Un chaudron, un tigre et des émirats = réponses à trois questions 1/3 le chaudron et autres figures de la guerre

Je rassure d’abord les étudiants – peu empressés manifestement, contrairement au mois de juin, à s’occuper de ma matière [certains ignorent peut-être même l’existence de ce blogue ; je m’inquiète un peu ; comment donner à qui ne tend pas la main pour recevoir ?] – = le qcm a été remis par moi hier ; il est bien conforme aux orientations que j’ai annoncées ces dernières semaines ; il n’est donc nullement indispensable de lire le présent billet pour l’examen ; pas interdit non plus, certes…

Je réponds – en trois brefs billets – à trois questions, posées par des amis… qui ne passent aucun examen.

 

I. –

La première concerne le terme chaudron

Ceci n’est bien sûr qu’un exercice que je désigne comme d’élucidation conjecturale d’un savoir faible = seules la flemme ou la commode dévotion contemporaine pour l’esprit de spécialité peuvent détourner de ce premier devoir de l’esprit humain, qui est de penser avec les moyens du bord.

Ce terme est entré dans la langue française commune de ceux qui s’intéressent un peu aux relations internationales et à l’art de la guerre ; quand ? je n’en sais rien au fond ; un quart de siècle peut-être ; il faut bien entendu des occasions pour l’utiliser dans l’acception que je vais indiquer ; avant, l’on parlait sans doute plus volontiers d’enveloppement, d’encerclement, ou encore de coup de faucille, etc. ; seuls les Allemands avaient une manière d’obsession tactique du Kessel, du chaudron donc, depuis en tout cas la deuxième guerre mondiale, mais cela venait manifestement de plus loin, on va le comprendre par la suite [mais pas de l’usage clausewitzien de l’expression « chaudron de la guerre », dont on comprend d’emblée qu’elle s’inscrivait dans une autre perspective].

L’étrange tient à ce que les dictionnaires, spécialisés ou non, semblent n’enregistrer pas cet usage assez abondant ; d’où la question qui m’est posée, pour laquelle je ne dispose pas, donc, d’une bonne définition de dictionnaire.

Voici, quoi qu’il en soit, quelques images qui rassureront sur la pertinence du recours à ce terme à propos de l’affaire de Khan Cheikhoun [concernant le premier exemple, il n’est pas certain que l’usage du terme ne demeure pas simplement une métaphore très générale, sans revêtir une portée technique spécifique] =

 

chaudron 1.png

 

chaudron 2.png

 

ci-dessous, la carte n’est pas tirée du livre ci-dessus, mais correspond bien à la même bataille

 

chaudron 3.png

 

 

en 1914, le Reich eut recours à un plan inspiré du plan Schlieffen, élaboré près de dix ans plus tôt ; ci-dessous, le plan Schlieffen de 1905 [Schlieffen écrivit un petit livre sur la bataille de Cannes, j’y reviendrai rapidement plus loin] ; ce plan fut adapté  jusqu’à la guerre par un autre général, von Moltke [image suivante] ; c’est bien cette ultime version du plan, moins ambitieuse, qui fut appliquée à l’été 1914 ; notons que la moindre amplitude de l’enveloppement Moltke par rapport à l’enveloppement Schlieffen, et surtout les effets de la victoire de la Marne, réduisirent à peu de chose l’effet « chaudron »

 

le plan Schlieffen de 1905.png

 

le plan Moltke de 1914.png

 

l'application du plan Schlieffen-Moltke à l'été de 1914.png

 

 

très sommairement = ci-dessous, le « coup de faucille » allemand de 1940, tel que prévu par la quatrième version du « plan jaune » ; il fut pensé expressément, semble-t-il, comme un élargissement de la technique du « chaudron », et même comme une transposition de l’antique bataille de Cannes en un âge motorisé ; en bleu, le plan français Dyle [lequel connut aussi plusieurs versions], du nom d’une rivière, prévu au cas où les troupes allemandes violeraient la neutralité belge ; à la suite, les opérations effectivement conduites dans la bataille engagée par le Reich le 10 mai 1940 ; cette fois, l’ennemi réalisait son enveloppement  dans le sens des aiguilles d’une montre, avec un effet considérable, même si  l’opération Dynamo frustra Berlin d’une victoire plus radicale [deux cent mille Anglais et un peu moins de cent-cinquante mille Français purent embarquer à Dunkerque – épisode vraiment extraordinaire]

 

coup de faucille allemand de 1941.png

 

la campagne de France de mai 1940.png

 

je passe maintenant, dans le conflit du Donbass, à l’affaire du chaudron de Debaltsevo, dont on parla beaucoup à l’hiver 2015 [ci-dessous] ; ce fut une victoire des forces novorossiennes qui n’est pas sans évoquer l’affaire de Khan Cheikhoun

 

le chaudron de Debaltsevo.png

 

Cannes enfin, en 216 av.jc [au cours de la deuxième Guerre Punique, que nous avons déjà rencontrée en septembre 2018, dans le billet Poutinus Cunctator], bataille que l’on évoque beaucoup, depuis toujours, comme un exemple remarquable – et terrible – d’enveloppement, manœuvre grâce à laquelle la troupe la moins nombreuse put écraser l’effectif le plus impressionnant.

 

bataille de Cannes.png

 

Vous trouverez ci-dessus une évocation sommaire de l’enveloppement ; et ci-après une animation pédagogique [de ton sympathique à Carthage, ce qui est bien sûr de quelque intérêt] ; elle n’est pas la seule en ligne, mais elle a le mérite d’être brève et, partant, très simplificatrice, ce qui favorise une compréhension d’ensemble =

 

À bien y réfléchir, les figures présentées sont assez diverses ; elles s’étirent tout d’abord entre le niveau que l’on peut dire tactique [celui de la bataille – ainsi la bataille de Cannes] et un niveau plus vaste, englobant, que l’on peut dire stratégique [ainsi le plan jaune allemand, tel qu’il fut mis en œuvre en mai 1940] ; il s’agit toujours d’envelopper l’adversaire, mais l’échelle n’est pas la même. L’on peut être tenté ensuite de considérer qu’à Cannes comme en 1940, encore qu’à des échelles, donc, très dissemblables, l’enveloppement fut effectué, en quelque sorte, en un seul mouvement ou ensemble de mouvements [tel élément naturel, ainsi la Mer du Nord en 1940, pouvant être utilisé bien sûr, pour réaliser l’enveloppement – espoir allemand – ou au contraire lui échapper – embarquement de Dunkerque] ; au contraire, à Debaltsevo ou à Khan Cheikhoun, l’on se trouvait en présence d’une situation d’encerclement partiellement réalisée avant le début des opérations, lesquelles avaient pour propos de rétrécir l’accès à la zone déjà menacée, et finalement de la couper totalement de tout lien avec l’extérieur afin de pouvoir anéantir les forces ennemies qui y demeuraient ; c’est à ce genre de situation que je tends, spontanément, sans y réfléchir plus que cela, à réserver le recours au terme chaudron ; mais je suppose qu’il est des cas qui doivent laisser hésitant ; et j’imagine qu’il n’est pas absurde de conjecturer que, dans la pensée allemande de la première partie du XXe siècle, l’unité féconde, au sein d’un véritable mythe tactique de formation, de la figure du Kessel l’emportait de beaucoup sur la considération des variations introduites pat les changements d’échelle et de circonstances.

Ce qui est particulièrement intéressant à Khan Cheikhoun, c’est – malgré d’innombrables tentatives – le long piétinement pendant trois mois jalonnés d’offensives et de contre-offensives très limitées et pourtant particulièrement éprouvantes, puis, une nouvelle tactique se trouvant retenue, le remarquable et rapide succès d’août, explicable par la rupture des voies d’approvisionnement extérieures, mais aussi peut-être par la dégradation rapide de l’esprit de ceux qui mesuraient que les parois du chaudron se refermaient autour d’eux, beaucoup, sans doute, choisissant de fuir tant qu’il était temps.

 

 

 

 

 

 

sr