Un chaudron, un tigre et des émirats = réponses à trois questions 2/3 – le lion et le tigre = une fable syrienne ?

Tiger forces.png

II. –

La deuxième question intéresse le fameux tigre syrien

 

Échangeant avec un camarade plus jeune que moi, très peu après avoir mis en ligne mon papier sur la reconquête de Khan Cheikhoun, je l’ai notablement surpris en lui apprenant que le général Souheil al-Hasan [le « Tigre »] avait été étrangement récompensé de sa victoire [de son importante participation à cette dernière en tout cas] ; la nouvelle l’eût peut-être laissé assez froid, mais l’interprétation que j’avais aventurée – sur le mode certes d’une simple conjecture parmi d’autres – semblait le plonger, compréhensiblement, dans une profonde méditation silencieuse, sur l’humanité, le destin, l’histoire sans doute.

Le commandement général des forces armées syriennes aurait – le 28 ou le 29 août – récompensé [rewarded] le Tigre et son unité d’environ quatre mille [certains suggèrent davantage] combattants d’élite spécialisés dans le combat urbain en rebaptisant cette dernière du « following title = the 25th Special Forces Division ».

Une récompense donc ; une promotion symbolique en quelque sorte ; curieusement, la nouvelle me procurait une sorte de gêne, un léger malaise ; les promotions individuelles, comme, sans doute, les cadeaux symboliques conférés à des groupes humains, peuvent envelopper des intentions profondes d’une autre nature que celles qui semblent constituer leurs plus apparents motifs.

Certains bruits, ces dernières années, pouvaient inviter, ici, à soupçonner que le ressort de la démarche officielle pût s’ordonner davantage à une perspective de normalisation que couronner une volonté de promotion.

 

1/

L’on a parfois suggéré que le lion [al-Assad] n’ait pu prendre ombrage du Tigre [an-Nimr ou Namr il me semble].

Le grand-père du président Assad s’appelait Ali Suleiman el-Wahch ; il fut un grand résistant à la France mandataire dans l’entre-deux-guerres ; sa gloire lui valut d’être appelé le lion – ce qui sonnait mieux que son nom antérieur puisque wahch veut dire, il me semble, le monstre en arabe, ou du moins la bête sauvage.

 

une photo peu fréquente du général Souheil al-Hassan.png

 

Bien entendu, là n’est pas l’important, si ce n’est pour jouer avec les mots. M. Assad, toutefois, plus sérieusement, aurait été gêné du rayonnement de cet homme de guerre auréolé de ses succès, de quelques années plus jeune que lui. Non que l’on puisse avoir le sentiment que le général al-Hassan se mette en avant [v. ci-dessus une photo qui semble contredire mon propos, mais est tout à fait exceptionnelle] ; cela ne semble pas du tout le cas ; le général iranien Qassem Soleimani [ci-dessous, en civil, à côté du Guide], que nous connaissons déjà [commandant, je le rappelle de la force du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique baptisée al-Qods – Jérusalem -, chargée des opérations extérieures] prend volontiers la pose à la faveur, il est vrai, d’un heureux physique ; mais le général al-Hassan se montre très généralement plutôt discret.

 

le général Soleimani en civil à côté du Guide.png

 

Simplement, il ne peut pas empêcher la presse damascène de faire son éloge et les considérables effectifs syriens qui soutiennent le gouvernement de le considérer comme un sauveur.

M. Assad pourrait bien le considérer à la longue comme un possible rival, permettant la poursuite d’une politique comparable tout en levant l’obstacle que constitue le nom d’Assad auprès de certains en Syrie, et bien entendu dans nombre de pays étrangers.

Les relations de Souheil al-Hassan passent de plus pour bonnes tant avec les Russes [ci-dessous, dans une vidéo, le chef d’état-major russe, le général Guerassimov lui remet le sabre du courage en août 2018 au nom du ministre de la Défense Choïgou] qu’avec les Iraniens ; alaouite, comme le président Assad certes, il appartient à la même confession que nombre d’officiers supérieurs [les alaouites sont une minorité finalement assez étroite, mais, lorsqu’ils sont en mesure de le faire, ils choisissent volontiers d’être fonctionnaires, militaires ou enseignants ; le négoce et les activités privées importantes sont plutôt aux mains des sunnites].

 

https://fr.sputniknews.com/defense/201708191032702109-general-operation-decoration/

 

Il est bien sûr difficile de mesurer les conséquences du nouvel organigramme ; l’on peut toutefois supposer qu’il n’ait pour effet de dépersonnaliser une force qui ne sera plus la Force [du] Tigre, de rendre peut-être celui-ci, à terme, remplaçable, qu’il ôte à cette force singulière son caractère de milice mixte [avec, sous cet aspect, des effectifs principalement alaouites, mais aussi, moindres, sunnites et, en faible nombre, ismaéliens ou chrétiens], revêtant d’un côté le caractère d’une milice, mais comptant nombre de membres des services spéciaux dans ses rangs et connectée aux services spéciaux de l’armée de l’Air qui, d’ailleurs, la finançaient [ce qui permettait une grande coordination, semble-t-il, dans les opérations] ; de normaliser aussi la structuration interne de la nouvelle division [voir ci-dessous la structuration passablement hétérogène relevée par M. Gregory Waters en 2018 — lien porté ci-après] ; peut-être qu’il rende plus difficile la coordination opérée comme d’elles-mêmes par la Force Tigre et la  Quatrième division blindée, etc.

 

https://www.mei.edu/sites/default/files/2018-11/TigerForces.pdf

 

structuration de la Force Tigre en 2018.png

 

 

2/

Le propos de M. Assad et de son gouvernement pourrait être toutefois un peu différent ; il s’agirait pour lui, par exemple, de se débarrasser peu à peu, ou de rendre moins visibles en tout cas, des personnalités en vues trop contestées par certains ; ainsi le général al-Hassan a-t-il été accusé de violences condamnables ; dans le climat général de la Syrie depuis 2011, de telles allégations pourraient sembler de peu de portée ; mais l’on ne saurait exclure que M. Assad, pour renforcer ses chances de se maintenir, ne soit disposé à donner quelques gages – avec progressivité toutefois car, avant de songer à l’après-guerre, il faut d’abord gagner la guerre, but en vue duquel le général al-Hassan ne saurait pas ne pas apparaître comme une carte importante.

 

Peut-être faut-il rapprocher l’affaire qui nous retient d’une autre, ces jours-ci. Partons d’une généalogie très simplifiée =

 

arbre généalogique simplifié de la famille Assad.png

 

Neveu de Hafez al-Assad, cousin germain, donc, de l’actuel président, Rami Makhlouf est un personnage considérable [image ci-dessous] – l’homme d’affaires, probablement, le plus puissant et le plus riche de Syrie ; alaouite, on le dit proche de l’Iran ; il défend bien entendu avec constance le gouvernement de son cousin.

 

Rami Makhlouf.png

 

 

L’excès d’argent, comme toujours, s’accompagne de comportements contestables ; ainsi le fils de Rami, Bassem, défraie-t-il la chronique par sa vie tapageuse, en particulier, semble-t-il, à Dubaï [images ci-dessous – le montage, plaçant le président Assad en médaillon, est bien entendu redoutable politiquement].

 

Bassem Makhlouf.png

 

Or voici que depuis les tout derniers jours d’août, le bruit court que le cousin Rami aurait été placé en détention – ou du moins en résidence surveillée [v. par ex. l’article de Caroline Hayek dans le précieux quotidien libanais L’Orient-Le Jour du 30 août] – sur ordre de la présidence syrienne, ou du moins à l’instigation de Bachar al-Assad ; certains biens auraient été saisis ; des perquisitions se dérouleraient ; d’autres frères Makhlouf seraient concernés ; d’autres hommes d’affaires syriens feraient l’objet de procédures semblables ; la lutte contre la corruption est invoquée.

Certains pensent que le propos serait d’extorquer de l’argent aux très riches comme l’avait fait le prince Mohammed ben Salmane en 2017 en Arabie séoudite ; il s’agirait peut-être de rembourser la Russie de certaines de ses avances.

 

Mais l’on peut se demander si le président Assad ne s’est pas engagé, tout à la fois, dans une reprise en main du pays, et dans un effort en vue de rendre son « régime », comme aiment à dire les occidentaux, plus acceptable à ceux qui voulaient à tout prix son élimination il n’y a pas si longtemps.

 

Pures conjectures, certes, distinctes d’ailleurs. L’on mesurera, peut-être, par la suite, si la crainte de M. Souheil al-Hassan a joué un rôle dans la réorganisation apparemment technique des désormais anciennes Forces du Tigre, si M. Makhlouf est victime ou non d’une entreprise d’extorsion de fonds, à des fins d’ailleurs d’intérêt public, ou bien d’un réel effort de moralisation, si ces affaires doivent être rapprochées, en annonçant peut-être d’autres, ou bien si elles n’ont rien à voir, etc. Pour le moment, interrogeons-nous simplement, et semons quelques petits cailloux qui, à mesure, dessineront peut-être, rétrospectivement, un lumineux chemin d’intelligence dans la pénombre des affaires humaines.

 

 

 

 

sr