Questions nourries par la récapitulation rapide – & prospective – de l’actualité des derniers temps

 

Comme l’ont compris les présents de ce jeudi neuf mai, j’ai choisi de ne jamais faire de « dernier cours » et serai donc absent le seize ; d’une part, je ne souhaite pas, de moi-même, solenniser une heure à laquelle il serait entendu que je doive me taire ; d’autre part, ainsi que je me suis amusé – mais sincèrement – à le dire, je ne crains guère la mort, mais j’ai horreur des enterrements et des hommages ; je tiens à rassurer les plus raisonnables d’entre vous – ces derniers n’eussent pu, de toute façon, me submerger si seuls mes éminents collègues de Panthéon-Assas en avaient été chargés ; mais il se trouve – en dépit d’une distorsion optique assez fréquente en ces murs – qu’Assas n’est pas le nom d’une île perdue ; et que les facultés – de droit ou autres – sont un archipel complexe et divers ; j’avais quelque lieu de redouter que certains amis – étrangers pour la plupart au lieu – ne supposassent un peu de cabotinage dans mes refus, et ne pensassent avec gentillesse que je ne me tinsse prêt, rosissant de bonheur, à murmurer en leur présence ce « Il ne fallait pas » confus que servent gentiment les maîtresses de maison aux invités trop généreux.

J’ai ajouté par boutade, afin de donner, jeudi soir, un tour drolatique à mon énumération = [j’ai horreur des enterrements et des hommages], et, selon le mot assez fameux d’un personnage de film, je n’aime pas les parkings. Parmi les quelques mots reçus de tels parmi vous, l’un me demandait de préciser le titre du film auquel je songeais = il s’agit de Diva de M. Jean-Jacques Beineix. Ce film a été très controversé, comme, au fond, l’ensemble de l’œuvre, assez peu nombreuse, de ce cinéaste ; certains puristes l’ont trouvé de mauvais goût ; d’autres ont considéré qu’il enchaînait des stéréotypes de films publicitaires ; à moi, il sembla plutôt, il y aura bientôt quarante ans, que certaines possibles faiblesses le servaient ; et que, tourné en 1980, il annonçait plus qu’il ne récapitulait un monde esthétique dont, en particulier, la publicité manifesterait par la suite certains traits.

Ce film avait un autre mérite, remarquable à mon sens = près de dix ans après Raphaël ou le débauché, de M. Michel Deville [film point sans défauts lui non plus sans doute], il ne s’agissait pas d’un opéra filmé – genre qui peut avoir ses mérites – mais d’un film plaçant, d’une manière ou d’une autre, fût-elle assez indirecte, un opéra au cœur de sa construction – Norma de Bellini chez Deville, la Wally de Catalani, plus nettement au fond, chez Beineix ; presque instantanément, un large public connut ainsi et aima ces deux œuvres ; si l’on veut bien consentir que beaucoup n’entrent jamais dans le monde de l’opéra, qu’y entrer a pour fréquent effet que, saisi par l’enchantement, on n’en puisse plus sortir, et que l’opéra peut sans excès être considéré comme l’un des grands accomplissements, révélateur dans son étrangeté, de l’esprit humain, alors l’on peut admettre, il me semble, que ces cinéastes furent des sortes de bienfaiteurs de l’humanité, en aidant des millions de personnes, assistées aussi en leur ascension [songeons, au fond, au Banquet…] par la fascinante beauté tant de Françoise Fabian que de Wilhelminia [Wiggins] Fernandez à accéder à ce à quoi elles se croyaient étrangères, et à aimer davantage.

Je crains que vous n’ayez pas beaucoup de temps ces semaines-ci – un lien avec le film toutefois, pour plus tard peut-être =

 

Quoi qu’il en soit, j’aime pas les parkings… est l’un des quatre ou cinq j’aime pas [dont j’aime pas les ascenseurs… – moi non plus d’ailleurs] du personnage de tueur incarné par M. Dominique Pinon. Ces j’aime pas étaient devenus temporairement une sorte d’innocent jeu de société.

Une autre demande m’est parvenue, laquelle donne son titre au présent billet = celle d’essayer de reprendre par écrit les grandes lignes de ma tentative de dessiner certains aspects de la cohérence d’ensemble de quelques billets des trois derniers mois et d’une partie des considérations d’actualité de « première heure », chaque jeudi ; je vais reprendre mes gribouillages préparatoires et tenter de procéder à cet exercice.

Ensuite, donc, comme annoncé, je mettrai en ligne dans ce blogue de larges fragments du cours, comme je l’avais déjà fait pour les malheurs de la Perse au milieu du Great Game ; et je porterai diverses valeurs annoncées [populations, cours du brent, niveau des dépenses militaires selon le SIPRI, etc.] , comme les années précédentes.

 

Assez jacassé — ce que promis à l’avant-dernier alinéa =

[[ NB = je porte en violet les lignes ajoutées à mon propos de jeudi, un peu trop difficiles pour [le goût de] la plupart [le goût – car omnia uincit amor – si vous aimez, vous pouvez, toujours, mais l’amour de la pensée ne saurait s’accommoder de la contrainte] — en dehors de cinq ou six vues point vraiment « philosophiques », ressassées par moi, et donc un peu familières à beaucoup j’imagine, ne vous y appesantissez pas si vous n’en éprouvez pas le besoin, cela n’emportera pas d’effet sur votre aptitude à obtenir une excellente note à l’examen. ]]

Une partie significative des billets complémentaires portés ces trois derniers mois et demi, et des notations d’actualité du début de chaque cours de trois heures, a tourné autour, ou s’est plus ou moins inscrite dans la dépendance d’un ensemble de questions formant un tout intelligible – non pas du fait que la supposée réalité [particulièrement humaine, c’est-à-dire engendrée par l’interaction d’esprits, ultimement, libres], serait comme à disposition, et intelligible, en quelque « en soi », mais parce que l’esprit humain construit des ob-jets, qu’il constitue comme réalité, transformant la terre qui est sous la lune en monde [c’est-à-dire, dans le lexique que je propose, en ensemble de significations], d’une façon qui lui demeure intelligible, puisque – pour dire très sommairement les choses – fille de son intelligence en tant qu’humaine, d’une part, mise en forme par une culture d’autre part, et ciselée enfin par des jeux de plis propres, mais qui pour autant ne sont pas forcément toujours inaccessibles à des tiers attentifs auxquels il appartient de librement s’interroger sur leur degré d’acceptation de ces jeux de plis [j’ai mentionné sans y insister, et de façon plus désinvolte qu’ici, ces « marottes » que les étudiants, évoquant les professeurs, rappellent volontiers sans méchanceté, comme l’occasion de faire advenir un lien qui les unit en signifiant de façon généralement amusée = « nous y étions » — nulle allusion, sauf ironique, à un propos fameux de l’Empereur = « Il vous suffira de dire = j’étais à la bataille d’Austerlitz, pour qu’on réponde = « Voilà un brave ! » – ci-dessous, une toile fameuse de Gérard].

 

Gérard, Napoléon à la bataille d'Austerlitz.png

 

Ces questions, qui n’épuisent nullement bien sûr la liste des questions raisonnables de l’heure, les voici =

1/ Qu’en est-il des rapports de forces entre conciliateurs plus ou moins « occidentalistes » et intransigeants plus ou moins « eurasistes » à Moscou – ou bien, selon d’autres découpages pas plus apaisants [mais il s’agit d’apprendre à jouer avec des notions effilochées et irréductiblement brumeuses, puisque l’on subsume sous elles des individualités toutes assez différentes les unes des autres et dont le rapprochement n’est possible qu’à propos d’enjeux suffisamment précis, en admettant qu’elles ne puissent guère ne pas diverger sur d’autres] – entre supposés civiliki et supposés siloviki, ou si l’on préfère, entre libéraux et conservateurs [ou nationalistes], etc. ? Et comment situer M. Poutine au sein de ce jeu fluide et assez insaisissable ?

2/ Qu’en est-il des intentions et des possibilités d’action de l’Administration de M. Trump ? Que reste-t-il des intentions de campagne de 2016 [telles qu’on avait cru pouvoir les interpréter, peut-être un peu hâtivement, comme tendant à un rapide désengagement international] ? Doit-on supposer une nette homogénéité des vues des uns et des autres ? La politique intérieure, au sein d’un jeu institutionnel complexe, ne dicte-t-elle pas en partie des finalités et les méthodes de l’action extérieure ?, etc.

3/ Est-il avisé de tenter de résoudre certaines contradictions du trumpisme international en suggérant que le président puisse être animé par deux tropismes contradictoires dont l’assiette territoriale, géographique, serait distincte – l’orientation vers un désengagement international, annoncée en 2016, conservant une véritable pertinence, mais se trouvant fortement concurrencée dans l’ « hémisphère » américain par une stratégie violente tendant à compenser un repli général en appelant à un renforcement du limes rapproché, continental, ce que l’on appelle un peu abusivement un durcissement de la doctrine Monroe, et qui correspond mieux à ce qu’évoque, désormais assez en vogue, l’expression « Citadelle Amérique » ?

4/ S’agissant de la Syrie [« mon beau souci », je le confesse, en détournant Malherbe], M. Poutine doit-il être considéré comme disposant d’un jeu interne et externe suffisant pour imposer son tempo dans une situation d’une complexité et d’une diversité extrêmes ? Serait-il ainsi en mesure de borner les attentes de l’Axe de la Résistance, de faire plier M. Assad sur divers aspects majeurs, de contenir et même de refouler Téhéran, de traiter de même, dans la région, le Hezbollah, peut-être même d’imposer que Damas ne retrouve une véritable souveraineté que sur à peine plus de la moitié du territoire syrien légal – ménageant ainsi la chèvre turque, le chou kurde, le pygargue étatsunien, le probable ami Nétanyahou, et même la radicalité jihadiste concentrée à Idleb [et, certes, alors, causant ainsi moins de dommages immédiats au Caucase proche ou en Asie centrale] ?

5/ Plusieurs jeux de tensions, divers, ne pourraient-ils pas s’envenimer, ou même, pour certains, interagir plus ou moins dangereusement, voire emporter le glissement vers un conflit élargi de haute intensité ? – tensions occidentalorusses – tensions étatsunochinoises, à la fois commerciales et maritimes – tensions étatsuno-iraniennes [et peut-être euro-iraniennes puisque la stupide et domestique Europe, incapable de maintenir les effets économiques de l’accord nucléaire prétend persister à imposer son respect, voire son extension à l’Iran] – tensions entre Israël et l’Axe de la Résistance – tensions entre les États-Unis et le Venezuela [Cuba, le Nicaragua, la Bolivie à n’en pas douter…] – tensions entre Washington et Pyongyang – multiplicité des tensions régionales [dont l’agression contre le Yémen et la rebondissante affaire du Cachemire] – instabilité interne [pour le moins], non sans interférences internationales, de nombreux pays [Afghanistan et Libye, certes, Algérie – Soudan, et de façon générale nombre de pays du ruban sahélien élargi, voire, bien sûr, de régions plus méridionales de l’immense Afrique], etc.

 

De telles questions, dans leur absence d’ambition doctrinale – leur misère même -, éclairent, pour ceux que ces aspects de méditation générale [peu « rentables » dans les qcm…] peuvent intéresser, les quelques lignes qui les précèdent. La moindre question que n’importe qui poserait s’adosserait à une philosophie, laquelle pourrait appeler d’ailleurs – c’est le cas ici – une manière de minimalisme, d’art pauvre de la pensée.

Si j’étais marxiste – philosophiquement -, j’inclinerais à des questions plus vastes, autorisées par le matérialisme historique ; et d’ailleurs, je ne les écarte certes pas, même si je les interprète autrement qu’il ne conviendrait à un disciple de Marx ; toutefois, elles ne me permettraient pas de m’interroger sur la question qui m’intéresse, comme tout amateur d’histoires = quelle va être – dans un mois, dans un an – la suite ? et, singulièrement – s’il s’agit de moi – = que va-t-il advenir, exposé à une route si dangereuse, et depuis si longtemps, confronté à plusieurs grands ou petits « méchants loups », du petit chaperon rouge syrien, héritier lointain du destin des omeyyades damascènes <661-750> qui me sont chers ? [[ même, si, succombant à l’émotion de Kerbala <680>, je l’ai suggéré, je me sens proche alors, dans l’autre camp, de l’imam Husayn, tel qu’il est si puissamment héroïsé dans les territoires du chiisme duodécimain, souvenez-vous de l’iranien Tazieh, manière d’opéra guerrier et religieux là encore -, l’antinomie que je viens, toutefois, de souligner se trouvant levée dans la forme de contemporaine entente chiito-omeyyade, iranosyrienne si l’on préfère, permise dans une certaine mesure par le mystérieux syncrétisme alaouite et le sécularisme multiconfessionnel d’ensemble de la Syrie naguère, ou, d’ailleurs, dans les sunnismes contemporains, avec certaines persistantes – encore que fléchissantes par endroit, et menacées en d’autres – orientations soufies, toutes orientations qui me paraissent au demeurant plus heureuses que les tropismes néo-abbassides qui prévalent avec rudesse, sur des modes divers, à Riyad, Doha, Ankara, ou bien entendu, sur le mode takfiriste, à l’intérieur du « Califat » ou de Hayat Tahrir el-Cham, ou ailleurs — sans qu’il y ait rien pour surprendre en une telle grille d’affinités comparées, car le wahhabisme, par exemple, ne saurait attirer l’immédiate sympathie des chrétiens qui veulent bien y songer – ce qui n’est sans doute pas le cas des grands « chrétiens » revendiqués de l’Administration Trump ]].

Mais, marxiste ne suis point, tout en souscrivant très largement aux analyses de Marx et des traditions marxistes. Mes questions ne nient aucunement, certes [tout à fait essentielle en nos affaires], l’articulation – par exemple – entre les stades du capitalisme et les modalités évolutives de l’impérialisme = cette perspective est au contraire l’une de celles qui m’intéressent particulièrement depuis beaucoup d’années. Mais je tranche – sous l’horizon de toutes les sortes de contraintes que l’on voudra –

1/ en faveur de la remise sur sa tête de la « dialectique » [sans retourner pour autant de Marx à Hegel – vous connaissez peut-être ces mots de la postface de la deuxième édition allemande du Capital = « Chez lui [Hegel] elle [la dialectique] marche sur la tête ; il suffit de la remettre sur les pieds »], tout devant, de façon ultime, être compris comme esprit, non parce que je me hasarderais à poser qu’il n’y a pas de « matière » – les questions ontologiques ne m’intéressent pas principalement, et je crois heureux de les écarter [hors les perspectives, négontologiques justement, d’une philosophie de la liberté ou d’une théologie négative radicale] -, ou parce que j’objecterais avec quelques motifs que le marxisme est un assez curieux matérialisme au fond – comme Engels finit par le comprendre sans avoir beaucoup satisfait la postérité – mais parce que l’humanité est immergée, je le répète, dans un monde de significations [dans une large acception de ce terme] ou plutôt que = le monde, ce sont les significations, innombrables, diverses et évolutives, que projettent les humains, si bien d’ailleurs que chaque humain vit dans un monde sien – forcément tout spirituel, cet humain souffrît-il de toutes sortes de pesanteurs matérielles si l’on veut -, monde sien dont il ne saurait sérieusement être assuré qu’il comporte de très vastes intersections avec celui de son voisin ;

2/ – mais le lien de cette orientation avec la précédente est intime – pour la liberté des acteurs – liberté dont la trouée dans le monde de la nature porte bien entendu l’histoire, les arts – et pas seulement les beaux-arts -, la morale et « le droit », la possibilité de la politique, etc., bref l’ensemble des mondes humains dans leur irréductible diversité – je n’insiste pas = ceux qui penseraient ainsi devraient lire, simplement, le Second discours et le Contrat social de Rousseau – et peut-être le petit livre que je consacrerai l’an prochain chez Dalloz à mon grand ami Jean-Jacques ;

3/ pour la considération du rôle singulier de ceux qui se voient allouer, par quelque moyen que ce soit, la prérogative de peser beaucoup plus que la plupart dans les choix qui peuvent conduire à des tournants historiques — un seul exemple = Bush le second était, pense-t-on volontiers, un misérable crétin, il est plausible qu’il ait dû son premier mandat à une manipulation électorale, l’on admettra qu’il n’eût pu ne pas considérer la question des hydrocarbures ou bien les demandes constantes du « complexe militaro-industriel », ou encore ne pas subir la pression du lobby chimique et pharmaceutique, etc., mais l’on peut agréer sans trop de difficulté au sentiment que si son rival Al Gore l’avait emporté, la situation générale du monde eût évolué – dans une mesure que l’on n’est certes pas en mesure de seulement suggérer – de façon un peu, ou même nettement, différente.

 

Voici donc que mes sentiments vigoureusement socialistes et fort rigoureusement anti-impérialistes [les premiers appelant certes explicitation – inutile ici, mais, faisant vite, et consentant par provision bien du jeu au curseur = je considère les vues de Conseil National de la Résistance comme un minimum, et la nationalisation de l’artisanat par Fidel Castro comme une erreur… -, tandis que les seconds ne sauraient n’être pas intelligibles, dans leur extension, à la plupart] ne m’écartent guère, on peut le noter, d’une pensée que l’on disait autrefois « bourgeoise », au fond assez caractérisée par mon idéalisme [« petit-bourgeois » précisait-on, à l’heure justement où les petits-bourgeois, télécommandés – vieille histoire – par l’atlantotrotskisme, sans le savoir pour la plupart, faisaient massivement semblant de s’engager dans la révolution avant de passer bientôt au libéralisme radical, à la façon de l’ineffable M. Cohn-Bendit], et même au fond mon spiritualisme [sans ontologie certes, je le répète], mon intelligence à peu près fichtéenne de la liberté, et ma considération du rôle des « grand » hommes [fussent-ils des nains intellectuels et moraux, fussent-ils de grandes catastrophes assez souvent] dans l’histoire.

Sans une telle pensée, ma démarche et mes questions seraient vaines. Mais, d’un autre côté, cette pensée dessine un espace de forme inconnue, au sein duquel s’écoulerait, presque insaisissablement – certains plus gros que d’autres donc -, comme une infinité de grains de sables infiniment divers, chaque grain pouvant être réputé une unité spirituelle – mais unité sans unité redoutons-le, pas exactement une monade leibnizienne si l’on veut, une monade, plutôt, pour pessimiste, une monade sans monadologie, sauf pour le dieu peut-être, et sans théodicée imaginable opérant sous la lune [système asystématique, du fait de la liberté même de l’esprit, où, pourtant, la doctrine leibnizienne de la perception serait en gros sauvée] -, déviée, cette sorte de non-monade, par le mouvement de toutes les autres – interaction que l’on peut évoquer mais dont les états seraient mal évitablement tout à fait indescriptibles. C’est cette pensée, ainsi, qui me condamne à ce maniement souple et point entêté de la conjecture dont je vous ai entretenu plusieurs fois en passant – conjecture permettant au plus d’esquisser des possibilités, parfois des plausibilités, ou même, mais ce ne saurait être que des façons de parler, des probabilités [mais surtout lorsqu’il s’agit du passé, sur lequel, j’y insiste, car cette vue est soigneusement refoulée par la plupart, le sentiment de la certitude ne saurait pas être très fréquent non plus – et, d’ailleurs, certitude sur quoi dans un jeu à un nombre généralement très important d’acteurs dont certains prennent peut-être assez faiblement la conscience des contours de ce qu’ils font, et dont on imaginera qu’il puisse en demeurer d’inconnus].

L’image du sable, qui m’est venue, me rappelle les délicieuses anxiétés baroques – eau, sable, miroir, illusion, etc. Certains auront joie peut-être à lire, précoce, ce sonnet, publié en 1608 par l’abbé Jacques Le Vasseur [archidiacre de Noyon, aujourd’hui dans le beau, mais économiquement et socialement si éprouvé, département de l’Oise], auteur de quelques dizaines de pages d’une poésie philosophique et théologique assez peu connue, quoique point sans profondeurs ni beautés =

Le Vasseur Antithèses ou contrepointes du ciel et de la terre.png

 

Jacques Le Vasseur, l'un des rares sonnets.png

 

Disons que, en nos affaires, l’on finit par mesurer qu’il y a beaucoup de mirages – ils semblent éclore dans une perspective, et à une certaine distance, puis se dissipent peu à peu et finissent par se dérober. Les enjeux sont tels que de nombreux acteurs donnent à imaginer, persistent à imaginer, ou feignent de persister à imaginer, des configurations dont trop d’éléments ont fini par suggérer qu’elles n’étaient assez probablement qu’illusions ou même fallaces, ou bien nient avec ardeur que ce que l’on a fini par présumer plus ou moins puisse revêtir quelque pertinence que ce soit.

Bah !

 

[[[ deux personnes proches m’objectent la sonorité trop sombre, un peu désespérante, démobilisatrice au fond, si je les comprends bien, de ces quelques dizaines de lignes ; j’ajoute donc la onzième et dernière des Thèses sur Feuerbach d’un Marx très jeune encore = Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières : ce qui importe, c’est de le transformer. De toute façon, l’on en sait toujours assez sur l’intolérable pour agir. ]]]

 

À nos [mes] questions, donc, maintenant – et là, je vais me contenter de réunir les souvenirs que j’ai de mes propos du neuf mai, en les complétant autant qu’utile, car il y a bien sûr – toujours – des compléments à apporter.

 

Page de partition d'orchestre.png

 

I. –

À la première question, je peux, il me semble, répondre sans trop de risque [en détaillant un peu ce que j’avais traité lapidairement de peur de manquer de temps] = M. Poutine tient pour le moment, aussi complètement que possible, la situation en main ; il y a certes quelques voix dissonantes dans les échelons secondaires du gouvernement russe ou parmi les membres du parti dominant [Iédinaïa Rossiïa, Russie Unie] ; l’on entend même, parfois, un personnage aussi considérable que M. Lavrov [ou, avec beaucoup plus encore de netteté, sa porte-parole, la vive Mme Maria Zakharova] manifester des sentiments qui outrepassent très légèrement la ligne qui se dessine progressivement avec fermeté ; mais l’on est tenté de supposer qu’il s’agit [[ chez tels qui ne sont assurément pas des dissidents, ni en mesure en tout cas [je songe à Mme Zakharova, à laquelle je serais tenté de prêter des vues personnelles un peu plus audacieuses que celles de la plupart – mais qui est appelée, en principe, à n’avoir pas de vues personnelles] d’exprimer des critiques véritables ]] de pupitres, voix, parties, délibérément suscités et disposés au sein d’une partition d’un orchestre conduit par un chef dont la maîtrise du jeu est très large [à la différence de ce qu’il en est dans la complexe polyarchie étatsunienne dont on a le sentiment qu’elle ne ménage pas même l’unité de principe de l’ « Exécutif »].

Il me semble que le président de la Fédération de Russie joue admirablement, mais est appelé à susciter de lourdes déceptions extérieures et intérieures.

À l’intérieur, malgré le redressement [pour le moment assez modéré] des cours du pétrole, la situation économique demeure médiocre, pas seulement du fait des sanctions, mais en partie à leur suite ; le système capitaliste emporte des conséquences comparables à celles que l’on observe ailleurs, avec des effets un peu atténués en matière de souveraineté, et un peu aggravés du fait de la présence d’une classe assez particulière d’oligarques politisés [peut-être est-on mieux en mesure de comprendre cela en France, d’ailleurs – du moins désormais que, depuis 2007 au moins, tout s’y combine au plus mal -, que dans d’autres pays « libéraux »].

Il est possible de considérer que la politique démographique assez ambitieuse de M. Poutine a définitivement échoué à l’heure où arrivent à l’âge statistique de la reproduction, avec des effets dépressifs aggravés, les classes très creuses des dernières années de l’ère eltsinienne ; les variations du taux de fécondité sont, de plus, importantes entre le « nord » et le « sud », c’est-à-dire entre les régions de tradition orthodoxe et les régions musulmanes ; je n’ai pas le sentiment – mais je manque de valeurs précises – que les chances d’une fusion des peuples constitués par des cultures diverses soient très élevées pour le moment.

 

Une page fameuse de Levi-Strauss dans Les structures élémentaires de la parenté.png

 

[[[ je les crois notablement supérieures en France, et c’est une raison de mon optimisme résolu pour notre pays, le seul État-Nation digne d’un tel qualificatif au monde, rompu à croiser les lignées les plus diverses depuis si longtemps = le couple est le véritable creuset des peuples définitivement unis ; il y a quelque chose de profondément juste – à l’âge même de l’individualisme le plus poussé [lequel, en sa notion, appelle peut-être l’individu à un peu de raison et non au caprice] -, de juste selon une perspective, si l’on veut, de sociologie politique, dans – considérée isolément – la phrase liminaire des Six livres de la République de notre Jean Bodin, réputée archaïque mais pointant le lieu des articulations majeures – « dramatiques », d’une part de « la nature et de la culture », de « de la parenté et de l’alliance », de « l’amour parental et de l’amour conjugal »  [sur le socle au fond universel de la prohibition de l’inceste], d’autre part du lien social élargi tel que Claude Levi-Strauss devait en élaborer la théorie dans Les structures élémentaires de la parenté, magistralement par-delà toutes les controverses [concernant en particulier – trop « masculins » – le paradigme du don et du contre-don, de l’échange, appliqué à, si l’on peut dire, la circulation unifiante des femmes – v. ci-dessus une page fameuse] = « Republique est un droit gouuernement de plusieurs menages, & de ce qui leur est commun, auec puissance souueraine » ; le mariage pleinement exogamique fécond est promesse d’un horizon pour la volonté générale, comme volonté et comme générale pourrait-on dire ; doit-on préciser que, en ce si ancien royaume-et-république, les considérations supposément « raciales », d’où qu’elles viennent [car il est toutes sortes d’ « identitaires »], doivent être simplement réputées antinationales ? Mais je tends à penser que, pays historiquement fondé sur l’union du sud et du nord [parfois cruelle, certes], doté très tôt d’une forte spécificité nationale jusque dans le domaine religieux [le « gallicanisme », que vous avez dû croiser en histoire des institutions], dont les traces sont à mon sens repérables dans notre culture politique contemporaine, nous bénéficions d’une tradition favorable qui n’est pas si répandue, qui permet l’avènement à la fois constant et renouvelé d’une « société », selon le terme de Lévi-Strauss, tout ensemble élargie et effective, et qui devrait favoriser l’émancipation en particulier de ce qui pourrait subsister d’opérationnel, fût-ce de façon estompée, dans les jeux de contraintes de ce que les ethnologues ont longtemps appelé de façon sommaire « mariage arabe », notion enrichie par les controverses qu’elle a nourries. — une question, ce vendredi matin 17 mai, me demandant un développement sur ce dernier aspect – je dois partir et ne peux m’attarder sur ce qui n’est, ici, qu’une digression – voici toutefois un lien pour les curieux – plus tard sans doute =

https://journals.openedition.org/lhomme/21?file=1  ]]]

A l’extérieur, la façon poutinienne de se maintenir en aussi bons termes que possible avec tout le monde, mais de ne se considérer comme l’allié profond d’aucun, a porté des fruits remarquables à mon sens, mais j’ai le sentiment qu’elle est en train de montrer ses inconvénients. Plus profondément, il me semble que le « réalisme » [comme on dit] des conceptions internationales de M. Poutine, constitue une vue insuffisante ; il est tout à fait admissible de conduire une politique indexée sur l’intérêt national [c’est-à-dire, comprenons-le, sur la survie de son peuple, par la grâce duquel on joue soi-même quelque rôle], mais dans une certaine mesure seulement à mon sens ; un [gros] zeste d’idéal ne paraît pas superfétatoire – le peuple, justement, doit pouvoir vivre aussi une vie morale, laquelle suppose, il me semble, que les autres peuples ne soient pas considérés par la politique conduite en son nom comme de simples moyens de son propre bien-être [tendanciellement illusoire, d’ailleurs, dans le cadre d’un système capitaliste et impérialiste] – ; la Russie contemporaine donne le sentiment de n’être porteuse d’aucun idéal qui puisse être, non seulement partagé, mais plus encore communicable à des opinions étrangères [tel, autrefois, l’idéal soviétique] ; l’étrange est que l’ogre étatsunien trouve encore, après tant d’abus insensés – après tant de manifestations éhontées [je parle = internationalement] d’une indomita licentia [porterait notre Horace] -, beaucoup plus de grain idéologique à moudre pour étayer jusqu’à ses projections les plus illégitimes.

Le plus curieux d’ailleurs est qu’il ne soit pas jusqu’à la si justifiée considération pour le droit international dont M. Poutine ne cesse de se revendiquer – bel idéal assurément – qui ne paraisse plutôt modulable par lui ; je n’évoque pas ici la question de la Crimée, plus subtile que ne le supposent la plupart des folliculaires atlantiques ; mais tout simplement les pressions constitutionnelles très probablement exercées tous ces derniers mois par Moscou sur Damas à des fins qui manquent assez de netteté, mais semblent inspirées en bonne part par le souhait de complaire au président turc [voir plus loin].

Au fond, la question de la confiance qu’il est possible de nourrir envers le poutinisme se trouve désormais posée tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Cela ne saurait ternir des réussites incontestables, mais M. Poutine risque fort de demeurer dans l’histoire un véritable grand homme – indéniable, providentiel pour un pays qui sombrait à son arrivée – mais, curieusement, comme sans grandeur véritable, faute, en quelque sorte, d’une grande vue généreuse, métanationale, échappant au soupçon de n’être qu’un avatar de l’ancien impérialisme russe.

Mais, de tout cela, au fond, il n’y a pas grand chose à tirer s’il s’agit d’imaginer l’été qui vient.

 

II. –

Beaucoup ont cru aux promesses internationales de M. Trump lors de la campagne de 2016 ; j’ai fait partie de ceux-là [malgré la préoccupation que m’inspiraient certains traits de la personnalité de M. Trump – mais je redoutais beaucoup aussi Mme Clinton -, et que nourrissaient les façons brutales que je prêtais à juste titre à l’homme d’immobilier new yorkais qui avait écrit The Art of the Deal, ouvrage dont son co-auteur regrettait publiquement d’avoir assisté M. Trump à l’écrire, moins d’ailleurs pour ce qu’il révélait que pour ce qu’il dissimulait] ; du moins dès les frappes d’avril 2017, deux mois et demi seulement après l’entrée en fonction du nouveau président, je fus dessillé ; dès ce moment, M. Trump m’apparut pour ce qu’il est sans doute – un type très faux et très perturbé [l’on peut bien sûr lire mes billets d’il y a deux ans] ; j’ai pensé que si, avec un pervers de cet acabit,  la fin du mandat était atteinte sans catastrophe majeure, l’humanité aurait de la chance ; j’ai été surpris de voir qu’un assez grand nombre de bons commentateurs ne se résignaient pas aisément à faire le deuil de leurs espérances de repli des États-Unis [il fallut attendre le printemps de 2018 pour que leur nombre diminuât sensiblement – avec les nouvelles frappes sur la Syrie d’avril et le saccage de l’accord nucléaire iranien le huit mai, il y a tout juste un an].

Il demeure que la psychologie ne suffit pas à rendre compte de l’évolution de la situation. Il faut considérer au moins, il me semble, trois autres aspects =

1/ M. Trump, avec l’affaire du Russiagate – dont j’avais observé dès le cours de 2017 qu’elle était un conte à dormir debout – n’a certes pas eu les coudées franches ; il a été entendu qu’il ne pourrait entamer un dialogue avec le Kremlin sans s’exposer aux plus venimeuses allégations ; la vie politique étatsunienne a pris depuis deux ans et demi un tour malgré tout surprenant [si habitué soit-on à ses soubresauts et à ses blocages] .

2/ Il est probable que l’hôte de la Maison-Blanche ne puisse échapper à la pression du « complexe militaro-industriel » ; il eût été improbable qu’un grand ami du capital et grand admirateur des généraux les plus étoilés comme M. Trump y parvînt ; de fait, le fabuleux budget militaire étatsuniens reprit sa croissance avec lui – j’y reviendrai en présentant les dernières valeurs livrées il y a quelques semaines par le SIPRI.

Ici, j’attire votre attention sur un aspect d’importance = l’on ne se trouve pas dans le cadre d’un discours « complotiste », comme disent à tout propos ceux que dérangent les légitimes soupçons du peuple contre les gouvernants. Voici ce que l’un des très rares militaires étatsuniens ayant porté le titre de General of the Army – avec cinq étoiles -, le général Dwight Eisenhower, tint en particulier à dire le 17 janvier 1961, trois jours avant la fin de son second mandat de président des États-Unis, dans sa « Farewell Address », son discours d’adieu =

« Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant. Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l’énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble. »

3/ La fidélité absolue de M. Trump, non seulement à Israël, mais aux gouvernants contemporains d’Israël, et en particulier à M. Nétanyahou [représentatif toutefois de la majorité qu’il peine finalement, ces jours-ci, à constituer], ne saurait être sous-estimée dès lors qu’il s’agit des affaires moyen-orientales ou de la rupture avec l’Iran.

L’on a déjà observé que cette fidélité était au demeurant conforme à l’intérêt politique bien compris de M. Trump, non parce qu’il eût été élu grâce à la minorité de ses concitoyens se réclamant du judaïsme [ceux-ci ont massivement choisi Mme Clinton], mais parce que sa réélection serait vouée à l’échec s’il décevait les très nombreux évangélistes que l’on évoque comme « chrétiens-sionistes », lesquels, nourris d’une doctrine très construite, d’inspiration apocalyptique [j’ai évoqué ce courant dans ce blogue il y a un an et demi], l’ont massivement appuyé en 2016 [en portant d’ailleurs ainsi l’un des leurs à la vice-présidence, M. Pence].

 

L’on évoque certes aujourd’hui un retrait prochain des forces étatsuniennes – non de Syrie semble-t-il, malgré des annonces antérieures – mais d’Afghanistan. Toutefois, à mesure que le temps passe, l’on croit comprendre que ce retrait ne serait pas pur et simple mais s’accompagnerait d’une ferme présence adossée à telles de ces innombrables bases que Washington a distribuées en tant de lieux.

 

Quant à l’homogénéité de l’équipe trumpienne, elle n’a cessé d’appeler des questions. Je ne peux, ici, refaire l’histoire de ses modifications. Deux ensembles d’observations pourtant, de quelque importance =

1/ M. Trump a fini par se débarrasser de tous les généraux qui pesaient d’abord d’un si grand poids dans son entourage = le général John Kelly, chef de Cabinet de la Maison Blanche, fut le dernier à être congédié, le 2 janvier 2019 ; la veille, le 1er janvier, le général James Mattis avait dû quitter le Secrétariat de la Défense [Pentagone] ; le 9 avril 2018, le général McMaster avait lui-même cédé la fonction de conseiller à la Sécurité nationale à M. John Bolton. J’ai eu l’occasion de suggérer à plusieurs reprises que – en dépit de ce qui a été dit dans le passé, et encore lors de son départ -, le général Mattis a, à mon sens [je peux me tromper dans mon évaluation, certes], joué un rôle plutôt apaisant sur M. Trump. Son successeur à titre intérimaire [mais M. Trump vient d’annoncer qu’il allait le désigner comme Secrétaire de plein exercice], M. Patrick Shanahan, ne pèse pas du même poids, ni sur l’armée, ni dans le jeu institutionnel ; il est douteux qu’il puisse tempérer efficacement d’autres influences, telles celles de MM. Pompeo ou Bolton.

2/ S’agissant de M. Pompeo, le secrétaire d’État depuis qu’il a remplacé M. Tillerson en avril 2018 après avoir dirigé la CIA pendant quinze mois, tout indique dans ses propos innombrables qu’il appartient à la catégorie de ceux que l’on désigne comme des « faucons » ; quoiqu’il soit remarquablement actif, il semble à cette heure conserver la pleine confiance du président ; il n’en va peut-être plus ainsi par contre de M. Bolton dont il se murmure qu’il pourrait même être prochainement congédié ; ce n’est pas, semble-t-il, la radicalité du conseiller à la Sécurité nationale qui aurait déplu à M. Trump, mais les erreurs d’analyse commises au Venezuela, et le risque accru de tensions de haute intensité qu’elles auraient nourri. Il n’est pas certain que de récentes prises de position, très belliqueuses, du même, concernant l’Iran, n’aient pas non plus outrepassé les souhaits du président.

[[[ puisque je viens d’évoquer la CIA, et que j’ai cité un peu plus haut le président Eisenhower, voici un mot de son prédécesseur, le président Truman [dans un entretien tardif] =

Merle Miller: Mr. President, I know that you were responsible as President for setting up the CIA. How do you feel about it now?

Truman: I think it was a mistake. And if I’d know what was going to happen, I never would have done it.  ]]]

L’on ne saurait exclure ainsi, au regard de cette dernière réserve, que M. Trump ne souhaite pas, en ce mois de mai, s’acheminer vers un véritable affrontement, où que ce soit. D’une certaine façon, cet attentisme ne serait pas incohérent avec le durcissement constant des sanctions contre Téhéran et Caracas, lequel est supposé – à tort ou à raison – miner les régimes en place, et les conduire à trébucher. L’on n’exclura pas non plus que M. Trump ne redoute de nuire à l’annonce du « Deal du siècle », laquelle doit intervenir après le Ramadan, c’est-à-dire, sans doute, autour du dix ou du quinze juin.

 

III. –

Il est une idée qui court sous certaines plumes souvent avisées = le trumpisme international aurait pour vocation de faire basculer l’effort principal de la puissance étatsunienne [les autres « fronts », russe et chinois en particulier, demeurant inchangés] du Grand Moyen Orient aux Caraïbes, et plus largement aux Amériques latines.

Cette vue ne me persuade pas – du tout – = l’affaire iranienne demeurant la plus obsédante pour Washington et Tel Aviv, il me semble exclu que M. Trump se détourne de l’Orient malheureux ; sa pression sur l’Irak demeure d’ailleurs constante, sans qu’il puisse être envisagé qu’elle cesse à moyen terme malgré l’irritation de larges effectifs en Mésopotamie ; j’ajoute que les enjeux africains ont acquis une grande importance – contre la Chine en particulier – et sont liés aux affaires orientales dans une notable mesure ; enfin, les fronts russe et chinois comportent un volet oriental – ne serait-ce qu’en vue de fragiliser la position de Moscou et de Pékin dans les anciennes républiques soviétiques, de nuire à l’approvisionnement chinois en hydrocarbures, de menacer le déploiement des « routes de la soie ».

De plus, il n’y a rien de nouveau dans l’agressivité des Gringos au sud du Rio Bravo ; pour s’en tenir au Venezuela, le film sur le coup contre Chavez a dû vous édifier ; plus récemment, sans que les persécutions n’aient jamais cessé, l’on a vu l’Administration de M. Obama intensifier nettement l’offensive, en particulier en publiant le 9 mars 2015 un décret présidentiel [Executive Order] que je reproduis ci-dessus parce que c’est un document intéressant pour de jeunes juristes il me semble [ébouriffant pour tous s’il s’agit des quelques mots que je souligne et porte en gras — Washington menacée par Caracas…] =

 

The White House
Office of the Press Secretary
For Immediate Release

Executive Order – Blocking Property and Suspending Entry of Certain Persons Contributing to the Situation in Venezuela

EXECUTIVE ORDER

– – – – – – –

BLOCKING PROPERTY AND SUSPENDING ENTRY OF CERTAIN PERSONS CONTRIBUTING TO THE SITUATION IN VENEZUELA

By the authority vested in me as President by the Constitution and the laws of the United States of America, including the International Emergency Economic Powers Act (50 U.S.C. 1701 et seq.) (IEEPA), the National Emergencies Act (50 U.S.C. 1601 et seq.) (NEA), the Venezuela Defense of Human Rights and Civil Society Act of 2014 (Public Law 113-278) (the « Venezuela Defense of Human Rights Act ») (the « Act »), section 212(f) of the Immigration and Nationality Act of 1952 (8 U.S.C. 1182(f)) (INA), and section 301 of title 3, United States Code,

I, BARACK OBAMA, President of the United States of America, find that the situation in Venezuela, including the Government of Venezuela’s erosion of human rights guarantees, persecution of political opponents, curtailment of press freedoms, use of violence and human rights violations and abuses in response to antigovernment protests, and arbitrary arrest and detention of antigovernment protestors, as well as the exacerbating presence of significant public corruption, constitutes an unusual and extraordinary threat to the national security and foreign policy of the United States, and I hereby declare a national emergency to deal with that threat. I hereby order:

Section 1. (a) All property and interests in property that are in the United States, that hereafter come within the United States, or that are or hereafter come within the possession or control of any United States person of the following persons are blocked and may not be transferred, paid, exported, withdrawn, or otherwise dealt in:

(i) the persons listed in the Annex to this order; and

(ii) any person determined by the Secretary of the Treasury, in consultation with the Secretary of State:

(A) to be responsible for or complicit in, or responsible for ordering, controlling, or otherwise directing, or to have participated in, directly or indirectly, any of the following in or in relation to Venezuela:

(1) actions or policies that undermine democratic processes or institutions; 2

(2) significant acts of violence or conduct that constitutes a serious abuse or violation of human rights, including against persons involved in antigovernment protests in Venezuela in or since February 2014;

(3) actions that prohibit, limit, or penalize the exercise of freedom of expression or peaceful assembly; or

(4) public corruption by senior officials within the Government of Venezuela;

(B) to be a current or former leader of an entity that has, or whose members have, engaged in any activity described in subsection (a)(ii)(A) of this section or of an entity whose property and interests in property are blocked pursuant to this order;

(C) to be a current or former official of the Government of Venezuela;

(D) to have materially assisted, sponsored, or provided financial, material, or technological support for, or goods or services to or in support of:

(1) a person whose property and interests in property are blocked pursuant to this order; or

(2) an activity described in subsection (a)(ii)(A) of this section; or

(E) to be owned or controlled by, or to have acted or purported to act for or on behalf of, directly or indirectly, any person whose property and interests in property are blocked pursuant to this order.

(b) The prohibitions in subsection (a) of this section apply except to the extent provided by statutes, or in regulations, orders, directives, or licenses that may be issued pursuant to this order, and notwithstanding any contract entered into or any license or permit granted prior to the effective date of this order.

Sec. 2. I hereby find that the unrestricted immigrant and nonimmigrant entry into the United States of aliens determined to meet one or more of the criteria in subsection 1(a) of this order would be detrimental to the interests of the United States, and I hereby suspend entry into the United States, as immigrants or nonimmigrants, of such persons, except where the Secretary of State determines that the person’s entry is in the national interest of the United States. This section shall not apply to an alien if admitting the alien into the United States is necessary to permit the United States to comply with the Agreement Regarding the Headquarters of the United Nations, signed at Lake Success June 26, 1947, and entered into force November 21, 1947, or other applicable international obligations. 3

Sec. 3. I hereby determine that the making of donations of the type of articles specified in section 203(b)(2) of IEEPA (50 U.S.C. 1702(b)(2)) by, to, or for the benefit of any person whose property and interests in property are blocked pursuant to section 1 of this order would seriously impair my ability to deal with the national emergency declared in this order, and I hereby prohibit such donations as provided by section 1 of this order.

Sec. 4. The prohibitions in section 1 of this order include but are not limited to:

(a) the making of any contribution or provision of funds, goods, or services by, to, or for the benefit of any person whose property and interests in property are blocked pursuant to this order; and

(b) the receipt of any contribution or provision of funds, goods, or services from any such person.

Sec. 5. (a) Any transaction that evades or avoids, has the purpose of evading or avoiding, causes a violation of, or attempts to violate any of the prohibitions set forth in this order is prohibited.

(b) Any conspiracy formed to violate any of the prohibitions set forth in this order is prohibited.

Sec. 6. For the purposes of this order:

(a) the term « person » means an individual or entity;

(b) the term « entity » means a partnership, association, trust, joint venture, corporation, group, subgroup, or other organization;

(c) the term « United States person » means any United States citizen, permanent resident alien, entity organized under the laws of the United States or any jurisdiction within the United States (including foreign branches), or any person in the United States;

(d) the term « Government of Venezuela » means the Government of Venezuela, any political subdivision, agency, or instrumentality thereof, including the Central Bank of Venezuela, and any person owned or controlled by, or acting for or on behalf of, the Government of Venezuela.

Sec. 7. For those persons whose property and interests in property are blocked pursuant to this order who might have a constitutional presence in the United States, I find that because of the ability to transfer funds or other assets instantaneously, prior notice to such persons of measures to be taken pursuant to this order would render those measures ineffectual. I therefore determine that for these measures to be effective in addressing the national emergency declared in this order, there need be no prior notice of a listing or determination made pursuant to section 1 of this order.

Sec. 8. The Secretary of the Treasury, in consultation with the Secretary of State, is hereby authorized to take such actions, including the promulgation of rules and regulations, and to employ all powers granted to the President by IEEPA and 4

section 5 of the Venezuela Defense of Human Rights Act, other than the authorities contained in sections 5(b)(1)(B) and 5(c) of that Act, as may be necessary to carry out the purposes of this order, with the exception of section 2 of this order, and the relevant provisions of section 5 of that Act. The Secretary of the Treasury may redelegate any of these functions to other officers and agencies of the United States Government consistent with applicable law. All agencies of the United States Government are hereby directed to take all appropriate measures within their authority to carry out the provisions of this order.

Sec. 9. The Secretary of State is hereby authorized to take such actions, including the promulgation of rules and regulations, and to employ all powers granted to the President by IEEPA, the INA, and section 5 of the Venezuela Defense of Human Rights Act, including the authorities set forth in sections 5(b)(1)(B), 5(c), and 5(d) of that Act, as may be necessary to carry out section 2 of this order and the relevant provisions of section 5 of that Act. The Secretary of State may redelegate any of these functions to other officers and agencies of the United States Government consistent with applicable law.

Sec. 10. The Secretary of the Treasury, in consultation with the Secretary of State, is hereby authorized to determine that circumstances no longer warrant the blocking of the property and interests in property of a person listed in the Annex to this order, and to take necessary action to give effect to that determination.

Sec. 11. The Secretary of the Treasury, in consultation with the Secretary of State, is hereby authorized to submit the recurring and final reports to the Congress on the national emergency declared in this order, consistent with section 401(c) of the NEA (50 U.S.C. 1641(c)) and section 204(c) of IEEPA (50 U.S.C. 1703(c)).

Sec. 12. This order is not intended to, and does not, create any right or benefit, substantive or procedural, enforceable at law or in equity by any party against the United States, its departments, agencies, or entities, its officers, employees, or agents, or any other person.

Sec. 13. This order is effective at 12:01 a.m. eastern daylight time on March 9, 2015.

BARACK OBAMA

 

Une nouvelle fois, l’on pourra noter, par ailleurs, que les perspectives de politique intérieure sont rarement absentes des choix politiques extérieurs de Trump. Je ne reviendrai pas ici sur des choses dites et redites – depuis l’enjeu des hydrocarbures jusqu’à l’importance idéologique accordée au bannissement du « socialisme » hors du continent. Un autre aspect peut être considéré = il y a, au sein du parti républicain, certains effectifs plutôt « durs » qui sont issus d’effectifs, comme l’on dit, « hispaniques » ou « latino ». L’on notera que M. Marco Rubio, sénateur de la Floride, qui avait participé en 2016 aux élections primaires qui ont vu finalement le succès de M. Trump, a joué un rôle particulier dans les plus récents rebondissements de l’affaire vénézuélienne ; certes, sa famille, cubaine, n’avait pas attendu l’accès au pouvoir de Fidel Castro pour quitter l’île ; et sans doute ses positions sur la question migratoire sont-elles différentes de celles de M. Trump ; il n’empêche que, si ce dernier parvenait à s’en faire un allié en vue de sa réélection, il pourrait s’agir d’un atout politique non négligeable = cela lui permettrait de drainer les voix d’électeurs que certaines de ses positions [« le Mur »…] pourraient dissuader de se porter sur lui.

 

IV.-

Plusieurs auteurs ont récemment souligné que M. Poutine imposait son tempo à Damas et semblait prêt, sinon à lâcher purement et simplement M. Assad, du moins à accroître la pression sur lui jusqu’à ce qu’il s’incline devant les souhaits russes que des transactions soient trouvées, sur le plan constitutionnel, mais aussi, plausiblement, en droit ou en fait, sur le plan territorial. Il irait de soi encore que les grands appuis chiites – Iran et Hezbollah – seraient conduits à abandonner le terrain, ne serait-ce qu’en vue d’apaiser les inquiétudes d’Israël.

L’un des auteurs les plus féconds en ce sens a été M. Korybko, que nous avons déjà rencontré. Assez curieusement, ce bon observateur, ferme mais plutôt nuancé dans ses jugements en général, s’est montré passablement péremptoire dans l’expression de son sentiment. Voici le lien avec trois textes =

https://lesakerfrancophone.fr/assad-na-pas-gagne-la-guerre-poutine-la-force-aux-compromis

https://lesakerfrancophone.fr/poutinyahou-et-rusrael

https://lesakerfrancophone.fr/pourquoi-la-russie-gavee-de-petrole-naide-t-elle-pas-son-allie-syrien-qui-subit-une-grave-crise-energetique

Je tends à penser que M. Korybko voit assez juste en soulignant le refroidissement des relations de Moscou et de Damas ; la façon dont la Russie laisse la Syrie souffrir d’une abstinence énergétique que la situation de l’Iran interdit à ce pays d’étancher, est particulièrement préoccupante ; le risque d’affaiblissement du gouvernement syrien est sensible, tandis qu’il semble ne pouvoir, ni achever la guerre, et mettre à l’abri sa population, ni relancer une économie que la pénurie de carburant et les difficultés de circulation affaiblissent encore.

 

Le Tigre - Gal Souheil al-Hassan.png

 

Il me semble pourtant que, avec courage, les forces syriennes – avec un appui limité des forces russes, surtout préoccupées de conduire des représailles après les attaques de la base de Hmeimim – sont en train [j’écris cela à la mi-mai] de marquer des points dans le nord de la région de Hama et s’apprêtent à faire de même dans l’est de celle de Lattaquié. Les Forces du Tigre – corps d’élite conduit par le talentueux général alaouite – « le Tigre »… – Souheil al-Hassan [ci-dessus] – paraissent faire des prouesses ces jours-ci, comme ce fut déjà le cas dans le passé. Les forces syriennes, même assistées dans une certaine mesure par leurs alliés de l’Axe de la Résistance, peuvent-elles vaincre seules, malgré des capacités aériennes limitées, des forces jihadistes qui ont eu tout le temps utile pour fortifier leurs défenses ? Je suis incapable de trancher une telle question. J’ai le sentiment, simplement, que les forces syriennes loyalistes ne lâcheront pas après tant de sacrifices consentis.

Au fond, je ne peux plus exclure que la grande bataille d’Idleb n’ait commencé ces jours-ci, après huit mois de tergiversations russes qui avaient fini par revêtir la signification d’un refus avoué de privilégier désormais toute autre solution que la négociation – une négociation dont je redis qu’elle est vaine avec des takfiristes et sans issue, pour le moment, à mon sens, avec une Turquie dont le propos n’est pas seulement de contenir les « terroristes » kurdes, mais encore de miner le redressement de Damas en soutenant dans une certaine mesure l’ « émirat » d’Idleb, et – au strict minimum – de stabiliser un glacis turkmène – ou plus largement = proturc – en cours de constitution dans diverses zones septentrionales dont celle d’Afrine.

Il sera peut-être difficile au Kremlin, après de premières victoires, de refuser – de façon risquée pour sa réputation, et de toute manière très dangereusement à terme pour la région [puisque Hayat Tahrir al-Cham réussirait au fond ce que le Califat a manqué] – une suffisante assistance aérienne aux Forces arabes syriennes.

Nous verrons comment les choses évolueront – lentement – sur le terrain.

 

V. – à venir lundi car je ne pourrai faire de travail d’écriture pendant trois jours

 

 

 

 

 

sr