La complexité du ressort de l’insatiabilité coloniale = l’interaction entre intérêt & culture dans la dynamique colonisatrice [Observations très partielles & trop rapides sur l’État doté de colonies comme État colonial total] 4/4

 

La révolution savante coloniale = de quelques « Instituts universitaires », et en particulier de l’Institut d’ethnologie – avec quelques mots sur le Musée de l’Homme

 

L’une des curiosités du mouvement tendant à créer des chaires – au-delà même, par exemple, de l’enseignement optionnel de troisième année à la faculté de droit – tint au caractère souvent clairement politique de son ressort. Tant dans les facultés de droit que de lettres, l’initiative des créations fut souvent politique – ou du moins liée au vœu du Ministère des Colonies, voire, dans les facultés des lettres – nullement inactives en notre affaire -, liée à l’initiative des administrations coloniales locales elles-mêmes, lesquelles finançaient souvent de telles chaires. [v. Singaravélou, Professer l’empire, op. cit., p. 71 — ci-dessous, le tableau présenté se trouve à la page 72 de ce dernier ouvrage =]

 

Tableau de M. Singaravélou sur les créations de chaires et cours coloniaux.png

 

L’Union coloniale – l’une des institutions de ce que nous avons dit être désigné comme « Parti colonial » – finançait, de son côté, des « cours libres d’enseignement colonial », tout comme elle organisait d’innombrables conférences coloniales au travers du pays, ou encore réunissait les fonds nécessaires à la création d’un Institut de Médecine coloniale, ou encore à celle [dont le faible succès entraîna toutefois la disparition assez rapide] d’un Office de documentation coloniale à la Faculté des Lettres de Paris, sorte de fédération de moyens dirigée par l’historien Henri Froidevaux, par ailleurs – et cela ne sera bien sûr pas pour vous surprendre – directeur de la bibliothèque de la Société de Géographie [Singaravélou, ibid., pp. 71 sq.]

 

 

Enfin, une nouvelle institution savante vit le jour = celle des Instituts universitaires. Je vais m’y attarder un instant pour une simple raison = une rapide recherche en ligne vous montrera qu’il n’est pas aisé de les documenter ; mais je dispose commodément des textes utiles.

 

Le précieux cadeau du Pr Roche en 1984.png

 

[[[ Il se trouve que j’ai eu la grande chance, lors de son départ à la retraite, en 1984, de recevoir un cadeau précieux de l’un de mes collègues de la faculté de droit de Caen — où – grâce en particulier à mon ami, le professeur Étienne Fatôme, homme tout à fait charmant dont j’ai appris récemment, avec beaucoup de tristesse, la disparition – j’ai exercé six années après deux à Metz —, le professeur Jean Roche ; il était un vieux monsieur, comme je le suis maintenant, et je me souviens avec émotion de la grâce discrète de son départ ; je ne me contredis pas ici, je ne lui rends pas « hommage », je lui exprime, comme au Pr Fatôme, mon affection et ma reconnaissance ; il était fort éloigné d’ailleurs des ostentations cérémonielles dont notre temps a fait croître l’intensité à proportion qu’il devenait toujours plus grossièrement irrespectueux ; survivait en lui, quel qu’ait été le propre de ses sentiments religieux, ce fond de jansénisme qui est un pli français admirable entre tous, assez perdu désormais – je ne parle pas du jansénisme comme mouvement, moins encore comme absurde dérive « convulsionnaire » ou « figuriste », ni même comme doctrine de la Grâce, mais du jansénisme, simplement, comme sensibilité, profondément française, autrefois, comme façon de cheminer en se tenant un peu droit et en bannissant méthodiquement les commodités inutiles parmi le néant des choses humaines – et en aimant pourtant.

Ce cadeau précieux était maintenu par de fortes demi-reliures à coins, en une grosse toile noire, sans nerfs, ni titre frappé sur le dos, avec du papier à la cuve marbré de bleu et de noir sur les plats – « reliure janséniste », selon l’expression usuelle, mais pour notre temps – ; vous aurez compris qu’il s’agissait d’un livre – un livre en deux volumes [image ci-dessus], l’un de ces livres que les libraires anciens portent en leurs catalogues assorti de la mention « pas fréquent », et même « rare », de ces livres modestes, rébarbatifs pour la plupart, mais précieux d’une autre façon, et que consultent avec passion les amateurs.

Ce livre = Statut du personnel enseignant et scientifique de l’enseignement supérieur publié sous les auspices de la Fédération et des Associations de l’Enseignement supérieur, 2e éd. entièrement refondue par Joseph Delpech, Librairie du Recueil Sirey, 1935

Notez que le titre était assez restrictif par rapport au contenu, lequel embrassait assez largement les aspects institutionnels divers de l’enseignement supérieur, tout en comportant de curieuses lacunes [ainsi ne s’y trouve pas, pourtant plus proche de ses objets généraux que d’autres textes reproduits en ses pages, l’important décret du 24 juillet 1889 « portant organisation des études dans les Facultés de droit », sur lequel je me suis un peu attardé plus haut.

Le précieux singulier du cadeau tenait aussi à ce que – je parle une nouvelle fois un peu à la manière des vieux libraires de vieux livres – l’ouvrage était « bien complet des suppléments », toujours préparés par le doyen Delpech, professeur de droit administratif dans cette faculté de Strasbourg redevenue française, à chaque fois, assortis à chaque fois de la reprise de l’index général augmenté, et l’ensemble commodément disposé selon une pagination continue le portant à 1136 pages.

Le premier volume de toile noire, comprend = le travail originaire dans sa deuxième édition, courant de 1790 à 1935 ; le premier supplément, publié la même année 1935, et complétant le précédent pour la période 1928-1935 ; le deuxième supplément, publié en 1937, couvrant, afin de supprimer des lacunes et de poursuivre le travail dans le temps, les années 1920 à [janvier]1937 ; le troisième, fort mince, supplément, publié en décembre 1938, complétant l’ensemble pour les années 1931-1938.

Quant au deuxième volume, beaucoup moins épais bien entendu [un peu plus du quart des onze cents et quelque pages évoquées pour l’ensemble], et donné dans cet ensemble dans une deuxième édition, il fut publié en janvier 1949, pour les années 1939 à 1948, toujours chez Sirey. ]]]

 

Les « Instituts universitaires » donc, comme l’on dit. Leur création fut prévue par l’article 3 d’un décret du 31 juillet 1920, d’une portée beaucoup plus large, puisqu’il concernait la « constitution des Universités », selon une terminologie d’ailleurs peu claire =

« Il peut être constitué dans les facultés des Instituts destinés aux recherches scientifiques ou aux applications pratiques. La création est proposée par la Faculté et décidée par le conseil de l’Université ; elle est soumise à l’approbation du ministre de l’Instruction publique. Les conditions de fonctionnement seront déterminées pour chaque cas particulier selon les besoins et les ressources.

« Sur la proposition d’une ou de plusieurs Facultés, il peut être constitué des Instituts d’Université. Ces Instituts relèveront au point de vue scientifique de la Faculté ou des Facultés compétentes. Ils auront un budget spécial, incorporé au budget de l’Université. La création des Instituts d’Université est approuvée par décret, après avis favorable de la section permanente du Conseil supérieur de l’Instruction publique. […]

« Le nom d’École pourra dans certains cas être substitué à celui d’Institut. »

L’article 4 complétait encore ce dispositif de façon prometteuse =

« Il peut être constitué des Instituts dans les pays étrangers par les Facultés ou les Universités. La création est faite dans les mêmes conditions que pour les Instituts prévus à l’article 3. L’agrément du ministre des Affaires étrangères sera nécessaire. Ces Instituts auront un budget spécial incorporé au budget de la Faculté ou de l’Université. […]

« Les Universités pourront se réunir pour créer et entretenir en commun des Instituts à l’étranger en vertu de conventions spéciales. Des conseils interuniversitaires pourront être organisés pour le développement de ces Instituts. Les membres seront nommés par arrêté ministériel sur la proposition des conseils d’Universités intéressés. 

« Ces Instituts auront un budget spécial qui sera incorporé au budget d’une des universités coopérantes. »

L’on ne saurait enfin, on va le comprendre, négliger l’article 5 =

« Il pourra être créé auprès des Instituts d’Université et de Faculté des conseils d’administration ou de perfectionnement comprenant, dans une proportion à déterminer pour chaque cas, des membres de l’Université et des membres n’occupant aucun emploi rétribué dans l’Université. Ces conseils seront constitués et leurs attributions seront fixées sur la proposition du conseil de la Faculté ou du conseil de l’Université, suivant la nature de l’Institut, par arrêté du recteur, après approbation ministérielle. La nomination des membres sera faite sur la désignation du conseil de la Faculté ou du conseil de l’Université par arrêté du recteur. »

Qu’apprenons-nous, en lisant simplement ces quelques dispositions ?

1/ Tout d’abord que ce qui est souvent désigné comme « Institut universitaire » correspond à plusieurs configurations distinctes =

des Instituts de Faculté

des Instituts d’Université

des Instituts de Faculté à l’étranger

des Instituts d’Université à l’étranger

des Instituts que l’on peut dire interuniversitaires à l’étranger

2/ Ensuite, à l’article 5, que, au sein des Instituts, le Conseil d’administration ou de perfectionnement pourrait comprendre des membres extérieurs à la carrière universitaire.

Ainsi s’acheminait-on, à n’en pas douter, vers un nouveau monde universitaire préfigurant un tout petit peu celui des dernières décennies.

 

Les possibilités ainsi ouvertes ne manquèrent pas d’être rapidement utilisées – je m’en tiens, très superficiellement, à la première décennie =

Joseph Delpech, dans les notes dont il assortit la production de ce décret dans son recueil, évoque, jusqu’à 1930, sept créations d’Instituts de Faculté, et vingt-quatre d’Instituts d’Université [pp. 394 sq.].

En consultant ces listes, on est un peu déçu [au regard de mon strict propos, cela va sans dire], non par ces créations elles-mêmes, dont certaines furent plus ou moins notables et même longévives, mais par la maigre part, apparente en tout cas, que semble obtenir le monde colonial, contrairement à ce que suggèrent parfois, sans beaucoup de précision, certains auteurs.

Les institutions propres à retenir notre curiosité en général sont bien sûr nombreuses =

par exemple, à la faculté de droit de Paris, l’Institut des Hautes Études Internationales, créé en 1930, et qui existe toujours, je ne saurais en douter puisque je lui suis rattaché depuis quelque temps ;

l’Institut de criminologie, créé en 1922, à Paris, sous la tutelle, à la fois, de la faculté de droit – où le Pr Henri Joly avait donné dès 1887 un cours de « Science criminelle et pénitentiaire » [dans une perspective nullement lombrosienne puisqu’il insistait sur les aspects « moraux » et non pas « biologiques »], et de la Faculté de médecine [mais sans le fameux Pr Alexandre Lacassagne, moins lombrosien que ne le suggèrent certains, lequel non seulement avait enseigné à Lyon, mais était à la retraite depuis une dizaine d’années et, d’ailleurs, non loin du trépas]

le fameux Institut de Physique du Globe, fondé en 1921 auprès de l’Université de Paris ;

ou encore, Institut d’Université parisien, l’Institut de Psychologie – discipline dont vous discernez peut-être [je laisse de côté les constructions des philosophes] qu’elle a mûri en tout particulier sur le terrain à partir de la fin du XVIIIe siècle, en particulier avec l’ « aliéniste » Pinel, suscité un intérêt croissant au XIXe siècle, avec son successeur Esquirol, puis vu son rayonnement exploser au temps de Charcot ou de Bernheim puis de Freud –, Institut fondé en 1921 par Henri Piéron, bientôt professeur au Collège de France, et qui est à l’époque contemporaine une composante de l’Université Paris V – Paris-Descartes ;

l’Institut de Statistique de l’Université de Paris, ISUP [qui n’est pas l’INSEE, créé en 1946], fondé en 1922 par le grand mathématicien Émile Borel, lequel a pu ainsi développer une discipline d’enjeu majeur en laquelle la France a excellé [comme en général dans les disciplines mathématiques] ;

 

Mais n’entretiennent un lien manifeste avec la projection coloniale que très peu d’Instituts.

 

82 Institut de Géographie rue St Jacques.png

L’Institut de Géographie, rue Saint-Jacques

Il en va ainsi pourtant, dans une certaine mesure, on l’a déjà compris, de l’Institut de Géographie créé près l’Université de Paris en 1926. Sur celui-ci, malheureusement, je n’ai pas trouvé d’éléments très consistants [voir de brefs développements chez Paul Claval, Histoire de la géographie française de 1870 à nos jours, pp. 168 sq.].

L’on peut retenir toutefois que la dynamique de la discipline géographique était telle qu’il n’avait pas été besoin d’attendre le décret du 21 avril 1926 pour que fût créé cet Institut, simplement consacré alors.

Dès 1910, Emmanuel de Martonne [1873-1955] – élève mais aussi gendre [ce qui aidait] de Paul Vidal de La Blache, nommé fort jeune professeur à la Sorbonne, dès 1909, spécialiste de géographie physique et particulièrement intéressé par la géomorphologie et la climatologie, appelé à occuper toutes sortes de responsabilités et à cumuler beaucoup d’honneurs – avait obtenu de la générosité de la marquise Arconati Visconti [française de naissance et issue d’un milieu ardemment républicain, rendue fort riche du fait de la mort de son époux, et bienfaitrice de l’Université de Paris] la construction du très beau bâtiment de la rue Saint-Jacques.

 

 

Il en va ainsi encore de l’Institut d’ethnologie, créé en 1925 dans le cadre de l’Université de Paris [appelé à prolonger ses activités jusqu’en 1973, lorsque l’ébranlement de 1968 conduira à son incorporation au sein du Muséum national d’histoire naturelle]. Ici, assurément, l’on découvre un aspect extraordinairement fécond, et pour la plus longue durée, de la projection coloniale des savants.

Bien entendu, nul ne doutera du caractère constitutif du regard savant [idéalisme pour débutants, si l’on veut], et du caractère perturbateur de l’observation supposée [inutile d’invoquer Heisenberg, comme certains le font trop volontiers…] Mais l’ethnologie française a été une affaire immense – et que je ne peux pas ne pas trouver belle, et infiniment féconde pour l’esprit.

Doit-on, d’ailleurs, insister sur un aspect à peu près politique de cette affaire = l’ethnologie, remplaçant l’anthropologie au sens de la deuxième moitié du XIXe siècle, si volontiers biologisante, naturaliste, allait être animée d’un souffle tout à fait autre, culturaliste si l’on veut, permettant à l’intelligence française, avec le temps, de sortir des ornières de l’inégalitarisme « racial ».

[[[ Je précise d’emblée qu’il n’y a pas, à ma connaissance – je peux me tromper bien sûr –, la grande étude savante d’ensemble sur l’Institut qui s’imposerait certainement. L’on trouvera toutefois des indications éparses en ligne, et un peu davantage dans le gros volume Lieux de savoir. Espaces et communautés, paru en 2007 sous la direction de M. Christian Jacob, not. pp. 737 sq. ; des développements aussi dans le Professer l’Empire de M. Pierre Singaravélou ]]]

 

D’un autre côté, il ne peut être négligé que ce travail emportait un effet de légitimation de la colonisation, et contribuait au fond, jusque dans les milieux intellectuels, à la bonne conscience coloniale. Ainsi la perspective pseudo-universaliste du projet colonial, enveloppant un procès indubitable de puissance et de prédation, pouvait-elle sembler équilibrée par cet effort pour entendre l’autre en sa singularité, fût-ce au travers les grilles d’un savoir occidental.

Quoi qu’il en soit, la tension entre les divers aspects du propos éclataient dès la création =

d’un côté, il s’agissait d’une initiative que l’on impute au ministère des Colonies

d’un autre côté, veillaient sur sa création d’excellents esprits, qu’il n’y a aucunement lieu de dénigrer pour cette entreprise.

 

L’on écrit souvent que l’Institut d’ethnologie eût été créé par le ministère des Colonies ; je ne mesure pas très bien la portée institutionnelle de ce propos pour une institution rattachée à plusieurs des Facultés de l’Université de Paris. Il reste qu’il semble admis qu’une partie significative des moyens de l’Institut ait dépendu des subventions allouées par les administrations des diverses colonies, et que les missions dépêchées par l’Institut aux Colonies devaient recevoir l’agrément des gouverneurs respectifs de celles-ci. Sur tout cela, je n’ai guère d’éléments je dois le dire – uniquement des propos généraux, répétés à l’identique par plusieurs auteurs.

 

Quant aux fondateurs, Marcel Mauss et Lucien Lévy-Bruhl, il est inutile de vanter leurs qualités savantes, même s’ils ne partageaient pas, me semble-t-il, la même sensibilité envers le monde « primitif », puisque sous beaucoup d’aspects Lévy-Bruhl – il ne me semble pas excessif de l’écrire – partageait les préjugés ordinaires des mondes coloniaux envers les mondes colonisés, les sociétés « primitives ».

 

Portrait de Marcel Mauss par Meyer-Miron Kodkine en 1935.png

 

Marcel Mauss [1872-1950 – ci-dessus, un très beau portrait donné en 1935 par Meyer-Miron Kodkine – l’ethnologue est représenté lisant un livre – de fait, Mauss, doué d’une grande puissance théorique, pratiquait assez peu les études de terrain, en train de s’imposer peu à peu], neveu d’Émile Durkheim, et son disciple certainement le plus important, il devint, après l’agrégation de philosophie et de premiers travaux, titulaire de la chaire d’ « Histoire des religions des peuples non civilisés » à la Ve section de l’École Pratique des Hautes Études [un tel intitulé nous surprend, dans sa pure négativité, mais aucun autre sans doute n’eût pu alors – de façon révélatrice – être admis ; d’ailleurs un tel cours demeurait unique en son genre avant la Première Guerre] ; connu surtout d’un large public pour son Essai sur le don, ce dernier est tributaire de ses études sur les sociétés dites « primitives », lesquelles ne passèrent pas toutefois, je le redis, par un travail de terrain qui se développera surtout dans la génération suivante [en France du moins car il n’en allait pas de même, déjà, en Angleterre].

Il est assez intéressant de relever que l’ardeur institutionnelle – et donc, pour la discipline, instituante – de Marcel Mauss n’était pas nouvelle. Dès 1913, il avait soumis au ministre de l’Instruction publique le projet de création d’un « Bureau d’ethnologie ». Si l’on suit Mme Sibeud, qui a consacré à ce projet un article, c’eût d’ailleurs été lui qui eût rédigé le projet de 1925, lequel fut donc couronné de succès [v. Emmanuelle Sibeud, « Marcel Mauss / “Projet de présentation d’un bureau d’ethnologie” », Revue d’histoire des sciences humaines, 2004/1 [n° 10], pp. 105 sq. – ne comporte pas le texte lui-même, publié immédiatement après dans la même livraison – je le reproduis ci-après et livre quelques observations selon la stricte perspective qui est la mienne =].

 

Marcel Mauss pendant la Première Guerre mondiale.png

Marcel Mauss pendant la Première Guerre mondiale ; incorporé, à plus de quarante ans, dans le 144e régiment d’infanterie, il deviendra ensuite interprète dans le cadre de la 27e division blindée ; les maîtres aussi contribuaient à la défense de la patrie contre les multiséculaires et toujours reviviscents empires centraux ; ils faisaient la guerre – comme leurs étudiants ; les uns et les autres, assez souvent hélas, ne revenaient pas, et Marcel Mauss perdit beaucoup des proches, ainsi son neveu André Durkheim ou son élève Robert Hertz.

 

Monsieur le ministre,

J’ai l’honneur de vous exposer un projet que j’ai déjà eu l’honneur de soumettre à M. le directeur de l’enseignement supérieur et à M. le recteur de l’Université de Paris, et qu’ils ont bien voulu encourager.

Il s’agit de l’établissement d’une institution scientifique auprès de l’Université de Paris. Cette institution serait destinée à organiser, encourager et activer les études ethnographiques en France, et en particulier dans les colonies françaises.

L’ethnographie est la science qui décrit et classe les races, les peuples, les civilisations : on désigne plutôt de ce nom cette partie de la science qui s’occupe plus spécialement des races, des peuples et des civilisations d’un rang inférieur, réservant le nom d’histoire et de folklore aux descriptions qui concernent les peuples d’Orient et de l’Europe classique.

C’est une science des plus importantes, et elle offre un double intérêt.

 

Intérêt théorique de l’ethnographie

D’abord elle a un intérêt théorique :

Elle constitue un des principaux et plus récents enrichissements de la science de l’homme.

C’est sur elle que s’édifient l’ethnologie, l’histoire générale naturelle et sociale de l’homme, l’anthropologie, science générale et plus spécialement somatologique de l’homme, la sociologie ou sciences des sociétés. C’est sur les documents ethnographiques qu’ont été fondés en France tout particulièrement les plus récentes et les plus honorables recherches de l’école de sociologie, celles de M. Durkheim, de M. Lévy-Bruhl, et d’autres. Et on peut dire que, à la suite des travaux anglais, américains, allemands du même genre, la théorie de la vie sociale et de la mentalité humaine, a été renouvelée dans les derniers temps. Les faits ethnographiques, empruntés aux sociétés inférieures, font désormais partie intégrante de l’ensemble des faits que considèrent les disciplines les plus classiques. La science des religions, celle du droit, de la civi-lisation matérielle, de l’art, en ont été complètement rajeunies. Il ne m’appartient pas, pour des motifs d’ordre personnel, de développer davantage devant vous, monsieur le ministre, et de vous exposer davantage le succès qu’elles ont eu.

Mais, tandis que la France a grandement contribué à éclairer les faits ethnogra-phiques, elle n’a pour ainsi dire pas contribué à les faire connaître, à les enregistrer, à les observer chez les peuples primitifs, surtout chez ceux de ces peuples qui habitent nos possessions coloniales, en Afrique, à Madagascar, en Océanie, en Guyane. Les expéditions françaises d’ethnographie et les ouvrages français de la même science, sont extrêmement peu nombreux, peu considérables. Aucun travail français de des-cription n’est dû à un de ces ethnographes professionnels employés par les gouver-nements, les musées, les universités à l’étranger.

Intérêt pratique

L’ethnographie n’a pas qu’un intérêt théorique et historique : elle a aussi un intérêt pratique.

Savoir c’est pouvoir disait Bacon. Et c’est en France que, par Auguste Comte, l’extension de cette formule fut faite à la connaissance des faits sociaux et de la pra-tique politique. Ceci est encore plus vrai des sociétés primitives que des sociétés avancées. Plus éloignées de nous, elles ne peuvent être administrées que par des hommes qui les connaissent. Et d’autre part, leur évolution et leur progrès dépendent presque exclusivement de l’administration qu’on leur octroie. Tandis que des popula-tions comme celles de l’Algérie et du Tonkin peuvent à la rigueur prospérer par elles-mêmes, celles de la Nouvelle-Calédonie, du Congo, d’autres encore, sont en quelque sorte entièrement remises à notre tutelle qui doit être éclairée.

Cet intérêt pratique n’a pas échappé aux pouvoirs publics. M. Milliès-Lacroix, ministre des Colonies, M. Gervais, rapporteur de la commission du budget, et M. Saint-Germain, rapporteur à la commission des finances, à propos du budget de 1909, avaient proposé la création d’un bureau d’ethnographie rattaché à l’office colo-nial. Le projet ne fut pas réalisé, mais l’utilité d’un pareil bureau ne fut contestée par personne.

Il est inutile, monsieur le ministre, de vous l’exposer bien longuement.

La connaissance des langues, des coutumes, des arts, du caractère, des ressources économiques et des forces numéraires des populations administratives, est le seul mo-yen d’asseoir définitivement et pratiquement une politique coloniale.

Elle est le seul moyen d’administrer intelligemment et avec toute la continuité né-cessaire des populations si diverses, et régies par un personnel trop instable pour les bien connaître.

Elle est le seul moyen de préparer l’éducation, la marche vers la civilisation de ces peuples.

Cette connaissance c’est l’ethnographie qui l’assure.

Elle ne peut être donnée que par de vastes enquêtes et par des descriptions appro-fondies provenant d’ethnographes (anthropologues, sociologues, linguistes, archéolo-gues) professionnels, ou organisées sous leurs auspices et avec leur constante direction.

L’ethnographie à l’étranger

Cet intérêt pratique et théorique, les gouvernements impériaux et coloniaux de l’étranger l’ont bien compris.

Il existe aux États-Unis un Bureau of American Ethnology qui est un des rares corps scientifiques relevant directement du gouvernement fédéral. Il est doté de 50 000 dollars annuels (38 875 €uros). En plus, un département entier du musée natu-rel est consacré à l’ethnographie ; Voilà ce que les États-Unis d’Amérique font pour la connaissance scientifique des 300 000 Indiens qui peuplent leur territoire, popula-tion 50 fois moins grande que celle de nos indigènes, Africains, Malgaches et Océaniens arriérés. En plus de cette institution, il existe des départements d’ethnogra-phie, des chaires d’ethnographie auprès de la plupart des grandes universités, ou des grands musées d’Amérique. Les ethnographes américains ont rendu les plus grands services à la pacification, à l’administration et à l’utilisation des Indiens Peaux-Rouges.

Le gouvernement fédéral du Canada a son bureau d’ethnologie. Le gouvernement de l’Inde et deux des présidences dont il se compose en ont un également. Celui de l’Assam, celui du Nigeria, celui du Soudan anglais, ont leurs ethnographes professionnels. Et le gouvernement impérial anglais a depuis longtemps promis son appui à la fondation d’un bureau impérial d’ethnographie. Mais, en attendant, les grandes uni-versités anglaises et le British Museum expédient de nombreuses missions ethnogra-phiques, ont des chaires, et des publications de cette science.

Le gouvernement allemand quoiqu’il soit entré très récemment dans la voie de l’expansion coloniale a de très importantes ressources à sa disposition pour les enquêtes et les publications ethnographiques. D’abord l’Afrikafonds (500 000 marks annuels) est consacré pour une importante partie à ces études, et le Secrétariat impérial dispose d’une publication officielle et de fonds spéciaux (recherches sur les territoires allemands de protectorat). Mais en plus de ces organismes impériaux, les gouvernements confédérés, les villes de l’Allemagne entière ont organisé et réalisé des travaux considérables en matière d’ethnographie. Il y a en Allemagne dix musées d’ethnographie, dont l’un, celui de Berlin, est le plus riche du monde. Il y a cinq chaires de cette science dans les diverses universités : le personnel scientifique cons-titué est considérable, et la plupart de ses éléments sont connus pour d’importantes et fructueuses recherches et missions opérées dans les colonies allemandes ou dans d’autres parties du monde, en particulier dans les colonies françaises. Je signalerai spécialement à votre attention, monsieur le ministre, le Kolonial Institut et la Wissendehafsli, la Stifsung de Hambourg, exclusivement dotés par l’Etat de Hambourg et princièrement dotés. L’enseignement de l’ethnographie, des langues africaines, polynésiennes, etc., de la sociologie descriptive, est en honneur dans cet institut, future cheville ouvrière de la prochaine université de Hambourg. La Wissenschaftliche Stifslung et le Musée d’ethnographie de la même ville ont organisé dans les dernières années de remarquables expéditions dont deux ont sillonné l’Afrique et l’Océanie françaises.

Je ne finirais pas, monsieur le ministre, de vous indiquer ce qui a été fait dans cette voie par la Hollande, le Danemark, la Belgique (dont votre département subventionne une publication), la Suisse (!), les États sud-américains. L’intérêt pratique et théorique de ces études est reconnu partout, sauf en France.

Conclusion

En France, en effet, on ne trouverait à citer que le musée d’ethnographie du Trocadéro, dont vous connaissez la situation critique, et deux chaires (à l’École des hautes études et au Muséum) qui, de loin, ont trait à l’étude des documents ethnographiques.

Nulle part il n’existe un centre d’études responsable du recueil, de l’enregistrement, de la publication des documents ethnographiques. Je me permets, monsieur le ministre, de vous présenter un plan qui pourrait, dans une certaine mesure, remédier à cet état.

Il s’agit de la création d’un bureau national d’ethnographie dont le siège pourrait être, si vous le voulez bien, et pour les raisons que vous verrez dans la note ci-jointe, à l’Université de Paris.

Le Bureau fonctionnerait grâce aux subventions de l’État, des gouvernements coloniaux, et des dotations particulières qu’il serait peut-être possible de solliciter.

Ces subventions pourraient être accordées sur les chapitres actuellement consacrés aux missions dans les budgets des divers ministères, et ne dépasseraient pas un chiffre raisonnable de 75 000 francs sur le budget de l’État.

Je me permets, monsieur le ministre, d’attirer toute votre attention sur ce projet qui, je vous l’assure, ne me touche que par conscience scientifique et patriotique.

La République, en ces matières, ne remplit pas son devoir et gère mal ses intérêts pratiques.

Il serait à souhaiter qu’elle rompit avec une tradition de négligence qui compromet son renom, qui conserve à peine et ne forme pas les archives et les collections nécessaires, trésor futur des musées et de la science à venir.

Il serait à souhaiter que votre département, celui de monsieur le ministre des Colonies, aidassent enfin au développement d’une science pratiquée partout.

Il serait à souhaiter que des études de ce genre, si utiles au point de vue colonial, fussent entreprises le plus vite possible et menées avec une grande énergie.

En effet la République laisse périr, en ce moment même, des races, se décomposer des civilisations, sans avoir rien fait pour les sauver, sinon de la mort ou de la décrépitude, du moins de l’oubli.

Des populations entières périssent sans recevoir les soins et l’éducation qu’on de-vrait leur dispenser largement pour les rendre utiles au développement de l’humanité entière. Des documents humains incomparables, dont la France est comptable vis-à-vis de la science de l’homme, se détériorent et disparaissent.

Il est urgent d’intervenir. En tous cas, monsieur le ministre, je ne voudrais pas avoir la responsabilité d’avoir négligé quoi que ce soit pour que les études que je suis un des seuls à représenter en ce pays, n’aient pas reçu de ma patrie l’accueil que le devoir et l’intérêt commandent.

Projet de création d’un bureau d’ethnologie (1913)

J’ai, par la présente, l’honneur de vous soumettre un projet de création d’un Bureau ou Institut d’Ethnologie, comme on voudra l’appeler. Ce Bureau – nous lui donnerons provisoirement ce nom – devrait être installé soit auprès de l’Université de Paris, soit auprès du ministère de l’Instruction publique.

Vous avez pu voir combien cette création est légitime par les articles qui ont été publiés, grâce à la bienveillance de M. Lavisse dans la Revue de Paris, et grâce à la bienveillance de M. Coulet dans la Revue Internationale de l’Enseignement.

Sur les indications que vous avez bien voulu me donner, je prends maintenant la liberté de vous expliquer, avec précisions et chiffres, comment on pourrait concevoir l’établissement de ce Bureau.

 

I – Introduction

Les questions concernant l’organisation administrative de ce bureau ne pourront se préciser qu’à la suite des démarches à entreprendre maintenant. Il est pourtant important de voir, de suite, quel caractère il convient de lui donner.

1°) Ce caractère doit être strictement scientifique

Si l’on convenait du caractère utilitaire de ce bureau, celui-ci courrait de graves dangers. Le recrutement du personnel serait différent de ce qu’il doit être : il devien-drait soit une émanation du corps des administrateurs coloniaux, soit une pépinière de favoris.

La direction même des études s’en ressentirait : le bureau deviendrait une sorte d’agence officielle d’inspection des indigènes : les travaux eux-mêmes, accomplis dans cette atmosphère pourraient en être affectés, par exemple si l’on posait trop le problème de la main-d’œuvre indigène.

Les enquêtes qui seront faites pourront avoir des conséquences pratiques souvent considérables, au point de vue administratif ou au point de vue économique, elles ne devront pas être faites en vue de ces résultats. Comme toute science, l’ethnographie ne peut être pratiquée que dans un esprit d’absolue impartialité.

Cependant il est évident que les premières recherches devront porter sur des populations dont la connaissance approfondie rendra tout de suite, et le plus clairement possible, service à l’administration et à la colonisation. Il faudra légitimer, au plus vite, les sacrifices que l’on aura demandés à l’État et aux Gouvernements coloniaux. Mais ceci doit être une affaire de direction et non de principe. Il faut au contraire poser en principe que des recherches de ce genre peuvent rester sans résultats autres que celui de la connaissance des faits.

2°) Le rattachement de ce bureau, soit au ministère de l’Instruction publique, soit aux établissements qui en dépendent à l’Université de Paris en particulier, s’impose par conséquent.

Le rattachement à l’Université de Paris se recommande de nombreux exemples : Berkeley (San Francisco), Hambourg (où la future université doit comprendre le musée d’ethnographie).

Le rattachement au ministère se recommande lui aussi de nombreux précédents : Bureau d’ethnologie canadien, par exemple.

De nombreux gouvernements coloniaux de l’empire britannique ont chacun leur service ethnographique, mais il y a là une dispersion d’efforts dont nous ne voudrions pas proposer l’exemple.

Il a été question autrefois, dans des projets de budget, de créer un bureau de ce genre auprès de l’Office colonial. L’insuccès de cette intention démontre le danger qu’il y aurait à remettre à des autorités qui, par profession, ne sont pas prévenues en faveur d’une science quelconque, les intérêts d’une science bien déterminée.

Il nous paraît qu’en France il sera toujours plus facile de donner un caractère strictement scientifique à un établissement rattaché à l’Université de Paris qu’à un établissement dépendant exclusivement d’une administration centrale ou de plusieurs administrations centrales. Les questions de personne pouvant jouer, de temps en temps, un rôle au détriment des questions de compétences.

3°) L’organisation, l’administration de ce bureau, sans être à aucun degré indépendante des contrôles universitaires, doit être autonome et ne dépendre que pour partie et pour ordre des établissements publics auxquels il sera rattaché. Un Conseil d’administration devrait lui être adjoint. Ce conseil ne peut être conçu comme celui de la plupart de nos grands établissements de recherches scientifiques qui pour la plupart sont simplement placés sous le patronage des Académies. L’Institut ne comprend actuellement aucune section compétente dans les disciplines dont l’ethnographie relève. Ce conseil pourrait être formé de délégués des Écoles et établissement dont certains membres sont, par fonctions, relativement compétents en ces matières : Facultés des lettres et de sciences, de médecine, École des hautes études, Muséum, École des Langues orientales ; en plus on y adjoindrait les délégués du ministère de l’Instruction publique et du ministère des Colonies et des Gouvernements coloniaux qui participeraient activement aux travaux du bureau et patronneraient ces missions. Un droit de présentation pourrait être reconnu aux membres du bureau organisés eux-mêmes en comité. La double présentation, par le Conseil et par le Bureau, laisserait aux autorités responsables : ministre ou recteur, tous les pouvoirs avec toutes les garanties nécessaires.

4°) L’organisation de ce bureau doit être permanente. Dès le début elle doit recevoir forme définitive autant qu’il est possible.

Il s’agit de former et d’employer tout un personnel. Il s’agit de l’envoyer dans des postes dont un certain nombre ne seront pas sans danger. La carrière qui sera ainsi ouverte est comparable aux plus rudes. On ne peut y engager des hommes sans les assurer que leurs sacrifices seront compensés par une position stable. Il sera même sans doute difficile de les y garder longtemps.

5°) Ce bureau ne doit pas avoir, pour l’instant du moins, le caractère d’un établissement d’enseignement. Il ne s’agit pas d’enseigner l’ethnographie, il s’agit de la faire pour la partie qui incombe à la France.

Il ne serait utile de fonder des enseignements adjacents à ce bureau que si ces créations peuvent aider à trouver le personnel ou les fonds nécessaires à la formation du bureau lui-même.

II – Personnel

1°) Le personnel devrait être recruté exclusivement par les soins du bureau et de son conseil d’administration les désignant au choix du ministre ou du recteur.

L’entrée dans ce bureau devrait être entièrement réservée aux gradués de l’université et des grandes écoles, aux fonctionnaires coloniaux, civils ou militaires ayant accompli des travaux remarquables. On pourra ultérieurement prévoir la nomination de personnes s’imposant, sans grades, par des mérites exceptionnels.

On pourra s’occuper, après quelques années de fonctionnement, du statut à donner à ce corps. Il est inutile de fixer au début autre chose que des règles très larges.

2°) Ce bureau devrait se composer, dès le début, et au moins, du personnel suivant :

a) Personnel scientifique:

– un directeur,

– quatre spécialistes pour les différentes parties du monde (le directeur pourrait être l’un d’eux) Afrique, Amérique, Océanie, Asie,

– un ou deux spécialistes de l’anthropologie somatologique (mesures sur le vivant),

– des adjoints, stagiaires, correspondants, suivant les possibilités.                        

b) Personnel auxiliaire: les besognes de secrétariat, d’archives pouvant être assurées par les soins du personnel pendant ses séjours à Paris, ce personnel pourrait être réduit à un minimum : un préparateur photographe et une sténo-dactylographe : le service des quelques pièces nécessaires pouvant être fait par l’établissement où ce bureau serait matériellement installé. Une bonne entente de ce bureau avec le Muséum, l’École des hautes études, l’Institut de géographie, le musée d’ethnographie (si on l’organise enfin) peut réduire ces frais à un minimum pour tout ce qui ne concerne pas la simple publication des travaux.

3°) Ce personnel devrait être organisé par la voie du « tour colonial » de façon que le plus petit nombre d’ethnologistes soit absorbé par les besognes de secrétariat et d’archives, et que le plus grand nombre d’entre eux soit occupé aux recherches sur le terrain et à la publication de travaux. Toutes ces études sont en effet d’une urgence absolue.

On pourrait concevoir un début avec un personnel de cinq membres devenant plus tard, au fur et à mesure des développements ultérieurs, de vrais chefs de service, dont trois, y compris le directeur, partiraient tout de suite pour revenir dans un an, dix-huit mois, deux ans, et seraient remplacés, au fur et à mesure des rentrées par les membres restant. Une pareille organisation pourrait permettre d’apporter des résultats intangibles ; dès la deuxième année de fonctionnement de ce bureau.

On pourrait, par exemple, organiser tout de suite une exploration en Océanie, une autre en Asie, une autre en Afrique, dont la première rentrée pourrait exposer les collections recueillies deux ans au plus après la fondation du bureau.

4°) Le traitement de campagne ou de mission serait double du traitement séden-taire afin d’inciter les explorateurs à faire le plus de recherches possible sur le terrain. Un délai serait accordé pour le repos et la publication des documents recueillis, deux ans au plus.

III – Crédits

Il n’est pas question de réclamer un budget comparable aux 50 000 dollars dont jouit le Bureau d’ethnologie de Washington, qui n’est cependant pas la seule institution américaine consacrée à l’ethnographie. Les débuts seront, nécessairement, fort modestes. Voici les chiffres à notre avis les plus réduits :

1°) Constitution du bureau, frais de premier établissement, achat du matériel d’expédition, des équipements des ethnologistes en campagne, matériel utilisable par les missions successives, dépense une fois faite 20 000 francs.

Ce crédit, une fois trouvé, peut recevoir comme affectation des dépenses productives : matériel et achats de collections, subvention aux travaux dirigés sous les auspices du bureau :

2°) Traitements (prévisions minimum pour les trois premières années de début) :

Traitement colonial d’un directeur 1 an 20 000 francs
Traitement sédentaire d’un directeur 2 ans 20 000 francs
Traitements coloniaux de quatre ethnologistes 7 ans 98 000 francs
Traitements sédentaires (deux classes) 5 ans 36 000 francs
Total pour trois ans   174 000 francs
Par an (moyenne par an)   58 000 francs
3°) Traitements du personnel auxiliaire   4 000 francs

4°) Frais de missions. Les frais de missions ne devraient être comptés que pour ordre à ce bureau et devraient être imputés à un autre budget. Voici diverses solutions compatibles entre elles, et qui permettent de concevoir la création de ce bureau comme rentrant dans les cadres déjà prévus au point de vue budgétaire :

  1. Les missions exécutées dans les colonies françaises pourraient s’opérer avec la bienveillance des gouvernements coloniaux aux frais de la colonie dans laquelle la mission serait envoyée. Les frais seraient ainsi appliqués aussi consciencieusement et aussi pratiquement que possible, par les autorités locales qui disposent de tous les moyens économiques et administratifs nécessaires.
  2. Les missions exécutées hors des colonies françaises seraient exécutées sur les fonds des missions du ministère de l’Instruction publique, sur lesquels on pourrait demander une délégation permanente, du genre de celles qui ont été faites en faveur de la mission en Perse ou en faveur des fouilles de Telle.
  3. Une délégation du même genre pourrait s’opérer sur les fonds des missions du ministère des Colonies, et l’on pourrait peut-être imputer sur ces crédits la charge des suppléments pour traitement de campagne, ce qui réduirait considérablement les frais de traitements permanents, ceux-ci étant comptés exclusivement au taux du service sédentaire.

5°) Publications. Les publications pourraient se faire, dans les circonstances actuelles, dans les archives des missions où elles pourraient former une collection à part. On pourrait aussi prévoir le cas d’expédition faite à l’aide de subventions privées et dont les donateurs désireraient que les travaux qu’ils ont subventionnés parussent dans une collection spéciale et portant leur nom.

Ces publications pourraient être échangées et vendues au profit du bureau et de l’université de Paris.

V – Personnalité civile

Il serait urgent qu’un tel bureau fût, aussitôt que possible, affranchi de certaines règles de comptabilité budgétaire, et en particulier de celle de l’annualité des crédits. À ce point de vue encore, il serait bon de rattacher ce bureau à l’Université de Paris qui est douée de la personnalité civile.

 

 

Ce texte est bien sûr passionnant dans toute la mesure où il est de la plume d’un homme que l’on situe en son temps à peu près à l’extrême-gauche. Bien entendu, l’on admettra que, souhaitant se montrer persuasif, il recoure à des arguments propres à gagner l’intérêt de son interlocuteur dans un contexte donné. Toutefois, l’on demeure frappé par la fermeté avec laquelle il lie l’urgence de développer l’ethnologie à la question coloniale = d’emblée, il est posé que le propos doit être d’

« organiser, encourager et activer les études ethnographiques en France, et en particulier dans les colonies françaises ».

De même, le lexique heurte le lecteur d’aujourd’hui = qu’un Mauss ne répugne pas à l’utiliser indique à quel point il va de soi alors ; d’emblée =

« L’ethnographie est la science qui décrit et classe les races, les peuples, les civilisations : on désigne plutôt de ce nom cette partie de la science qui s’occupe plus spécialement des races, des peuples et des civilisations d’un rang inférieur, réservant le nom d’histoire et de folklore aux descriptions qui concernent les peuples d’Orient et de l’Europe classique. »

L’on a bien le sentiment que l’exclusion de l’Europe et de l’Orient du champ de l’ethnologie a pour conséquence de constituer l’Afrique en objet tout à fait privilégié de la nouvelle discipline.

Je ne rentre pas dans le détail de l’effort de typification des disciplines auquel se livre Mauss ; il ne présente pas de véritable enjeu pour nous. Intéressante ici, par contre, la remarque tendant à souligner l’apport considérable de l’ethnographie à l’ensemble des disciplines humaines – ce qui, du moins, est bien une façon de comprendre le « rang inférieur » dans la plus authentique humanité =

« Elle constitue un des principaux et plus récents enrichissements de la science de l’homme. C’est sur elle que s’édifient l’ethnologie, l’histoire générale naturelle et sociale de l’homme, l’anthropologie, science générale et plus spécialement somatologique de l’homme, la sociologie ou sciences des sociétés. C’est sur les documents ethnographiques qu’ont été fondés en France tout particulièrement les plus récentes et les plus honorables recherches de l’école de sociologie, celles de M. Durkheim, de M. Lévy-Bruhl, et d’autres. Et on peut dire que, à la suite des travaux anglais, américains, allemands du même genre, la théorie de la vie sociale et de la mentalité humaine, a été renouvelée dans les derniers temps. Les faits ethnographiques, empruntés aux sociétés inférieures, font désormais partie intégrante de l’ensemble des faits que considèrent les disciplines les plus classiques. La science des religions, celle du droit, de la civilisation matérielle, de l’art, en ont été complètement rajeunies. »

 

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Agrégé de philosophie lui aussi, Lucien Lévy-Bruhl [1857-1939 – photo ci-dessus] eut une carrière de professeur de philosophie beaucoup plus classique d’abord, laquelle culmina à la Sorbonne ; ce n’est qu’après des travaux d’histoire de la philosophie qu’il s’orienta vers la sociologie puis l’ethnologie, livrant entre 1910 et 1938 une série de volumes tournant autour de la question de ce qu’il évoquait comme « mentalité primitive », lesquels appelèrent d’assez vives controverses alors que les stéréotypes coloniaux commençaient, très lentement et progressivement, à se trouver ébranlés ; lui-même reviendra d’ailleurs sur certaines vues dans ses carnets, publiés de façon posthume.

Notez que le fils de Lévy-Bruhl, Henri, fut professeur des facultés de droit, en particulier romaniste et sociologue du droit – fidèle ainsi dans une certaine mesure aux intérêts de son père.

 

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Un troisième personnage assura le secrétariat général de l’Institut, Paul Rivet [1876-1958 – ci-dessus] ; celui-ci, médecin de formation, avait longuement séjourné en Amérique du Sud, et rapporté des écrits, peu à peu publiés, demeurant fidèle toute sa vie savante à cette région de la terre – il était d’ailleurs l’époux d’une Équatorienne – ; directeur, aussi, à partir de 1928, du Musée d’ethnographie du Trocadéro, il pourra, à la faveur du Front populaire dont il fut une figure importante, le transformer en Musée de l’Homme en 1937, installé dans le Palais de Chaillot construit pour l’Exposition internationale de Paris [les collections ethnographiques de ce musée ont été fermées en 2003 ; une partie de ces collections furent reprises par le Musée du Quai Branly, dans un climat de tension entre perspectives diverses sur le propos de telles institutions ; la réouverture du Musée de l’Homme après une rénovation en 2015 aurait permis de clarifier le partage entre un musée des « arts premiers » et un musée de l’évolution de l’humanité]. Il fonda encore diverses institutions savantes ou autres – et parmi ces dernières la Maison de l’Amérique latine. Son rôle dans la Résistance fut éminent, enté sur des vues politiques constantes et fermes.

[[[ J’ai commandé deux livres de M. Bernard Dupaigne consacrés à l’histoire du Musée de l’homme ; mais je n’ai pas eu le temps de les exploiter à cette heure ; je les mentionne pour tel curieux – qui sait ? ]]]

 

Galerie de bustes illustrat la diversité humaine au Musée de l'Homme.png

Saisissante galerie de bustes illustrant la diversité humaine au Musée de l’Homme ; cette considération physique de la différenciation n’est bien sûr pas celle de l’ethnologie et, d’une certaine façon – même si l’unité d’une humanité diverse se trouve affirmée -, elle peut inviter à des considérations inadéquates, et en tout cas lestées du poids d’une certaine histoire

 

Ainsi, la dynamique spirituelle, pour partie coloniale, qui avait présidé à la création de l’Institut d’ethnographie – et qui devait s’y manifester dans une bonne part de ses travaux [v. Singaravélou, op. cit., pp. 73 sq.] – devait-elle ne pas demeurer exclusive.

D’ailleurs, la création – par le gouvernement du Front populaire, je le répète – du Musée de l’Homme manifestait bien la courbure de l’esprit colonial lui-même = le nom de la nouvelle institution affirmait d’emblée l’unité de l’humanité ; des documents produits dans Lieux de savoir, précité [v. texte de M. de l’Estoile, partic. pp. 739 sq., lequel évoque un nouvel « humanisme colonial » et la découverte alors de l’importance de reconnaître le « pluralisme culturel »] sont particulièrement éclairants.

Mais l’ambivalence des démarches ressort de quelques échanges =

dans une lettre à Édouard Daladier, président du Conseil, le 31 mai 1938, afin de lui demander la présence de troupes coloniales lors de l’inauguration du nouveau Musée de l’Homme, Paul Rivet écrit =

« […] notre musée est avant tout un musée colonial » ;

le même Rivet, s’adressant à Léon Blum peu avant, avait évoqué

« un établissement indispensable pour l’étude de l’homme et, à un point de vue plus réaliste, pour l’étude de nos populations coloniales, condition essentielle d’une politique plus humaine dans nos territoires d’outre-mer »

L’on retiendra ce « point de vue réaliste » = lorsqu’un intellectuel veut des crédits, il doit patiemment expliquer que « ça sert » ; mais l’homme politique se demande = à quelle échéance ? – avant ou après les prochaines élections ? est-ce au moins propre à être communiqué utilement ? Lorsque Marcel Mauss, en 1913, longtemps avant l’Institut d’ethnologie, plaidait en faveur d’un « Bureau d’ethnologie », il vantait la vocation à la fois « théorique et pratique » de la discipline – comment faire plus plat ? – mais c’est ainsi qu’il faut faire [j’imagine]. Et puis, du moins, peut-on souligner le caractère moins pénible – et qu’il n’y a pas lieu ici, sous la plume d’un Rivet, de réputer hypocrite – de l’appel à « une politique plus humaine dans nos territoires d’outre-mer ».

 

QUELQUES BREFS AJOUTS ENCORE ICI, SUR UN AUTRE THÈME, CE JEUDI MATIN ET CETTE REPRISE DE FRAGMENTS DE COURS SERA TERMINÉE