Chronique orientale n°1 [22/29 mars 2020]

 

j’essaierai, le lundi, de donner une chronique orientale qui portera sur la semaine écoulée ; entreprise rapide et modeste, permettant simplement à ceux qui le souhaiteraient, de mettre un peu d’ordre dans les nouvelles dispersées des huit jours précédents ; mon Orient, ici, ne comportera pas l’Afrique du Nord ; il sera tout entier asiatique et couvrira la région comprise entre Méditerranée et confins de l’Altaï [ou plus au sud de l’Hindou Kouch],  et au sud Océan Indien occidental ; mon propos serait assez de donner une vidéo pour ceux qui préfèrent entendre que lire ; mais j’attends mon proche conseiller pour ces choses, mon fils, actuellement confiné en Serbie

 

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carte un peu mutilée du domaine couvert ; on n’y inclura en principe ni le Pakistan, ni l’Égypte, sauf s’ils interfèrent avec mon grand espace

 

Chronique orientale [22/29 mars 2020]

 

peuples "turcs".png

peuples turcs [ci-dessus] ; Conseil turcique [ci-dessous] dont le Turkménistan n’est pas encore membre

membres du conseil turcique.png

ci-dessous, principales implantations turkmènes en Syrie ; le nombre des Turkmènes syriens n’est pas véritablement connu ; les valeurs données sont très variables

Implantations turkmènes en Syrie.png

 

L’acteur régional le plus inquiétant demeure bien entendu la Turquie, animée, du fait de M. Erdogan et de ses amis, par une double orientation venant expressément à l’appui d’un désir de projection sans cesse renforcé ; bien loin de se contrarier, le rêve néo-ottomaniste et la conscience panturquiste ou pantouraniste semblent s’épauler : la Turquie appuie ainsi avec satisfaction, au sein du jihadisme qui blesse la Syrie, tant les Turkmènes syriens que les Ouïgours du Sinkiang, lesquels, nombreux, ne veulent en particulier pas abandonner Jisr el-Choughour, bloquant ainsi de toute façon la statégique autoroute M4 qui permet de relier Lattaquié à Alep et dont la fluidité est indispensable pour envisager un début véritable de reconstruction du pays meurtri.

 

empire ottoman à son apogée au XVIIe siècle.png

 

L’intervention d’Ankara en Libye – par l’intermédiaire pour l’essentiel de proxy grassement payés dont on n’a pas le sentiment, loin de là, qu’ils rencontrent le succès contre l’Armée Nationale Libyenne du Mal Haftar – manifeste par contre [en dehors des intérêts pétroliers ou gaziers, ces derniers liés à la question de la délimitation maritime en Méditerranée orientale] une nostalgie ottomane, revue bien entendu à la sauce des Frères Musulmans, lesquels mentionnaient bien la restauration du Califat parmi les « Cinquante demandes » rédigées par Hassan el-Banna en 1936, et appelaient donc bien au retour à la vaste unité perdue avec la chute du Sultanat/Califat de Constantinople en 1922/4 ; c’est bien le frérisme qui pousse Ankara au secours du Gouvernement National d’Accord conduit à Tripoli par M. Fayez el-Sarraj ; et c’est bien cette idéologie partagée qui, alors que la Turquie se trouve [en dehors de la crise en cours de déploiement] dans une situation économique médiocre, vaut à celle-ci une aide notable du Qatar, lequel bénéficie par ailleurs du stationnement de troupes turques et s’emploie particulièrement à soutenir les forces turcojihadistes opérant dans la région syrienne d’Idleb.

 

front en Libye en février 2020.png

 

En Syrie d’ailleurs, le vœu de la Turquie de s’élargir territorialement est hors de doute ; le propos semble au moins de conserver la région septentrionale d’Afrine, limitrophe de la province d’Hatay que la France mandataire avait commis la faute lourde de céder à la Turquie il y a huit décennies [affaire dite du Sandjak d’Alexandrette en 1938-9] ; à Afrine, une sévère épuration ethnique a eu lieu, en particulier en 2018, permettant de chasser une partie notable de la population de ses maisons, mises ainsi à la disposition de Turkmènes syriens ou d’Arabes radicaux et turcophiles ; mais il n’est pas impossible que les ambitions sultanales ne s’arrêtent pas là, et que le propos soit d’établir – au moins – un protectorat particulièrement contraignant s’étendant de la frontière méridionale de la Turquie à la partie septentrionale de l’autoroute M 4.

 

Sur cette carte du nord-ouest de la Syrie, on repère ce dont on a ici besoin = la province turque de Hatay ; Afrine [un peu au-dessus d’Alep] ; l’autoroute M4 de Lattaquié à Saraqeb, puis sa confusion avec la M 5 entre Saraqeb et Alep, etc.

Syrie Nord-Ouest.png

 

Dans le cadre de ce montage, le bastion jihadiste d’Idleb servirait de précieuse zone tampon garantissant que sa fragilité maintenue interdise à Damas de recouvrer son entière souveraineté territoriale ; le coup est assez bien monté ; il bénéficie du soutien appuyé des puissances atlantiques ; il est toutefois inacceptable, non seulement pour Damas, mais pour Téhéran et Moscou ; si bien que, si la situation de cessez-le-feu actuelle semble appelée à se prolonger, sauf lourd accident, pendant deux ou trois mois – au moins du fait du coronavirus, qui touche déjà sévèrement la Turquie, menace la Russie davantage qu’on ne l’espérait il y a encore quelques jours, et commence à affecter la Syrie –, il semble difficile, quel que soit le souhait de Moscou, fort désireuse de jouer plusieurs jeux en même temps, qu’elle persiste durablement.

La Turquie est si assurée de la chose qu’elle implante sans cesse de supposés nouveaux « postes d’observation » qui assurent un maillage désormais impressionnant de la région d’Idleb ; et qu’elle ne cesse d’acheminer davantage d’armes sur le territoire syrien, de façon bien entendu internationalement illégale [l’étrange serait que les accords d’Astana en 2017, Sotchi en 2018 et Moscou en 2020 n’aient rien prévu sur ces aspects si l’on ne comprenait que ni Moscou ni Ankara ne souhaitent véritablement se concerter sur les moyens mis en œuvre au-delà d’un certain degré].

La Turquie rencontre bien entendu des difficultés avec certains effectifs jihadistes, furieux de ces accords de Moscou du début du mois dont, d’un autre côté, les amis sincères du peuple syrien peuvent regretter qu’ils diffèrent encore la sortie d’un chaos entré dans sa dixième année = l’utilisation dans le combat de serpents à sonnette, dont beaucoup sont certes d’abord des mercenaires, même s’ils sont engagés idéologiquement, ne saurait aller sans danger [bien que l’on observe ces temps-ci un certain assagissement apparent des radicaux à des fins transparentes de propagande, lesquelles les inclinent ainsi à brandir les couleurs de l’Armée Syrienne Libre, une opposition supposément, et inégalement modérée dont il ne reste plus grand chose depuis longtemps].

 

drapeau de la Syrie et ancien drapeau repris par l'Armée Syrienne Libre.png

 

 

Mais dans l’ensemble, elle poursuit son double jeu avec un art tissé de mauvaise foi qui gêne l’esprit, se gardant bien de contribuer sérieusement à la mise en place des zones tampon de 6 km prévues de part et d’autre de la M 4 par les accords de Moscou, mais jouant les petites filles modèles en se pliant au système des rares patrouilles conjointes avec « l’ami » russe.

 

la M4 dans l'accord de Moscou.png

la zone tampon est loin d’être mise en place ; la M 4, en cette extrême fin de mars, n’est pas fluidifiée ; le bouchon ouïgour de Jisr el-Choughour en particulier interdit l’utilisation de l’autoroute entre Lattaquié et Alep

 

En Irak, il est trop tôt pour savoir si la tentative de M. al-Zourfi [ou Zarfi] de constituer un gouvernement, après le départ de M. Mahdi et l’échec de M. Allaoui, sera couronnée de succès ; ce binational, doté d’un passeport étatsunien, ne rassure nullement ; du moins les frappes régulières de roquettes de la Résistance – les groupes constituant les Hachd’ el Chaabi, ou gravitant autour de ces Unités de mobilisation populaire – sur certaines bases de l’occupant [en particulier celle de Camp Taji] ont-elles incité celui-ci, tout en persistant dans son refus de quitter le pays, ainsi que cela lui a été demandé par le Parlement, à transférer à l’armée de Bagdad trois bases = celle tout d’abord d’el-Qaïm, stratégiquement fondamentale, du fait de son implantation, pour l’axe Téhéran-Damas, puis ces tout derniers jours celle d’el-Qayyarah [dans la vallée du Tigre, à égale distance de Mossoul, d’Erbil et de Kirkouk] et K1 de Kirkouk

 

Témen fin III 2020.png

 

Au Yémen, on ne saurait n’être pas admiratif des admirables progrès d’Ansarallah ; les « Houtis » ont voulu marquer hier 29 mars le cinquième anniversaire de la monstrueuse et parfaitement illégale agression séoudienne contre leur pays [au bénéfice d’un président yéménite, M. Abdrabbo Mansour Hadi, qui ne l’était plus en droit] par des frappes importantes et en profondeur de l’Arabie séoudite au moyen de missiles et de drones suicide ; les conséquences de cette action sont difficiles à évaluer, mais elle manifeste l’importance des capacités de ce peuple héroïque ; au sol, les « Houtis » ont tout autant fait merveille et les batailles récentes de la région d’el-Jawf leur ont permis de reconquérir d’importants territoires, au point qu’ils dominent désormais une grande partie du Yémen utile, c’est-à-dire occidental, lui faisant défaut encore certes une partie de la côte de la Mer Rouge et la région d’Aden, comportant une partie de ce Yémen vert dont l’agriculture est si généreuse.

 

L’une des plus grandes surprises de la semaine, toutefois, a affecté Israël ; le retournement du Gal Gantz, chargé de former le gouvernement, laisse pantois ; il invoque la pandémie mais les dispositions autoritaires manifestées une nouvelle fois par M. Nétanyahou à cette occasion eussent dû plutôt l’incliner à persévérer ; il a foulé au pied tous ses engagements, accepté la présidence de la Knesset, renoncé à faire adopter des lois excluant qu’un homme politique dans la situation judiciaire de M. Nétanyahou puisse former un gouvernement, abandonné la fonction de Premier ministre à ce dernier pour dix-huit mois [!], laissé se briser ainsi la coalition Kakhol Lavan qui n’était certes porteuse que d’espoirs modestes, mais qui du moins eût permis, avec ses alliés, de tourner la page si sombre de la domination politique de M. Nétayahou ; médiatement, même si M. Gantz est lui aussi une brute, toute amélioration, si minime soit-elle, du destin du peuple palestinien se trouve rendue impossible.

 

Enfin, plus à l’Est, en Asie centrale, nombre d’indices et d’enquêtes permettent de considérer que si le Kazakhstan – ce qui est très heureux pour la Russie voisine – demeure imperméable à la radicalité islamique, il n’en va pas tout à fait de même du Tadjikistan et du Kirghizistan, lesquels ont par ailleurs donné des effectifs importants au Califat au temps pas si lointain de sa gloire ; la proximité des Ouïgours chinois pour le second, celle des effectifs de Daech en Afghanistan pour le premier, inclinent à porter une attention particulière à la région, même si la menace semble pour le moment contrôlée dans l’ensemble