La complexité du ressort de l’insatiabilité coloniale = l’interaction entre intérêt & culture dans la dynamique colonisatrice [Observations très partielles & trop rapides sur l’État doté de colonies comme État colonial total] 3/4

À PARTIR D’ICI, CERTAINES CHOSES ONT ÉTÉ ÉVOQUÉES DANS LA PARTIE ORALE DU COURS, D’AUTRES CORRESPONDENT À CE QUI EÛT ÉTÉ DIT EN PARTICULIER AU FIL DES DERNIÈRES HEURES – NON PRONONCÉES, MAIS PRÉPARÉES

Les facultés de droit dans le dispositif colonial [avec une attention particulière portée à l’œuvre du professeur Arthur Girault]

 

Quelques mots liminaires, sous la forme d’une grossière pochade car je ne dois pas à cette heure proposer davantage.

L’idéologie, dans les facultés de droit, chemine sous les risibles atours de la neutralité technique. Je n’insiste pas, tant la chose est évidente = on s’y trouve dans la boîte, et malheur à ceux qui prétendent en sortir ! Le propos de celles-ci est de former des serviteurs [la question n’étant pas celle, bien sûr, du service, mais celle de ses bénéficiaires] — pour dessiner caricaturalement la chose = des serviteurs, certes, de l’État royal capables de retourner les armes des juristes romanistes impériaux en faveur du roi [et, là, leur mission, ordonnée à la construction de l’État, cet accomplissement indépassable de l’Esprit — soigneusement miné, aujourd’hui, par les dominants – et pour cause = ils en ont moins besoin et il les gêne, même lorsqu’il se trouve à leur service — fut magnifique, à la marge bien sûr, quantitativement, car le gros des étudiants demeurait destiné à des professions praticiennes plutôt étroites, lesquelles, dans l’ordinaire des jours, impliquaient moins – moins immédiatement plutôt – les enjeux de la grande affaire] ; des serviteurs des intérêts cléricaux, inévitablement dans le cadre des institutions anciennes ; des serviteurs, au dix-huitième siècle, des réactions en cours, nobiliaires et seigneuriales – ou bien parlementaires [avec toutes sortes de considérations – d’une érudition charmante, et finalement très précieuse -, mais facétieuses pourtant, comme toujours les supposées directives d’une immémorialité toujours inventée, sur l’antique constitution française…] ; bien entendu, par la suite, des serviteurs évolutifs du capitalisme en ses stades divers – équilibrés un temps par la dynamique publiciste engagée entre la fin du XIXe siècle et 1970 date ronde -, tendant irrésistiblement à la maîtrise absolue du système de formation des juristes en ces premières décennies de notre siècle, pour la plus grande joie des foules néobourgeoises = donne le nous, Zarathoustra, le dernier juriste, aisé, inculte et surtout – je cite un notaire que j’ai croisé il y a peu – « sans états d’âme » !

Bah !

Enfin si = tout à leurs prometteuses épousailles avec les manifestations successives du Zeitgeist, les Facultés n’eussent pu laisser passer une affaire aussi massive que la colonisation. Il est idiot de les dire réactionnaires = au risque de contredire une parole [complexe d’ailleurs] des synoptiques [neque mittunt uinum nouum in utres ueteres], je crois que la vocation centrale des juristes de métier – et par conséquent, parfois avec un peu de décalage, des maisons qui les forment – est de mettre, inlassablement, le vin nouveau dans de vieilles outres.

Elles ne tardèrent pas trop, donc, nos maisons, à s’emparer d’un lambeau de la tunique à la mode – je vais y revenir.

 

Il y a, toutefois, un aspect plus profond encore de ce que j’évoque assez vaguement. Les marxistes « primaires » – comme disaient les antimarxistes, et comme ont toujours pensé nombre de marxistes plus complexes – ont toujours inscrit « le droit » dans la stricte et déterminante dépendance de « l’économie » ; il est assez raisonnable [il ne saurait en aller autrement pour moi, du fait de la primauté que je reconnais à l’esprit] de penser l’inverse aussi ; si l’on demeure marxiste, on essaiera en quelque sorte de penser en même temps [si l’on peut encore employer une expression un peu salie par le temps] les deux propositions = d’un côté, l’on ne voit pas qu’un « mode de production » puisse éclore hors d’un régime légal le permettant ; d’un autre côté, sans la pression d’enjeux économiques [mais lesquels, dans ma vue, relèvent tout autant du régime de l’esprit], on ne voit guère comment la technique pourrait être appelée à forger des instruments toujours nouveaux de mise en forme de l’appropriation [je retiens ce terme parce qu’on peut le juger plus compréhensif que celui de propriété – désignant d’ailleurs un agir et non un régime.]

 

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Les facultés de droit réagirent avec une inusuelle célérité, jugeant les enjeux urgents à suffisance pour elles ; comme je vous l’ai déjà dit, « le droit » ne cesserait de s’imposer davantage à l’École coloniale ; et c’est de façon très générale qu’il était appelé à dominer la formation aux questions coloniales en dehors de celles-ci = la Troisième était le régime béni des juristes, et marqua bien sûr le triomphe – temporaire – de la figure du professeur de droit…

 

78 Décret du 24 juillet 1889 portant organisation des études dans les Facultés de droit.png

 

Bulletin des Lois de la République Française, 1889, 2e semestre, pp. 333-335.

 

Le décret de 1889 marqua un tournant = celui [que j’évoquai il y a un instant] de la publicisation de l’enseignement du droit [assez modeste d’ailleurs à cette heure].

Bien entendu, ce qui est frappant pour nous dans ce texte ne tient pas à l’irruption du droit constitutionnel et du droit international public, ou à celle du droit administratif – matière ancienne s’il s’agit de constater les effets de la dualité des ordres de juridiction, mais en cours seulement de constitution en tant que discipline méthodique –, présent désormais en deuxième année et, comme matière optionnelle, en dernière année, au même titre d’ailleurs, alors, que la législation financière – ce que nous appelons Finances publiques – ou que, et là est ce qui nous intéresse principalement, la « législation coloniale ».

L’on trouve ici une confirmation de ce que je me suis déjà risqué à suggérer = l’État colonial n’est pas seulement un État doté, par surcroît, de colonies ; il est un État transformé par la colonisation, dans son administration, son droit, son armée, ses filières de formation, son économie, voire bien entendu son art.

Et la Troisième république – soucieuse d’un côté d’affaires constitutionnelles que certains régimes antérieurs avaient préféré, dans les décennies précédentes, ne pas encourager dans la formation des étudiants, était d’un autre côté, vous l’avez compris, hantée désormais, surtout dans les fractions supérieures de la société, par ce projet colonial qui, rétrospectivement, demeure l’une de ses dimensions les plus spécifiques [à côté bien entendu d’une ambition séculariste vigoureuse, intelligible, et même justifiable dans le cadre d’un effort tendant à construire l’État, mais notoirement inspirée par les sectaires du Grand Orient, et qui tendra par conséquent, autour de 1900, à un anticléricalisme très radical et à la pure et simple persécution des fonctionnaires chrétiens, ce qui conduisit d’ailleurs un certain nombre de maçons à quitter leur loge afin de ne pas aventurer plus avant l’honneur de leur nom, ni compromettre davantage l’unité de familles bourgeoises demeurées majoritairement chrétiennes – presque toutes les femmes, souvent avec une profondeur qu’ont encore connue ceux de mon âge, et une notable partie des hommes].

Elle fut l’heure de l’éclosion de cet État très particulier, où, pour ce qui nous concerne ici, la publicisation de la culture juridique s’articula selon deux voies, d’une certaine façon relativement contradictoires = d’un côté se trouvait donc posée avec une acuité inédite la question du droit constitutionnel, malgré le caractère techniquement léger des lois constitutionnelles de 1875 [mais il y avait aussi le droit parlementaire – et le fameux Traité de droit politique, électoral et parlementaire d’Eugène Pierre, secrétaire général de la Chambre des députés de 1885 à 1925] ; d’un autre côté pourtant, la question d’un droit spécial colonial revêtait désormais une actualité qui eût été imprévisible assez peu de temps avant, et il n’eût guère pu ne pas faire son entrée dans des programmes universitaires pourtant beaucoup moins ouverts que les nôtres à la prolifération – à peu près folle – des disciplines.

M. Singaravélou considère que le propagateur du cours de « Législation coloniale » – lequel, à la suite donc du décret et de la circulaire du 24 juillet 1889, relatif au programme de la licence en droit, semble avoir été effectivement enseigné optionnellement dans toutes les facultés à la fin du siècle – eût été d’abord le professeur Jules Leveillé [1834-1912 – parfois écrit Léveillé], professeur d’abord à la Faculté de Rennes, puis à la Faculté de droit de Paris, où il enseignait le droit criminel et la législation pénale, avant de devenir titulaire de la chaire de Législation coloniale en 1892, puis de celle d’Économie coloniale en 1904, peu avant sa retraite, mais aussi un temps conseiller municipal de Paris, et sur le tard député de la Seine, de 1893 à 1898, auteur aussi d’articles pour Le Temps, quotidien auquel succédera Le Monde après la Seconde Guerre. L’intéressant tient à ce que Léveillé, franc-maçon du Grand Orient, appartenait au monde des républicains avancés [ si je comprends bien certaines notations rapides de M. Guillaume Sacriste dans La République des constitutionnalistes. Professeurs de droit et légitimation de l’État en France [1870-1914] ]. Il y a là un aspect intéressant, parce qu’il ne correspond pas [s’agissant non de la maçonnerie mais des politiciens « avancés »] à l’intelligence que l’idéologie colonialiste tardive et les composantes ultérieures des doctrines anticolonialistes pourraient donner de la dynamique coloniale à la fin du XIXe siècle.

 

79 Arthur Girault, Principes de colonisation et de législation coloniale, 3e éd. 1907.png

 

Un autre maître des Faculté joua aussi un rôle très [plus, me semble-t-il] important, et dans la durée ; avec lui, c’était un monde intellectuel un peu différent qui se dessinait, plus élaboré, plus construit idéologiquement, moins dissimulé au fond ; Arthur Girault [1865-1931], professeur à Poitiers – qui enseigna aussi à l’École militaire au début du XXe siècle –, et auteur, dès 1895, chez Larose, des Principes de colonisation et de législation coloniale, lequel fut un succès, puisqu’il connut nombre d’éditions [toujours plus volumineuses – la première en 1895 comptait un volume de 660 pages, la deuxième, en 1903-1904, deux volumes de chacun près de 800 pages, la troisième, en 1907, trois volumes, la quatrième, en 1921, quatre volumes, la cinquième, en 1927, cinq…], dans un monde où, pourtant, les étudiants des facultés étaient beaucoup moins nombreux, mais où cet ouvrage bénéficiait de lecteurs fidèles ailleurs, en particulier chez les élèves de l’École coloniale, et sans doute chez beaucoup de ceux qui jouaient un rôle significatif dans le procès colonisateur.

 

Il faut prendre au sérieux le titre de ce classique = Principes, porte-t-il ; le propos était de construire, jusqu’à un certain point, à partir d’un assez empirique fatras, une forme de discipline, avec ce que cela implique – plus qu’une simple « matière », si vous voulez [en oubliant le caractère assez interchangeable des deux termes dans la langue courante du monde universitaire].

Attardons-nous un instant sur la longue introduction principielle de la deuxième édition [disponible en ligne sur le site Gallica de la BnF]. Elle retrace un effort de définition, de typologie, mais aussi de justification ardente – car Girault était un savant engagé – ; et ce dernier aspect – fortement apologétique – semble le plus intéressant.

L’on peut-être surpris, sans doute, que le propos ne fût pas d’esquisser pour commencer une sorte de théorie des systèmes légaux coloniaux = c’est qu’il s’agissait bien de poser, comme le suggère le titre, des « principes de colonisation » [principes semblant d’ailleurs un bien grand mot], et même plutôt de prétendre justifier la colonisation selon des principes supposés la fonder. Ainsi ne repère-t-on pas tout d’abord, dans cette longue introduction, de développement sur les grandes questions auxquelles on pourrait songer ; ce n’est que dans le deuxième volet de cette grande ouverture qu’une supposée « théorie générale de la législation coloniale » se trouvait proposée [laquelle – pp. 43 sq. , je n’y insiste pas, s’adossait, de façon pas inintéressante d’ailleurs, et assez riche d’un point de vue comparatiste, à une typologie des fins – au nombre de trois – qu’un colonisateur peut se proposer = assujettissement/autonomie/assimilation — « Suivant que l’on s’abandonne – pose l’auteur – à l’une ou à l’autre de ces trois tendances, on est amené à résoudre d’une manière différente tous les problèmes législatifs que soulèvent les rapports de métropole à colonie », ajoutant d’ailleurs qu’un colonisateur est bien avisé, quelle que soit la finalité qu’il se propose, de prendre en considération, sous divers aspects – dont, on le comprendra dans un instant, « la composition des races » de chaque territoire –, les « conditions très diverses », et d’ailleurs soumises à une « évolution progressive », de ses colonies].

 

Bien entendu, au fil du premier volet, l’on est saisi par certains passages, lesquels nous confirment dans le sentiment que, pour beaucoup, le socle de légitimation de la colonisation devait être construit dans la considération de la question admise des « races » [je n’ai pas dit, pour le moment, selon les termes d’une perspective raciste = cela je le risquerai dans une vingtaine de lignes].

Que la question des « races » soit obsessionnelle dans cette affaire – et celle aussi de leurs subdivisions –, l’on n’en saurait douter, même si l’on peut être surpris qu’un homme sans doute pas stupide esquisse des mises en formes théoriques aussi ténues. Ainsi =

« L’Europe est devenue un théâtre trop étroit pour la race blanche. Les Germains émigrent en foule, les Slaves avancent chaque jour, les Anglo-Saxons sont répandus dans le monde entier. Que deviendront les races latines ? Ce serait un malheur pour l’humanité si elles venaient à ne plus compter. Chaque race a ses aptitudes particulières, ses qualités personnelles et son génie propre. » [p. 42]

Pis, la justification de la domination coloniale à laquelle se livre le Pr Girault, est fortement tissée de la perspective d’un progressisme nettement raciste, significativement imprégnée de cette pensée répugnante qu’est le darwinisme social de type spencérien [dont il n’est pas probable qu’il forme une très convenable interprétation de Darwin, d’ailleurs, et qu’il ne vaille pas mieux le comprendre comme un lamarckisme social – je ne peux ici m’y attarder — j’ajoute en passant que la pensée anglaise – c’est-à-dire, et j’ai déjà évoqué dans cette série cet aspect, le système, évolutif mais constant dans ses plus profonds propos, engendré par la projection idéologique tendant à la justification de la domination capitaliste et impérialiste – a produit un autre, moindre, monstre = le benthamisme, l’utilitarisme ; une immense partie des malheurs propres à l’humanité contemporaine provient du croisement, dans le monde dominant, de ces deux difformités spirituelles – je le redis = je dois passer et vous laisser parcourir, chacun, seul, plus tard, si vous en avez la curiosité, et ne vous êtes pas entièrement laissé absorber par une société largement adossée à ce redoutable brouet idéologique, le chemin de la critique de l’ignoble] – ainsi =

« C’est une loi générale non seulement à l’espèce humaine, mais à tous les êtres vivants, que les individus les moins bien doués disparaissent devant les mieux doués. L’extinction progressive des races inférieures devant les races civilisées ou, si l’on ne veut pas de ces mots, cet écrasement des faibles par les forts est la condition même du progrès. La loi si cruelle en apparence de la sélection naturelle n’est souvent, pour le philosophe qui voit l’ensemble et l’avenir, que “le décret d’une bienveillance immense et prévoyante”, suivant l’expression de M. Herbert Spencer. Sans doute, il faut plaindre les sauvages détruits par les blancs, mais est-ce que tout progrès n’entraîne pas des souffrances avec lui ? Seulement les souffrances sont passagères et le progrès définitif. » [p. 26]

Et d’approuver, assez logiquement – au fil de cette étrange théodicée biologique en laquelle tout doit être pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles –, les processus génocidaires =

« Voyez l’Australie : là où quelques milliers de sauvages végétaient misérablement [=les aborigènes], plusieurs millions d’Anglo-Saxons vivent dans l’abondance. Les nouveaux Australiens ont plus de bien-être que les anciens, ils sont plus civilisés et plus éclairés. Le résultat définitif est donc bon. » [ibid.]

Destruction culturelle extraordinaire, anéantissement de populations par la brutale mondialisation biologique, suppression des conditions traditionnelles de survie, et massacres bien sûr, épars ou méthodiques = tout se trouve justifié par l’extension d’un mode de vie – « nos valeurs » comme nous disons si volontiers avec emphase –, et plus profondément, à la fois, d’un mode de production et d’une nouvelle distribution planétaire de la terre et de ses ressources.

Il est de quelque intérêt bien sûr de relever le glissement des thèmes du discours de Jules Ferry ; mais raisonnable sans doute de supposer que l’enveloppe supposément humanitaire, dans ses présupposés, trouve toujours son principe dans un impitoyable racisme, ce pourquoi il n’est pas très important, lorsque l’Occident apporte le « progrès » tel qu’il l’entend à toutes sortes de peuples, qu’une telle démarche emporte des morts par millions. [Dois-je ajouter que le même discours opère à l’intérieur de l’Occident = l’opposition macronienne de ceux qui ne sont « rien » et de ceux qui ont « réussi » renvoie très évidemment à une structuration ontologique, naturaliste, du monde, d’où l’arrogance insensée que manifestent tous ces petits messieurs – et petites dames – ; et l’on ne doutera pas trop que les professeurs « libéraux » de droit des affaires – ou de droit public économique – ou de droit du travail, comme ceux des professeurs de droit international qui nous invitent à exercer notre ingérence au nom d’une prétendue « responsabilité de protéger » soigneusement canalisée, ne soient des sortes d’équivalents des professeurs de droit colonial d’il y a un siècle, adossés à des vues peu différentes, mais moins exprimées désormais, de celles qui allaient comme d’elles-mêmes pour ces derniers].

Le Pr Girault, d’ailleurs, ayant dévoilé la justification ultime – raciste – de sa défense de la dynamique colonisatrice, n’hésitait pas à la rehausser d’une touche plus ou moins humanitaire ; il poursuivait =

« Mais c’est l’hypothèse la plus défavorable. Si en Australie et dans l’Amérique du nord, une population indigène, d’ailleurs peu nombreuse, a fondu au contact de la race blanche, il en a été tout autrement en Afrique et en Asie. Sur ces deux continents, la population indigène, obligée de vivre en paix sous la domination européenne, se multiplie rapidement. » [p. 26 ; et de détailler, pp. 26 sq.]

Plus loin, entre autres aspects choquants, l’on est étonné de voir surgir un argument tendant à faire de la domination des prétendus « inférieurs » [considérés ainsi assurément comme des moyens et non comme des fins, contrairement à une recommandable déclinaison de l’impératif kantien portée par les Fondements de la métaphysique des mœurs] une excellente occasion d’exercice et de développement personnel et collectif pour les supposés « supérieurs » :

« Les colonies sont […] une école d’héroïsme où les caractères se trempent, où l’esprit d’initiative est surexcité, où chaque individu peut donner la mesure de ce qu’il vaut. Elles sont, a dit M. de Vogüé, “une pépinière d’hommes”. L’exemple fourni par ces hommes prouve que la source de l’énergie française n’est pas tarie. Aux heures sombres où l’on se demande si notre pays n’est pas en décadence, si le Français, amolli par trop de bien être, n’est pas devenu incapable de tout effort sérieux, si nos dissensions intérieures ne sont pas les dernières convulsions d’un mourant, il suffit de songer à nos coloniaux pour chasser tous ces mauvais rêves et pour renaître à l’espérance. » [p. 41]

Désespérer le prochain en vue d’échapper soi-même au désespoir = qu’ajouter à ce qui précède ? Et comment n’être pas surpris de voir un assez bon esprit – car l’auteur n’est aucunement sans qualités – en quelque sorte dévoyé par les biais cognitifs de l’esprit du temps. L’addiction coloniale que j’ai déjà évoquée – sans laquelle on ne comprendrait pas l’intransigeance française sur le chapitre de la Syrie au lendemain de la Première guerre mondiale – n’eût pu ne pas aller de pair avec une forme d’évidence coloniale, avec la considération de la projection coloniale comme un agir politique et international, non seulement parfaitement normal, mais encore très recommandable.

 

Mme el-Mechat – dont je vais mentionner une étude sur les Principes dans un instant – invite à explorer les évolutions des orientations générales de la doctrine de l’œuvre au fil des éditions =

« Les éditions successives du « Girault » porteront les traces bien visibles des secousses infligées à sa belle construction théorique de 1895. Cédant au pragmatisme et à une forme de réalisme politique, l’auteur se verra ainsi contraint d’aménager sa doctrine, les « principes »connaissant les inflexions nécessaires pourvu que l’objectif de colonisation soit préservé. »

Une telle investigation est ici tout à fait impossible, et serait – au regard de la question – assez inutile au fond à l’intelligence des soubassements de la dynamique spirituelle de la colonisation qui nous préoccupent ici, à la compréhension, en quelque sorte, des présupposés partagés qui conféraient à l’entreprise coloniale et à sa constante extension le caractère d’une perspective comme naturelle et donc incontestable. [Chaque époque semble décidément avoir son TINAThere is no alternative…]

Il me semble difficile, d’ailleurs, de souscrire, au regard de ce qui précède et s’agissant de l’orientation la plus fondamentale du travail d’Arthur Girault, à l’interprétation proposée par Mme el-Mechat =

« Comme tous les esprits de son temps favorables à l’expansion coloniale, et à l’instar de son aîné Paul Leroy-Beaulieu, toute la construction de Girault repose sur une justification morale de la colonisation et un essai de légitimation de son processus historique. Il apporte un soutien sans faille à la notion d’« œuvre civilisatrice » à laquelle Jules Ferry, et bien d’autres avec ou après lui, feront si souvent appel lorsqu’il s’agira de justifier ou de défendre la colonisation. »

Ou plutôt, peut-être = la tension entre justification raciale et « justification morale », déjà présente dans le fameux discours de Ferry de 1885, devient avec Girault extrême.

[[ Une telle évolution devant être sans doute comprise dans le contexte d’un mouvement, notons-le, de radicalisation toujours accrue de la pensée la plus propre du temps — entre, pour esquisser quelques repères parmi le foisonnement des recherches et des doctrines, l’ « anthropologie » de Paul Broca sous le Second Empire et dans les débuts de la Troisième, faisant une place significative à la « crâniométrie » et l’essor des grandes doctrines racistes « scientifiques » du XXe siècle en passant par la criminologie de Cesare Lombroso dont L’Uomo delinquente fut publié en 1876 et traduit en 1887 en France sous le titre L’homme criminel, ou l’anthropologie eugéniste de Georges Vacher de Lapouge, assez étrange « socialiste » dont les livres L’Aryen. Son rôle social, « cours libre de science politique » professé à Montpellier, où il était bibliothécaire, et Race et milieu social, recueil d’articles, furent édités, respectivement, en 1899 et 1909 ]]

L’affermissement violent, on l’a souligné, du premier terme – « racial » -, emporta l’estompement du second – « moral » -, qui finit par n’apparaître pour une bonne part, avec une prétention délibérément descriptive, qu’à la façon d’une finalité que peuvent, ou non, s’assigner des colonisateurs [souvenez-vous – un peu plus haut – de la typologie des fins de la colonisation esquissée par le Pr Girault].

 

80 L'appareil désigné comme stéréographe de Broca.png

L’appareil désigné comme stéréographe de Broca

 

L’important, je le répète, est de mesurer que l’on n’a pas là affaire au livre d’un marginal dans l’institution des Facultés de droit. Il est bien possible que quelques maîtres aient nourri des vues différentes, surtout dans l’Entre-deux-Guerres ; mais l’on ne doutera guère que le gros de l’effectif n’ai communié dans une même sensibilité générale.

[[[ Sur Girault, un utile article, donc, de Mme Samya el-Mechat, « Sur les Principes de colonisation d’Arthur Girault », Revue historique, 2011/1, n° 657 ]]]

 

 

Le traité sera réédité pour partie, mis à jour, par un autre professeur de droit, enseignant à Alger, Louis Milliot [1885-1961], sollicité aussi par la Sorbonne du fait de ses fortes compétences en des domaines qui, bien sûr, n’intéressaient pas les seuls juristes, et lui-même administrateur colonial un temps. Très connu à titre personnel pour son volume Introduction à l’étude du droit musulman, devenu un classique même s’il s’agissait d’un essai assez partiel [puisque tourné surtout vers le droit de la famille et celui des successions], et s’il fut assez critiqué, dans la mesure où, très grand connaisseur et praticien de l’Algérie, il put tendre – a-t-on considéré parfois – à construire le droit musulman à travers la courbure algérienne de ce droit, fort marquée semble-t-il par la coutume de cette région.

N’ayant pu trouver la réédition du traité de Girault par Milliot en ligne, je suis réduit à conjecturer, avec une probabilité élevée, que cette reprise eût été d’ailleurs très partielle, réduite à deux des volumes sur un ensemble de cinq, ceux qui correspondaient à l’ensemble régional de plus grande spécialité de Milliot, le Maghreb. Le catalogue en ligne de la BnF porte exactement =

Girault, Arthur, Priincipes de colonisation et de législation coloniale, […] … La Tunisie et le Maroc. 6e édition, révisée par Louis Milliot, … […] Paris : Recueil Sirey […], 1936. (3 janvier.) In-16, XI-637 p.

Girault, Arthur, Principes de colonisation et de législation coloniale, … L’Algérie. 7e édition, révisée par Louis Milliot, … […] Paris : Librairie du Recueil Sirey. (9 décembre 1937.) In-16, XI-495 p.

Alors, sans doute, la tonalité des pages « doctrinales » de la fin du siècle précédent ne correspondait-elle plus au constamment mouvant « esprit du temps ».

 

Il est notable encore que Girault ait joué un rôle important, semble-t-il, à l’Institut Colonial International, créé en 1894 à Bruxelles, lequel tenait des sessions annuelles, associant, venus de nombreux pays européens ou non, universitaires, administrateurs, gens de presse liés aux grands intérêts coloniaux, etc. L’Institut publiait un Recueil international de documentation coloniale comparée, lequel deviendra en à la fin des années vingt Annuaire de documentation coloniale comparée, si je ne me trompe pas [mais il n’est pas très facile de documenter ce périodique car la BnF est très pauvre le concernant – ou le semble du moins].

 

81 Annuaire de documentation coloniale comparée - vol 2 année 1931.png

 

Ce genre d’institution appelle bien sûr la plus vive attention = voici une question qui n’existait à peu près pas un tiers de siècle plus tôt, et qui, vers 1900, semble en voie d’être revêtue, par-delà la question de la réponse à des besoins praticiens immédiats, d’une sensible partie des atours du prestige académique qui signalent sa légitimité intellectuelle.

L’on verra dans cela une manifestation et non une exception étrange. Je me répète, une fois encore [gâtisme ou pédagogie, je vous laisse arbitrer] = les universitaires, sincèrement ou par calcul, sont des serviteurs attentifs des grands procès de domination ; pour la plupart du moins, et très singulièrement dans les facultés de droit – où un positivisme benêt, parfaitement injustifiable théoriquement [du fait – au moins – de son inévitable négligence ou sous-estimation de la question de l’interprétation] interdit que l’on critique ce qui triomphe, et accompagne bien sûr, en l’ornant un peu de doctrine, l’intérêt poignant de marcher à l’unisson des vainqueurs [pourvoyeurs de reconnaissance symbolique, de places et de crédits] plutôt que des vaincus ; très minoritaires sont toujours les esprits rebelles ; ils doivent, sauf en de rares séquences – des moments critiques de l’esprit faisant retour sur lui-même si l’on veut –, ainsi les années soixante du dernier siècle [où d’ailleurs l’on pourrait suggérer que, sous certains aspects l’heureux moment négatif, souvent fécond, de la pensée de ces années frayait la voie à l’ultérieure synthèse libérale-libertaire] –, endurer divers inconvénients, moraux et matériels.

C’est ainsi. L’on n’oubliera pas que, sous Vichy, des juristes crurent prendre toute la mesure de l’avenir du droit antisémite et ne s’en trouvèrent pas mal [je songe à Maurice Duverger, major du concours d’agrégation de droit public de 1943, son maître bordelais, Roger Bonnard, homme lui-même talentueux mais déraisonnablement fasciné par l’horizon nouveau qui semblait se lever sur l’Europe, étant président du jury ; Duverger, d’ailleurs, était indéniablement brillant et, me disait parfois mon parrain de confirmation, le Pr Ducos-Ader, un orateur impressionnant connu de tout Bordeaux lorsque, à la veille de la guerre, il prenait la parole dans le cadre des grandes réunions du Parti Populaire Français du très fameux Jacques Doriot – lequel, quoiqu’ayant fait une très honorable guerre en 1914-1918, prendra par la suite, de façon profondément déshonorante, l’uniforme allemand – et mourra d’ailleurs en Allemagne en 1945].

Maurice Duverger se défendra toujours, avec la morgue qui était la sienne, en invoquant au fond l’intrinsèque légitimité de l’étude et du commentaire du « droit positif » — avec un peu de temps, ne doutons pas que nous eussions eu des Congrès internationaux de droit antisémite comparé, le premier à Berlin assurément, le deuxième à Bucarest, le troisième à Paris, et bien entendu le quatrième dans une Kiev libérée du communisme et dirigée par Stepan Bandera, le grand héros national rétrospectif post-Maïdan…

Qu’ajouter ?