La complexité du ressort de l’insatiabilité coloniale = l’interaction entre intérêt & culture dans la dynamique colonisatrice [Observations très partielles & trop rapides sur l’État doté de colonies comme État colonial total] 1/4

Comme je vous l’avais promis, voici – après les billets publiés les deux et trois mars sous le titre « À l’arrière-plan des relations russo-iraniennes […] » – un autre pan de la partie orale du cours ; il s’agit d’un segment inséré au milieu de développements consacrés, de façon très compréhensive, à certains aspects d’une part  et aux suites d’autre part de l’effondrement de l’empire ottoman, et en particulier, après des développements plus larges, aux accords Sykes-Picot – antécédents et suites – et à la déclaration Balfour – même chose = antécédents et suites.

Concernant Sykes-Picot, antécédents et suites, j’ai le sentiment d’avoir pu dire à peu près la moitié de ce que j’eusse souhaité évoquer [avant, justement, de donner les développements que j’essaie de retracer ici] ; j’installerai en ligne – en juillet ou août, j’imagine – les considérations Sykes-Picot et alentour, complétées bien sûr par ce que je n’ai pas dit, et par des observations sur la déclaration Balfour [antécédents et suites – donc], les deux affaires n’en formant sous certains aspects qu’une, au moins d’un point de vue temporel et géographique, et partageant la caractéristique d’appartenir à un passé dont l’on s’avancerait beaucoup en hasardant qu’il ait pu perdre de sa vigoureuse, et dangereuse, actualité.

Cela permettra aux libres et infortunés « enfants de septembre », rares je l’espère, à ceux, peut-être, d’ailleurs, qui auraient « compris l’atrocité/De ces marais déserts et privés de légende » [Patrice de la Tour du Pin], et qui entendraient même de quels piégeux marais, tristement, je parle ici, de savoir que je leur prête, fidèlement, toute attention et toute sincère compassion ; l’inconvénient très relatif d’une matière un peu plus abondante sera, pour eux, compensé par la commodité plus grande d’un support écrit pour environ – en dehors des propos liminaires d’actualité – les trois quarts alors du cours délivré en la forme « magistrale ».

Si le contenu du présent billet s’est imposé à mon esprit au fil du cours, ce fut pour une raison très simple ; je me suis demandé – souvenez-vous en – pourquoi, gavée déjà, au fil d’une aventure brève et affolée, de colonies, la France victorieuse voulut à tout prix – sans pourtant [quelles qu’aient été ses « justifications » puisées dans « l’histoire » supposée, ou la qualité ancienne de ses savants « orientalistes »], sans grandes aptitudes spécifiques ordonnées à l’Orient en comparaison de la brillante et toujours si redoutable Angleterre [et qui le demeure = la, finalement, minuscule Angleterre, petit pays têtu fiché parmi des flots gris et flottant dans la brume est l’étonnant pays pivotal des quatre derniers siècles, celui qui non seulement a su régner en divisant, en donnant au monde les plus redoutables idées « modernes », en séduisant les « élites » des autres pays, en bernant les benêts, tant arabes que français en nos affaires, mais encore est parvenu à projeter sur le monde un empire capable de s’adapter avec une forme de génie politique, souple mais obstiné, qui ne cesse de surprendre]  – mettre la main sur une sorte de grande Syrie, tout en finissant d’ailleurs par renoncer assez aisément à une région de ce territoire, la plus importante stratégiquement pourtant du fait des perspectives qui s’y dessinaient s’agissant de l’exploitation des hydrocarbures, ressource, indexant désormais l’histoire, du siècle qui s’avançait — la région – la plus orientale de ce grand espace – de Mossoul, bientôt irakienne.

Perspective simple [ce pourquoi elle semble généralement invisible] appelant au fond, à mon sens, une décision intellectuelle tout aussi simple = un État colonial n’est probablement pas 1/ un État, 2/ disposant, comme par ailleurs, de colonies ; il vaut d’être considéré comme un “étatcolonial” – s’il est permis d’écrire de la sorte -, comme une totalité et non comme le résultat d’un simple ajout comme extrinsèque.

Bien entendu, il faudrait un livre pour explorer, un peu, cette piste, ordonnée à la construction d’un objet total, embrassant tous les aspects de la vie sociale – légaux et économiques en particulier – ; mon propos ne fut pas d’une telle ambition ; je me suis intéressé pour l’essentiel – et encore, de façon bien limitée – à un seul volet – disons = principalement culturel, savant et de formation – de ce qui pourrait constituer un début d’éclaircissement des contours de la perspective suggérée.

L’on retrouvera ici bien sûr un certain nombre de textes évoqués ou cités au fil de ces heures du cours.

Pris entre toutes sortes de feux – à commencer par celui de la confection équilibrée du qcm, grosse et angoissante affaire pour moi aussi -, je porterai in fine des éléments de bibliographie complémentaire – une vingtaine de titres – seulement cet été.

 

Le « parti colonial », agent de la coagulation culturelle des intérêts économiques & stratégiques.

 

Avec les affaires coloniales, nous découvrons un monde, très présent déjà autrefois, et qui n’a fait que prospérer = celui des « lobby[ies] », des intérêts organisés, ordonnés à un travail constant – puissamment finalisé – de « relations publiques » [comme finira par dire ce Bernays que vous avez peut-être déjà découvert dans l’un des films que je vous ai priés de voir].

Plus précisément = il est acquis que Stephen Pichon – personnage inévitablement important dans notre affaire orientale à la fin de la guerre et en ses lendemains immédiats – œuvrait – non sans quelques avantages personnels, semble-t-il – en relation avec le Comité de l’Asie Française, institution créée en 1901 et qui devait, en particulier, publier jusqu’en 1940, d’abord le Bulletin du Comité de l’Asie Française, ensuite la revue simplement intitulée L’Asie Française.

[[[ Nous avions – en ce point-ci du cours – déjà rencontré assez notablement Pichon dans le long développement que je porterai en ligne cet été, et s’agissant duquel vous devez vous fier à vos notes. — Pour mémoire = Pichon, après quelques affectations diplomatiques à l’étranger, était devenu Résident général en Tunisie de 1901 à 1906 ; il occupa le Quai d’Orsay de 1906 à 1909, en 1913, et de 1917 à 1920. Républicain très ardent, proche de Clemenceau, il sera bien entendu, du fait de ses fonctions, l’un des négociateurs du traité de Versailles en 1919. ]]]

Le Comité avait été créé et était présidé par un député, Eugène Étienne [1844-1921], président par ailleurs du Groupe colonial de la Chambre des députés [« Groupe colonial et des Affaires extérieures »], qu’il avait constitué en 1892 et qui comptait en son sein entre le cinquième et le tiers des membres de la chambre basse [selon les époques et les législatures], lesquels siégeaient en général pour une bonne part dans les diverses formations du « centre », une moindre part venant de la droite ou du parti radical.

La figure d’Étienne – celui que l’on finira par désigner comme le principal chef de ce « parti colonial » qui était en vérité un souple regroupement interpartisan et interprofessionnel – mérite quelques observations =

Il était natif d’Oran ; né en 1844, il appartenait ainsi aux premières générations ayant vu le jour en Algérie – aspect bien intéressant, car dans une France longtemps indifférente à la projection coloniale, celle-ci semble avoir préoccupé d’abord les Français qui avaient eux-mêmes déjà quitté ce qui devenait désormais, dans une profonde modification du sens du regard – la métropole.

Politiquement, membre de l’ « Alliance démocratique », il s’inscrivait au centre du paysage politique français, dans un espace politique qui se trouvait associé à la plupart des combinaisons ministérielles ; la promotion de l’idée coloniale s’accommodait fort bien, cela va de soi, de cette centralité peu évitable.

Député d’Oran pendant près de quarante ans [1881-1919], puis sénateur du même lieu pour le peu de temps qu’il lui restait à vivre [+ 1921], il fut bien entendu sous-secrétaire d’État aux Colonies en 1887 et de 1889 à 1892, avant d’accéder – ce qui révèle l’importance de son poids dans le milieu politique – au ministère de l’Intérieur puis à celui de la Guerre en 1905-1906, puis à nouveau à la Guerre tout au long de l’année 1913.

 

61 Les destinations de l'exploration entre 1870 et 1914 selon Mme Maistre.png

Les destinations des explorations françaises de 1870 à 2014 – donné par Mme Julie Maistre dans sa thèse [v. ci-après]

 

Bien entendu, l’Afrique était une plus grande préoccupation encore que l’Asie pour les milieux politiques et d’affaires. Et nous allons croiser davantage, dans les considérations qui suivent, une autre institution, le Comité de l’Afrique française.

 

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Le manifeste de création du Comité de l’Afrique française

 

Ce que l’on appelait ainsi le « parti colonial », de façon très insistante à partir du milieu des années quatre-vingt-dix, était – en un temps d’ailleurs où la structuration partisane demeurait souvent fluide – une simple mouvance, une forme de réseau complexe, comportant plusieurs institutions plus ou moins dynamiques : la Société des études coloniales maritimes, créée en 1876, la Société française de colonisation, constituée en 1883 par Jules Ferry [et affectée ensuite par sa chute], l’Alliance Française, fondée en 1884, et tournée vers l’élargissement de ce que nous appelons « francophonie », le puissant Comité de l’Afrique française, à partir de 1890 [dans lequel l’actif prince d’Arenberg jouait un rôle prépondérant], la Société africaine de France [à partir de 1902], l’Union coloniale française [créée en 1894], regroupant exclusivement des membres significatifs des milieux économiques et financiers, le Comité de Madagascar, le Comité du Maroc, etc.

Bien entendu, les montages argumentatifs de cette mouvance méritent l’attention. J’ai reproduit il y a un instant une photo du manifeste de création du Comité de l’Afrique française – en voici plus lisiblement le texte =

 

« Nous assistons à un spectacle unique dans l’histoire : le partage réel d’un continent à peine connu par certaines nations d’Europe.

« Dans ce partage, la France a droit à la plus grande part, en raison de l’abandon qu’elle a consenti aux autres nations de ses droits sur l’Afrique orientale et des efforts qu’elle a faits pour le développement de ses possessions de l’Algérie-Tunisie, du Sénégal et du Congo.

« La convention anglo-française de 1890, en nous donnant accès au nord du lac Tchad, a accru nos possessions et considérablement étendu notre zone d’influence : l’Algérie-Tunisie, le Sénégal, le Soudan, le Congo français sont maintenant un champ d’action immense où peut s’exercer notre activité et qui est ouvert à l’exploration et la colonisation.

« Un certain nombre de personnes, comprenant, dès la fin de 1889, la nécessité d’une action immédiate en vue de l’accroissement et de la mise en valeur de notre domaine africain, avaient organisé à leurs frais l’expédition Paul Crampel, dont le but était, on le sait, d’explorer la région comprise entre le Congo et le lac Tchad et d’y conclure des traités, puis de revenir, s’il le pouvait, par le Nord. Les mêmes personnes avaient favorisé d’autres expéditions, comme celle du lieutenant de vaisseau Mizon.  

« Reconnaissant la nécessité d’intéresser le plus grand nombre possible de Français à ces missions, qui servent la cause de l’influence française sans engager les ressources ou la responsabilité de l’Etat, les souscripteurs des premières expéditions ont formé un comité qui, sous le nom de Comité de l’Afrique française, s’efforce, par tous les moyens en son pouvoir, de développer l’industrie et le commerce français dans l’Afrique de l’Ouest, du Centre et du Nord.  

« De telles initiatives paraissent de plus en plus nécessaires aujourd’hui où il s’agit d’acquérir dans l’Afrique centrale les droits du premier occupant et de développer ensuite notre commerce dans les régions placées sons l’influence française, comme le sont dès maintenant les pays compris dans la, boucle du Niger.

« Il va sans dire que le but du Comité, constitué dans une pensée purement patriotique, en dehors de tous les partis, est absolument désintéressé et étranger à toute préoccupation d’affaires. »

 

Les premières lignes de ce texte sont tout à fait – épouvantablement, s’il est permis d’être sincère – impressionnantes puisqu’elles posent non seulement qu’il s’agit d’effectuer « le partage réel d’un continent », mais qu’en ce partage, la France pourrait avoir « droit à la plus grande part », pour des motifs tenant aux relations entre puissances coloniales européennes, sans considération aucune des populations africaines. Ces dernières sont réputées si inexistantes – si animales peut-être, et impropres à exercer leur dominium sur la terre –, que leur occupation de l’immensité africaine n’eût pu se trouver couronnée de l’éclosion d’aucun droit particulier, si bien que, désormais, au travers des rivalités des Européens, « il s’agit d’acquérir […] les droits du premier occupant » [!!!].

Ce manifeste, d’autre part, est bien sûr passionnant, non pas quoiqu’il soit contradictoire, mais parce qu’il l’est, puisque, s’il se termine dans la revendication du désintéressement le plus pur [le propos serait « absolument désintéressé et étranger à toute préoccupation d’affaires »], tout a suggéré, et davantage, auparavant, que le propos principal n’était, ni d’assumer la vocation humanitaire de « civiliser » dont on tendait alors à se revendiquer, ni de favoriser principalement la puissance politique du pays, mais d’ « exercer notre activité », d’assurer la « mise en valeur », de « développer l’industrie et le commerce français [en] Afrique », et encore, « de développer […] notre commerce ».

 

Le duc d'Arenberg, gentilhomme et homme d'affaires....png

 

La crudité et l’exclusivité du montage impérialiste étaient rarement aussi affirmées. Le premier inspirateur et président, Auguste[-Louis-Albéric], duc d’Arenberg [photo ci-dessus], homme immensément riche – en particulier comme propriétaire terrien –, parlementaire fort tourné vers la question coloniale, était aussi [manifestant l’adaptabilité, si notable, de la domination par-delà l’évolution de ses modalités légales et économiques] un homme d’affaires, et il sera longtemps président de la Compagnie universelle du Canal de Suez et administrateur de la Compagnie des Mines d’Anzin. Parfait gentilhomme selon les apparences, semble-t-il, et reconnu comme tel par ses pairs, il ne paraît pas discerner le caractère intrinsèquement ig/noble de son engagement en faveur de la prédation capitaliste. Cet homme ne comprenait pas que si l’idéologie nobiliaire avait pu revêtir quelque signification, c’eût été en préférant, pour dire les choses simplement, voir s’effondrer les châteaux plutôt qu’en cherchant à les restaurer, avec le train immense qui les pouvait encore accompagner, au prix de l’extension sans frein du territoire de la domination, et dans l’exploitation toujours accrue de la souffrance noire et la dévastation de l’espace africain [aujourd’hui, bien entendu, au travers du procès de financiarisation sans limite du capitalisme globalisé – en lequel l’argent – qui, prétend-on, n’a pas d’odeur… – s’essore depuis des mers de sang et des abîmes de souffrance — mais l’actionnaire prétend ne rien voir].

 

63 La notion la plus répandue de. Soudan au XIXe.png

La notion la plus répandue du « Soudan » au XIXe siècle

 

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L’Afrique politique en 1934. Notez la cohérence géographique de la domination anglaise en Afrique et aux Proche et Moyen Orient

 

65 L'espace français en Afrique [hors Madagascar] et en Syrie.png

L’espace français en Afrique… et en Syrie

 

 

Impérialisme et voyage

 

L’exploration – et cela me conduira à accorder toute attention dans un moment à la Société de Géographie – est considérée comme la première étape, indispensable, de la prise de possession en vue de l’exploitation.

À dire vrai, si la France avait pris une longueur d’avance sur ses rivaux européens en matière de préoccupation géographique, elle accusa quelque sensible retard tout d’abord – par rapport à l’Angleterre du moins – dans le passage à l’acte ; l’on parlait beaucoup de l’urgence du voyage, et pourtant l’on ne réunissait pas les moyens qui l’eussent favorisé. [Cet aspect est très bien présenté par Mme Isabelle Surun dans son Dévoiler l’Afrique ? Lieux et pratiques de l’exploration [Afrique occidentale, 1780-1880, partic. pp. 71 sq.]

Mme Surun, d’ailleurs, puise un exemple tout à fait amusant dans le tome premier du Bulletin de la Société de Géographie, publié en 1822 – celui d’un échange entre un candidat au voyage, assuré que la Société de Géographie procédera comme l’African Association de Londres, qu’il évoque avec admiration dès le début de son billet, et les responsables de la jeune société =

 

66 La lettre de Dubois à la Société de Féographie en 1822 .png

 

66a La réponse de la Société de Géographie à Dubois en 1822.png

 

 

Mme Surun, qui cite cet échange, fait observer que la rédaction de la revue a élagué le courrier du malheureux Dubois [p. 73]. Cet aimable rêveur, assez éloigné de mesurer les difficultés de l’entreprise qu’il se proposait, se décrivait gentiment comme « leste, bon marcheur, mais d’une complexion délicate », et, avec une délicieuse modestie, il ajoutait que ses connaissances étaient « si peu de chose » qu’elles ne pourraient lui être « probablement [que] de peu d’utilité ».

Mais là, au fond, n’est pas l’important = qu’un employé de bureau de la préfecture de la Vendée, la tête pleine de rêves intertropicaux, veuille à la fois partir, et doute pourtant de sa capacité, que finalement la Société de Géographie ne s’engage pas à ses côtés, il n’y a rien dans une telle situation d’ensemble de très étonnant ; l’étrange, plutôt, tint à ce que, pendant longtemps, la Société ne sut jamais, concernant les voyages d’exploration géographique, passer de l’incantation extatique à l’exécution décidée.

Le CAF, le Comité de l’Afrique Française [on lit parfois, dans la littérature de l’époque, CAFF], groupe de pression, agence de communication, lieu de sociabilité bien sûr [avec, par exemple, ses « dîners coloniaux »], organisa aussi, beaucoup plus tard, des expéditions en vue – car l’Afrique intérieure, certes davantage parcourue, bien longtemps après les voyageurs arabes bien sûr, par des voyageurs anglais et français dans la première moitié du XIXe siècle demeurait inégalement connue – de l’exploration des régions inconnues ou moins connues, avec le propos de mettre la main sur l’essentiel de l’immense « Soudan », comme l’on disait alors [il ne s’agit pas de l’actuel, ou des actuels, Soudan – lesquels correspondent en quelque sorte au segment oriental de l’immense Soudan en sa plus classique notion –, mais d’une vaste zone sud-saharienne et surtout subsaharienne, sahélienne, beaucoup plus centrale ou occidentale, comprenant en particulier ce que l’on appellera plus spécifiquement le « Soudan français », c’est-à-dire le Mali actuel et les régions limitrophes], afin d’assurer la jonction, au travers d’un espace considérable, depuis la région côtière déjà contrôlée jusqu’à l’Algérie, dominée depuis quelques décennies.

[le mot Soudan veut simplement dire = le pays des noirs — de l’arabe = balad as-soudaan, pays des noirs – sing. assouad, plur. soudaan]

 

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Épreuves d’un très beau timbre – fortement stéréotypé certes.

 

Ici, plusieurs expéditions, autour de 1890, furent particulièrement notables.

[[[ pour des synthèses biographiques plus fournies, il est possible de se reporter au volume Afrique du Dictionnaire des explorateurs français du XIXe siècle de Numa Broc, très bon historien de la géographie mort il y a deux ans après avoir donné nombre de livres précieux.]]]

Celles en particulier – je suis abusivement rapide, mais mon propos est simplement que vous preniez la mesure d’une sorte d’événement de l’Esprit dialectisant les instances les plus diverses – l’intérêt, la curiosité savante, les stratégies individuelles, les enjeux nationaux, etc. – dont les personnages centraux furent =

 

68 Photographie de Casimir Maistre.png

 

1/ Casimir Maistre [ci-dessus] – lequel – avec ceux avec lesquels il travailla – constitue un exemple parfait. Alors qu’il préparait l’Ecole Navale, il envoya à la Société de Géographie un projet d’exploration du Congo qui eut l’heur de plaire mais, avec sagesse, on lui conseilla de terminer ses études. Ne résistant pas à l’appel de l’Afrique, il abandonna toutefois celles-ci en 1889 et, à vingt-deux ans, partit pour… Madagascar à la suite du docteur Louis-Dominique Catat – marin puis médecin – et de Georges Foucart [oncle du fameux égyptologue homonyme – fils lui-même de Paul Foucart, archéologue et professeur d’épigraphie grecque au Collège de France], dont il est notable que, dès 1890, il livrera qu’on le veuille ou non la signification véritable de son intérêt en publiant un livre intitulé Le commerce et la colonisation à Madagascar, alors que la France va bientôt entreprendre la seconde expédition de Madagascar, laquelle emportera la colonisation pure et simple – difficile d’ailleurs du fait en particulier de la maladie – de Madagascar.

Un an et demi d’exploration, une accumulation de renseignements géographiques remarquable = le Dr Catat recevra à leur retour, en 1891, la médaille d’or de la Société de géographie et, devenu médecin près de Paris, il sera l’un des fondateurs de l’Académie des Sciences Coloniales en 1922.

Casimir Maistre, toutefois, s’était vu, dans cette expédition, confier une mission publique particulière = rédiger un rapport sur l’île immense [sa surface est légèrement supérieure à celle de la France métropolitaine].

L’on supposera qu’il se fût acquitté de façon satisfaisante de sa tâche puisque, peu après, le Comité de l’Afrique Française lui confia une mission au Congo et en Oubangui, où il devait épauler, et finalement relayer Jean Dybowski que le Comité de l’Afrique Française avait envoyé en 1891 afin de prendre contact avec la mission Crampel, que nous allons retrouver dans la suivante notice. Je ne m’attarde pas sur Dybowski mais j’insiste sur un aspect = savant ornithologue, son propos n’était certes pas de prédation mais de connaissance ; simplement, désormais, le financement des voyages ne pouvait être assuré de façon étendue que par la puissance publique, soucieuse de projection coloniale, et les puissances d’argent, fédérées souplement en sociétés d’encouragement, ou bien soutenant de telles sociétés. [Les quelques lignes qui précèdent ne sont pas anecdotiques = à l’âge colonial de l’État capitaliste, ce sont toutes les activités, même les plus « désintéressées », qui semblent se trouver réordonnées plus ou moins largement par le dessein colonial.]

Malade, Dybowski dut rentrer mais, pour être complet, l’on retiendra que cet ingénieur agricole poursuivra une carrière administrative coloniale puisqu’il sera Inspecteur général de l’Agriculture aux Colonies et élevé au grade d’Inspecteur général des Colonies en 1892 ; ainsi va, sinistrement, le monde – on aime les oiseaux, et l’on finit par devenir un rouage de l’encagement des peuples.

 

[[[ On trouve en ligne une thèse d’une descendante directe de Casimir Maistre, Mme Julie Maistre, laquelle thèse – d’objet un peu plus large que son titre ne le suggère [Trajectoires = approche prosopographique des explorateurs français de l’Afrique et l’Asie, 1870-1914], et s’essayant pour partie à une sociométrie des explorateurs français, pour partie aussi à une typologie des explorations, pour partie enfin au rayonnements des explorateurs – comporte, avec un estimable soin, beaucoup d’éléments et tableaux pas toujours indispensables mais, finalement, souvent éclairants. Ce travail, si j’en avais le temps, mériterait que je le misse plus à profit que je ne le fais ici. ]]]

Grâce à cette thèse, notons-le au passage, l’on mesure l’importance, dans la mission Maistre, du financement, à hauteur de 60% des frais engagés, du Comité de l’Afrique française.

68a Répartition du financement de la Mission Maistre - tableau tiré de la thèse de Mme Julie Maistre.png

 

Je vais être plus bref sur les quelques figures suivantes – parmi d’autres -, le propos étant ici, simplement, de vous permettre une certaine compréhension des procès complexes de la dynamique colonisatrice.

 

68b Photo de Paul Crampel.png

 

2/ Paul Crampel [ci-dessus], jeune Lorrain était le secrétaire de Brazza ; celui-ci lui confia l’exploration d’une partie du bassin de l’Ogooué, à la limite des actuels Gabon et Congo, avant que le Comité de l’Afrique Française ne le chargeât, en 1889, d’explorer la voie permettant de rallier le Congo au lac Tchad, mille trois cents kilomètres plus au nord, expédition qui se transformera en exploration du cours d’un affluent du Congo, l’Oubangui, pendant laquelle Crampel finira par être assassiné par un sultan du nord de l’actuelle République Centre-Africaine.

 

68c Eléments d'hydrographie africaine.png

Éléments d’hydrographie africaine

 

68d Photo de Parfait-Louis Monteil.png

 

3/ Parfait-Louis Monteil [ci-dessus], officier efficace, rallia entre 1890 et 1892 Tripoli en Libye à partir de Saint-Louis du Sénégal

 

68e L'expédition Monteil - Revue des 2 mondes 1893.png

 

68f Photo d'Antoine Mizon.png

 

4/ [Louis-Alexandre-]Antoine Mizon [ci-dessus], officier de marine, ancien collaborateur de Brazza au Congo, lancé, de l’automne 1892 à l’automne 1893, dans la remontée en bateau du fleuve Niger puis de la rivière Bénoué [v. une nouvelle fois la carte hydrographique ci-dessus] – bientôt échoué et obligé d’attendre longuement la fin de la saison sèche avant de poursuivre son aventure puis de redescendre vers la mer [nommé gouverneur de Djibouti en mars 1899, il s’y suicidera presque immédiatement, sans que les motifs de ce geste soient connus].

 

69 La Mission Saharienne Foureau-Lamy - 1.png

 

69a La Mission Saharienne Foureau-Lamy - 2.png

Ci-dessus, deux cartes dont l’assemblage permet de suivre l’expédition foureau-Lamy.

Ci-dessous, la mort d’Amédée Lamy, non loin du lac Tchad

 

69b La mort du commandant Lamy.png

 

5/ Fernand Foureau et Amédée Lamy, très connus pour leur « Mission Saharienne » de 1898 à 1900. Foureau, originaire du Limousin, avait multiplié les voyages d’étude au Sahara dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, certains motivés par un grand projet ferroviaire algérien. Amédée Lamy avait manifesté une vocation très précoce. Aspirant à une carrière militaire coloniale, ce méridional avait été interne au Prytanée militaire et obtenu le premier prix de géographie au concours général avant d’entrer à Saint-Cyr. Personnage ascétique, il avait manifesté ses qualités propres dans l’entreprise colonisatrice.

Ensemble, ils relièrent entre 1898 et 1900, l’Algérie au Congo par le Lac Tchad, accomplissant un travait géographique considérable.

Foureau terminera sa carrière comme gouverneur de Mayotte et des Comores, puis de la Martinique. Lamy, lui, était mort au combat au cours du voyage, peu après le lac Tchad. Le nom de Fort-Lamy fut donné à la ville qui est devenue la capitale du Tchad, N’Djamena.

[[[ Il y a pas mal de choses sur le « parti colonial » ; v. par ex. le gros article de Henri Brunschwig, « Le parti colonial français », in Outre-Mers. Revue d’histoire, 1959, pp. 49 sq. ]]]

 

 

 

La « promotion des explorateurs », manifestation symbolique de l’enjeu du voyage impérialiste autour de 1900

 

L’on prend aussi la mesure de l’intensité de l’enjeu de l’exploration pour les pouvoirs public. Ici, dans l’ordre symbolique, comment ne pas faire cas – sachant qu’une moitié des explorateurs, militaires, dont une grande majorité d’officiers, obtenaient de toute façon un accès point trop tardif au grand ordre national – de ce que l’on a appelé « la promotion des explorateurs, résultant de la loi du 31 décembre 1905 [reproduit par Mme Maistre pp. 386 sq., qui présente d’ailleurs d’autres textes intéressants] =

VOICI LE PROJET DE LOI =

CHAMBRE DES DEPUTES

Huitième législature
SESSION DE 1905
Annexe au procès-verbal de la 2e séance du 23 juin 1905

PROJET DE LOI
Tendant à accorder des récompenses, dans l’ordre national de la Légion dhonneur, aux explorateurs et aux chargés de missions scientifiques et littéraires, (Renvoyé à la Commission des affaires extérieures, des protectorats et des colonies). PRÉSENTÉ

AU NOM DE M. ÉMILE LOUBET,
Président de la République française,
PAR M. BIENVENU-MARTIN,
Ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes,
PAR M. THOMSON,
Ministre de la Marine,
ET PAR M. CLÉMENTEL,
Ministre des Colonies.
EXPOSÉ DES MOTIFS

Messieurs,
La France occupe depuis longtemps une place d’honneur dans l’histoire des missions scientifiques, qu’il s’agisse de géographie, d’histoire, d’archéologie, de sciences naturelles, d’ethnographie. Dès les XVIIe et XVIIIe siècles, nos voyageurs parcouraient le globe et recueillaient, souvent au péril de leur vie, de nombreux documents et de précieuses observations. Sous la Révolution, l’expédition militaire d’Égypte se doublait d’une vaste enquête scientifique qui révélait à l’Europe les monuments encore à peu près inconnus d’une des plus anciennes civilisations ; plus tard, la France, en même temps qu’elle contribuait à l’affranchissement de la Grèce, entreprenait d’en explorer les ruines et de remettre en lumière les richesses de l’art hellénique. Quelques-unes de ces missions temporaires se sont même transformées en établissements permanents comme les Écoles françaises d’Athènes et de Rome, l’Institut français d’archéologie orientale au Caire et la mission scientifique du Maroc, de date toute récente.

La France est restée fidèle à ses traditions glorieuses. Dès 1843, les missions figuraient à un chapitre spécial du budget du Ministère de l’Instruction publique. De leur côté, les Ministères de la Marine et des Colonies participaient dans une large mesure à l’organisation des explorations nouvelles ; bien souvent les officiers de notre marine, les administrateurs de nos colonies ont été parmi nos plus vaillants et nos plus actifs chargés de missions.

Il suffit de rappeler comment l’intrépidité et la science de nos voyageurs ont contribué récemment à faire connaître les régions les plus reculées et les plus dangereuses de l’Afrique, à explorer des parties encore mal connues de l’Amérique du Sud, de l’Asie, des régions boréales, ou à remettre en lumière l’antique civilisation de l’Islam. Les noms de l’héroïque Lamy, de du Bourg de Bozas, pour ne citer que ceux qui ont été les dernières victimes de leur dévouement au pays et à la science, sont dignes de toute notre reconnaissance. Enfin, on sait avec quel intérêt, souvent avec quelle anxiété, le pays a suivi les péripéties du voyage entrepris au pôle sud par M. Charcot et ses vaillants compagnons, avec quel enthousiasme il vient de saluer leur retour.

On a souvent regretté qu’il ne fût pas possible de reconnaître comme il convient les efforts de ceux qui exposent leur vie pour étendre nos connaissances, enrichir nos musées et les collections de nos grands établissements. C’est pourquoi le Gouvernement propose d’attribuer aux Ministres de la Marine, des Colonies et de l’Instruction publique un contingent spécial qui permettra de récompenser ceux des explorateurs qui, au cours de ces dernières années, ont le mieux mérité du pays.

PROJET DE LOI

Le Président de la République française
Décrète :
Le projet de loi dont la teneur suit sera présenté à la Chambre des députés par le Ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes, par le Ministre de la Marine et par le Ministre des Colonies, qui sont chargés d’en exposer les motifs et d’en soutenir la discussion :
Article premier.
Le Gouvernement de la République est autorisé à accorder aux explorateurs et aux chargés de missions scientifiques et littéraires, les récompenses suivantes dans l’ordre national de la Légion d’honneur :
1 croix de grand officier ;
1 croix de commandeur ;
4 croix d’officier (dont 3 au titre militaire) ;
22 croix de chevalier (dont 3 au titre militaire).
Art. 2.
Ces décorations ne pourront, lors des extinctions par décès, promotion ou radiation, donner lieu à remplacement.
Fait à Paris, le 23 juin 1905.

Par le Président de la République : Le Ministre de l’Instruction publique,

Signé : ÉMILE LOUBET. Le Ministre de la Marine, des Beaux-Arts et des Cultes, Signé : GASTON THOMSON. Signé : BIENVENU-MARTIN.
Le Ministre des Colonies,
Signé : CLÉMENTEL.

ET LA LOI – UN PEU DIFFERENTE =

N°46770 – Loi autorisant le Gouvernement à accorder des Récompenses, dans lordre de la Légion dhonneur, aux explorateurs et aux chargés de missions scientifiques et littéraires.

Du 31 Décembre 1905
(Promulguée au Journal officiel du 1er janvier 1906.)

LE SÉNAT ET LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS ONT ADOPTÉS,
LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE PROMULGUE LA LOI DONT LA TENEUR SUIT :
Art. 1er. Le Gouvernement de la République est autorisé à accorder aux explorateurs et aux chargés de missions scientifiques et littéraires, les récompenses suivantes dans l’ordre national de la Légion d’honneur :
1 croix de grand officier ;
1 croix de commandeur ;
7 croix d’officier (dont 5 au titre militaire) ;
37 croix de chevalier (dont 11 au titre militaire).
2. Ces décorations ne pourront, lors des extinctions par décès, promotion ou radiation, donner lieu à remplacement.
La présente loi, délibérée et adoptée par le Sénat et par la Chambre des députés, sera exécutée comme loi de l’État.
Fait à Paris, le 31 décembre 1905.

Signé : ÉMILE LOUBET.

Le Ministre des colonies, Le Ministre de la marine, Signé : CLÉMENTEL. Signé : G. THOMSON.
Le Ministre de l’instruction publique,
des beaux-arts et des cultes

Signé : BIENVENU MARTIN.

 

BIEN ENTENDU, LA SOCIETE DE GEOGRAPHIE EXPRIMERA FORTEMENT SA SATISFACTION =

La Société de Géographie, qui va nous occuper un peu plus loin, manifesta fortement sa satisfaction devant la reconnaissance nationale exprimée aux héros de ses rêves les plus constants =

 

Séance du 16 mars 1906.

Présidence de M. le baron de GUERNE

En ouvrant la séance, M. le baron de Guerne prie M. le colonel Barrand, représentant le ministre des Colonies, de prendre place à sa droite. Il le charge d’adresser les remerciements du Bureau à M. Leygues, puis il félicite, au nom de la Société de géographie, les explorateurs récemment promus dans l’ordre de la Légion d’honneur et en particulier Mme Massieu.

C’est la première fois, nous semble-t-il, qu’une promotion spéciale est réservée aux explorateurs. Jamais depuis la fondation de notre nouvel empire colonial la part n’avait été faite aussi large à ceux qui ont édifié et qui concourent, chaque jour, à sa mise en valeur. La Société tient à exprimer sa reconnaissance aux membres du Parlement, au Gouvernement et à la Chancellerie de la Légion d’honneur, qui ont permis cet acte de justice ; mais sa dette ne serait qu’incomplètement acquittée si elle n’ajoutait à cet hommage un témoignage de sincère gratitude envers son président, M. Le Myre de Vilers, qui a mis sa haute autorité au service de cette cause. Avec une persévérance inlassable et un dévouement absolu, il s’est fait depuis plus d’un an l’avocat de tous ceux qui par leurs explorations ou leurs travaux géographiques font honneur à notre pays.

Suite du texte dans le billet suivant

 

 

 

 

 

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