Néolibéralisme ?

[coquilles corrigées le mercredi 22 avril au matin]

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Porcelaine de Niderviller [c. 1794]

 

à mon ami Orlando

Néolibéralisme ? // Ces quelques lignes, délibérément simplificatrices, afin de pouvoir y renvoyer tels qui persistent à dénier toute consistance à ce concept désormais crucial ; mon ami Orlando, avec lequel je m’entretenais de la mauvaise foi sur ce chapitre des amis du Capital et de la faiblesse d’esprit de trop d’honnêtes gens, peu capables d’entendre, comme disait le vieil Hauriou, qu’ « on nous [a] chang[é] notre État » [mais dans l’autre sens…], m’a suggéré de publier l’esquisse que je lui traçai, en ne dépassant pas mille mots ; Orlando, qui ne voit pas le mal, comme j’ai entendu lui objecter un homme plus lucide, et qui ne répugne pas à l’hyperbole parfois, a semblé assuré que de telles lignes « confondraient les ennemis du peuple » ; je crains qu’il n’en soit rien mais je m’exécute.

[Je demande préalablement que l’on ne m’oppose pas mon propre rousseauisme ; puisque, pour Rousseau, la souveraineté n’est que la manifestation de la liberté comme indétermination, il va de soi qu’aucune détermination ne saurait peser sur elle et que, dans une telle perspective, la question de la substance de la souveraineté ne présente aucune pertinence ; je note simplement que, puisque nous ne sommes pas dans une république selon Rousseau, il me faut bien partir de la situation que nous connaissons, à savoir celle où comme l’esclave d’un maître ou le sujet d’un tyran dans le montage grotien de justification « rationnelle » de la domination, nous devrions nous considérer comme libres dès lors que nous aurions – et, formellement, nos « représentants » y ont – consenti à notre servitude.]

 

I/

Au fond, si l’on veut – échappant à la pensée formaliste en laquelle s’est assoupi peu à peu l’esprit critique, si fort autrefois, des juristes – évoquer grossièrement les fonctions que peut se [voir] reconnaître l’État, il doit être possible [même si l’on n’est pas le moins du monde socialiste <sauf aux yeux peut-être des libéraux d’aujourd’hui, qui voient des socialistes partout> et je veille dans mon propos à ne pas écarter d’emblée ces libéraux tempérés qui étaient si nombreux en d’autres temps dans une bourgeoisie que les soubresauts de deux siècles avaient rendue inquiète et prudente] de s’accorder sur quelques grands massifs, passablement hétérogènes =

le massif régalien strict, embrassant la justice, le maintien de l’ordre et la défense

le massif – la chose est un peu lourde – de ce que l’on pourrait appeler, un peu absurdement dans les termes certes, mais de façon réaliste dans les circonstances, la souveraineté de la souveraineté, la métasouveraineté, la souveraineté matérielle [peu importe = il n’y a pas de bon terme pour souligner ce qui ne devrait pas avoir à l’être], bref = les voies et moyens d’actualisation, en tous domaines, de la souveraineté, permettant de garantir son effectivité, son indivisibilité, son inaliénabilité, son imprescriptibilité ; la chose, je le répète, devrait aller de soi, puisqu’elle est comprise dans la notion de souveraineté ; mais, comme j’y ai fait allusion plus haut, grotiennement, les champs d’application, les matières, la substance – peu importe – de la souveraineté ont été vidés peu à peu de toute consistance par l’exercice de la souveraineté formelle, supposée s’épanouir en tout particulier dans des traités qui ont toujours davantage, par une forme de curieux détournement de procédure, débordé hors des domaines traditionnels des conventions internationales, la souveraineté formelle devenant l’instrument paradoxal de son expulsion toujours croissante hors de la plupart des domaines à enjeu et de sa privation des moyens d’assurer sa préservation.

le massif de l’encadrement général de l’activité économique, n’excluant pas [même si l’on est un libéral « raisonnable »] un État non seulement « propulsif » mais capable d’assurer lui-même, immédiatement ou médiatement, nombre d’activités concernant lesquelles il apparaîtrait que, pour des motifs divers, le strict jeu du marché n’est pas adapté, met en péril les valeurs républicaines d’égalité et de fraternité, ou n’offre pas la sécurité désirable

ce massif enfin, inévitablement lié au précédent à des degrés divers, que l’on a souvent désigné, de façon malheureuse peut-être, comme celui de la providence sociale et que l’on a entendu classiquement de façon trop restrictive peut-être [sans y inclure ainsi l’action en faveur de la formation, de la culture et de l’environnement par exemple], lequel implique de façon plus systématique encore l’engagement, d’une façon ou d’une autre, de l’État

 

 

II/

Le néolibéralisme, tel qu’il se dessinait depuis des décennies, mais œuvre en France de façon méthodique depuis 2007, et ravageuse depuis 2017, peut être compris comme cette orientation qui se fixe pour finalité

de démanteler la providence sociale en ses aspects les plus divers

d’assurer progressivement la dérégulation des activités économiques et la privatisation générale des biens et activités publiques, y compris bien sûr de ceux qui tendent à la providence sociale

d’achever de vider de tout contenu la souveraineté, par la multiplication, formellement souveraine certes [du moins si l’on n’est pas raisonnablement démocrate], des engagements internationaux portant renonciation à l’exercice des prérogatives sans lesquelles on n’évoque pas l’État sans imposture [les juristes français de droit international public de la fin du XIXe siècle ne pensaient à cet égard pas très différemment de Jean Bodin] = faire la loi en tous domaines ou frapper monnaie par exemple

de déséquilibrer et modifier profondément, par le repli, hypocritement conduit, de la souveraineté de ses domaines les plus traditionnellement incontestés [ceux du moins qui lui donnèrent l’occasion de s’affirmer en se clarifiant], jusqu’au massif régalien lui-même, mais sans aucun effet d’atténuation – là est le prodige au fond – de la mise en œuvre d’une violence de classe sans précédent depuis la Guerre = une armée, d’une part, catastrophiquement professionnalisée, avec le propos évident de retirer au peuple l’occasion de s’arracher à la vie personnelle et de s’entraîner au maniement des armes, et d’autre part intégrée dans un ensemble qui en mine tendanciellement la qualité d’armée nationale [cette purulence de l’impérialisme le plus belliciste qu’est l’OTAN] ; une justice progressivement amoindrie, à la fois par le gonflement incessant de la justice privée et par l’inclusion dans des processus supranationaux de dépendance à l’endroit de juridictions non nationales ; des forces de l’ordre et des processus de contrôle de la société démesurément dilatés et engagés dans une dynamique de privatisation qui ira croissant [les gens d’âge mûr verront une première phase, dans laquelle des forces « européennes » seront croisées afin de maintenir l’ordre, hors de chez elles, sans états d’âme [il est vrai que les états d’âme des prétoriens français n’ont pas édifié leurs compatriotes depuis un an et demi] ; les gens un peu plus jeunes verront régulièrement opérer dans les rues de notre République des sociétés militaires privées, telles celles qui martyrisent depuis vingt ans l’Orient infortuné

 

Bref =

le néolibéralisme, démarche placée au service de la libération la plus radicale du capitalisme globaliste, utilise l’État [et sa violence] pour détruire l’État, détourne toujours davantage les ressources de la souveraineté pour abolir la souveraineté

 

Bien entendu, l’odieuse situation contemporaine – mais ce n’est pas le cœur de ma question ici, et les mille mots sont déjà dépassés – n’a pu prospérer qu’à la faveur d’un rejet toujours plus violent du simple horizon d’une démocratie [d’une république au sens de Rousseau si l’on veut] ; la représentation n’a cessé de se sophistiquer et de s’éloigner des « représentés » [que l’on songe simplement au Conseil constitutionnel et à la Commission européenne], à la faveur de quelques illusions matraquées sans répit = celle que les questions politiques et économiques doivent être réputées techniques et relever d’une élite infaillible, ou celle, connexe, qu’un monde du « droit » – ensemble de règles supposées aller d’elles-mêmes et s’interprétant comme par l’effet d’une force qui leur serait propre – subsisterait hors de toute volonté et devrait être soustrait à l’appréciation de ceux que le processus de formatage officiel n’a pas « sélectionnés ».

 

 

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