La Russie comme « empire du milieu ». Simples griffonnages d’août pour les enfants de septembre

Bien sûr, je pense aux cent jeunes gens qui sont inscrits à l’examen de septembre ; ce sera la dernière fois, s’agissant de moi [pas d’eux, je l’espère bien] ; les résultats de juin ont été bons ; je ne voudrais pas que ceux de la fin de l’été ternissent cette heureuse année ; passez, s’il vous plaît, suffisamment de temps sur le corrigé du questionnaire de juin ; et méditez les propos beaucoup trop peu achevés qui suivent ; tout se passera bien, n’en doutez pas ; tous mes voeux.

SR

Mon propos ici est d’abord de rappeler brièvement ce que j’avais dit en cours pour faire suite aux observations que j’ai déjà reprises dans les deux billets « À l’arrière-plan des relations russo-iraniennes […] », lesquels billets nous avaient permis – je l’espère – de comprendre à suffisance que ces relations prenaient place dans un jeu régional très âpre et multiséculaire, triangulaire au fond [mais n’excluant certes pas des implications extérieures, à commencer par celle de l’Angleterre, qui s’est prétendue une véritable puissance régionale orientale au XIXe siècle, et n’a replié que fort lentement ses ambitions au siècle dernier, au point de refuser de lâcher prise aujourd’hui encore malgré la progressive substitution, tout aussi violente et inique mais moins subtile, de Washington à Londres], jeu en lequel la Perse, de toute façon victime de la descente vers le sud de la Russie [si longtemps malmenée, certes, par ce sud envahissant, mais non point certes en sa branche persane, au temps de la Horde d’Or et de ses séquelles turcomongoles diverses], aux prises aussi, cette même Perse, avec l’Ottoman dans de répétitifs conflits, était plus ou moins la victime, encore qu’à un moindre titre que les populations du grand Turkestan et du monde afghan, de ce qui, rétrospectivement, put être intellectuellement constitué comme « Grand Jeu » en lequel avaient fini par s’affronter finalement Londres et Saint-Pétersbourg, même si ce n’était pas ordinairement de façon frontale. [sur la Horde d’Or, pas mal de choses dans l’ouvrage de Mme Marie Favereau, La Horde d’or. Les héritiers de Gengis Khan, éd. de la Flandonnière, 2014]

 

une scène du début du film Alexandre Nevski - les Mongols.png

La Horde d’Or vue par Eisenstein  [scène au début du film]

 

Voici une chronologie simplifiée qui vous permettra de prendre la mesure [une mesure partielle puisque ne sont énumérées que les configurations guerrières caractérisées dans l’acception la plus classique de la guerre] de l’intensité et de la continuité de la conflictualité de la grande région que nous évoquons dans son passé pour essayer de comprendre sur quel fond se développent les horreurs de notre temps, à l’exacerbation desquelles veillent, certes, de plus nouveaux acteurs, tels Washington et Tel Aviv bien sûr, mais aussi les monarchies patrimoniales du Golfe.

Voici le sens des abréviations

O/R = guerres ottomanorusses [ou russoturques]

O/P = guerres ottomanopersanes

R/P = guerres russopersanes

A/P = guerre anglopersane

je place une colonne sur deux en italiques pour rendre la lecture moins difficile

 

       O/P              O/R              R/P              A/P

 

1500

         1514

         1532-1555

                     1568-1570

         1578-1590

 

 

1600

         1603-1618

                     1676-1681

                       1686-1700

 

 

1700                           

                       1710-1711

                                             1722-1723

         1730-1735

                       1735-1739

         1743-1746

                       1768-1774

         1775-1776

                         1787-1792

                                             1796

 

 

1800

                           1806-1812

                                             1804-1813

         1821-1823

                                             1826-1828

                           1828-1829

                           1853-1856

                                                               1856-1857

                           1877-1878

 

 

1900

                           1914-1917

                           1918

 

 

Vous noterez que j’ai laissé de côté dans ce tableau les conflits anglorusses ; ils furent, et demeurent au fond, d’une autre manière, constants pourtant dans le deuxième et le troisième tiers du XIXe siècle [je laisse de côté la guerre de Sept ans de 1756-1763 – pour partie – ou la modeste guerre anglorusse de 1807-1812, bornée à des épisodes assez limités dans la Baltique et la Mer de Barents, et rétrospectivement effacée par la réunion immédiate des efforts de presque tous contre la France napoléonienne au sein de la « Sixième Coalition », puis bien entendu de la Septième, qui nous agenouilla à Waterloo] ; mais Londres – songeons par exemple à la Guerre de Crimée – eut toujours l’art, péniblement supérieur [nous autres Français, conduits très usuellement depuis 1815 par d’insupportables « élites » snobs et anglophiles – j’excepte bien entendu le Général, qui comprenait [presque] tout – sommes de petits enfants], d’un jeu manipulateur permettant d’éviter des affrontements solitaires et de cheminer vers ses fins parmi les conflits, encouragés et entretenus, des autres puissances ; même dans le Grand Jeu, je l’ai suggéré il y a un instant, les politiques obliques, médiatisant l’affrontement par des acteurs régionaux, l’emportèrent de très loin sur les affrontements directs, lesquels ne revêtirent jamais l’ampleur de guerres véritables ; pour retenir un exemple majeur, celui des deux premières guerres anglo-afghanes de 1839-1842 et de 1878 à 1880, il est patent que l’on s’y trouvait plongé en plein Grand Jeu, mais sans que Pétersbourg et Londres ne s’affrontassent directement.

 

Quoi qu’il en soit, ce que nous avons pu considérer au terme des deux billets que celui-ci prolonge dans une certaine mesure, c’est que, en Asie centrale, à la fin du XIXe siècle, la Russie avait au fond mieux « joué » qu’aucun autre acteur européen, sans doute d’ailleurs parce qu’elle était un acteur « eurasiatique » en mesure de progresser sans rompre l’unité territoriale de son empire, et au fond peut-être parce qu’elle ne « jouait » pas vraiment, mais paraissait éprouver [assez inintelligiblement, on peut l’admettre, pour ceux qui voudraient plaquer sur son aventure des vues utiles, par exemple, à la compréhension de l’impérialisme colonial français] le curieux appel du destin – destin composite d’ailleurs, mais assez largement incontesté en Russie même, fût-ce selon des montages intellectuels divers.

 

 

[[[ Dans un cours de première année, la mise en place d’une bibliographie savante n’est pas bien utile ; je citerai en passant un petit essai assez éclairant de M. Chamontin et deux ou trois autres choses ; mais je souhaite évoquer malgré tout – pour la poignée de ceux qui auront accru leur curiosité pour ces choses à l’occasion de ce cours – l’œuvre précieuse de Mme Svetlana Gorshenina [de parents russes, mais de nationalité originairement ouzbèque, mariée à un Français et faisant bénéficier notre pays de ses précieux savoirs], tenant en plusieurs volumes dont les plus importants, les derniers, résultent de la publication fragmentée d’une grosse thèse ; retenons ici [sans que mon propos, très général et superficiel – et nullement ordonné d’ailleurs à une synthèse des vues de cet auteur – puisse tendre à rendre compte des richesses de celui de Mme Gorshenina, et en particulier de l’immense enquête liant choix terminologiques et arrière-pensées – et même perspectives explicites – politiques] =

La route de Samarcande. L’Asie centrale dans l’objectif des voyageurs d’autrefois, éd. Olizane, 2000 [très belle compilation de photos de la période 1845-1935 dates rondes, toutes prises par des photographes français ou suisses] ;

– [avec M. Claude Rapin, son époux ou futur époux alors, je ne sais] De Kaboul à Samarcande. Les archéologues en Asie centrale, Découvertes Gallimard, 2001 [petit livre, accessible à tous égards et magnifiquement illustré ; très recommandable ; j’ai eu l’occasion, l’an dernier et cette année, de souligner le considérable enjeu politique de l’archéologie – tenant à l’ « identité » et partant à la lutte des « identités », c’est-à-dire des imaginaires, des mythes constitutifs de la communauté et de soi-même – ; ce livre, visant un public élargi, demeure toutefois un peu ambivalent et oscille entre diverses perspectives]

La Haute-Asie telle qu’ils l’ont vue. Explorateurs et scientifiques de 1820 à 1940, éd. Olizane, 2003 [ouvrage, là encore, brillamment illustré, très éclairant sur les débuts de l’exploration de la haute région située à l’est de l’Asie centrale, et donc dans l’actuel occident chinois ou la région des marches de la Chine et de l’Inde d’aujourd’hui] ;

Explorateurs en Asie centrale. Voyageurs et aventuriers de Marco Polo à Ella Maillart, éd. Olizane, 2003 [peu illustré à la différence des deux précédents] ;

Asie centrale. L’invention des frontières et l’héritage russo-soviétique, CNRS éditions, 2012, 384 p. ;

L’invention de l’Asie centrale. Histoire du concept de la Tartarie à l’Eurasie, Droz, 2014, 702 p. ;

 

Voici le site de Mme Gorshenina, pour ceux qui souhaiteraient davantage d’éléments =

https://www.svetlana-gorshenina.net    

 

J’ai dans ma bibliothèque, orné de quelques légères taches d’humidité, le livre de Vassily V. Barthold, assez fameux archéologue russe, La découverte de l’Asie. Histoire de l’Orientalisme en Europe en en Russie, trad. française assez tardive chez Payot en 1947 ; reflète les vues de l’auteur mais rend encore des services ; notez qu’il ne s’agit pas ici de peinture « orientaliste », et que le propos dépasse la simple perspective des études orientales.

 

Enfin, un livre à mon sens exceptionnellement commode et éclairant, dont je regrette qu’il n’ait pas connu un destin éditorial plus large en langue française = Andreas Kappeler, La Russie, empire multiethnique, trad. de Russland als vielvöllkerreich […] [1992] par Guy Imart pour l’Institut des Études Slaves, 1994 ;

Compléter le cas échéant ces derniers livres avec Vera Tolz, Russia’s Own Orient. The Politics of Identity and Oriental Studies in the Late Imperial and Early Soviet Periods, Oxford UP , 2011.   ]]]

 

 

I. – 

 

Quant aux ressorts ou, du moins, aux conditions, de la culture de la projection impériale russe, il n’est guère original, me semble-t-il, de souligner, très grossièrement et sans beaucoup d’ordre, certains aspects [l’on ne comprendra pas ce développement comme une forme de plaidoyer, cela va de soi, mais comme une esquisse certainement insuffisante en vue de la compréhension d’une situation assez différente de celle que nous avons connue en Occident, s’agissant des relations de certains pays avec leurs « colonies »] =

 

1/ le caractère ingrat de la plupart des climats se partageant la Russie à mesure de son extension ;

 

2/ le sous-peuplement saisissant d’une étendue toujours plus remarquable – sous-peuplement régional préexistant en quelque sorte qui contribua à ce que des zones à peu près inhabitées ou peu habitées fussent conquises sans difficultés insurmontables lorsque, comparativement, la Russie, plus peuplée, mais surtout relativement plus organisée, fut en mesure de s’imposer.

L’intention de conquête put d’ailleurs parfois n’être guère constituée ; ainsi en alla-t-il pour l’immense Sibérie, qui nous impressionne tant ; l’enjeu de commerce international majeur de la fourrure – en tout particulier de la zibeline –, d’abord essentiellement pour Novgorod [comptoir de la Hanse entre 1286 et 1494, on l’oublie souvent], puis ensuite pour la puissance montante russe, jetait les trappeurs toujours plus à l’est à mesure que les effectifs surexploités des infortunés mustélidés déclinaient. C’est sans exagération semble-t-il, que M. Éric Hoesli, dans L’épopée sibérienne [il a écrit aussi un À la conquête du Caucase qui se lit avec un même intérêt], affirme, p. 47 =

« La fourrure est l’alpha et l’oméga de cette partie de l’histoire russe. Son importance est telle qu’elle va déterminer à presque tous égards le rythme et le développement de la conquête du Nord et de la Sibérie […]. C’est la présence du gibier, et tout particulièrement de la zibeline […] qui décide des chemins d’expansion. Comme les animaux recherchés sont au nord puis vers l’est, la Russie se développe d’abord vers le nord puis vers l’est. Les routes commerciales ne font que suivre l’avance des trappeurs […] La grande marche russe vers le Pacifique qui commence n’est pas le produit d’une volonté d’expansion ou de pouvoir de l’État ou du monarque qui le dirige. Elle se fait pour la fourrure et par la fourrure, puisque l’essentiel du financement de la conquête provient des revenus qui en sont issus. La Russie avance vers l’est, et sa vitesse sera celle de l’extinction des principales espèces chassées. »

Mais, bien entendu, une ressource commerciale et fiscale de cette importance – et même essentielle aux XVIe et XVIIe siècles – n’eût pu ne pas fixer l’attention vigilante des autorités. [Une ressource politique et diplomatique aussi, tant le goût de la fourrure était intense en Occident = le tzar se conciliait volontiers l’amitié des princes des autres nations par le cadeau de fourrures nombreuses et magnifiques…] Ces autorités implantaient peu à peu leurs agents dans le réseau d’ostrogs [fortins] que les flux de migrants vers l’est bâtissaient à mesure ; ainsi pouvait être prélevé, en nature – c’est-à-dire en peaux de zibeline – le iassak, l’impôt [il semble d’ailleurs que l’évaluation de l’impôt ait été ainsi effectuée en – équivalent – peaux dans tout l’empire].

Faut-il ajouter – aspect tout à fait stratégique en vue d’une expansion coloniale durable – que l’absence ou l’insuffisance de femmes dans les territoires immenses de cette marche prédatrice inclinait à de nombreux mariages entre les Russes venus de l’ouest et les femmes autochtones [la politique de l’État étant assez ambivalente ici semble-t-il, puisque si le baptême des populations sibériennes était souhaité, comme il rendait russe et que le iassak n’était pas prélevé en principe sur les Russes, le succès politicoreligieux se traduisait aussi par un amenuisement possible des ressources].

 

3/ l’enfermement maritime de la Russie originaire, l’accès de la grande Russie ultérieure à des mers, soit fermées [avec la toujours lourde affaire des détroits], soit trop froides pour être commodément navigables à longueur d’année ;

 

Les Mongols devant Moscou à la fin du XIVe siècle.png

Les Mongols devant Moscou à la fin du XIVe siècle

 

4/ l’isolement de la Russie par rapport aux grands centres à la fois intellectuels et commerciaux de l’Europe occidentale [le cas de Novgorod relié, on l’a dit, à la Hanse ne doit pas ici être exagéré dans sa portée] ; isolement d’ailleurs cultivé entre Ivan III le Grand [[ qui entama l’expansion d’un étroit territoire et, après les terribles coups de boutoir de la fin du XIVe [que l’on songe à Tokhtamych, le réunificateur de la Horde, brûlant Moscou le 26 août 1382 !], acheva d’affranchir la Russie de la Horde d’Or à la fin du XVe siècle – non sans que des menaces, et davantage, ne persistassent à peser [certes atténuées après qu’Ivan IV le Terrible – lequel méritait bien son surnom, la terreur des opritchniki achèverait de le démontrer – eut pris le Khanat de Kazan, créé en 1438, en 1552 et le Khanat d’Astrakhan, créé en 1466, en 1556, mais sans éviter un nouvel incendie de Moscou en mai 1571 par les troupes du khan tatar de Crimée Devlet Giray] ]], et Pierre Ier le Grand, lequel se lança dans la terrible Guerre du Nord contre la Suède, que la Russie finit pas gagner, et déplaça la capitale de Moscou à la ville nouvelle de Saint-Pétersbourg, ville, d’ailleurs, tournée vers l’Europe mais construite, comme on le fait souvent remarquer, grâce à toutes les cruelles ressources du « despotisme asiatique »…

 

5/ l’immensité continentale menaçante, avec, depuis toujours, l’effectivement redoutable avenue est-ouest de la steppe, qui a vu défiler et fuir tant de peuples ;

 

6/ le contact, toujours difficile – pour les uns comme pour les autres, notons-le bien, puisque s’affrontent deux façons d’occuper la terre antithétiques et par conséquent peu évitablement antagonistes, selon un rapport de forces plus douloureux au fond pour les seconds –, d’une société sédentaire avec des effectifs nomades, avec un effet de relativisation de la notion de frontière à la périphérie nomade du monde sédentaire, la vue commode, et point exactement fausse, d’un monde sans limites fixes [relativisation de la frontière qui n’emportera aucunement une moindre obsession de la géographie, cette grande discipline de l’État impérialiste – comme nous l’avons observé à propos de la France dans la série de billets du mois de mai dernier intitulés « La complexité du ressort de l’insatiabilité coloniale » –, fortement pratiquée par les Russes – dès la première moitié du XVIIIe siècle, avec l’atlas d’Ivan Kiril[l]ov –, et même par les Chinois – avec l’atlas – certes bien rudimentaire – de l’empereur Qianlong dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle] ;

 

7/ l’absence de solution de continuité entre espace russe et espace nomade, suggérant que la Russie expansionniste, assumant une manière, je le répète, de destin [je ne reprends pas ici mes propos, fréquents dans ce blogue, sur l’institution mythique de l’identité – l’homme est cet animal qui vit encore plus comme il pense qu’il ne pense comme il vit], n’eût fait au fond que transformer un espace indéterminé en territoire unifié [l’on comprend bien que la colonisation française ou anglaise de vastes régions africaines ne se présentait pas, du tout, ainsi] ; d’une certaine façon, les sociétés nomades, si elles doivent se hisser à un stade d’organisation élargi et plus élaboré, semblent attirer l’empire, comme la sédentarité paraît appelée à culminer dans l’intégration étatique ; l’impérialisme de la contiguïté, caractéristique de la démarche russe, favorisa bien sûr les mouvements de population les plus divers ; ces Russes de la périphérie, devenus depuis l’effondrement de l’URSS des Russes de l’ « étranger proche », furent et demeurent un grand argument pour justifier l’intérêt appuyé de Moscou pour certains pays, en lesquels en particulier la population d’origine russe doit être protégée par la mère patrie [avec beaucoup de modération, notons-le, même chez le supposément terrible M. Poutine, on le voit au Donbass où celui-ci et son équipe, massivement « occidentaliste » et corrompue, laissent bombarder quotidiennement des frères supposés] ; de toute façon, c’est très généralement que la trace d’un durable empire emporte d’importants flux internes de population, même après sa chute d’ailleurs [ici du moins, il n’y a guère de différence entre l’empire russe, l’empire britannique ou l’empire français par exemple].

 

8/ la présence, justement, aux portes indécises de la Russie médiévale, de mondes turcomongols diversifiés mais dans l’ensemble redoutables, et prompts, justement, à franchir ces portes sans murs et à réduire d’importants effectifs russes en esclavage [en ce sens, le rattachement du Khanat de Crimée à la Russie en 1783, sous Catherine II, fut un épisode dont l’importance ne doit pas échapper si l’on veut comprendre pourquoi Moscou ne saurait renoncer à la Crimée = elle ne s’est pas si difficilement débarrassée de la menace ottomane par Tatars interposés il y a deux siècles, pour abandonner ce lieu stratégique exceptionnel [inéluctablement si Washington n’avait pas commis l’immense bêtise de la manipulation de Maïdan il y a cinq ans et demi] aux forces occidentales ; j’ajoute que si l’on pourrait imaginer futilement que la Crimée devienne turque – avec quatre-vingt dix pour cent d’opposants au moins dans la presqu’île –, il n’y a aucun motif sérieux qui puisse conduire à la juger comme par nature « ukrainienne » et non pas russe ; nous devrions nous enfoncer cela une bonne fois pour toute dans le crâne et cesser de souscrire à de pures et simples provocations d’origine – comme à peu près toujours – anglo-étatsuniennes, lesquelles interdisent toute normalisation rapide de nos relations avec la Russie, pour son malheur et le nôtre [même si tout le monde fait semblant de juger les sanctions de l’adversaire indolores, et si M. Macron, je peux l’ajouter ce vingt août, s’est essayé hier, recevant M. Poutine, sans persuader – sans me persuader en tout cas – à de vagues copier-coller de bribes de discours du président de Gaulle].

 

9/ le caractère multiethnique de la Russie « elle-même », hors de son « empire » [c’est bien entendu le cas encore dans la Fédération], la question se posant finalement, j’y reviendrai d’un mot en conclusion, de savoir s’il est bien pertinent de considérer que la Russie a eu un empire [comme la France ou l’Angleterre par exemple, si intrinsèquement modifiées se fussent trouvées ces nations du fait de leur projection planétaire, j’y ai insisté dans mes billets de mai], plutôt que de supposer que la Russie « moderne » s’est constituée presque originairement il y a cinq siècles comme empire [je précise en passant que c’est l’usage qu’il finit par faire du terme empire qui incline Mikhaïl Heller, dans sa fameuse somme Histoire de la Russie et de son empire, partic. pp. 452 sq., à considérer que l’empire n’est né qu’avec Pierre le Grand, succédant alors au tzarat, en particulier par la réunion des deux têtes de l’aigle – comme eût dit Rousseau prolongeant Hobbes – résultant de l’effacement au bénéfice du pouvoir temporel du patriarcat créé en 1589 et de l’instauration d’une curieuse synthèse que je définirais volontiers comme un mélange de sécularisation et de césaropapisme] ; M. Kappeler insiste beaucoup sur l’aspect multiethnique de la Russie, à juste titre il me semble ; si l’on veut, la constitution de la Russie, au sens le plus strict, est celle d’un empire multiethnique, en dehors même de – avant et après – la projection en Asie centrale ; elle est telle au moins à partir de la conquête du khanat de Kazan par Ivan IV le Terrible en 1552, puis très vite après de celui d’Astrakhan ; mais il faut aller plus loin = même l’État moscovite lui-même, avant la première projection sur Kazan, était « multiethnique » ; simplement, les « Grands-Russiens » étaient très majoritairement orthodoxes ; la nouveauté, avec Kazan, fut que la Russie devint un pays orthodoxe comprenant une assez significative minorité musulmane, pour partie non russophone d’ailleurs ; il faudrait ajouter sans doute que, au temps de la domination de la Horde d’Or, l’on se trouvait en présence d’un agencement très complexe et subtil de la puissance – un système que l’on pourrait dire sous certains aspects plus symbiotique que strictement hiérarchique, la domination mongole, effective certes, pouvant être considérée comme malgré tout partielle et n’envahissant pas tous les secteurs de la vie collective ; c’était déjà là l’amorce de la complexité, et pour nous Français de l’étrangeté, du monde que nous disons « russe » ;

 

l'affaire de la Mandchourie et la bataille de Port-Arthur - la guerre russo-japonaise de 1904-1905.png

L’affaire de la Mandchourie et la bataille de Port-Arthur – la guerre russojaponaise de 1904-1905

Ci-dessous, l’attaque japonaise contre Port-Arthur en 1904 [estampe japonaise en triptyque]

l'attaque japonaise contre Port-Arthur en 1904 - estampe japonaise en triptyque.png

 

10/ le caractère pourtant hétérogène du « sud » [sans même considérer ici d’autres tropismes russes, vers l’extrême-orient ainsi – lesquels capotèrent avec la désastreuse guerre russojaponaise, perdue en particulier à Port-Arthur, en 1904 et au début de 1905 –, ou encore, à l’instar d’autres puissances certes, vers le Tibet et la « Haute Asie » – voir par ex. le livre splendide La Haute Asie telle qu’ils l’ont vue, précité] ; ici, il est une distinction importante, encore que géographiquement plus complexe qu’on ne pourrait le supposer – celle de l’Iran et du Touran, c’est-à-dire du monde [ou plutôt des mondes] persan, plutôt sédentaire, d’un côté, et du monde [ou plutôt des mondes] turcique, d’un autre côté, plutôt nomade, ou encore, cela revient au même, de la Perse et d’autres îlots significatifs et du Turkestan [dit auparavant Tartarie, et parfois, savamment, et de façon plus restrictive, pour la seule partie médiane de la région, Transoxiane, Oxos étant le nom grec, latinisé en Oxus, de l’Amou Daria, et Transoxiane désignant, depuis le sud, la région située au-delà de l’Amou-Daria mais au sud de la Syr-Daria], du pays des Turcs hors de l’empire ottoman et du Caucase ; c’est à tort qu’on assimilerait ces deux mouvances, lesquelles s’interpénètrent d’ailleurs par endroit, par exemple en argüant du caractère musulman de l’ensemble de la grande région ; en effet, d’une part, si le monde persan a été islamisé très tôt [à partir du deuxième tiers du VIIe siècle], les mondes turcomongols orientaux [je ne parle pas des Turcs occidentaux, d’Anatolie] ne l’ont été que quelques décennies après que leurs rejetons aient détruits le califat abasside en 1258 ; et d’autre part, dominée certes d’abord par les Turcs Seldjoukides, puis par les Mongols, gouvernée ensuite par les Timourides d’origine turque ou mongole, la Perse séfévide se convertira massivement au chiisme duodécimain au XVIe siècle – entraînant d’ailleurs dans ce mouvement les Turcs azéris, alors dominés par l’empire persan –, tandis que le Turkestan demeurera massivement sunnite [y compris les Tadjiks, pourtant persans – on les dit parfois « persans orientaux » -, mais au rebours des Hazaras, particulièrement nombreux en Afghanistan et d’origine pour partie mongole sans doute, mais parlant un dialecte principalement persan et chiites duodécimains en général] ; l’empire persan [qui put être transformé en khanat] et les khanats turcomongols ne se ressemblent guère ; la fluidité évolutive des seconds, à mesure que passaient les siècles, et que se fragmentait, l’empire mongol d’abord, cette partie de l’empire ensuite que fut la Horde d’Or, est assez frappante dans la brève et fascinante animation de carte dont voici le lien =

 

11/ la possibilité que, à un degré et avec une extension qu’il est malgré tout difficile de déterminer, la considération de la différenciation Iran/Touran ait pu culminer dans un discours qu’il n’est pas impossible de caractériser comme médiatement raciste, opposant les sédentaires civilisés « aryens » aux nomades sauvages turcomongols – Mme Gorshenina cite divers textes révélateurs à cet égard dont celui, exemple parmi d’autres, de Mikhaïl Venjukov [général et géographe russe qui émigra en Suisse puis en France à la fin du XIXe siècle pour un motif qui me demeure mystérieux], dans un article de 1880 =

« […] la géographie physique, en accord avec l’ethnographie, montre clairement que la Russie doit soumettre tous les Turkmènes, les Ouzbeks et les Tadjiks […] et donc que ses voisins doivent être les Perses, les Kurdes […], les Afghans, etc. » [la langue tadjike, rappelons-le toutefois, est indo-européenne]

Il est notable pourtant – les billets russopersans de ce blogue, il y a quelques mois, permettent de n’en pas trop douter – que l’affinité russopersane supposée n’ait pas valu à l’empire de Perse un traitement de véritable faveur

 

12/ en dépit de cette hétérogénéité, l’impossibilité, sous certains aspects, plus stratégiques, de ne pas considérer l’Asie centrale comme un tout, au sein duquel le mouvement constant était la seule stratégie possible ; affaiblir une population l’exposait à la convoitise de ses voisines ; essayer d’installer une ligne de défense stable était, aussi, illusoire, exposant les garnisons à de constantes escarmouches [v. les intéressantes citations produites par Mme Gorshenina dans Asie centrale, pp. 59 sq.]

 

13/ la manipulation tentante, au principe de l’ingérence, de ce qu’on appellera plus tard [avec l’effet d’offrir un alibi humanitaire commode au cynisme impérialiste] une forme de « responsabilité de protéger », des conflits entre groupes divers ; ici, je ne peux faire mieux que de citer l’un des textes produits par Mme Gorshenina dans son Asie centrale :

« […] l’occupation de Krasnovodsk [=Turkmenbachy aujourd’hui, ville portuaire du Turkménistan sur la Caspienne] [a mis la Russie] en contact immédiat avec l’une des plus nombreuses tribus turkomanes, celle des Tékés, depuis longtemps connue par ses audacieuses incursions dans les contrées voisines […]. L’action morale par laquelle nous avions cherché à mettre un terme à ces rapines était demeurée stérile, de même que les reconnaissances militaires partielles […]. En confirmant les Tékés dans la conviction de leur invincibilité, ces demi-mesures ne firent qu’accroître leur audace, et nous nous vîmes finalement contraints, pour établir l’ordre et la sécurité dans la steppe, d’adopter le seul parti réellement efficace à l’égard des populations pillardes de l’Asie centrale, c’est-à-dire l’occupation définitive de leur pays » [position exprimée c. 1880 par le Ministère des Affaires étrangères russe ; cité pp. 56 sq.]

 

14/ l’absence de discontinuité temporelle aussi entre le temps de la compression et le temps de la projection ; l’histoire de la Russie, en tant qu’elle s’ordonne pour une grande part autour du rapport du nord et du sud, est une histoire une, vieille histoire qui se poursuit ; l’histoire du monde turcomongol central et oriental, et l’histoire du monde persan, d’un côté, et de l’autre l’histoire russe, ne forment qu’une seule histoire depuis huit siècles, et [par-delà une superficielle bonne entente depuis quelques années] la complexité contemporaine des relations entre Ankara, Téhéran et Moscou fait écho à l’épaisseur d’une histoire qui ne saurait n’être pas réfléchie comme conflictuelle ;

 

15/ la conscience du caractère opportun pour la Russie du détour asiatique pour renforcer sa place sur l’échiquier mondial, en particulier face à Londres – écoutons ici le colonel Kuropatkin, responsable du département asiatique de l’état-major, en 1878 =

« On ne peut obliger l’Angleterre à renoncer à ses calculs égoïstes que par la force. Nous ne sommes pas en état de lui porter un coup en Europe ; mais en Asie c’est dans nos moyens. Dès lors, voilà le sens de nos possessions centrasiatiques comme base pour des actions contre l’Angleterre » [cité par Mme Gorshenina, Asie centrale, p. 62] ;

 

Dimitriev-Orenbourgsky, le général Skobelev.png

Le général Skobelev par Dimitriev-Orenbourgsky

 

et, en 1888, cette observation, partielle mais assez persuasive, d’Anatole Leroy-Beaulieu [issu d’une notable famille libérale, frère aîné – de peu – de Paul et un peu moins connu que ce dernier, mais très bon connaisseur, en particulier, de la Russie de son temps] =

« […] c’est l’Europe et le Bosphore que la plupart avaient en vue en marchant vers l’Hindou-Kouch […]. Les clefs des détroits sont dans les steppes de l’Asie, disait Skobelev ; c’est dans l’Afghanistan et, au besoin, dans la vallée de l’Indus qu’il faut les aller chercher » [Anatole L.-B., La France, la Russie et l’Europe, p. 185, cité par Mme Gorshenina, Asie centrale, p. 63 — quant à Mikhaïl Dmitriyevich Skobelev, très brillant général mort avant l’âge, de façon peut-être mystérieuse, son rôle fut considérable en Asie centrale et son souvenir demeure fort honoré en Russie — v. la peinture de Nikolaï Dimitriev-Orenbourgsky, présentant le général sur son fameux cheval blanc, mais sans l’uniforme, blanc aussi, qu’il aimait revêtir] ; notons que la perspective, volontiers et commodément retenue par nombre de Russes, d’un caractère simplement hasardeux de la projection impériale russe, doit être – on le comprend au moins ici – sérieusement tempérée lorsqu’il s’agit, non de la Sibérie, on l’a relevé, mais du sud et en particulier du Turkestan [v. d’ailleurs Svetlana Gorshenina, Asie centrale, pp. 183 sq.]

 

La république polonolithuanienne.png

La république polonolithuanienne

 

16/ l’inéluctabilité [[ si quelque Russie devait finalement se redresser sous le joug, soit mongol, soit plus occidental, allemand bien sûr [les « Teutoniques » et autres « Porte-Glaives » – dont le souvenir sera ressuscité contre le Reich hitlérien, en particulier avec, accompagné de l’éblouissante musique de Prokoviev, cet immense chant d’amour pour le peuple russe qu’Eisenstein a composé dans son sublime « Alexandre Nevski » de 1938, culminant dans la reconstitution de la grande bataille du lac Peïpous d’avril 1242], mais aussi polonolit[h]uanien [car ces victimes très sonores de notre temps, en mesure certes d’exposer leurs malheurs historiques, mais qui semblent n’avoir rien de plus urgent que de nous conduire à une guerre avec Moscou dont elles sortiraient pourtant anéanties, formèrent un fort ambitieux empire aristocratique à partir de la fin du XVIe siècle, et rêvent encore, parfois assez activement, et d’une façon dont on gage qu’elle ne déplaît pas à l’Administration de M. Trump, de le redevenir avec une réédition du projet pilsudskien d’Intermarium entre Baltique et Mer Noire ]] de s’accommoder d’un pouvoir autocratique, d’un État de fonctionnaires et de militaires développant une bureaucratie massive, une police politique puissante bien avant le XXe siècle [les perspectives émancipatrices d’un État socialiste ne pouvant de toute façon sans injustice être assimilées à celles, tout autre, d’un tzarat autocratique], et une force militaire peu proportionnée à ses capacités économiques à l’aide de prélèvements très lourds, dans le cadre bien entendu d’une culture n’encourageant pas l’individualisme ; d’une certaine façon, dans la mesure où la Russie, et a fortiori l’ « empire russe », ne saurait être considérée, à la façon de la France, comme un « État-Nation », elle ne peut s’articuler qu’autour d’un pouvoir – par exemple une dynastie, avec la noblesse de fonctionnaires qui la sert [c’est la dynamique unifiante dite, selon une ancienne notion, de la Droujina, du groupe de personnes jouissant de la confiance du prince – sachant que ce mot a d’autres usages –, organisation toujours plus organisée et raffinée, culminant dans le système du « Tchin », du rang, parachevé en 1722 par Pierre le Grand avec la Table des Rangs, laquelle déterminait quatorze degrés civils et militaires des « tchinovniki », les serviteurs du tzar et de l’État, et organisait la civilité, préséances et formules langagières de traitement, et l’ensemble des privilèges symboliques, autour de cette hiérarchie rigide], ou bien encore un parti puissant, tel le Parti communiste de l’Union soviétique [à propos duquel, polémiquement, on a évoqué l’Opritchnina d’Ivan le Terrible, déjà mentionnée plus haut, zone soumise à un pouvoir extérieur à l’administration classique, dans lequel un effectif dévoué corps et âme au tzar, les opritchniki, fait régner la terreur afin que le prince puisse atteindre ses objectifs malgré les résistances – et par suite non point seulement zone de terreur mais méthode même de la terreur d’État entre 1565 et 1572 ; d’autres heures ont bien sûr encouragé à évoquer en Russie l’Opritchnina, en particulier l’époque stalinienne – même s’il faut se méfier des comparaisons trop commodes, et si utiles par ailleurs à la justification négative de la domination capitaliste] ;

 

Une version étendue de l'Intermarium telle qu'il en circule au moins depuis Pilsudski.png

Une version étendue de l’Intermarium, telle qu’on la rencontre assez fréquemment depuis Pilsudski

 

17/ l’ambivalence d’une certaine conscience de soi russe ; d’un côté, la Russie est l’autre de l’Orient ; d’un autre côté, elle est plutôt la pointe occidentale et septentrionale de l’Orient ; la Russie est, comme « naturellement », un empire du milieu tout autrement que la Chine, et il arrive qu’elle soit pensée comme telle, à la façon d’un Sredinnyi Mir, d’un monde du milieu, sur le mode, en quelque sorte, d’un ni… ni…, selon une vue à la fois négative et positive qui joua un rôle important dans la seconde moitié du XIXe siècle [voir, ci-dessous, la carte utilisée à plusieurs reprises par Mme Svetlana Gorshenina, reprise ainsi en noir et blanc dans son Asie centrale, p. 66] ;

 

La Russie "monde du milieu".png

 

cette ambivalence a pu déboucher d’ailleurs sur l’affirmation « slavophile » de l’irréductible singularité russe face aux emballements européens des Zapadniki, les « occidentalistes » [ceux dont, hier dix-neuf août, l’effarant M. Macron, utilisant biaiseusement un fragment d’ailleurs peu intéressant de l’immense Dostoïevski, a proclamé qu’ils manifestaient l’essence de l’identité russe…], comme elle nourrit aujourd’hui une vulgate « eurasiste » [[ mais slavophilie et eurasisme ne se superposent pas au-delà d’un certain point [la slavophilie comportant en général un important ancrage dans l’orthodoxie, et développant volontiers des mythes réactionnaires plus attachants que persuasifs – tel l’unité intime de la totalité formée par un peuple profondément russe et un tzar capable d’exprimer comme naturellement l’âme de ce peuple], et chez plusieurs l’« eurasisme » pourrait sembler une perspective plutôt creuse – les admirateurs, au rang desquels je peinerais à me compter -, du penseur Douguine m’en voudront de l’écrire – si ce terme ne prétendait du moins attirer l’attention sur une forme de mystère russe, si l’on veut, et si cette idée n’exprimait pas certaines effectivités de la politique extérieure la plus contemporaine de Moscou, dictée par l’invraisemblable sottise d’européens de l’Ouest victimes de la manipulation étatsunienne tendant à empêcher un immense rapprochement continental de la Bretagne à l’extrême Orient russe ]] ;

 

MacKinder - c. 1904-1919, La doctrine du Heartland exposée par Mackinder en trois propositions.png

 

la théorie de McKinder.png

 

notons aussi que cette conscience continentale de soi était aussi une façon d’accepter que le destin de la Russie ne se trouvât pas principalement sur les flots, même si, par-delà les régimes, la question de la Flotte – des diverses flottes – est d’importance en Russie ; et ajoutons que de telles vues purent ultérieurement se trouver confortées par celles [c. 1904-1919], certes discutables sous divers aspects [l’on pourrait redouter par exemple que les ressources énergétiques n’aient été une composante majeure de la dimension stratégique d’un « Heartland » dilaté vers le sud, ou juger peut-être que le « vainqueur » du dernier siècle a été la fluidocratie insulaire étatsunienne amplifiant les moyens de la thalassocratie insulaire anglaise], mais dont l’écho fut important, de Harold J. MacKinder — je n’y insiste pas ; cela traîne partout – simplement les trois propositions centrales de la doctrine mackindérienne du Heartland, et une carte explicative

 

le prince Alexandre fixe les priorités = l'Allemand avant les Mongols.png

Le prince Alexandre dans le film d’Eisenstein

 

Notez bien que, au début d’ « Alexandre Nevski », lorsque le prince dessine les priorités, il manifeste que la Russie lutte comme structurellement sur deux fronts [même si cela peut échapper à cette heure] – je cite, vers neuf minutes et quarante secondes, les sous-titres de la « vost » en français =

Il est temps de venger les cendres de nos ancêtres [dit un vieillard appelant à lutter contre les Mongols qui viennent de quitter le lieu] – [le prince Alexandre =] Les Mongols peuvent attendre. Il y a un ennemi plus dangereux que les Tatars. Plus près, plus méchant. Aucun tribut ne le satisfera. C’est l’Allemand [Niemetz] ! Quand il sera battu, on pourra s’occuper des Tatars.

Lien avec le film d’Eisenstein =

 

18/ la faible propension initiale à assumer une fusion des populations eurasiatiques ; deux mondes cohabitent inégalitairement, se juxtaposent, plus qu’ils ne se fondent ; l’absence d’estime pour les populations du Turkestan – relevée plus haut – ne saurait emporter d’autres conséquences, du moins à grande échelle. Très parlante, cette photo [ci-dessous] de Léon Blot à Boukhara en 1905 – une caravane de chameaux passe dans une rue créée par les Russes = l’on est au bord, si l’on peut dire, de l’oxymore visuel ; la Russie projette ses trains, ses vapeurs, ses bâtiments, ses structures administratives, remplace par ses injustices propres certaines injustices traditionnelles, et le gros de la vie des habitants continue comme auparavant [photographié à partir du recueil de Mme Gorshenina, La route de Samarcande, p. 45 — Blot, notons-le – v. sa notice dans le livre de Mme Gorshenina, Explorateurs en Asie centrale, p. 386 –, voyageait pour son métier, qui était le commerce des peaux et fourrures ; il travaillait pour la fameuse maison Revillon Frères – 1839-1982, mais existant dès le règne du Bien-Aimé –, laquelle jouissait encore d’une grande réputation dans mon enfance mais n’est plus qu’une marque de luxe de structures plus larges – dans un climat, peut-être, fort compréhensiblement, peu favorable à la fourrure, du moins dans nombre de pays]

 

Boukhara, caravane de chameaux dans une rue créée par les Russes, photographie de Léon Blot en 1905.png

 

19/ le regard porté sur les populations est à la fois celui de la domination et celui, dans le meilleur des cas, de la curiosité ethnographique dont on a déjà dit dans ce blogue [dans le dernier des billets sur « La complexité du ressort de l’insatiabilité coloniale »] le lien qu’elle entretenait avec la projection coloniale [en dehors de toute considération sévèrement hostile à l’ « Orientalisme », telle que celles qui ont cours depuis Edward Saïd] ; l’un et l’autre regard, même distincts, institue une distance qui durcit l’altérité [en un certain sens – l’autreté pour être plus clair peut-être] de l’autre ; l’autre n’est décidément pas nous, et nous et l’autre nous trouvons constitués comme négativement l’un par l’autre.

 

une européenne et ses domestiques à Samarcande par Henri Moser c. 1890.jpg

 

Voici d’abord [ci-dessus] une photo de l’intéressant helvétorusse Henri Moser c. 1890 [Gorshenina, La route de Samarcande, p. 113 ; v. aussi sa notice dans le livre de Mme Gorshenina, Explorateurs en Asie centrale, pp. 265 sq.], campant une européenne parmi des domestiques ; elle est assise sur un tapis, à l’orientale, et tient familièrement par l’épaule l’un des servantes; l’effet de proximité se dérobe pourtant ; la femme de gauche baisse la tête ; l’homme détourne le regard ; seule la peu gracieuse petite personne regarde l’objectif et son visage ne respire pas le bonheur, son petit poing serré ne suggère pas l’épanouissement, me semble-t-il ; la scène n’est pas gaie ; une certaine angoisse se lit même dans l’expression de la maîtresse [qu’il semble que celle-ci ait été celle – en un autre sens – du photographe lui-même ne change pas grand chose il me semble à la signification de la scène] ;

 

Une partie de la collection de Henri Moser à Charlottenfels avant la Première Guerre.png

 

quant à Henri Moser, issu d’une famille prospère, homme d’affaires aux succès variables lui-même, écrivain et photographe, il demeure bien connu parmi les collectionneurs d’armes orientales – dont il avait installé un ensemble remarquable dans son château de Charlottenfels [ci-dessus, une partie de la collection].

 

Mirza Nizamutdin Xodja, beg de Tchardjoui dans l'émirat de Boukhara, par La Baume Pluvinel, 1887.png

 

Voici maintenant [ci-dessus], en 1887, une très belle photo de Mirza Nizamudin Xodja, beg de Tchardjouï dans l’émirat de Boukhara [par Aymar de La Baume Pluvinel, maladroitement photographiée par moi elle aussi, à partir du recueil précité donné par Mme Gorshenina, La route de Samarcande, p. 55 ; et sa notice in Explorateurs en Asie centrale, p. 339] ; le beg [= bey, responsable dont le degré d’importance est ici difficile à évaluer] est magnifique certes ; nous pourrions nous habiller comme lui – certains occidentaux ont aimé à procéder ainsi, tel, rencontré cette année, Lawrence d’Arabie ; mais nous serions déguisés, nous jouerions ; lui demeure au sein des jeux de formes vestimentaires de sa culture et de sa classe ; il ne joue pas ; il n’en donne en tout cas certes pas le sentiment ; l’étrangeté vient ici de ce qu’il se tient entre des meubles occidentaux qui paraissent parfaitement déplacés ; pourrait-il seulement, avec son épais manteau, s’asseoir sur une telle chaise ?

 

Photomontage de la compagne du photographe Henri Moser, à droite à l'occidentale, à gauche à la turkmène - c. 1870-1890.png

 

Et, puisque j’évoquai le déguisement, voici [ci-dessus]l’image utilisée en cul de lampe de la quatrième de couverture de l’ouvrage que je viens de citer ; il s’agit d’un photomontage dont Mme Gorshenina ne me paraît pas donner ni la date ni l’auteur [mais qui a certainement été fait de nos jours par le rapprochement des deux photos n°24 et 67 du recueil composé par notre auteur] ; il représente la compagne du photographe Henri Moser qui, assurément, l’a photographiée, en occidentale d’un côté, en Turkmène de l’autre, mais qui n’a probablement pas rapproché les deux images ; quoi qu’il en soit, l’on ne doutera guère que cette créature un peu trop en chair – même en son temps – n’ait « joué à » la Turkmène, sans se trouver modifiée en quoi que ce soit par ce simple amusement.

 

Alexander Blok.png

 

 

 

II. –

 

 

Les Russes s’interrogent volontiers sur eux-mêmes, tout autrement que les Français ou les Anglais par exemple ; et ils sont fréquemment caricaturés par les autres = il n’est pas du tout exagéré d’évoquer la [pénible] « russophobie » occidentale comme une constante culturelle des derniers siècles [avec peut-être une exception française à la fin du XIXe et au début du XXe, puis un effectif ami parmi les si nombreux militants communistes par la suite]

 

Cette interrogation russe, la conscience russe d’une inimitié européenne, s’épanouissent sous la plume étincelante du grand [à mon sens] poète russe Alexander Blok [ci-dessus] – voici d’assez larges extraits du poème « Les Scythes » [1918 ; ici, dans une traduction anonyme de 1921].

 

Vous êtes des millions. Et nous sommes innombrables comme les nues ténébreuses.


Essayez seulement de lutter avec nous !


Oui, nous sommes des Scythes, des Asiatiques


Aux yeux de biais et insatiables !



 

À vous, les siècles. À nous, l’heure unique.


Valets dociles,


Nous avons tenu le bouclier entre les deux races ennemies


Des Mongols et de l’Europe.



 

……………..

 

Ô vieux monde ! Avant que tu ne meures,


Pendant que tu languis encore, attaché à ta souffrance,


Arrête-toi, sage comme Œdipe,


Devant le Sphinx et son énigme ancienne !



 

La Russie est un Sphinx. Heureuse et attristée à la fois,


Et couverte de son sang noir,


Elle regarde, regarde à toi


Avec haine et avec amour !



 

Oui, aimer comme peut aimer notre sang,


Personne de vous, depuis longtemps, n’en est capable.


Vous avez oublié que dans l’univers il y a l’amour


Qui peut brûler et détruire !



 

…………..

 


Venez à nous ! Sortez des horreurs de la guerre


Pour tomber dans nos bras !


Tant qu’il est temps encore — remettez la vieille épée au fourreau,


Camarades ! Nous serons frères !



 

Mais si vous refusez, — nous n’avons rien à perdre. […]

 

………………


 

Partout, nous nous retirerons


Dans l’épaisseur de nos forêts.


À la séduisante Europe


Nous montrerons notre gueule asiatique.



 

Arrivez, tant que vous êtes, sur l’Oural !


Nous viderons la place pour la bataille


Entre les machines d’acier qu’anime le calcul intégral,


Et la horde sauvage des Mongols !



 

Mais nous, dès maintenant, nous ne sommes plus votre bouclier,


Dès aujourd’hui, nous abandonnons la lutte ;


Nous regarderons de nos yeux étroits


Grouiller le combat à mort.



 

Nous ne bougerons pas, quand le Hun bestial


Fouillera dans les poches des cadavres,


Incendiera vos villes, logera ses chevaux dans vos églises,


Et fera rôtir la chair des frères blancs…



 

Une dernière fois ! — prends garde, vieux monde !


Au festin fraternel du travail et de la paix,


Au clair festin fraternel, — une dernière fois,


Te convie ma lyre barbare !

 

Blok appartenait depuis 1916 à un petit groupe de poètes que l’on peut dire, sans doute, postsymboliste ; politiquement, ces jeunes gens étaient plutôt proches de ceux que l’on appelait les « Socialistes-Révolutionnaires », ou encore les Narodniki, les « Populistes » en quelque sorte, dont il est notable qu’ils aient exalté le rôle révolutionnaire de l’immense paysannerie plus que de la classe ouvrière avant de se diviser dans le feu de la Révolution ; les vues promues par ces jeune poètes s’ordonnaient surtout, contre la pensée bourgeoise, autour d’une manière de nouveau socialisme chrétien compris comme la manifestation destinale du plus profond de l’esprit russe ; il s’agissait d’un groupe d’abord poétique, quoi qu’il en soit, qui se désignait lui-même comme « Les Scythes » – ainsi Essenine, Brioussov ou Zamiatine – ; ce groupe publia [sans Blok d’ailleurs alors] son premier almanach en… 1917 [aux éditions, notons-le malgré tout, Socialisme Révolutionnaire].

 

 

la première livraison de l'almanach Les Scythes en 1917.png

La première livraison de l’almanach Les Scythes en 1917

 

L’intéressant dans tout cela est que, le rejet de l’Europe, conduit au fond à s’abandonner à une sorte de part obscure – mais pourtant porteuse d’une manière de rédemption – de soi, réputée proprement asiate : il y a beaucoup d’ambivalence, comme l’avait noté Georges Nivat, dans cet « asiatisme » qui est l’expression d’une certaine façon d’une forme de déchirement sous certaines plumes [ainsi l’extraordinaire roman Petersbourg d’Andrei Biély [lequel appartint au groupe des « Scythes »] – roman que Nabokov plaçait très haut [ce qui est une référence] ; sur cette mouvance, des développements dans Georges Nivat, Vers la fin du mythe russe, L’Âge d’homme, 1988, c. p. 130] ; vous noterez d’ailleurs ici l’affirmation = Nous avons tenu le bouclier entre les deux races ennemies/ Des Mongols et de l’Europe – et la suite vous éclairera sur le sens et la portée de ce poème = nous ne sommes plus votre bouclier ; vous remarquerez aussi que, pétersbourgeois, Blok évoque non la steppe mais la forêt ; bref, lisez et vous serez éclairés sur ce que ce texte suggère.

 

 

BALLETS RUSSES - NIJINSKY - DESSIN DE COCTEAU EN 1913.png

Nijinsky et les ballets russes – dessin de Cocteau

 

Bien entendu, vers la même époque, vous ne devez pas oublier la sorte de révolution musicale, « sauvage », qui est venue de Russie – l’incroyable enchantement musical russe du début du précédent siècle, moment inouï, qui a bouleversé les sensibilités européennes [lesquelles accueillaient aussi le choc esthétique africain – les plus sensibles d’entre nous demeurent ainsi les enfants de ces chocs immenses, accompagnant, à partir de Quatorze, la sifflante morsure du shrapnel[l] qui déchiquette les corps] – brutalement arrachées, s’il s’agit de musique, à une manière de passion – justifiée à mon sentiment – pour l’immensité wagnérienne à l’âge Symboliste –, secouées au même moment par le Futurisme et le Cubisme.

Je ne prends qu’un exemple. Vous connaissez peut-être, à la fin du XIXe, les danses polovtsiennes de l’opéra Prince Igor de Borodine – œuvre achevée par Rimsky-Korsakov ; voyez cela en ligne, si vous avez le goût ; certes, les Polovtses étaient un peuple turc en lutte contre la Rus’ au XIIe siècle : leurs danses ne sont donc pas supposées russes et cet Orient est en lutte avec la Russie, mais la Russie le fait si extraordinairement vibrer !

Et bientôt la Russie elle-même se revendiquera de cet vitalité issue du plus profond de l’infini continental : songez, après Petrouchka (1911) et plus encore L’Oiseau de Feu (1910) –, au bouleversant ballet le Sacre du Printemps de Stravinsky en 1913 – sous-titré « Tableaux de la Russie païenne en deux parties ».

 

Voici un lien très « pédagogique » sur le Sacre =

https://www.numeridanse.tv/themas/webdocs/sacre-sacre

 

Bien entendu, les si fameux Ballets Russes de Diaghilev [avec, d’abord, l’incroyable Nijinski] placeront les danses polovtsiennes à leur répertoire – transportant de sentiments forts et confus le monde le plus raffiné des grandes villes de la planète, à commencer par Paris – même si la création du Sacre – le « Massacre du Printemps » put-on écrire -, s’accompagna d’un scandale – : lisez les mémoires du temps, vous prendrez la mesure de ce bouleversement de la sensibilité qui, en même temps, donnera à la Russie une image à la fois envoûtante et inquiétante que, certes, la Grande Révolution socialiste ne dissipera pas.

 

Puisque le lien précédent a évoqué la reconstitution du sacre de Nijinski par Mme Dominique Brun, voici un extrait d’une reprise de celle-ci avec de jeunes danseurs soucieux de progresser =

https://www.numeridanse.tv/videotheque-danse/sacre-2-remontage-2016

Voici encore un lien passionnant je crois, moins pour le propos de Cocteau, souvent beaucoup plus brillant, que pour celui d’Auric – écoutez bien ce dernier, évoquant la façon dont, par la suite, il avait souvent pensé à ce moment extraordinaire et terrible = le Sacre, en concert, en juin quatorze…

 https://fresques.ina.fr/en-scenes/fiche-media/Scenes00714/le-sacre-du-printemps-de-stravinski-vu-par-cocteau-et-entendu-par-auric.html

 

 

 

Je ne conclurai pas vraiment cette rapide pochade. Ceci, simplement, au fond = j’ai risqué il y a quelques mois que l’État colonial n’était pas seulement un État qui avait des colonies, mais plutôt un étatcolonial, substantiellement modifié par son nouveau statut ; de la Russie, je penserais, assez différemment, qu’elle ne pouvait devenir ou non un empire, qu’elle fut un empire – multiethnique, comme le dit Kappeler – dans le mouvement même, originaire, de sa constitution comme pays.

 

 

 

Vereshchagin et la conquête russe du Turkestan ; Karakhan et le développement soviétique [une galerie de peintures] 

 

 

Vereshchagin 1868.png

Vereshchagin, 1868

 

 

Vereshchagin, Attaque au dépourvu, 1871.png

Vereshchagin, Attaque au dépourvu, 1871

 

 

Vereshchagin, A l'assaut de la muraille - Samarcande - 1871.png

Vereshchagin, À l’assaut de la muraille. Samarcande, 1871

 

 

Vereschegin, Célébration d'une victoire sur les Russes par l'émir de Boukhara à Samarcande - 1872 - voir les têtes au sommet des mâts .png

Vereshchagin, La célébration d’une victoire sur les Russes par l’émir de Boukhara à Samarcande, 1872 [mise en scène impressionnante avec les têtes d’officiers russes au sommer des mâts]

 

 

Vereshchagin.png

Vereshchagin

 

 

Vereshchagin, Les héros tombés.png

Vereshchagin, Les héros tombés

 

 

Vereshchagin, Les vaincus. Service funèbre - c. 1878-1890 - les versions photographiques donnent une lumière très variable.png

Vereshchagin, Les vaincus. Service funèbre, c. 1878-1890 [les diverses versions photographiques donnent une lumière très variable]

 

 

Nikolaï Karakhan - une toile d'une série de 1932 sur les grands travaux en Ouzbékistan.png

Nikolaï Karakhan, une toile de 1932 d’une série sur les grands travaux en Ouzbékistan

 

 

Nikolaï Karakhan - une toile d'une suite de 1932 sur les grands travaux en Ouzbékistan.png

Nikolaï Karakhan, une toile de 1932 d’une série sur les grands travaux en Ouzbékistan

 

 

Nikolaï Karakhan, construction du lac des Komsomol à Tachkent - c. 1940.png

Nikolaï Karakhan, Construction du lac des Komsomol à Tachkent, c. 1940

 

 

 

 

 

 

 

 

 

sr