Le chaudron de Khan Cheikhoun, sa constitution, son encerclement complet, son anéantissement au milieu d’août 2019

 

Khan Cheikoun panneau.png

 

Pardonnez-moi ces quelques jours de retard ; mais les événements ont couru si vite que j’ai préféré attendre un peu afin que mon texte ne se trouve pas immédiatement dépassé [ce qui est sans importance – c’est la vocation de tels textes], mais surtout que vous ne vous trouviez pas trop indécis pour désigner une réponse dans le qcm du quatre septembre prochain ; vous considérerez, par convention, que mon présent propos, même s’il ne saurait revêtir une signification véritable de « vérité » [je ne saurais y prétendre et n’y prétends pas], formera l’étalon vous permettant de trancher entre le « faux » et le « vrai », et ceci même si vous lisez ou entendez, d’ici là, par exemple, que l’Armée arabe syrienne a dû soudainement refluer sous le choc des troupes de Hayat Tahrir el-Cham et autres effectifs jihadistes.

 

Comme je vous l’ai annoncé, je souhaite être bref, ce qui m’oblige à beaucoup styliser l’évolution de la situation depuis mon billet du vingt-huit mai 2019, « La bataille en cours de Kafr Naboudah, mère de la grande bataille à venir d’Idleb ? » [lequel prolongeait expressément un billet du onze mai].

Dans ce billet du vingt-huit mai, j’écrivais en particulier =

« […] la bataille fait rage désormais, en plusieurs points des confins des régions de Lattaquié et de Hama, d’une part, et d’Idleb d’autre part, dont le territoire est tenu par diverses factions radicales, avec un abcès de fixation majeur, de fort enjeu tactique, pour diverses raisons, à Kafr Naboudah [à une quinzaine de kilomètres à vol d’oiseau – de drone – à l’ouest de Khan Cheikhoun, ou si l’on préfère = à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Hama, à la frontière des gouvernorats de Hama et d’Idleb], site âprement disputé depuis une petite vingtaine de jours, au fil desquels les contre-offensives des uns ont succédé et succèdent encore aux offensives des autres, mettant aux prises, semble-t-il, deux ou trois mille combattants en tout, un certain nombre de chars et de véhicules blindés, etc. ; elle est essentiellement – peut-être exclusivement [les épisodiques frappes russes ne semblant pas à cette heure liées à cette action] conduite par les forces syriennes […]. »

Pendant près de trois mois, il est peu douteux que l’indéniable offensive des forces loyalistes syriennes n’ait piétiné ; les percées demeuraient très modestes – quoique sanglantes d’un côté comme de l’autre – et se trouvaient rapidement soit effacées, soit très limitées dans leur portée par des contre-offensives des forces de la rébellion radicale. Pourtant, l’implication aérienne russe [que l’on peut dire à mon sens régulière au cours de ces épisodes et même soutenue par moment, mais non pas massive] ne faisait pas défaut, d’autant moins que les jihadistes multipliaient, à un rythme saisissant, les tentatives en vue de frapper la base aérienne russe de Khmeimim au moyen de drones.

Cette carte animée, réalisée par Southfront, me paraît, mieux que des mots, évoquer cette situation fort angoissante pour l’avenir de la Syrie, laquelle autorisait Abou Mohammed al-Joulani [al-Golani], le chef de Jabhat al-Nosra puis de la fédération Hayat Tahrir el-Cham, il y a quelques semaines encore, à affirmer imprudemment que les forces damascènes seraient hors d’état de jamais recouvrer le territoire occupé par les forces jihadistes autour d’Idleb =

In Video: Syrian Army’s Advance In Southern Idlib, Northern Hama In Period From May 6 To August 23

 

Je dois vous dire que j’étais très préoccupé par une telle situation [trouvant une consolation toutefois dans les prouesses réalisées par ceux que l’on appelle les « Houthis » au Yémen, lesquels finiront probablement par chasser l’agresseur séoudien et ses mercenaires – les Émirats ont d’ailleurs déjà commencé, prudemment, à se retirer d’un pays dont, hélas, les divisions anciennes ont été exaspérées par de longues années de guerre]. La signification d’ensemble de la guerre de Syrie, depuis huit ans et demi, est en effet, tout bien pesé et avec le recul du temps et l’accumulation extraordinaire et le croisement remarquable des éléments d’information, peu douteuse = bien entendu, il serait tout à fait exagéré de nier que la rébellion ait compté des effectifs véritablement syriens – soit jihadistes, et même takfiristes, soit même, dans les débuts du moins, plus ou moins « modérés », comme l’on aime à dire par ici -, mais elle a été surtout voulue et redoutablement appuyée par des puissances parfaitement identifiées, capables de lui porter une considérable assistance en armes, en argent, en moyens techniques et en médicaments [et aussi en désinformation méthodique dans les médias capitalistes ou publics], voire de favoriser les déplacements internationaux de ses plus redoutables activistes ; ces puissances sont en tout particulier Washington et Tel Aviv bien entendu, mais aussi leurs indéfectibles alliés européens, au premier rang desquels Londres, toujours, et Paris, dont la politique orientale d’ensemble, depuis longtemps flottante il est vrai, a été sensiblement infléchie depuis M. Sarkozy en 2007, et bien entendu aussi les compagnons de route, désormais, des précédents, « wahhabites » [Riyad et Abou Dhabi] ou « frères musulmans » [Qatar et Ankara] des monarchies réactionnaires [les Émirats, là encore, infléchissant leur position ces derniers temps] ou de la dictature erdoganienne, configuration qui ne saurait surprendre que ceux qui ne mesurent pas encore [après plusieurs décennies propres à dessiller les yeux de ceux qui veulent bien faire un petit effort !] que l’extrême-droite effective de notre temps, l’extrême-droite atlantique si l’on veut [néolibérale, néoconservatrice, autoritaire et obstinément et violemment impérialiste], par-delà les habits divers dont elle s’accoutre selon les circonstances locales et des antagonismes obligés mais finalement factices, soit finalement périphériques, soit résultant des jeux de rôle délibérés qu’imposent les ambitions personnelles, soutient la radicalité islamique la plus incandescente, pas seulement pour des motifs touchant immédiatement à la question des hydrocarbures et à celle des routes [celles qui acheminent les hydrocarbures, bien sûr, mais aussi des routes plus globales, dont certaines d’ailleurs, doivent être favorisées et d’autres entravées, ainsi, dans une perspective étatsunienne, les « routes de la soie » chinoises], mais aussi afin de fragmenter les mondes musulmans, de favoriser en leur sein la prédominance de régimes violemment contrerévolutionnaires, et d’interdire toute évolution de ces mondes vers une stabilisation qui favoriserait leur émancipation, leur raisonnable entente et leur juste affirmation dans une histoire en laquelle les occidentaux leur assignent un rôle passif, nullement contrarié, mais au contraire favorisé, par les rodomontades réactionnaires et les pénibles violences des « jihadistes ».

Ainsi, il y a quelques semaines, redoutais-je, non que la guerre ne durât encore longtemps en Syrie [[ je n’ai jamais pensé qu’il pût en aller autrement – moins encore depuis les accommodements de M. Poutine et de M. Erdogan en septembre 2018 [voir mon billet du 19 septembre 2018, « Poutinus Cunctator – ou Idleb différé », au lendemain du Mémorandum sur la Stabilisation de la Situation signé à Sotchi le 17 septembre 2019], et encore moins depuis qu’il est apparu clairement, dès la fin de 2018 et le début de 2019, qu’Ankara n’avait aucune intention de renoncer à ses objectifs, lesquels sont à mon sens de maintenir le plus largement et longuement possible l’ « émirat » radical d’Idleb [au moins comme élément d’une transaction d’ensemble qui soit favorable à la Turquie], d’annexer la région d’Afrine comme, il y a huit décennies [par la faute, alors, de la France mandataire], celle de Hatay [le sandjak d’Alexandrette], d’instaurer une forme de protectorat sur les régions kurdes du nord de la Syrie, lesquelles seraient soumises [comme cela a déjà été le cas à Afrine] à une sévère « épuration » ethnique permettant leur dékurdisation et, sinon leur pure et simple turkménisation, du moins leur « turcophilisation » par le rassemblement non seulement d’effectifs turkmènes mais encore d’arabes radicaux, plus ou moins proches des frères musulmans et favorables à la Turquie erdoganienne ]] ; mais que l « émirat » jihadiste, certes composite [dominé par les forces plus ou moins directement issues d’al-Qaïda, mais comprenant aussi de nombreux affidés de la Turquie, souvent mais pas toujours turkmènes] ne se renforcât d’une façon qui, grâce à l’aide extérieure, et en particulier à la perfusion turque, ne le rendît progressivement à peu près invulnérable selon la vue exprimée plus haut d’Abou Mohammed al-Joulani.

Je m’expliquais les difficultés des loyalistes par la probable absence au sol des forces chiites étrangères de l’Axe de la Résistance, désormais réduites, de façon très probable, à des effectifs assez maigres, composés essentiellement de « conseillers » – effectifs exposés, avec leurs compagnons d’armes de divers groupes ou leurs alliés de Damas, à de constantes frappes d’Israël, non seulement en Syrie d’ailleurs, mais aussi, depuis quelques semaines, en Irak [où sont frappées les Hachd el-Chaabi], et même, pour la première fois me semble-t-il depuis 2006, au Liban [où le Hezbollah et ses proches ont été visés ces derniers jours]. [[ Cette recrudescence des frappes illégales chères à Tel Aviv peut être expliquée, il me semble, de deux façons = comme une manœuvre de M. Nétanyahou en vue de gagner les élections de la mi-septembre ; comme une tentative plus large d’Israël en vue d’empêcher toute stabilisation dans la région – une telle évolution paraissant défavorable pour le pays à la majorité de ses dirigeants. ]]

Il semble bien en effet que le gros de ces forces chiites ait regagné le Liban pour les unes [le Hezbollah], l’Iran, ou d’autres régions amies, pour les autres [les Pasdaran, le Corps des Gardiens de la Révolution], plus rien n’étant dit à l’époque récente des supplétifs Hazaras d’Afghanistan ni des effectifs chiites venus du Pakistan [où les chiites sont très minoritaires, mais nombreux puisque le pays est très peuplé] ; soit que les menaces pesant sur la région n’aient suggéré un tel repli ; soit que la pression de Moscou sur Téhéran dans le propos d’être agréable à Tel Aviv [et au fond à Ankara aussi, les relations entre la Turquie et Israël fussent-elles mauvaises, et celles entre Ankara et Téhéran bonnes ces temps-ci, du moins en apparence] n’ait porté des fruits.

 

Quoi qu’il en soit, en quelques jours, l’armée syrienne – et en particulier les forces du Tigre du général alaouite Souheil al-Hassan – a montré des capacités tactiques remarquable et réalisé une opération particulièrement réussie, parvenant à transformer la région de Khan Cheikhoun en chaudron, puis à réduire rapidement le goulet par lequel la région communiquait encore avec Idleb, à couper ensuite, dans la foulée, ce dernier passage, et enfin à prendre possession de Khan Cheikhoun et à ratisser toute la zone conquise.

Les quelques cartes qui suivent vous montreront le mouvement réalisé =

l'ouest de la Syrie.png

Ci-dessus, l’ouest de la Syrie ; ci-dessous grossissement des régions du nord-ouest

le nord-ouest de la Syrie.png

La région de Khan Cheikhoun au 11 août 2019.png

Ci-dessus, la région de Khan Cheikhoun le 11 août ; ci-dessous, le 19 août

La région de Kan Cheikhoun le 19 août.png

La région de Khan Cheikhoun le 22 août 2019.png

Ci-dessus, la région de Khan Cheikhoun le 22 août ; ci-dessous, le lendemain, 23 août

La région de Khan Cheikhoun le 23 août 2019.png

Voici donc la situation de l’ensemble du nord-ouest syrien au début de la dernière semaine d’août 2019

situation dans le nord-ouest syrien à la fin d'août 2019.png

 

 

Bien entendu, il reste une affaire assez épineuse dans l’immédiate région = le poste d’observation turc installé près de Morek a été prudemment épargné par les forces syriennes, mais il a accueilli, à ce que l’on dit, de nombreux radicaux ; M. Poutine et M. Erdogan sont assurément embarrassés ; le premier ne peut guère ne pas justifier l’action de Damas alors que les jihadistes d’Idleb n’ont jamais accepté ni respecté un nouveau cessez-le-feu consenti par Damas le premier août dernier ; le second, jamais avare de fanfaronnades violentes, prétend, sans aucune justification imaginable en droit international, se maintenir dans une zone recouvrée effectivement par l’État souverain de Syrie ; l’on verra bien comment tournera la chose, mais la victoire remportée est ici de taille, alors que l’on pouvait redouter qu’une armée syrienne épuisée, et minée par les pertes, n’ait plus eu le ressort nécessaire pour conduire une grande opération victorieuse.

 

Je ne souhaite pas terminer sans rapporter une interprétation dont je précise que je ne suis pas capable de l’apprécier. Celle-ci est suggérée par M. Elijah Magnier – observateur souvent pénétrant mais, comme tous les meilleurs analystes de ces affaires difficiles, pas toujours persuasif – dans son blogue = la Turquie, mécontente que les radicaux d’Idleb aient rejeté un cessez-le-feu auquel elle était favorable, aurait accepté, à titre en quelque sorte de punition, que les forces syriennes administrent une leçon à Hayat Tahrir el-Cham.

L’affaire, toutefois, s’est jouée sur le terrain ; et c’est sur le terrain, grâce à un enveloppement tactique brillant, et du fait des hautes capacités des forces syriennes engagées [les forces du Tigre en particulier], qu’elle a été gagnée. Là est l’immense victoire de Khan Cheikhoun = elle ne résulte pas d’un cadeau des puissants, mais de l’intelligence des chefs militaires syriens et de la constance et du courage de leurs hommes.

Voici le lien avec le texte de M. Magnier pour ceux qui pourraient être intéressés =

L’attitude de défi d’Al-Golani à l’endroit de la Turquie permet au gouvernement syrien de s’emparer de Khan Sheikhoun

Il faut sans doute considérer que le site almanar – lié au Hezbollah, et qui donne une version française – a fait une place aux vues ici de M. Magnier ; c’est un site précieux, qu’il faut bien entendu lire en tenant compte des orientations qui sont les siennes ; ici, la caution apportée à M. Magnier par d’excellents connaisseurs de la région ne peut pas être négligée, soit qu’elle résulte d’une analyse commune, soit que le bloc chiite duodécimain souhaite minimiser une grande victoire obtenue sans son aide manifeste =

http://french.almanar.com.lb/1473199

 

Enfin, pour ceux [dont je suis] qui aiment les images, voici un lien avec la traduction par le site Réseau international d’un texte anglais produit par un site russe – les commentaires des films sont en russe mais il n’est pas besoin de pratiquer cette langue pour bien comprendre les divers épisodes =

 

https://reseauinternational.net/liberation-didlib/

 

J’ajoute encore, pour ceux qui apprécient les analyses souvent excellentes de Moon of Alabama [blogue déjà rencontré cette année], ces deux liens avec des traductions données par le Saker francophone, le second complétant le premier =

 

https://lesakerfrancophone.fr/syrie-la-fracture-de-la-ligne-de-front-marque-le-debut-de-la-bataille-decisive-pour-idlib

 

https://lesakerfrancophone.fr/bataille-didlib-larmee-syrienne-isole-khan-shaykhun

 

sr