Gaz dans l’eau en Méditerranée

 

NB = j’avais consacré d’assez longs développements aux affaires de gazoducs à peu près au milieu de mon billet du 6 avril 2017 – « Fragments d’un journal de guerre. […] 1/2 » =

https://assasri.wordpress.com/2017/04/06/fragments-dun-journal-de-guerre-la-syrie-et-le-monde-apres-khan-cheikhoun/

 

Je ferai retour à la Syrie dans un billet qui viendra dans quelques jours. Je ne serais pas revenu sur les affaires gazières au regard des seules tensions entourant la construction de Nord Stream 2 [I] ; par contre, le degré de complexité des rivalités gazières dans l’orient méditerranéen appelle assurément une mise au point d’étape, en quelque sorte, que me fournit le texte d’un observateur attentif et critique [II]

 

Nord Stream 1 et 2.png

 

I. –

Ces temps-ci, l’on a surtout parlé de North [Nord] Stream 2. Concernant les grandes lignes de cette affaire d’enjeu économique majeur [pour l’Allemagne, bien sûr, mais qui doutera que, par exemple, la France ne puisse redouter la hausse des prix de l’énergie ?], mais source de tensions politiques fortes [en particulier du fait de l’opposition des États-Unis et de certains pays d’Europe orientale, au premier rang desquels la Pologne – le gouvernement de M. Macron lui-même ayant joué un jeu trouble qui a déplu à Berlin], il vous est facile de vous documenter en ligne [l’article de Wikipedia en français peut suffire].

La violence accrue de Washington semble déconcerter jusqu’à une partie de ses amis européens [dans un éclair, estimable, de lucidité, le président du Conseil européen, M. Donald Tusk, s’était, à un autre propos, laissé allé à un tweet mémorable – v. ci-dessous] ; l’Allemagne [qui a pris la décision, redoutable malgré tout, de renoncer à produire de l’énergie à partir de centrales nucléaires] semble tenir bon en cette fin d’ère Merkel ; et Gazprom continue, imperturbablement, à poser ses tubes au fond de la Baltique, annonçant ces temps-ci que plus de mille kilomètres sont déjà en place et – avec un peu d’optimisme peut-être – l’achèvement à la fin de l’année des deux conduites de 1200 kilomètres chacune, d’une capacité totale de 55 milliards de mètres cubes par an, à l’identique des deux pipelines de Nord Stream 1 mises en service en 2011 et 2012.

 

tweet de Donald Tusk.png

 

L’un des paradoxes de la situation tient à ce que l’exploitation des hydrocarbures de schistes aux États-Unis sera, comme l’on disait joliment autrefois, un déjeuner de soleil ; mais la « bulle » a ses exigences ; le monde capitaliste – superstructure des parties les plus basses de l’âme – fait des bulles, semble succomber lorsqu’elles éclatent, et redémarre plus ou moins en en gonflant d’autres… Ici, la folie étatsunienne des hydrocarbures de schiste n’a pas seulement emporté des ravages écologiques ; elle a nourri un endettement phénoménal, générateur de grandes quantités d’hydrocarbures, certes, mais d’une façon irréductiblement temporaire, et avec une rentabilité insuffisante ; l’incroyable agressivité de l’Administration Trump dans l’affaire Nord Stream 2 se nourrit bien entendu d’une vue, du moins, lucide sur une situation sous certains aspects désespérée.

Sur les perspectives actuelles, voici un très bref billet de M. Serguey Latyschev, publié il y a quelques semaines sur le site Katehon.com et traduit ces jours-ci dans le Saker francophone. [vous noterez qu’il n’est plus tout à fait à jour puisque le chancelier Kurz a été renversé le 27 mai dernier]

 

Nouvelles tentatives de

l’administration Trump

pour « enterrer »

Nord Stream-2

par Serguey Latyshev


L’ambassadeur des États-Unis en Allemagne Richard Grenell a de nouveau menacé de sanctions les entreprises allemandes participant au projet Nord Stream 2.

 

Grenell l’a annoncé dans un entretien à Focus : le gazoduc pourrait accroître la dépendance des pays européens aux fournitures de gaz russe. L’ambassadeur américain a non seulement menacé explicitement les entreprises allemandes Wintershall Dea et Uniper, qui participent au projet, mais aussi l’Autrichien OMV, le Français Engie et même le Britannique Shell.

En janvier de cette année, Grenell a envoyé des lettres à des entreprises allemandes de premier plan qu’il a menacées des sanctions de Washington. Grenell rappelle également sans cesse aux Allemands qu’ils n’atteignent pas les 2% du PIB en dépenses militaires malgré leurs promesses. Néanmoins, en termes de dépenses militaires, la République fédérale demeure parmi les dix premiers pays du monde, cet indicateur la situant entre la Grande-Bretagne et le Japon.

Visiblement, Grenell n’a absolument pas peur d’entrer dans l’histoire et le Guinness Book of Records comme le premier ambassadeur américain déclaré comme persona non grata par l’Allemagne. Car c’est exactement ce que le vice-président du Bundestag Wolfgang Kubiki a proposé de faire subir à l’Américain.

La concession de Berlin reposait sur la décision de construire un terminal pour y recevoir des pétroliers de gaz naturel liquéfié (GNL) alors qu’elle n’en a pas vraiment besoin. Son objectif, qui consistait à diversifier ses approvisionnements en gaz et ainsi réduire sa « dépendance » sur la Russie, n’a pas impressionné Washington : les compromis ne suffisent pas, Berlin doit se plier aux exigences des États-Unis, c’est-à-dire cesser les importations d’énergies russes. En effet, dans ce cas l’Allemagne ainsi que la Russie deviendraient plus faibles sur le plan économique, et par conséquent sur le plan politique.

Ainsi, la première ne serait pas en mesure de contrecarrer les oukases des États-Unis en Europe et la seconde dans le monde.

En même temps que Grenell, le Secrétaire d’État à l’Energie Rick Perry, qui a qualifié le gaz russe de « peu fiable » et « bon marché », a mis un coup de frein à la coopération énergétique entre l’Europe et la Russie à Bruxelles. En outre, il a induit la seconde proposition de la première : le prix du gaz russe serait attrayant pour les consommateurs européens en raison de son manque de fiabilité, en aucun cas pour ses avantages concurrentiels évidents par rapport au gaz américain, à la fois en prix et en qualité.

Quelles sont les causes ?

Dans ce problème, les dirigeants américains se comportent comme un mari infidèle qui soupçonne que, puisqu’il agit ainsi, sa femme peut lui rendre la pareille. Après tout, ce sont les États-Unis qui sont connus pour ne pas hésiter à appliquer des sanctions si quelque chose leur déplaît.

Les termes du problème devraient donc être posés de la manière suivante : si vous n’acceptez pas nos conditions, nous réduirons nos fournitures de gaz. En tout cas, si les Allemands payent leur gaz plus cher, leurs voitures et tous leurs produits, deviendront plus chers et donc moins compétitifs. Or, du point de vue de Trump, ce n’est pas mauvais, puisque « l’Amérique passe avant tout ». Un concurrent de moins…

La vérité, c’est que même en augmentant leurs fournitures de GNL vers l’Europe, les États-Unis seront incapables de se substituer au gazoduc russe dont, de l’aveu de Perry, onze pays européens dépendent « à hauteur de 75% de leur importations totales ». Les États-Unis n’ont tout simplement pas, et n’auront jamais un volume de gaz suffisant pour le marché européen, dont les prix sont inférieurs à ceux d’une Asie en plein développement, et où les compagnies américaines vendent donc leur GNL en priorité. En Europe, il arrive que les Américains vendent du GNL acheté en Russie à la place du leur.

Comment les Européens réagissent-ils ?

Les Européens sont bien conscients de ce qui se passe, mais n’ont d’autre choix que d’accepter, comme l’a fait remarquer le Commissaire européen à l’énergie, Miguel Arias Canethe. Prenant la parole lors d’une conférence sur l’énergie à Bruxelles, il a soutenu une augmentation des importations de gaz américain, puisque selon lui « la diversification est importante, non seulement pour la sécurité des approvisionnements, mais aussi pour la mise en concurrence ».

C’est pourtant évident : sans gaz russe, l’Allemagne connaîtra un avenir douloureux. Alors, dans ce cas précis, les injonctions américaines importent peu.

Un des hommes d’État qui ose donner son avis est le Chancelier autrichien Sebastian Kurz. Il confirme son soutien à la construction du Nord Stream 2 et considère même celui-ci comme la base de la sécurité énergétique de son pays, en dépit de l’opposition de certains politiciens à Bruxelles et Strasbourg.

Où mènera ce conflit ?

L’intervention d’autres politiciens et d’intérêts différents, dont le principal est d’arrondir les angles avec les États-Unis, aura pour conséquence que la construction du gazoduc risque d’être quelque peu retardée et « légèrement » plus coûteuse.

Ceci dit, c’est à peu près tout ce dont les ennemis de l’Europe sont capables. L’achèvement de l’infrastructure du Nord Stream 2 était planifié pour la fin de 2019. Peut-être que le retard sera de 6 mois ou un an.

Il y a une chose que les autorités européennes comprennent : si elles cèdent, elles créeront un précédent absolument indésirable qui permettra aux États-Unis d’intervenir constamment au gré de leurs propres intérêts dans leurs affaires internes et leurs politiques économiques. Or personne n’acceptera cette situation.

 

 

 

II. –

Vous comprendrez sans peine que des questions de cette sorte ne puissent guère n’être pas plus complexes encore en Méditerranée orientale. Le bref texte que je produis ci-après me semble très éclairant, et permet de prendre une première mesure de l’intrication contradictoire des intérêts. Publié il y a quelques semaines sur le site New Eastern Outlook, il a été traduit ces jours-ci sur celui du Saker francophone.

[Je dois dire que je fais partie des personnes que les oukases de M. Rudy Reichstadt et d’un certain nombre d’autres, méticuleusement repris par la plupart de ceux qui répugnent à la patience de la question et se gardent de courir le risque de penser par eux-mêmes, laissent parfaitement indifférentes = les auteurs ne m’intéressent pas parce qu’il est permis de les citer par les chiens de garde des rapports de domination contemporains ; je lis ceux qui m’aident à esquisser des conjectures qui, rétrospectivement, me paraissent avoir pu être fécondes pour mon intelligence de situations toujours infiniment complexes [M. Engdahl est parfois de ceux-ci et il est, singulièrement, un ample connaisseur de la question historique du pétrole] ; et je cesse de lire ceux dont je pense tout bien pesé qu’ils n’assistent pas mon esprit, qu’ils soient « conspirationnistes » ou qu’ils se présentent comme des détracteurs du « conspirationnisme ». Fichaise que toute chose sous la lune fors la liberté de l’esprit.]

 

Une géopolitique européenne

des gazoducs toujours plus complexe

 

par F. William Engdahl

 

Israël prévoit de construire le plus long gazoduc sous-marin du monde avec Chypre et la Grèce pour acheminer le gaz de la Méditerranée orientale vers l’Italie et les États du Sud de l’Union européenne. Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo vient de donner son soutien au projet. Il se heurtera à un gazoduc turco-russe concurrent, TurkStream, à un éventuel gazoduc Qatar-Iran-Syrie, ainsi qu’à une tentative de Washington d’acheminer davantage de gaz naturel liquéfié (GNL) vers l’UE pour réduire sa dépendance envers la Russie.

Le projet, en discussion depuis plusieurs années depuis qu’Israël a découvert les importantes réserves de gaz maritimes du gisement Leviathan, est connu sous le nom de projet de gazoduc EastMed. Le gaz naturel s’écoulera du Leviathan via Chypre, la Crète et la Grèce pour atteindre son terminal à Otrante dans le talon sud-est de l’Italie. Les plans prévoient un gazoduc de 2 100 kilomètres de long et de trois kilomètres de profondeur. Le coût est estimé à 7 milliards de dollars pour une période de construction de cinq ans.

Nouvelles lignes de faille

L’EastMed fait partie d’un complexe de nouvelles lignes de faille géopolitiques à travers tout le Moyen-Orient. Il convient de souligner que les Émirats arabes unis ont déjà investi 100 millions de dollars dans un projet que le Jerusalem Post qualifie de « pierre d’angle cachée qui sous-tend un changement des relations entre certaines parties du monde arabe et l’État juif ». Cette phrase semble faire référence à la proposition faite en 2017 par les États-Unis de créer un « OTAN arabe » avec l’Arabie saoudite et d’autres États arabes du Golfe, appuyés par les services de renseignement israéliens, pour contrecarrer l’influence de l’Iran dans la région. Aujourd’hui on parle peu de cet OTAN arabe, mais les liens entre l’Israël de Netanyahou et les principaux pays musulmans sunnites arabes demeurent solides.

Un acteur régional n’apprécie certainement pas l’idée d’East Med : c’est la Turquie d’Erdogan. Quand Israël a proposé pour la première fois EastMed il y a deux ans, Erdogan s’est rapidement tourné vers la Russie dans le but de signer un accord permettant de construire le TurkStream de Gazprom et de concurrencer Israël. EastMed serait connecté aux gisements de gaz de la partie grecque de Chypre – et donc de l’Union européenne. Au cours des derniers mois, Erdogan a rapproché la Turquie de l’Iran et surtout du Qatar, pays où se trouvent des personnalités importantes des Frères musulmans, alors que les tensions avec l’Arabie saoudite et Israël s’aggravent. Le conflit entre sunnites et chiites semble donc s’effacer devant les questions géopolitiques et le contrôle des gazoducs.

À l’été 2017, on a pu assister à une fracture spectaculaire entre les pays arabes du Golfe, l’Arabie saoudite ayant déclaré un embargo contre le Qatar pour son « soutien au terrorisme ». Mais en réalité, cette initiative visait à entraver les pourparlers en cours entre le Qatar et l’Iran, qui partagent tous deux le plus grand champ de gaz naturel du monde dans le golfe Persique. La partie qatarie s’appelle North Field et son GNL est considéré comme le plus économique au monde à extraire, ce qui a fait du Qatar, ces dernières années, le plus grand exportateur mondial de GNL. La partie voisine qui appartient à l’Iran a pour nom South Pars.

Après avoir dépensé la somme estimée de 3 milliards de dollars pour financer des groupes terroristes anti-Assad et anti-Iran en Syrie dans l’espoir futile d’y faire passer un gazoduc pour le faire déboucher en Turquie et accéder ainsi au gigantesque marché gazier de l’Union européenne, on dirait que les versatiles Qataris, au moment de l’intervention décisive des Russes en Syrie fin 2015, ont réalisé qu’ils auraient beaucoup à gagner à changer de camp et à travailler ouvertement avec l’Iran, Assad et Erdogan de manière à transporter conjointement leur gaz et le gaz iranien vers les marchés. Ce fut le motif de la cassure nette entre le Qatar et les Saoudiens. Il convient d’ailleurs de noter que l’Iran et la Turquie sont venus en aide aux Qataris lorsque les Saoudiens ont tenté de leur imposer un embargo.

Le Turk Stream russe

En supplément au cocktail géopolitique d’intérêts concurrents, les tronçons du gazoduc de la mer Noire entre Russie et Turquie ont été achevés à la fin de 2018 avec une pleine exploitation qui débutera en 2019, offrant ainsi 31,5 milliards de mètres cubes de gaz annuels dont la moitié, soit environ 16 milliards de mètres cubes, seront disponibles pour les marchés de l’UE. Le TurkStream, tout comme le NorthStream, convoient tous deux le gaz russe vers l’UE en évitant les trajets habituels qui passent par une Ukraine politiquement hostile. Depuis le terminal de Kiyikoy en Turquie, le gaz russe peut donc être acheminé soit vers la Bulgarie, soit vers la Grèce, soit vers les deux.

La Serbie, qui n’appartient pas à l’UE, vient juste de commencer à construire sa section du Turk Stream pour acheminer le gaz naturel russe vers l’Europe. Le ministre serbe des Affaires étrangères Ivica Dacic a souligné récemment à Moscou que les projets de la Serbie pour la construction du gazoduc ne dépendaient pas des travaux de la Bulgarie. Le TurkStream transportera le gaz russe à travers la Bulgarie, la Serbie et la Hongrie. Bruxelles n’en est pas enchanté.

Maintenant, c’est Israël qui entre en jeu, plus étroitement lié à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, soutenu par Washington, financé par une société française, IGI Poseidon, une filiale d’Edison, et offrant ainsi une option rivale à celle du Qatar, de l’Iran, de la Turquie et de la Russie. La Turquie menace de faire des forages de pétrole et de gaz dans la partie turque de Chypre tandis que le Liban conteste le trajet du gazoduc d’Israël à Chypre. Enfin, ExxonMobil vient d’annoncer une découverte majeure de gaz dans les eaux territoriales de Chypre disputées par la Turquie et la Grèce qui appartient à l’Union européenne.

On n’a pas vraiment besoin d’une boule de cristal pour voir que les futurs conflits géopolitiques et énergétiques en Méditerranée orientale sont déjà programmés. Surveillez cette zone…