La complexité du ressort de l’insatiabilité coloniale = l’interaction entre intérêt & culture dans la dynamique colonisatrice [Observations très partielles & trop rapides sur l’État doté de colonies comme État colonial total] 2/4

 

La Société de Géographie, pièce importante du dispositif colonial

 

Il n’est que temps, désormais, de revenir sur cette Société de Géographie que nous avons déjà rencontrée plusieurs fois, comme si elle avait dû vous être familière, ce qui est assez improbable. Elle va nous autoriser une certaine méditation, au fond, d’histoire de l’esprit. Non que je prétende que les intérêts du capital n’aient pas appelé le voyage plus que l’esprit de voyage n’eût emporté la projection coloniale – c’est-à-dire un aspect de l’avènement de « l’impérialisme – stade suprême du capitalisme » = mais dans la mesure où, historiennement, l’on croit pouvoir discerner qu’un esprit de voyage parcourut l’âge romantique, agitant bien des jeunes esprits, préoccupés manifestement moins de « rationalité » économique que de fuir l’ordinaire gris et contraignant des jours modernes.

 

70 Brise marine de Stéphane Mallarmé - 1865.png

Vous connaissez sans doute, certes plus tardif – mais antérieur à la grande vague colonisatrice française du dernier XIXe siècle -, le poème « Brise marine », de l’immense Stéphane Mallarmé. Notez que c’est une œuvre d’extrême jeunesse, composée en 1865, alors que le poète, âgé de vingt-trois ans, subit ici l’influence très manifeste d’un autre géant – Charles Baudelaire. Anecdote qui fera peut-être sourire quelques-uns = ma délicieuse femme, Sophie-Anastasie, qui tempère parfois sa charité d’un peu de sel en présence des « importants » lancés dans quelque procès, pourrait-on dire, de rivalité mimétique, lorsque tels, ayant épuisé l’abject sujet « gastronomique », en viennent à aborder [après un couplet sur la Tesla] l’ignoble chapitre « touristique » [telles sont les deux inépuisables mamelles de la conversation bourgeoise contemporaine, qui inspire en quelques instants aux âmes sensibles un furieux désir de silence claustral] – me murmure, quand cela est possible sans discourtoisie = « Je sens que des oiseaux sont ivres ». Mais point, certes, pour critiquer Mallarmé – les appels de l’Ailleurs sont terriblement divers.

 

Il est intéressant de noter que la Société de Géographie – l’une de ces si fécondes institutions savantes qui se mutiplièrent sous la Restauration, la Monarchie de Juillet et le Second Empire – était appelée à apporter son concours aux perspectives impérialistes, en particulier par le truchement du baron Étienne Hulot [+ 1918 – photo ci-dessous], secrétaire général de la Société [de 1896 à 1918], fils d’un inspecteur des Finances, mais surtout petit-fils du général-baron Étienne Hulot, héros des guerres de la Révolution et de l’Empire, lequel avait apporté l’essentiel de son lustre à la famille. Il y aurait beaucoup à dire sur les vocations de la géographie dans le monde des relations internationales, mais je ne peux m’attarder – quelques mots simplement, purement historiens =

 

71 Le baron Hulot, secrétaire général de la Société de Géographie.png

 

Le baron Hulot, quoiqu’il ne fût certainement pas un grand homme [v. la biographie qu’en donne Alfred Fierro dans le livre cité ci-après, pp. 90 sq.], apportait de façon régulière son assistance institutionnelle à la projection impériale du pays [puis à sa défense pendant la guerre]. Du temps du prédécesseur de Hulot, Charles Maunoir [ci-dessous], homme sensiblement plus impressionnant, la Société avait été le lieu où se retrouvaient déjà les aventureux explorateurs français dont il apparaît, rétrospectivement – on l’a déjà relevé il y a un instant à propos du Comité de l’Afrique Française –, qu’ils précédaient les entreprises coloniales. [Voir le livre précieux – même si son tropisme colonialiste peut surprendre, et si l’on reste un peu sur sa faim – d’Alfred Fierro, La Société de Géographie, 1821-1946, par ex. pp. 54 sq.]

 

72 Charles Maunoir, le grand secrétaire général de la Société de Géographie.png

 

Il faut dire que l’obsession coloniale française, si on laisse de côté, pour l’essentiel, la grande affaire algérienne, n’avait pris son essor, très progressivement, qu’au milieu des années mille huit-cent-soixante, alors que la Société comptait déjà quatre décennies d’existence ; or c’est le moment où Maunoir, second secrétaire-adjoint depuis 1864, avait accédé au secrétariat général [1867], en lequel il devait se maintenir trente années [jusqu’en 1896 donc], avec le soutien d’un personnage dont le rôle fut remarquable dans l’éclosion d’un considérable destin colonial pour la France, Chasseloup-Laubat [ci-dessous].

 

Prosper, marquis de Chasseloup-Laubat.png

 

Prosper, marquis de Chasseloup-Laubat, né en 1805, membre du Conseil d’État, député à plusieurs reprises sous les divers régimes, ministre de la Marine dès la Deuxième République, rallié au coup de force du Prince-Président, puis à la restauration de l’Empire, mais demeuré trop « libéral » pour obtenir un département ministériel avant l’inflexion du régime, était devenu ministre de l’Algérie et des Colonies en 1859, puis ministre de la Marine et des Colonies de 1860 à 1867. C’est alors, malgré l’absence d’enthousiasme de l’opinion, qu’il amorça, de façon délibérée, le tournant colonial véritable du destin français, tant en extrême orient qu’en Afrique [v. Fierro, partic. pp. 57 sq. et 223 sq.]. Et, dans le même temps, en 1864 – de façon très cohérente, vous le comprenez –, qu’il accéda pour dix ans, jusqu’à sa mort, à la présidence de la Société de Géographie, à laquelle il donna, avec Maunoir, un élan nouveau, et laquelle sera l’un des acteurs intellectuels importants de la diffusion de l’ambition coloniale, nombre de ses membres participant d’ailleurs à d’importants organes de presse [v. not. Fierro, pp. 225 sq.]

Il apparaît, rétrospectivement, que c’est de façon tout à fait parallèle au déploiement des ambitions coloniales que la géographie devint une sorte de passion nationale, plus encore, contrairement à ce que l’on pourrait croire – alors du moins –, qu’en Angleterre ou en Allemagne. [V. par ex. Dominique Lejeune, Les sociétés de géographie en France et l’expansion coloniale au XIXe siècle, pp. 84 sq., ouvrage utile mais, lorsqu’on a lu le Fierro, de dix ans antérieur, un peu décevant peut-être sur les aspects les plus spécifiques appelés par le titre – à savoir le rapport entre géographie et colonisation.]

[[[ Ceux que la question, éminemment politique, de la géographie intéresse, ne manqueront pas la riche somme de Paul Claval, Histoire de la géographie française de 1870 à nos jours ; ils auront simplement la surprise de relever que le lien de l’essor de la discipline avec la projection coloniale n’est effectué qu’à la marge = voir pp. 28 et 53 sq. ]]]

 

Amiral-baron de la Roncière le Noury.png

 

D’ailleurs, dans les prises de position des hauts responsables de la Société de Géographie, le lien était effectué avec force. Écoutons – dans un texte parfois cité, mais de façon trop abrégée pour qu’en ressorte la relative complexité, et finalement tout l’intérêt – l’amiral-baron de La Roncière-Le Noury [ci-dessus], président de la Société à la suite de Chasseloup-Laubat, lors de la séance d’inauguration du deuxième Congrès international des sciences géographiques tenu à Paris en août 1875 [le premier s’était tenu à Anvers quatre ans plus tôt] =

« Messieurs, la Providence nous a dicté l’obligation de connaître la Terre et d’en faire la conquête. Cet ordre suprême est un des devoirs impérieux prescrits à notre intelligence et à notre activité. La Géographie, cette science qui inspire de si beaux dévouements, et à laquelle se sont immolées tant de victimes, est devenue la philosophie de la Terre. C’est ainsi que les grands problèmes qu’elle offre à nos études justifient, commandent même la présence des sérieuses et puissantes éruditions qui se pressent dans cette enceinte. C’est ainsi que les sentiments qui animent ces hommes de science, les aspirations qui les rapprochent établissent entre eux un nouveau lien de paix et de confraternité. Il n’y a pas de frontières pour eux.

« Nous plantons le drapeau lumineux de la science, et, sous sa protection, ceux qu’éloignaient des défiances ou des rivalités seront alliés demain, unis par la communauté du travail et l’émulation du succès.

« Notre œuvre s’élève, en effet, au-dessus des ambitions qui se heurtent et qu’elle dédaigne. Elle est placée en dehors des opinions qui se combattent, car elle n’appartient à aucune ; elle défie enfin les fragiles édifices de la politique. Mais elle sait faire la part des sentiments généreux et vrais que les hommes de cœur et d’intelligence portent en eux. Elle respecte scrupuleusement toutes les opinions convaincues.

« On a accusé les Congrès scientifiques de s’attacher de préférence aux questions théoriques, comme s’ils craignaient que leurs travaux dussent être abaissés en prêtant leur concours à la pratique et se matérialiser par l’utilitarisme.

« Vous n’êtes point venus ici avec de telles craintes. Si la théorie est le fil abstrait qui, dans l’esprit, relie les nations les unes aux autres, l’application est invariablement un des premiers éléments des progrès scientifiques, car ces progrès consistent dans le mélange mesuré du perfectionnement de la théorie pure avec le développement illimité des applications pratiques. […]

« Quelque diverses que puissent être nos origines et nos tendances, nous sommes d’accord pour reconnaître à combien de séries des besoins de la vie humaine se rattache la Géographie, soit dans le domaine de la pratique, soit dans le domaine de la théorie.

« Elle n’est féconde que quand elle est un instrument de production. La science abstraite ne suffit pas, en effet, à l’activité humaine. Le grand mobile des peuples civilisés, dans leurs entreprises, consiste surtout dans l’accumulation de leurs richesses, accumulation qui ne peut se produire que par l’accroissement de leurs transactions et leurs échanges à l’étranger. C’est ainsi que s’est créée dans ces derniers temps la géographie commerciale et économique, qui, bien que n’étant encore qu’à ses essais, promet des résultats certainement profitables à la prospérité publique.

« Le marin et le géographe se tiennent par la main, et il n’est pas un point du globe où ils ne se prêtent un mutuel concours.

« Ce pionnier de la civilisation, ce cœur convaincu et désintéressé qui, au nom de la chrétienté et en dépit de tous les dangers, prépare les voies à la colonisation, le missionnaire, n’est-il pas un de nos plus précieux champions, un de nos plus vaillants soldats ?

« Si la Géographie est utile au général, ne l’est-elle pas autant à l’homme d’État ? Que celui-ci l’interroge, elle lui dira quelles sont les limites que Dieu a posées pour les nations, et comment les barrières imposées par la nature ont déterminé les lois de leur existence, lois qui ont coûté tant de larmes et tant de sang quand on a voulu les enfreindre !

« Ces principes, Messieurs, ces principes de paix qui nous animent tous, il nous est donné, par suite des vicissitudes humaines, de les proclamer dans cette enceinte primitivement destinée à retentir de la voix des augures de la politique. D’autres échos vont s’y faire entendre. Il ne s’y prononcera que des paroles de science, c’est-à-dire que cette salle, transformée, ne va plus être le théâtre que de confraternités généreuses, de concessions désintéressées, de rivalités courtoises. Elle verra affirmer ce grand principe d’expansive internationalité dont les germes apparaissent, se développent aujourd’hui dans toutes les branches des connaissances humaines comme dans beaucoup de celles des services publics, principe fécond, qui est le gage le plus sûr du rapprochement pacifique des peuples.

« Que la transformation que subit aujourd’hui cette enceinte soit un enseignement ! Que désormais les paroles qui retentiront dans ce palais, témoin séculaire de tant de grandeurs, épave à peine reconstruite de nos discordes civiles [il s’agit d’une partie du Palais des Tuileries, récemment ravagé par les flammes, et du Pavillon de Flore, et dont la destruction complète ne sera votée qu’en 1882], ne soient que des paroles de vérité et de confiance ! Demeurons unis, qui que nous soyons, hommes de toute origine et de toutes nations, sous l’égide d’une liberté féconde veillant sur la civilisation chrétienne, qui ne connaît pas d’esclaves, qui travaille sans cesse à améliorer toutes les conditions, à développer toutes les intelligences, à élever tous les cœurs !

« Le chef illustre et respecté de la nation française, le Maréchal-Président de la République [Mac-Mahon, lequel assiste à la séance], par les encouragements qu’il nous prodiguait, accordait avant tout à notre entreprise un caractère de pacification. Inspirons-nous loyalement de tels sentiments, Messieurs, et, éclairés par Celui qui tient, dans sa droite à la fois bienfaisante et vengeresse, les destinées de tous les peuples, vous nous aiderez, en pressant nos mains émues, à prouver à l’Europe attentive et inquiète que nulle nation ne désire plus vivement que la France cette paix dont le monde entier sent si impérieusement le besoin. » [in Congrès international des sciences géographiques […], t. 2, 1880, pp. 14 sq. ; au début du tome premier, il y a un intéressant « Historique du Congrès »]

L’on ne saurait, bien sûr, passer sous silence, que l’orateur suivant était le baron de Richtofen, président de la Société de Géographie de Berlin…

Tentons de déchiffrer un discours à première vue creux et de peu d’intérêt = nous verrons qu’il ne faudrait pas trop se hâter de le réputer tel.

L’exaltation de la discipline géographique, tout d’abord, est saisissante = non seulement, elle semble compter des martyrs, mais la voici pourvue de la signification de « philosophie de la Terre » ; l’expression pourrait sembler absurde ; le principe de charité interprétative appelle à ce que l’on ne se résolve pas trop vite à conclure en ce sens ; il faut sans doute supposer que la géographie est considérée par le président de la Société de Géographie comme capable d’exprimer des significations, comme issues des rapports objectifs que son office est de déchiffrer ; une telle vue est traduite, il me semble, au dixième alinéa de ma citation, portant que l’être s’accomplit en devoir-être = des nations, les « barrières imposées par la nature » déterminent les « lois de [l’]existence », qu’il sera de l’ « homme d’État » de ne pas « enfreindre ». L’on verra volontiers, dans certaines lignes de ce passage, une allusion transparente à l’Alsace-Moselle, et l’annonce que la violation des « barrières », en ce cas, pourrait bien – certes – emporter des flots de « larmes » quelque jour.

Du moins la géographie est-elle « science » – l’autre « des opinions » [car les « opinions convaincues » ne sont plus exactement des opinions, dont le registre serait celui de la persuasion et non de la conviction] –, et comme telle universelle [« il n’y a pas de frontières » pour les géographes], et propre ainsi à rapprocher les hommes, et donc à favoriser la paix. Mais ce thème, fort répétitif – la courtoisie en une telle réunion l’impose –, du discours est sérieusement nuancé par d’autres aspects, et ici l’on parvient, je crois, au cœur de la tonalité propre de l’esprit du temps = non seulement l’allusion que j’ai dite aux « barrières imposées par la nature », lesquelles ne sauraient être transgressées sans danger, ourle de gris un propos qui se veut pourtant apaisant, mais plusieurs notations évoquent des projections belliqueuses plus que la coexistence pacifique ; voici la surnaturelle « obligation », de « connaître la terre », rehaussée étrangement de celle « d’en faire la conquête » ; voici qu’un lien est établi entre la géographie et l’économie, qu’une « géographie commerciale et économique » est annoncée, et que le souverain bien unitif de la théorie se trouve concurrencé ainsi par l’irruption de la « pratique », et de la perspective de la rareté – production, accumulation, richesses, commerce… – ; voici que le « marin et le géographe » se trouvent réunis ; voici, par contre, qu’une ligne de feu est tracée entre les « peuples civilisés » et les autres, ceux, comprend-on, dont la « conquête » est à peu près destinale pour les premiers, par l’effet d’une instruction de la « Providence » ; voici, d’ailleurs, que la « colonisation » est mentionnée expressément, dans le contexte d’un propos assez ambivalent, où la figure du « missionnaire » se confond avec celle du « soldat », et où l’acheminement supposé de la bonne parole tend à justifier, sans beaucoup d’insistance, la prédation impérialiste [le propos de Ferry, dix ans plus tard, dans son fameux discours sur le sujet, se fera plus séculier, mais il procédera, avec plus de netteté encore, au même montage, à la même articulation, on le verra].

 

73 La société de géographie, au 184 bd Saint-Germain.png

Le nouvel hôtel de la Société de Géographie, inauguré en 1878 au 184 bd Saint-Germain ; les fausses cariatides représentent la Terre et la Mer encadrant le globe terrestre ; l’ensemble est dû au ciseau d’Émile Soldi 

 

Et cette « Providence », si elle se donne l’humanité tout entière pour objet, c’est sur le mode, supposera-t-on, moins de l’égalité de tous les membres de celle-ci que d’une inégalitaire et supposée complémentarité ; elle parle semble-t-il surtout à l’homme « civilisé ». En doutera-t-on ? Jugera-t-on que je sollicite à l’excès le texte ? Il me semble qu’un autre texte du même, devenu entre temps sénateur, lèvera les hésitations, prononcé en un moment solennel de la vie de la Société de Géographie, le 2 septembre 1878, lors de l’inauguration du nouvel hôtel qui devait l’abriter, construit tout exprès au 184 du bd Saint-Germain =

« La puissance d’expansion des races occidentales, ses causes supérieures, ses éléments, son influence sur les destinées humaines seront un beau sujet d’étude pour les historiens futurs. Vivant de cette puissance même, pour ainsi dire, et au sein de son actif développement, nos générations sont mal placées pour en juger la portée philosophique ; mais il faut reconnaître qu’elles en ont assuré les effets avec autant de vigueur que de promptitude. À peine s’est opéré le miracle de la multiplication du temps par la vapeur et l’électricité, que déjà la réduction de l’espace a fait entrer dans le cercle de nos intérêts scientifiques, politiques, commerciaux, des contrées presque ignorées la veille. » [Bulletin de la Société de Géographie, juillet-décembre 1878, p. 274]

 

Ainsi, selon un lexique qui devient lentement obsessionnel, et commence sérieusement à voir son sens classique glisser, il apparaît bien que, dans le système de l’amiral, la providence s’épanouit dans les affirmations complémentaires de races inégales. D’ailleurs, puisque j’ai évoqué le Congrès de 1875, il est intéressant de relever que, parmi les deux fortes dizaines d’occurrences du terme race que compte le deuxième volume, une seule concerne la « race » humaine, toutes les autres se trouvant affectées de spécifications qui annoncent peu à peu un nouveau monde, à l’heure où la redoutable discipline de l’ « anthropologie » s’affirmait de façon impressionnante [telle que l’entendait le troisième quart de l’avant-dernier siècle].

 

Géographie et colonisation, ai-je insisté = désormais, le rapprochement des disciplines montantes, « géographie commerciale » et « géographie coloniale », conforte dans l’idée qu’un tel paradigme est pertinent dans le troisième tiers du XIXe siècle.

 

 

Premières observations sur l’École coloniale

 

Il faut, je crois, pour comprendre un monde dans lequel l’obstination syrienne des autorités françaises semblait aller de soi, un monde qui nous est devenu, à presque tous, profondément étranger – celui des plus hautes eaux de l’obsession coloniale – procéder par touches, puisqu’il m’est tout à fait impossible de prétendre à quelque exhaustivité que ce soit, à propos d’un sujet immense, d’un véritable continent, sombre désormais et refoulé par la conscience commune de l’esprit [une conscience commune qui souscrit toutefois assez largement à toutes les impostures ingérentielles entées sur une prétendue « responsabilité de protéger » — oui, d’ailleurs, nous avons bien une responsabilité de protéger = de protéger les peuples de la prédation impérialiste de l’Occident, laquelle est à l’origine de nombreux conflits entre, ou à l’intérieur de ces peuples que nous prétendons acheminer vers un Bien dont nous serions les exclusifs dépositaires, et dont nous-mêmes n’avions pas, semble-t-il, une idée bien claire il y a deux générations !]

 

Après la rapide évocation du parti colonial, puis de la Société de Géographie, je vais m’attarder un moment sur un sujet apparemment, à première vue, assez mince, mais au fond très éclairant, sous beaucoup d’aspects [celui de ce que j’appellerais le pli français, avec sa préférence pour l’École, mais celui aussi de l’interaction entre projection coloniale et fabrication des instruments de celle-ci – la première appelant les seconds, mais les seconds, une fois en place, engendrant des réseaux de soutien à la première — j’entends = les colonies appellent des administrateurs coloniaux, mais une fois ceux-ci lancés dans la carrière, il leur faut bien des colonies, davantage de colonies, toujours plus de débouchés et de chances de promotion], en essayant de repérer quelques inflexions ayant affecté le système français de formation.

 

[[[ Sur cet aspect, beaucoup de choses, croisées au fil des années ; mais la matière a été notablement éclairée par la thèse de M. Pierre Singaravélou, Professer l’Empire. Les « sciences coloniales » en France sous la IIIe République, publiée en 2011 – ouvrage auquel je ne reprocherais, s’agissant des développements concernant les enseignants des institutions de formation coloniale, qu’un certain abus mimétique de bourdivinisme – non parce que je penserais que les vues de Bourdieu soient « fausses », mais dans la mesure où je les juge insuffisantes, exagérément réductrices, et peu sensibles à l’épaisseur propre, dans la forme des destins, de ce qu’il faut bien se résigner à appeler, comme aimait à le faire le monde « 1900 », « la vie » – la vie en tout cas avec ses hasards, ses sévérités, ses sincérités et ses calculs. — Voir aussi, notamment, le livre donné en 2002 par Mme Emmanuelle Sibeud, Une science impériale pour l’Afrique ? La construction des savoirs africanistes en France, 1878-1930 ]]]

 

74 Ecole coloniale puis ENFOM 1.png

 

74a L'entrée de l'Ecole coloniale.png

 

74b Ecole coloniale puis ENFOM 2.png

 

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Ci-dessus, quatre photos de l’admirable bâtiment de l’École coloniale, construit à la fin du XIXe siècle ; ce chef d’œuvre architectural syncrétiste, fortement pimenté d’orientalisme, se trouve à deux cents mètres de la faculté, au 2 de l’avenue de l’Observatoire.

 

L’institution de la « Colo », comme on l’appelait volontiers, de l’École coloniale [École cambodgienne en 1885, École coloniale en 1889, École Nationale de la France d’Outre-Mer en 1934 – fermée en 1959] est d’un grand intérêt [même si, à ma connaissance, curieusement, on ne dispose pas du très gros volume et du dictionnaire méthodique des anciens élèves qu’une telle institution appellerait].

Au fond, une telle école répondait à un besoin technique assuré, différent de celui qu’essayait de satisfaire une grande institution léguée par l’Ancien régime et la Révolution, l’École des langues orientale, Langues O’ [l’on prononce = langzo], successivement = École des jeunes de langues en 1669 [sur le modèle déjà ancien des Giovanni della lingua de Venise] ; École spéciale des langues orientales en 1795, cohabitant d’ailleurs quelques décennies avec les « Jeunes de langue », avant une fusion en 1873 ; École nationale des langues orientales vivantes en 1914 ; et enfin Institut national des langues et civilisations orientales – inalco]

Langues O’ contribua bien entendu à la formation de nos futurs diplomates éprouvant une singulière affinité avec l’un des orients ; elle fut une pépinière de « drogmans » dans l’ancienne France [d’interprètes, d’intermédiaires linguistiques – d’où le mot truchement] ; elle finit d’ailleurs dans la nouvelle par assister puissamment la filière de recrutement du « cadre Orient » du Quai d’Orsay ; elle ne négligea pas une vocation commerciale suggérée par ses réformateurs successifs ; mais la vocation savante de l’école fut malgré tout assez manifeste dans la durée et, d’ailleurs, elle ne fut pas sans liens avec cette académie qui finit par s’appeler l’Académie des Inscriptions et des Belles Lettres, ou bien sûr, à partir de sa création à la fin du Second Empire, avec l’École pratique des hautes études en telle ou telle de ses sections – ou bien encore avec l’institution qui est devenue le Collège de France.

 

Guillaume Postel.png

 

[Ledit Collège – Collège royal –, était appelé à répondre – en dehors des aspects touchant à l’articulation de la question des langues avec la controverse religieuse – aux besoins internationaux de la Monarchie ; il avait précédé toute esquisse d’une école des langues orientales dans l’intérêt porté aux langues orientales – un « lecteur royal » en arabe et langues orientales se trouvant nommé dès 1538, le fameux et savant Guillaume Postel [ci-dessus], surtout connu comme « kabbaliste chrétien », mais très avancé dans la connaissance de l’hébreu, de l’arabe et du turc ; par la suite, divers lecteurs royaux assumèrent en même temps la fonction de secrétaires-interprètes du roi pour les langues « arabe, turque, persane et tartare », ainsi le très connu Barthélemy d’Herbelot [1625-1695], auteur de la fameuse Bibliothèque orientale ou Dictionnaire universel [concernant les] Peuples de l’Orient, François Pétis de La Croix [1653-1713], fils d’un interprète de la cour de France et longuement envoyé par Colbert en Orient en vue de s’y former, Antoine Galland [1646-1715], lequel avait été le secrétaire du marquis de Nointel, ambassadeur auprès du sultan ottoman, et rapporta des trésors intellectuels en France, appelant sa désignation comme antiquaire du roi, Denis-Dominique Cardonne [1721-1783], lequel a vécu entre l’âge de dix ans et celui de trente à Constantinople, et, très bon connaisseur de l’arabe, sera le grand spécialiste du turc et du persan dans les dernières décennies de l’Ancien régime].

[[[ Un instrument indispensable = François Pouillon [dir.], Dictionnaire des orientalistes de langue française, nouv. éd. ; beaucoup de choses intéressantes dans les actes d’un colloque publié sous la dir. de MM. Filliozat et Zink, Antoine Galland et l’Orient des savants ]]]

 

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Bien entendu, posant la question de la « formation » coloniale, l’on n’eût pu esquiver de lourdes questions.

 

L’École coloniale, fruit d’une considération déséquilibrée entre diversité coloniale & unité de la projection coloniale

 

Du point de vue d’une théorie de l’impérialisme en son département de la colonisation, la question de l’hétérogénéité des régions coloniales pourrait sans doute être dissipée, ou du moins négligée = le travailleur colonisé, les moyens de production et ressources captés, le marché ouvert aux produits manufacturés métropolitains, l’investisseur métropolitain, pourraient certainement, au sein d’une telle théorie, être stylisés et subsumés sous une logique qui soit celle, par exemple, du développement du capitalisme, ou bien encore du glissement – propos de la réflexion de Hilferding – à l’âge du capitalisme financier.

Selon la perspective dominante de l’idéologie colonialiste de la Troisième – telle que développée de façon, très étonnante pour nous, par Ferry dans son discours de 1885 –, la particularité pouvait aussi être jugée secondaire par rapport à cette universalité – réputée intrinsèquement française – qu’il s’agissait – parallèlement à l’entreprise de domination, et avec la vocation de la justifier au travers d’un montage, certes très faible, mêlant l’humanité revendiquée à l’intérêt affiché sans honte – de promouvoir ardemment [bien que les « sciences humaines », dans le pli qui devint le leur peu à peu dans le troisième quart du XIXe siècle, tendissent au fond à réputer chimérique l’horizon de l’universel, puisque ce que l’on appelait alors « anthropologie » tendait purement et simplement à justifier une vue racialiste, c’est-à-dire naturaliste au fond, et non culturelle, de la variété des peuples ; avec l’effet de rendre assez creuse la prétention, déjà déplaisante, d’acheminer les autres à une humanité à laquelle les Européens fussent eux-mêmes parvenus, puisque, au fond, beaucoup ne croyaient pas vraiment à une telle possibilité pour des peuples réputés – c’est absurde mais c’est ainsi, chaque temps de l’esprit a ses monstrueux travers – inférieurs].

 

L’on notera au demeurant que, chez Ferry, dans son discours du 28 juillet 1885, humanitarisme et racialisme tendant déjà vers le racisme pur et simple se combinaient étrangement =

 

« […] La politique coloniale, la politique d’expansion coloniale, est-elle, oui ou non, un système ? Si l’on entend par là je ne sais quelle passion d’étendre et de développer notre domaine colonial sans frein ni mesure, sans principe ni règles, en quelque sorte sans rime ni raison, poussés par je ne sais quel désir de batailles, d’aventures, de gloire facile, ah ! messieurs, ainsi conçue, la politique coloniale ne serait pas un système : ce serait un simple acte de démence.

« […] Voilà le programme de notre politique coloniale, et, ainsi conçue, c’est, en effet, une vue de politique systématique et qui […] repose tout à la fois sur des principes économiques et sur des intérêts, sur des conceptions humanitaires de l’ordre le plus élevé, et sur des considérations politiques…

[I] « […] la forme première de la colonisation, c’est celle qui offre un asile et du travail au surcroît de population des pays pauvres ou de ceux qui renferment une population exubérante. [Annonce de II et III] Mais il y a une autre forme de colonisation : c’est celle qui s’adapte aux peuples qui ont, ou bien un superflu de capitaux ou bien un excédent de produits.

[II] « […] Les colonies sont, pour les pays riches, un placement de capitaux des plus avantageux. […]

[III] « Mais, messieurs, il y a un autre côté plus important de cette question, qui domine de beaucoup celui auquel je viens de toucher. La question coloniale, c’est, pour les pays voués par la nature même de leur industrie à une grande exportation, comme la nôtre, la question même des débouchés.

[IV] « […] Messieurs, il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder […] : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question. […] il faut dire ouvertement qu’en effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… […] il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures…

[V] « […] je dis que cette politique d’expansion coloniale s’est inspirée d’une vérité sur laquelle il faut […] appeler un instant votre attention : à savoir qu’une marine comme la nôtre ne peut pas se passer, sur la surface des mers, d’abris solides, de défenses, de centres de ravitaillement. L’ignorez-vous, messieurs ? Regardez la carte du monde…

[VI] « Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde, en se tenant à l’écart de toutes les combinaisons européennes, en regardant comme un piège, comme une aventure toute expansion vers l’Afrique ou vers l’Orient, vivre de cette sorte, pour une grande nation, croyez-le bien, c’est abdiquer, et, dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire, c’est descendre du premier rang au troisième et au quatrième.

« […] Il faut que notre pays se mette en mesure de faire ce que font tous les autres, et, puisque l’expansion coloniale est le mobile général qui emporte, à l’heure qu’il est, toutes les puissances européennes, il faut qu’il en prenne son parti.

« […] [on ne saurait] proposer à la France un idéal politique conforme à celui de nations comme la libre Belgique et comme la Suisse […] ; […] il faut autre chose à la France ; […] elle ne peut pas être seulement un pays libre ; […] elle doit être aussi un grand pays, exerçant sur les destinées de l’Europe toute l’influence qui lui appartient, […] elle doit répandre cette influence sur le monde, et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie. »

 

De toute façon, la colonisation pouvait être aussi colonisation de peuplement, et assez diverse alors dans ses configurations et ses ressorts [songeons aux nombreux Français d’Alsace et de Moselle qui, après notre affreuse défaite de 1870, achevant de consommer la honte d’un régime à tous égards stupide, scandaleux et lamentable, partirent pour l’Algérie pour ne pas devenir « boches » – terme qui apparut alors et s’imposa durablement – et sujets impériaux].

Et, d’autre part, les administrateurs français qui œuvreraient aux colonies, ou bien les entrepreneurs commerciaux ou industriels qui y opéreraient, auraient affaire à des populations extrêmement diverses – non seulement selon une distinction des grandes mouvances – Asie du sud-est, Afrique du nord, Afrique dite noire, mais – ô combien ! – à l’intérieur même de celles-ci.

Si bien que d’autres discours que l’hypocrite discours humanitaire ou le déplaisant discours racialiste pouvaient cohabiter [tout comme ces deux-ci l’un avec l’autre d’ailleurs, on l’a vu avec le discours de Jules Ferry en 1885] au même moment et, au fond, justifier au moins des démarches relativement souples, d’ailleurs appelées par les goûts divers des hommes que l’on tend à homogénéiser, peu évitablement, sous des étiquettes réductrices [parler, c’est toujours réduire, puisque c’est admettre – même provisoirement, s’il s’agit de moi – la possibilité du concept, de l’ « universal »] – administrateurs coloniaux ou encore, du côté de l’art, des lettres et des savoirs, « orientalistes ».

Il me semble que le jugement de M. Singaravélou est ici très juste [et je le cite pour la forme générale de ce qu’il suggère, et non dans l’idée de vous truffer la tête de noms pour l’essentiel oubliés] =

« La notion essentialiste de “discours colonial” n’épuise pas la diversité des sciences humaines en situation coloniale : il paraît ainsi difficile d’assimiler l’évolutionnisme raciste de Louis Vignon, l’orientalisme différentialiste de Louis Finot, l’histoire relativiste de Maurice Delafosse ou le colonialisme militant de George Hardy au réformisme socialisant de Robert Delavignette. »

[[ op. cit., p. 15 — vous trouverez si vous le voulez d’utiles notices sur Finot, Delafosse et Hardy dans le Dictionnaire des orientalistes, déjà cité ; sur Louis Vignon, maître des requêtes au Conseil d’État et professeur à l’École coloniale, il n’y a pas même de notice Wikipedia, à la différence de ce qu’il en est pour Robert Delavignette, véritable administrateur colonial, et la plus tardive des personnes citées, manifestant un temps tout à fait différent de l’esprit à la veille du mouvement de décolonisation, ce qui rend la comparaison un peu fragile. Sur toutes ces personnalités, on trouvera toutefois beaucoup d’éléments dans le livre de M. Singaravélou. ]]

 

Je n’insiste pas = l’important est de comprendre que le propos de la « Colo » était de former des administrateurs à la française – tendus vers une suffisante homogénéisation des territoires – et non des savants – attentifs à la diversité extrême des régions, et au sein même de chaque région ; des administrateurs, toutefois, qui fussent capables de comprendre et de faire face jusqu’à un certain point à la spécificité des situations auxquelles ils se trouveraient confrontés.

 

La France du XIXe n’eût guère pu ne pas traiter d’une façon qui ne fût pas, si l’on peut dire, française – ici, sous l’impulsion d’ailleurs d’Eugène Étienne, sous-secrétaire aux Colonies en ces années-là – la réponse au besoin qui se manifestait = elle créa donc, dans la tradition de la préférence française pour l’École [fort différente, hélas, de la préférence allemande pour l’Université], une « grande école », chargée de former ces administrateurs adaptés dont la rapidité même du déploiement colonial faisait naître l’urgent besoin, dès lors qu’il n’eût pas été de la République, conquérante certes, et guerrière autant que ses dirigeants le jugeaient utile, de placer durablement les colonies sous l’administration de l’autorité militaire [motif pour lequels, d’ailleurs, le même Étienne s’était employé à faire créer un statut d’administrateur des colonies dès 1886, trois ans avant la création de l’École coloniale, laquelle était appelée en quelque sorte par la substitution à des recrutements empiriques d’un corps spécifique d’administrateurs civils].

 

77 Décret du 23 XI 1889 portant organisation de l'Ecole Coloniale.png

 

L’École coloniale fut créée par un décret du 25 novembre 1889, dit-on. Je ne trouve dans un épais Traité de Législation coloniale [image ci-dessus] qu’un texte qui me semble ne pas devoir être le premier, et qui est, de plus, du 23 novembre. Peut-être procéda-t-on ainsi parce que la Coloniale prenait la suite de la « Mission cambodgienne », laquelle opérait depuis 1885 [fondée par Auguste Pavie, personnage fort intéressant, elle avait le propos de former – un peu comme, autrefois, sous la Monarchie, le Collège des Quatre-Nations – des jeunes gens issus de la bonne société cambodgienne ; une section « indigène » sera d’ailleurs préservée au sein de l’École coloniale jusqu’à la Première guerre, réservée de fait aux rejetons des élites indochinoises]. Ne creusons pas trop = le millésime au moins est certainement le exact.

 

L’École comportait d’abord deux années d’études et, peu à peu, elle proposera en tout, mais pas de façon tout à fait concomitante, six sections, lesquelles ne laissent pas de nous surprendre sous trois aspects =

En premier lieu, elles étaient ouvertes au choix des élèves selon, non leur vocation spécifique, mais leur rang au concours d’entrée – il s’agissait, semble-t-il, de servir la France aux colonies, et non d’affirmer d’emblée une préférence spéciale. Quant à ce concours d’entrée – lequel donna bien sûr lieu à l’organisation d’une « prépa » –, ses épreuves ne surprennent pas vraiment = droit, écopo, histoire coloniale [comparée espère-t-on, sans trop y croire], géographie, topographie et langues.

En deuxième lieu par l’hétérogénéité, finalement, du système des sections = Indochine et Afrique [1892], Commerciale [1893-1913], Magistrature [1905], Afrique du Nord [1914-1948], Inspection du Travail [1949].

En troisième lieu, il semble que, très rapidement, à l’École même, les matières juridiques aient dominé les autres [Singaravélou, Professer l’Empire, p. 54].

 

L’École fut critiquée de diverses parts = ces critiques sont souvent intéressantes [Singaravélou, pp. 54 sq.] ; mais elle n’affectent pas mon propos – que je formule à nouveau = je m’interroge sur ce qui pouvait inciter une France gavée de territoires coloniaux, et peu consciente de l’enjeu nouveau du pétrole [Mossoul], à vouloir à tout prix, au lendemain de la Première Guerre, mettre la main sur la Syrie. Et l’on aura compris le sens général de ma réponse = des groupes de pression puissants et divers œuvraient au sein de l’État colonial, en vue d’accentuer toujours l’emprise coloniale ; d’une certaine manière, en créant des spécialistes de l’administration coloniale, dont les carrières outre-mer pouvaient être extrêmement brillantes, l’on ne pouvait se soustraire au jeu de leurs intérêts, différents de ceux des capitalistes, mais non moins pressants.

[L’on comprendra, j’imagine, mon propos, en s’interrogeant sur de faux paradoxes de notre temps = pourquoi, ainsi, nos propres hauts fonctionnaires sont-ils devenus en quelques décennies, pour la plupart, radicalement néolibéraux ? parce qu’ils se gavent en pantouflant dans les secteurs « libéralisés », transformant la phase administrative, souvent brève, de leur carrière en tremplin vers un ailleurs profondément vénal ; ou encore = pourquoi ce petit monde, spirituellement corrompu, adore-t-il ce scandale toujours élargi que sont les « autorités administratives indépendantes » ? parce qu’il y complètent – et souvent bien davantage – leurs revenus, etc.]

 

L’on notera que ce lieu privilégié de formation en vue des grands concours de la fonction publique qu’était devenue immédiatement l’École libre des sciences politiques, fondée en 1872, avait non seulement développé quelques enseignements « coloniaux » à partir de 1886, mais créé une « section coloniale » la même année, trois ans avant la création de la Coloniale, en relation d’ailleurs avec l’École des langues orientales [section que la création de la « Colo » conduira d’ailleurs à supprimer dès 1892] ; en 1928, cette maison développera un Certificat d’études coloniales.

Dans la mesure où les développements et tableaux de M. Singaravélou dans son Professer l’Empire sont très clairs, je ne crois pas utile ici de les paraphraser de façon synthétique [v. pp. 46 s.]

 

Mais la rue Saint-Guillaume ne fut pas la seule à exploiter ce significatif filon – s’y lancèrent aussi les écoles supérieures de commerce. [Je ne m’attarde pas – les développements de M. Singaravélou dans Professer l’Empire, pp. 58 sq., sont assez riches, plus – curieusement – que sur la « Colo » elle-même.]

 

L’on doutera fort que de telles institutions aient pu inscrire leurs propres projets selon des perspectives qui ne fussent pas, tout autant que celles de l’École coloniale, fort réductrices – que ce fût, d’un côté, dans la considération du « commerce », ou de l’autre, de l’ « administration ».

 

 

Les disciplines coloniales = bric-à-brac ou parties ordonnées d’une « science coloniale » ?

 

Une seconde question, bien entendu, rôdait = quel pouvait être le statut des disciplines coloniales ? Devait-on les considérer comme un bric-à-brac empirique, ou bien comme ordonnée méthodiquement à un objet se prêtant à la systématisation ? Pouvait-on parler raisonnablement d’une « science coloniale », ou, comme s’y risquaient certains, d’une « science impériale » ?

Je m’empresse de préciser que je tiens ce type de développements pour tissu de méditations inutiles – mais je pense la même chose d’un style d’introduction dont nombre de mes collègues raffolent – genre = le droit public économique – 1/ un droit – 2/ un droit public – 3/ un droit économique – 4/ et la grave question = droit public économique ou droit économique public ? Brrrr ! [mais pas = Grrrr ! – je rassure tout le monde]

Mais ces futilités ont tenu une place importante et – au fond – cela sert ma démonstration = l’affaire coloniale n’est pas seulement une affaire considérable ; elle est une affaire qui n’a laissé indemne aucun aspect de la vie des pays colonisateurs eux-mêmes.

La France coloniale fut un pays très modifié par rapport à la France précoloniale [c’est-à-dire = coloniale seulement à la marge] ; et, comme je vous le disais en terminant mon cours du 28 mars 2019, je pense que nombre d’aspects de mai 68, s’agissant non du tournant de la reprise en main syndicale, mais du déclenchement très imprévu de la chose, sont trop négligés [j’avais eu précédemment, je crois, l’occasion d’évoquer le caractère de possible « révolution de couleur » avant la lettre de cet épisode — les trotskystes étant fortement liés depuis toujours aux syndicats étatsuniens, eux-même fortement encadrés par les « services » ; et notre admirable Général s’étant attiré d’irréductibles inimitiés atlantiques avec la « force de frappe », la sortie de l’OTAN, et l’inflexion d’ensemble très sensible de la politique extérieure française] ; du point de vue des ressorts psychologiques profonds des « événements », je pense qu’il faudrait en particulier considérer une forme de « gueule de bois » postcoloniale – l’horizon, d’un coup, terriblement rétréci, l’absence de « filet de sécurité » pour une partie de la jeunesse bourgeoise, privée désormais, pour partie du moins, de la ressource d’un départ outre-mer.

Dès lors que prévalait une haute vue intellectuelle de l’aventure coloniale, comprise en quelque sorte comme totalité intelligible selon un ordre qui lui fût propre – et pas seulement un accompagnement intellectuel et sensible plus ou moins dispersé de cette aventure [j’entends = touchant à l’ethnologie, ou à la médecine tropicale, ou à une agronomie spécifique, ou à l’ébranlement, sous le choc immense des grandeurs artistiques africaines, de notre intelligence même de l’art, etc.], l’on n’eût pu s’en tenir, bien entendu, à la création d’une école administrative spéciale, et d’enseignements particuliers dans telle ou telle école.

Ici, lors du significatif « Congrès de l’enseignement colonial » de 1931, tout, au fond, fut dit par le géographe Augustin Bernard – professeur de géographie… coloniale à la Sorbonne [intitulé effarant, n’est-ce pas, puisque l’on ne voit pas trop en quoi la colonisation rétroagirait sur tous les aspects de la géographie des pays colonisés, et même sur la seule géographie humaine, ou la stricte géographie économique] =

« On objecte parfois que l’enseignement colonial est mieux à sa place dans les écoles spéciales, École coloniale, École des hautes études commerciales, École des sciences politiques. Mais ce sont là des écoles professionnelles qui ne sauraient en aucune façon remplacer l’enseignement des facultés et qui n’en ont d’ailleurs pas la prétention. C’est seulement dans le haut enseignement universitaire qu’il est possible d’enseigner la science de la colonisation et de la faire progresser […] ». [cité par Pierre Singaravélou, Professer l’empire […], op. cit., p. 44]

Notons que Bernard – ce qui rend la position exprimée ci-avant d’autant plus intéressante – a enseigné aussi à l’École coloniale, à l’École libre des sciences politiques, aux Hautes études commerciales [sur ce maître, fort engagé par ailleurs dans le « parti colonial » largement entendu, v. par ex. la contribution de M. Daniel Nordman à Singaravélou [dir.], L’empire des géographes. Géographie, exploration et colonisation, pp. 69 sq. ; le même M. Nordman a donné aussi la notice sur Bernard du Dictionnaire des orientalistes, précit.]

Certes, la notion même de « science coloniale » n’était pas unanimement reçue ; beaucoup jugeaient que cela n’eût pas eu grand sens de pousser au-delà du développement de savoirs appliqués, en vue de l’amélioration de la pratique coloniale ; pour ceux-là, au fond, l’idée de « science coloniale » n’eût pu être admise que selon la perspective des « sciences camérales » développées au XVIIIe siècle.

Cette controverse, moins intéressante en elle-même que par ce qu’elle signifiait, culmina dans les débats entourant la création de chaires au Collège de France dans nos domaines, d’abord à la fin du XIXe siècle, puis dans les années vingt. Je ne souhaite pas m’attarder sur cette question précise toutefois, non parce qu’elle a été convenablement étudiée, mais parce qu’elle demeure par contre, dans sa portée, relativement secondaire

Pourtant, les enseignements universitaires proliférèrent. De façon très intéressante, M. Singaravélou évoque les « humanités coloniales » [op. cit., pp. 70 sq.]. Un tel terme embellit peut-être un peu la chose, même si, bien sûr, la perspective universitaire devait être un peu différente de celle d’une école administrative spéciale comme l’école coloniale.

Il me semble plus intéressant ici de tenter de repérer l’incidence de la question coloniale sur les facultés de droit, en lesquelles nous nous trouvons.

 

 

 

sr