optique aux forces pro-Al-Qaïda dans la province d’Idlib, au nord de la Syrie. Les chefs rebelles exultaient lorsqu’ils ont repoussé les troupes du gouvernement syrien. Les TOWs ont « changé la donne », a dit l’un d’eux, tandis qu’un autre a déclaré : « Je réduirais les percées à un seul mot : TOW. »

CNN a raconté une toute autre histoire. Depuis le territoire tenu par les rebelles, Nick Paton Walsh, de CNN, a indiqué que les missiles pouvaient « changer la donne… et qu’ils finiront peut-être par affaiblir le côté le moins populaire de la division shiite-sunnite ». Il a concédé que ce n’était pas que des bonnes nouvelles : « Un gros inconvénient, pour Washington au moins, est que les rebelles qui sont souvent victorieux, le Front Al-Nosra, font de fait partie d’Al-Qaïda. Mais alors que les vainqueurs du moment sont les ennemis de l’Amérique, l’évolution rapide de la situation en Syrie peut provoquer ce que l’administration Obama a longtemps prôné et recherché, c’est-à-dire infléchir la ligne suivie par le régime d’Assad. »

Foreign Policy, le Washington Post, le Guardian et le New York Times ont tous froncé les sourcils à chaque victoire d’Al-Qaïda tout en étant discrètement soulagé à l’idée que le président syrien Bashar al-Assad était enfin en difficulté.

Mais maintenant que Elbagir sonne l’alarme à cause des TOWs au Yémen, la chaîne CNN ferait bien d’admettre qu’elle s’est montrée, par le passé, bien négligente au sujet des TOWs aux mains d’Al-Qaïda.

En fait, CNN n’a nulle envie d’aller là où justement l’establishment pro-guerre de Washington n’a pas envie qu’il aille. Elbagir ne devrait pas être choquée d’apprendre que les alliés des États-Unis sont complices de terroristes yéménites.

 

Histoire des liens entre les États-Unis et les guerriers de la foi

Ce que les producteurs et correspondants de CNN, soit ne savent pas soit ne veulent pas mentionner, est que Washington soutient depuis longtemps le djihad. Cela remonte au président Dwight Eisenhower selon Ian Johnson dans « Une mosquée à Munich » (2010). Il voulait, selon des mémorandums de la Maison Blanche, « mettre l’accent sur le côté “guerre sainte” dans ses pourparlers avec des dirigeants musulmans au sujet de la menace communiste durant la guerre froide ». (See « How U.S. Allies Aid Al Qaeda in Syria », Consortium News, Aug. 4, 2015) [ Voir « Comment les alliés des États-Unis ont aidé Al Quaida en Syrie » , NdT]

La Grande-Bretagne, de son côté, est impliquée dans ce genre d’histoire depuis au moins 1925 quand elle a aidé les Frères musulmans à s’implanter en Égypte. Elle et les États-Unis ont travaillé avec les islamistes depuis le coup d’état de 1953 en Iran selon Robert Dreyfus dans « Devil’s Game » (2006) [Le jeu du diable, NdT].

Durant les années 80, une révolte islamiste contre un gouvernement afghan gauchisant et prosoviétique a reçu le soutien des États-Unis. Déjà en 1979, Jimmy Carter et son conseiller national pour les questions de sécurité, Zbigniew Brzezinski, ont armé les moudjahidin afghans – non pas pour chasser les Soviétiques mais pour les attirer. Brzezinski voulait infliger à Moscou ce que les États-Unis ont subi au Vietnam, comme il l’a affirmé dans un entretien en 1998.

Pendant ce temps, quelques mois après que les États-Unis eurent commencé à armer les moudjahidin, le régime saoudien a été profondément ébranlé lorsque des extrémistes ont pris la Grande Mosquée à la Mecque et appelé à renverser la famille royale. Alors que l’Arabie saoudite a veillé à réprimer le djihadisme local, elle a aussi été un des plus grands soutiens des extrémistes sunnites de la région, plus précisément dans leur combat contre le régime chiite qui a pris le pouvoir à Téhéran, là aussi en 1979.

Depuis cette année là, les États-Unis ont utilisé le djihad de façon directe ou indirecte en collaboration avec les monarchies du Golfe ou les services secrets pakistanais ouvertement pro-islamistes de la Direction pour le renseignement inter-services. Ce soutien des États-Unis aux moudjahidin afghans a contribué à élever Oussama Ben Laden au rang de héros aux yeux de certains jeunes saoudiens et autres sunnites. Les camps d’entraînement qu’il a établis dans les campagnes afghanes ont attiré les djihadistes de toutes les régions.

Le soutien des États-Unis au gouvernement islamiste de Alija Izetbegovic en Bosnie-Herzégovine a fait venir Al-Qaïda dans les Balkans, tandis que le soutien des États-Unis et des saoudiens aux militants islamistes pendant la seconde guerre tchétchène en 1999-2000 a permis l’implantation d’une base opérationnelle américaine sur ce territoire.

Mettre Al-Qaïda sous le tapis

Six ans seulement après le 11 septembre 2001, selon le journaliste d’investigation Seymour Hersh, les États-Unis ont minimisé la lutte contre Al-Qaïda afin de contrôler l’Iran – une politique, écrit Hersh, qui a eu pour effet « de renforcer […] les groupes sunnites extrémistes qui épousent une vision militante de l’Islam et sont hostiles aux États-Unis et favorables à Al-Qaïda ».

La politique de la secrétaire d’état Hillary Clinton à l’égard d’Al-Qaïda est encore plus curieuse. En mars 2011, elle a consacré presque deux semaines à persuader le Qatar, les EAU et la Jordanie de se joindre à la guerre aérienne contre la Libye de Moammar Khadhafi, pour ensuite regarder le Qatar dépenser des centaines de millions de dollars d’aide aux milices islamistes qui propagent l’anarchie d’une extrémité à l’autre du pays. L’administration Obama a songé à faire des remontrances au Qatar, mais elle ne l’a finalement pas fait.

C’est à peu près ce qui s’est passé en Syrie où, début 2012, Clinton organisait un groupe des « Amis de la Syrie » qui a rapidement fait transiter une aide militaire aux forces islamistes combattant les Chrétiens, les Alaouites, les laïcs et les autres partisans d’Assad. En août 2012, la Defense Intelligence Agency [Agence du renseignement de la défense, NdT] a expliquée que « Les Salafistes, les Frères musulmans et AQI [Al-Qaïda en Irak] sont les principales forces à l’origine de l’insurrection [anti-Assad] » ; que l’Occident, la Turquie et les États du Golfe les soutenaient quand même ; que le but des rebelles était d’établir « une principauté salafiste déclarée ou non en Syrie Orientale » et que « c’est exactement ce que veulent leurs soutiens pour isoler le régime syrien… »

Biden « mange le morceau »

Deux ans plus tard, le vice-président Joe Biden déclara à la Harvard’s Kennedy School :

« Nos alliés dans la région ont été notre plus gros problème en Syrie. […] Les saoudiens, les émiratis etc. que faisaient-ils ? Ils étaient déterminés à faire tomber Assad et à commencer une guerre par procuration entre les Sunnites et les Chiites. Qu’ont-ils fait ? Ils ont versé des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d’armes à tous ceux qui allaient combattre Assad – sauf que cela revenait à équiper Al-Nosra, Al-Qaïda et les djihadistes extrémistes venant de toutes les régions du monde. »

Le fait qu’Obama ait ordonné au vice-président de s’excuser auprès des saoudiens, des EAU et de la Turquie pour ses commentaires a confirmé en retour qu’ils étaient vrais. Lorsque les TOWs sont arrivés entre les mains des rebelles pro Al-Qaïda en Syrie le printemps suivant, tout ce qu’un haut fonctionnaire de l’administration aurait dit était : « Ce n’est pas quelque chose qu’on ne s’abstiendrait pas d’aborder avec nos partenaires. »

Il était évident dès le début qu’Al-Qaïda serait l’un des principaux bénéficiaires de l’intervention saoudienne au Yémen. Le fait d’immobiliser les Houthis – « l’ennemi le plus déterminé d’Al-Qaïda », selon le Times – lui a donné de l’espace pour s’épanouir et croître. Alors que le département d’État a déclaré qu’elle comptait jusqu’à 4 000 membres en 2015, un rapport de l’ONU estimait que le nombre de ses membres se situait entre 6 000 et 7 000 trois ans plus tard, soit une augmentation de 50 à 75 pour cent ou plus.

Au début de 2017, l’International Crisis Group [ONG dont la mission est de prévenir et résoudre les conflits meurtriers grâce à une analyse de la situation sur le terrain et des recommandations indépendantes, NdT] notait qu’Al-Qaïda « prospérait dans un contexte d’effondrement de l’état, de sectarisme croissant, d’alliances changeantes, de vide sécuritaire et d’une économie de guerre en plein essor. »

Au Yémen, Al-Qaïda « a fréquemment combattu du côté des forces de la coalition saoudienne à […] Aden et ailleurs dans le sud, y compris à Taiz, obtenant d’eux de manière indirecte des armes » selon l’ICG. « … Dans le Nord-Yémen […] la coalition [menée par l’Arabie saoudite] s’est engagée dans des alliances tacites avec les combattants de l’AQAP ou du moins a fait semblant de ne pas les voir, tant qu’ils les ont aidé à attaquer l’ennemi commun. »

Un documentaire de la chaîne PBS montrait en mai 2016 des membres d’Al-Qaïda combattant aux côtés des forces des EAU près de Taiz. (c.f. « The Secret Behind the Yemen War », (le secret derrière la guerre du Yémen) Consortium News, May 7, 2016.)

En août dernier, une équipe d’enquêteurs de l’Associated Press a découvert que la coalition saoudienne a conclu des accords secrets avec des combattants d’Al-Qaïda « en payant des gens pour quitter des villes clés et en laissant d’autres se retirer avec des armes, de l’équipement et des liasses d’argent pillé ». Les milices soutenues par les saoudiens « recrutent activement des militants d’Al-Qaïda », a ajouté l’équipe de l’AP, « parce qu’ils sont considérés comme des combattants exceptionnels » et leur fournissent également des camions blindés.

S’il n’est pas nouveau que des alliés des États-Unis équipent des forces pro Al-Qaïda avec du matériel américain, pourquoi CNN prétend-elle découvrir ce fait ? D’une part parce qu’elle se sent libre de critiquer la guerre et tout ce qui l’accompagne maintenant que la catastrophe humaine grandissante au Yémen devient un embarras majeur pour les États-Unis. D’autre part, le fait de critiquer les États-Unis pour ne pas avoir réussi à maîtriser leurs alliés lui fait gagner des points auprès des téléspectateurs en donnant l’impression qu’elle est dure et indépendante, même si c’est l’inverse.

Et puis il y a Trump, avec qui CNN est en guerre depuis son élection. La décision de Trump, le 19 décembre, de retirer ses troupes de Syrie a offert au réseau de CNN une double opportunité car elle lui a permis de s’insurger contre le retrait considéré comme « bizarre » et une « victoire pour Moscou » tout en se plaignant de la politique administrative au Yémen. Selon ces gens, Trump a tort, semble-t-il, quand il se retire et quand il reste sur le terrain.

Dans les deux cas, la CNN se montre arrogante en attaquant lourdement le chef de l’exécutif que les médias des multinationales adorent haïr. Elbagir aurait peut-être dû donner à son exposé un autre titre : « Pourquoi armer des maniaques meurtriers est une mauvaise nouvelle dans un pays mais pas dans un autre. »

Daniel Lazare a écrit « The Frozen Republic : How the Constitution Is Paralyzing Democracy » (Harcourt Brace, 1996) ainsi que d’autres livres sur la politique américaine. Il a publié dans un large éventail de publications allant de « The Nation aux blogs du Monde Diplomatique à propos de la Constitution et de sujets connexes sur Daniellazare.com.

 

 

 

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Abou Walid al-Sahraoui

 

 

De la Syrie au Sahel

par Leslie Varenne

 

 

Il y a plus d’un an, en octobre 2017, le chef d’Etat-major US, le général Dunford, annonçait un déplacement de la guerre en Syrie : « La guerre est en train de se déplacer. Je ne suis pas sûr qu’on puisse dire qu’elle se déplace vers l’Afrique seulement. Nous sommes confrontés à un défi qui s’étend de l’Afrique de l’Ouest à l’Asie du Sud-Est. » 

Dans la foulée, feu le sénateur John McCain lui emboitait le pas et déclarait que « les serpents se dirigent vers l’Afrique.» (1) Quelques mois plus tard, Brett McGurk, l’émissaire spécial de Donal Trump pour la lutte contre le terrorisme, réitérait les mêmes propos lors d’un colloque au Maroc (2). Au passage, il est intéressant de noter que Brett McGurk, qui semblait destiné à poursuivre l’œuvre du sénateur va-t-en-guerre, a démissionné en décembre 2018, après que Donald Trump ait annoncé le retrait des troupes US de Syrie. L’émissaire spécial connaissait fort bien la question des mouvements des terroristes puisqu’il était chargé de la ville de Raqqa en Syrie, lorsque, selon le reportage de la BBC, quelques 250 combattants de l’EI avaient pu fuir la ville après négociations avec les forces kurdes, sous le regard bienveillant de la coalition internationale (3).

Ce pivot vers l’Afrique était-il une prédiction ou une prophétie auto-réalisatrice ? Si l’Etat Islamique est présent dans la Bande sahélo-saharienne (BSS) depuis 2015, date à laquelle Abou Walid al-Sarahoui, ancien porte-parole du Mujao a fait allégeance à al-Baghdadi et créé l’Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS) ; si al-Qaeda est également présent avec Yiad Ghali qui dirige Jama’at Nusrat al-Islam Wal Muslimeen (JNIM), cette zone semblait rester néanmoins uniquement entre les mains de combattants sahélo-sahariens.

Des signaux forts

Pendant des mois, l’auteur de ces lignes a interrogé ses contacts et scruté les informations de la BSS sans voir le moindre signe de la présence de combattants étrangers. Puis, le mois dernier, deux événements consécutifs particulièrement marquants ont eu lieu.
Le 15 février, au Burkina Faso, dans la province du Soum, région du Sahel, deux militaires ont trouvé la mort en manipulant le corps d’un homme revêtu d’une tenue militaire, des explosifs étaient dissimulés dans l’uniforme (4).
Une dizaine de jours plus tard, selon le même mode opératoire dans le centre du Mali, 17 civils étaient tués en s’approchant du cadavre d’un jeune homme (5). Ces cadavres piégés ne portent pas une signature africaine, ce n’est pas dans la culture, les traditions, le rapport à la mort, aux ancêtres. En revanche, depuis 2011, c’est une pratique constatée en Syrie.

D’autres signes permettent de penser que des combattants en provenance de Syrie ou d’Irak se sont récemment transportés dans la BSS avec leurs méthodes. Lors de son récent voyage au Burkina, l’IVERIS a rencontré un militaire qui lui a confié que depuis août 2018, il avait remarqué des changements dans les modes opératoires avec notamment des engins explosifs improvisés (EEI) très sophistiqués dont certains sont commandés à distance. Un contact malien a confirmé que dans le centre du Mali, les pratiques étaient également plus « professionnelles ».

Autre fait encore plus inquiétant, ce même militaire a raconté que des munitions  sans marque avaient été retrouvées sur le théâtre des combats, ce qui signifie qu’il existe une organisation avec une usine quelque part dans le monde qui produit des munitions intraçables. Cette pratique aussi a été relevée sur le terrain syrien. 

Ces faits font écho à la question qu’a posée, d’une manière faussement naïve, le représentant de la Syrie aux Nations Unies, Bachar al-Jaafari, lors d’une interview sur la chaine arabe al-Mayadeen : « Qui a transféré les terroristes d’Alep vers le Niger ? » (6)

Tous ces faits font également écho avec ceux d’un diplomate tunisien qui a confié à l’IVERIS que des Daechistes tunisiens en Syrie étaient arrivés dans la BSS et dans le sud de l’Algérie. 

Cela explique aussi la dégradation sécuritaire constatée dans le centre du Mali et dans le nord et l’est du Burkina-Faso. Dans ce dernier pays, il y a eu plus de morts, 311, pendant le seul premier trimestre de 2019 que pendant toutes les années précédentes cumulées depuis le début des exactions des groupes armés en 2015. Cette détérioration est mise sur le compte des conflits intercommunautaires avec les terribles massacres des communautés peules d’Ogossagou au Mali en mars et de Yirgou au Burkina en janvier. Mais, c’est un peu vite oublier qu’ils se sont passés dans le Liptako une région où l’EI est très présent.

Les terroristes sont de bons sociologues, ils savent instrumentaliser les tensions ethniques, exploiter toutes les failles d’un Etat, faiblesse de l’armée, absences de l’administration, pauvreté, injustice. Ils soufflent sur  les braises (7). Pour preuve, en novembre 2018, Amadou Koufa, le chef de la Katiba du Macina, allié au JNIM d’Yiad Ghaly, dont la ministre des Armées, Florence Parly, avait un peu vite annoncé la « neutralisation » en novembre 2018 et qui est réapparu dans une vidéo bien vivant en mars 2019, s’était adressé aux Peuls en les appelant au Djihad de Dakar à Lagos (8).

 

De Baghdadi à Sarahoui…

La semaine dernière, les dirigeants de la coalition internationale en Syrie, US, France et Royaume Uni, ont lancé des cocoricos et célébré la fin de Daech en s’auto-glorifiant. Pourtant l’EI n’est pas mort, le général Dunford avait été, à l’instar de feu McCain, soit fin prévisionniste soit très au fait des futures opérations : la guerre se déplace de la Syrie vers la BSS et plus largement vers toute l’Afrique de l’Ouest (9).

Dans une interview, le 6 février dernier, le secrétaire d’Etat, Mike Pompéo, a confirmé que des extrémistes syriens fuyaient vers l’Afrique et le nord de la Libye (10). Le même jour les ministres de la coalition déclaraient : « Le mouvement de combattants terroristes étrangers aguerris au combat dans des régions et des continents aussi divers que l’Asie du Sud-Est et l’Afrique est particulièrement troublant. » (11)

L’espace sahélo-sahérien devient donc un nouveau théâtre d’opérations avec les mêmes acteurs que ceux de la scène syrienne : L’EI, al-qaeda et toutes les forces de la coalition. Dans cet objectif, les US renforcent leur présence au Niger qui est pourtant déjà fort imposante avec l’une des plus grandes bases de drones d’Afrique à Agadez et une base de la CIA à Dirkou (12-13). Au Niger sont présents également les Allemands, les Italiens et bien entendu les Français qui couvrent avec l’opération Barkhane les cinq pays de la région, Mali, Niger, Burkina, Mauritanie, Tchad. Il ne manquait plus que la Russie, mais ce 22 mars, le Kremlin a signé un accord de coopération militaire avec Bamako… (14)

Enfin, en ce qui concerne la propagande et l’eschatologie religieuse, la symbolique du « Cham » pourra aisément être remplacée par le retour de l’empire théocratique du Macina qu’Amadou Koufa appelle de ses vœux.

 

 

(1) https://www.iveris.eu/list/notes_danalyse/290-le_pivot_africain
(2)https://www.atlasinfo.fr/Brett-McGurk-Envoye-special-du-President-americain-Le-Maroc-a-fait-montre-de-leadership-dans-le-cadre-de-la-coalition_a92646.html
(3) https://www.bbc.co.uk/news/resources/idt-sh/raqqas_dirty_secret
(4)http://www.rfi.fr/afrique/20190215-burkina-faso-cadavre-piege-tue-deux-militaires-djibo-soum
(5)https://www.voaafrique.com/a/civils-tu%C3%A9s-par-l-explosion-d-un-cadavre-pi%C3%A9g%C3%A9-/4805929.html
(6)https://french.almanar.com.lb/1275782

(7)https://theconversation.com/comment-le-djihad-arme-se-diffuse-au-sahel-112244 Dans un prochain article l’IVERIS reviendra sur la situation au Burkina et le massacre des Peuls à Yirgou. 
(8)https://www.jeuneafrique.com/mag/665565/politique/mali-amadou-koufa-le-visage-peul-dal-qaida/ 
(9) Selon nos informations des incursions de terroristes auraient déjà eu lieu en Côte d’ivoire à la frontière avec le Burkina, le Togo, le Bénin et le Ghana ne cachent pas leurs inquiétudes sur ce sujet.
(10) https://www.daeshdaily.com/february-7-2019/
(11)https://www.state.gov/r/pa/prs/ps/2019/02/288841.htm
(12) https://www.algeriepatriotique.com/2019/03/19/sahel-larmee-americaine-renforce-sa-presence-au-niger/
Dans le moment historique que traverse l’Algérie, il n’est pas inutile de rappeler que du fait de la lutte contre le terrorisme, ce pays est presque totalement encerclé par les armées occidentales. 
(13) https://www.iveris.eu/list/notes_danalyse/371-le_sahel_estil_une_zone_de_nondroit__
(14) Le Burkina Faso avait signé en août 2018 des accords de coopération militaire avec la Russie, mais selon nos informations, ceux-ci ne seraient plus en vigueur. 

 

 

Hélicoptères non identifiés assistant Daech.png

 

Je ne saurais n’ajouter pas quelques lignes à tout ce qui précède, en vue d’évoquer une haute probabilité = il y a de très fortes présomptions que, depuis deux ou trois ans, des services des États-Unis exfiltrent des commandants et des combattants sélectionnés de Daech depuis la Syrie ou l’Irak vers l’Afghanistan. De nombreux témoignages font en particulier état de mouvements nombreux d’hélicoptères non identifiés [mais point non identifiables]. Le propos – odieux certes – n’est pas inintelligible = alors que Washington s’apprête à se retirer d’Afghanistan, il s’agit d’y laisser les germes du chaos – du fait de l’affrontement des talibans, largement pachtounes, et des daéchiens, implantés dans d’autres ethnies [en particulier parmi les nombreux Tadjiks] ; avec un peu de chance [si l’on peut dire], l’État islamique rayonnerait alentour, et déstabiliserait en particulier le Tadjikistan et le Kirghizistan, et peut-être d’autres pays d’Asie centrale [et la Russie au-delà, jamais oubliée], et présenterait bien entendu un danger pour l’Iran ou la Chine. L’on vit dans un monde vraiment merveilleux…

 

Je rappelle par ailleurs ce que j’ai dit en cours = l’on n’a pas compté, ces  huit derniers mois – du fait de la reconquête des gouvernorats de sud-ouest syrien, les découvertes de preuves de ce qu’Israël fournissait les mouvements jihadistes les plus radicaux en produits divers – médicaments [sachant que beaucoup de jihadistes ont été soignés en Israël, tout comme en Turquie d’ailleurs], approvisionnement, armes, bien que de celles-ci, par divers canaux, les radicaux ne soient certes pas dépourvus en général – ; il n’y a guère lieu d’être surpris = le propos de Tel Aviv est en premier lieu d’abattre M. Assad, car une Syrie restaurée sous sa direction, et retrouvant un certain lustre international, tout en demeurant fidèle, n’en doutons pas, au peuple palestinien, et fidèle, certes, à la précieuse alliance  iranienne, lui semble plus dangereuse qu’une poignée de violents, discrédités dans la plupart des opinions, que l’on peut massacrer un peu sans grand risque lorsqu’ils s’agitent trop, et laisser nuire lorsque cela semble opportun [du bon usage des, « serpents », selon le mot du terrifiant John McCain, mort il y a quelques mois, et que vous avez vu dans le film si frappant de Mme Manon Loizeau sur les révolutions colorées] ; la politique israélienne, à moindre échelle, ressemble à la politique étatsunienne [dont elle ne forme pas le tout, contrairement à ce que certains suggèrent], laquelle, elle-même, est sous beaucoup d’aspects la fille de la politique anglaise [laquelle, d’ailleurs, se poursuit avec ardeur, même si à une moindre échelle qu’autrefois,  dans le Grand Moyen Orient].

 

 

 

 

 

 

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