Des antagonismes parmi les classes dirigeantes russes [3] « The cat is out of the bag » [John Helmer] — où l’on reparle de Stavka

Voici que nous retrouvons un John Helmer [voir billet du 24 mars dernier] très en forme, conjecturant [de façon trop péremptoire, jugera-t-on peut-être], si je lis bien = 1/ l’affaissement prochain du bloc que j’appelle « occidentaliste » [selon une tradition lexicale que je sollicite peut-être abusivement ici, mais j’imagine que la convention langagière que je suggère est en gros intelligible pour tous] ; et 2/ l’incapacité dans laquelle se trouverait M. Poutine de ralentir, ou même d’adoucir, cette chute.

La Moskva devant le Kremlin ; à droite, les murs rouges de la « forteresse » ; en arrière de ceux-ci, avec ses toits vert et or, le Grand palais du Kremlin ; un peu plus près de nous, dans le même alignement, les bulbes dorés, non de la cathédrale de l’archange Saint-Michel, que l’on ne voit pas plus ici que d’autres édifices ecclésiastiques situés dans l’enceinte, mais de la cathédrale de l’Annonciation – ; au fond, légèrement à droite de la dernière tour – ronde – de l’enceinte [la tour Vodovzvodnaya – ce qui veut plus ou moins dire je crois = de la pompe à eau], le gratte-ciel du ministère des Affaires étrangères, place Smolenskaya ; à moins que ce ne soit le gratte-ciel  de la place Koudrinskaya, mais la comparaison des deux bâtiments invite à imputer cette silhouette au premier, bien que l’axe de la photo  soit un peu troublant, si l’on admet, à juste titre je crois, que les bulbes dorés qui semblent ici sur la rive droite soient sans doute, sur la même rive – la gauche – que le Kremlin, ceux de la cathédrale du Christ Sauveur.

La  Moskova devant le Kremlin.png

 

Voici le texte du toujours plaisant John Helmer, lequel dispose d’un fabuleuse avantage sur les observateurs des bords de Seine ou d’ailleurs, celui d’écrire depuis les bords de la Mosk[o]va, et d’arpenter ceux-ci sans discontinuer depuis des décennies, mais, pour autant, semble galoper d’une façon que l’on peut, je crois juger bien audacieuse. Voici ce billet très court =

 

The cat is out of the bag.png

 

THE CAT IS OUT OF THE BAG – PRESIDENT VLADIMIR PUTIN HAS LOST CONTROL

by John Helmer, Moscow

 

The indictment of ex-minister Mikhail Abyzov is a clear signal; the arrest of former Khabarovsk Governor and ex-presidential representative Victor Ishayev is another

The system of high-level administrative protection, on which these two notoriously corrupt figures have relied for the past twenty years, has ceased protecting them. There is a legion to follow them; they no longer have the telephone number to call for early warning to quash investigations before they close in, or if they do, to escape in time to the US or London.  

When Abyzov recognizes he is doomed, he will start to testify against Anatoly Chubais and others.  When Alexei Kudrin, chairman of the Accounting Chamber, realizes his game is up, he will start sounding more like the accountant he was in St. Petersburg than the candidate for selection to the highest national office he has aspired to be.  Whether Prime Minister Dmitry Medvedev will be replaced before the next State Duma election falls due in September 2021, or before the election campaign commences, he is going; none of his men will be left in power.   

President Vladimir Putin’s spokesman announced after Abyzov’s arrest: “The President received the report [on the Abyzov case] in advance [of his arrest].” That is precisely what happened, not because Putin gave the order to commence the prosecution of Abyzov, but because Putin wants no one to realize he didn’t. Putin has lost the initiative; he cannot protect those who have counted on his protection for two decades.

The signals are also clear elsewhere – reinforcement of the Venezuela front; on the Syria front  termination of the Idlib agreement of September 2018 between Putin and President Recep Tayyip Erdogan, which Erdogan failed to fulfil.

These measures also indicate that the initiative has passed to the Stavka, the combined forces of the General Staff, the Defence Ministry, and the Security Council. According to the Kremlin,   on April 1  “Vladimir Putin congratulated the Turkish leader on the success of his party, the Party of Justice and Development, in the municipal elections in Turkey on March 31.” But Erdogan’s party had failed;  this was an April Fool’s telegramme.

Wednesday, April 3rd, 2019

 

Voici donc, si l’on suit M. Helmer, le chat sorti du sac, c’est-à-dire le secret [des jeux de pouvoir russes] éventé = le président Poutine a perdu le contrôle de la partie.

Que penser de cet ensemble de prédictions entremêlées ? [au-delà, sans doute, de ceci = la possibilité de publier de telles choses laisse le sentiment que la « dictature » poutinienne dont on nous entretient si volontiers dans nos propres régimes autoritaires, ne pourchasse pas très activement les esprits corrosifs].

Voici que, à partir d’éléments malgré tout limités pour le moment [dans un billet précédent, nous avions croisé l’affaire Abyzov], l’intéressant observateur enchaîne, plus ou moins explicitement [il s’agit bien sûr – j’y insiste car ce propos est d’une portée générale – de bien considérer, en décomposant toutes les étapes de sa démarche, non seulement ce qu’il souligne, mais ce qu’il faut supposer qu’il admet pour enchaîner les propositions qu’il formule explicitement], une série de propositions assez étourdissantes =

1/ quelques corrompus « occidentalistes » sont en train de chuter ;

2/ ils ne bénéficient manifestement pas de hautes protections ;

3/ l’on nous demande au fond d’admettre que =

en d’autres temps, elles ne leur eussent pas été ménagées ;

4/ que cette protection fût venue de M. Poutine lui-même ;

5/ qu’elle a fait défaut et fait défaut ces temps-ci à ces sortes d’intéressants personnages ;

6/ que si elle fait défaut, ce n’est pas vraiment du fait d’un choix de M. Poutine, mais parce qu’il n’aurait plus la capacité d’agir ainsi dans l’appareil d’État ;

7/ que la façon dont le Kremlin a communiqué dans l’affaire Abyzov ne signalait pas qu’il eût pris l’initiative de la déclencher, mais qu’il redoutait que l’on prît la mesure de son inaction ;

8/ que la dynamique dont le président n’a pas la maîtrise conduira les loups libéraux [car l’on craindra que ces amis des « eurolapins » – s’il est permis de faire allusion à des films de propagande grotesques diffusés en ligne ces temps-ci – ces « eurolapins » dont, soit dit en passant, le nom est mal choisi, puisqu’ils ne se reproduisent guère – que ces amis des « eurolapins » donc ne soient des loups de la sorte que dessine la petite série évoquée] à s’entredévorer et à se dénoncer les uns les autres, avec l’effet de faire tomber de plus gros bonnets, les Choubaïs, Koudrine et autres Medvedev ;

9/ que la fin du compromis d’Idleb et la fermeté dans l’affaire vénézuélienne confirment que ce « temporisateur » [selon mon mot de septembre] n’est plus aux manettes ;

10/ et que c’est une Stavka qui s’est substituée à lui.

11/ L’on ajoutera qu’un tel montage ne saurait être justifié sans admettre que, dans la durée, M. Poutine est en fait un « occidentaliste »  partiellement camouflé, chargé sans doute par le lobby libéral de tenir le monde des siloviki.

 

Cela « décoiffe », n’est-ce pas ?

 

Partons de la fin.

a/ Doit-on plutôt admettre que le ton adopté par les autorités russes ces tout derniers temps dans l’affaire vénézuélienne s’est fermement placé, par le truchement de diverses bouches, en particulier du ministère des Affaires étrangères, un cran au-dessus de ce que l’on pouvait attendre de Moscou dans une zone de l’ « hémisphère » américain, couverte par la doctrine Monroe, rectifiée Théodore Roosevelt, en cours manifeste de radicalisation dans ses formulations ? Je ne reviendrai pas ici sur l’un de mes propos de la première heure de jeudi = je suggère de répondre par la positive.

b/ Faut-il juger que, à cette heure, le compromis, principalement russoturc, de la mi-septembre [voir mon billet du 19 septembre, « Poutinus Cunctator – ou Idleb différé »] a été révoqué par Moscou ? Une telle vue me semble, en ce début d’avril, excessive. Ce que l’on peut dire, c’est que, six mois et demi après sa conclusion, et malgré une dilatation considérable des délais [certes irréalistes] qu’il portait, il semble douteux qu’il ait produit des fruits – autres, pour la plupart, que vénéneux = renforcement très significatif de Hayat Tahrir el-Cham et d’autres radicaux ; développement, par conséquent, d’une mortelle insécurité dans l’ouest de la région d’Alep, le nord de celle de Hama et l’est du gouvernorat de Lattaquié ; intensification de la sévère purification ethnique antikurde accomplie par Ankara au bénéfice de populations turcophones ou turcophiles dans la région d’Afrine, me confirmant dans le sentiment que j’ai plusieurs fois répété les années précédentes et celle-ci, que les intentions de M. Erdogan sont probablement annexionnistes, au minimum dans cette région contiguë avec la province d’Hataÿ ;

c/ Je vous ai toutefois indiqué qu’il y avait eu sans doute quelques avantages pour Damas, qui a pu = laisser des soldats âgés rentrer dans leur foyer après tant de dévouement et de sacrifices ; permettre à d’autres de reprendre souffle ; à peu près achever le travail accompli au sud, dans les gouvernorats de Qouneitra et de Deraa, en tentant de purger un grand nombre de caches de leurs armes susceptibles d’être utilisées à tout moment par des cellules radicales dormantes ; venir à bout, non sans mal, de Daech dans la difficile région de Soueyda ; programmer ces temps-ci un ample mouvement contre les restes, nullement négligeables, de l’État islamique dans l’immense et difficile étendue de la partie septentrionale du désert dit de Syrie, entre Oronte et Euphrate, ou, si l’on préfère, Homs et Deir ez-Zor, en passant par Palmyre.

d/ La pause a-t-elle assez duré ? J’ai indiqué que je le pensais plutôt, malgré les risques de l’assaut final – pertes civiles, false flag gazeux programmé, frappes « occidentales » en « punition », comme en avril 2017 ou en avril 2018, etc. Il est impossible que Damas renonce à Idleb tout en laissant exposées les régions stratégiques de Lattaquié, d’Alep et de Hama. Est-ce que beaucoup à Moscou, parmi les hauts responsables militaires ou les personnes en charge des affaires étrangères de la Fédération, pensent qu’il est temps de sauter le pas, et que les pénibles facéties du vieil ennemi ottoman ont assez duré ? Je n’en doute guère.

e/ M. Poutine voudrait-il, de son côté, surtout différer la tension avec Ankara, non tant pour cause, principalement, de vente de S-400 ou du fait du projet fort avancé Turk[ish] Stream, que dans la mesure où son propos serait d’abord d’écarter cette dernière de Washington ? [ce à quoi s’emploie d’ailleurs assez follement Washington ces temps-ci – les derniers propos de M. Pence dans cette affaire sont ceux d’un type vraiment pas malin du tout, et MM. Pompeo et Bolton sont de lourds déraisonnables, le second à un degré affolant – comme M. Trump semble hors d’état de calmer un jeu que ses foucades – relevant au plus d’une rationalité strictement politicienne sur la scène détraquée de Washington – ne cessent de perturber, puisque le rugueux, mais compétent et rationnel général Mattis a quitté le Secrétariat à la Défense il y a un peu plus de trois mois, sans être véritablement remplacé – M. Shanahan assure seulement l’intérim -, les tensions étatsunoturques ne semblent de fait guère pouvoir s’apaiser à court terme] La réponse à cette question me semble devoir être positive ; et l’on ne saurait exclure qu’il n’y ait un net dissentiment entre hauts responsables à Moscou sur cet aspect important du dossier.

f/ Dissentiment probable aussi concernant Israël = j’ai plusieurs fois indiqué, dans le passé et ce semestre, que M. Poutine souhaitait absolument – tout l’indique – conserver de bonnes relations avec Israël, sans toutefois sacrifier l’allié damascène, et sans se lancer dans des tensions très inopportunes avec Téhéran. Comme je vous le disais jeudi, M. Nétanyahou s’est rendu une nouvelle fois à Moscou ces tout derniers jours ; à cette heure, il est difficile de mesurer la portée de ce déplacement. Il demeure que M. Poutine avait réussi à faire obstacle à la livraison à Damas de S-300 à la veille de l’été 2018, qu’il n’a pu maintenir son véto après l’affaire de l’Iliouchine à la mi-septembre, que toutefois la mise en service des quelques batteries livrées a été longue et que leurs règles d’emploi ne sont pas très claires semble-t-il [ou plutôt = je serais incapable de les formuler et il n’est pas certain qu’elles favorisent autant qu’il serait compréhensible la défense de l’armée syrienne contre les frappes répétées, reprises il y a quelque temps, de Tel Aviv sur le sol qu’il est de sa mission de protéger contre tout agresseur]. Dans cette affaire, j’ai fini par n’avoir aucun doute sur ce que M. Poutine, au début de l’automne, n’avait, effectivement,  pu, sans heurter au-delà du raisonnable les sentiments communs de l’établissement militaire, entraver comme à la fin du printemps la livraison de tels missiles sol-air à la DCA syrienne.

g/ Doit-on réputer ainsi que, loin d’avoir su être un médiateur entre « civiliki » et « siloviki », en tout cas entre occidentalistes et anti-occidentalistes [plutôt que, à strictement parler, « eurasistes » doctrinaux, qui me sont toujours apparus comme une simple fraction des seconds], il eût été un représentant des premiers auprès des seconds, et que sa tâche historique aurait fini par trouver ses limites ? J’incline à juger une telle vue trop raide en l’état actuel de ce que je me sens en mesure, bien fragilement, de conjecturer.

h/ Par contre, je n’exclus pas que la cohabitation de ce que j’appellerais – sans considération des frontières des partis et groupes parlementaires, et en songeant d’ailleurs à toutes les forces effectives, au-delà des plus évidentes structures constitutionnelles – le parti libéral et le parti patriotique ne soit soumise désormais à des tensions insurmontables, au terme desquelles j’inclinerais plutôt à penser que le premier ne saurait l’emporter à terme. Deux aspects conduisent en effet à l’exaspération des hostilités, l’un relevant des perspectives intérieures, et l’autre des perspectives internationales.

Sur le plan intérieur, la politique libérale a peu à peu fait croître le mécontentement social – je n’insiste pas = il y aurait beaucoup à dire [qui ferait comprendre pourquoi « Monsieur Poutine », contrairement à ce qu’ont prétendu nos gouvernants, ne saurait nullement être un ami des « Gilets Jaunes », mais redoute au contraire qu’un tel mouvement n’annonce quelque nouveau « printemps des peuples » – même si RT a été la seule chaîne manifestant un peu de sympathie, avec le voeu sans doute d’équilibrer sa rivale, BFM, pour ce très émouvant mouvement populaire dont, habitant dans l’Oise, et non parmi les « bobos » parisiens, je comprends intimement les ressorts, profonds et anciens, comprimés encore par l’insupportable arrogance des actuels gouvernants].

 

La Russie veut la guerre....png

 

Sur le plan extérieur, l’acharnement de la russophobie étatsunienne – portée depuis des années à incandescence, et relayée par le gros des membres de l’Union européenne, et bien entendu par le grand ennemi anglais -, le retrait unitatéral de Washington du traité FNI [sur les Forces Nucléaires à portée intermédiaire], les inquiétudes qui peuvent naître de la doctrine nucléaire étatsunienne, la préoccupation qui ne saurait guère ne pas naître de l’abandon progressif par Washington, sur fond de revendication constante, péniblement ridicule, de l’ « American Exceptionalism », des perspectives classiques du droit international, telles que la charte des Nations Unies les condensait, le discours continûment délirant de l’OTAN de M. Stoltenberg, sans cesse dilatée, avec le propos manifeste d’acculer l’ours dans sa vaste tanière, la présence toujours accrue de forces hostiles à la frontière occidentale du pays, le vœu manifeste de l’Ouest de déstabiliser la marche du Caucase et le vaste glacis de l’Asie centrale, le projet de conduire toujours plus de missions occidentales en Mer Noire [de façon compatible avec la Convention de Montreux de 1936 sur les détroits des Dardanelles et du Bosphore et la Mer Noire ? – on veut espérer que l’on s’y tiendra], et l’annonce du déclenchement prochain d’une opération vers le détroit de Kerch, etc., tout rendrait les hommes les plus paisibles complètement paranoïaques = or il n’est pas, ni en général de l’intelligence, ni en particulier de l’esprit propre de ceux qui doivent assurer la protection d’un peuple et sont dignes de telles fonctions, de ne pas être, de toute façon, raisonnablement paranoïaques, si je peux dire.

À la charnière de l’interne et de l’externe, la grande question démographique demeure, pour ce pays de plus de dix-sept millions de kilomètres carrés, peuplé seulement de cent quarante-cinq millions d’habitants, extrêmement angoissante ; la Pétersbourgeoise, et même, vaguement méprisée par la première, la Moscovite [j’évoque les femmes, car elles sont les maîtresses de la vie depuis toujours, quoi que l’on nous serine – la courbe de natalité nous parle d’elles, de leur héroïsme ou de leur renoncement], sont bien trop occidentales, déjà, pour donner, malgré les aides, suffisamment d’enfants à une Russie qui n’est plus ni Sainte ni Rouge ; et, tandis que j’écris, parviennent à l’âge de la procréation les jeunes femmes nées dans les classes incroyablement creuses de la fin de la désastreuse période eltsinienne, avec l’effet assuré de casser dans les temps qui viennent le redressement, de toute façon très insuffisant, de l’âge poutinien. L’on peut considérer que tout cela est très bien, qu’il est parfait que chacun n’en fasse qu’à sa tête, que les femmes sont libres de leur corps, etc. Toute personne qui connaît la musique des siècles et des peuples ne peut que répondre = certes, mais quel dommage qu’un nombre croissant de femmes semble moins éprouver ce « désir d’enfant » qui ronge souvent celles qui peinent à accéder à la maternité ; quel inconvénient que, dans tant de pays, y compris bien entendu, et de plus en plus, hors d’une Europe exsangue [et fière de l’être], une démographie à peu près équilibrée semble hors d’atteinte ! et comment donc ceux qui sont chargés de veiller sur le pays, s’ils ne sont pas complètement dénués de sérieux, ne se soucieraient-ils pas, en France désormais et depuis peu, plus encore en Russie depuis trente ans, bien davantage en Allemagne, et infiniment plus au Japon, ce pays fini, de façon programmée par lui, puisque le monde de la démographie est inertiel, et que les Japonais veulent absolument demeurer entre eux – ce ne sont que des exemples -, par-delà toutes sortes de supposées « causes » évidentes [de la contraception à l’urbanisation en passant par le travail féminin, etc.], de l’immensité du désespoir collectif qui conduit, par-delà l’affichage souriant de vues hédonistes et égoïstes, à cet étrange désir de mort, à cette bizarre mutilation de l’inscription de soi dans une durée généreuse qui dépasse l’individu, alors que les risques pour la mère de « mourir en couches », infiniment plus redoutables autrefois, sont devenus, bien heureusement, très faibles. C’est ainsi = ceux qui veillent sur les peuples, et doivent songer ainsi, par exemple, aux effectifs militaires [l’armée allemande fera désormais appel, ai-je lu il y a quelque temps, à des européens orientaux pour pourvoir à ses emplois…], ne peuvent pas ne pas articuler cette question – dans la conscience aiguë qu’il y a là une variable importante des relations internationales – à celle de perspectives démographiques bien éloignées de celles de l’amour des parents pour leurs enfants.

i/ Mais il est difficile à mon sens de soupçonner M. Poutine de n’éprouver pas le souci aigu de la montée de l’hostilité occidentale et des dangers appelés par une situation dans laquelle la population ne se maintiendrait [les données dont on dispose indiquent plutôt d’aille une infime érosion en 2018], voire croîtrait un peu, qu’à la faveur d’un léger flux migratoire désormais encouragé de façon raisonnable, mais surtout de son vieillissement. Je tends à penser ainsi que, s’il n’a pas hâté les actions contre certains corrompus du camp occidentaliste, il est plutôt improbable qu’il ait été, purement et simplement, mis devant le fait accompli d’une action qu’il eût réprouvée s’il l’avait pu.

j/ C’est dire que je ne crois aucunement qu’une Stavka au sens fort ait pu se substituer à lui ; j’incline même à penser qu’une telle configuration serait difficile à comprendre dans le cadre institutionnel russe.

Voici comment je proposais d’entendre le terme Stavka dans le billet du 26 avril 2018, « Trois petites frappes […] [3/4] » = « Le mot Stavka est à la mode dans certains milieux ces temps-ci. La Stavka serait, en vieux russe, la tente. La steppe, n’est-ce pas, comme nostalgie vague et horizon pour la constitution symbolique de soi – tout ceci est loin pour nous, mais fait rêver un peu. Cette tente est en principe celle du commandant en chef, de l’état-major, au temps du tzar, mais aussi sous Staline, pendant la Grande Guerre patriotique, désignant alors une sorte de gouvernement militaire secret réuni autour de lui, composé à titre principal de maréchaux. »

J’imagine que lorsque M. Helmer évoque une Stavka, il ne songe pas à un gouvernement militaire parallèle, « profond », conduit par le général Sergueï Koujouguétovitch Choïgou, ministre de la Défense depuis 2012, après avoir été ministre des Situations d’urgence entre 1994 et 2012 [il est aussi président de la Société géographique de Russie depuis 2009, ce qui ne surprendra pas trop ceux qui se souviennent de certains développements du cours de jeudi dernier]. Pas non plus à un coup de force accompli dans les coulisses par le général Valéri Vassilievitch Guerassimov, chef d’état-major des forces armées de la Fédération de Russie depuis 2012. L’on n’exclura sans doute pas que M. Choïgou puisse succéder à M. Poutine à la fin du mandat de ce dernier, pour un mandat du moins au regard de son propre âge, mais ce serait autre chose. Aujourd’hui, s’il y a une sorte de Stavka, doublant pour partie le gouvernement civil, elle se réunit à peu près inévitablement autour de M. Poutine, dont on ne saurait imaginer qu’il fût tenu à l’écart d’une instance qu’il lui appartiendrait au contraire, dans l’esprit du système, de présider.

Autre chose serait de suggérer que M. Poutine, politique habile, soit plus ou moins contraint de ne pas décevoir au-delà d’un certain point des forces armées et de sécurité dont les membres les plus éminents expriment parfois une fermeté extérieure plus grande que la sienne, et une sensibilité certainement très différente en général de celle de l’establishment libéral.

 

On l’aura compris = la pochade helmérienne me paraît – pour le moment – excessive ; pourtant, elle nous force à nous interroger, ce qui ne saurait être regretté ; elle dessine, dans le cadre d’une tension dangereusement croissante entre l’Ouest et l’Est — véritablement très préoccupante désormais, tandis que le principal empire semble, assez chaotiquement, aspiré par l’inéluctable affaissement, parfois fort étalé dans le temps il est vrai, ou comprenant une période de sursaut, qui semble dévorer tous les empires affirmés des cinq derniers siècles après plus ou moins un siècle et demi, deux au plus, [ici, cela suggérerait, en laissant de côté la Mexican War, et en partant des œuvres de Mahan consacrées à la puissance maritime autour de 1890, et au plus tard de la Spanish-American War de 1898, que nous fussions entrés plausiblement – et une telle vue n’a certes rien de contrempirique – dans la phase finale, sans que cela doive rassurer sur les fabuleux dégâts que pourrait causer à l’humanité l’immense et monstrueux dragon en une longue agonie] —, la plausibilité d’un durcissement prochain [assez manifestement en cours d’ailleurs] des choix de politique internationale de la Russie, dont on ne doutera pas trop qu’il ne soit bien accueilli par une majorité de la population russe, probablement lassée par les très mauvaises façons de l’Occident.